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Lettres de Silvio Pellico

De
661 pages

7 mai 1815.

Cher Ugo,

Deux jours après ton départ Giulio vint à Milan, ne sachant rien encore. Des gens de la police visitèrent tes effets ; les livres étaient déjà chez moi, tes malles, etc., dans une maison où Agapito a une chambre, et d’où ton frère avait donné l’ordre à Ottolini de les retirer. Le bureau et la cassette, qui devaient être remis à monseigneur je les ai déposés dans les mains du baron, parce que le premier était allé à Turin.

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À propos de Collection XIX

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SILVIO PELLICO

Silvio Pellico

Lettres de Silvio Pellico

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INTRODUCTION

LES DERNIÈRES ANNÉES DE SILVIO PELLICO

*
**

Silvio Pellico est mort à Turin, dans la nuit du 31 janvier au 1er février 1854. Un des rêves de ma vie avait été de pouvoir le visiter dans la retraite où il vivait depuis sa sortie du Spielberg. La nouvelle de sa mort, en me surprenant au fond de l’Andalousie, est venue me ravir une espérance que je nourrissais dans mon cœur depuis plus de vingt ans. Mais quelques mois plus tard, ce hasard qui dispose de ma vie, et qui souvent en dispose si bien que j’aime à l’appeler de son vrai nom, la Providence, m’amenait sur les lieux mêmes où Silvio Pellico a vécu, où il a chanté, où il a souffert, et devant la tombe modeste sous laquelle il repose maintenant. C’était du moins une compensation au rêve qu’il ne m’avait pas été donné de réaliser. Au lieu d’une visite à un homme célèbre (il m’eût permis lui-même de dire à un ami) j’ai accompli un pèlerinage sur les traces d’un saint. Quoique ce pèlerinage n’ait pas toujours abouti là où j’eusse voulu aller, il m’a du moins ému et consolé. Quelques personnes pourront sourire à l’idée que cette préoccupation m’ait suivi dans un premier voyage à Milan, à Gênes, à Venise, à Vienne, à Turin. J’avoue, sans honte, que si elle ne m’a pas rendu insensible aux grands souvenirs que rappellent ces lieux fameux, elle a été cependant ma première et ma plus chère pensée.

A Milan, Manzoni vivait encore, mais j’oubliai l’auteur des Fiancés, du roman que Silvio Pellico appelle une œuvre colossale, pour ne chercher que les prisons de Sainte-Marguerite, où, le vendredi 13 octobre 1820, à trois heures de l’après-midi, Silvio fut conduit, accusé d’affiliation aux sociétés secrètes. Depuis cette époque, la partie du bâtiment où il fut enfermé a été démolie. Mais ces voûtes basses avaient vu passer le détenu, mais c’était dans l’une de ces cours que venait jouer, sous sa fenêtre, le petit muet qui revit à jamais dans une de ses pages les plus touchantes ; mais ces murs avaient sans doute gardé l’écho de la chanson de Madeleine. Dans ce sombre édifice, qui fut jadis un couvent, et où la police autrichienne siége encore comme en 1820, il restait assez de Silvio pour que je m’arrêtasse, debout sur le seuil et hasardant un regard furtif à l’intérieur, à évoquer tous les incidents de sa première captivité. Silvio Pellico demeura à Sainte-Marguerite jusqu’au 19 février 1821, environ quatre mois. Il y reçut la visite dé son père, accouru de Turin, et celle du comte Porro. Il y connut le faux duc de Normandie. Ce fut là enfin que, dès le second jour, il comprit que la religion seule enseigne la patience et la résignation. Lorsqu’il se demanda d’où viendrait à ses infortunés parents la consolation d’une telle épreuve, une voix d’en haut répondit : — De celui qui donna à une mère la force de suivre son fils au Golgotha ; et cette force que Dieu devait donner à la sienne, il commença dès lors à sentir qu’elle entrait aussi dans son cœur.

Jusque-là, il le dit lui-même, s’il n’avait pas été hostile à la religion, « il la suivait peu et mal. » De ce jour il résolut de lui être plus fidèle, et avec le temps, il en reprit les salutaires pratiques. Ce n’est donc pas la douleur qui, à la longue, a maîtrisé son âme et l’a rendue au christianisme. Même quand cette âme luttait encore, elle se sentait vaincue d’avance, et il ne lui avait manqué que la solitude pour se reconnaître et se redonner à Dieu tout entier. Les tourments et la colère pourront bien lui arracher des cris de souffrance ou de malédiction ; l’impétuosité de l’homme mettra plus d’une fois en péril la modération du martyr, mais dès les premiers jours, il faut le répéter, Silvio Pellico avait abdiqué toute haine entre les mains de Dieu.

