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Les Voyages lointains d'un bourgeois désœuvré

De
255 pages

Au-delà des monts !

Les phases ascendantes d’un projet de voyage ; — Phrases toutes faites ; — Au salon ; — Brennus, Charlemagne, grandeur et décadence de petites villes ; — La cour des Tsiganes ; — Alise et Alesia ; — Vercingétorix ; — Jean l’archéologue ; — Où combattirent 400 mille hommes ; — Un tunnel ; — Entêtement d’une provinciale.

Un des grands charmes des voyages c’est assurément l’imprévu. En deça et au delà de ce que l’on se figure et de ce que l’on connaît déjà en quelque sorte d’avance par les récits, les lectures et les dessins, le champ du hasard est encore si vaste !

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À propos de Collection XIX

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Antoine Carro

Les Voyages lointains d'un bourgeois désœuvré

Au delà des monts, de Paris à Venise, de Venise à Naples, de Naples à Paris

PREMIÈRE PARTIE

*
**

DE MEAUX A VENISE

*
**

Au-delà des monts !

I

Les phases ascendantes d’un projet de voyage ; — Phrases toutes faites ; — Au salon ; — Brennus, Charlemagne, grandeur et décadence de petites villes ; — La cour des Tsiganes ; — Alise et Alesia ; — Vercingétorix ; — Jean l’archéologue ; — Où combattirent 400 mille hommes ; — Un tunnel ; — Entêtement d’une provinciale.

Un des grands charmes des voyages c’est assurément l’imprévu. En deça et au delà de ce que l’on se figure et de ce que l’on connaît déjà en quelque sorte d’avance par les récits, les lectures et les dessins, le champ du hasard est encore si vaste ! On peut se demander avec une curiosité juvénile chaque matin quels incidents on rencontrera sur son chemin, quels compagnons fortuits, quelle surprise inattendue ? quelle table vous recevra, quelle sera la physionomie de votre demeure, l’emploi de vos loisirs du soir ? Puis arrivent les sensations et les souvenirs qui s’accumulent et vous font vivre plus en un mois de courses vagabondes qu’en six mois au coin de votre feu ou enlacé dans vos nonchalantes habitudes !

Il n’est donc point surprenant qu’on se trouve parfois violemment tenté de rompre pour un temps avec ces habitudes, de renoncer à son confortable intime, à son doux intérieur, à ses affections, mais aussi pour y revenir un peu plus tard avec un bonheur renouvelé et inexprimable.

Cette tentation elle-même est sujette à des entraînements qui vous poussent bien au delà dé vos premières prévisions ; il en est arrivé ainsi au narrateur hasardeux qui se propose aujourd’hui de vous faire parcourir avec lui les plus belles contrées de l’Italie.

Au mois de juin dernier, la Société d’agriculture, sciences et arts de Meaux, dont j’ai depuis longtemps l’honneur de faire partie, reçut le programme du congrès scientifique qui devait se tenir, dans la première quinzaine d’août, à Chambéry. Programme fort attrayant : sujets intéressants à discuter, curieuses excursions à exécuter en bonne et nombreuse compagnie. J’avais projeté pour l’automne un petit voyage dans le midi de la France ; — Pourquoi n’iriez-vous pas à Chambéry me dit-on ?

 — Au fait, c’est vrai, j’irai à Chambéry.

 — Comment, vous ne traverserez pas les Alpes, me dit plus tard un ami, vous n’irez pas voir Turin, Milan ?

 — Ma foi, vous avez raison, j’irai à Turin et à Milan.

 — A Milan ! et vous n’iriez pas à Venise ? dit un autre.

 — Mais, c’est une idée. Allons ; j’irai à Venise.

 — Vous ne pouvez pas revenir sur vos pas, me dit le lendemain un troisième, il faut aller par Bologne et l’Appenin à Florence, et revenir par Livourne, Gênes, Marseille et la vallée du Rhône.

 — Et bien donc, Florence soit, puisque vous le voulez, répondis-je avec une hypocrite résignation.

