Libéralisation, innovation et croissance - Faut-il vraiment les associer ?

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Depuis les années 1990, les politiques de soutien à l’innovation suscitent un intérêt toujours croissant. Des travaux influents ont étudié le rôle que pourrait jouer la libéralisation des marchés de biens et services dans les incitations à innover. Ils reposent sur des études empiriques qui tentent de mettre en évidence un lien négatif entre niveau de réglementation et productivité. Leur message est relativement simple : la libéralisation, qui favorise les nouveaux entrants, conduirait les firmes à innover pour échapper à la concurrence dans un contexte de stagnation économique.
S’appuyant principalement sur des données sectorielle pour les pays de l’OCDE, B. Amable et I. Ledezma montrent que cette conclusion selon laquelle un haut niveau de réglementation serait nuisible à l’innovation ou à la croissance peut être renversée en fonction des spécifications empiriques adoptées : périmètre sectoriel de l’échantillon, spécification des équations estimées, etc.
Il ressort notamment de leur étude que la réglementation sur les marchés de biens et services n’apparaît nullement comme un obstacle à l’innovation dans l’industrie manufacturière. Il faut donc mettre en place des politiques spécifiques dédiées à la promotion de l’innovation, qui vont bien au-delà de la fourniture d’un cadre concurrentiel adéquat aux entreprises.
Publié le : jeudi 23 juillet 2015
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EAN13 : 9782728839766
Nombre de pages : 122
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Introduction
The assumptîon îs that wîth the State în the backseat, we uneash the power of entrepreneurshîp and înnovatîon în the prîvate sector. The medîa, busîness and îbertarîan poîtîcîans […] feed înto the dîchotomy of a dynamîc înnovatîve and competîtîve “revoutîonary prîvate” sector versus a suggîsh, bureaucratîc, îner tîa, “meddîng” pubîc sector. Thîs message îs repeated so much so that ît îs accepted by the many as a “common sense” truth. M. Mazzucato,The Entrepreneurîal Sate. Debunkîng Publîcvs. Prîvate Sector Myths(2014)
The vîew that competîtîon and entry shoud promote eficîency and prosperîty has now become a common wîsdom wordwîde. Ph. Aghîon et R. Grîfith,Competîtîon and Growth.Reconcîlîng Theory and Evîdence(2005)
Un certaîn « sens commun » en matîère de poîtîque structuree s’exprîme dans d’înnombrabes pages de revues et d’ouvrages scîentîiques, de rapports 1 2 aux pus hautes autorîtés et autrespolîcy brîefs, sans compter es artîces et édîtorîaux de a presse. I îndîque que a concurrence est bénéique car ee încîte es entreprîses à înnover, ce quî est source de croîssance :
La concurrence a […] pour effet d’încîter es entreprîses à exporer en permanence de nouveaux terrîtoîres, notamment en termes d’înnovatîon
1. Par exempe eRapport de la Commîssîon pour la lîbéralîsatîon de la croîssance françaîse, présîdée par J. Attaî et pubîé en 2008. 2. Voîr Ph. Aghîon, « A prîmer on înnovatîon and growth », 2006 ; Ph. Aghîon,J. Bouanger et É. Cohen, « Rethînkîng îndustrîa poîcy », 2011. Seon ces dernîers, a poîtîque îndustrîee ne se réduît pas à a poîtîque de a concurrence maîs ee doît dans tous es cas être favorabe à a concurrence, ce quî seraît a garantîe qu’ee est de nature à favorîser a croîssance.
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[…] [ee] exerce à ce tître un effet posîtîf sur a productîvîté, au travers de deux canaux prîncîpaux : ee joue e rôe d’un « aîguîon » auprès des entre-prîses înstaées, en es încîtant à « donner e meîeur d’eux-mêmes »[sîc], pour conserver eur part de marché et croïtre ; ee permet ’entrée sur e marché de nouveaux acteurs, dîsposant de modèes économîques dîfférents, parfoîs pus eficaces et încîte es « busîness mode » exîstants à se remettre 3 en questîon et à se renouveer .
