LIMITES ET EXCLUSIONS / DOSSIER : L'UVRE DE JOSEF KOHLER

Publié par

Au sommaire: le bornage territorial et ses garanties dans l'Egypte pharaonique - " Stavrodiavassia " : une institution coutumière byzantine durable - Le bornage: pratique, conflits et réglementation dans le Midi de la France du XIIè au XIVè siècle - Le faisceau et les grelots, figures du banni et du fou dans l'imaginaire médiéval -Redécouvrir Gustave de Beaumont : l'actualité des ses réflexions sur l'esclavage aux Etats-Unis - " Chrono-logiques " des abolitions anglaises de la traite puis de l'esclavage dans la Caraïbe - L'anthropologie, le droit et les génocides. Dossier spécial : l'œuvre de Josef Kohler .
Publié le : lundi 1 janvier 0001
Lecture(s) : 116
EAN13 : 9782296214224
Nombre de pages : 238
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

et

ROIT ULTURES
et d'histoire

Revue semestrielle d'anthropologie

Publiée par le Centre Droit et Cultures de l'Université Paris X - Nanterre et par l'Association Droit et Cultures

Avec le concours

du Centre National de la Recherche Scientifique, de l'Université Paris X - Nanterre et du Centre National du Livre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Ine 55 rue Saint Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargiya u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

REVUE DROIT ET CULTURES
Conseil Scientifique
Denys de BECHILLON (Pau) - Manga
-

BEKOMBO

(C.N.R.S.) - Yadh

BEN ACHOUR

(Tunis

II) - Bernard BOTIVEAU (C.N.R.S.)
(I.H.EJ.) - Robert

Emmanuel

DECAUX (Paris II) - Antoine GARAPON
(Institut de l'Etat et du Droit, Moscou) -

JACOB (C.N.R.S.) - Anatoly SALAS

KOVLER

Régis LAFARGUE (Magistrat) - Isaac NGUEMA (Magistrat, Gabon) - Jean-Pierre
(Paris X-Nanterre) - Denis TESTART (C.N.R.S.) (E.N.M.) - Rüdiger SCHOTT (UniversiUit Munster)
-

POL Y Alain

Comité directeur Chantal KOURILSKY-AUGEVEN,Directeur du Centre Droit et Cultures de l'Université Paris X-Nanterre et Raymond VERDIER,Président de l'Association « Droit et Cultures» Comité de rédaction
Louis ASSIER-ANDRIEU (C.N.R.S.) Jean-Godefroy BONNAN BIDIMA (E.H.E.S.S.) François BILLACOIS (Centre Droit et Cultures) - Jean-Claude (Magistrat) - Gérard COURTOIS

(Cergy-Pontoise) - Jean FEZAS (Paris III) - Carol GREENHOUSE (Indiana University) de LESPINAY (Centre Droit et Chantal KOURILSKY-AUGEVEN (C.N.R.S.) - Charles Cultures) - Bernadette
Raymond VERDIER

MENU (C.N.R.S.)- Robert PAGEARD (Magistrat honoraire) - Thierry
(Centre Droit et Cultures)

PECH (I.H.EJ.) - Jacques POUMAREDE (Toulouse1) - Norbert ROULAND (Aix en Provence)-

Rédacteur en chef: Chantal KOURILSKY-AUGEVEN(C.N.R.S.),Centre Droit et Cultures, (Bâtiment F, Bureau 505 tél/fax: 01.40.97.76.44) Rédacteur adjoint: Charles de LESPINA Centre Droit et Cultures, Université Paris Y,

X - Nanterre, BâtimentF, Bureau 504 (tél : 01.40.97.73.65)
Secrétaire de rédaction: Monique MATHIEU-TINET (C.N.R.S.),Centre Droit et Cultures, (Bâtiment F, Bureau 504 tél : 01.40.97.73.65) Centre Droit et Cultures Université Paris X - Nanterre 200 avenue de la République 92001 Nanterre Cedex Tél/Fax: 01.40.97.76.44 @ L'Harmattan, 2001 ISSN: 0247-9788 ISBN: 2-7475-0718-1
Illustration de couverture: « Maât, symbole de vérité, justice et gage de prospérité»

Temple de Séthy 1er à Abydos.

