Les Yaqui

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Le peuple yaqui, volontiers perçu comme un peuple guerrier et inassimilable, a survécu aux pires atrocités. Cet essai sur la culture yaqui lève une partie du voile sur un monde a priori inaccessible. Résister chez les Yaqui, c'est défendre la terre sacrée pour laquelle des femmes et des hommes sont morts et sont prêts à mourir encore aujourd'hui. C'est maintenir une perception du monde, une organisation socio-politico-religieuse et guerrière.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296168626
Nombre de pages : 165
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LES YAQUI
Mexique septentrional Un manuel d'ethnographie appliquée

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Déjà parus
Rodrigo CONTRERAS OSORIO, Une révolution capitaliste et néoconservatrice dans le Chili de Pinochet, 2007. Renée Clémentine LUCIEN, Résistance et cubanité. Trois écrivains nés avec la révolution cubaine: Eliseo ALBERTO, Léonardo PADURA et Zoé VALDES, 2006. Alexis SALUDJIAN, Pour une autre intégration sudaméricaine. Critiques du Mercosur néo-libéral, 2006. Philippe FRIOLET, La poétique de Juan GELMAN Une écriture à trois visages, 2006. André HERACLIO DO RÊGO, Littérature et pouvoir. L'image du coronel et de lafamille dans la littérature brésilienne, 2006. Marguerite BEY et Danièle DEHOUVE (sous la dir.), La transition démocratique au Mexique. Regards croisés, 2006. Marie-Carmen MACIAS, Le commerce au Mexique à I 'heure de la libéralisation économique, 2006. Idelette MUZART-FONSECA DOS SANTOS et Denis ROLLAND, La terre au Brésil: de l'abolition de l'esclavage à la mondialisation, 2006. Miriam APARICIO (sous la direction de), L'identité en Europe et sa trace dans le monde, 2006. Annick ALLAIGRE-DUNY (éd.), Jorge Cuesta. Littérature, Histoire, Psychanalyse, 2006. Katia de QUEIROS MA TTOSO, Les inégalités socioculturelles au Brésil, XVI: -~ siècles, 2006. J.-P. CASTELAIN, S. GRUZINSKI, C. SALAZAR-SOLER, De l'ethnographie à l 'Histoire. Les mondes de Carmen Bernand,2006. Jean-Claude ROUX, La question agraire en Bolivie, 2006.

J. GONzALES ENRIQUEZ

LES YAQUI
Mexique septentrional
Un manuel d'ethnographie appliquée

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02877-7 EAN : 9782296028777

PREFACE

L'ouvrage que l'on va lire étudie avec une grande précision un univers mythologique et cosmologique qui est celui d'un monde en perpétuelle transformation. Les Yaqui du Sonora (Mexique) ont inventé une forme de pensée particulièrement complexe qui s'élabore dans une relation de très grande proximité entre les êtres humains, les animaux, les végétaux et conduit le personnage du sorcier/guérisseur à renforcer sans cesse la circulation du flux unissant ces derniers. La mobilité extrême de cet univers appelait la mobilité de l'ethnologue et la grande originalité du travail de J. Gonzalez Enriquez est de se présenter comme une recherche en acte, en train de s'effectuer, une recherche connaissant des déboires, passant par des moments de doute et qui provoque de la surprise chez l'auteur, mais aussi chez le lecteur. Ce livre me paraît exceptionnel dans le champ de l'ethnographie et il mérite parfaitement son titre. Il est constitué d'un récit qui est celui d'un parcours à la fois méthodologique et semé d'embûches au cours duquel le chercheur rencontre de nombreux interlocuteurs qui eux mêmes racontent des histoires. On pourrait dire qu'il commence comme dans un roman avec des personnages dont on ne sait rien au début et que l'on découvre au fil des pages. Les personnages accompagnent l'ethnographe, lui «ouvrent des chemins» comme disent les Afro-brésiliens, lui facilitent la tâche mais souvent aussi la lui compliquent. A travers eux, on commence à s'apercevoir que la société yaqui n'est pas simple du tout. Il y a le manipulateur qui permet les premiers contacts et l'insertion progressive de l'ethnographe dans le groupe des Yaqui. La présence de ce dernier devient vite envahissante. Sa surveillance est constante. Il oriente tout autant qu'il agace le chercheur, dont les premiers pas s'effectuent sous son regard et ses recommandations. Mais, heureusement pour le chercheur, il y a aussi le passeur ou l'accompagnateur qui lui apportent une approche différente, plus précieuse, dans ses rencontres avec les Yaqui.

