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Lien social et internet dans l'espace privé

321 pages
Dès son émergence, internet a soulevé des prises de position contradictoires relativement à son impact sur nos modes de sociabilité, sur le lien social : les uns mettant en évidence ses potentialités (rupture de l'isolement, maintien d'un lien à distance…), les autres pointant ses dangers (isolement social, faible confrontation à la réalité...). Indéniablement, internet permet un nouveau déploiement de la logique élective, un renforcement du processus d'individualisation. Mais avec quelles conséquences pour le lien social ? Telle est la question posée par cet ouvrage.
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Bien qu’apparues dans une société caractérisée par un lien social déjà fragilisé,
les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), et no-
tamment internet, vont très rapidement soulever des prises de position contra- Jacques Marquet
dictoires relativement à son impact sur nos modes de sociabilité, sur le lien social.
et Christophe Janssen (dir.)D’un côté, les uns mettront en évidence la constitution de « communautés vir-
tuelles », la possibilité de maintenir des liens malgré l’éloignement géographique,
les situations où le lien numérique rompt l’isolement total, où il est l’amorce d’un
lien fort… De l’autre, seront principalement mis en exergue les risques d’isole-
ment social, ainsi que les conséquences psychiques et relationnelles d’une plon-
gée dans un univers absent de tout contrôle social et n’of rant pas d’épreuves
de confrontation à la réalité. D’une façon ou d’une autre, tous ces points de vue Lien social et internet
posent la question de la façon dont internet transforme le lien social. Indéniable-
ment, internet, outil à la fois individualisé et personnalisé, permet un nouveau
déploiement de la logique élective, un renforcement du processus d’individuali- dans l’espace privésation. Mais avec quelles conséquences pour le lien social ? Telle est la question
posée par cet ouvrage.
Les auteurs
Dominique Cardon, Christian Colbeaux, Sylvie Craipeau, Julie De Wilde, Grégory Dhen, Fabien
Granjon, Christophe Janssen, Annabelle Klein, Laurence Le Douarin, Jacques Marquet, Céline
Pireau, Anne-Claire Orban de Xivry, Serge Tisseron, Geof roy Willo.
Les coordinateurs
Jacques Marquet est sociologue, professeur à l’École des sciences politiques et sociales (PSAD)
et à l’École de sexologie et des sciences de la famille (ESFA) de l’Université catholique de
Louvain, directeur du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités
( CIRFASE) de l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve – Belgique). Ses travaux
portent principalement sur la famille, le couple et la sexualité. Il a notamment dirigé l’ouvrage
Normes et conduites sexuelles. Approches sociologiques et ouvertures pluridisciplinaires, Louvain-
la-Neuve, Academia-Bruylant, 2004.
Christophe Janssen est psychologue, assistant à l’École de sexologie et des sciences de la fa-
mille (ESFA) de l’Université catholique de Louvain, psychothérapeute analytique au Service
de Santé Mentale Chapelle-aux-Champs (Woluwé) et chercheur au Centre interdisciplinaire
de recherche sur les familles et les sexualités (CIRFASE) de l’Université catholique de Louvain
(Louvain-la-Neuve – Belgique). Il mène une recherche doctorale sur la construction des liens
af ectifs dans ses modalités actuelles. Il enseigne également dans le cadre de la formation des
conseillers conjugaux et familiaux (CPFB - Louvain-la-Neuve).
Ensemble, Jacques Marquet et Christophe Janssen ont coordonné l’ouvrage @mours virtuelles.
Conjugalité et internet, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2010.
ISBN : 978-2-8061-0036-8
9 782806 100368
www.editions-academia.be
Jacques Marquet et Christophe Janssen (dir.) Lien social et internet dans l’espace privélien social et internet
dans l’espace privéDe l’ InstItut D’ ÉtuDes De la FamIlle et De la sexualIté (IeFs) au Centre
InterDIsCIplInaIre De reCherChe sur les FamIlles et les sexualItés (CIrFase)
Dès l’origine, l’intention directrice de l’Institut, fondé en 1961, fut de promou-
voir l’enseignement et la recherche dans le domaine de la famille, du couple et
de la sexualité, en développant une perspective pluridisciplinaire. L’anthropo-
logie culturelle et philosophique, la psychologie et la psychanalyse, la sociologie,
l’histoire, le droit et la morale contribuèrent plus particulièrement au dévelop-
pement de cette concertation entre disciplines.
Les objectifs de l’Institut se déployaient en deux volets : celui de l’enseignement
et celui de la promotion de rencontres scientifques. Les structures ont changé,
mais les orientations directrices perdurent. En matière d’enseignement, l’École
de sexologie et des sciences de la famille (ESFA) a succcédé à l’Institut. Elle
organise un Master en sciences de la famille et de la sexualité, et participe à
plusieurs formations complémentaires.
Pour la recherche, l’Institut a cédé aujourd’hui le relais au Centre Interdisci-
plinaire de Recherche sur les Familles et les Sexualités (CIRFASE). Et c’est
dans ce cadre, que s’inscrivent ses colloques interdisciplinaires annuels sur des
thèmes d’actualité relatifs à la famille, au couple et à la sexualité.
Depuis 1976, l’Institut publie les Cahiers des Sciences Familiales et Sexolo-
giques, devenus depuis la collection « Famille, couple, sexualité », qui repren-
nent les actes des colloques et des articles se rapportant aux thèmes étudiés.
Cette collection accueillera aussi à l’avenir des ouvrages issus de travaux de
recherche menés au sein du CIRFASE.lien social et internet
dans l’espace privé
Avec les contributions de
Dominique Cardon, Christian Colbeaux, Sylvie Cr aipeau,
Julie De Wilde, Grégory Dhen, Fabien Granjo n,
Christophe Janssen, Annabelle Klein, Laurence Le Douar in,
Jacques Marquet, Céline Pireau, Anne-Claire Orban de Xiv ry,
Serge Tisseron, Geofroy WilloDerniers volumes parus Dans la collection
« Famille, couple, sexualité »
sous la direction de Jacques Marquet et Paul Servais
(anciennement « Collection des cahiers d’ études de la famille
et de la sexualité » dirigée par Robert Steichen)
n° 34 Lien social et internet dans l’espace privé
n° 33 @mours virtuelles. Conjugalité et internet
n° 32 Diférences sexuelles et vies sexuel aujourles d’d hui’
n° 31 Violences et agressivités au sein du couple Volume I – I
n° 30 V V –
n° 29 La place de la parole de l enfant’
n° 28 Sexualités, normes et thérapies
n° 27 Fonctions paternelles et choix du patronyme
n° 26 Normes et conduites sexuelles
n° 25 Handicap. Accueil, solidarité et accompagnement en famille
n° 24 ap et famille. À la recherche du sens
n° 23 L’ enfant entre maltraitance et protection
D/2012/4910/6 ISBN 13 : 978-2-8061-0036-8
©HARMATTAN-Ac Ade Mi As. A.
