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Libre d'être putain ?

De
153 pages
Dans l'imagerie populaire la location du corps humain reste tabou, le sexe sans amour est toujours contraint ou relève d'une perversité malsaine. Ce livre montre que la prostitution peut être un vrai choix professionnel et que la victimisation systématique de toutes les prostituées ne sert que les politiques et les marchands de soupe médiatiques et associatifs.
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Libre d'être putain?

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Série « Globalisation et sciences sociales» dirigée par Bernard Hours
La série « Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives.

Ouvrages parus

Marc de Cursay, Corse: la fin des mythes, 2008. Michel ADAM, L'Association image de la société. Le modèle associatif et ses enjeux, 2008. Romain GRAËFFL Y, Logement social et politique de nondiscrimination en Europe, 2008. Bruno THIBERGE (Sous la dir.), La question des compétences sociales et relationnelles, 2007. Anne PINOCHE-LEGOUY, Le Souci de la dignité. L'appel silencieux des aînés dépendants, 2007. E. BAUMANN, L. BAZIN, P. OULD-AHMED, P. PHELINAS, M. SELIM, R. SOBEL (sous la dir. de), La Mondialisation au risque des travailleurs, 2007. Daniel IAGOLNITZER, Le droit international et la guerre, 2007. Pierre GRAS (Sous la dir.), Histoire(s) de relogement, 2007. Pascaline GABORIT (Sous la dir.) Les Hommes entre travail et famille,2007. Pierre TEISSERENC, Nilton MILANEZ, Sônia Barbosa MAGALHAES (sous la direction de), Discours, savoir et pouvoir dans le Brésil contemporain, 2007.

Pierre Lumbroso

Libre d'être putain?
Manifeste pour une prostitution choisie

L' Harl11attan

«) L'Harmattan, 5-7, cue de l'Ecole

2008 75005 Paris

polytechnique;

http://www.librairicharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05719-7 EAN : 9782296057197

"Ce n'est pas la conscience des hOl1unes qui déter111ine leur être; c'est inverselnent leur être social qui détermine leur conscience. "

Karl MARX

A V ANT-PROPOS

Dans l~imagerie populaire, la location du corps humain reste un tabou, le sexe sans amour est toujours contraint ou relève d'une perversité malsaine. Ne dit-on pas d~une fille facile qu~il s~agit d~une « salope» ou pire d~une « putain» ? Et pourtant, il faudrait admettre que certaines femmes se prostituent volontairement sans aucune contrainte morale ou physique. Mais personne ne veut y croire. Il ne peut s~agir que de vicieuses ou de nymphomanes. Ces propos seraient-ils ceux des consommateurs? Aboieraient-ils pour se déculpabiliser? Leurs pensées seraient-elles manichéennes? Il n~existerait donc que des victimes du sexe ou des assoiffées d'amour. Et pourtant! Combien sont-elles à choisir en conscience de faire commerce de leur corps comme un représentant le ferait pour des brosses à dents? Combien sont-elles à penser, souvent à raison, qu ~ elles tiennent le rôle d'assistantes sociales ou de psychologues? En écoutant leurs clients et en louant leur corps pour un petit moment, elles absorbent un trop plein de solitude et parent à un défoulement de libido empêchant d'éventuels «seriai violeurs» d~agresser des mères de famille dans des parkings déserts ou leurs filles à la sortie de l'école. Seraient-elles alors des salopes ou des nymphomanes parce qu'elles ont choisi sans tabou de gagner leur vie comme cela? La profession est discrète, et on serait surpris de voir que certaines ont des enfants, qu'elles peuvent être mariées ou vivre en concubinage et qu'au petit matin, comme tous les travailleurs de la nuit, elles retrouvent leur « home-sweethome ». Elles prennent alors une bonne douche, tout comme l'ouvrier ou l'artisan qui rentre d'un travail salissant. Elles préparent le petit-déjeuner pour les enfants, les réveillent et les embrassent tendrement avant de les conduire