Ce manuel d'ethnographie appliquée chemine sous le signe de l'étrangeté et d'un certain malaise. A plusieurs reprises les interlocuteurs de J. Gonzalez Enriquez veulent vérifier le contenu de sa « petite sacoche» ou de son petit «sac à dos» pour s'assurer qu'ils ne contiennent pas un appareil photographique ou un magnétophone. Dans de nombreuses autres scènes, dont on va comprendre à mesure que l'on avance dans la lecture du livre qu'elles sont très révélatrices de la société yaqui, l'ethnographe se trouve confronté à des situations délicates: une femme le «transperce du regard », un jeune yaqui encouragé par des hommes en état d'ivresse se jette sur lui... Pris dans de telles situations (de surveillance permanente et de soupçon pouvant déclencher de l'agressivité), J. Gonzalez Enriquez réalise dans la longue durée de son travail de terrain, jamais frontalement mais latéralement et parfois même incidemment, pourquoi et comment les Yaqui sont devenus ce qu'ils sont aujourd'hui: un peuple fier, méfiant, craintif, sourcilleux, mais un peuple libre. Un peuple sur la défensive qui a besoin pour continuer à exister de se protéger de l'arrivée des touristes à la recherche d'expériences psychédéliques et de celle des ethnologues, comme ils ont dû résister à l'intrusion des missionnaires. Ce n'est donc pas l'ethnographe qui est en mesure de prendre seul des initiatives dans une société qui se méfie des ethnologues et peut même leur manifester de l'hostilité. A cette situation (notion qui me semble beaucoup plus pertinente en anthropologie que celle de champ supposant une antériorité, une supériorité et une extériorité d'un observateur pouvant maîtriser ce qu'il observe) font écho des expériences de terrain que l'on peut qualifier de difficiles. Georges Devereux chez les Sedang-Moi du Vietnam, Colin Turnbull chez les Iks d'Ouganda. J'ai personnellement vécu des expériences très proches en Côte-d'Ivoire et en Tunisie, beaucoup moins, il est vrai, au Brésil. Ce qu'a remarquablement bien compris J. Gonzalez Enriquez c'est que sur le terrain (qui ne se réduit pas à un espace, mais est une relation qui s'élabore dans le temps), la place de l'ethnologue dans la société établie lui est assignée par d'autres que lui. Ainsi, une partie de sa recherche devient-elle, comme dans ce livre, l'analyse des processus d'interaction entre différents protagonistes dont fait partie l'ethnologue.

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J. Gonzalez Enriquez, on va s'en apercevoir, est un chercheur obstiné. Son terrain connaît des moments forts et même intenses. Mais il est également très attentif à ce que Raymond Depardon appelle des «temps faibles» au cours desquels il ne paraît pas se passer grand chose entre lui et ses interlocuteurs. Parfois, entre ces derniers et lui, on se dit qu'il y a un abîme qui va les entraîner aux limites de la rupture. Or c'est précisément à partir de cet écart entre deux univers d'existence et deux conceptions du monde que J. Gonzalez Enriquez avance patiemment vers une connaissance non pas rationnelle mais raisonnée de la société des Indiens Yaqui. Aux antipodes de l'idéologie d'une société traditionnelle rêvée ou imaginée, nous voyons vivre sous une plume alerte, la réalité contemporaine d'une composante tourmentée de la société mexicaine. Ce sont les expériences de terrain satisfaites dans lesquelles tout paraît se passer dans les meilleures conditions qui risquent de donner des résultats calamiteux. Or le moins que l'on puisse dire est que ce n'est pas du tout le cas dans ce livre stimulant. Ce que l'on comprend à sa lecture, c'est l'impossibilité d'une ethnographie sereine, impassible, dés-impliquée. François Laplantine