Grand’Place, 29
B-1348 LOUVAIN-LA-NEUVE
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce
soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
Imprimé en Belgique.
www.editions-academia.besommaire
i ntroduction ……………………………………………………… 9
Leliensocialàl’épreuved’internet …………………………………… 11
J. Marquet & C. Janssen
Ouverture …………………………………………………………19
Montrer/regarder-L’économiedelavisibilitésurlesréseauxsociaux
d’internet ……………………………………………………………… 21
D. Cardon
1. Se regarder se montrer aux a u…………………………………tres 21
2. La vie privée dans les espaces en clair-ob ……………………scur 24
3. La respiration de la convers ation 30
4. Voir sans regard e…………………………………………………r 37
5. Quand le public entre dans les énonciations pers o…………nnelles 46
Premièrepartie-intimité,extimité,visibilité :
entredévoilementdesoietbesoindereconnaissance ……………51
d évoilementsnumériquesetdemandesdereconnaissance…………… 53
F. Granjon
1. Exposition de soi et impude u……………………………………r 54
2. Les ressorts de l’exposition d e s…………………………………oi 57
3. Qui se montre, qui se cach ………………………………………e ? 59
4. Les formes d’exposition de soi sur les SNS : une ty p………ologie 61
5. Des demandes de reconnaissa nce 67
6. Conclusio n………………………………………………………… 71
L’« extimité »revisitéeàl’aunedel’évolutiondedeuxdispositifs
dedévoilementdesoisurinternet 73
A. Klein
1. Introductio n……………………………………………………… 73
2. L’ extimité au fl du temps, temps des fli ……………………ations 76
3. Quand la technique révèle l’hu ………………………………main 81
4. Spécifcités des dispositifs d’auto-publication : des pages
personnelles aux bl og ……………………………………………s 84
5. De la composition narrativ e à lévan’escence du sujet, de la centration
sur soi à la décentration énonciative et à l’ouvertur e à l…… ’au9t1re
6. En guise de conclusi on 94
5Lamiseàdistancedescorpsdanslecadredesrencontresmédiatiséespar
internet:unélémentfacilitateurpourlespersonnesensituation
dehandicapphysique ?………………………………………………… 97
C. Pireau
1. Introductio n……………………………………………………… 97
2. Spécifcités de la vie afective et sexuelle des personnes
en situation de handicap phys …………………………………ique 98
3. Spécifcités de la mise à distance des c o………………………rps 100
4. Résultats explorato i……………………………………………res 101
5. Conclusio n………………………………………………………… 105
d euxièmepartie-sociabilitésnumériquesaufldelavie……… 107
LesTic etlesépreuvesdevie :lasociétésoustension………………… 109
L. Le Douarin
1. Mais qu’entend-on par épreu ve ?………………………………… 112
2. Méthodolog ………………………………………………………ie 114
3. Les TIC : des opérateurs analytiques qui ont leurs propres
spécifcit és 115
4. Quelques tensions propres à la fabrique de l’indivi d………u socia1l19
5.  Conclusio …………………………………………………………n 142
LaWeb’Attitude :explorationdanslemondeWebdesadolescents … 145
A.-C. Orban de Xivry
1. Internet, un endroit pour exister. Celui d u «…………………Je» 146
2. Internet, un espace de communication. «Du Je a ……………u Tu» 152
3. Pour quel modèle de socié té ?…………………………………… 159
Vivreenlive …………………………………………………………… 161
C. Colbeaux
s cénarios« amoureux »àl’èred’internet……………………………… 167
J. De Wilde
1. Perspective théorique des scripts sexuels relationnels et
relations nouées via le N …………………………………………et 167
2. Discussion et pistes de réfe xi…………………………………on 179
6Troisièmepartie-Jeenligne,lienen-jeu ? …………………… 185
Laproductiondesoidanslesjeuxvidéooulejoueurcommeœuvre
desonjeu ……………………………………………………………… 187
S. Craipeau
1. Un individu perform a……………………………………………nt 188
2. Se montrer : la mise en scène de s ………………………………oi 192
3. La reconnaissance par l’ut il……………………………………ité 194
4. Une sociabilité ut ile……………………………………………… 196
5. Production de nouvelles personn a……………………………lités 201
6. Conclusion : des joueurs en quête d’existence et de règles s 2o0c2iales ?
Laconfanceexiste-t-elleenmilieuvidéoludiquepartagé ? ………… 207
G. Dhen
1. Le cadre d’émergence des Massive Multiplayer Online
Games MMOG ………………………………………………… 207
2. De quelques caractéristiques des jeux vidéo massivement
multijoueu rs……………………………………………………… 211
3. Les groupes de joueurs de Wow : de la pratique individuelle
au groupe de pratiq ue …………………………………………… 223
4. Conclusions en late nce 231
ViolsurSecond Life:entrejeuetréalité ……………………………… 237
C. Janssen
1. Introductio n 237
2. Le virtuel : échec de la transitionn a…………………………lité ? 240
3. Les « avatars » du m oi…………………………………………… 243
4. L’illusion narcissique prim a……………………………………ire 244
5. Conclusio n………………………………………………………… 246
Levirtuel,sessionderattrapagepourledésir ………………………… 249
G. Willo
1. Paléontologie du vir t……………………………………………uel 249
2. Une rupture dans l’histoire du vir ……………………………tuel ? 250
3. Les temps du virtue ………………………………………………l 256
4. L’adolescent et le virtuel : pourquoi ça m ar…………………che ? 260
5. Illustrations cliniques d’une psychothérapie
par médiation du virt ue …………………………………………l 267
7Prolongement…………………………………………………… 275
Lesréseauxsociauxsurinternet :anciensdésirsetnouveauxenjeux … 277
S. Tisseron
1. Des désirs qui ont toujours e x…………………………………isté 277
2. Ce que les nouveaux réseaux chan g……………………………ent 281
3. La symbiose avec l « a’ vatar » ……………………………………… 286
4. Conclusion : le risque du cont rôle 292
LesAuteurs……………………………………………………… 295
Bibliographie…………………………………………………… 297
8introDuction
Le lien social à l’épreuve d’internet
Jacques Marquet & Christophe Janssenle lien social à l’épreuve D’internet
1 2Jacques Marquet & Christophe Janssen
Qu’il soit défni à partir des relations concrètes que les ind-ividus entre
tiennent entre eux, à partir des normes et des valeurs qui donnent à
ceux-ci un sentiment d’appartenance collective, ou à partir des dispositifs
sociaux organisant le vivre-ensemble, le lien social est un objet d’étude
privilégié des sciences humaines et sociales. Dans la société moderne,
le lien individu/société semble ne pas aller de soi, d’où l’omniprésence
de discours sur la crise du lien social, crise dont il convient tantôt de
considérer les causes, tantôt de prendre en compte les conséquences aux
niveaux du collectif et des individus.
Comparativement à celui qui caractérise les sociétés traditionnelles, le
lien social de la modernité avancée est davantage électif, d’où sa relative
fragilité, dans le sens où ce que d’aucuns appellent la crise du lien social
semble résulter, pour partie au moins, de la liberté désormais laissée aux
individus de se défnir eux-mêmes.
Dans l’espace privé qui retient ici notre attention, et plus spécifquement
dans l’espace familial, le mariage et le divorce se sont privatisés, signes
évidents du caractère afnitaire du lien : tant l’entrée en couple que la
rupture relèvent désormais de choix strictement personnels. L’institution
familiale s’en est trouvée déstabilisée et le lien conjugal fragilisé. Et la
fragilisation du lien conjugal ne manque pas d’afecter les hommes, les
femmes, les enfants dans leur vie au quotidien.
C’est dans ce cadre que sont apparues les nouvelles technologies de
l’information et de la communication (NTIC), et notamment internet dont
1 Sociologue, professeur à l’École des sciences politiques et sociales (PSAD) et à
l’École de sexologie et des sciences de la famille (ESFA) de l’Université catholique de
Louvain (UCL, Louvain-la-Neuve, Belgique), directeur du Centre interdisciplinaire
de recherche sur les familles et les sexualités (CIRFASE, UCL). <jacques.marquet@
uclouvain.be>
2 Psychologue, psychothérapeute au SSM Chapelle-aux-Champs (Unité « Clinique
du couple », Woluwé, Belgique), assistant à l’École de sexologie et des sciences de
la famille (ESFA, UCL), et chercheur attaché au CIRFASE (UCL, Louvain-la-
Neuve). <christophe.janssen@uclouvain.be>
11IntroductIon
l’émergence a très rapidement soulevé des prises de position contradictoires
relativement à son impact sur nos modes de sociabilité, sur le lien social.