Sommaire

n° 41-2001/1

1. Limites et exclusions
Délimiter les terres Bernadette Menu, Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique Ariadni Gerouki, « Stavrodiavassia » : Une institution coutumière byzantine durable Maïté Lesné- Ferret, Le bornage. Pratique, conflits et réglementation dans le Midi de la France du XIIe au XIVe siècle Le banni, lefou et l'esclave Robert Jacob, Le faisceau et les grelots Figures du banni et du fou dans l'imaginaire médiéval Remi Clignet, Redécouvrir Gustave de Beaumont: l'actualité de ses réflexions sur l'esclavage aux Etats-Unis 65 ....... 9 31 39

99

David Rigoulet-Roze, « Chrono-logiques» des abolitions anglaises de la traite, puis de l'esclavage dans la Caraïbe, au cours de la première moitié du XIXe siècle 117
Atelier Droits des peuples et droits de l'homme Charles de Lespinay, L'anthropologie, le droit et les génocides 141

2. Histoire de l'anthropologie juridique Bernard GroOfeldet Ingo Theusinger, L'œuvre de Josef Kohler (traductionpar Jean-GodefroyBidima) 167

3. Comptes-rendus d'ouvrages 4. Table of contents and abstracts

195 227

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Ont contribué à ce numéro
Remi Clignet, licencié en droit et en psychologie, docteur en sociologie, a enseigné et fait de la recherche en Afrique et aux Etats-Unis. Parmi ses ouvrages les plus récents, il est l'auteur avec Raymond Carpentier de Du temps pour les sciences sociales (L'Harmattan, 1998), et éditeur scientifique de Observatoires du Développement, observatoires pour le développement (Orstom, 1998). Il travaille actuellement sur la notion de frontières, tant d'un point de vue géo-politique que d'un point de vue logique. Soucieux d'interdisciplinarité, il analyse également les logiques suivies par les élèves de systèmes scolaires inter-culturels pour identifier les erreurs qu'elles suscitent et proposer des remèdes appropriés. Ariadni Gerouki, docteur en histoire de l'Université de Paris I, est professeur à la Faculté de droit de l'Université Démocrite de Thrace où elle enseigne l'histoire pénale. Ses recherches portent sur l'anthropologie historique du droit en Grèce post-byzantine, la régulation des conflits dans les communes grecques sous occupation étrangère (vénitienne et ottomane) et, en général, sur l'anthropologie de la répression. Parmi ses publications récentes on peut citer Les excommunications à Corfou, 17 et ISe siècles: criminalité et attitudes mentales, AthènesKomotini, ed. Ant. N. Sakkoulas, 1998 et "Approche historique et anthropologique du marginal: la sorcière, le Juif, le vampire à Corfou (17e-18e siècles)", Droit et Cultures, n° 38, 1999/2. Robert Jacob, directeur de recherche au CNRS et professeur d'histoire du droit aux universités de Liège et Bruxelles, est membre du comité de rédaction de Droit et Cultures. Il a publié, entre autres, Les époux, le seigneur et la cité. Coutume et pratiques matrimoniales des bourgeois et paysans de France du Nord au Moyen Âge, Bruxelles, 1990; Images de la justice. Essai sur l'iconographie judiciaire du Moyen âge à l'âge classique, Paris, 1994. Il a également dirigé l'ouvrage collectif: Le juge et le jugement dans les traditions juridiques européennes. Études d'histoire comparée, Paris, 1996. Maïté Lesné-Ferret, docteur en droit, est chargée de recherche au CNRS (UMR 5815 Dynamiques du droit, Université de Montpellier I). Ses recherches touchent essentiellement l'histoire du droit et de la pratique juridique au Moyen Age. Parmi ses publications récentes, on peut citer "Démocratie et désignation des consuls dans des villes médiévales du Sud de la France", Excerptiones iuris: Studies in Honor of André Gouron, Berkeley, Robbins Religious and Civil Law Collection, 2000; "Le secret dans le droit coutumier des villes médiévales du Sud de la France", Secret et Justice. Le secret entre éthique et technique?, Lille, L'espace juridique, 2000 ; "Dommage, peine ou réparation: controverses doctrinales et solutions coutumières (XIIIe s.)", Cahiers des Ecoles Doctorales, 2000, 1. Charles de Lespinay, historien et anthropologue du droit, est membre associé du Centre Droit et Cultures (Université Paris X Nanterre) et du Centre de Recherches Africaines (Université Paris I). Ses principaux thèmes de recherche sont l'insertion historique et culturelle du droit ainsi que le pluralisme qui, dans son approche, sont du ressort des droits de I'homme. On peut citer parmi ses publications Construire l'État de droit. Le Burundi et la région des Grands Lacs (avec É. Mworoha), Paris, L'Harmattan, 2001 ; «Les droits de l'homme et l'ethnologie: l'exemple du Burundi» (avec B. Mageza), 1990, Droit et Cultures, n° 19; «Culture, droit et prévention des conflits dans la région des Grands Lacs (Rwanda, Burundi)>>in Verdier, Decaux & Chrétien, 1995, Rwanda, un génocide du xxe siècle, Paris, L'Harmattan; "Churches and Genocide in the African