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L'AUTRE, UN INCONNU

« Los yaquis son aquellos que desconfian de los yoris por los engafios que les hicieron y son muy serios, corajudos y celosos de sus costumbres, tradiciones y sobre todo de sus tierras; los yaquis son muy valientes porque no se dejan ganar en las guerras. Si alguien viene de fuera y les habla, por ejemplo un yori y les propone algo, 10 hacen esperar mucho hasta que hablan entre ellos, si se ve que va a ser bueno para su pueblo, que no les van a hacer dano, 10 aceptan. Pero con una sola persona de las autoridades tanto tradicionales 1 como eclesÙisticas que no esté de acuerdo, no acepta » . Manuel Gonzalez Molina

En 1994, trois ans avant mon inscription en doctorat, j'ai effectué un séjour au Mexique, dans l'État du Sonora, pour établir une première prise de contact avec les Yaqui, groupe amérindien reconnu pour son auto déterminisme et ses qualités guerrières. Avant de délimiter le cadre méthodologique de ce projet et d'aborder l'enquête de terrain proprement dite, je dois préciser les modalités qui m'ont permis de rencontrer les Yaqui. Dès mon arrivée à Hermosillo, capitale de l'État du Sonora, les personnes qui sont venues à ma rencontre ont déterminé ce qui, quatre ans après, devait provoquer ma première participation à une fête religieuse yaqui. Toutefois, les choses auraient pu prendre une toute autre tournure si, face à l'attitude du manipulateur2, je ne m'étais pas tenu sur mes garI « Les Yaqui se méfient des yorim car ceux-ci les ont trompés par le passé; ils sont très sérieux, entêtés et attachés à leurs coutumes, traditions et surtout à leur terre; les Yaqui sont très courageux parce qu'à la guerre ils ne se laissent pas vaincre. Si quelqu'un vient de l'extérieur et leur parle, par exemple un yori qui leur propose quelque chose, il le font attendre très longtemps jusqu'à ce qu'ils parlent entre eux et, s'ils voient que cela va être bénéfique pour leur peuple, qu'il ne va pas leur faire du tort, les Yaqui acceptent. Mais si une seule personne membre des autorités, aussi bien traditionnelle que religieuse, ne donne pas son accord, ils n'acceptent pas ». PACMYC, Tres procesos de lucha por la sobrevivencia de la tribu yaqui. Testimonios, Colecci6n etnias, Ed. Uni-Son, México, 1994, p. 39. 2 Ce terme introduit les autres modalités d'interaction, c'est -à-dire le passeur, l'accompagnateur, l'opérateur et l'intégrateur qui, pour les deux premières, sont les modalités à l'origine de mon insertion dans la communauté yaqui.