Le 21 février, il arrivait à Venise. J’ai parcouru une à une les étapes de ce voyage de Milan à Venise. En passant devant la porté, alors fermée, du théâtre de la Scala, comment ne me serais-je pas souvenu de ces belles soirées durant lesquelles, dans la loge de Monsignor Lodovico de Brème, son ami, où l’esprit parlait toutes les langues de l’Europe, Stendhal se vit souvent assis entre lord Byron et Silvio Pellico, « charmant poëte, mort depuis dans les prisons de l’Autriche, » dit le spirituel touriste, qui heureusement alors se trompait ? Et en suivant ces boulevards aux vastes ombrages, ne croyais-je pas entendre ce cri de Silvio : — « O cours de la Porte-Orientale, ô jardins publics, où tant de fois me promenant avec Monti, avec Foscolo, avec Lodovico de Brême, avec Borsieri, avec Porro et ses enfants, avec tant d’autres qui me sont chers, je m’étais entretenu avec eux, plein de vie et d’espérance ! »

Avec lui je traversai Padoue et Vérone, avec lui j’entrai dans Venise. Quand je me trouvai, pour la première fois, dans la cour de ce merveilleux palais des doges, mon regard chercha d’abord, cette fenêtre des Plombs qui donnait sur le toit de Saint-Marc, et d’où le prisonnier apercevait au delà de la basilique l’extrémité de la Piazza. « Ma fenêtre aux Piombi, dit Silvio Pellico dans une lettre écrite en français, n’était pas ovale, mais carrée et grande..., on la voit de la grande cour du palais du doge en venant de la Piazzetta. Elle est pour le spectateur qui regarde ce superbe escalier où Marin Falier a été décapité, et d’où je suis descendu au milieu des sbires pour aller entendre sur l’échafaud ma sentence de mort, sur la Piazzetta ; elle est, dis-je, au-dessus de cet escalier, mais à la gauche du spectateur, et elle donne sur les Plombs de l’église Saint-Marc. » Cette fenêtre, si nettement décrite, je la cherchai avidement, mais, hélas ! elle avait disparu. Cette partie même des Plombs n’existait plus ; comme elle dépassait le niveau de la toiture, on venait de la démolir, et les ouvriers étaient encore occupés à enlever l’échafaudage. — « Là, me dit mon guide était encore, il y a deux mois, la prison de Silvio Pellico. » Le lendemain, étant entré, sur le quai des Esclavons, dans l’atelier d’un photographe, j’eus le bonheur de mettre la main sur une vue intérieure du palais, où se voyait la précieuse fenêtre, telle que Silvio la dépeint, une échelle appliquée contre la. saillie du mur semble attendre l’ouvrier chargé de la démolition.

« Je montai l’escalier des Géants, et après avoir traversé plusieurs galeries et plusieurs salles, nous arrivâmes à un petit escalier qui nous conduisit sous les Plombs. » Ce sont les termes du récit de Silvio, qui devient ici le mien. Si je ne retrouvai plus sa chambre, je pus du moins visiter la prison voisine, où vinrent s’offrir à la fois à mon imagination tous les détails de cet épisode de son livre. Je cherchais dans tous les coins cette petite table où il écrivait des tragédies, qu’il râclait ensuite avec un morceau de verre, et sur le coin de laquelle Zanze venait s’asseoir pendant qu’il écrivait. Je me récitais à moi-même cette délicieuse idylle de la prison, qu’un autre poëte, M. de Chateaubriand, n’a pu parvenir à gâter dans ses Mémoires (où il gâte d’ailleurs tant de choses), en montrant l’héroïne de ce divin chapitre vieillie, et reniant à demi le souvenir qui la rend immortelle. C’était donc à deux pas d’ici, de l’autre côté de cette cloison, et dans une chambre toute pareille à celle où j’étais, que Silvio Pellico avait, avec une abnégation sublime, poëte, renoncé à la gloire, fils et frère, à toutes les joies de la famille.

