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Lettres, suivies de fragments d'un journal

De
453 pages

AUX CITOYENS ADMINISTRATEURS DU DIRECTOIRE DU DISTRICT DE BENFELD, SÉANT A SCHLESTADT

Grüsenheim, le 12 germinal an II (5 avril 1794) de la République française, une, indivisible et démocratique.

CITOYENS,

Vous êtes instruits du partage qui s’est fait des biens de la famille Rathsamhausen entre la nation, pour la part des émigrés, et les membres de cette famille qui n’ont jamais quitté le sol de la République. Mon père espérait jouir paisiblement de la part qui lui en est revenue, et s’est empressé de réclamer les rentes dont le payement a été différé depuis longtemps sous divers prétextes.

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Marie-Anne de Gérando

Lettres, suivies de fragments d'un journal

AVANT-PROPOS

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Les lettres que nous publions se recommandent non seulement par un intérêt anecdotique, des portraits de diverses célébrités de l’époque où elles ont été écrites, des appréciations littéraires, mais aussi par toutes les qualités de cœur et d’esprit d’une femme que Mme de Staël mettait au premier rang pour son mérite épistolaire, et à laquelle Mme Récamier aurait voulu ressembler (disait-elle dans une lettre citée plus bas).

Quelle était cette femme qui a eu aussi pour amis intimes Camille Jordan et le Prince primat Charles de Dalberg, M. de Champagny duc de Cadore et Lémontey, le général Lamarque et le duc Mathieu de Montmorency ? Comment des lettres d’elle et quelques fragments d’un journal qu’elle avait écrit au commencement du siècle actuel, sont-ils livrés à une publicité qu’elle n’avait jamais recherchée ? Nous allons le dire, en donnant d’abord sur elle et sa famille quelques détails biographiques.

Il y avait en Alsace, au siècle dernier, une ancienne famille de Rathsamhausen divisée en deux branches principales dont l’une, qui avait été fondée au commencement du seizième siècle, était dénommée Ehenweyer, et l’autre Nonnenweyer ; elles avaient pour souche Rodolphe 1er, chevalier (miles) de Rathsamhausen, lequel vivait encore en 1215, d’après une chronique alsacienne1.

Ses ancêtres, d’après une tradition de famille, avaient porté d’abord un autre nom qui aurait été converti en celui de Rathsambausen par un empereur d’Allemagne dont Rodolphe était le compagnon d’armes. L’empereur, pendant une guerre, se trouvant en Alsace et dans une forte position protégée par les Vosges, était sur le point d’en sortir pour livrer une bataille, lorsque Rodolphe l’en dissuada en lui disant : Rathsam zu hausen, ce qui signifiait : un bon conseil à vous donner, c’est de rester ici. Grâce à ce conseil qui fut suivi, l’armée impériale attendit l’ennemi dans cette position et remporta le lendemain une victoire. L’Empereur aurait dit alors à son homme d’armes : Puisque tu m’as si bien conseillé, tu t’appelleras désormais Rathsamhausen, et je te donne pour domaine le territoire où nous sommes (qui comprenait les localités appelées depuis Müttersholz et Rathsamhausen).

M. Ernest Lehr, dans l’ouvrage que nous venons de citer, raconte aussi qu’en 1393 l’empereur Wenceslas IV investit de la propriété du village d’Otrott et du château de Lützelbourg Hartmann, Égénolphe et Jean de Rathsamhausen, qui étaient les fils de Jean Georges de Rathsamhausen, auteur de la ligne d’Ehenweyer. C’est à côté du château de Lützethourg que fut construit, par un des trois frères, celui qui portait spécialement le nom de Rathsamhausen, et les ruines de ces deux châteaux situés, près d’Otrott, sur une déclivité des Vosges, sont aujourd’hui connues sous la dénomination commune de châteaux de Rathsamhausen,2.

C’est à la première des deux branches des Rathsamhausen qu’appartenait Léopold Eberhard, seigneur d’Ehenweyer, de Müttersholz et de Grüsenheim qui faisaient partie du neuvième district de la noblesse immédiate de la Basse-Alsace3. Né en 1728, il mourut en 1795. Il avait épousé en premières noces Mlle de Nardin, et en secondes, Frédérique-Suzanne Françoise de Malzen, née en 1742, décédée en 17894.