des. Carlos Nuvelazale Enriquez, le manipulateurl, responsable du département d'action culturelle de la ISSSTE à Hermosillo, est la première personne qui est intervenue comme médiateur dans mes démarches pour établir le contact avec les Yaqui. Dès le début de notre coopération, Carlos Nuvelazale s'est situé dans un processus de manipulation qui me rendait tributaire de ses décisions. Pendant plus d'une semaine, il s'est appliqué à me fixer des rendez-vous, plusieurs fois dans la même journée, pour, d'une part, me faire prendre conscience de la faveur qui m'était accordée et, d'autre part, consolider l'image des Yaqui en tant que tribu difficile d'accès. Ce procédé d'approche a pris fin le jour où le manipulateur m'a fait rencontrer Alberto Lotano Sevadeu qui a fixé la date de mon départ pour El VaIle deI Yaqui. Mon interprétation de cette mise en situation s'oriente vers l'occasion qui leur était donnée de rencontrer Santos Garcia Wikit dont j'avais prononcé le nom au cours de nos entretiens. Cet homme, Santos Garcia Wikit, comme j'ai pu très rapidement m'en rendre compte, représentait pour monsieur Alberto Lotano Sevadeu, dans le cadre de son travail de chroniqueur et de divulgateur de la culture yaqui, une source d'informations inestimable. Par ailleurs, j'ai également mis à profit ce séjour pour découvrir les installations de la Uni-Son, c'est-à-dire l'Université du Sonora, et faire ainsi la connaissance du professeur Manuel Carlos Silva Encinas. Nous nous sommes vus deux fois: la première dans son bureau à la Uni-Son et la deuxième chez lui. Les informations que Manuel Carlos Silva m'a alors données ouvraient un champ d'exploration qui rendait compte des phénomènes magiques propres à la mythologie yaqui. Ainsi, Manuel Carlos Silva a fait référence aux mondes de pouvoir des Yaqui, tels que le yo aniya et le yo joarcl (termes qui à cette époque m'apparaissaient très hermétiques), à la « métamorphose de l'univers », et aussi à celle du venado3 (du sewa yo 'erne) dans sa mimétique avec d'autres formes animales comme les oiseaux, le serpent, le crapaud, etc. Ces indications révèlent en fait un univers où « l'essence

1 Je ne cherche pas à formuler un jugement de valeur sur la personne concernée, mais simplement à décrire un comportement qui, du fait de mon intérêt pour les Yaqui, cherche à établir une atmosphère spéciale autour de cette communauté. 2 Les termes en langues yaqui et espagnole sont notés en italique dans leur premier usage et sont ensuite retranscris normalement, pour une lecture plus fluide du texte.

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Le cerf.

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du cerf» induit un rapport à l'autre côté du monde qui, pour les Yaqui, se manifeste dans le huya aniya/yo aniya. Enfm, Manuel Carlos Silva, à propos des curanderosl, a insisté sur l'importance du « rêve» chez les Yaqui, surtout quand le curandero s'immisce dans le rêve du patient pour, par son propre rêve, agir sur les causes du mal. Je n'avais pas encore prêté attention à la pratique du ensuefio, c'est-à-dire du «rêve éveillé », qui est le fondement du lien qui unit les Yaqui aux pouvoirs ancestraux du yo aniya et du yooeta. Le yooeta, dont la double expression, en tant que maestro et bene/acto?, introduit le phénomène du double, de la dualité. A ce moment-là, je ne savais pas encore que Manuel Carlos Silva jouerait le rôle du passeur, modalité d'interaction qui devait me donner la liberté d'être un individu parmi d'autres individus. Le procédé méthodologique mis en place dans la première partie de ma thèse3 s'est donc construit autour de mon expérience auprès de la communauté yaqui et, avant tout, à partir des modalités d'interaction que j'ai définies ou qui m'ont été rapportées. Le rôle de Manuel Carlos Silva, en tant que passeur, a été décisif dans la réussite de mon travail de terrain. Ce dernier m'a alors informé du risque que je prenais si je faisais une demande officielle d'enquête auprès de l'autorité yaqui, c'est-à-dire que tout refus de la part de l'autorité en question était définitif et sans appel. Le dispositif d'enquête, avec les modalités d'interaction du passeur, du manipulateur, de l'intégrateur, du médiateur déplacé, de l'opérateur, etc., répond dès lors au comportement que j'ai librement adopté pour avoir au moins une chance de me confronter avec la réalité communautaire et religieuse du peuple yaqui. En outre, la spécificité de ma recherche s'est aussi manifestée à partir, d'une part, du comportement que j'ai adopté auprès des Yaqui, et, d'autre part, par la façon dont certains d'entre eux ont institué le cadre de nos échanges. Confronté à cette situation, il m'a semblé opportun de prêter une attention toute particulière à ce qui fonde le particularisme yaqui et qui prend racine dans la façon dont les Yaqui appréhendent, par le mythe, leur origine, leur identité et leur relation
I Les guérisseurs. 2 C'est-à-dire le « maître» et le « bienfaiteur 3 José Gonzalez Enriquez, Yaqui / Yo 'emem cularisme identitaire du peuple yaqui, Thèse logie, Université Lumière Lyon II, décembre

». / Nahua. Tradition, persistance culturelle et partide Doctorat, Faculté d'Anthropologie et de Socio2003, Lyon.

