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Lettres d'Italie

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209 pages

Genève, ce 21 octobre, Mardi.

Cher Papa,

Je t’ai promis une lettre de Genève, et je m’empresse aussitôt mon arrivée de te donner de mes nouvelles. Il n’y a encore que cinq jours que je suis parti et cependant il me semble que le temps est bien plus long. Le nombre de villes et d’objets que l’on voit, fait croire que le nombre de jours écoulés est beaucoup plus grand qu’il n’est en réalité. Je ne parlerai pas de ma santé, car heureusement je n’ai pas l’habitude de m’en occuper et maintenant pas plus qu’à l’ordinaire.

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Jules Pellechet

Lettres d'Italie

1856-1857

PRÉFACE

Une heureuse manière de se consoler de vieillir est de revivre dans le passé ; c’est ce que nous voulons faire en publiant ces lettres et les offrant à nos amis, auxquels les détails intimes de ces simples récits rappelleront plus d’un bon souvenir. Il nous sera doux, cher Jules, de les relire ensemble, et d’y retrouver les noms de ceux que nous avons aimés et qui nous aimaient tant ! Peut-être sera-t-il bon aussi que les enfants reçoivent les leçons inconscientes de travail et de probité que ces lettres renferment ; elles leur seront précieuses, nous l’espérons, en souvenir de leur Grand-père, en qui ces deux vertus étaient incarnées pour ainsi dire, et qui a bien été ton guide en toutes choses.

Ces lettres t’appartiennent de droit, cher Jules, aussi est-ce avant tout autre à toi que nous les offrons, comme gage de fraternelle affection, mettant une fois de plus en pratique le vers du poëte de ce beau pays dont tu nous parles :

..... Io andavo

Col piede innanzi, e nel pensiero indietro.

GUISTI.

MARIE ET CATHERINE PELLECHET.

 

 

Paris, Noël 1893.

Lettres d’Italie

Genève, ce 21 octobre, Mardi.

Cher Papa,

 

Je t’ai promis une lettre de Genève, et je m’empresse aussitôt mon arrivée de te donner de mes nouvelles. Il n’y a encore que cinq jours que je suis parti et cependant il me semble que le temps est bien plus long. Le nombre de villes et d’objets que l’on voit, fait croire que le nombre de jours écoulés est beaucoup plus grand qu’il n’est en réalité. Je ne parlerai pas de ma santé, car heureusement je n’ai pas l’habitude de m’en occuper et maintenant pas plus qu’à l’ordinaire. Je vais seulement te faire un récit de l’emploi de notre temps. Jeudi soir, je suis donc arrivé à Nevers, à travers cette affreuse Sologne, qui doit il me semble, ressembler aux déserts de l’Afrique, ou tout au moins aux Landes. J’ai aperçu de loin Bourges, et j’ai regretté de ne pas m’y arrêter, mais ce sera peut être pour une autre fois. J’ai trouvé à Nevers Michel, qui m’a mené de suite à Fourchambault, où nous avons diné avec sa famille, composée de braves gens simples comme des campagnards. Le lendemain, nous avons visité l’usine. Les forges sont magnifiques par leur grandeur. L’affinage de la fonte dans les fours à puddler m’a beaucoup intéressé, mais ce qui m’a fait surtout plaisir, c’est le coulage d’une pièce de fonte. Je ne me figurais pas cette opération, qui est vraiment effrayante. Cette fonte coulant rouge dans un immense creuset, et éclaboussant de toutes parts. Ce creuset rouge à son tour, amené par une énorme grue au-dessus du moule ; les ouvriers employés à la fonte rangés comme pour une opération grave ; cette espèce de solennité qui accompagne cette opération, dont les conséquences seraient affreuses si elle ne réussissait pas, et de plus la nouveauté d’un pareil spectacle, tout se réunissait pour augmenter l’intérêt que je portais à cela. J’avais été désappointé, parce que je croyais qu’à Fourchambault, il y avait des hauts fourneaux, tandis qu’il n’y en a pas ; mais ce coulage m’en a donné l’idée, car le fourneau où l’on fait refondre la fonte, est une espèce de haut fourneau. Du reste, le morceau que l’on coulait était une pièce importante, c’était une plaque tournante.