De ce second mariage était issue Marie-Anne de Rathsambausen, née à Grüsenheim (Haut-Rhin) le 23 juin 1774, mariée à Riquewihr (même département) le 31 décembre 1798, à Joseph-Marie de Gerando5, et décédée à Thiais (Seine) le 16 juillet 1824.

M. de Gerando, Lyonnais, avait été obligé après le siège et la prise de sa ville natale par l’armée républicaine, de se réfugier d’abord en Suisse et en Italie, puis en Allemagne (avec son compatriote et ami Camille Jordan). C’est de là qu’étant venu en Alsace il fit à Colmar, en 1795, la connaissance de Mlle Anne de Rathsamhausen qui venait de perdre son père et qu’il épousa trois ans plus tard ; après avoir pu se faire admettre comme volontaire dans un régiment de chasseurs à cheval, en garnison à Colmar.

Une tante maternelle de Mlle de Rathsamhausen, Caroline Charlotte de Malzen, chanoinesse de Remiremont, avait épousé en 1778 Charles Léopold, prince de Wurtemberg et comte de Montbéliard6. Ils habitaient une partie de l’année le château de Sierentz, près de Colmar, où Anne de Rathsamhausen et sa sœur furent, après la mort de leur mère, appelées et reçues, pendant plusieurs mois, par leur tante dont il est fait mention dans des lettres qui font partie de ce recueil. Elles se trouvaient ainsi alliées à la famille princière de Wurtemberg et à d’autres princes allemands7.

Une autre tante maternelle d’Anne de Rathsamhausen, Catherine de Malzen, était chanoinèsse du chapitre noble de Bussières et dame d’honneur de la comtesse d’Atbany, veuve du dernier descendant des Stuart et qui épousa secrètement le comte Alfieri. La chanoinesse de Malzen avait hérité de sa mère le château de Martinsbourg, situé en Alsace près du. village de Wettelsheim, et le mit à la disposition de la comtesse d’Albany, lorsque celle-ci quitta Florence avec Alfieri avant la mort du prétendant.

Suivant un usage alsacien, Mlle Anne de Rathsamhausen était connue sous le diminutif Annette, et c’est ainsi qu’elle signait ses lettres. Vivant presque toujours à la campagne avant son mariage, ayant perdu sa mère dès l’âge de quatorze ans et s’étant alors toute dévouée à soigner son père dont la vieillesse fut affligée par les persécutions révolutionnaires et la perte de presque tous ses biens, elle forma elle-même son instruction par la culture et l’heureux développement de ses facultés8.

On a retrouvé dans la correspondance de Mme de Staël une lettre que lui avait adressée, de Saint-Ouen, le 4 juin 1801, M. de Gerando, et où il caractérisait ainsi sa femme : « C’est une chose très singulière et qui m’étonne souvent, que cette justesse d’esprit et cet instinct de raison, dont Annette est éminemment douée, avec un cœur fait pour toute exaltation juste et noble. C’est ainsi qu’elle a toujours aimé la liberté, quoique la Révolution ait ruiné sa famille et lui ait enlevé tous les avantages qu’elle eût tirés d’une noblesse de plus de mille ans et de sa parenté avec plusieurs princes souverains. C’est que la générosité du caractère contribue beaucoup à la justesse des opinions... »

La Biographie universelle et portative des contemporains, publiée en 18349, a consacré à M. de Gerando un article où se trouve l’appréciation suivante de sa femme : « Il pleurera longtemps la perte qu’il a faite de la compagne qu’il s’était donnée. Au dire de ses amis, il est rare de trouver une âme aussi belle et un esprit aussi distingué que celui de Mlle de Rathsamhausen, Alsacienne, à laquelle s’était uni M. de Gerando. »

Pour justifier la publication d’un certain nombre de lettres écrites par Mme de Gerando avant et après son mariage, qui ont pu être retrouvées jusqu’à présent, nous citerons d’abord et surtout l’opinion exprimée, à Lyon, par Mme de Staël, dans une soirée que lui donnèrent M. et Mme Lacène, beau-frère et belle-sœur de Camille Jordan. La conversation étant venue à tomber sur les femmes éminentes par leur style épistolaire, Mme de Staël se mit à dire : « Je ne connais aujourd’hui en France que deux femmes qui sachent écrire d’une manière supérieure, ma cousine de Germanie10 et Mme de Gerando. » Ce propos fut répété par quatre personnes11 qui l’avaient entendu et qui avaient été vivement frappées de cette élogieuse appréciation faite par Mme de Staël avec le ton absolu qui la caraetérisait12.

