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Lili et l'oreille blessée

De
175 pages
Lili découvre un matin qu'elle a un bruit persistant, dérangeant, insupportable dans son oreille gauche… stupeur, révolte, combat, lucidité et apaisement. Ce récit, plein de vivacité et d'humour, aborde le sujet du handicap méconnu dont souffrent en silence des centaines de milliers de personnes en France : la présence d'acouphènes. Ce livre-témoignage vise à sortir de leur solitude les acouphéniques et à éclairer leur entourage.
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Lili et l'oreille blessée
Le récit d'une acouphénique

Charly RUDIGOZ

Lili et l'oreille blessée
Le récit d'une acouphénique

Tout est vrai sans que rien soit exact G. Simenon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6322-7 EAN : 9782747563222

A mon père qui ID'a appris à regarder les situations en face

Prologue
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-

Ce sont des acouphènes, Lili, tout le monde en a avec l'âge. Des zakousquoi ? Pas ZA... : A, comme Arc-en-ciel. Ou hallucinations... Mais non, grosse bête, ou si, après tout... C'est si mystérieux, cette calamité. . .

Aussi mystérieux que ce mot inconnu? Et que tu n'oublieras pas de sitôt, crois-moi.
[soupir] Pourquoi cela? Acouphènes d'un jour, acouphènes toujours... Ce n'est pas sérieux? Oh! que si! qui a des acouphènes entend peIne.. .

.. . -

sa

Mais je n'en veux pas de cette saleté!... Ma pauvre Lili, tu n'as guère le choix... C'est épouvantable! . ..
Calme-toi. Et commencer. . . si tu me racontais tout pour

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Première partie

L'Ouverture

des hostilités

Chapitre I

« Dling, dling, dling ». .. Et merde! je venais de lâcher mes clefs de voiture dans le conteneur à verre en même temps qu'un lot de bouteilles et de pots de yaourts... La journée commençait bien! Un de mes fantasmes récurrents surgissait: sur le parking du supermarché, le conteneur avalait mes clefs, puis ma main, mon bras, m'aspirait à l'intérieur et me compactait en une masse sanguinolente. Fin horrible, fin sans gloire, rançon de la société de consommation... Hébétée, je fixais les grosses lèvres de caoutchouc comme si elles allaient régurgiter, par dégoût ou par faveur, l'objet incongru. - S'il te plaît, rends les moi, j'en ai besoin! Mais quelle idiote, je fais, quelle idiote.. . Je geignais, indécise: trop loin pour rentrer à pied, pas mon portable sur moi. ..
-

Il Y a un problème, ma petite dame? Vous parlez Z'avez l'air bien, pourtant... ni dans les vaps, ni

toute seule, devant cette boîte à déchets? Un vieux monsieur me dévisageait, soupçonneux:
-

SDF.. . Je lui fis l'aveu de ma bévue... - J'ai mon zinzin avec moi. Suis moderne. Z'avez quelqu'un au moins à appeler? - Oui, oui. J'avais Paul. J'avais toujours Paul dans les situations difficiles. .. Mon mari ironisa:

Il

-

Bricolette et ses exploits! de grand matin! Ne bouge pas, j'arrive. Tu es où, au juste? Mon bon samaritain donna l'information:

-

A l'angle de la rue Jules Ferry et de l'allée des

Hortensias. Pouvez pas vous tromper, on vous z' attend. .. Les choses s'arrangeaient, mais je bouillais de ma maladresse et de la présence guillerette d'un interlocuteur qui déballait sa vie, la mort de sa femme, son chien, sa fille mariée à Nantes, ses petites courses à Intermarché (parce que Champion, n'est-ce pas...) Paul mit plus d'une heure à me rejoindre (les boulevards bouchés, des travaux partout... la voiture en ville, c'est infernal... surtout pour ce que tu en fais !) Et, en me tendant le trousseau de secours:
-

Tu savais où il était seulement?