Après le déjeûner, nous sommes allés à Nevers, visiter la ville qui est intéressante ; la Cathédrale contient quelques parties intéressantes, mais peu de chose ; la porte du Crou, une ancienne porte de ville, dans le genre des portes de Moret près de Fontainebleau ; le palais de justice est une bien jolie production de la Renaissance, et a été assez habilement restauré. Il y a aussi une jolie petite chapelle Louis XIII, dans une cour, attenant à un couvent. Elle a une fort jolie façade, d’ordres superposés. très ronflants, mais manquant un peu de finesse. Puis, nous sommes retournés coucher à Fourchambault, et le lendemain à 4 heures 1/2 du matin, nous sommes partis pour Autun ; nous avons passé à Chateau-Chinon, pays de loups, traversé le Morvan, et nous sommes arrivés à Autun vers 5 heures. Aussitôt nous nous sommes mis en quête des portes romaines, et après bien des courses, car les portes sont presque à la campagne et la nuit nous avait gagnés, nous avons fini par trouver les deux portes et par voir la cathédrale et une fort jolie petite fontaine renaissance François Ier, à côté de la cathédrale.

Le lendemain matin, Dimanche, nous nous mîmes en besogne et je lis de suite quelques croquis, des portes et de la cathédrale, qui a un assez joli clocher. Nous n’eûmes pas le temps de voir de près, ni de dessiner les ruines du temple de Janus, que nous avions vu de loin en arrivant à Autun, et qui ne nous sembla pas intéressant. La cathédrale contient le tableau de M. Ingres, représentant le martyre de St-Symphorien ; mais il est bêtement placé dans un coin de la sacristie.

A.1 heures, nous repartîmes, et sur de nouveaux renseignements qu’on nous donna, nous allâmes à Châlon-S/S et nous arrivâmes à Lyon le soir à minuit.

Le lendemain, nous visitons Lyon, nous nous mettons en quatre pour trouver le temple antique dont tu m’avais parlé ; on nous envoie à Fourvières, à l’église St-Irénée, où en fait d’antiquités romaines, on nous fait voir des ossements de martyrs, objets fort intéressants certes, mais pour d’autres que pour nous. Cette terrible course à Fourvières était donc bien mal payée, car un brouillard assez épais nous empêcha de jouir du beau panorama que l’on a sur la ville, de cette hauteur. De là, sur de nouveaux renseignements, nous redescendîmes à Lyon, à l’église d’Ainay, jolie église romane, la seule chose avec l’hôtel-de-ville, qui me plaise à Lyon. Quant aux antiquités romaines, nous avons eu beau faire, nous n’avons trouvé qu’une dalle de l’église d’Ainay, où était un dessin incrusté, représentant l’autel de Lyon, du temps de César Auguste ; je ne sais pas ce que cela signifie. Le soir nous allâmes voir le Prophète, au théâtre, qui n’est pas beau. Tu pourras dire à maman que le rôle de la mère était parfaitement joué et chanté, mais que le reste ne valait rien et que Roger aux petits bras n’était pas remplacé par le ténor de Lyon.

Le lendemain mardi, qui était ce matin, nous sommes partis à 7 heures de Lyon, qui est décidément la ville la plus désagréable que je connaisse. On y bâtit énormément, mais il m’a semblé en général, que la construction était fort mal soignée et mal entendue ; quant à leur architecture, c’est horrible, c’est encore pis que certaines maisons de Paris. On nous a hissés sur le chemin de fer jusqu’à Bourg, et de là avec des chevaux, nous nous sommes dirigés sur Genève.