C’est vers cette époque, en 1811, qu’elle disait à Mme de Gerando dans une lettre qui a été publiée13 : « Je me vante de sentir quelle âme vous avez, quel esprit vous éclaire. » Elle disait aussi de Mme de Gerando dans une lettre à son mari : « Nous parlons souvent, la belle amie et moi, de Mme de Gerando, et nous nous accordons bien dans notre estime exaltée pour elle. » Laissons parler encore d’autres bons appréciateurs du mérite de Mme de Gerando.

Mme Récamier lui écrivait d’Écure (Loir-et-Cher), le 10 juillet 1810 : « Vous êtes la femme à qui je voudrais ressembler... Il me semble que si j’avais toutes vos qualités, j’aurais bien de la peine à m’empêcher d’être vaine, et ce serait déjà bien peu vous ressembler, que de n’être pas modeste14. »

Mme Gautier-Delessert, femme d’un grand caractère et d’un excellent jugement, appréciait ainsi Mme de Gerando dans une lettre qu’elle lui adressait au mois de juillet 1823 : « C’est une faveur du ciel, qu’une amie telle que vous, et je sais l’apprécier. Vous êtes de ces âmes célestes qui sont prêtées à la terre, et qui par la réunion de leurs qualités et de leurs belles facultés, nous font pressentir ce qui nous attend dans un autre monde. »

M. de Champagny (depuis duc de Cadore) était ministre de l’intérieur lorsque, au mois d’août 1808, ayant accompagné l’Empereur à Bayonne, il écrivit de cette ville à M. de Gerando : « On trouve en votre chère Annette tout ce qu’on aime à rencontrer dans la femme à laquelle on veut s’attacher pour la vie, ce qui plaît un jour et ce qui plaît encore plus le lendemain. »

Le 22 février de la même année, le Prince primat Charles de Dalberg, au moment où il quittait Paris pour retourner dans son grand-duché de Francfort, avait adressé ces adieux à Mme de Gerando : « Noble amie, lorsque votre mari et vous serez dans un cercle d’amis choisis qui sentiront profondément tout le prix d’Annette et qui lui exprimeront ce sentiment avec amour, respect et vérité, souvenez-vous alors de l’absent qui lut dans votre belle âme, qui apprit à vous chérir autant qu’il sut vous admirer, qui a trouvé en vous un charme et des grâces dont nulle autre femme ne lui offrit le modèle, et qui sont en vous un don divin de candeur et de pureté. »

Le 15. juin 1820, le général Lamarque15 écrivait, de Limoges, à Mme de Gérando : « Il faudrait vous aimer, ne fût-ce que par égoïsme ; où trouverait-on un autre être aussi bon, aussi spirituel, aussi dévoué, aussi oublieux de soi-même ? »

Dans une lettre adressée de Saint-Sever, par le même général, le 25 juin 1824, à Mlle Sauvan, et qui a été publiée à la suite des Mémoires et souvenirs du général Lamarque16, il lui disait : « Mme de Gorando n’est donc pas mieux... Je ne me fais pas à l’idée de voir disparaître une femme aussi distinguée par ses vertus et ses hautes facultés intellectuelles. Je l’ai quelquefois écoutée des heures entières dans un ravissement continuel. Ah ! parlez-lui quelquefois de moi, dites-lui que je recueille dans ma mémoire tout ce qu’elle m’a dit. » Lorsqu’il apprit sa mort, il écrivait, le 28 juillet, à Mlle Sauvan : « Vous seule pouvez apprécier toute l’étendue de la perte que nous avons faite... Je vais recueillir tout ce que j’ai de ses lettres, et ses pensées, ses sentiments, cette noble émanation de son âme, je les conserverai comme un dépôt sacré17. »