Il

avec le monde de la nature/surnature. Enfin, l'intention de ce travail est de rapporter les difficultés rencontrées pour accéder aux pratiques curatives et traditionnelles des guérisseurs ou sorciers yaqui, mais surtout de reproduire les précautions qu'il faut prendre avant de restituer tout discours sur les Yaqui. Et je tiens à insister sur ce dernier point, car il témoigne de ce que j'ai appelé le particularisme identitaire du peuple yaqui. Il s'agit, en définitive, d'interroger la position de l'observateur confronté à la réalité vécue d'un peuple composé par des hommes et des femmes prêts à mourir pour leur terre et leur liberté. Un peuple dont la résistance n'est pas seulement un combat pour défendre la terre qu'ils ont reçue comme héritage « d'êtres surnaturels », mais, comme l'a écrit Edward Spicer, pour préserver les lieux de pouvoir dans lesquels se manifeste la force magique du yo aniya.

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LES RENCONTRES

A six heures du matin, le deuxième samedi du mois de juin 1994, le manipulateur me retrouve et nous voici sur la route internationale qui mène à Ciudad Obregon. Notre discussion, pendant les trois heures de trajet, fut très instructive, tournant principalement autour du théâtre et du mime Marceau. C'est d'ailleurs au cours de cette discussion que je me suis aperçu que le manipulateur agissait, d'une certaine façon, pour le compte de Alberto Lotano Sevadeu et que si nous parvenions à localiser Garcia Wikit, il avait pour but de le lui amener. À notre arrivée à Ciudad Obregon, je savais que le meilleur endroit pour obtenir des informations sur les Yaqui était le musée yaqui et sa bibliothèque. Je dois remercier Ramon Nifiez, responsable de la bibliothèque du musée yaqui, pour son aide et pour m'avoir offert deux exemplaires du journal yaqui bilingue Neo 'okay, ainsi que deux négatifs photographiques représentant un enfant yaqui. Monsieur Nifiez m'a de plus orienté vers Lorna de Bacum, village yaqui où il me serait sans doute possible de localiser la maison de Garcia Wikit. Ramon Nifiez m'a aussi présenté monsieur Rogelio Valenzuela} qui s'occupait d'un programme de recherche sur les communautés amérindiennes. Pendant presque deux heures, monsieur Rogelio Valenzuela m'a parlé de « l'éveil des nations amérindiennes» autour de leurs traditions orales, de certaines prophéties des « signes du temps »2, ainsi que de l'attention que nous devions accorder à l'expression de la notion d'oralité. Enfin, il a fait allusion au « chemin de la beauté et de la sagesse tolteca », c'est-à-dire celui de la toltecéTyotloù sont disposées les clefs de l'individuation et du « corps astral », chemin de la mise en pratique du savoir tolteca révélé par la maîtrise du « acecho, dei desa1

Le Lic. Rogelio Valenzuela est enseignant à l'Université du Sonora, Unidad Regional Sur,

Division de Ciencias Economicas y Sociales. En 1999, il ad' ailleurs participé au troisième «Coloquio Regional de Cultura Historia e Identidad dei Sur de Sonora», avec une conférence intitulée: « Transicion a democracia 0 proyecto indigena». 2 Par exemple la transmission du savoir.