La route est admirable, comme pittoresque, entre des rochers magnifiques ; nous avons déjeûné à Nantua, jolie petite ville, placée sur le bord d’un lac qui se trouve au sommet de ces montagnes. Nous avons traversé le fort de l’Ecluse, et nous avons vu les premières montagnes de neige. Enfin à 7 heures, nous sommes arrivés à Genève. On voit partout des travaux pour le chemin de fer jusqu’à Genève, tunnels, remblais, viadJcs, tout est en train, mais peu avancé, et offrant d’immenses difficultés.

Nous restons demain à Genève, et nous repartons après demain matin pour Domo d’Ossola, où nous arriverons le lendemain tard, c’est-à-dire vendredi soir, et de là nous nous dirigerons sur Turin.

Voilà quelles sont mes aventures, elles n’ont rien que de bien ordinaire, et j’ai cependant trouvé moyen de griffonner une longue lettre, en ne parlant que de moi ; et comment allez-vous à Paris et au Cœur Volant ? Ton rhume est-il tout à fait passé ? Si vous avez un temps comme nous, c’est probable, car excepté le soir de mon arrivée à Nevers, où il a plu, nous avons toujours eu un temps superbe. J’ai bien pensé à vous Dimanche, et je me demandais à quoi vous emploiyez votre journée, surtout Marie et Catherine. Raoul est-il de nouveau assidu chez M. le curé ? Dis à maman que je la remercie bien de son chocolat, qu’il m’a déjà été utile plusieurs fois. Comment vont les douleurs névralgiques de MlleNoack ?, et j’ose à peine demander comment va M. Laguerre. Enfin si l’on m’écrit à Turin, chez Emma bien entendu, donnez moi de bonnes nouvelles de tout le monde.

Adieu, maintenant, cher papa, je vais me coucher et visiter la ville demain ; pour voir s’il y a quelque chose à prendre. Adieu, je t’embrasse de tout mon cœur et tout le monde de même.

Ton fils,
Jules PELLECHET.

P.S. — Je n’écrirai probablement plus avant Turin.

*
**

Turin, ce 28 octobre 1856.

 

Chère maman,

 

La lettre que j’ai écrite à papa, il y a aujourd’hui huit jours, me laissait à Genève. Depuis ce moment nous avons vu du pays, nous sommes à Turin depuis deux jours, c’est-à-dire qu’il y a deux jours que nous sommes arrivés à Turin, car nous sommes allés de suite à Arignan, où étaient Emma et la tante Marthe. Que je te dise de suite que tout le monde se porte bien, que Marie et Henri sont guéris tous deux de leurs fièvres, et Marie de sa blessure à la jambe. La petite Catterina se porte bien aussi, mais elle fait des dents, et la pauvre enfant souffre et crie un peu. Du reste, elle va assez bien. Je reviens donc à mes aventures, qui sont au moins aussi intéressantes que celles de Robinson Crusoé.

Nous sommes restés un jour entier à Genève, qui est une ville bien gaie, bien vivante, bien propre et qui me plaît beaucoup à cause de sa ravissante position au bord du lac, ce qui lui donne de charmants quais et aussi à cause de ses belles promenades. Du reste, comme architecture, rien de bien intéressant. Les constructions neuves sont assez bien entendues, et beaucoup mieux sous tous les rapports que celles de Lyon. En nous promenant dans la ville, nous avons vu un petit monument que l’on était en train de construire. Nous avons deviné que c’était le conservatoire de musique que fait construire M. Lesueur, un architecte de Paris, dont tu nous as peut-être entendu parler quelquefois. Nous nous en sommes informés, et l’on nous a dit qu’en effet c’était bien ce que nous pensions. Cela fera un joli petit édifice, et si papa voit M. Lesueur, il pourra lui dire que cela a l’air d’être fort bien exécuté et avec grand soin, comme d’ailleurs, en général, les constructions de ce pays là.

Dans la journée nous sommes montés sur une montagne, à quelque distance de la ville, que l’on nomme le mont Gosse et d’où une couche épaisse de brouillards nous a empêchés de voir la campagne autour de nous. Nous n’avons pu voir que les cimes des glaciers qui nous entouraient. Cette montagne est en Savoie qui est séparée du territoire de la Suisse par l’Arve, un très fort torrent qui coule au pied de cette montagne.