Le duc Mathieu de Montmorency écrivait, de la Vallée-aux-Loups, à Mme Récamier, le 21 juillet 182418 : « Il faut vous parler d’une autre douleur à laquelle vous ne serez pas insensible et qui vient d’accabler, à quelques lieues d’ici, ce pauvre de Gerando. Sa femme a succombé enfin à ses longues souffrances... Son âme, son cœur, pendant quelques instants de la journée, retrouvaient encore toute leur énergie, ou plutôt, celle qu’ils n’avaient jamais perdue s’épanchait par des lettres vraiment éloquentes ou par des éclairs de conversation. Elle voulut en avoir une avec moi, il y a quelques semaines, avant de quitter Paris ; elle fut vraiment touchante, religieuse, quelquefois sublime, quoique je m’efforçasse d’écarter ce qu’elle voulait donner de solennel et de définitif à notre entretien. »

Le 25 juillet de la même année, M. Lémontey, membre de l’Académie française, appréciait ainsi Mme de Gerando dans une lettre à son mari : « Il me semblait que le ciel devait un miracle à la conservation d’une personne aussi accomplie. Je n’ai jamais connu d’âme aussi élevée, d’esprit aussi aimable, aussi ingénieux, aussi sensé, de caractère aussi bienveillant. Je ne saurais imaginer une situation où elle n’eût été fort distinguée par le talent comme par la vertu... Il me semblait impossible qu’on vécut auprès d’elle sans devenir meilleur. »

Un autre membre de l’Académie française, M. Ballanche, ayant appris, pendant un voyage en Italie, la perte que venait de faire M. de Gerando, lui écrivit le 4 septembre 1824, et résumait ainsi, dans sa lettre, le sentiment que lui avait inspiré Mme de Gerando : « Elle eut toutes les vertus et toutes les distinctions qui peuvent commander l’attachement et l’admiration. »

Un étranger, qui a été un des amis de Mme de Staël et de Mme Récamier, le baron de Voght, dans une lettre adressée, de son château de Flolbec, près de Hambourg, le 9 février 1825, à M. de Gerando, lui disait : « Il n’y a point de paroles qui expriment ma vénération pour l’être adorable qui a fait le bonheur de votre vie, qui nous donnait l’exemple de toutes les vertus et qui savait rendre la vertu si aimable. Que d’esprit, de sens, d’imagination, dans ses paroles ! Que de grâce elle savait donner à l’expression des idées profondes, comme des plus douces émotions ! Oui, elle était un de ces êtres par lesquels souvent la Divinité se manifeste sur la terre, pour renouveler tout ce qui attache la poussière à l’immortalité, l’infini à ce qui est périssable, pour resserrer les liens entre l’homme et son créateur. »

Il est donc permis d’espérer que la publication des lettres de Mme de Gerando, qu’on a pu retrouver et réunir19, ne sera pas sans intérêt et sans utilité. Ces lettres peuvent se diviser en trois séries : la première, qui embrasse celles écrites par Mlle de Rathsamhausen avant son mariage, paraît s’appliquer plus particulièrement aux jeunes personnes qui sont d’âge et disposées à entrer dans le monde ; elles offrent d’ailleurs de fidèles esquisses de la vie intérieure de quelques-unes des principales familles alsaciennes de cette époque, notamment des familles de Berckheim20, de Dietrich et de Waldner.

La seconde série, qui se compose des lettres de Mme de Gerando depuis son mariage, aura surtout de l’intérêt pour les jeunes femmes et les mères de famille ; la troisième, qui contient des lettres écrites par Mme de Gerando à son fils aîné, offre de précieuses directions pour les jeunes gens et leur éducation.

Ces lettres sont suivies de fragments d’un journal commencé en 1800 par Mme de Gerando, où elle consignait ses réflexions et ses sentiments, ses observations, quelques récits anecdotiques21, mais qu’elle n’a pas pu continuer, peu d’années après, par suite des assujettissements de sa nouvelle position et de la nombreuse correspondance qu’elle avait à entretenir. Son cœur et son esprit se reflètent si bien dans ces pages intimes, qu’elles sont, pour ainsi dire, le complément des lettres que nous livrons à la publicité dans l’espoir qu’elles seront goûtées par les âmes généreuses, les esprits élevés, et qu’elles pourront avoir encore la bienfaisante influence qu’exerçait Mme de Gerando dans sa famille et dans le cercle de ses amis et de ses relations.