à l'école. Ensuite, elles se couchent pour récupérer de leur nuit de labeur. Qui pourrait prétendre alors qu'il n'existe pas aussi une prostitution choisie? Le discours est malheureusement toujours le même. Le jugement porté sur ce métier n'est que moral. Il varie selon l'air du temps, les modes et les siècles. Il ne faut pas fréquenter les prostituées, c'est « mal» au sens biblique du terme, c'est un péché, celui de la chair. Cette chair qui effraie le genre humain, celui qui pense encore que le petit Jésus est né d'un amour platonique entre Dieu et la vierge Marie. Ne s'est-on jamais posé la question du « pourquoi ». Pourquoi depuis que l'homme a un sexe entre les jambes, a-til recours au service de ces femmes? Pourquoi ne pas séduire, jouer au jeu de l'amour et du hasard de la vie plutôt que d'avoir besoin de payer pour assouvir ses désirs sexuels? Quels sont les ressorts physiologiques ou mentaux de cette drôle de déviance qui rend l'homme esclave de ces femmes? La prostitution n'est plus alors le moyen pour l'homme d'avilir un peu plus la femme mais devient une location à court terme de son corps pour offrir du plaisir. Le désir, le plaisir, l'expérience sexuelle, sa première expérience sexuelle. Dans les années quarante, dans le petit monde de la communauté juive de Tunis, celui « du nombril du monde », celui où mon père est né. Dans ce monde, devenir un homme était un rite initiatique que les anciens, les bienveillants, devaient faire passer aux petits de la famille. Papa avait tout juste treize ans et comme tous les jeunes garçons, il devait faire sa communion, sa bartmitzva, le passage de l'enfance à l'âge adulte. C'était pour toute la famille et surtout pour la maman, le jour le plus important pour son petit oisillon. Elle allait le perdre à tout jamais car, passé ce cap, il ne serait plus jamais le même.

la

À la sortie de la synagogue, juste avant le grand repas où l'orchestre oriental et les danseuses du ventre enivreraient les invités, les oncles passèrent à l'action. Les deux frères aînés de ma grand-mère avaient tout préparé. Mon pauvre petit père monta dans la voiture qui l'attendait et fut emporté vers les ruelles étroites et ombragées du centre de Tunis. Il savait pertinemment où il allait. Il ressentait un mélange d'intense excitation et de peur panIque. À quelques mètres de la rue, le véhicule s'immobilisa et l'oncle Albert l'invita à descendre; mon père ne tenait plus sur ses jambes, il avançait tel un automate et suivait Albert protégé par sa large carrure, afin de ne pouvoir être aperçu par je ne sais quel fantôme. Les ruelles sinueuses offraient alors un spectacle grandiose. De grosses femmes pleines de seins luisants de sueur regardaient avec appétit mon pauvre père qui se cachait un peu plus derrière son oncle. Les femmes riaient et se passaient le mot: mon père allait «passer à la casserole ». C'est dans l'encoignure d'une vieille porte cochère rouillée par les années qu'elle se tenait debout. Elle fumait une «blonde », son épais rouge à lèvre recouvrait déjà le filtre doré de la cigarette. Elle ne fut pas surprise de le voir arriver, ce petit jeune homme, haut comme trois pommes, qui baissait les yeux et rougissait dès qu'elle s'approchait de lui. «Laisse moi faire» dit-elle à Albert. Elle prit la petite main encore potelée de mon père et l'emmena au fond de la cour intérieure dans un petit studio où se dressait un lit prêt à l'accueillir. Ce qu'ils firent dans la moiteur de cette alcôve ne m'a jamais été conté. Par pudeur et respect pour sa vie intime je ne le lui ai jamais demandé. En revanche, ce que je sais, c'est qu'il garde un souvenir heureux et ébloui de ce moment. En revanche, ce que mon père a toujours dit, c'est qu'elle s'était fait obligation de lui donner le plus d'affection possible. Elle Il

