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couverture
 

Beaucoup de livres ont été écrits sur la Polynésie, beaucoup d’études ont été faites sur l’exotisme océanien. Elaboration du mythe et critique de celui-ci. Cet ouvrage dépasse cette opposition en révélant que ces deux discours procèdent de la même logique culturelle. En relevant tous les poncifs qui ont structuré et structurent encore aujourd’hui le regard porté sur le Polynésien, l’auteur décrit d’abord le masque ambivalent dont on affuble l’Autre, il explique ensuite que ce masque est indépendant du sujet qu’il prétend décrire, qu’il s’applique à toute altérité, fût-elle celle de l’Africain ou du Lapon.

 

La constance de cette vision occidentale, indifférente au statut de l’observateur -missionnaire évangélisateur ou ethnologue minutieux - comme aux métamorphoses du sujet observé - mā’ohi païen du dix-huitième siècle ou chrétien fervent d’aujourd’hui - invite à une double interrogation. Qu’est-ce qui, en nous, nous empêche de voir l’Autre ? Quelles altérités objectives devons-nous apprendre à voir ?

 

Ce travail a une propension philosophique universelle importante, il n’intéresse pas seulement le cercle érudit des anthropologues ou des philosophes. En effet l’écriture de ce livre est pédagogique : elle mime, dans un itinéraire qui va de Platon à Lévi-Strauss, des premiers découvreurs aux observateurs contemporains, la stratégie silencieuse qui articule tous nos lieux communs. Par là elle rend celle-ci inopérante et restitue, enfin, les conditions d’une réflexion véritablement anthropologique comme celle d’un dialogue avec l’Autre.

 

BERNARDRIGO

 

 

LIEUX-DITS

D’UN MALENTENDU CULTUREL

 

 

ANALYSE ANTHROPOLOGIQUE ET PHILOSOPHIQUE

DU DISCOURS OCCIDENTAL

SUR LALTÉRITÉ POLYNÉSIENNE

 

 
 

Avec mes remerciements

au professeur Paul De Deckker

 

Notes liminaires :

 

- Les mots ou expressions suivis d’un astérisque font l’objet d’une explication dans un glossaire en fin d’ouvrage.

 

- Tous les mots et expressions en reo mā’ohi figurent dans un lexique polynésien en fin d’ouvrage.

 

Lettre ouverte

 

à l’auteur

 

Tu m’as demandé, Bernard, de préfacer ton ouvrage et les semaines ont passé… J’ai gratté papier sur papier, feuille après feuille sans parvenir à suivre les règles bien impersonnelles du genre ! N’étant ni philosophe ni critique, encore moins ethnologue ou sociologue, j’ai choisi de « confesser  » les émotions que la lecture de ces « lieux-dits d’un malentendu culturel  » avait suscitées en moi. Plutôt qu’une préface, je t’adresse donc cette lettre ouverte qui sera aussi un « avis au lecteur  », une invitation à faire ce voyage troublant sans se tromper sur les intentions et les motivations qui sont les tiennes…

 

Ma première impression fut qu’on se jouait cruellement de moi ! Ce catalogue sans pitié des jugements, appréciations et descriptions qu’à plaisir ou par devoir, les écrivains occasionnels ou réels ont formulés, depuis la découverte des îles du Pacifique, de façon si péremptoire, si définitive, ce catalogue est difficile à accepter. Il est irritant – et le mot est faible ! – de lire ou de relire un tel étalage de « certitudes  », rédigées par ces Occidentaux dont la culture apparaît soudain comme obligatoirement dotée de la grâce du « savoir vrai  », et du « voir juste  »… Agaçant aussi d’appartenir, malgré soi, à ce monde « civilisé  » et bavard, qui se permet de disserter ainsi sur l’Autre, l’insulaire du Pacifique. Faut-il que ce dernier ait surpris l’Occident, l’ait troublé, gêné pour que les discours, les mots coulent abondants, véritable fleuve d’une incompréhension désirée inconsciemment. Cet Autre, pour toi, comme pour moi, au fur et à mesure que les années s’ajoutent les unes aux autres, cet « étranger  » a réussi à nous lier à lui, fortement, profondément, au-delà même d’une véritable connaissance réciproque souhaitée certes mais peut-être pas réalisée… et n’est-ce pas son tour aujourd’hui, de regarder l’Autre que nous sommes avec ses yeux à lui, de regarder et d’apprécier ?