D’un côté, les uns mettent en évidence la constitution de communautés
dites « virtuelles », la possibilité de maintenir, voire renforcer, des liens
malgré l’éloignement géographique, les situations où le lien numérique
rompt l’isolement total, où il est l’amorce d’un lien fort… De l’autre,
sont principalement mis en exergue les risques d’isolement social, le lien
numérique étant susceptible de se substituer au lien en face à face, ainsi
que les conséquences psychiques et relationnelles d’une plongée dans
un univers absent de tout contrôle social et n’ofrant pas d’épreuves de
confrontation à la réalité.
Au-delà de leurs accents parfois idéologiquement marqués, ces débats
posent très clairement la question de la façon dont internet transforme le
lien social. Indéniablement, internet qui est un outil à la fois individualisé
et personnalisé permet un renforcement du processus d’individualisation,
un nouveau déploiement de la logique élective. Mais avec que-lles consé
quences pour le lien social ? Telle est la question que pose cet ouvrage
Lien social et internet dans l’espace privé.
Celui-ci s’inscrit dans la continuité et le prolongement d’un ouvrage
3précédent@ mours virtuelles. Conjugalité et internet qui se focalisait sur les
relations à caractère amoureux ayant pour support les échanges numérisés.
Continuité, tout d’abord, dans le rapport à l’objet de recherche adopté par
les divers auteurs en ce qu’ils appréhendent le virtuel comme une part du
réel, les liens numériques étant replacés dans l’ensemble des liens sociaux que
nous nouons avec nos congénères. Ainsi considérées, les relations numérisées
constituent des éléments d’un système : elles afectent potentiellement les
relations nouées en dehors d’internet, tout comme elles sont potentiellement
afectées par ces dernières. Sans doute les liens numériques ont-ils aussi
quelques spécifcités – déterritorialisation des relations, capacité accrue de
connexion et de déconnexion, transformation des modalités du contrôle
social, prise potentielle de distance avec l’identité sociale, modifcation du
rapport au corps (le sien et celui de l’autre), augmentation de la place laissée
à l’imaginaire, potentialité d’un monde parallèle… et sans doute d’autres
qu’il s’agit justement de mettre au jour – mais celles-ci n’efacent nullement
les nombreux points communs qu’ils partagent avec les autres liens sociaux.
À partir de là, l’idée même d’uR n éve olution internet s’éloigne. En quoi
3 Marquet J. & Janssen C .(dir.) (2010),@ mours virtuelles. Conjugalité et Internet,
Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant.
12Le LIen socIaL à L’épreuve d’Internet • J. Marquet & C. JanssenIntroductIon
les dissimulations et travestissements, qui parfois ont cours sur internet,
se démarquent-ils vraiment d’un « simple » mensonge sur son âge ou du
recours à Christian comme « avatar » par Cyrano de Bergerac dans sa
tentative de séduire Roxane ? Et que dire de la façon de s’habiller, de
bouger, de se présenter sous son meilleur jour sur la Toile… ou lorsqu’il
s’agit d’attirer les regards en boîte de nuit, de briller un peu plus que les
autres sur le lieu de travail ou dans un groupe d’amis ? Les âmes solitaires
recherchent toujours l’amour, évaluent leur chance de rencontrer l’être
susceptible de les combler, se font la cour ou, plus immédiatement, se
rencontrent pour assouvir leurs désirs sexuels. Les adolescents continuent
de forger leur identité sur base d’un élargissement de leur groupe de
pairs : ils s’aiment, se haïssent, s’épient, se parlent, se jugent, recherchent
la reconnaissance des autres, etc. Tout cela n’est pas très original ; ce qui
se déploie sur la Toile ne semble pas fondamentalement diférent de ce
qui se passe et se passait en dehors de celle-ci. Dans cet ouvrage, même
si la tension entre spécifcité et communauté du virtuel par rapport au
réel reste présente, nombreux sont les auteurs qui partiront de ce constat
permettant d’emblée de nuancer les perspectives alarmistes qui voient
en internet la source potentielle de notre dégénérescence sociétale. Il
s’agit alors davantage d’appréhender les NTIC comme marqueurs de
changements déjà en cours que comme source de ces transformations.
Pour certains auteurs contribuant à cet ouvrage, le Web 2.0 constitue
même une tentative de répondre à des transformations sociales préalables.
D’une certaine façon, être seul face à son ordinateur, mais connecté
potentiellement à des millions de personnes de par le monde, résout le
paradoxe de notre société contemporaine qui nous impose de vivre « libres
4ensemble », selon la formule de François de S. ingly
Relativement à l’ouvrage précédent [Marquet & Janssen (dir.), 2010],
le prolongement se manifeste dans le décentrage par rapport à l’objet
d’étude : le lien amoureux n’est plus le cœur de la cible, il se trouve
replacé parmi l’ensemble des liens qui se nouent dans l’espace privé où
la sociabilité adolescente, notamment, prend une place signifcative.
L’ouvrage est structuré en une ouverture, trois parties e-t un prolon
gement. En guise d’ouverture, un texte de Dominique CaM rod notnre r:/
regarder. L’économie de la visibilité sur les réseaux sociaux d’internet. Dans
celui-ci, Dominique Cardon soutient la thèse que la protection de la vie
4 de Singly F. (2000), Libres ensemble : l‘individualisme dans la vie commune, Paris,
Nathan.
13IntroductIon
privée sur les réseaux sociaux du Web 2.0 ne peut être adéquatement
pensée à partir de l’opposition privé/public qui structure le droit construit
pour un espace public d’information, dès lors qu’internet est d’abord un
espace de conversation. Sur internet, les usagers exposent, s’exposent,
révèlent, se révèlent, participent à des cercles de discussions enchevêtrés
les uns dans les autres. Ils produisent des zones que Dominique Cardon
qualife d’« intermédiaires », ni tout à fait privées, ni tout à fait publiques ;
l’analyse des pratiques et des représentations des usagers montrant que
les informations publiées conservent fréquemment un caractère privé.
Le propos articule ainsi une analyse de la façon dont les individus font
lien dans l’espace privé et une réfexion sur les conditions d’une réelle
protection (juridique) de leur vie personnelle.
Les trois textes regroupés au sein de la première partie,I nintit-itulée
mité, extimité, visibilité : entre dévoilement de soi et besoin de reconnaissance,
prolongent une thématique introduite par Dominique Cardon, celle de
l’exposition de soi. Les sites de réseaux sociaux (SNS) constituent des
espaces de mise en scène de soi aux possibilités démultipliées. Ce cadre
nouveau n’est cependant pas mobilisé par tous de façon identique. À
partir d’une enquête standardisée de type quantitatif et d’une vingtaine
d’entretiens semi-directifs conduits auprès d’utilisateurs de SNS, Fabien
Granjon propose une typologie des formes d’exposition de soi sur ces
sites. Il met ainsi en évidence une pluralité de façons de se mettre en
scène et de construire son identité numérique sur les sites de sociabilité.