-

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Great Lakes Region" in Bartov & Mack, 2000, In God's Name: Genocide and Religion in the Twentieth Century, Berghahn Books, Rutgers University. Bernadette Menu, directeur de recherche au CNRS (UMR 5815 Dynamiques du droit, Université de Montpellier I), est juriste, historienne du droit et égyptologue. Elle a publié Le régime des terres et du personnel attaché à la terre dans le Papyrus Wi/bour, Lille, P.U.L., 1970; Recherches sur l'histoire juridique, économique et sociale de l'ancienne Egypte, Versailles, 1982 (Recherches 1) ; Recherches sur l'histoire juridique, économique et sociale de l'ancienne Egypte IL Le Caire, IFAG, 1998 (Recherches II). David Rigoulet-Roze, a une double formation de DEA en histoire et en science politique et est chercheur associé au Centre de Recherche et d'Analyse Géopolitiques de l'Université de Paris VIII. Ses champs de recherche privilégiés portent sur la thématique de l'esclavage dans la Caraïbe et sur une approche historique etr politique des formes de la guerre. Parmi ses publications récentes on peut citer "Assimilationnisme de 'couleur' contre autonomisme 'blanc': de la Révolution à l'abolition de l'esclavage de 1848", Pouvoirs locaux dans la Caraïbe, 1998; "A propos d'une commémoration. L'abolition de l'esclavage en 1848", L'Homme, n0145, Janvier-Mars 1998.

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Limites et e/tc{usions
'iJéûmiter res terres

Bernadette Menu

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

Introduction
'arpentage des terresl se présente en Égypte ancienne comme un procédé à facettes multiples, répondant à plusieurs besoins et se manifestant à travers différents registres de la vie politique et socioéconomique. Aux origines, c'est un acte constituant par excellence, au moyen duquel l'autorité suprême fait l'inventaire de l'étendue du sol qu'elle domine en toute propriété, avant de répartir les terres entre grands responsables agricoles qui exerceront la propriété utile: représentants des dieux locaux et dignitaires de l'administration centrale et provinciale. Sur les domaines ainsi érigés seront installés des tenanciers cultivant leurs champs à titre individuel. Une cascade de démembrements successifs de la propriété rend compte des divers droits d'utiliser la terre2. À chaque partage, la mise en place de bornes vient fixer l'étendue physique des droits de chacun. Aux époques tardives, les bornes seront inscrites, des extraits du cadastre et des dispositions juridiques y seront mentionnés. Toute modification à la répartition des champs est en effet enregistrée dans les cadastres3 ; ces derniers

L

B. Menu, "L'arpentage, le roi et les dieux", dans: S. H. Aufrère (éd.), Encyclopédie l'Univers végétal, vol. I (= Or. Monsp. X), Montpellier, 1999, p.89-98.