 

Cet agacement passé, cette honte effacée, j’ai emprunté l’itinéraire proposé, rassurée par la rigueur de la route rythmée d’étapes et de jalons raisonnés. J’ai cheminé dans ce discours, curieuse de me découvrir, soulagée de pouvoir enfin contester – à travers tes mots et ta pensée – ces appréciations, ces jugements occidentaux, qui ont encore force de lois, de vérité, et qui auront du mal à tomber tant ils sont reconnus « monumentalement scientifiques  » !

 

J’ai suivi ce parcours, philosophique sûrement, littéraire malgré toi, cathartique à coup sûr. J’ai craint par moments que l’Autre soit toujours l’Autre et moi toujours moi et que ce face à face reste un face à face de solitude à solitude ; puis j’ai compris, à travers ton travail, que ce « malentendu culturel  » étudié si clairement ne relevait peut-être pas de la malédiction, ni de la fatalité, que le temps arrivait enfin où il suffirait de reconnaître l’Autre à sa seule présence, pour se reconnaître soi-même et commencer alors à engager échange et dialogue.

 

J’ai relu encore une fois cet itinéraire… et ce « malentendu culturel  » – qui aurait prononcé ces mots il y a encore quelques années ? – m’est apparu fragilisé par cette étude objective, par ce regard nouveau posé sur nos mots d’Occidentaux, notre langage, notre atavisme judéo-chrétien. Notre société moins conformiste laissera-t-elle enfin notre imaginaire s’envoler ?

 

J’ai donc repris espoir et crois désormais que le dialogue est possible… mais peut-être aurais-je besoin, pour y parvenir plus facilement, d’une suite à ce travail !

 

Michèle de Chazeaux

 

« Qui, à présent, à Tahiti et ailleurs,

dénonçant l’itinéraire souvent

tragique ou absurde de l’histoire,

en connaît ce qui aurait été le bon texte,

le texte juste ?  »

 

J.-F. Baré1


1  Le Malentendu Pacifique, Paris, Hachette, “Histoire des Gens”, 1985.

 

Introduction

 

Nous pouvons nous haïr — l’histoire l’atteste peut-être —, nous pouvons nous aimer — l’histoire l’atteste sûrement —, mais nous ne pouvons pas nous comprendre. Cette incompréhension réciproque explique peut-être ce que nos relations ont pu avoir de passionnel — au niveau individuel — ou d’opportuniste — au niveau politique.

N’y a-t-il pas un paradoxe à commencer par un aveu d’impuissance ? Peut-être pas. Il s’agit précisément de comprendre les raisons de cette incompréhension.

Or, plus on lit sur la Polynésie et plus une impression ambiguë se dégage. À la fois le sentiment que tout a été dit et celui que rien n’a été vraiment dit.

La contradiction a, par nature, quelque chose de frustrant et de stimulant : il s’agit de comprendre. La raison en est finalement assez simple : des observations des premiers découvreurs aux doctes analyses de nos contemporains, c’est souvent les mêmes choses qui se disent. Une bibliographie considérable existe1. Des auteurs d’horizons différents, aux méthodes et aux perspectives diverses, se sont penchés sur l’altérité polynésienne. Pourtant, il faut en convenir, ce qui abonde, c’est moins la nouveauté que la répétition. Chaque observateur, sans doute, a-t-il son approche particulière et apporte-t-il une nuance pertinente mais, au final, peu de grandes révélations. Tout se passe comme si Wallis, Cook, Morrison, Ellis, Orsmond et Moerenhout avaient dit l’essentiel. Une telle remarque ne se veut pas polémique. Après tout, il est légitime que les premiers arrivés aient formulé l’essentiel puisqu’eux seuls disposaient, pour ainsi dire devant leurs yeux, de leur objet d’étude : la culture polynésienne. Ils n’avaient pas à la reconstituer. Reste qu’ils l’ont autant interprétée qu’observée. Faut-il alors en conclure que tout a été dit, qu’il n’y a plus rien de vraiment important à dire ? Assurément pas. La pauvreté est dans l’objet ou dans celui qui regarde. Ce n’est pas l’objet qui se répète mais les observateurs incapables de tenir un autre discours, de porter un autre regard.