Le lendemain, nous nous sommes embarqués sur le bateau à vapeur qui nous a transportés au bout du lac, mais dans la première moitié de la traversée, le brouillard nous cachait les montagnes qui dominent le lac. Notre bateau s’appelait l’Aigle ; nous avons vu en passant la petite ville de Coppet, où Mme de Staël a passé son exil. On voit son château du bateau à vapeur ; la ville de Nyon, plus importante, qui est dominée par un château important et fort bien situé en haut de la ville ; Marges, où le lac a sa plus grande largeur qui est de trois lieues ; Lausanne, dont la position est admirable et qui a une cathédrale d’un effet imposant ; Vevey, au milieu d’une gorge de superbes montagnes et bien abrité du vent du nord ; le château Chillon, sur lequel lord Byron a fait un poème magnifique, le prisonnier de Chillon, que je ne connais pas. Enfin à 2 h. nous étions à Villeneuve, qui est l’extrémité du lac. Un omnibus nous conduisit à St-Maurice, et on voit en passant la côte d’Ivorne, où l’on fait du vin renommé dans le pays ; la petite ville d’Aigle ; des carrières de marbre noir de St-Triphon ; des carrières de marbre rouge et blanc de Montet, et une verrerie au même endroit ; des salines à Bex comme à Mannheim, seulement le sel au lieu d’être fourni par une source, se trouve en terre, mélangé de sable ; du reste, le moyen de le retirer est le même qu’à Mannheim. On suit la vallée du Rhône et on arrive à St-Maurice, dans une magnifique position entre deux superbes montagnes ; la dent du Midi et la dent de Morcles. Il y a là une des plus vieilles abbayes de l’Europe, qui sert de collège. Là nous sommes montés dans un supplément de la diligence pour Domo d’Ossola, car cette diligence partant de Lausanne, les places étaient prises quand elle arrivée à St-Maurice. Nous avons passé devant la belle cascade de Pissevache, que nous avons à peine vue, car il faisait presque nuit, et nous sommes arrivés à Martigny et à Sion, capitale du Valais, à 11 h. 1/2 du soir. Là, la voiture confortable qui servait de supplément et qui était fermée, a été remplacée par un cabriolet ouvert. Jusqu’à 5 h. du matin, nous avons passé une nuit glaciale dans ces cabriolets dont on changeait à chaque relai, et qui étalent de plus en plus ouverts ; nous n’avions pas précisément très chaud.

Enfin à 5 h. du matin, nous étions à Brieg, au pied du Simplon. Là, pour nous réchauffer nous avons monté à pied le Simplon pendant huit lieues, jusqu’au nouvel hospice qui est comme celui du St-Bernard. Il était alors 11 h. 1/2 ; nous sommes entrés à l’hospice, nous avons visité la chapelle, vu un des curés qui avait l’air d’un crétin, et vu deux de ces énormes et magnifiques chiens du Saint-Bernard, car c’est la même race, ils sont gros comme des veaux, doux comme des moutons et ont le poil jaune et court. Si ce curé avait eu l’air aussi bon que ses chiens, je l’aurais prié de t’en envoyer un petit.

En continuant la route, nous avons traversé la magnifique vallée de Gondo, si on peut appeler vallée un superbe torrent coulant entre deux immenses rochers qui n’en finissent pas de hauteur. Enfin nous avons vu Domo d’Ossola ; mais j’en avais tant entendu parler, que j’ai trouvé cette ville au-dessous de sa réputation. Elle est parfaitement placée, la vallée est ravissante, mais la ville est un trou. Nous n’avons donc fait que d’y dormir, et le lendemain matin, nous étions en route pour Baveno sur le lac Majeur. Je me suis fait montrer le chemin pour aller à Sta Maria et l’entrée de la Val Vighezzo, mais j’ai pensé que je n’irais que si tu étais avec moi. A travers un charmant chemin, nous sommes arrivés à Baveno, à midi 1/2. Près de là sont de belles carrières de granit rose et les carrières du marbre blanc qui sert à la construction de la cathédrale de Milan.