J’emportai sur les lagunes le souvenir de ces scènes mouillées de larmes, tour à tour amères et douces. Parmi ces îles sans nombre qui sont comme les étoiles de Venise, et qui, semées autour d’elle, font cortége à cette reine des eaux, j’effleurai, un jour, celle de San Michele. San Michele sert aujourd’hui de cimetière à Venise, et son principal édifice est un couvent de capucins. Silvio Pellico y fut mené la veille du jour où la sentence devait lui être lue. Il y avait précisément une année qu’il avait été transféré de Milan à Venise. On le fit descendre sans bruit par un escalier dont l’interminable spirale semblait devoir conduire aux puits, ces prisons plus redoutables encore de l’ancienne république, mais aboutit en réalité à une porte donnant sur la lagune, derrière le palais.

De là, sur la droite, on aperçoit le Pont des Soupirs. Dans un lieu désert, où la lagune étroite et morne semble avoir la profondeur de l’abîme, je n’avais pas besoin d’un grand effort pour m’associer aux pensées qui, à ce moment, assaillirent l’âme du prisonnier. L’aspect de la gondole qui l’attendait à la dernière marche ne lui rappela d’abord que les joyeuses promenades sur le lac de Côme ou sur le lac Majeur, où j’ai vu passer aussi sa douce et pensive figure, entre les deux fils du comte Porro ; mais peu à peu le doux rêve faisait place à la défiance. Effrayé de ce mystérieux enlèvement, Silvio se prenait, sur le point de la quitter, à regretter cette prison, « où il avait aimé quelqu’un, et où « quelqu’un l’avait aimé. » Si peu fait qu’il soit pour cette terre, l’homme y prend aisément racine, et presque toujours il emporte je ne sais quel regret inexplicable des lieux mêmes où il a souffert.

Arrivé à San Michele, Silvio fut enfermé dans une chambre qui donnait sur une cour, sur la lagune et sur l’île de Murano. Cette belle île de Murano, où se fabriquent aujourd’hui encore ces frêles verroteries qui ont été un des caprices du moyen âge, n’est séparée de San Michele que par un canal. Ce fut dans cette autre prison que Pellico reçut d’abord la nouvelle de sa condamnation. Mais l’amertume de ce moment lui fut bien adoucie par la joie de se retrouver avec Maroncelli, qu’il n’avait pas revu depuis que, l’un et l’autre, ils avaient été arrêtés. Il leur fut accordé de passer la journée ensemble.

Condamnés à mort tous les deux, la clémence impériale commuait la peine en quinze ans de détention dans la citadelle de Spielberg. Cette sentence devait être signifiée le lendemain aux condamnés, en présence de Venise entière. Lorsqu’on eut de nouveau séparé les deux amis, la nuit et la solitude livrèrent à l’âme de Silvio un assaut terrible. Un moment le vaincu résigné à Dieu faillit redevenir le vaincu frémissant de l’homme, un condamné vulgaire jetant à la face de ses juges et du ciel l’anathème du désespoir ; mais la crise ne dura que quelques heures, et quand le jour reparut, à défaut d’une entière résignation, il avait du moins repris ce calme apparent qui en est le signe et en assure le retour.

Un échafaud avait été construit sur la Piazzetta, devant les arcades de la galerie extérieure du palais ducal. Avec quelle émotion je rassemblai en idée, sur le lieu même, jusqu’aux moindres détails de cette scène imposante ! Là se dressait l’échafaud ; entre ces deux colonnes, un peu plus rouges que les autres, se tenait debout le greffier de la commission. Silvio Pellico, accompagné de son ami, descendit par l’escalier des Géants. Il dut entendre sur les marches le frémissement de la foule avertie, que suit aussitôt un grand silence. Il disparut un moment sous la voûte de cette porte, il jeta peut-être un regard à sa droite sur ces piliers grandioses, rapportés de Saint-Jean-d’Acre, au temps où Venise était libre. J’aurais voulu mettre mon pied sur chaque pierre où il posa le sien, lorsqu’il marchait dans l’espace vide que laissait devant lui la double haie de soldats allemands. Il monte les degrés de l’échafaud, l’y voici. « Le capitaine autrichien nous cria de nous - tourner vers le palais et de lever les yeux en haut. » Où allait donc le regard des deux pauvres condamnés ? Sans doute vers cette autre place plus grande, pleine pour eux de souvenirs, sur ce lion de Saint-Marc, si fier encore sur sa colonne, quand tout est devenu si humble à ses pieds, sur ces lagunes où le Bucentaure, dont le modèle n’est plus qu’une des curiosités de l’arsenal, venait recevoir l’époux de la mer, sur cette foule où quelque regard ami leur parlait encore d’avenir et d’espérance, sur ce Campanile au pied duquel des légions de pigeons (c’était précisément l’heure où ils venaient jadis recevoir leur nourriture des mains de la république) attristaient leurs yeux par l’image de la liberté. Enfin les pauvres Italiens, dont la jeunesse allait être exilée sous un ciel froid et brumeux, première prison fermée sur, l’autre, ne devaient-ils pas éprouver un insatiable désir de s’enivrer une dernière fois du parfum de cet air si pur, de l’aspect de ce ciel si bleu, de l’éclat de ce soleil déjà si brûlant, de tout ce qui pour eux était alors la patrie ?