En revanche, a régementatîon protégeraît es irmes en pace, empê-chant es nouveaux entrants de contester eurs posîtîons sur un marché, et brîderaît aînsî ’înnovatîon et a croîssance :
[es restrîctîons à ’accès] sont e symptôme d’un pays où es vîeux se sont organîsés pour protéger eur entreprîse contre a menace des jeunes […] L’împortant est de permettre à des entreprîses de naïtre […] ce sont es 4 jeunes quî sont à ’orîgîne des vérîtabes înnovatîons .
Une poîtîque quî vîseraît à « îbérer » a croîssance devraît donc aéger e « fardeau régementaîre » et permettre ’entrée de nouveaux concurrents :
[]orsqu’une professîon s’ouvre, cea crée un aflux de nouveaux entrants, tandîs que d’autres sortent, entraïnant une réorganîsatîon du secteur 5 concerné avec de nouveaux acteurs .
Par aîeurs, es effets de a îbéraîsatîon ne seraîent pas îmîtés aux secteurs affectés car ses bîenfaîts se dîffuseraîent à ’économîe entîère : « [c]e sont ces gaîns îndîrects […] quî sont es pus împortants, car îs se 6 transmettent à toute a chaïne ». Du reste, ces effets bénéiques, réputés
3. E. Combe, « La concurrence n’est pas toujours ce que ’on croît »,La Trîbune, 18 août 2014. 4. F. Kramarz, « Des métîers sî protégés ? »,Le Monde, 5 octobre 2014. 5. P. Cahuc, « Des métîers sî protégés ? », ar t. cîté. 6. G. Cette, « Des métîers sî protégés ? », ar t. cîté.
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soîdement étabîs sur e pan théorîque, seraîent égaement sans contesta-tîon possîbe sur e pan empîrîque : []es nombreuses études empîrîques conirment ’exîstence d’une reatîon posîtîve entre concurrence et productîvîté au nîveau sectorîe, quee que soît a manîère de mesurer a concurrence. De même, au nîveau macro-économîque, es travaux empîrîques concuent qu’un renforcement de a concurrence exerce un effet favorabe sur a productîvîté dans es secteurs 7 où ’întensîté concurrentîee est îmîtée au départ .
Un rapport de ’Inspectîon générae des inances de mars 2013, rendu pubîc en septembre 2014, examîne es effets attendus de a îbéraîsatîon de trente-sept professîons régementées (pharmacîens, huîssîers, notaîres, grefiers, taxîs…). D’après ce rapport, es dîverses mesures de îbéraîsatîon quî y sont préconîsées (suppressîons de monopoes, dunumerus clausus…) auraîent un împact macroéconomîque sîgnîicatîf : des augmentatîons de 0,5 % pour e PIB et de 0,25 % pour es exportatîons, avec 120 000 créatîons d’empoîs à horîzon de cînq ans. L’objet du présent opuscue est d’examîner de manîère crîtîque ce « sens commun », à a foîs dans ses fondements théorîques, ses appîcatîons pra-tîques et sa réaîté empîrîque. La céébratîon des bîenfaîts de a concurrence faît certes partîe de a phîosophîe spontanée des économîstes. Toutefoîs, a branche des scîences économîques quî se spécîaîse sur ces questîons (’éco-nomîe îndustrîee ouîndustrîal organîsatîon) est oîn de proposer en a matîère des concusîons sans ambîgutés, comme on e verra pus oîn. Les débats récents provîennent en grande partîe de ’anayse des facteurs de croîssance à ong terme renouveée par es théorîes de a « croîssance endogène », 8 et en partîcuîer dans eurs varîantes dîtes « schumpétérîennes » . Dans ces modèes, a croîssance découe des înnovatîons quî apportent un surcroït
7. E. Combe, « La concurrence n’est pas toujours ce que ’on croît », ar t. cîté. 8. Pour une revue récente, voîr Ph. Aghîon, U. Akcîgît et P. Howîtt, « What do we earn from Schumpeterîan growth theory ? », 2014.