religieuse

de

2

B. Menu, "Le prix de l'utile en Égypte au 1er millénaire avant notre ère", dans: 1. Andreau, P. Briant, R. Descat (éd.), Économie antique. Prix et formation des prix dans les économies antiques (EAHSBC 3), Saint-Bertrand-de-Comminges, 1997, p.245-275 ~ ead., "Fondations et concessions royales de terres en Égypte ancienne", DRA 21.1 (= Hommage à Edmond FRÉZOULS), 1995, p.11-55 ~ ead., Recherches sur l'histoire juridique, économique et sociale de l'ancienne Égypte, vol. I, Versailles, 1982, p.1-113, et Recherches ..., vol. II, Le Caire, 1998, p.121-207 ~ ead., "La problématique de l'expropriation dans l'Égypte pharaonique", L'Expropriation (= Recueils de la Société Jean Bodin LXVI), Bruxelles, 1999, p.9-20. Exemple: "Il (Iouréôth, fils du pharaon Osorkon I et grand prêtre d'Amon) fit amener dans tous les districts du sud les cadastres des champs du Domaine d'Amon qui étaient chez les scribes comptables du grain de ce Domaine, et il fit détacher les champs pour lesquels il avait versé un prix, tant des champs du Domaine d'Amon que de ceux du domaine foncier de Pharaon (vie, santé, force!)" (stèle de l'apanage) = B. Menu, "La stèle dite de l'Apanage", dans: M.-M. Mactoux et E. Geny (éd.), Mélanges P. Lévêque, vol. 2, Paris, 1989, p.337-357 (traduction du passage cité, p.343). Les inventaires fonciers et les grands registres fiscaux étaient élaborés à partir des cadastres. Exemples: le papyrus Harris, long de 42 mètres ~

3

Droit et Cultures,

41, 2001/1

9

Bernadette Menu

sont conservés sur des rouleaux de papyrus aux sièges de l'administration royale ou des temples, ils sont l'outil indispensable du dominium sous tous ses aspects: répartition, gestion, imposition des terres. L'arpentage est aussi une mesure périodique, en raison de la crue du Nil qui inonde les terres cultivables et en modifie la configuration: il faut, chaque année, après le retrait des eaux, relever les dimensions des champs, les borner de nouveau, puis renouveler et (re)fiscaliser les attributions. Enfin, l'arpentage est réalisé dans un but vital d'importance primordiale: la production agricole et la nourriture d'une population, non seulement dans la satisfaction de ses besoins de première nécessité, mais dans la recherche de l'abondance. Le roi sera celui qui, par le gouvernement et par les rites, assurera ce bienfait essentiel, mais l'idéologie pharaonique n'a pas suffi à absorber l'imaginaire développé par les mystères de la nature (les origines de la crue, la fertilité du sol, la vie végétale et animale), par l'angoisse de la famine, par la foi en l'organisation socioéconomique (une forme de la maât), en l'ordre comptable garanti par ses performances d'écriture. Le mythe s'est emparé à la fois d'un phénomène naturel aléatoire (la crue du Nil) et d'un concept organisateur dérivant du principe numéral (le mesurage, la répartition, l'imposition, la comptabilité). L'arpentage n'est pas seulement le fait du roi parcourant ses terres à pas mesurés, ou des fonctionnaires déroulant la corde, il est aussi l'affaire des dieux4 : Khnoum (ou Khnoum-Chou), lié à la première cataracte, aux abords de la caverne d'Osiris, l'antre du dieu qui faisait monter les eaux, et Thot, le dieu-ibis, l'arpenteur (le pas de l'ibis sera assimilé à la coudée de 52 centimètres), le dieu de l'écriture, de la géométrie et des comptes. Les dispositions foncières des rois sont garanties par les dieux maîtres des lieux (Amon, Ptah, par exemple), tandis que les infractions au bornage qui en résulte sont vouées principalement aux châtiments de Sekhmet, déesse plus répressive que vengeresse dans le cadre du droit royal. L'éthique individuelle et le droit pénal font du déplacement des bornes (comme de la fraude sur les mesures) un interdit fondamental dont la transgression constitue une faute aussi grave que le sacrilège ou l'homicide: lorsqu'il plaide sa cause devant le tribunal divin de l'au-delà, le défunt doit proclamer solennellement qu'il n'a pas triché sur la surface des champs5.