On ne peut pas prétendre connaître un pays nouveau sans quitter une caravane où l’on a reconstitué son intérieur douillet ; on ne peut pas parler de l’Autre sans avoir au préalable fait, à fin de liquidation, l’inventaire de nos lieux communs et de nos certitudes.

Notre propos est double. Il s’agit d’abord de relever les principaux leitmotive du discours occidental sur la Polynésie. Ce recensement n’a pas la prétention d’être exhaustif mais simplement de montrer la réalité de ce discours, identique à lui-même pour l’essentiel, depuis plus de deux siècles. L’existence de celui-ci établi, il conviendra ensuite d’en rendre compte. L’analyse portera, on s’en doute, non pas sur l’objet mais sur le sujet du discours. C’est en effet toujours dans le sujet, jamais dans l’objet, qu’il y a obstacle épistémologique. On sait bien que les observateurs de l’altérité ne voient et ne peuvent voir que ce qu’ils veulent voir, ils décrivent moins ce qu’ils voient qu’ils ne voient ce qu’ils décrivent.

La civilisation polynésienne, précisément par son altérité radicale avec la nôtre, est l’objet privilégié de toutes les fascinations, de toutes les dérives intellectuelles — de la nostalgie proarchaïque antioccidentale au paternalisme à peine déguisé d’un évolutionnisme bon teint. On aurait tort d’imaginer que ces dérives appartiennent au passé : elles sont présentes aussi bien dans les mentalités contemporaines que dans certains travaux récents.

Ce n’est qu’à partir du recensement de nos a priori, de leur description, que l’on pourra dégager les écrans culturels, voire s’en dégager. Il n’est pas exclu que l’ensemble de nos préjugés repose sur un a priori fondamental, origine d’un malentendu non moins fondamental dont toutes nos incompréhensions ne sont que des épiphénomènes.

Il importe d’abord de savoir comment je vois pour comprendre que l’Autre n’est pas forcément là où je regarde et qu’il ne regarde pas forcément dans la même direction.

On ne peut faire l’économie de cette réflexion, de ce repérage critique de nos a priori, si l’on veut, sinon comprendre, au moins poser des questions pertinentes sur l’Autre.

En définitive, il s’agit moins de dire comment l’Autre voit les choses — comment le pourrait-on ? —, mais comment il ne les voit pas, comment il ne les pense pas, et d’en déduire toutes les conséquences.

 
***
 

Pour s’interroger sur l’Autre, encore faudrait-il rendre pensable l’identité de l’Autre, c’est-à-dire envisager l’altérité.

Sait-on vraiment quelque chose à ce sujet ? Les certitudes émanent de l’opinion, les convictions de la croyance, elles ont peu à faire avec le savoir. Une réflexion épistémologique, une analyse critique de nos propres discours s’imposent. Plutôt que de continuer à parler de l’Autre, il faut commencer à comprendre comment nous avons parlé de lui.

Dans un mouvement de réflexion dont elle a tout à gagner, il nous a semblé qu’une démarche anthropologique, comme préalable à sa progression, devait d’abord s’interroger sur ses propres discours, sur ses propres parcours.

C’est la raison pour laquelle nous avons voulu mettre à la question les textes eux-mêmes, non pas en les recouvrant sous un autre texte critique, mais en les laissant parler. Le discours occidental, dans sa permanence et son épaisseur, est tout entier en eux : il suffit de le pointer du doigt, d’en souligner les itinéraires. Un peu comme La lettre volée dans la nouvelle d’Edgar Poe, il se dérobait d’autant mieux à la quête critique qu’il n’était pas caché : son évidence fut le gage même de sa discrétion. Le montrer là où il est, c’est-à-dire révéler qu’il est, épuise sans doute l’essentiel de l’effort critique.

La satisfaction d’avoir trouvé la lettre ne doit toutefois pas nous détourner d’ouvrir l’enveloppe et d’en lire le contenu. Finalement, tout le monde a bien vu cette lettre, et s’en est désintéressé parce que le message semblait connu d’avance. La critique avait précédé la lecture. Le vaisseau de Wallis s’ancrait en 1767 dans la baie de Matavai alors que le mythe du bon sauvage avait déjà fait long feu...