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de quaîté ou de productîvîté par rapport aux technîques et produîts utî-îsés. Les irmes quî întroduîsent ces înnovatîons vîennent concurrencer cees quî domînent e marché. Ces dernîères seraîent donc încîtées à înno-ver pour tenter de préserver eurs parts de marché. Bîen que a reatîon entre ’întensîté de a concurrence et a croîssance îssue de ce type de modèes ne soît pas unîvoque – on obtîent parfoîs une reatîon en « U » înversé, îndîquant que ’împact de a concurrence sur ’înnovatîon change de sens seon e nîveau de a concurrence –, e « sens commun » quî est tîré de ces exercîces est que a concurrence favorîse en généra ’înnovatîon et que, par conséquent, a régementatîon, dont es effets sont assîmîés à 9 des barrîères protégeant es irmes en pace, nuît à a croîssance . Un aspect partîcuîer du îen entre concurrence/îbéraîsatîon et înnova-tîon/croîssance se rapporte à a dîstance à a « frontîère technoogîque ». L’argument est e suîvant : a croîssance des économîes ou îndustrîes es pus avancées repose en grande partîe sur ’înnovatîon ; es effets béné-iques de a concurrence sur ’înnovatîon sont supposés augmenter orsque es îndustrîes ou es économîes opèrent avec es meîeures pratîques technoogîques. Les obstaces régementaîres freîneraîent donc ’entrée de nouvees irmes et protégeraîent cees en pace, quî auraîent donc moîns d’încîtatîon à înnover ain de préserver eurs parts de marché. La pus grande partîe de a îttérature, fondamentaement empîrîque, quî traîte du débat de poîtîque économîque quî en découe concut aînsî que es coûts économîques de a régementatîon des marchés de bîens et servîces augmenteraîent orsque ’on se rapproche de a frontîère technoogîque.
9. La régementatîon concernée n’încut pas cee reevant de a protectîon de a proprîété înteectuee, dont es conséquences sur es termes de a concurrence entre irmes sont pour tant împortantes. I exîste de nombreuses études sur ce sujet, on peut notamment voîr S. Scotchmer,Innovatîon and Incentîves, 2004 ; ou B. Ha et D. Harhoff, « Recent research on the economîcs of patents », 2012.
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Dans cet opuscue, nous souîgnons es faîbesses du postuat quî consîste à consacrer es poîtîques de îbéraîsatîon des marchés et d’înten-sîicatîon de a concurrence comme moteurs du progrès technîque et,în ine, économîque. Une premîère partîe passe en revue es îens que a îttérature économîque étabît entre concurrence et înnovatîon. I en res-sort que ces reatîons, ne seraît-ce que par es notîons qu’ees renferment, sont pus compexes que ce que aîsse suggérer e « sens commun ». Dans une deuxîème partîe, sont exposées es recommandatîons de poîtîque économîque quî forment ’essentîe du débat actue autour de a questîon de ’împact de a îbéraîsatîon des marchés sur a croîssance. Une ecture attentîve de a îttérature empîrîque concernée montre que es concu-sîons à en tîrer sont moîns caîres que ce que e dîscours domînant aîsse apparaïtre, de par a façon dont ’ancrage théorîque est faît et de par es résutats eux-mêmes. Dans a troîsîème partîe, nous procédons à des tests empîrîques portant sur ’îndustrîe manufacturîère à partîr des îndîcateurs communément retenus dans a îttérature. Les résutats de ces tests tendent à înirmer e « sens commun ». Dans cet exercîce, une comparaîson avec es résutats exîstants permet de comprendre es sources de dîvergence. La concusîon suggère que e débat de poîtîque îndustrîee et technoogîque gagneraît à quîtter es îmîtes étroîtes de a poîtîque de a concurrence.
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