savait que la future vie amoureuse de ce petit être dépendait de son savoir-faire. Je ne sais pas si cette femme était esclave du sexe, mais ce dont je suis persuadé c'est qu'elle était fière ce jour-là de la mission que mon grand-oncle lui avait confiée. Pourquoi alors opposer le discours moral entretenu par certains sociologues, anthropologues ou hommes politiques avec le propos de celles qui, sur le terrain, tous les jours, travaillent dans une clandestinité malsaine. Pourquoi faire toujours l'amalgame entre les esclaves du sexe qu'il faut protéger et aider et celles qui, une fois pour toute, ont décidé de leur destin? A qui profite alors cette confusion? Qui la met en œuvre et pourquoi? Pourquoi adopter la politique du pire, celle qui salit les êtres et les âmes? N'est-il pas vrai que depuis la fin du règne de François Mitterrand en 1995, les prostituées sont niées par les pouvoirs politiques? Les seuls reportages vus à la télévision ne visent que la description des réseaux mafieux et des dommages collatéraux qu'ils provoquent. Pourquoi cette volonté de faire disparaître les prostituées? Elles ne sont pas dangereuses pour la société et pourtant... Il m'a toujours paru surprenant de voir à quel point, et cela depuis la nuit des temps, les prostituées étaient détestées par les autres femmes. On aurait pu imaginer qu'elles les prennent en pitié, qu'elles tentent de leur venir en aide, mais c'est en fait tout le contraire. Elles provoquent chez certaines d'entre elles une haine qui confine à l'hystérie. Certaines femmes, des mères de familles, les considèrent comme des « sous-femmes », des déchets de la société qu'il faut éradiquer au plus vite comme la peste ou le choléra. À les entendre, il semble qu'à l'évocation des « femmes de mauvaise vie» comme elles les surnomment, la vie même de leur couple serait en péril. L'édifice familial, pilier de leur structure culturelle, pourrait s'écrouler si par malheur ces « monstres» approchaient de leur gîte. Elles pensent certainement que 12

leurs maris pourraient se perdre dans le stupre et la luxure, plaisirs qu'elles pensent être interdits et qu'elles n'osent pas offrir à leurs compagnons. C'est comme si elles se sentaient en concurrence déloyale avec certaines d'entre elles. Cette peur ancestrale a été analysée depuis longtemps par certains hommes politiques qui jouent sur la haine qu'elles provoquent pour tenter de glaner des suffrages. Le calcul de ces nouveaux moralistes est totalement cynique et purement électoraliste. Ils jouent sur le fait que les classes populaires ont été poussées hors des grandes villes, le prix des loyers et l'accession à la propriété sont devenus inaccessibles. Le centre-ville n'est plus habité que par la bourgeoisie aisée. Les ouvriers et la petite bourgeoisie ont émigré en périphérie où ils ont acquis des terrains sur lesquels ou à proximité desquels, des filles se livrent à la prostitution. Les riches ont recherché le centre-ville et les berges des cours d'eau qui le traversent. Ces lieux sont depuis la fermeture des maisons closes des sites classiques de la prostitution urbaine. Dans un cas comme dans l'autre, la cohabitation est alors devenue impossible. Depuis une dizaine d'années, les élus ont reçu une multitude de lettres de protestation de riveraines en colère. Le tapage nocturne est insupportable, les enfants ne peuvent plus sortir des écoles et rentrer tranquillement à la maison sans tomber sur ces misérables, à moitié dévêtues, accostant le passant pour proposer leurs charmes. Il n'était pas possible de sortir son chien au bas de l'immeuble sans butter sur des seringues ou des préservatifs usagés. Dans le même temps, les féministes reprirent du service et firent de la lutte contre l'esclavage sexuel un nouveau combat pour la dignité des femmes. Alertés par les associations de riveraines et les associations féministes, les médias se sont