le papyrus Wilbour, long de plus de 10 (P. Grandet, Le Papyrus Harris I, vol. 1 et The Wi/hour Papyrus, 3 vol., Oxford, 1941 Menu, Le régime juridique des terres et du P.U.L., 1970 ; D. Meeks, Le grand texte 1972). 4 5 Voir développements et références

mètres; le grand texte des donations au temple d'Edfou 2, Le Caire, 1994, vol. 3, Le Caire, 1999 ; A. H. Gardiner, à 1948, volA (index) par R. O. Faulkner, Oxford, 1952 ; B. personnel attaché à la terre dans le papyrus Wi/hour, Lille, des donations au temple d'Edfou (BiÉtud. 59), Le Caire,

dans l'article cité ci-dessus,

à la n. 1.

Chapitre 125 du Livre des Morts, appelé aussi "déclaration d'innocence" ou "confession négative" : C. Lalouette, Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Égypte, vol. I, Paris, Gallimard, 1984, p.274. L'enseignement d'Aménemopé attire l'attention sur l'interdiction de déplacer les bornes des champs: M. Lichtheim, Ancient Egyptian Literature, Berkeley, 1975-1980, vol. II, p.151-152.

10

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

Le bornage, pratique corrélative à l'arpentage, répond d'abord à des besoins politiques: le roi dresse des stèles-bornes sur les frontières externes et internes de ses territoires. Le bornage est aussi une opération du droit foncier à tous les stades de sa mise en oeuvre: partage et attribution des terres, transactions, transferts de droits, nouvelles dispositions royales, enregistrements et remembrements cadastraux.

I. La politique royale et le bornage des frontières. A. Les origines.
a. La palette de Nârmer : les deux volets du pouvoir.

La palette de Nârmer (ci-dessous, fig. 1 et 2) est un texte abouti6, venant clore une série documentaire "constituante"7 ; elle enregistre, sur chacune de ses deux faces, les volets complémentaires et fondateurs de l'idéologie pharaonique. Il s'agit là de la première explicitation de la maât, clé du montage institutionnel8 lié à l'émergence de la monarchie divine parée des caractères unique, absolu et sacré. La maât pouvant selon ma propre analyse9 être définie comme "l'ensemble des conditions qui font naître et garantissent la vie"10, le roi apparaît pour la première fois Il, sur la palette de Nârmer, comme un théoricien de son pouvoir et comme

6

Même si les hiéroglyphes sont antérieurs (cf. G. Dreyer, Umm el-Qaab I. Das pradynastische Konigsgrab U-j und seine frühen Schriftzeugnisse, Mayence, 1998), la palette de Nârmer consigne des éléments graphiques organisés en écriture. Elle constitue surtout un résumé extrêmement dense et concis des structures étatiques mises en place par Nârmer. B. Menu, "Naissance du pouvoir pharaonique", dans: B. Menu (éd.), Égypte pharaonique: pouvoir, société (= Méditerranées 6/7), 1996, p. 17-59 ~ article revu et augmenté dans: B. Menu, Recherches... Vol. II, Le Caire, 1998, p. 65-98.

7

8 9 10

Pour reprendre les termes utilisés par P. Legendre, Sur la question dogmatique en Occident, Paris, Fayard, 1999. B. Menu, "Introduction à l'analyse institutionnelle de l'Égypte pharaonique: paraître. Maât, la Référence", à

Cette définition va bien au-delà de toutes celles qui ont été jusqu'à présent proposées par les égyptologues. Les définitions traditionnelles de la maât se partagent entre les notions de "vérité", "justice", et celles d' "harmonie cosmique", "équilibre". Une littérature égyptologique importante a été consacrée à l'approche de ces notions. Citons principalement: Ph. Derchain, Le Papyrus Salt 825. Rituel pour la conservation de la vie en Égypte, Bruxelles, 1965 ~ J. Assmann, Maât, l'Égypte pharaonique et l'idée de justice sociale, Paris, Julliard, 1989 ~ M. Lichtheim, Maat in Egyptian Autobiographies and Related Studies (= OBO 120), Fribourg, 1992 ~J.-C. Goyon, Rê, Maât et pharaon ou le destin de l'Égypte antique, Lyon, 1998.