Evidemment non, mais je choisis d'ignorer l'attaque. Lili, ce n'est pas le moment de la ramener: profil bas, respire un bon coup, reste zen. - Merci monsieur, au revoir monsieur... Tu viens, Paul? Et on fait comment pour les récupérer? Paul trancha:
-

On ne les récupère pas! ou tu attends patiemment

l'enlèvement du conteneur pour farfouiller dans le contenu... sans moi! Contrariée, je restai silencieuse jusqu'au repas, malmenant ma vaisselle et réglant la radio, juste un peu trop fort. Paul réagit sèchement:
-

Passe tes nerfs de manière plus discrète! Tiens,

voilà ton courrier. Tu as une lettre de ton éditeur... depuis le temps que tu l'attends! Les PRF (Presses romanesques françaises) se manifestaient enfin! J'avais publié l'année précédente un roman, Le Premier homme, avec quelque succès: un ton

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neuf, une initiation amoureuse évoquée avec humour, une bouffée d'air dans la production littéraire, etc. . .. J'escomptais beaucoup d'Une Seconde chance, récit plus abouti à mes yeux, mais recalé par le comité de lecture (du déjà vu, une langue trop classique, une intrigue trop sage, trop molle...) Trop molle! j'étais assommée! J'avais cru à cette Seconde chance écrite avec mes tripes et on la récusait sans ménagement - pourquoi diable, aussi, avoir choisi ce titre! J'étais nulle, nulle, nulle, renvoyée à mon néant, à ma médiocrité, à ma balourdise. Paul s'inquiéta: - Tu es blême. Assieds-toi. Je vais te servir un verre de Quintonine. Un éditeur de perdu, dix de retrouvés. Tu as la vie devant toi! - La vie! J'ai 54 ans et je viens d'être grand-mère! - Justement... samedi, ce sont les vacances d'hiver. Si tu allais revoir le jeune Martin? Ta belle-fille apprécierait peut-être ton aide en sortant de la maternité. - Hum! Elle aura plutôt sollicité sa mère... - Pas forcément, indépendante comme elle l'est... Elle te pense sans doute plus facile à neutraliser, à tenir à distance... Une belle-mère moderne garde sa langue, reste à sa place, n'ose pas trop donner un avis, juste un coup de main... Essaie... Je parie qu'elle va accueillir ta proposition avec reconnaissance. Et tu seras si heureuse de t'occuper du bébé que tu ne penseras plus à tes ambitions déçues. . . Comme si tu avais besoin encore de prouver quoi que ce soit! Tu n'es pas bien comme cela, avec nous? . . Si, bien sûr! Là n'était pas la question. Comment leur faire comprendre qu'écrire n'enlevait rien à l'attention que je leur portais? Comment leur faire admettre que mes enfants de papier avaient aussi leur importance? Sans

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m'empêcher d'aimer les bébés de ma chair. .. Martin! J'avais contemplé, les larmes aux yeux, à la maternité ce nouveau-né minuscule dans les bras de son père... un père tout gonflé de fierté, m'expliquant les joies d'une naissance comme si je ne les avais jamais connues. Et moi, la grand-mère, j'étais restée paralysée par l'émotion, intimidée par le regard anxieux de ma bellefille (Lili, attention, ce bébé c'est le mien... n'y touchez pas, pas aujourd'hui...) Nous avions écourté cette première visite, la fatigue de la maman, la route à faire, une météo préoccupante, etc De Martin, je n'avais vu qu'un pyjama blanc, un duvet blond et des poings serrés... une boule de sommeil au visage imprécis. Je m'étais extasiée par instinct plus que par conviction, submergée par mes propres souvenirs. La perspective de passer quelques jours auprès de lui, de le découvrir pour de bon était si agréable que je m'en berçai tout l'aprèsmidi. J'aime les tout petits dans leur faiblesse, leur innocence, leur abandon, si vulnérables, si confiants... Martin, nous allons faire connaissance, je vais venir te nourrir, te changer, te bercer contre moi, te raconter ton papa, tes tantes, tes cousins, tes cousines... et ton grandpère Paul aussi... Je me lèverai pour le biberon de la nuit; nous aurons de longs tête-à-tête... Ta maman pourra se reposer... Ton papa sera content, il se plaint toujours de ne pas me voir assez... Je finirai les chaussons que j'ai commencés. Je souriais aux anges, mon amertume envolée. Je babillais donc, heureuse, le soir au téléphone quand Alain, mon fils, doucha net mon entrain:
-

Je ne crois pas que cela soit une bonne idée,
maman. Pas maintenant. Isabelle et moi ne voulons personne à la maison en ce moment: juste Martin et nous... Vous ne voulez pas que je vienne? Je suis

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-

-

indésirable? Mais non: ni toi, ni mes beaux-parents. Mais nous pensons que, les premiers temps, l'entourage de Martin doit être aussi réduit que possible... pour qu'il trouve son rythme, son équilibre... C'est absurde! On n'est jamais trop nombreux pour aimer un nouveau-né, créer autour de lui un cocon de douceur. ..