Il y montre des usagers qui se comportent en acteurs : ils sélectionnent les
informations qu’ils vont livrer, ils élaborent des stratégies en fonction de
leurs objectifs, de leurs visées relationnelles. À ce titre, leurs- actes de dévoi
lement restent cadrés par des impératifs normatifs, non pas des principes
de pudeur universels, mais des normes situationnelles négociables au cas
par cas, qui requièrent, pour être interprétées adéquatement, une réelle
acculturation aux SNS. L’article d’Annabelle Klein est en phase directe
avec le précédent. Elle porte son analyse sur l’exposition grandissante de
l’expérience intime sur la scène publique via les dispositifs d-’auto-publi
cation et de dévoilement de soi que constituent les pages personnelles
et les blogs. Plus spécifquement, elle pose l’hypothèse que l’évolution
énonciative de ces dispositifs traduit une transformation des processus de
dévoilement identitaire chez l’individu moderne confronté aux identités
multiples, mouvantes, dynamiques et fragmentées et appelé à un travail
de construction identitaire par le biais du mouvement d’« e, xtimité »
dont l’auteure soutient qu’il est ici réactualisé. L’analyse de Céline Pireau
14Le LIen socIaL à L’épreuve d’Internet • J. Marquet & C. JanssenIntroductIon
qui referme cette première partie porte sur une population spécifque,
à savoir des personnes en situation de handicap physique ; sa- perspec
tive est cependant immédiatement généralisable dans la mesure où elle
étudie la façon dont ces personnes vont nouer des relations amoureuses
et/ou sexuelles via internet, et que la question du dévoilement de soi – et
notamment de son corps – y apparaît centrale. L’auteure montre comment
internet est porteur à la fois de contraintes et de ressources nouvelles.
Quatre textes sont réunis dans la deuxième partie ayant pour titre
Sociabilités numériques au fl de la vie. Tous interrogent le recours à internet
à des moments particuliers de vie, que Laurence Le Douarin, à la suite
5de Danilo Martuccel , alpipelle des épreuves de vie. Les épreuves de vie
sur lesquelles s’arrête Laurence Le Douarin sont l’année du baccalauréat,
l’intimité conjugale et les relations grands-parents/adolescents. À chaque
fois, elle étudie la place des NTIC dans le contexte de ces épreuves, la
façon dont les usagers les mobilisent, afn de mettre au jour les tensions
sociales inhérentes à la fabrique de l’individu contemporain. E- lle en iden
tife plus spécifquement quatre : 1) relations auvx ersaust sru eps ports
de soi, 2) contrôlve er sus autonomie, 3) besoin de communicatveiornsu s
codes de civilité, 4) économie de l’eveforsruts cumul des tâches. Anne-
Claire Orban de Xivry se focalise sur les pratiques communicationnelles
numériques des adolescents. Explorant les blogs et les sites de réseaux
sociaux, elle interroge les formes de re-présentation de soi et de sociabilité
qui y sont à l’œuvre, découvre des identités qui se construisent comme
par essai et erreur et des sociabilités mouvantes construitetsa gà coup de
et dep oke. De l’adolescence, il en est aussi question dans le texte court
de Christian Colbeaux qui rassemble ici quelques réfexions à partir de
sa clinique. Pour lui, si le risque de voir les adolescents se perdre dans
le virtuel est faible, internet change néanmoins la donne pour ce qui les
concerne en ce qu’il ofre la possibilité d’une réalité afranchie de l’espace-
temps, qu’il tend à accroître l’emprise du narcissisme et à promouvoir
l’exposition du sexuel. Le dernier texte, celui de Julie De Wilde, porte
sur les relations « amoureuses » nouées via les sites de rencontre dans
une population de jeunes adultes ; elle développe quelques pistes sur la
manière dont la théorie des scripts sexuels et relationnels pourrait être
mobilisée pour l’étude des scénarios de rencontre.
5 Martuccelli D. (2006), Forgé par l’épreuve. L’individu dans la France contemporaine,
Paris, Armand Colin.
15IntroductIon
La troisième partie intitJue leéne l igne, lien en-jeu ? est pour l’essentiel
consacrée au jeu, avec cependant aussi quelques échappées in- contour
nables tant les espaces de jeu nous ramènent rapiod feimne.n Sty lvie
Craipeau et Grégory Dhen traitent des jeux de rôle en ligne massivement
multi-joueurs (MMOG ou MMORPG). Sylvie Craipeau analyse les
pratiques et les représentations des joueurs sur ces jeux et y retrouve les
traits de notre société. Plus spécifquement, elle y découvre des individus
enjoints de produire leur identité en la donnant à voir, des individus se
socialisant ainsi, via ces espaces ludiques, aux normes de performance,
tout en acquérant des compétences cognitives tout aussi nécessaires à la
société de production. Si la perspective développée par Grégory Dhen est
moins critique, elle rejoint néanmoins celle de Sylvie Crépeau sur un point
essentiel : la communauté des dispositions mobilisées dans les espaces de
jeu et le monde hors-jeu. À partir d’observations ethnographiques menées
dans le monde dWe orld of Warcraf, til pose l’hypothèse de la centralité
du sentiment de confance dans les liens sociaux qui s’y nouent. L’étude
de la genèse de ce sentiment s’impose dès lors si l’on veut comprendre
ce qui se joue et qui dépasse le cadre formaglaismé e, dru envoyant aux
représentations des joueurs, à leurs échanges et communications… qui
sont autant de connexions à ce qui se passe au-delà du cyberespace ludique.
Suivent ensuite deux textes développant une réfexion nourrie par la
clinique. Christophe Janssen tente de comprendre les processus mis en
œuvre par les individus investissant les « mondes virtuels ». Si la plupart
des usagers arrivent à faire face aux impératifs sociaux et à profter des
potentialités, notamment récréatives, qu’ofrent ces nouveaux espaces,
Christophe Janssen pointe les risques que comporte l’investissement de
ces mondes pour des individus psychiquement fragilisés. Pour l’auteur,
les risques principaux renvoient au peu de place laissée dans ces mondes
virtuels à la réalité tangible de l’expérience, dont pourrait découler un
manque de diférenciation des réalités intérieure et extérieure. Geofroy
Willo défend la thèse d’une rupture du virtuel par rapport à l’histoire
qui l’a produit, une rupture qui remonte aP vaesc calia ne et le début de
la mécanisation des systèmes binaires, car à partir de là l’outil se serait
« arrogé le droit de surprendre l’humain ». Geofroy Willo s’attache
alors à comprendre comment le surgissement prend vie par l’humain,
comment il peut être mobilisé dans la pratique clinique.
En guise de clôture de l’ouvrage, ou plutôt de prolongement dans
la mesure où il est bien trop tôt pour clore un champ d’investigation
en pleine évolution, un texte de Serge TisLses rroénse a: ux sociaux sur
16Le LIen socIaL à L’épreuve d’Internet • J. Marquet & C. JanssenIntroductIon
internet : anciens désirs et nouveaux enjeux. Son titre résume parfaitement la
perspective qui est la sienne et qui rejoint pour l’essentiel les contributions
ici présentées, portant une tension entre continuité et innovation. Les sites
de réseaux sociaux ofrent de nouvelles potentialités de communication,
de création de lien, d’exposition de soi… avec pour conséquence que le
temps, l’espace et l’intimité y sont appréhendés de façon diférente. Serge
Tisseron souligne que les SNS se nourrissent avant tout de désirs anciens
comme se raconter pour exister, n’être jamais oublié, pouvoir se cacher à
volonté, pouvoir se montrer, maîtriser la distance relationnelle ; ils leur
confèrent cependant de nouvelles caractéristiques telles l’universalité
(potentielle) des messages et des espaces, l’immédiateté des connexions,
l’anonymat et l’interchangeabilité des interlocuteurs, la te-ntation d’inté
resser plutôt que de communiquer, la valorisation de l’oralité, l’intimité
associée à une intention plutôt qu’à des espaces, avoir plusieurs vies
simultanément, apprendre avec les pairs. Pour Serge Tisseron, les SNS
rendent possibles de nouvelles dynamiques relationnelles, mais créent
aussi de nouvelles économies de l’estime de soi.