Nous avons de suite visité les îles Borromées, dont je ne te dirai plus rien, car j’en ai assez parlé déjà ; seulement je dirai à.....

*
**

 [Turin, 6 novembre]

 

Cher papa,

 

Henri, qui est toujours officier d’ordonnance de Sa Majesté, avait fait préparer une voiture ouverte, du roi, s’il vous plait, qui est venue nous chercher au chemin de fer, et pendant trois heures, nous a promenés dans le parc. Nous faisions un effet superbe ; notre cocher avait des boutons hémisphériques, de cinq centimètres de diamètre, avec les armes royales repoussées dessus.

Le château, sauf deux pièces bien décorées, n’a rien de remarquable. Le parc est magnifique ; il y a des arbres superbes, de jolies serres, une rivière avec une quantité de cygnes, dont deux tout noirs et le bec rouge foncé. Le nombre de chevreuils et de faisans n’est pas croyable, nous avons peut-être vu deux cents chevreuils et plus de mille faisans ; ils étaient par compagnies de soixante ou quatre-vingts. Le petit garçon courait sur eux, et les faisait envoler, à la grande joie d’Emma qui n’avait jamais vu voler de faisans. Il y a aussi un parc fermé où nous avons vu des daims ; mais le roi se réserve cette chasse-là pour lui seul. Il y avait aussi un chamois qui semblait apprivoisé. Une immense prairie était broutée par plus de cinq ou six cents moutons, et une centaine de vaches, soit-disant suisses, broutaient dans une autre. Quant aux lièvres, ils couraient un peu partout. Il parait qu’il y en a beaucoup. Mais pas une perdrix. Cela me fait penser à la chasse chez M. Huvet : avez-vous vu du gibier, et par conséquent, en avez-vous mangé ? Enfin le lendemain 4 novembre, mardi, le jour de la St Charles Borromée, nous avons été invités à nous rendre chez M. l’avocat Fenocchio, à 8 h. du soir, eu belle toilette. Là, un notaire a lu, à tous les individus présents, le contrat de mariage des deux fiancés, et tout le monde a signé, jusqu’aux enfants. Les rafraîchissements, glaces, sorbets, etc.... circulaient sans cesse, les bijoux donnés en cadeau à la fiancée étaient étalés sur une table : il y en a de magnifiques. Le contrat dit que la demoiselle Stéphanie Fenocchio, apporte en dot 40,000 francs et 10,000 de plus à la mort de la mère. Il paraît qu’elle hérite à la mort du père. J’ai bien demandé l’explication à Emma, mais elle n’avait pas compris très clairement.

Quant à l’illustrissimo Signore, il barone avvocato Francesco Gamba, car c’est ainsi qu’on l’appelait, il se marie avec ses droits. La cérémonie faite, chacun s’en fut coucher. Le lendemain, à 7 h. 1/2 du matin, on se rend à l’église, rien que la famille intime, et on se marie bien vite, comme des voleurs, personne n’est averti et et cela se fait presque clandestinement. On revient à la maison manger du chocolat. Puis on se sépare, et le soir chez l’avocat Fenocchio, grand et excellent dîner de vingt-et-une personnes, dans lequel on m’avait donné, je ne sais pourquoi la place d’honneur, avec M. Petitti qui me faisait vis-à-vis ; la mariée même n’était qu’à côté de lui, et pas au milieu de la table ; quant aux parents, ils étaient aux extrémités de la table. Puis au café, l’avocat m’a présenté un verre, en buvant à la santé de toute ma famille, qu’il n’avait pas l’honneur de connaître, mais dont les échantillons d’Emma et de moi qu’il avait sous les yeux, donnaient une si excellente idée, que les vœux les plus chers étaient d’en faire au plus tôt une ample connaissance ! ! ! ! !.....