M. Suard, dans ses Mélanges de littérature, a ainsi caractérisé, d’une manière générale, le style épistolaire : « C’est celui qui convient à la personne qui écrit et aux choses qu’elle écrit.... On n’a véritablement un style que lorsqu’on a celui de son caractère propre et de la tournure naturelle-de son esprit, modifié par le sentiment qu’on éprouve en écrivant.... Le naturel et l’aisance forment donc le caractère essentiel du style épistolaire ; la recherche d’esprit, d’élégance ou de correction, y est insupportable. La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots, tout peut entrer dans les lettres, mais avec l’air d’abandon, d’aisance et de premier mouvement, qui caractérise la conversation des gens d’esprit. » En lisant les lettres de Mme de Gerando, on leur appliquera sans doute ces Judicieuses appréciations, car elles portent éminemment l’empreinte du caractère, de la spontanéité des impressions et du sentiment qui les inspire. Pour s’en convaincre dès l’abord, on pourra comparer des lettres adressées à Camille Jordan le 7 novembre 1798 ; le 26 juillet 1808, le 9 mai 1815, avec celles qu’écrivit en 1803 Mme de Gerando sur la perte dé sa fille, des lettres adressées à la baronne de Stein le 22 juillet 1802, au Prince primat, le 26 février 1808, à la baronne de Staël au mois de septembre 1815, et une lettre du 5 août 1821, écrite au fils aîné de Mme de Gerando et qui est un admirable testament de sagesse et d’affection maternelle22.

I LETTRES DE MLLE ANNE DE RATHSAMHAUSEN AVANT SON MARIAGE

MARIE ANNE RATHSAMHAUSEN1

AU NOM DE LÉOPOLD EBERHARD RATHSAMHAUSEN

 

AUX CITOYENS ADMINISTRATEURS DU DIRECTOIRE DU DISTRICT DE BENFELD, SÉANT A SCHLESTADT

Grüsenheim, le 12 germinal an II (5 avril 1794) de la République française, une, indivisible et démocratique.

CITOYENS,

Vous êtes instruits du partage qui s’est fait des biens de la famille Rathsamhausen entre la nation, pour la part des émigrés, et les membres de cette famille qui n’ont jamais quitté le sol de la République. Mon père espérait jouir paisiblement de la part qui lui en est revenue, et s’est empressé de réclamer les rentes dont le payement a été différé depuis longtemps sous divers prétextes. On a rejeté sa demande, à moins d’un consentement du district, parce que la municipalité de Müttersholtz suppose l’émigration de mon frère. C’est une conjecture qui peut être fondée, que je ne saurais détruire ni confirmer, par l’ignorance absolue où je suis de la destinée de celui qu’on interpelle. Voici la vérité, citoyens ; je ne veux point parler à votre cœur. Le précieux sentiment de l’humanité, qui fait d’une nation libre un peuple de frères, n’a point d’empire sur une loi révolutionnaire ; c’est en elle que j’espère trouver mon plus solide appui, et c’est votre raison que je prétends persuader.

J’avais un frère, il est vrai ; peut-être n’en ai-je plus. Il était militaire depuis vingt-deux ans, âgé de près de quarante, maître de son état et de sa fortune qui n’a rien de commun avec celle de son père. Il y a près de six ans que j’ai perdu ma mère, qui n’était point celle de mon frère né d’un précédent mariage. Le régiment (ci-devant Deux-Ponts) dans lequel servait mon frère était à Metz en 1791 et 1792 (vieux style) ; nous avons dû supposer que mon frère s’y trouvait ; mon père, qui avait à se plaindre de lui, ne s’en informa pas. Qu’est-il devenu depuis ? Nous l’ignorons. Il y a dix-huit mois, j’ai lu encore son nom dans l’almanach militaire, au rang des officiers de son régiment. Il n’est sur aucune liste des émigrés ; je m’en suis informée.