Il

La "première fois", dans la mémoire collective exprimée par les responsables politiques (voir les extraits réunis par P. Vernus, Essai sur la conscience de l'Histoire dans l'Égypte pharaonique, Paris, 1995, par exemple p.38-39), n'est sans doute pas seulement une série d'événements cosmogoniques suscitant un démiurge et la création du monde, c'est certainement plutôt, dans certains contextes, l'ensemble des actes constituants qui présidèrent à la naissance de l'État, à l'organisation politico-économique du pays et à la confection du tissu social.

Droit et Cultures,

41, 2001/1

Il

Bernadette Menu

l'artisan de l'organisation socioéconomique du territoirel2. C'est là un argument en faveur de ma position selon laquelle Nârmer est Ménès ou Mény, "celui qui établit (les nouvelles structures étatiques)", Ménès (ou Mény), le premier roi - d'après les

listes de Manéthon13 - de la monarchie pharaonique politiquement constituée 14,
étant aussi le premier des pharaons législateurs énumérés par Diodore de Sicile
15.

À

son tour, le roi divin - dont le nom est encadré au recto16puis au verso de la palette
de Nârmer par deux figures de la vache céleste17 - fait naître et garantit la maât, au moyen de deux actions dont le but est non seulement de conserver mais d'augmenter la richesse du pays: 10) L'organisation du territoire, telle qu'elle est rapportée au recto de la palette, se décline, sous l'image de l'insertion céleste du roi, en trois propositions exprimant l'action d"'amener maât", définies par l'espace de trois registres superposés18 : 1 - La répartition des terres et l'organisation du pays (voir infra, b. ~). 2 - L'équilibre parfait entre les forces de la Haute- et de la Basse-Égypte, sous le contrôle d'une ethnie bien caractérisée 19 ; la scène préfigure le rite royal fondamental de l'''union des Deux-Terres" (séma taouy).

12

B. Menu, "Naissance étendards", BlF AG 96, de la palette de Nârmer économique de l'Égypte

du pouvoir pharaonique", op. cit., ci-dessus, n. 7 ~ ead., "Enseignes et porte1996, p.339-342 ~ead., "L'émergence et la symbolique du pouvoir pharaonique, aux textes des pyramides", Méditerranées 13, 1997, p.29-40 ~ead., "Le système ancienne", Méditerranées 17, 1998, p. 71-97, notamment p.71-78. Aegyptiaca (Loeb Classical Library), Londres, 1964.

13

W. G. Waddell, Manetho.

14

Cette donnée fondamentale doit être gardée en mémoire pour toute réflexion portant sur les interprétations chronologiques des débuts de la monarchie. M. Baud, "Ménès, la mémoire monarchique et la chronologie du Ille millénaire", Archéo-Ni/9, 1999, p.109-148, hésite, p.109-114, entre Nârmer et son successeur Aha pour déterminer le premier roi de la première dynastie. Si Nârmer est bien "celui qui a écrasé les Tjéhénou (du delta occidental)" (ibid., p.113-114 et fig. 2), il se pourrait que cette importante victoire ait entraîné une série de mesures organisatrices débouchant sur l'adoption des principes structuraux énoncés plus haut. Je reviendrai ailleurs sur cette problématique (voir déjà cidessous, n. 19). En tout cas, l'orientation institutionnelle de la démarche historique, sur la base de l'analyse de la palette et des autres documents de Nârmer, conduit nécessairement à l'identification de Ménès/Mény avec ce roi. Diodore de Sicile, Bibliothèque Les Belles Lettres, Paris, 1993). historique, I, 94 (texte établi par P. Bertrac et traduit par Y. Vemière,