Mes préparatifs faits pour Florence, survient une recrudescence d’incitations.

 — Aller à Florence et s’en revenir sans avoir vu Rome et Naples ! ce serait impardonnable.

 — Impardonnable en effet, dis-je non moins volontiers résigné et comme me faisant un devoir de céder à d’affectueuses objurgations.

Et voilà les phases, voilà le programme du voyage que nous allons entreprendre.

*
**

Je n’avais pas l’intention d’aller à Chambéry tout droit et d’une traite comme un colis : je voyageais pour voir, et surtout pour voir un peu capricieusement, au gré de la fantaisie et des soudaines déterminations. Aussi disposai-je mon itinéraire pour ne voyager que de jour ; cependant je partis de Paris le soir pour me rendre à Sens : je n’avais là qu’à parcourir des contrées qui m’étaient déjà connues et je me préparais ainsi une journée bien remplie pour le lendemain.

A neuf heures du soir, la conversation prend peu d’animation dans un wagon, chacun s’arrange pour dormir le moins mal possible, cependant nous ne pûmes échapper à la phrase banale de circonstance : « Paris est désert, il « n’y a plus personne à Paris. »

Le bon jeune homme qui lançait dédaigneusement à douze cent mille Parisiens cette locution impertinente dont il eût été blessé lui-même la veille, continua encore quelque temps un de ces monologues tout faits, familiers aux gens qui n’ont pas l’usage de penser par eux-mêmes, puis voyant qu’il avait peu de succès, il s’entoura comme une divinité du vieil Olympe, d’un nuage.... de fumée, se tut, s’endormit, et fit bien.

Nous traversâmes silencieusement, et dans l’obscurité, la gracieuse vallée de l’Yère, pleine le jour de fraîcheur et d’ombre ; Brunoy plein de souvenirs ; les abords de Lieu-saint, à l’endroit même où, sous Henri IV, se trouvait le moulin, devenu historique, de Michaud ; nous laissons à gauche Melun, à droite Fontainebleau, à peine entrevus ; nous côtoyons Montereau, passant de la vallée de la Seine dans celle de l’Yonne ; et enfin, deux heures après notre départ, un omnibus me déposa à Sens, dans la cour de l’hôtel de l’Écu.

L’accueil fut peu engageant :

 — Il n’y a plus une seule chambre, me fut-il dit. Cependant, Monsieur, on vous logera, ajouta-t-on.

Le second membre de la phrase me rassura, et l’hôtel ayant bonne réputation je m’inquiétai peu de la solution du problème. Elle ne se fit pas longtemps attendre ; et bientôt m’invitant à monter le grand escalier, on m’introduisit, au premier étage, non pas dans une chambre si l’on veut, mais dans un grand salon, un de ces salons où l’on fait noces et festins ; quatre croisées de face, tentures, canapés, fauteuils, belles gravures, etc. On m’avait improvisé un fort bon lit par terre, et ma foi, je n’eus point à m’appliquer le vieil adage relatif aux tard-venus.

Je n’avais garde cependant de m’oublier trop longtemps le matin dans mon somptueux appartement : J’avais à visiter la petite ville de dix mille âmes qui faillit soumettre la Rome antique ; ce furent les Senonais qui, sous la conduite de Brennus ou plutôt d’un Brennus quelconque (Brenn, dont les historiens latins on fait Brennus étant, non pas un nom d’homme, mais le titre d’un chef), ce furent, disons-nous, les Senonais, qui 390 ans avant Jésus-Christ, brûlèrent Rome, et assiégèrent le Capitole. Ce fut de la bouche de leur Brennus que sortit ce mot fameux : Vœ victis ! (Malheur aux vaincus !) qui sauva Rome par l’énergique indignation qu’il souleva. Je voulais voir la petite ville dont l’archevêque a longtemps pris et prend peut-être encore le titre de primat des Gaules et de Germanie ; la ville qui a été jusqu’au commencement du XVIIe siècle la métropole de Paris et de Meaux. Je voulais voir les restes de ses murs du IVe siècle, son imposante cathédrale, un peu délabrée, où saint Louis fut marié, son curieux bâtiment de l’officialité, et la salle des synodes, que l’on achève de restaurer avec le soin éclairé et minutieux, qui, sous la direction de M. Viollet-le-Duc, préside maintenant aux restaurations des anciens édifices ; or, celui-ci est un des plus ravissants spécimens de l’architecture d’une de nos plus belles époques nationales, celle du XIIIe siècle.

