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Lettres politiques adressées à Timon par Théophraste

De
140 pages

Cette injure en mon cœur sera longtemps nouvelle.

Racine.

Timon, je veux vous écrire. — Vous avez commis une grande injustice à mon égard. C’est le dépit, je le déclare, qui me met la plume à la main. — Vous en jugerez bientôt vous-même.

J’ai eu l’honneur de siéger pendant quinze ans à la chambre, à une place un peu éloignée de la vôtre.

Pendant ces quinze années, grande mortalis œvi spatium, comme dit Tacite et comme vous et moi le savons bien, je puis me flatter d’avoir fait quelque bruit dans le parlement.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Théophraste

Lettres politiques adressées à Timon par Théophraste

AVERTISSEMENT

Une des parties les plus importantes de l’éducation des jeunes gens, et surtout des jeunes personnes, c’est de savoir s’exprimer par écrit, et de pouvoir surtout écrire convenablement une lettre. On a défini avec beaucoup de raison la lettre : une conversation entre absents. En effet, bien qu’éloignés, on sent le besoin de s’entretenir avec des parents, avec des amis ; en outre, des affaires de famille, de commerce, d’intérêt, exigent chaque jour une correspondance quelquefois active et toujours exacte. Or, le meilleur moyen de parvenir à ce résultat, c’est d’exercer de bonne heure les enfants sur tous les genres de lettres que plus tard ils devront mettre sérieusement en pratique. Tel est le but de l’ouvrage que nous offrons aujourd’hui au public.

Nous avons procédé avec ordre ; nous avons abordé successivement tous les divers genres de lettres, en ayant soin de varier tous nos sujets. Ainsi, notre traité offrira des sujets de lettres de bonne année, de compliment et de félicitation, d’invitation, de consolation et de condoléance, de remercîment, d’excuses et de justification, de demande, de recommandation, de conseils et de reproches, de famille, d’amitié, de nouvelles, de récits et de voyages ; des lettres sérieuses, morales et philosophiques ; des lettres de commerce et d’affaires.

Et pour que les règles de l’art épistolaire soient plus aisément appliquées, nous avons fait précéder notre cours de compositions des préceptes généraux, aussi bien que des préceptes particuliers propres au genre épistolaire.

Nous osons espérer que ce traité remplira le vide qui se faisait depuis si longtemps sentir, d’un ouvrage propre à exercer la jeunesse à cet art si simple, si utile et en même temps si difficile de la correspondance.

PREMIÈRE LETTRE

INTRODUCTION

Cette injure en mon cœur sera longtemps nouvelle.

Racine.

Timon, je veux vous écrire. — Vous avez commis une grande injustice à mon égard. C’est le dépit, je le déclare, qui me met la plume à la main. — Vous en jugerez bientôt vous-même.

J’ai eu l’honneur de siéger pendant quinze ans à la chambre, à une place un peu éloignée de la vôtre.

Pendant ces quinze années, grande mortalis œvi spatium, comme dit Tacite et comme vous et moi le savons bien, je puis me flatter d’avoir fait quelque bruit dans le parlement. J’ai pris part à des discussions célèbres. Un jour par exemple (je crois plutôt que c’était un soir), M. Berryer étant à la tribune, et disant : Le chef du gouvernement.... je m’écriai éloquemment : Dites, le Roi !

Dans une autre circonstance, M. Garnier Pagès (le premier) venait de monter à la tribune. Comme il trempait ses lèvres dans le verre d’eau sucrée, ainsi qu’il le faisait toujours avant de commencer, je m’écriai : Ce que vous dites là est factieux.

Cela l’étonna parce qu’il n’avait encore rien dit, mais avec lui, je prenais toujours mes mesures d’avance.

Voilà deux faits ; ils caractérisent mes opinions.

En voici un troisième qui prouvera mon impartialité.

Cette fois l’orateur était ministériel ; il parlait à peine depuis deux heures ; je m’écriai : « Dieu ! que cela est ennuyeux ! »

Je suis convaincu, Monsieur, que si mon observation avait été formulée en amendement, il aurait passé, comme celui sur l’indépendance de notre pavillon, par exemple, à l’unanimité. Il est des sons sur lesquels toutes les oreilles sont d’accord : Je n’en finirais pas, Monsieur, si je voulais vous citer tous les fragments oratoires que j’ai jetés dans le cours de l’éloquence parlementaire et qui m’ont attiré parfois de terribles affaires.

J’ouvre le Moniteur au hasard ; je dis au hasard, parce qu’on est toujours sûr d’y trouver ce qu’on n’y cherche pas ; je tombe sur une chose déjà ancienne, n’importe ; c’est la discussion du traité américain. Vous savez que ce traité fut la première lettre de change signée par la révolution de Juillet. Cette lettre de change, payée depuis, fut protestée alors.

M. Berryer était encore à la tribune. Il cherchait à prouver à la chambre que Messieurs des États-Unis voulaient nous faire payer deux ou trois fois le même navire. Cela était fort, entre amis. La chambre était sous le charme. Que M. Berryer était beau ! Jamais le vol de l’aigle ne m’avait étonné à ce point. Son aile battait, battait majestueusement... la campagne. Mais, par l’effet de cette illusion d’optique que produit le vol des aigles, tout le monde croyait M. Berryer dans le ciel.