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alors emparés du sujet. Il fallait bouter hors de la société ces femmes de mauvaise vie. Ce fut une aubaine pour le gouvernement et pour Monsieur Sarkozy, fraîchement installé au ministère de l'Intérieur. C'était un signe du destin. Lui qui avait pour mission de s'attaquer aux actes incivils et déviants, il venait de trouver une cible idéale pour justifier l'élimination de toutes les minorités dont les agissements dérangent les électeurs, principalement de droite. En 2003, son cœur de cible fut d'abord et avant tout la chasse aux minorités. Les sans-domicile fixe furent les premières victimes de cette stratégie. Alors qu'ils étaient perçus comme des clandestins roumains débarqués pour mendier ou de pauvres chômeurs en fin de droits abandonnés par leur famille, ils sont très vite devenus, d'un coup de baguette magique médiatique, des hommes armés de «pit~bulls », violents et saouls, venus terroriser les populations des bourgs et des villages français. Une rafale d'arrêtés « anti-mendicité» fut tirée par certains maires avec la bénédiction du gouvernement. Stigmatiser les gitans et les gens du voyage fut la deuxième tâche à laquelle s'attaqua le ministre de l'Intérieur. Relayés comme toujours par certains médias, cherchant à plaire aux «Princes », les gitans sont apparus comme les délinquants les plus dangereux de I'hexagone et peu importait si une loi, certes prise par un gouvernement de gauche, obligeait les maires à prévoir un terrain avec une arrivée d'eau et d'électricité pour les accueillir. Certains élus en accord avec leurs concitoyens, devant des gendarmes passifs, n'hésitaient pas à mettre le feu à des dizaines de caravanes implantées sur leur commune. Ce n'est pas la condamnation de certains d'entre eux par le tribunal correctionnel à des peines symboliques qui changent les mentalités.

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Troisième cible: « les jeunes» comme on dit. Les enfants ont disparu, il ne reste plus dans les quartiers que des « sauvageons », devenus entre-temps «racailles» qu'il faut éliminer au « karcher ». Mais, notre mémoire est courte car à la naissance de la fête de la musique en 1983, la jeunesse tout entière était libre et heureuse de pouvoir, pour certains «gratter» leur guitare, pour d'autres chanter dans les rues. À cette époque, «les jeunes» n'étaient pas encore considérés comme un groupe uniforme et barbare, regardés comme des délinquants qui dès l'âge de trois ans devraient subir un test de dépistage pour savoir s'ils sont porteurs du gène du crime. Conséquence: la violence physique et maladroite des jeunes a alors répondu à la violence légale et morale des brigades anti-criminalité. Quand la volonté politique est de stigmatiser un groupe minoritaire, il arrive que ce groupe se révolte devant l'injustice et l'iniquité. Ce fut le cas au mois de novembre 2005, au cours de la révolte dans certaines banlieues. Monsieur Sarkozy ne pouvait pas être surpris, il avait lui-même alimenté la haine. De même, certains médias n'ont pas laissé leur part aux chiens et n'ont pas hésité à diffuser des reportages « orduriers» sur les jeunes des cités, alimentant la peur des populations citadines mais aussi rurales. Le but poursuivi était de faire croire que le pays avait besoin d'une reprise en main sévère. Le ministre de l'Intérieur incamait-ill'homme du renouveau? Aujourd'hui, ce sont les émigrés qui sont devenus les pestiférés de la République. Une loi pour restreindre considérablement leur venue a été adoptée à l'Assemblée nationale tandis qu'un nouveau ministère a été créé pour s'occuper plus précisément des étrangers. Il s'agit du ministère de l'Intégration et de l'Identité nationale. Le thème de l'identité nationale rappelle des heures peu glorieuses de notre histoire. Monsieur Hortefeux, ancien membre du front national, remplit sa mission avec panache... 15