Mais déjà les condamnés ont pris la route du Spielberg. A Vienne, qu’ils durent traverser pour se rendre en Moravie, les grandes rives du Danube, ces délicieux remparts, cet éblouissant Graben, ce ravissant Prater, ces voûtes recueillies de Saint-Etienne, les champs même de Wagram m’entretinrent de Silvio. Il avait passé par Wagram pour aller à Brünn, dont le Spielberg est la citadelle. J’attendais avec impatience le moment d’y aller moi-même. Je savais cependant que l’on avait démoli au Spielberg la partie des bâtiments qu’avaient eue pour prison les détenus italiens. Ce mécompte est de ceux dont le cœur se console plus aisément que l’imagination ; quelle bonne grâce aurait-on à se plaindre d’une mesure qui cache peut-être une réparation, surtout si c’est à Silvio que l’on doit que ces tristes prisons ne revivent plus que dans son livre ?

En attendant que le choléra qui, à cette époque, sévissait à Brünn, me permît de me mettre en route, je pensais à tous ceux dont j’allais retrouver les fantômes au Spielberg, le comte Oroboni, le bon Schiller, et cette mère si compatissante du surintendant. Malheureusement l’heure du départ arriva pour nous avant que le fléau n’eût laissé les chemins libres, et je passai de nuit et sans le voir, hélas ! au pied même du Spielberg. Avec quelle avidité, pendant que l’impitoyable locomotive m’emportait de Vienne à Dresde, j’interrogeais ce profond horizon, où, à chaque instant, je croyais voir se dresser devant moi la sombre citadelle ! C’était au mois d’août, et pendant l’une de ces nuits ardentes qui parfois, même dans le Nord, laissent entrevoir toute chose. Deux heures avant d’arriver à Brünn, un orage terrible éclata, mais j’avais si bien pris mes renseignements, que j’espérais encore, ne fût-ce qu’entre deux éclairs, apercevoir en passant le Spielberg. La pluie qui alors tomba par torrents ne me laissa pas même cette consolation. J’ai conservé de cette nuit une impression cruelle, et Silvio Pellico se fût encore trouvé dans sa prison, que je n’aurais pas été plus ému. Heureusement, la veille je m’étais promené dans ces jardins historiques de Schœnbrunn, où le prisonnier, rendu à la liberté par la volonté de l’empereur, rencontra l’empereur lui-même.

De Vienne, par la Styrie et la Carinthie, il avait regagné Milan, sous l’escorte, cette fois bienveillante, de la police autrichienne ; il avait, à dix ans de distance, revu ces mêmes villes, si tristement traversées jadis, quand elles étaient pour lui le chemin du Spielberg, Vérone, Brescia, Padoue, Vicence, Mantoue. Mais son pauvre cœur n’était guère plus tranquille que la première fois. A chaque station il laissait un compagnon, un frère : à Brescia, Tonalli ; à Mantoue, Maroncelli ; et, chaque jour plus affligé, il se remettait en route, se demandant s’il retrouverait ses parents. Il n’aurait donc laissé au Spielberg cette famille de l’exil, devenue si chère à son cœur, que pour rencontrer au foyer paternel la solitude et la mort ? Cette cruelle pensée ôtait tout son charme à la liberté même.

Mais le moment approchait où devaient cesser, pour lui toutes les tristesses de l’âme. A Novarre, en touchant le sol de la patrie, il reçut enfin une lettre de sa famille. Quand j’arrivai moi-même à Novarre, je ne songeai pas à me faire montrer le champ de bataille de l’héroïque Charles-Albert ; j’étais plein de la joie dont avait débordé le cœur de l’exilé en apprenant que tous les siens étaient encore vivants, excepté sa plus jeune sœur. Dans l’amertume de ses regrets, ce lui fut une douceur de croire qu’il devait surtout sa liberté aux pieuses intercessions de celle qui n’était plus.