Or, précisément, le discours occidental a dit et continue de dire autre chose : le bon sauvage n’est qu’un personnage anecdotique et secondaire de l’histoire anthropologique. Aussi, avons-nous pris le parti d’accorder le plus de place possible à ces voix diverses qui participent toutes à l’écriture de notre roman culturel. Notre rôle s’est borné à dénouer les intrigues de la narration, à montrer les enjeux de l’imaginaire, à écrire la morale implicite de la fable.


1  P. O’Reilly, P. et E. Reitman ont recensé près de 15 000 titres dans leur Bibliographie de Tahiti et de la Polynésie française, Paris, Publication de la Société des Océanistes, no 14, 1967.

 

Prologue

 

I motu mai i whea te rimu o te moana1 ?

 

Depuis les « îles flottantes » de Wallis, Bougainville et Cook jusqu’à la pirogue Hokule’a, bien des périples ont eu lieu, bien des dérives ont été tracées, chacune de ces expéditions suivant une voie qui lui était propre. Un satellite guide automatiquement désormais les navires, tandis que le pilote mā’ohi réapprend à lire dans le ciel.

Ces tentatives récentes et répétées de retrouver dans la nuit l’’avei’a, le chemin d’étoiles des ancêtres, montre assez que la pirogue polynésienne trace sur l’océan les signes d’une histoire qu’elle veut écrire comme si celle-ci avait pu s’écrire sans elle... L’océan a ses sirènes, ses abysses et ses colères, il porte sur son dos ces frêles va’a qui obstinément creusent le sillage d’un sens incertain. Logos* flottant, perdu ou éperdu, sur un muthos* où s’immergent tous les points de l’horizon, devant et derrière, mua e muri.

Tout voyage se fait dans le temps comme dans l’espace, il n’est pas de retour possible. « Le voyageur revient à son point de départ mais il a vieilli entre temps ! [...] Ulysse est maintenant un autre Ulysse, qui retrouve une autre Pénélope... Et Ithaque aussi est une autre île, à la même place, mais non pas à la même date : c’est une patrie d’un autre temps2. » C’est assez dire que tout itinéraire est initiation. Un océan a été traversé, définitivement. Une terre nouvelle qui émerge au lointain, c’est aussi la naissance de nouveaux hommes. À commencer par les navigateurs que le voyage et la perspective de quelque terra incognita auraient dû transformer. L’initiation est métamorphose. En changeant de lieu, le logos doit découvrir une nouvelle topographie. Débarquer, c’est investir un nouvel espace mental, inventer de nouveaux mots. Du moins cela devrait être ainsi. L’histoire pourtant raconte une autre histoire. Dans sa course héroïque à travers le Pacifique, le pilote mā’ohi laisse dans son sillage un chapelet d’îles où s’égrène toujours le même nom : Savaii3, Hava’i4, Hawaii5, Havaiki6... quête nostalgique, inlassable, de l’Havaiki nui, terre promise mythique. Plus tard, d’autres chercheront mutatis mutandis, la Terra Australis Nondum Cognito, l’El Dorado ou une Nouvelle Cythère.

La métamorphose n’est jamais complète. Il y a rencontres, conflits, échanges, découvertes : rien ne sera plus jamais pareil pour les arrivants ni pour les indigènes visités, mais rien n’a vraiment changé non plus. L’exploit n’est que technique. Le navire du logos n’a pas triomphé de l’océan mythique. Des guerres tribales déchirent Tahiti, un nouveau dieu et ses adeptes veulent capter le mana, centraliser le pouvoir mais on décrit l’île de l’amour où règnent des rois ou des reines exotiques, avec leur cour et leur peuple-enfant. Le fer remplace la pierre taillée mais ce sont toujours des ligatures sacrées qui donnent à l’outil son mana : l’herminette européenne sera dédaignée au profit de la hache dont on peut détacher la cognée métallique afin de la lier, selon le rituel, à son manche pour la transformer en... herminette mā’ohi7. Pour le dire clairement, le vaisseau européen et la va’a polynésienne prennent bien un peu l’eau mais ils ne baignent pas, nonobstant toute promiscuité spatio-temporelle, dans le même océan. Ils transportent chacun un monde avec son cosmos, ses dieux et ses hommes.