Je sais bien qu’à défaut des preuves exigées par la loi il est réputé absent, aussi je le suppose en faute ; mais, même dans ce cas, je ne puis croire mon père en butte à la condamnation qui prive de leurs biens personnels les pères et les mères des émigrés. Vous allez me demander, citoyens, les preuves énoncées dans le décret du 17 frimaire ; mais l’émigration n’est pas constatée, et quel moyen d’agir activement et de tout son pouvoir contre un fait qu’on n’avait point prévu et qu’on ne pouvait empêcher, dans l’éloignement où on se trouvait ? L’erreur des hommes bons et essentiellement vertueux est de juger les autres d’après eux ; c’est pourquoi ils ne se défient point des méchants. Les principes de mon père, qui n’ont jamais été douteux, lui permettaient-ils de supposer que son fils serait à la fois ingrat envers la patrie et si différent de l’auteur de ses jours ? Comment répondre de ses actions, comment les diriger, puisqu’il était séparé de son père et ne correspondait plus même avec lui ? La municipalité de la commune que nous habitons n’a jamais pu déclarer mon frère émigré ; elle n’a osé que le supposer... Peut-être est-il mort sous le drapeau tricolore.

Moi qui connais bien mon père et à qui il a communiqué ses principes, je vous déclare que ce n’est pas l’amour de la fortune qui le rend si pressant dans ses réclamations ; la perte entière de son mince revenu ne changerait point ses sentiments. La. pauvreté peut aigrir le caractère, mais elle ne peut effacer les vérités gravées dans l’âme : nous vivrons et nous mourrons en chérissant la liberté fondée sur la loi. Mon père offrirait avec joie son superflu à la nation, s’il en avait. Je ne parle pas de ma sœur et de moi ; nous sommes jeunes, nous avons du courage, et nous aimons le travail.

Mon père n’a jamais connu l’orgueil d’un haut rang ni les fausses délices des richesses ; il a vécu en républicain avant de l’être. Sa carrière s’est passée dans la retraite et à la campagne, où il a trouvé des amis parmi de simples cultivateurs, parce qu’il était véritablement le leur. Il vous aurait exposé lui-même sa demande, citoyens, s’il n’avait pas soixante-sept ans, et il parait en avoir davantage. Il se confie aux soins de sa fille, et sa confiance est le doux prix de ma tendresse pour lui. Je n’ai pas besoin d’insister pour obtenir une prompte réponse à ma réclamation ; je sais que je parle à des administrateurs dont l’équité est connue et qui n’ignorent point que le retard de la justice est un commencement d’injustice.

Salut et fraternité.

*
**

A Mlle OCTAVIE DE BERCKHEIM2

Grüsenheim, 22 frimaire an III (12 décembre 1794).

Ta lettre nous a fait, à Frédérique3 et à moi, un bien doux plaisir. Nous aimons à te retrouver partout, et ton âme est tout entière dans ce que tu nous as écrit. Malgré la distance qui nous sépare, je n’ai pas eu de peine à te comprendre, mon Octavie, mon amie bien-aimée ; je partage tes sentiments, et mes vœux pour ta sœur sont aussi ardents que les tiens. Dieu sait que je n’ai rien de plus cher au monde que ton Henriette, qui est aussi la mienne ; mon bonheur est tout entier dans celui de mes amies ; j’en nourris mon âme, et les jouissances qu’il me procure, ou dans le présent, ou par l’avenir que j’aime à me représenter, me rendent si heureuse, que je ne voudrais changer de situation avec personne.

Dis-moi succinctement si tes souhaits pour notre chère Henriette n’ont pas été contrariés par nos conversations avec Augustin4. Son voyage ici, malgré le bien qu’il m’a fait, m’a rendue triste. Je ne voyais plus d’obstacles à son mariage et je me livrais aux transports de la joie, lorsqu’il m’a montré tant d’empêchements probables, que j’en ai eu la mort dans l’âme, et lui-même en souffre tant ! C’est vraiment un homme comme il n’y en a guère ; il joint la force du caractère, l’énergie d’un esprit supérieur, à la douceur des sentiments. Il a pensé tout haut avec moi, et je l’ai de plus en plus admiré. J’ai résisté à toutes les vérités de sa situation avec l’immobilité d’un rocher en butte aux vagues de la mer. Il a fallu au moins qu’il me donnât l’assurance qu’il n’avait pas perdu tout espoir d’une union si bien assortie, à laquelle Dieu même a dû sourire, qui aurait tissu le sort de notre Henriette de fils d’or et de soie... Ma plume va si vite qu’elle ne dit rien en comparaison de ce que je sens. Oui, assurément, une sœur, une amie intime est plus que la moitié de soi-même, plus précieuse que le soi tout entier. C’est toi, mon Octavie, qui me fournis ces expressions, et je t’en remercie... Si le seul vœu que nous formons à présent ne réussissait pas, je ne m’en consolerais jamais, et Augustin ne trouverait plus une Henriette : il le sait bien.