Depuis près de cinquante ans, l’Institut d’études de la famille et de
la sexualité (IEFS) est une entité d’enseignement et un lieu de réfexion
pluridisciplinaire qui a pour objet la famille, le couple et la sexualité. À
partir de l’IEFS, est né en 2009 le Centre interdisciplinaire de recherche
sur les familles et les sexualités (CIRFASE). Le présent ouvrage est le
fruit de travaux initiés conjointement par l’IEFS et le CIRFASE lors d’un
colloque conjoint organisé en avril 2010. Ce colloque a reçu le soutien du
Fonds national de la recherche scientifque, de la Communauté française
Wallonie-Bruxelles et de la Loterie nationale de Belgique.
Nous tenons à remercier tous ceux qui, de diverses manières, ont contribué à
la réalisation de cet ouvrage, tous les auteurs pour la qualité de leur concours,
mais aussi tous les collègues et collaborateurs dont les interventions ont été
précieuses. Notre gratitude va spécialement à Josianne Alenus, Marie-Charlotte
Declève, Pascal De Sutter, Nathalie Frogneux, Patrick De Neuter, Brigitte
Pelsmaekers, Olivier Servais, Paul Servais, Cécile Wéry.
17 ouverture
Montrer/regarder – L’économie de la visibilité sur les réseaux sociaux d’internet
Dominique Cardonmontrer/regarDer
l’économie De la visibilité sur les réseaux
1sociaux D’internet
2Dominique Cardon
1. Se regarder se montrer aux autres
Le bras tendu pousse loin l’appareil. Le plus haut possible pour obtenir
l’efet de contre-plongée désiré. Regard direct vers l’objectif. S-ourire triom
phant ou, mieux, baiser pointu ou moue boudeuse, les lèvres ramassées,
tendues vers l’appareil. Le décolleté n’est pas obligatoire, mais il ajoute
une touche précieuse à l’ensemble. Il n’aura pas fallu longtemps pour
qu’une convention photographique impose une fguration commune des
3adolescents sur les réseaux sociaux. La «  Mphysoptao ce » et la duck face
4(moue de canard so) nt devenues un quasi-genre, une pratique partagée,
répétée, imitée et sans cesse rejouée sur les plates-formes relationnelles
d’interne. tVéritable signature iconique de la nouvelle culture -de l’exposi
tion de soi, la « phoMto y Space » fgure d’abord quelqu’un qui se montre.
Mais le geste ostensible du bras tenant l’appareil, signale aussi que le
montreur est son premier regardeur et que cette exhibition est d’abord
1 Ce texte reprend quelques éléments publiés Cadans rdon D. (2010), « Confner le
clair-obscur : réfexions sur la protection de la vie personnelle sur le Web 2.0 », in
F. Millerand, S. Proulx & J. Ruef (éWdesb) , social. Mutation de la communication,
Québec, PUQ, pp. 315-328.
2 Sociologue au Laboratoire des usages SENSE (Orange Labs) et chercheur associé
au Centre d’études des mouvements sociaux (CEMS/EHESS). <domi.cardon@
orange-ftgroup.com>
3 Sessions L. F. (2009), « “You looked better on MySpace”. Deception and authenticity
on Web 2.0 », First Monday, 14 (7-6). Disponible sur internet : http://frstmonday.
org/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/viewArticle/2539/2242
4 Genthialon A.-C. (24 juillet 2010), « Fais pas cette gueule, mon canard »,
Libération. Disponible sur internet : http://www.ecrans.fr/Fais-pas-cette-gueule-
mon-canard,10476.html
21ouverture
faite à soi-même, à la manière, amateur et expérimentale, d’une mise
en scène. L’image de contrôle de l’appareil photographique lui permet
d’ajuster la représentation. La photo au miroir, très fréquente elle aussi sur
les plates-formes relationnelles, souligne encore plus cette dimension. Le
miroir devient moniteur. Le montreur évalue le spectacle qu’il se donne
à lui-même avant de le présenter aux autres sur sa page personnelle.
Or, cette gymnastique du bras tendu fgure aussi une des dimensions
qui est propre aux activités expressives sur le Web : la distanciation. Si
l’exhibition de soi apparaît bien comme une fgure centrale des nouvelles
formes d’expressivité sur le Web 2.0, il serait en revanche naïf de prendre
cette forme d’exposition comme un oubli de soi, un abandon irréféchi
au regard avide du public. L’exposition de soi sur les plates-f -ormes rela
tionnelles est une construction sociale complexe. Car, à bien regarder
la fabrication de la pMhoytSopa ce, on peut dire que la singularisation
expressive trouve ici deux manières de se caractériser : elle est dans le
sourire (ou la moue ou le baiser) et dans la main qui tend l’appareil. Elle
expose en exposant son exposition. Elle manifeste de part en part une
forme de « réfexivité » qui constitue une caractéristique essentielle de
la manière dont l’espace public s’insère dans les pratiques de production
de soi avec les nouvelles technologies de communication.
Ces pratiques d’exposition de soi font de plus en plus débat. Journalistes
de presse ou de télévision, éducateurs, parents et régulateurs multiplient
les alertes sur les dangers qui menacent leurs lecteurs, leurs élèves, leurs
enfants ou leurs concitoyens lorsqu’ils exposent leur identité sur internet.
Surexposition narcissique, surveillance par l’État, les entreprises ou les
proches, falsifcation d’identité, risque de réputation, oubli du droit à
l’oubli, commerce illicite, cambriolages ou abus sexuels, etc. La liste des
maux dont on rend responsables les nouveaux réseaux sociaux ne cesse de
croître. Chaque nouveau média suscite sa « panique morale » et réanime,
dans des termes souvent identiques, la concurrence entre « anciens »
et « nouveaux » médias. Avant que, en FraFnaceb, ook ne suscite des
reportages télévisés à charge, les États-Unis avaient connu en 2007 un
débat d’une très grande intensité autour de la responsabilité supposée de
MySpace dans la recrudescence des crimes sexuels, polémique qui s’est
cristallisée autour d’un projet législatif, fnalement avorté, le DOPA
(Deleting Online Predators Act), qui cherchait à interdire la consultation
5des réseaux sociaux dans les cybercafés et les bibli. oMthaèis qu saens s
5 Sur le climat américain de « panique morale » entretenue par l’émission de télévision
To Catch a Predator qui piégeait en direct des hommes proposant des rencontres avec
22ouverture Montrer/regarder - L’éconoMIe de La vIsIbILIté sur Les réseaux socIaux d’Internet • D. Cardon
edoute a-t-on oublié qu’à la fn du XsiIèXcle, l’essor de la photographie
de presse avait suscité mille inquiétudes dès lors qu’elle renda-it soudaine
ment possible la publication du visage de tout un chacun dans le journal,
débat qui a alors motivé l’édifcation du socle normatif de la protection
6juridique de lvaie privée. Dans une conjoncture de forte incertitude sur
le devenir de ces nouvelles pratiques, les « paniques morales » associent
des phénomènes hétérogènes, donnent une publicité considérable à des
faits divers à la factualité incertaine et surtout activent, de façon naïve
et automatique, un système d’imputations qui prête aux technologies,
en tant que telles, une responsabilité directe dans l’explication causale
de faits sociaux qui ébranlent les cadres traditionnels de nos sociétés.
Ces polémiques présentent l’intérêt de mettre en évidence un ensemble
de questions relatives au statut d’internet que l’on n’a guère l’habitude
de se poser ordinairement. Le Web est-il un espace informationnel ou
conversationnel ? Des informations peuvent-elles être à la fois publiques
et privées ? Faut-il se préoccuper de la responsabilité du montreur ou
du regardeur ? Prenant prétexte de ce débat, c’est ce genre de questions
que nous explorons ici.