Et Sens qui fut tout cela, qui a tout cela, Sens la métropole n’est plus qu’un chef-lieu de sous-préfecture ! Bizarre et mystérieuse destinée des villes comme celle des hommes ! Noyon qui fut quelque temps la capitale de l’empire de Charlemagne, n’est que chef-lieu de canton ; elle a une magnifique cathédrale et n’a qu’un simple curé.

Sens au reste m’a paru une ville modeste, proprette rangée, honnête et agréable ville de province qui a l’air d’avoir pris son parti de la perte de ses hautes destinées : elle conserve avec soin le peu qui lui reste de ses débris d’antiquités, elle s’occupe avec non moins de sollicitude, et elle a raison, des grains, des vins et des bois de son riche arrondissement Néanmoins elle a soutenu avec énergie contre Provins ses droits au nom d’Agendicum donné par César à une cité mal définie ; mais la lutte, quelque vive qu’elle ait été, n’est point à comparer à celle dont j’aurai à parler bientôt à propos d’Alise.

Ce ne furent pas toujours de hauts personnages que Sens reçut dans ses murs. Me promenant dans une de ses rues, la rue Thenard, juste hommage rendu à une illustration, je lus au dessus d’une sorte de portail ces mots : COUR DES CHIGANES. Je pensai qu’il s’agissait de Tsiganes, de ces tribus nomades, à l’origine problématique, égyptiennes on indoues, on ne sait trop, sans histoire et sans souvenirs, qui dans leurs courses vagabondes avaient sans doute là un repaire, un domicile, et qui sait, le siége peut-être d’une royauté ? J’entrai, et l’aspect des lieux, quoique bien modifié depuis le dernier siècle, n’était point trop éloigné de donner quelque corps à cette supposition. Cette enceinte avait du offrir une certaine agglomération de demeures pressées et entassées, formant néanmoins un ensemble ; une espèce de petite Cour des miracles.

Quel que fût l’attrait du début démon voyage, je n’en dus pas moins me hâter de reprendre un wagon et ma course le long des riches vallées de l’Yonne et de l’Armançon, regrettant, mais j’avais tant à voir ! de ne donner qu’un coup d’œil en passant à Villeneuve, à Joigny, à Saint-Florentin, à Tonnerre aux flancs de son pittoresque coteau, et surtout à Montbard plus pittoresque encore, à Montbard la demeure aimée de Buffon, qui l’habita une partie de sa vie.

Je laissai tout cela pour descendre à la plus insignifiante des stations, aux Laumes, dix maisons et un cabaret

C’est que les Laumes, sont la préface d’Alise, qui est à une demi-lieue, et qu’Alise est un des plus curieux problèmes historiques, légués par les anciens âges à notre époque. Alise, ou plutôt Alesia, fut une sorte de Waterloo gaulois. Ce fut là que périt la liberté des Gaules. Ce fut Alesia qui vit le jeune et héroïque généralissime Vercingétorix assiégé par César forcé de se retrancher lui-même contre une immense armée de secours, effort suprême de la nation envahie. C’est qu’à Alésia combattirent près de 400,000 hommes ; que le succès fut longtemps indécis ; que César vaincu était perdu et pouvait difficilement échapper vivant aux ennemis. Il en fut autrement, et l’asservissement de nos pères fut consommé. Le secours extérieur repoussé par les Romains, Vercingétorix comprenant qu’il fallait céder à la fortune, crut pouvoir se dévouer pour le salut de tous : montant son plus beau cheval, prenant ses plus belles armes, il vient s’offrir en victime expiatoire à César, et jeter ses armes à ses pieds.