tino y de la recapitulaci6n »1. Monsieur Rogelio Valenzuela m'a également indiqué plusieurs groupes (à Mexico D.F., à Guanajuato) impliqués dans les programmes de sauvegarde et de protection des traditions orales des communautés amérindiennes. Après avoir pris congé, j'ai retrouvé Carlos Nuvelazale pour lui indiquer le lieu où nous pouvions avoir la chance de trouver Garcia Wikit. Le territoire yaqui s'étend sur environ 500 000 hectares où sont réparties les cinquantedeux localités des municipalités de Guaymas, Bacum, Cajeme et Empalme. Ces quatre municipalités regroupent les goi naiki pweblotam2, les « huit villages» (Vicam, Potam, Bacum, Torim, Huirivis, Rahum, Belem et Cocorit) qui représentent le siège du gouvernement traditionnel yaqui. Je voudrais préciser, à propos des limites du territoire yaqui, que son étendue représente un handicap presque insurmontable pour tout chercheur qui ne serait pas équipé d'un véhicule adapté3 et qui n'aurait pas l'appui financier nécessaire à la location d'un tel véhicule. Faire un travail de recherche sur la communauté yaqui, au-delà de leur hostilité légendaire à l'encontre des yorim4 (des blancs), demande une préparation et un appui financier considérables. Me voilà donc parti avec le manipulateur en direction de Loma de Bacum pour essayer de trouver Garcia Wikit. Entre Ciudad Obregon et Loma de Bacum, en voiture, il faut compter une vingtaine de minutes. Le village de Loma de Bacum (dans la répartition de ses habitations) ne diffère pas beaucoup des autres localités où les maisons sont éloignées les unes des autres d'une quinzaine de mètres en moyenne. En revanche, la maison de Garcia Wikit est vraiment isolée et se trouve à environ deux cents mètres de l'habitation la plus proche, une taqueria dont le nom m'échappe. La propriétaire de l'établissement m'a signalé la maison qui se trouvait derrière sa taqueria comme étant celle de Garcia Wikit. A partir de là, il n'y avait plus de route mais un chemin défoncé qui cessait à cinq mètres de la barrière pour pénétrer sur le terrain de la maison. Carlos Nuvelazale a klaxonné et a appelé plusieurs fois (durant au moins cinq bonnes minutes) avant qu'un jeune homme ne sorte de la
De la « traque, de Cf. José Gonzalez A cette occasion, Encinas pour avoir
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Cf. José Gonzalez Enriquez, Yaqui / Yo 'emem / Nahua, op. cit., 2ème 3ème parties. et

la folie et de la récapitulation ». Enriquez, Yaqui / Yo 'emem / Nahua, op. cit., 2èmepartie. je voudrais ici encore une fois remercier le maestro Manuel Carlos pris en charge la plupart de mes déplacements sur le territoire yaqui.

Silva

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maison et nous fixe pendant un court instant; il a réapparu accompagné d'une femme assez âgée. Le jeune homme s'est approché seul, sous le regard de la femme, pour répondre à notre appel. Carlos Nuvelazale l'a salué et a immédiatement pris l'initiative de la conversation.
« C'est bien la maison de Garcia Wikit? », lui a demandé Carlos Nuvelazale. « Oui », a répondu le jeune yaqui. « Il est là ? » « Non ». « Vers quelle heure revient-il? », lui a demandé Carlos Nuvelazale. Le jeune homme s'est alors retourné vers la femme et, lui parlant en yaqui, il a semblé l'interroger sur l'heure du possible retour de Garcia Wikit, ou tout simplement lui demander s'il devait nous répondre. « Ça dépend, souvent il rentre vers quatre heures », a enfin répondu le jeune homme. « Et maintenant, où se trouve-t-il ? », a insisté Carlos Nuvelazale. « Oh, il doit être à Obregon ». « Très bien, nous reviendrons plus tard », a dit Carlos Nuvelazale.