L’hypothèse que l’on propose à la discussion est que les malentendus qui
nourrissent ce débat sont la conséquence d’une mauvaise compréhension
des caractéristiques de l’espace public du Web et, plus fondamentalement,
de la nature même d’internet. Il est en efet surprenant que soit si peu
questionné le fait qu’internet ne constitue pas exactement un média
comme les autres médias d’information, mais qu’il est aussi – et sans
doutes urtout, pour les questions du Web 2.0 qui nous occupent ici – un
média de conversation. L’argument que l’on voudrait soutenir est qu’il est
difcile, maladroit et inopérant d’appliquer à l’internet un droit construit
pour un espace public d’information, notamment pour cette partie
très importante d’internet qui se présente comme un enchevêtrement
de cercles de discussions et non comme un espace public transparent,
des mineures avant de les confer à la police sous l’œil de la caméra, on renvoie à
l’analyse d’Alice Marwick (2008), « To catch a Predator ? Te Myspace Moral Panic »,
First Monday 13 (6). L’auteure y montre notamment l’absence de « corrélations »
entre l’usage de MySpace et les cas répertoriés d’abus sexuel.
6 C’est dans le contexte de ce débat Yseulrlo wle j ournalism que, en 1890, la notion
de « droit à la tranquillité » a été théorisée par Samuel Warren et Louis Brandeis.
CfS. olove D. J. (2007), Te future of reputation. Gossip, rumor, and privacy on the
Internet, New Haven, Yale University Press, pp. 105 et suiv.
23ouverture
7liquide et homogèn. eCette question du statut d’internet rencontre les
débats juridiques sur la protection de la vie per sqouni ncehlelrechent
à défaire l’opposition tranchée entre privé et public afn d’introduire
une zone intermédiaire dans laquelle des « informations » peuvent être
« publiées », tout en conservant un caractère « privé ». C’est cette piste
que nous poursuivrons en essayant de mettre en exergue, à partir des
pratiques et des représentations des usagers, des prises pouvant servir
d’appui à une reconstruction « par le bas » de la notion de vie privée dans
le monde des réseaux sociaux d’internet.
2. La vie privée dans les espaces en clair-obscur
Une première clarifcation importante dans les débats sur la protection
de la vie privée est de s’obliger avant toute chose à identifer le surveillant
et ses raisons de surveiller. Beaucoup de dénonciations mêle- nt indis
tinctement dans une vision orwellienne du monde digital la critique
de formes de contrôle très hétérogènes, sans interroger la diversité des
usages sociaux de la surveillance. Or, comme le suggèrent P-eter Brad
8well et Noël Gallag ,h àe lra « surveillance institutionnelle » de l’État
et des entreprises, autour de laquelle s’organise l’essentiel du débat sur
les données personnelles, se superpose aujourd’hui une « surveillance
interpersonnelle » d’un nouveau type. Avec la « démocratisation » des
instruments d’observation que les plates-formes relationnelles distribuent
à leurs utilisateurNs,e lwes Feed de Facebook étant sans conteste l’emblème
de ce nouveau panoptisme horizontalisé, l’exposition de soi comporte un
risque que l’on prend d’abord devant les proches, la famille, les collègues,
les managers, les amant(e)s ou les voisins. Les enquêtes interrogeant des
étudiants sur leur perception des risques pris à dévoiler leur identité sur
les réseaux sociaux montrent qu’à leurs yeux la menace réside d’abord
dans les fgures d’autorité qui leur sont proches, les parents, coachs ou
9professeurs, bien avant les entreprises et le gouve. rJanseomne, nutn
7 Cardon D. (2010), La démocratie internet. Promesses et limites, Paris, Seuil, coll.
République des idées.
8 Bradwell P. & Gallagher N. (2007), We no longer control what others know about
us, but we don’t yet understand the consequences, London, Demos.
9 Tufekci Z (2. 008), « Can You See Me Now ? Audience and Disclosure Regulation
in Online Social Network SitBesu l»le, tin of Science, Technology & Societ,y 28 (1),
p. 34.
24ouverture Montrer/regarder - L’éconoMIe de La vIsIbILIté sur Les réseaux socIaux d’Internet • D. Cardon
jeune garçon de seize ans interviewé par Sonia Livingstone explique à
propos de son profl sMur ySpace :
Je m’en fous que les [autres] gens regardent. Mais c’est tes parents, tu ne
veux vraiment pas que tes parents le voient, parce que je n’aime vraiment
pas que mes parents regardent dans ma chambre et mes affaires. ç a c’est
10 comme mon espace privé .
Il convient d’appeler « surveillance latérale » ce nouvel engouement à
suivre les activités d’autrui avec plus ou moins d’avidité, de c-irconspec
tion et d’intérêt ; curiosité qui, en de rares occasions, peut déclencher la
circulation au grand large d’informations que l’utilisateur ne souhaitait
11pas voir se répandr . eLa prophétie deleuzienne du passage d’une société
12disciplinaire à une société de contrôle prend ici tout ,s opuni sequns e,
décentralisée et distribuée, la surveillance devient un contrôle que
chacun ne cesse d’efectuer sur les autres et sur soi-même. Aussi, l’une
des difcultés politiques des dénonciateurs de la société de surveillance
est-elle d’avoir aujourd’hui à tenir compte du fait que le co-ntrôle poli
tique ou marchand des traces s’ancre de plus en plus profondément dans
le penchant à la curiosité des surveillés eux-mêmes. Cette ambivalence
tient notamment à la manière dont le risque s’incarne dans l’expérience
13vécue des personne.s Alors que le risque « institutionnel » re-ste invi
sible, incertain et futur, la surveillance « interpersonnelle » ne cesse de
se rendre tangible, actuelle et extrêmement concrète. Face au premier
risque, seule une avant-garde éclairée de tireurs d’alarme peut fgurer un
avenir menaçant, mais impalpable ; face au second, les utilisateurs, dans
un processus d’apprentissage par essais/erreurs, sont conduits à plier leurs
10 Livingstone S. (2008), « Taking risky opportunities in youthful content creation :
teenagers’ use of social networking sites for intimacy, privacy and self-expression »,
New Media Society, 10, p. 405.
11 Andrejevic M. (2005), « Te work of watching one another : Lateral surveillance, risk,
and governance S»u, rveillance & Society, 2 (4), pp. 479-497 ; Albrechtslund A.
(2008), « Online Social Networking as Participatory Surveil Flance irst Monday», ,
13 (3) ; Ganascia J.-G. (2009), Voir et pouvoir : qui nous surveille ?, Paris,É ditions
du Pommier.
12 Deleuze G. (2003), « Post-scriptum sur les sociétés de contProôulrep a»r, lers. 1972-
1990, Paris, Minuit, pp. 240-247.
13 Il faut interroger conjointement l’inquiétude d’être regardé et l’aspiration à être vu.
Gérard Wajcman souligne que « la société de surveillance généralisée et la société
du spectacle s’abouchent l’une l’autre. La surveillance qui favorise le sentiment de
persécution fatte en même temps le narcissisme et pousse à l’exhibitionnisme »,
[(2010), L’œil absolu, Paris, Denoël, p. 79].
25ouverture
usages aux contraintes de dispositifs dont ils éprouvent quotidiennement
les dangers et les potentialités. Si la surveillance institutionnelle est un
risque, la surveillance interpersonnelle est une opportunité.
Comment dès lors s’assurer du soutien des citoyens pour dénoncer
les risques de la surveillance institutionnelle lorsque ceux-ci, de façon
délibérée et consciente, rendent publiques des informations personnelles
et développent une insatiable curiosité pour les informations livrées par
les autres ? Pourquoi et comment les personnes peuvent-elles être à la fois
très méfantes (vis-à-vis des entreprises et de l’État) et très impudiques
(devant leurs « amis ») ? Cette ambivalence ne peut être comprise qu’en
rompant avec une conception univoque du web comme espace public
homogène, afn d’explorer la manière dont les usagers le comprennent
comme diférents « espaces à visibilité variable » enchâssés les uns dans
les autres.