Les Romains ne pardonnaient point à ceux qui les avaient fait trembler. Le chef des Gaulois fut ignominieusement traité. Après avoir orné le triomphe de César, il passa six années dans une prison à Home, où il fut enfin étranglé.

Mais Alise-Sainte-Reine où nous sommes, est-il bien l’antique Alesia, ou faut-il aller trouver celle-ci à Alaise en Franche-Comté ? Cette question a été débattue avec une vivacité extrême et a fait couler des flots... d’encre. Le nombre des brochures, mémoires, notices, articles de revues et de journaux qu’elle a produits approche de la centaine ; j’en ai une nomenclature sous les yeux. Je n’ai assurément nul désir de me jeter dans la mêlée, et nulle autorité pour le faire, mais je ne pouvais, passant à Alise, ne pas céd6r au désir de lui consacrer quelques heures.

Aux premiers mots que j’en fis entendre à l’auberge des Laumes, on sut tout de suite ce que je voulais dire. Jean, le garçon, fut appelé, un cheval fut attelé à une carriole, et me voilà parti pour Alise sous la conduite de, Jean qui en a tint conduit de curieux à Alise, qui a tant entendu disserter sur Alise, qu’il est sur ce point un archéologue fini. Jean traite la question de l’emplacement et des vivres, la défense des points faibles, la stratégie locale et extérieure, il prononce à peu près correctement les mots de circonvallation et de contrevallation, et le grand nom de Vercingétorix. Il sait où devra s’élever la statue colossale que dans un juste sentiment de reconnaissance nationale l’empereur a projeté de consacrer au héros si injustement oublié dans notre histoire, que plusieurs des biographies du siècle dernier ne mentionnent même pas son nom.

Jean, au reste, n’est point importun, je pus en silence et sans interruption intempestive évoquer les ombres de tous ces Gaulois, de tous ces Romains qui se heurtèrent sur ces sommets, dans ces vallées ; je pus assister par la pensée à ces gigantesques combats, à ces luttes désespérées des Gaulois qui avaient juré de ne plus revoir leur toits ni leurs femmes, de ne plus embrasser leurs enfants qu’ils n’eussent traversé deux fois les rangs ennemis1 ; héroïsme qui vint se briser contre la tactique romaine.

Après avoir parcouru à pied tout le plateau du mont Auxois et quelques points voisins, je pus encore visiter le salon ou musée construit par ordre de l’empereur, qui contient une foule d’objets gaulois et romains, trouvés dans la localité : j’y pus voir la pierre portant l’inscription antique incomplète, sur laquelle toutefois on lit aisément IN ALISIIA.

Le luxe de ma chambre à coucher de la veille m’avait rendu sybarite et je me souciais médiocrement de risquer un gîte aux Laumes ; je ressaisis donc au passage un train pour Dijon et m’en allai tout pensif et plein des grands souvenirs d’Alésia.

Le paysage, dans ce trajet, est fort accidenté, sans grande variété, toutefois, pays tout divisé en coteaux et en ravins, de jolies vallées, et tout cela un peu désert, en apparence du moins, je ne sais où se cachent les villages. Quant au chemin de fer, il a été obligé de frayer sa voie à travers d’incessantes collines qu’il traverse en un nombre infini de tunnels. Il en est un surtout, celui de Blaisy, qui est particulièrement remarquable. Comme nous en approchions, une dame de fort bonne apparence, qui se trouvait dans le wagon que j’occupais, nous dit que ce tunnel avait douze kilomètres de longueur et qu’on le traversait en six minutes.

 — Je vous demande pardon, Madame, me hasardai-je à lui dire, mais il doit y avoir erreur dans l’un des deux chiffres. Les trains n’accelèrent pas leur marche au passage d’un tunnel, et un trajet de six minutes ne comporte pas une distance de plus de trois à quatre kilomètres tout au plus. D’ailleurs ce n’est pas peu de chose qu’un tunnel de douze kilomètres, on n’en connaît qu’un, je crois, qui aura cette longueur, mais il n’est pas achevé, c’est celui du Mont-Cenis.