-

Ce n'est pas notre façon de voir. Nous voulons

établir avec Martin une relation privilégiée, qu'il ait des repères affectifs forts, limités, qu'il ne soit pas affolé par trop de voix, de visages. .. - Qu'est-ce que c'est que cette théorie à la noix? Isabelle a lu cela dans un manuel de puériculture? Je criais dans le téléphone, le feu aux joues...
-

Maman, excuse-nous, mais c'est comme cela et

n'en fais pas un drame. Tu pourras venir plus tard... Nous t'accueillerons alors avec plaisir. .. Pour l'instant, abstiens-toi. .. Tu brouillerais tout avec ton affection débordante. Je brouillerais!! Je suffoquais. Je sentis mon cœur se serrer, se rétrécir, s'arrêter, oui s'arrêter, puis repartir, battre la chamade. Les larmes affluèrent. La voix coupée, je raccrochai brutalement le téléphone et m'effondrai: - Paul, ils ne veulent pas de moi. Ils ne veulent pas de mal.. . Fort contrit - après tout, ce projet était le sien -, Paul en appela à ma raison, à ma patience, me consola comme il le put, ou plutôt ne me consola pas... - Viens te coucher. Ce n'est que partie remise... Tu réagis trop violemment. Après tout, ce petit est leur fils avant d'être ton petit-fils et ils savent sans doute ce qu'ils font... Paul cherchait toujours à comprendre les autres, pondération qui m'exaspérait... Je sanglotai de longues

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heures dans le lit, collée contre son dos. Cette nuit-là, je fis un rêve que je m'empressai, comme toujours de lui raconter: - Figure-toi que je pars à Paris avec une grosse valise et, attaché à la valise, un frigo!
-

Un frigo?

Oui et j'ai même les pires difficultés à monter dans le train. - Cela m'étonne! Bon, Lili, laisse ton frigo sur le quai et prends ton train. Dors! Tes délires, tu me les raconteras demain. Retourne-toi et laisse-moi dormir.. . Ce que je fis tant bien que mal, terrassée par le chagrin. Au matin, quand j'émergeai du sommeil, le frigo était toujours là. .. dans mon oreille gauche.

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Chapitre II

Un moteur dans la tête, un bourdonnement persistant, s'emballant dans les aigus. Je me réveillais oppressée, perplexe: c'était quoi ce bazar, ces résonances bizarres qui me transformaient en tambourin? Mon oreille gauche claquait, se liquéfiait, déglutissait comme pour s'en libérer. Ma voix était élastique, métallique. Je parlais et entendais mou... du caramel. Mon crâne, lui, vibrait, douloureux, une douleur jamais ressentie avec du poids et des grincements. Si c'était une migraine, elle était carabinée et d'une catégorie inconnue! Et si c'était une otite? J'en avais oublié tous les symptômes depuis l'enfance... un bouchon de cérumen? Impossible, j'étais une maniaque du coton-tige! Je plongeai en plein tumulte: comment assurer, l'après-midi même, ma conférence sur Courbet au Musée des Beaux-Arts si chaque mouvement me martelait tempes et tympans... Paul tenta de dédramatiser la situation: Ma pauvre fille, ce n'est pas un train que tu as pris cette nuit, mais un avion, et mal pressurisé encore! C'est banal, cela va passer. Inspire un grand coup, bouche-toi le nez, penche-toi et souffle fort par les oreilles. .. là, comme moi. J'effectuai docilement la manœuvre sans conviction - qu'est-ce que c'était que cette histoire de pression... je n'avais pas quitté mon lit que je sache... - et sans résultat. Le bourdonnement ne s'évanouissait pas. Au contraire. .. Plus je bougeais la tête, plus il s'amplifiait,

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