2.1. La visibilité en clair-obscur
Dans nombre d’usages des plates-formes relationnelles, les utilisateurs ne
s’adressent pas à cet agrégat d’anonymes unifés en une fction abstraite
et surplombante qui fgure le public dans les architectures normatives de
14l’espace public, mais à un groupe plus ou moins circonscrit de proches
identifables. Certes, ils parlent en public. Mais à leurs yeux, ce public,
sans avoir une frontière absolument étanche, est limitée à un-e zone d’in
terconnaissance, un lieu plus ou moins clos, un territoire qui conservera
les propos dans son périmètre avant de les laisser s’évaporer. Il y a loin
de la prise de parole publique à cette sorte de « parler à la cantonade ».
Dans une typologie des diférents types de plates-formes relationnelles
qui met en correspondance les facettes identitaires que les personnes
sont prêtes à exposer avec la taille et la nature du public devant lequel
elles s’exposent, on a proposé d’appeler « clair-obscur » cette zone de
familiarité contrôlée dans laquelle les utilisateurs rendent publics des
éléments parfois très personnels de leur vie quotidienne, tout en pensant
15ne s’adresser qu’à un réseau de proc. hO ers, ces plates-formes de réseau
14 Habermas J. (1997), L’espace public : archéologie de la publicité comme dimension
constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot.
15 Cardon D. (2008), « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 »,
Réseaux, n° 152, pp. 93-137.
26ouverture Montrer/regarder - L’éconoMIe de La vIsIbILIté sur Les réseaux socIaux d’Internet • D. Cardon
social en « clair-obscuSrk »y b(log, Cyworld, Friendster, Facebook, etc.) ont
joué un rôle considérable dans la venue à l’expression sur le web de très
larges publics cherchant à se raconter en s’exposant dans des espaces à la
visibilité (partiellement et imparfaitement) préservée. Ce n’est que dans
un second temps, et en proposant une exposition identitaire diférente,
caractérisée par le partage de goûts, de passions et d’engagements, qu’un
autre type de plates-formes de réseauM soycSpialce ,( Flickr, Dailymotion,
YouTube, etc.) a installé une visibilité beaucoup plus large et encouragé les
participants à élargir leur audience ; plates-formes appelées « phares »,
par contraste avec le « clair-obscur », dans notre typologie.
Dans la zone en « clair-obscur » d’internet, la conversation emprunte
beaucoup plus aux formes dialogiques de l’échange interpersonnel entre
interlocuteurs ratifés qu’à la prise de parole publique distanciée. C’est
aussi pourquoi elle s’habille souvent de ce ton badin, informel, quotidien,
familier, implicite et puéril du bavardage entre proches. Mais alors,
Pourquoi rendre publiques de telles imbécillités ? [demande Clay Shirky].
C’est simple. Ils ne s’adressent pas à vous. On interprète mal ces posts
futiles parce que nous n’avons pas été habitués à voir des choses écrites
et publiques qui ne nous sont pas destinées. Les personnes qui postent
des messages à d’autres membres de leur petit groupe développent une
forme de communication différente de celles qui postent des messages
16pour que des centaines ou des milliers d’autres les lisent .
Cependant, à la diférence de l’échange « fermé » sur MSN, cette
conversation entre proches est, diféremment selon les plates-formes, plus
ou moins ouverte vers l’extérieur ; elle préserve la possibilité d’être vue ou
d’accrocher un public en périphérie de la scène sur laquelle elle s’expose.
Si l’on voulait trouver une correspondance dans l’espace physique à ces
conversations à la cantonade des réseaux sociaux, il faudrait imaginer
que des personnes parlent avec des amis qu’ils ne connaissent pas tous
très bien dans une grande pièce lors d’une fête, d’un repas ou d’une
réunion, mais que les fenêtres sont grandes ouvertes sur l’extérieur et
que des passants peuvent, si l’occasion s’en présente, entendre des bribes
des propos échangés. La question ici est moins de savoir pourquoi les
personnes parlent sur ce ton relâché et décontracté, que de se demander
si celui qui les écoute en passant, n’est pas un intrus inopportun.
16 Shirky C. (2008), Here Comes Everybody. Te Power of Organizing without Organizations,
New York, Te Penguin Press, p. 85.
27ouverture
2.2. La violation du clair-obscur
Les médias ont nourri le climat d’inquiétude qui s’est constitué autour
des risques du Web 2.0 d’une multiplicité de récits dans lesquels des
informations ont été sorties de leur contexte d’énonciation pour acquérir
une audience plus large. Tous font apparaître une structure commune qui
désigne clairement le lieu du problème : la rupture de l’espace de visibilité
confnée des conversations que nous appelons en « clair-obscur ». Ce qui
était ancré dans un contexte de parole spécifque devient d’un coup objet
17de l’attention de to. us
• Un étudiant, Marc Chiles, urine sur un buisson. Un policier le voit et
s’avance pour l’interpeller. Marc Chiles a fui, mais le po-licier inter
roge une autre personne qui se trouve sur les lieux, Adam Gardtner.
Celui-ci déclare qu’il ne connaît pas Marc Chiles. Mais, en rentrant
au commissariat, le policier constate qu’ils sont Faacmebiso souk.r T ous
18les deux ont une amend :e le premier de 145 dollars pour avoir uriné,
19le second de 195 dollars pour obstruction à la justice.
• Mi-novembre 2008, une employée d’une entreprise nationale suisse,
prise d’une forte migraine, décide de garder la chambre. Elle appelle
son employeur pour lui signifer sa céphalée et l’informer qu’elle est
incapable de venir travailler sur son ordinateur. Une semaine plus
tard, elle est licenciée avec pour motif le fait d’avFoiarce sbuoor kf é sur
sur son lit depuis son téléphone portable. Quelque temps avant, elle
avait accepté une « demande d’amitié » d’un inconnu sans photo et
soupçonne son employeur de l’avoir espionnée afn de la prendre en
20faute en raison de ses problèmes de santé récurr. ents
17 Dans la typologie des problèmeps rdivea cy proposée par Daniel Solove [(2008)
Understanding Privacy, Cambridge, Harvard University Press], ces cas relèvent de
la catégorie de disclosure (révélation).
18 Cohen J. S. (2006), « Cop Snares College Pals in Ownb W »,e Chicago Tribune,
August 3. Cité danG sr immelmann J. (2009), « Facebook and the Social Dynamics
of PrivacyI »,owa Law Review, 94, pp. 1137-1206. Disponible sur internet : http://
www.scribd.com/doc/9377908/Facebook-and-the-Social-Dynamics-of-Privacy.
19 Debatin B., Lovejoy J. P. (2009), « Facebook and Online Privacy : Attitudes, Behaviors,
and Unintended ConsequenceJso u»,r nal of Computer-Mediated Communication, 15,
p. 85.