Précisément, considérons un peu les premiers voyageurs européens : est-on bien sûr qu’une houle rousseauiste les ait portés jusqu’aux rives tahitiennes ? Ni Diderot ni Bricaire de la Dixmérie ne sont jamais allés en Polynésie. Commerson partage trop avec Rousseau la passion des herbiers pour être autre chose qu’un naturaliste nostalgique et taxinomique, incapable de voir ce qui ne possède pas au préalable une étiquette.

Des baleinières, ce sont moins les disciples de Rousseau que des personnages de Voltaire qui ont débarqué. Les grands témoins ne doivent guère à l’auteur du Contrat social, pas même Bougainville qui a finalement vu si peu et dont le Journal contient bien des réserves à l’égard de Rousseau. Wallis, Cook, Bligh, Morrison, Ellis, Davies, Nott, Orsmond, Moerenhout... aucun de ceux-ci n’adhèrent de près ou de loin à la thèse d’un homme naturel, ni bon, ni méchant, solitaire, libre et heureux. Il leur aurait fallu au préalable se crever les yeux... et renoncer à leurs convictions. En fait, les « îles flottantes » sont surtout occupées par une population de Pangloss et de Candide. Il y a ceux qui expliquent tout et ne comprennent rien : le sens prolifère et leur masque la vue, et ceux qui voient tout et n’expliquent rien : le sens fait défaut et rend impossible le discours... Nous sommes tous un peu cet être bifide, mi-Pangloss, mi-Candide, mi-logorrhée, mi-chandelle, mi-fantasme, mi-étonnement...

Quid des piroguiers ? Cette histoire reste à écrire par une plume mā’ohi.

Cet itinéraire textuel n’est toutefois pas réservé à un lecteur popa’ā8 : il propose sans complaisance aucune un voyage sur cet océan de mots, occidentaux il est vrai, mais qui prétendait border et circonscrire le monde polynésien. Encore une fois, tout voyage doit être initiation, c’est-à-dire aussi épreuves, douleurs. Le lecteur ne doit pas en sortir indemne : bien des pièges lui sont tendus. Parler c’est courir un risque, le risque de trahir ce qui en nous se dit contre nous. Le parti a été pris de remonter le cours des dérives langagières, d’indiquer les errances de la raison ou les voies périlleuses de l’anthropologie. Dans ce flot de jugements, est-on bien sûr de ne pas y reconnaître parfois le sien ? D’avoir à y renoncer, c’est le début de la métamorphose.

Boussole déréglée, sextant faussé, pirogue démâtée... il est temps pour tout le monde d’apprendre à lire dans les étoiles : elles indiquent toutes les routes, les anciennes et les nouvelles, les possibles et les improbables, tant il est vrai que « rien ne donne plus de sens que de changer de sens »9.


1  Formule māori s’appliquant à des inconnus : « De quelle île viennent ces algues ?  »

2  Jankelevitch, V., L’Irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion, 1983, pp. 300-301.

3  Aux Samoa.

4  Ancien nom de Raiatea.

5  Qui a donné son nom à l’archipel.

6  Aux Marquises, en Nouvelle-Zélande et aux Tuamotu (Fakarava).

7  Cf. Baré, J.-F., Le Malentendu Pacifique, Paris, Hachette, 1985, p. 179.

8  Nous utilisons le terme popa’ā, consacré par l’usage, même s’il serait linguistiquement plus juste d’employer papa’ā : étymologiquement : “brûlé”. L’épithète homérique semble si évidente qu’elle permet l’ellipse d’une périphrase : l’homme à la peau brûlée est l’étranger blanc.

9  Serres, M., Le Tiers-instruit, Paris, Gallimard, Collection Folio, 1982, p.23.

 

État des lieux communs

 

1

 

Itinéraires proposés

 

Rappelons qu’il ne s’agit pas de recenser les traits objectifs les plus caractéristiques, spectaculaires, qui ont pu frapper les découvreurs : tatouages, danses, sacrifices, costumes, mais ce qui, à travers les siècles, demeure objet de spéculations que l’objet de celles-ci soit fondé ou non.