15

16

Nous appellerons "recto" la face de la palette qui comporte en son milieu une cupule formée par les cous démesurés et entrelacés des deux animaux (cf. : pehty, la notion de puissance évoquée par deux cous et têtes de lions), la destination primitive des palettes étant le broyage de la galène ou de la malachite pour la fabrication des fards (dernièrement en ce sens: M. Étienne, dans Archéo-Ni/9, 1999, p.154, et en sens contraire: M. Baud, ibid., p.114, fig.2, a). Il s'agit d'une divinité nourricière, la déesse Bat ou la déesse Hathor. Le rôle nourricier du roi est hautement proclamé dans la phraséologie pharaonique. Voir, par exemple, N. GrimaI, Les termes de la propagande royale égyptienne de la XlXe dynastie à la conquête d'Alexandre (= Mémoires de l'AIBL, N. S., t.VI), Paris, 1986, p.229-270 et p.490-505. Conformément à nos habitudes occidentales, réalité, il faudrait décrypter les quatre registres the Blow. The Scene of Representation in Late Berkeley, Los Angeles, Oxford, 1984, p.167, logique institutionnelle du document. j'ai adopté ci-dessous une lecture de haut en bas. En dans l'ordre inverse, de bas en haut (W. Davis, Masking Prehistoric Egyptian Art, University of California Press, fig.39, et pages suivantes), ce qui conforte d'ailleurs la

17

18

12

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

3 - Le principe de domination. Le roi, représenté sous sa forme de taureau comme aux temps prédynastiques20, maintient au sol un ennemi vaincu, après s'être rendu maître d'une ville fortifiée. 2°) La victoire sur l'adversaire exprime l'action de "repousser islet", islet, l'antithèse de maât, pouvant être définie comme l'ensemble des forces destructrices21 ; cette action est illustrée par deux images: 1 - Le deuxième registre, en position centrale au verso de la palette, représente la scène du "triomphe royal "22 qui va perdurer jusqu'à l'époque ptolémaïque incluse23. Au-dessus, un rébus tient lieu de légende. 2 - La base de la palette décrit la fuite des éléments perturbateurs et séditieux.

Le pharaon est un organisateur. Il se fait, le cas échéant, le vainqueur triomphant de l'adversité. Son pouvoir unique, sacré et absolu, est justifié par son insertion dans la sphère divine et par son rôle de garant de la maât source de vie24. Tel est le message, suivi pendant trois millénaires, de la palette de Nârmer, fixant dans la grauwacke25 les principes fondateurs de l'idéologie pharaonique.

19

Les deux personnages sont barbus, ils ont les cheveux crépus et ils portent, à la ceinture de leur pagne court, une outre en peau de mouton (= le signe shed). S'agit-il de Tjéhénou (Libyens?) nouvellement intégrés? Ce qui deviendra par la suite deux des principaux rites cérémoniels de la royauté, le séma taouy et la course entre les deux rangées de bornes territoriales, est accompli, sur les documents de Nârmer, par des représentants d'un groupe ethnique étranger; voir la comparaison fort intéressante établie par B. 1. Kemp ("ritual of territorial claim") au moyen de lajuxtaposition de trois dessins: la tête de massue de Nârmer, un relief du pharaon Djoser et une étiquette en bois au nom du roi Den (B. J. Kemp, Ancient Egypt. Anatomy of a Civilization, Londres et New York, 1989, rééd. 1993, p. 60, fig. 20). Voir la "palette au taureau" (Musée du Louvre). En dernier lieu: M. Étienne, "À propos des représentations d'enceintes crénelées sur les palettes de l'époque de Nagada III", Archéo-Nil 9, 1999, p.149-163, photographie des deux faces de la palette, p.150-151. Sur le problème des villes fortifiées, à la même époque: B. B. Williams, "Security and the Problem of the City in the Naqada Period", dans: D. B. Silverman (éd.), For His Ka. Essay offered in Memory of Klaus Baer (= SAOC 55), Chicago,
1994, p.271-283.