20 Brochen P. (2009), « Une salariée licenciée pour avoir utilisé Facebook à domicile ».
Disponible sur internet : http://www.ecrans.fr/Une-salariee-licenciee-pour-avoir,7049.
html
28ouverture Montrer/regarder - L’éconoMIe de La vIsIbILIté sur Les réseaux socIaux d’Internet • D. Cardon
• Une dépêche de l’AFP du 21 novembre 2009 indique qu’une « Q-uébé
coise en congé de longue maladie pour dépression a vu son assureur
(Manulife) lui supprimer ses allocations parce qu’elle avait difusé sur
le site de socialisatFiaocneb ook des photos qui la montrent en train de
21s’amuser lors d’un spectacle de Chippendales et en va .cances
Ces afaires de révélation compromettantes procèdent toutes de
l’arrachement par un tiers non ratifé d’informations ancrées dans un
contexte d’interprétation présupposant une visibilité circonscrite. C’est
donc le changement de contexte qui modife le statut des informations
partagées en créant une rupture de la zone de clairi.- oe.b uscne ur (
« faille dpre ivacy »). Daniel Solove évoque une situation exemplaire de
ces procédés de détournement contextuel à propos de la publication de
photos de participants nus B duru n ing Man Camp dans une revue por-no
graphique. Cette fête annuelle d’une semaine qui se tienBt ladck ans le
Rock Desert au Nevada réunit dans un esprit libertaire plus de 40 000
personnes cultivant le refus de la consommation, la vie communautaire,
les exercices créatifs et une imagination débridée. S’y montrer nu (grimé,
caché, masqué, etc.) aux autres est un comportement parfaitement toléré
dans ce contexte. En revanche, dans le cadre d’une publication érotique,
la nudité prend d’autres signifcations et appelle une autre réception. Dans
les deux cas, il s’agit bien d’une exhibition publique. Mais « la demande
de privacy n’est pas nécessairement une demande de secret absolu »,
22insiste Daniel Solov. eLe seul fait de changer l’ancrage et le périmètre
de l’espace de visibilité crée un contexte de lecture tout autre des mêmes
photos. Les participantsB duurn ing Man Camp veulent bien être nus
devant les autres participants, mais ils n’ont pas souhaité que des photos
d’eux soient déplacées dans le cadre d’une publication à visée- pornogra
phique. La violation des zones en clair-obscur ne se résume donc pas à
un changement d’espace ou de public, mais transforme aussi le regard
que, selon le contexte, le public est amené à produire. Les dispositifs de
mise en visibilité construisent toujours une politique du regard qui leur
est propre, en ordonnant des manières légitimes et illégitimes de voir
ce qui est montré.
21 AFP (2009), « Canada : elle sourit sur Facebook, son assurance maladie suspend ses
droits ». Disponible sur internet : http://www.google.com/hostednews/afp/article/
ALeqM5iMHMzVn69jvWvfO7S_wZFMzoO0JQ
22 Solove D. J. (2007), Te future of reputation. Gossip, rumor, and privacy on the Internet ,
New Haven, Yale University Press, p. 168.
29ouverture
3. La respiration de la conversation
Pourquoi ne pas préserver la séparation entre les technologies de difusion
(broadcast) et de communication interpersonnelle, qui a si longtemps
assuré un partage stable entre ce dont il fallait protéger le secret et ce
qui était d’emblée public ? Pourquoi, si ces bavardages ne sont que des
conversations entre proches, ne pas confner les espaces en clair-obscur
derrière des barrières de protection beaucoup plus sûres, afn d’éviter
le risque permanent que des propos adressés ne deviennent publics en
prenant le large par le truchement d’un contact indélicat ? Le refus de
maintenir étanches ces deux espaces est au cœur des pratiques d’expression
de soi contemporaines. Sans doute est-il vain de souhaiter un retour en
arrière, alors que toutes les dynamiques sociales et culturelles qui se sont
afrmées sur le Web ces dernières années ont poussé la conversation à
23sortir de son l.i tPlusieurs explications de cette nouvelle perméabilité
peuvent être avancées. La première, proposée par Clay Shirky, avance
que les technologies d’internet ont ceci de « démocratique », par rapport
aux précédentes industries de production et de difusion de- l’informa
tion dans l’espace public, qu’elles permettent d’abolir la frontière entre
les professionnels et les profanes et contestent aux médias le droit de
24dire ce qui est digne d’inténerêwt s(worthy) . La technologie rend les
professionnels incapables d’imposer leur partage du public et du privé,
de l’important et du négligeable, qui leur garantissait un monopole sur
la difusion de l’information imprimée ou enregistrée ; en prenant part
à l’espace public, des amateurs qui n’ont pas les mêmes compétences et
ne se soumettent pas aux mêmes contraintes déontologiques, rendent
visibles des énoncés dont le caractère « public » est parfois très incertain
comme leurs bavardages avec leurs amis, leurs colères ou leu-rs admira
tions du jour. La seconde explication, plus sociologique, tient au fait que
le brouillage des niveaux de visibilité est au cœur même des pratiques
d’expression des utilisateurs sur les réseaux sociaux d’internet. Ce qui
était autrefois adressé à des canaux diférents, la communi-cation inter
personnelle, d’une part, et la prise de parole publique, d’autre part, est
23 Sur ce point, cf. l’argumentair Gr e immelmade nn J. (2009), op. cit. ; et Tufekci Z.
(2008), op. cit., p. 35.
24 Shirky C. (2008), op. cit., chap. 3. Sur la notion ndeew sworthiness, cfT. uchman G .
(1972), Making News. A study in the construction of reality, New York, Te Free Press ;
Shiller D. (1979), « An historical approach of objectivity and professionalism in
american news reporting »,Jour nal of Communication, 29 (4), pp. 46-57.
30ouverture Montrer/regarder - L’éconoMIe de La vIsIbILIté sur Les réseaux socIaux d’Internet • D. Cardon
désormais (partiellement) réunifé par les individus dans un processus
de fabrication identitaire qui associe le rapport à soi, aux proches et au
monde dans un même canal.
Pour le montrer, observons deux exemples de conversations autour
d’un statut produit par deux utilisateurs dif Féacreenbotsok  d; ela conve-r
sation est illustrée par une représentation approximative de la force du
lien entre l’utilisateur et ses répondants au sein de son réseau d’amis (cf.
exemples 1 et 2 ci-après).
25Notre première utilisatrice publie une phrase de, qsutia étvuotque,
au plus près, son identité personnelle (« Amandine Trousseau est une
petite pêche hâlée »), dans laquelle elle vante son récent bronzage. Si l’on
décompose les positions dans le réseau social d’Amandine Trousseau de
ceux qui ont répondu à ce statut, il apparaît que tous les intervenants
entretiennent un lien fort avec elle. Ils s’adressent à elle avec des petits
noms (« Bonjour ma belle »), évoquent une future rencontre (« J’en profte
pour renouveler l’invit à dîner, date à déterminer ? »), blaguent (« une
photo ferait sans doute taire les mauvaises langues aussi ») ou ironisent
(« tu te la racontes pas un peu là ?? »). À tous ces messages, Amandine
Trousseau répond régulièrement sur un ton familier (« Tu vas me faire
rougir comme une pivoine »), afche sa proximité (« t’ai vue hier soir
arrivant à vélo bd St Marcel. Depuis le 91… ») et renvoie des compliments
(« Oui ! J’ai surtout vu que tu étais ravissante ») ou des blagues (« Toi, tu
nous la joueras banane fambée sous peu »). Il n’est pas nécessaire d’en
faire partie pour se rendre compte que cette conversation se déroule entre
des amis proches, qui ont l’habitude de se voir et partagent un contexte
familier. On peut faire l’hypothèse que lorsque l’utilisateur produit un
énoncé qui se rapporte directement à sa personne propre, par des liens
de proximité et de familiarité étroits, les interlocuteurs au-torisés à parti
ciper à l’échange sont des liens forts. Sans jamais fermer son espace de
visibilité – elle compte 508 amisF sau creb ook –, Amandine Trousseau
produit un statut destiné à la sphère de ses ami(e)s les plus proches. De
façon tacite, un contact qui n’entretiendrait qu’un lien faible avec elle ne
se sent pas autorisé à intervenir dans cette discussion.
Notre deuxième utilisateur afche un statut qui ne parle de lui que
de façon distanciée à travers une citation référencée extraite du livre
25 Sur Facebook, la « phrase de statut » est une petite phrase écrite en haut de la page
personnelle des utilisateurs et que ceux-ci changent fréquemment pour décrire leur
activité, leur humeur, leurs commentaires ou leurs goûts.
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