La dimension subjective étant première, nous n’écarterons pas plus les rêveries exotiques et littéraires d’un Pierre Loti de passage que les jugements martiaux du lieutenant de vaisseau de Bovis en mission, ou les savantes analyses contemporaines. Il est même dans la nature de notre projet d’en appeler à des auteurs variés ; en effet, si ceux-ci, indépendamment de leur époque, indépendamment de leur compétence objective, indépendamment de leur statut : pasteur, gouverneur, marin, homme de lettres, philosophe, ethnologue, artiste, enseignant, militaire..., indépendamment de leur nationalité : anglais, français, espagnol, américain..., disent la même chose... c’est que quelque chose se dit à travers eux et à travers nous.

Nous laisserons à Cook le soin d’inaugurer cette lecture à deux niveaux, puisqu’il s’agit de relever, derrière des discours particuliers, la permanence d’un discours général. Un extrait de la relation de son premier voyage de 1769 va nous guider dans cet itinéraire de la perception occidentale de l’Autre polynésien : les grandes directions de nos convictions avec leur carrefour de lieux communs y sont déjà en grande partie tracées. Nous les indiquerons dans le texte entre crochets.

« Il n’est pas étrange que le chagrin de ces peuples sans art [absence d’art = absence de profondeur] soit passager, et qu’ils expriment sur-le-champ et d’une manière forte les mouvements dont leur âme est agitée [forte émotivité non dominée]. Ils n’ont jamais appris à déguiser ou à cacher ce qu’ils sentent [naïveté, candeur], et comme ils n’ont point de ces pensées habituelles qui sans cesse rappellent le passé et anticipent l’avenir [le polynésien ne vit qu’au présent], ils sont affectés par toutes les variations du moment, ils en prennent le caractère, et changent de dispositions toutes les fois que les circonstances changent [versatilité = caprice = opportunisme] ; ils ne suivent point de projet d’un jour à l’autre [vie au présent = imprévoyance = paresse], et ne connaissent pas ces sujets continuels d’inquiétude et d’anxiété dont la pensée est la première qui s’empare de l’esprit quand on s’éveille, et la dernière qui le quitte au moment où l’on s’endort [insouciance]. Cependant si, tout considéré, l’on admet qu’ils sont plus heureux que nous [esprit borné au présent = insouciance = bonheur de l’irresponsable], il faut dire que l’enfant est plus heureux que l’homme [Polynésien = enfant, Occidental = adulte], et que nous avons perdu du côté de la félicité, en perfectionnant notre nature, en augmentant nos connaissances et en étendant nos vues1 [supériorité et nostalgie de l’enfance perdue].  »

Quatre affirmations majeures sont présentes dans ce texte : elles ne quitteront plus le discours occidental. Elles sont les invariants presque toujours explicites à partir desquels se déduiront logiquement toutes les caractéristiques secondaires de l’Autre :

1 - le Polynésien vit dans le présent ;

2 - le Polynésien est un grand enfant ;

3 - le Polynésien est versatile ;

4 - le Polynésien est un être superficiel.

Ces quatre affirmations sont étroitement liées entre elles puisqu’il suffit d’admettre la première pour en déduire quasi logiquement les trois autres. On pourrait également regrouper deux à deux ces propositions : c’est parce que le Polynésien ne vit que dans le présent qu’il est un enfant (et réciproquement) ; c’est parce que le Polynésien éprouve de fortes émotions, par nature brèves et changeantes, qu’il est versatile et superficiel. Ces quatre propositions ne sont en fait que l’expression d’une conviction — cause première ou conséquence finale ? — tacite : le Polynésien est un être sans profondeur, ni profondeur dans le temps : il n’a pas le sens de l’histoire, ni profondeur dans les sentiments : incorrigible légèreté de l’être, ni profondeur dans la pensée : intelligence pragmatique et concrète tournée vers l’immédiateté des choses...

Nous reviendrons — et ce sera là l’objet d’un travail ultérieur — sur l’intérêt épistémique du rapport au temps, de l’usage des émotions, de la généalogie même de la notion de profondeur. Il nous suffira ici de noter d’abord que toutes ces analyses se font plus ou moins explicitement sur un plan axiologique, que l’être polynésien s’y pare de toutes les ambivalences propres aux objets de fascination, que par là il offre, dans l’histoire de la pensée occidentale, cette présence-absence d’un être toujours décrit et jamais là : cœur d’une perspective creuse où l’Occidental recherche un double inversé de lui-même, double fantasmatique qui ne peut rien lui apprendre ni de lui ni de l’Autre.