La petite grosse mariée a un excellent appétit, tout le monde a admiré l’habileté qu’elle avait dans les mâchoires, et la complaisance de son petit estomac. Au café, elle a dit en piémontais, que la liqueur à la vanille était trop douce pour elle, ce sur quoi, moi, qui comprends parfaitement cette langue, je n’ai pas manqué de lui faire mon compliment. La manière dont elle manie la fourchette n’est surpassée que par son habileté à lever le coude. Enfin, après le dîner, une fois rentrés chez nous, nous avons commencé à faire les mauvaises langues. Somme toute, je la crois une bonne et gentille personne, et si elle avait vingt centimètres de plus, il n’y aurait rien à lui reprocher. Le père est un excellent homme, ou du moins, il en a les dehors et la figure. J’espère que notre Cechin sera heureux, au moins dans son ménage. La familiarité est si grande ici, que je me tutoie déjà avec Stéphanie, et c’est elle qui a commencé.

Ce matin, nous les avons mis en voiture. Ils vont passer dix jours à Venise, et reviennent à Turin. Ils habiteront avec les parents de la mariée.

J’ai vu la fameuse chambre tendue de soie jaune ; c’est magnifique, et je plains le pauvre François, s’il permet à ses enfants d’y entrer. Mais je m’aperçois que si je continue, je vous crèverais les yeux à lire toutes les bétises qui sont plutôt à l’adresse de maman qu’à la tienne.

Je ne dis rien de nous ; car nous nous portons bien. La petite fille crie un peu, mais moins que lorsque je suis arrivé. Emma est bien portante, je ne l’ai jamais vue aussi belle que ces jours-ci, où elle avait daigné se mettre en toilette. Elle va sevrer la petite fille ; la nourrice commence à n’avoir plus beaucoup de lait. Quant à la petite elle boit du café noir, et l’aime beaucoup. La tante Marthe commence à tousser très fort, et Albert parle de la saigner. Chez Marie, ils vont tous bien, et Henri se prépare à rendre visite au pacha d’Egypte.

Qu’y a-t-il de vrai dans cette nouvelle tournure que prend l’affaire de Mme Pescatore ? Les journaux piémontais et les journaux allemands, dont grand’maman m’a envoyé un extrait, parlent d’une véritable Madame Pescatore qui vit en Piémont, près d’Ivrée, mariée depuis longtemps et délaissée par lui. Parle-t-on de cela à Paris ?

Adieu, je vous embrasse tous de tout mon cœur, et je vous écrirai probablement de Gênes, dans quelques jours : ; et toi, cher papa, ne te fatigue pas, et chasse complètement ton reste de rhume ; Duchâtelet est-il arrivé ? Boitte est-il encore à la maison ?

Ton fils,
Jules PELLECHET.