Silvio Pellico, revenu à Turin, y vécut encore vingt-quatre ans, dans la pratique des vertus chrétiennes dont il avait fait à Milan, à Venise, au Spielberg le difficile apprentissage. Je reviendrai plus loin avec détails sur cette dernière époque de sa vie, qui eut aussi ses épreuves et ses mécomptes, mais qui, dans son ensemble, eut sa douceur, et dont le silence même, après le grand éclat de son livre, fut un enseignement. Et, en effet, après avoir raconté à ses concitoyens et au monde cette incomparable légende de la prison, il passa plus de vingt ans encore à prouver par la modération de sa vie, de ses opinions, de son langage, que l’adorable récit n’était ni une vengeance déguisée, ni un calcul de l’hypocrisie ; et, après avoir vu mourir son père, sa mère et l’aîné de ses frères, il mourut lui-même avec la simplicité d’un saint, laissant chacun bien convaincu qu’il n’eût pas écrit la relation de ses souffrances en 1853, sous un roi constitutionnel, autrement qu’il ne l’a fait en 1832.

J’arrivai à Turin au mois de novembre de l’année suivante. Je n’avais que peu d’heures à passer dans cette ville ; mais je n’avais aussi qu’une idée : celle de m’agenouiller devant le tombeau de Silvio Pellico. Un Vénitien distingué, M. Guillaume Stefani, le même qui en ce moment vient de payer sa dette au Piémont, sa patrie adoptive, en prenant le soin pieux de réunir les lettres éparses dont je publie la traduction, voulut bien me servir de guide au Campo Santo. Il faisait un temps sombre et pluvieux ; cependant je n’éprouvais pas le besoin de trouver la nature en deuil sur la tombe de Silvio. La beauté du ciel, l’éclat d’un doux soleil d’automne n’ont rien qui doivent troubler les cendres du juste. Je n’apportais moi-même devant cette pierre, si doucement retombée sur une vie pleine de bonnes œuvres et de pensées chrétiennes, qu’un seul regret, le regret de n’avoir pas connu vivant celui que je venais visiter dans le champ des morts.

Le Campo Santo de Turin est formé d’une double enceinte qu’entoure un majestueux portique. En prenant à gauche par le sentier de verdure où M. Stefani me précédait, je lisais çà et là des noms illustres, dont quelques-uns se rencontrent souvent sous la plume de Silvio, les Barolo, les Balbo : plus d’un ami l’avait devancé là. Je hâtai le pas avec une impatience involontaire : mon guide m’arrêta enfin devant une humble sépulture, du milieu de laquelle s’élevait une pyramide de marbre d’environ sept pieds de haut. Sur la partie supérieure de cette pyramide se détachait en relief un médaillon avec cet exergue : SILVIO PELLICO. C’était bien cette figure souffrante, un peu chétive, qu’on retrouve dans tous ses portraits. — « Silvio, écrit l’un de ses amis, avait un front élevé, large, serein, sur lequel brillaient les nobles et graves pensées, l’œil tirant sur le bleu, le regard triste, pénétrant, fixe, affectueux ; des lèvres très-minces où se dessinait de temps à autre un sourire plein de mélancolie et de mansuétude. »

Je retrouvai dans le médaillon, rendus plus frappants encore par la mate blancheur du marbre, ces divers caractères. N’étaient-ils pas résumés aussi avec simplicité et grandeur dans cette épitaphe ?

« Silvio Pellico, né à Saluces, le 24 juin 1789, mort à Turin, le 31 janvier 1854.

Sous le fardeau de la croix, il a appris le chemin du ciel et nous l’a enseigné ; chrétiens, priez pour lui, et suivez-le. »

Un rosier croissait parmi d’autres fleurs, au pied de la pyramide ; il portait une dernière rose : je la cueillis en souvenir de celle que Maroncelli offrit, dans la prison, au chirurgien qui venait de lui couper la jambe.

Mon pèlerinage finissait à la tombe de Silvio Pellico. Le lecteur pourra le recommencer dans la collection de ses lettres : elles embrassent depuis son premier séjour à Milan, où la gloire lui sourit pour la première fois sous les traits de Françoise de Rimini jusqu’à la veille de sa mort, à Turin. Commentaire éloquent de ses Mémoires, c’est encore un document qui met au-dessus de tout soupçon la sincérité du récit et la bonne foi de l’écrivain.