Il était environ midi et attendre sur place n'offrait vraiment aucun intérêt. Carlos Nuvelazale a décidé de retourner à Obregon pour tenter notre chance autour de certains points névralgiques de la ville: la place du marché, la gare des bus, le musée d'Obregon, etc., où il pensait trouver Garcia Wikit. Nous avons tourné dans la ville pendant plus d'une heure mais sans résultat; Garcia Wikitl demeurait introuvable. Finalement, Carlos Nuvelazale m'a déposé à l'hôtel prétextant divers rendez-vous qu'il devait honorer; il viendrait me rechercher vers quinze heures trente. Le manipulateur est venu me chercher plus tard que prévu, il était déjà quatre heures de l'après-midi. Sans un commentaire, nous sommes partis pour Loma de Bacum. A nouveau, devant la barrière de la maison de Garcia Wikit, le manipulateur a klaxonné un long moment, mais, cette fois-ci, personne n'est sorti de la maison. Nous avons décidé de revenir vers la taqueria, où la patronne nous a dit que Garcia Wikit arrivait très souvent par le bus de dix-huit heures ou de dix-huit heures trente. L'arrêt du bus se situait
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Wikit en langue yaqui signifie « oiseau».

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exactement de l'autre côté de la route, juste en face de la taqueria. Le bus de dix-huit heures et celui de dix-huit heures trente sont passés sans déposer aucun voyageur; j'ai senti l'impatience du manipulateur grandir et vers vingt heures, convaincu que Garcia Wikit ne viendrait plus, il m'a dit qu'il était temps de partir. De mon côté, j'ai toujours considéré que lorsqu'on prenait la décision de se placer dans une position bien définie, dans le cas présent celle d'attendre, il me paraissait normal d'assumer cette attitude jusqu'au bout. Alors, pour essayer de calmer l'impatience du manipulateur, je me suis levé pour m'enquérir auprès de la patronne de l'heure à laquelle devait passer le dernier bus. Le dernier bus qui venait d'Obregon passait aux alentours de vingt et une heures. La nuit était sombre et les petites ampoules de la taqueria diffusaient un halo de lumière trop faible pour distinguer les personnes qui pourraient descendre du bus, dont l'arrêt était à une quarantaine de mètres de la taqueria. Le bus de vingt et une heures s'est arrêté. Debout, le manipulateur essayait d'apercevoir un homme qui pourrait correspondre, par sa façon de s'habiller (chapeau blanc en fibres de palme, petit foulard de couleur autour du cou, chemise blanche ou à carreaux, pantalon de mézeline et huaraches), à un Yaqui de la région. La patronne s'est approchée de nous et nous a dit que l'homme qui coupait au plus court par le petit sentier (et que nous n'avions pas vu) était Garcia Wikit. D'un bond, le manipulateur est sorti de la taqueria et, dans la nuit noire, il a crié le nom de Garcia Wikit. Mais l'homme n'a pas bronché et a continué son chemin. Le cri du manipulateur avait pourtant résonné distinctement dans la nuit sombre et j'ai été surpris que Garcia Wikit n'esquisse le moindre mouvement. Précipitant le pas pour le rejoindre, le manipulateur a crié une deuxième fois le nom de Garcia Wikit, mais de nouveau l'homme, sans un geste, est resté hors de notre atteinte. L'initiative du manipulateur d'appeler cet homme à grands cris1 m'avait incommodé car aucune personne respectueuse
1 Sahagun, dans son Historia General de las cosas de Nueva Espana, Livre VI, Chap. XXII, à propos de la doctrine et des discours que le Père principal ou le Seigneur faisaient aux jeunes hommes, cite ce passage où ils en appellent à la mesure et à la pondération: « Deuxièmement: lorsque tu vas par les rues et les chemins, prends garde à marcher avec calme et tranquillité, sans empressement... Ne cours pas,. marche avec maturité et honnêteté... Troisièmement: prends garde aussi à parler posément, calmement,. n'élève pas la voix, ne parle pas trop vite, ne hurle pas comme unfou, un insolent, [..] tu auras un ton modéré, ni trop bas, ni top haut, pour que ta parole soit douce et gracieuse ». (Cf. Sahagun, Historia General de las cosas de Nueva Espana, Ed. Poma, México, 1981, pp. 359-360).

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