*
**

Je rouvre ma lettre pour vous raconter une des plus intéressants épisodes de mon séjour. Le jour des morts, nous sommes allés après le dîner à la campagne d’Ernesto Murialdo, pour le voir, lui et sa famille. Nous avons pris une lanterne pour nous éclairer. C’était une ancienne lanterne d’un vieux cabriolet qu’Albert avait autrefois. Un verre était cassé, le fermoir était cassé, et le petit couvercle pour empêcher la flamme de vous brûler les doigts était aussi cassé. Nous avons donc remplacé le verre cassé par une feuille de papier, artistement attachée, nous avons fermé la lanterne avec une ficelle en guise de ceinture, et j’ai placé la lanterne au bout d’un parapluie en fer pour ne pas nous brûler les doigts. Avec ce guide, nous nous mettons en marche, Marie, Emma, Enrico et Alfred, le second fils de Marie. Après une demi-heure de marche à travers d’affreux chemins, semés de vilaines pierres, nous arrivons et nous trouvons au moins cinquante personnes. qui étaient venues pour manger les châtaignes des morts, qu’on devait leur faire payer cher ! Après une partie de billard sur un vieux sabot, le frère de Murialdo, lequel est prêtre, assemble la société dans la chapelle. car chapelle il y a, et commence à leur dire des Ave Maria à n’en pas finir. On croyait qu’on en serait quitte pour cinquante. Erreur, le cinquante-unième commence, un mouvement se fait sentir dans la réunion ; on va jusqu’à cent, on se dispose à sortir, le prêtre commence bravement le cent unième ave ; il n’y avait pas de raison pour en finir, un murmure de mécontentement se manifeste. Aussi le prudent prêtre s’arrête-t-il au cent cinquantième Ave Maria. On l’aurait jeté par la fenêtre s’il avait été plus loin. Les bâillements prolongés et mêmes sonores de Marie scandalisaient une partie de l’auditoire, pendant qu’Emma en éclatait de rire. Et tous ces 150 Ave ont été dits en moins de 20 minutes. Voilà un prêtre expéditif ! Après cela on soupa et l’on mangea des marrons grillés et brûlés dans l’esprit de vin. Ensuite, nous reprîmes notre lanterne et notre chemin, emportant les compliments de toute la famille, pour les connaissances de Paris. Ce pauvre M. de Michelis, qui avait eu une attaque de paralysie, va mieux maintenant. Il est si jaloux de sa femme, que dans le souper, il est venu peut-être dix fois mettre sa tête entre elle et moi parce que nous lui semblions trop aimables réciproquement. Nous en avons fait des gorges chaudes pendant tout le chemin au retour.

*
**

Turin, ce Vendredi soir, 7 novembre.

 

Cher Papa,

 

Ils m’ont forcé à rester ici un jour de plus que je ne voulais, sous prétexte que le Vendredi était un mauvais jour ; je ne pars donc que demain pour Gênes ; mais cette fois, ma malle est faite et tout est préparé. Voici maintenant le sujet de cette lettre. Un client d’Albert fait construire une galerie vitrée, comme un de nos passages publics à Paris. Or, c’est une innovation complète à Turin. Ils ne savent comment s’y prendre, et ce Monsieur voulait me charger de faire cela. Moi, je n’ai rien trouvé de mieux que de refuser, n’ayant pas le temps, et sur sa demande, de lui donner l’adresse de M. Joly, à Argenteuil. Il m’a dit qu’il préférait que sa charpente en fer fût exécutée par un serrurier de Paris, comme ayant plus que ceux de Turin l’habitude de ces travaux, et le faisant probablement à meilleur marché, que toi, tu pourrais peut-être te charger de cela. J’ai pensé que cela ne t’amuserait guère, et je lui ai dit d’envoyer simplement à M. Joly, ses plans et ses coupes, et de lui demander plusieurs projets de fermes, entre lesquels il pût choisir, en ayant soin d’indiquer la dépense. Il a adopté ce parti, et il doit dans quelques jours écrire à M. Joly, pour savoir s’il veut se charger de ce travail. Ce ne sera pas grand chose, la galerie n’a que cinq mètres de largeur. Le Monsieur en question est un notaire nommé Ghilia, c’est l’homme d’affaires du propriétaire, et c’est avec lui qu’on aura toujours affaire. Je t’écris cela afin que si M. Joly te parle de quelque chose, tu saches ce dont il est question.

Maintenant, voici pour finir, une bonne aventure arrivée à François la nuit de ses noces. Ils ont un lit qui se sépare en deux ; or, il n’y a aucun crochet qui retienne les deux parties ensemble ; l’infortuné marié n’avait pas prévu le cas, de sorte qu’à peine couché, un vacarme épouvantable a lieu dans la chambre nuptiale, et il tombe par terre entre les deux lits ; juge de la position rafraîchissante ; il fut obligé d’attacher les pieds des deux lits avec des serviettes trouvées à la hâte, afin que pareil mécompte ne lui arrivât pas la seconde fois. Cela nous a été raconté ce soir même, par les parents de Stéphanie. Je te laisse à penser si nous avons ri de bon cœur, et avec quel déluge de quolibets, on le recevra, à son retour de Venise.