Que fais-je alors ? Je m’élève, moi, Monsieur, au-dessus de l’illusion de tout le monde, ce qui, comme vous voyez, me menait assez loin dans les airs, et, planant sur M. Berryer lui-même, je crie du haut du firmament à la chambre : « Messieurs, Messieurs et chers collègues, il y a confusion. L’orateur se trompe. Il prend un brick de 20 canons pour un vaisseau de 74. Cela (remarquez bien ceci) cela est absurde. »

Qui fut penaud ? Ce fut M. Berryer. Force lui fut de descendre un moment à terre ; puis, je le sais bien, ce diable d’homme remonta, et, enfilant d’autres régions célestes, il fit rejeter le traité. Mais je cite le fait pour vous prouver, Monsieur, que je me montrai, dans cette circonstance, un oiseau quelconque bien remarquable. Ce n’est pas tout ; écoutez les suites de l’incident, car l’incident eut des suites, et je veux vous les rappeler parce qu’elles offrent un type de discussion parlementaire très-remarquable et très-fréquent. Le traité, vous le savez et je l’ai dit, avait été rejeté ; le vaisseau de 74 de M. Berryer était arrivé à bon port ; les États-Unis et la France étaient brouillés, mais celle-ci devait payer bientôt ce que l’art oratoire n’avait pas voulu qu’elle payât dans le moment ; il y avait seulement en sus, une dépense de quelques millions en armements inutiles et en commerce perdu. Cela n’était pas grand’chose. Quant à moi, tout paraissait fini. Pas du tout.

Le lendemain, un Monsieur qui plaide devant Messieurs, demande la parole au commencement de la séance et s’exprime en ces termes : « Messieurs, dans la séance d’hier un de nos honorables collègues que nous aimons tous infiniment s’est permis du haut de cette tribune (il me flattait, c’était du bas de ma place que j’avais pris la permission), s’est permis, disons-nous, du haut de cette tribune, d’employer des expressions sur lesquelles la chambre voudra nécessairement des explications. Il a dit que l’illustre orateur qui occupait en ce moment, je devrais dire qui ravissait l’attention de la chambre, était absurde... »

Moi du bas de ma place : « Vous dénaturez mes paroles. »

Le Monsieur : « Vous l’avez dit... Vous avez dit : « Il est absurde. »

Moi du bas dé ma place : « J’ai dit : « Cela « est absurde, » ce qui est bien différent.

Le Monsieur : « Je persiste dans mon affirmation. La chambre a entendu les paroles ; le Moniteur en fait foi. »

Une foule de voix au centre : « Le Moniteur n’en dit rien. »

Le Monsieur : « Où en serions-nous, Messieurs, si dans cette enceinte de pareilles expressions pouvaient être admises ? En entendant ces mots étranges : Il est absurde, vingt de mes collègues et moi avons failli demander la parole pour un fait personnel... »

Là-dessus il se mit à établir qu’il y avait présomption juris et de jure ; que les orateurs, ceux de l’opposition surtout, avaient toujours le sens commun et que je devais être rappelé à l’ordre.

A ce mot je ne me contiens plus. « L’orateur veut que je sois rappelé à l’ordre, m’écriai-je avec une voix qui retentit dans tout le péristyle parlementaire, il veut que je sois rappelé à l’ordre, et il n’y a pas d’ordre dans son discours. »

Nouveau tumulte. M. le président menace de se couvrir.

Un autre Monsieur qui plaide encore devant Messieurs se précipite à la tribune.

« Messieurs, dit-il, revenons à la question. Que notre honorable collègue ait dit : Cela est absurde ou il (l’orateur) est absurde, c’est absolument la même chose. De quoi s’agissait-il au fond ? De savoir si nous donnerions de l’argent aux États très-unis pour nous en demander. La question revient donc à ceci : Est-il absurde de ne pas donner d’argent ? Moi, je soutiens qu’il est absurde d’en donner quand rien ne vous y force, et que dire le contraire c’est violer plus que la Constitution, c’est violer cette loi universelle, imprescriptible, que la nature a écrite dans nos cœurs non moins que dans nos bourses : Ne donnez jamais d’argent quand vous pourrez vous en dispenser. Je supplie notre honorable collègue de retirer ses expressions. »

J’y étais au fond décidé. Il fallait éviter à tout prix la prolongation d’une crise qui suspendait la marche du gouvernement. Le corps diplomatique commençait à s’en préoccuper beaucoup dans l’intérêt de la paix du monde. Le représentant des États-Unis, manquant à toutes les règles enseignées par Wicquefort, Vatel et autres, m’avait fait parvenir des tribunes un petit billet où il me déclarait nettement que si je n’arrangeais pas la chose, il n’inviterait que ma fille aînée à son prochain bal, et je tiens beaucoup à accompagner ma fille aînée. J’étais donc décidé à retirer mes expressions et je me levais dans ce but, lorsqu’un troisième monsieur qui plaide encore devant messieurs s’élance comme un furieux à la tribune.