D’autres voyageurs qui avaient pris part à la conversation, adoptèrent mon observation, mais la dame tint bon et ne se rendit pas. Elle était de Dijon, dit-elle, elle connaissait bien le pays, elle avait traversé dix fois le tunnel de Blaisy, c’étaient bien douze kilomètres et six minutes, on ne lui ferait pas croire le contraire.

Par politesse aucun de nous n’insista. Un instant après, nous traversâmes le tunnel ; le trajet dura sept minutes. Le soir à l’hôtel, j’ouvris l’Itinéraire d’Adolphe Joanne, et je lus : « Tunnel de Blaisy. 4,100 mètres : a coûté 7,790,000 fr. »

C’est déjà bien joli.

Puisque j’avais noté en commençant un petit trait de fatuité parisienne, je pouvais bien en citer on ici d’entêtement provincial.

II

Bossuet. — Dijon. — Deux aspects d’une même ville. — Monuments et collections. — Un camée mérovingien. — La Vierge noire. — Saint Bernard et Suger. — Le château de Louis XI. — Les cachots du bon vieux temps ; — Une affiche du nôtre. — Ce qui pouvait arriver d’une imprudence de lieutenant. — Dôle ; Salins ; Alaise. — A travers le Jura. — Le long des lacs. — Les wagons suisses. — Bonne foi genevoise.

Il existe entre Dijon et Meaux un lien de confraternité : l’une et l’autre-ville a été illustrée par Bossuet. Dans la première Il vit le jour ; mais, le septième de dix enfants, voué à l’église dès sa naissance1, tonsuré à 8 ans, chanoine de la cathédrale de Metz à 13, il quitta à l’âge de 15 ans Dijon que son père, reçu conseiller au parlement de Metz, avait cessé d’habiter et que le fils revit à peine depuis sa sortie du collége. L’avantage reste assurément à Meaux2.

Une jolie place ornée d’arbres, d’une fontaine et d’un petit monument commémoratif de l’établissement des fontaines publiques de la ville, attira d’abord mes pas indécis le matin à ma sortie de l’hôtel du Nord, puis regardant vers la ville, hors de laquelle se trouve la place, je fus frappé de l’aspect de la flèche qui domine la cathédrale Saint-Benigne, située à peu de distance. Cette flèche en charpente est si longue, si maigre, si efflanquée, que je ne pus m’empêcher de faire un rapprochement assez bizarre. Je me souvins qu’un notable de ma connaissance prenait un jour, au temps de la République, dans l’affiche d’une proclamation, des points d’exclamation pour des larmes renversées : la flèche de Saint-Benigne me fit l’effet d’un point d’exclamation retourné. Le portail seulement offre quelque intérêt de date, mais peu comme art et comme goût : il est du XIe siècle.

J’avais déjà parcouru une partie de la ville au levant et au midi, sans avoir rien vu de particulièrement remarquable, si ce n’est l’union suivante d’un nom et d’un produit célèbres : PIRON, fabricant de moutarde3 ; au bout d’un long boulevard, assez désert, la scène changea tout-à-coup. Je me trouvais à la porte Saint-Pierre, et aussitôt, places, rues, monuments, me révélèrent ce que je n’avais point jusqu’ici soupçonné, la cité opulente et élégante. L’ancienne capitale, l’ancien siége d’États-généraux et d’un Parlement, apparaissait avec éclat. Le théâtre, l’hôtel-de-ville et sa belle place semi-circulaire, tout cela serait digne d’une ville même plus grande que Dijon qui a environ 35,000 habitants ; en même temps que la riche bibliothèque, le musée, l’académie, signalent la ville lettrée, la ville amie des sciences et des arts qui, outre Bossuet, a donné à la France nombre d’hommes célèbres, de Crébillon à Rameau, du président de Brosses au chimiste Guyton-Moreau. C’est aussi la patrie du maréchal Vaillant.