Adieu, cher papa, je t’embrasse de tout cœur.

Ton fils ;
Jules PELLECHET.

*
**

Gênes, le 10 novembre 1856.

 

Chère Emma,

 

J’ai reçu ta lettre ce matin, et le paquet volumineux qu’elle contenait. Je te remercie de ne pas avoir tardé à m’envoyer ces lettres, car quoique les nouvelles n’aient rien de pressant, cependant on est toujours bien aise de savoir souvent ce que deviennent ceux dont on est séparé.

Samedi, je suis arrivé à bon port à Gênes, à 2 h. 1/2, après avoir traversé, ou plutôt voyagé à travers, de magnifiques ouvrages. Les ponts, les tunnels, les viaducs. sont innombrables ; il y a entre autres, à Busella, au sommet du chemin, un tunnel où l’on reste 7 minutes 1/2 ; à travers la voûte filtrent des sources, qui s’amassent dans un ruisseau le long du mur, et c’est là que sont les sources qui donnent naissance aux torrents qui coulent de chaque côté de la montagne ; c’est bien curieux. Michel n’était pas parti, mais peu s’en fallait, il voulait partir le lendemain matin, mais je l’ai décidé à m’attendre, et nous partons mercredi à 10 h. du matin, pour Pise, et de là de suite à Florence. Si donc tu m’écris maintenant que ce soit à Florence, poste restante ; sitôt arrivé, je t’écrirai mon adresse. Gênes est une ville bien remarquable, par le nombre et les matériaux de ses palais, et aussi de ses églises. Te les citerai-je ? ce sont les palais Durazzo, de l’Université, Brignole, Balbi, Doria, Pallavicini, etc..... La cathédrale de St-Laurent, est une magnifique église, dont la façade romane est toute construite d’assises horizontales alternativement blanches et noires. Aujourd’hui, je suis allé visiter le palais Doria, et j’ai été ravi des belles fresques et des belles salles. Puis nous sommes allés visiter la Galerie de tableaux du palais Brignole-Sale ; tous ces tableaux sont admirables et de premiers maîtres : Guerchin, Albane, Van Dyck surtout, il Cappucino, Procaccini, etc..... Mais ce qui m’a surtout ébahi, c’est la richesse et la magnificence des fresques de tous les plafonds des salons où sont ces tableaux ; fresques qui toutes puissantes qu’elles sont de tons et de dessins. ne nuisent cependant en aucune façon aux tableaux qui se trouvent dans ces pièces ; c’est un admirable palais. C’est ce que j’ai vu de plus beau ici, l’intérieur j’entends. Mais tu connais Gênes, et je m’évertue à te donner des descriptions oiseuses. Je suis arrivé ici avec un temps superbe et chaud ; mais hier, une pluie atroce a traversé nos projets, et a duré toute la journée. Aujourd’hui il a encore plu pendant quelques heures. Espérons qne cela ne durera pas, et que je pourrai faire mes affaires à mon aise. J’ai cependant fait quelques dessins malgré ce temps, mais c’est très difficile de dessiner, à cause de l’étroitesse des rues et même à cause de la foule qui s’amasse, et vous empêche de voir. On leur fait bien signe de se retirer, mais il faut recommencer à tout moment.

Tu sauras que j’ai écrit à ce pauvre Cechin, comme je te l’avais annoncé. Il va me croire fou.

Tu as tort, chère Emma, de t’inquiéter de la chère petite Catherine ; elle est gaie maintenant et de bonne humeur, et les quelques cris qu’elle fait encore sont la fin de sa petite indisposition. Cette croûte n’augmente pas ; elle en guérira très bien ; elle a la figure d’un enfant bien portant. Du courage, chère Emma, tu as eu assez de malheur, pour avoir le droit d’espérer cette fois une bonne réussite, et du reste, elle a passé l’âge des autres, et a plus de force qu’eux pour supporter une maladie, si elle se présente.

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