*
**

A LA MÊME

Tubingue, 07 juillet 1795.

Moi aussi, mon Octavie, je me trouve dans cette ville, et à ma grande surprise ; j’ajoute volontiers, à ma grande satisfaction, car cette réunion est vraiment merveilleuse. Jamais tu n’as été plus profondément dans mon cœur, jamais je ne t’ai mieux sentie près de lui qu’au milieu de ces êtres si bons et si estimables qui attachent davantage à tout ce qui est bien et pur. Mais, te l’avouerai-je ? tu me manques ; partout où je vais, dans tout ce que j’éprouve et tout ce que je vois, je t’appelle, j’ai besoin de retrouver la meilleure de mes amies. J’aurais tant à te dire, et il faut mo contenter de communiquer avec toi par la pensée.

Henriette me dit, ma bonne amie, qu’en te parlant de tout elle te parle aussi de Joseph5 et de moi. Tu verras donc que cette folie de l’imagination s’est transformée en une source de moralité et de bonheur. Joseph est devenu mon ami, je suis la sienne. Il me donnera l’exemple de tout ce qui est beau et bon, il me fortifiera dans la vertu, il me guidera dans le bien. Dès à présent il s’applique à éclairer mon esprit, à mieux asseoir mon jugement, à étendre mes connaissances. Il m’a tracé un plan de conduite, d’études, des habitudes d’ordre et d’emploi de mes journées. Enfin il veut être en tout mon instituteur. Tu me demanderas à quoi cela peut aboutir : je te répondrai qu’il n’en résultera jamais rien que de bon. Mon imagination est calme et mon cœur, tout pénétré qu’il est d’une douce émotion, reste maître de lui-même. Joseph m’éclaire, me console, me fait bénir Dieu et aimer la vie ; je n’éprouve pas encore le besoin qu’il devienne autre chose pour moi. Cela n’empêche qu’il ait d’autres vues qui ne peuvent pas encore s’accomplir ; je ne m’en inquiète point, parce que mes désirs ne vont pas au delà du présent. Si une autre destinée m’est imposée, je tâcherai de la remplir dignement, de suivre tes traces, de m’élever à Dieu et de faire consister mon bonheur dans celui des autres.

*
**

AU CITOYEN LAUTHIÉR XAINTRAILLES

GÉNÉRAL DE LA BRIGADE DE DROITE DE LA DEUXIÈME DIVISION

Grüsenheim, le 9 vendémiaire an IV (30 septembre 1795).

Je n’ai reçu qu’à mon retour d’une courte absence, citoyen général, la lettre et la feuille que vous avez bien voulu m’adresser.

Étonnée du prix que vous attachez à une conduite bien naturelle dans une circonstance toute particulière, je n’ai pu y voir qu’un effet de vos sentiments généreux, qui vous ont fait prendre intérêt à un événement qui aurait pu faire bien des malheureux6. Satisfaite d’obtenir l’estime du petit nombre de personnes dont je suis connue, je le suis particulièrement de l’approbation de ceux qui se distinguent, comme vous, par des qualités faites pour contribuer au bonheur de leurs concitoyens.

Vous me ferez plaisir si vous voulez bien me rappeler au souvenir de la citoyenne Xaintrailles. J’ai bien regretté de n’avoir pu cultiver sa société au gré de mes vœux, lorsque vous demeuriez près de Grüsenheim. N’ayant plus de mère, j’ai souvent été dans le cas de borner mes relations et de m’isoler dans la solitude.

Croyez-moi pour vous en particulier, citoyen général, les sentiments distingués que je porte à tous ceux qui se dévouent à l’honneur et au bien de leur patrie.

*
**

A UN PRINCE DE WURTEMBERG7. — 1796

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