A ma sortie du musée, où je n’avais eu garde d’omettre d’aller visiter quelques bons tableaux et statues, les magnifiques tombeaux de Philippe-le-Hardi et de Jean-sans-Peur, et la curieuse tapisserie du XVIe siècle représentant avec la fidélité des monuments contemporains, le siége de Dijon en 1513, une circonstance fortuite me procura un tout gracieux accès à la riche collection d’objets d’art et antiques d’un amateur éminent, M. Baudot. Elle contient notamment quantité d’objets mérovingiens, trouvés dans les environs de Dijon, armes, bijoux, poteries, etc., et c’est une fort intéressante étude que de suivre les efforts plus ou moins réussis des barbares tendant à imiter l’art grec ou romain. Un camée maladroitement mais patiemment travaillé, offre surtout un remarquable témoignage de ces tentatives qui n’aboutirent pas an reste, car l’élément brutal reprit le dessus, et fit peser sur notre pays de longs siècles de barbarie.

Une des curiosités de Dijon est l’église Notre-Dame et sa Vierge noire. L’église se recommande par son élégant portail d’architecture bourguignonne du XIIIe siècle et sa tour ; quant à la Vierge noire, fort en réputation au moyen-âge ainsi que quelques autres en France, notamment celle de Chartres, elle n’est pas nigra sed formosa, « noire mais belle, » suivant l’expression du Cantique des cantiques ; c’est quelque chose d’informe pour ne pas dire plus. Elle n’en est pas moins en haute estime auprès des femmes de la localité.

Je me rendais au vieux château-fort bâti par notre bon roi Louis XI, lorsqu’une statue de bronze élevée sur un splendide piédestal de marbre, au milieu d’une belle place neuve m’attira de ce côté. La statue est celle de Saint-Bernard, prédicateur en 1145, d’une croisade à laquelle il n’alla point, et qui n’éprouva au reste que des revers. Saint-Bernard né à Fontaine-les-Dijon, eut d’autres droits à l’illustration que le fait d’avoir envoyé des hommes périr en Orient sans résultats possibles : il fut par sa science, son éloquence et la pureté de ses mœurs, l’oracle de son temps et l’arbitre des souverains. On lui a donné dans ce monument, pour compagnons, quelques-uns de ses contemporains dont les statues en demi-relief occupent les niches du piédestal hexagonal : ce sont entre autres, le roi Louis VII, qui se croisa, et le sage abbé Suger, son ministre, qui s’appliqua à réparer de son mieux les maux causés par la croisade, à laquelle il avait été fort opposé. On a donné les autres places au pape, au duc de Bourgogne, à l’abbé de Cluny, et au grand maître des Templiers.

Quant au château, il est ce qu’étaient les châteaux-forts du XVe siècle, une enceinte de hautes et fortes murailles crénelées, défendues par de grosses tours et environnées de fossés larges et profonds. Celui-ci seulement est plus vaste que beaucoup d’autres qui n’avaient pas une ville importante à protéger ou à maîtriser. Il sert maintenant de caserne à la gendarmerie, je pus néanmoins obtenir aisément la permission de visiter sous la direction d’un guide ses murailles en partie démantelées, ce qui reste de son donjon, ses couloirs souterrains et ses cachots intacts. Je pénétrai dans ces affreux réduits auxquels une porte basse et étroite donne accès d’un obscur corridor intérieur, et qui eux-mêmes ne reçoivent un peu d’air que par un trou grillé communiquant non pas avec l’extérieur mais avec un chemin de ronde percé seulement de quelques meurtrières sur le fossé. Il faut beaucoup de bonne volonté pour appeler le bon vieux temps, celui où sans jugement et surtout sans publicité, un malheureux pouvait être enlevé à sa famille impuissante à réclamer, et se voir plongé dans ces antres sans savoir quand il en sortirait, ni s’il en sortirait jamais.

J’eus plus tard à propos des cachots si mal famés de Venise, l’occasion de faire un rapprochement qui n’est pas à l’avantage de ceux du château de Dijon dont en général on ne parle pas.