A l’époque où Silvio publia Mes Prisons, la généralité des lecteurs se laissa d’abord gagner au charme émouvant, à l’irrésistible douceur, à la clémence de la narration, mais quelques-uns s’obstinèrent à ne voir dans la modération de langage qu’une manière ingénieuse de mettre en défaut la censure, et un moyen d’autant plus sûr d’atteindre la vengeance, qu’on semblait y avoir renoncé. Non, mille fois non, il n’y eut rien là de semblable : cet ennemi si habile à dissimuler sa haine était simplement un chrétien. Ce qu’il venait de raconter à ses lecteurs, il le répétait ainsi à sa famille, à son frère le prêtre, à sa sœur l’austère religieuse, à ses amis présents ; il ne l’écrivait pas autrement aux absents. Dans l’abandon de la correspondance la plus familière, il ne lui échappe jamais un mot qui témoigne d’un reste d’amertume : depuis longtemps il en avait épuisé la dernière goutte. Tel on le voit redevenu libre, tel il était déjà dans la prison. Vous sentez à chaque ligne que sa modération d’aujourd’hui ne lui coûte aucun effort ; il l’avait eue dans les années mêmes d’une jeunesse qui eut toutes les illusions de cet âge sans aucune de ses violences. Ce que rêvait dès lors Silvio Pellico, ce n’était pas une révolution, mais l’indépendance de l’Italie, et il continua à l’espérer, même après avoir cessé presque d’y croire. Il se ralliait à ce grand cri que Machiavel a jeté à la fin de son livre du Prince, cri généreux qui demande grâce pour tant d’odieuses leçons : Arrière les Barbares ! C’était, j’en conviens, un crime impardonnable aux yeux de l’Autriche. L’Autriche, maîtresse de Milan, défendait sa conquête, et on ne peut l’en blâmer beaucoup ; mais je tiens à établir que, dès sa première jeunesse, Pellico était dans un camp qui, à aucune époque, n’a été celui de la révolution.

Pendant que d’autres, plus ardents, se précipitaient étourdiment ou avec fureur dans les sociétés secrètes, l’auteur de Françoise de Rimini, le poétique secrétaire. du comte Porro, le tendre précepteur de ses deux enfants, travaillait avec ce qu’il y avait de plus distingué dans la jeune aristocratie de Milan à fonder un journal littéraire. Le titre de ce journal, le Conciliateur, n’annonçait rien de bien violent. Toutefois, prenez garde : sous ces fleurs de la poésie se cachait peut-être le serpent d’Eden. Silvio savait et avoue lui-même, trente-quatre ans plus tard, que le journal avait pour but de secouer la torpeur nationale. Mais savez-vous comment il s’y prenait lui-même pour tirer l’Italie de sa léthargie ? il se livrait à de calmes et sérieuses études-sur les tragédies de Chénier, sur là Marie Stuart de Schiller, sur le Corsaire de Lord Byron, sur Rogers, sur Campbell, sujets assez nouveaux alors, surtout en Italie, mais qui accusent plutôt, on en conviendra, la hauteur sereine des vues de l’esprit que l’emportement des passions politiques.

Le silence que Silvio Pellico a gardé sur le fond du procès a fait croire à la plupart des lecteurs qu’il avait appartenu aux sociétés secrètes. Comment, en effet, pouvant ruiner d’un mot la base de l’accusation principale, n’a-t-il pas prononcé ce mot ; ou, s’il l’a dit devant les juges, ne l’a-t-il pas répété dans son livre ? J’étais, je l’avoue, comme tout le monde, inquiet et bien près d’être convaincu. Mais c’est dans sa correspondance qu’il faut chercher la vérité, et la voici exprimée avec toute françhise et avec un suprême sentiment de justice : — « Eh ! mon Dieu ! écrit en français Silvio Pellico à la comtesse Masino, est-ce qu’il n’y a qu’un degré de culpabilité ? n’est-on qu’une de ces deux choses : innocent ou digne d’être condamné à mort et traîné par grâce dans les chaînes du Spielberg ?... Puisque je n’aimais pas la domination autrichienne, mon devoir aurait été de réprimer et de cacher mes dangereux sentiments, ou d’abandonner les pays gouvernés par l’Autriche. Au lieu de cette conduite sage et chrétienne, je croyais que l’on pouvait professer ouvertement l’opposition, et j’avais la folie de voir sous un aspect avantageux les sociétés secrètes qui pullulaient en Italie.

Jamais je n’ai été à aucune de leurs assemblées ; jamais je n’ai eu sous les yeux les statuts de la Carboneria : cette société devait s’implanter à Milan, mais les statuts n’y étaient pas encore. »

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