Pour moi, je me hâtai d’en sortir, péniblement impressionné, et malgré le peu d’affection que ces sévères édifices inspirent, ils sont si curieux cependant qu’il est fâcheux de les voir détruire ou dénaturer. Or, la ville de Dijon fait combler en ce moment les immenses fossés qui donnaient un si notable cachet de force et de grandeur à la vieille forteresse. La large base de ses tours et de ses murs disparaît et ne laissera bientôt plus voir qu’une enceinte mesquine et déshonorée. Quel besoin avait donc la ville d’une étroite bande de terrain pour y planter quelques rangées d’arbustes ? elle ne manque assurément pas d’autres promenades.

 

Je regagnais l’hôtel, ainsi préoccupé, lorsqu’une fulgurante affiche vint me distraire de mes pensées d’outre-siècles. Celle-ci était une des plus réjouissantes actualités mercantiles si caractéristiques de notre époque. Elle était ainsi conçue :

 

MESDAMES,
NE PAS
MOURIR
de
regrets ?

N’achetez pas encore vos robes de saison : Attendez l’arrivée des VILLES D’EUROPE qui sous très-peu de jours seront dans votre ville avec un splendide assortiment, etc., etc., etc.

Je me plais à croire que nulle des dames de Dijon, si bien averties, ne se sera laissé mourir par sa faute.

 

Je m’empressai de prendre un train qui me conduisit à Dôle en me laissant juste assez de jour pour voir le pays, passablement monotone au reste, qui sépare Dôle de Dijon. Ce n’était point mon chemin direct pour aller Chambéry, mais puisque j’avais vu Alise, je voulais voir Alaise et avoir au moins une idée des deux champs de bataille où se livrent des combats d’érudition après les combats sanglants. D’ailleurs un bon conseil m’avait été donné, c’était de traverser, le Jura, et de gagner par les lacs de Neufchâtel et de Genève, la vallée du Rhône.

Auxonne, le seul point notable sur la route de Dôle n’a aucun intérêt pittoresque : pays plat, uni, sans accidents ; mais elle a la Saône, fort belle rivière déjà, que le chemin de fer traverse sur un pont en tôle de dix travées : elle a surtout son école d’artillerie et des souvenirs, notamment celui de Napoléon Ier, qui simple lieutenant en 1789, faillit s’y noyer en se baignant dans la rivière. A quoi tiennent les grandes destinées !

Dôle a des souvenirs aussi, des souvenirs d’héroïque résistance en 1479 aux ennemis qui alors étaient les Français. Une cave où se défendait obstinément une poignée de ces énergiques Francs-Comtois, en conserva le nom de Cave-d’enfer, et le général français Charles d’Amboise eut la générosité de les sauver en disant : « Qu’on les laisse pour graine. » Dôle est maintenant une paisible sous-préfecture, dominant fort agréablement le Doubs et une campagne immense, le Jura à l’horizon, et même avec un peu de bonne volonté, bien au delà encore une intuition des Alpes et du Mont-Blanc. Je ne fis qu’entrevoir tout cela, j’avais hâte d’arriver à Salins, et vraiment Salins en vaut bien la peine : figurez-vous dans une gorge étroite, une rue longue de plus de mille mètres, et neuve, elle date de l’incendie de 1825 qui détruisit, à une vingtaine de maisons près, une ville de 7,000 âmes. Au dessous de Salins, à 224 et 265 mètres de profondeur, est un banc de sel gemme ; au-dessus de Salins, à 270 et 330 mètres de hauteur, sont les deux pics de Saint- André et de Belin, couronnés le plus pittoresquement du monde par deux forts, deux nids d’aigles. Au Nord le sommet isolé du mont Poupet et le massif d’Alaise ; au Sud, la vallée d’Arbois et les premiers contreforts du Jura. Des bains salutaires et point de maison de jeu, du confortable et point d’affectation ridicule.

Et puis ma bonne étoile m’avait ménagé une recommandation à Salins auprès du plus agréable cicerone, savant sans morgue, spirituel sans prétention. M. Ch. Toubin, auteur de quelques-unes des meilleures publications qui ont milité en faveur de l’Alésia de Franche-Comté, voulut bien m’accompagner au massif d’Alaise, un capitaine de la garnison, mon commensal à l’hôtel des Messageries, M. de Beaufort, qui se proclamait plaisamment lui-même incrédule en fait d’archéologie, fut de la partie, et cette excursion est bien un des plus agréables souvenirs de mon long voyage.

Mais. c’est que, aussi, ce que l’on appelle le massif d’Alaise, n’a pas seulement un intérêt scientifique, son exploration est une des plus pittoresques promenades que l’on puisse imaginer ; coteaux abrupts aux flancs rocheux ; prés solitaires et comme perdus au fond de la vallée et au milieu des bois ; ravins profonds, cascade de Conches, que les Alpes et l’Appenin ne m’ont pas fait oublier ; restes de constructions circulaires, gauloises sans doute, et dont on a peine à déterminer le caractère ; nombreux tertres funéraires où l’on trouve des ossements humains et des armes, tout cela tour à tour impressionne, charme, séduit, et fait rêver. M. de Beaufort au retour se déclara archéologue convaincu. Quant à Alaise, ce n’est point en une demi-journée d’observation nécessairement superficielle que l’on peut établir et motiver une opinion sur une telle question.

D’ailleurs la question de lien n’importe qu’indirectement à l’histoire dont l’archéologie après tout, Dieu me pardonne si je blasphème, est un guide précieux mais parfois indécis. Quel qu’en aît été le théâtre, la lutte désespérée des tribus gauloises et la noble dévouement de leur chef n’en sont pas moins des faits constants.

Au Jura maintenant, cet abrégé de la Suisse.

Partir un beau jour d’été, de grand matin, de Salins, voir impregnée de rosée, aux premiers rayons du soleil, la vallée au fond de laquelle repose Arbois, puis au loin se donnant l’une après l’autre mille formes capricieuses de montagnes ; dominer l’immensité sur les plateaux qui suivent la station d’Andelot ; donner un coup-d’œil en passant à Pontarlier, au fameux fort de Joux ; suivre la vallée de Motiers-Travers aux cimes couvertes d’énormes sapins, au torrent que côtoye le chemin de fer, et apercevoir tout d’un coup éblouissant, au point où s’épanouit la vallée, le magnifique lac de Neufchâtel, et les Alpes au-delà, c’est un ravissant itinéraire, je vous assure.

Le fort de Joux vaudrait, lui seul, un séjour. Lancé au sommet d’un rocher de 200 mètres de hauteur, il fut longtemps une espèce de cachot aérien, il a été la prison de Mirabeau, qui déjà détenu auparavant à l’île de Rhé et au château d’If, préludait à sa détention à Vincennes où il écrivit les Lettres à Sophie, à Sophie qu’il avait connue à Pontarlier, et qui s’enfuit avec lui en Hollande. Toussaint Louverture vint finir à Joux son étrange carrière et sa vie. Le général Dupont, depuis ministre de la guerre sous Louis XVIII, y expia pendant quelque temps, par ordre de Napoléon, sa capitulation de Baylen ; et, légende, j’aime à le croire, une épouse infidèle, la femme d’un sire de Joux, y aurait expié sa faute jusqu’à sa mort, dans une étroite cellule. Inutile de dire que c’était au moyen-âge que ce dernier fait avait lieu.

Neufchâtel est une ville agréable et qui se fait belle : elle y est aidée par la munificence de l’un de ses enfants et elle n’a pas été ingrate, elle a élevé une statue à David de Pierry, né à Neufchâtel, mort à Lisbonne, qui légua, dit l’inscription, à sa ville natale sa fortune acquise dans le commerce, pour que les revenus en fussent appliqués à des œuvres de charité, à l’instruction publique et à l’embellissement de la ville. — Bons exemples des deux côtés.

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