20

21

Que ce soit le mensonge, l'injustice, la misère, la friche, l'invasion étrangère, la défaite, le chaos, isfet est le désordre de manière générale, alors que maât incarne tout ce qui concourt à l'ordre, principe créateur. Voir de nombreux exemples dans: E. S. Hall, The Pharaoh Smites his Enemies (= MÂS 44), München, 1986 ; A. R. Schulman, Ceremonial Execution and Public Rewards (= OBO 75), Fribourg, 1988. Exemple: Ptolémées, la scène du pylône du temple d'Edfou représentant un roi hellénistique, un des derniers en train de menacer l'ennemi de son arme, dans l'attitude traditionnelle du triomphe.

22

23

24

Plus tard Maât sera figurée sous les traits d'une jeune femme assise, coiffée d'une perruque ornée d'une plume d'autruche et tenant sur les genoux, de ses deux mains, le signe ânkh, symbole de la vie. La grauwacke (bekhen en égyptien), extraite des carrières du Ouâdi Hammamat, dans le désert oriental, "est une roche sédimentaire détritique de la classe des arénites (minéraux: quartz, 5 à 7% feldspath, 2% de minéraux accessoires cf. épidotes, tourmaline, sphène, zircon. Ils sont dispersés dans une matrice argileuse, recristallisée en chlorite associée à d'autres minéraux argileux), homogène et de teinte sombre, voire noire" : M. Wissa, "L'approvisionnement en pierres, des origines de l'Égypte à 2700 avo 1. C.", Archéo-Nil7, 1997, p.70. Ce très beau matériau a été utilisé par les pharaons pour leurs monuments les plus importants; les palettes "à fard" prédynastiques, souvent dites "en schiste" sont en grauwacke.

25

Droit et Cultures,

41, 2001/1

13

Bernadette Menu

b. La palette de Nârmer : l'arpentage,

acte constituant.

Reprenons la description, de gauche à droite, du second registre du recto (fig.3). ~ - Une icône (fig.4), très vraisemblablement la représentation primitive de l'arpentage, est placée en haut et à gauche comme une sorte de rubrique explicative de toute la scène et donne sa signification à l'ensemble du registre. Le rectangle contient un signe interprété jusqu'à présent de diverses manières, le plus souvent comme un flotteur26. Or, on peut proposer une autre explication résultant d'un nouveau regard porté sur l'ensemble des documents appartenant à Nârmer, à partir du moment où l'on attribue aux scènes représentées une valeur institutionnelle27. Le rectangle lui-même n'est sans doute ni un bâtiment ni une pièce d'eau, sinon il en recevrait les détails: rainures de façade, redans de mur d'enceinte ou lignes ondulées des surfaces aquatiques. Le simple rectangle évoque très certainement, comme ce sera le cas beaucoup plus tard, un champ ou un territoire agricole28. L'instrument qui y est inscrit me semble rendre compte d'une expression étrange, khe! en noueh , littéralement: "bâton de corde", appliquée au multiple 100 de la coudée29, c'est-à-dire l'unité de longueur qui sera plus tard employée pour la mesure des terrains et l'arpentage des champs; noueh désignant la corde d'arpentage, khe! constitue vraisemblablement la plus petite unité, autrement dit la coudée de 0, 52 m environ, matérialisée par un étalon en bois. Il devient alors tentant de voir dans l'instrument représenté dans la partie supérieure du rectangle une sorte de "compas" d'arpenteur en bois, à angle fixe, permettant de faire progresser rapidement le bâtonmesure fixé dans les extrémités renflées de la pièce angulaire30, en faisant pivoter l'appareil alternativement sur chacun de ses deux pieds, par mouvements giratoires successifs et continus suivant un arc de cercle formant 180°. Remarquons enfin que la longueur du bâton qui forme la base de l'instrument est égale à la différence de longueur entre le grand côté et le petit côté du rectangle, ce qui donne probablement à celui-ci des proportions idéales (légèrement inférieures à celles du "nombre d'or").

26

W. Davis, op. cit., p.167 -168, résume les précédentes explications de ce signe et se range à celle de Vandier, selon laquelle il s'agirait d'une description schématique des sandales du souverain (voir n. 30, ci-dessous). La palette de Nârmer contient la charte constitutionnelle de la monarchie, telle que je l'ai brièvement décrite ci-dessus. Voir ma bibliographie sur le sujet, n. 7 et n. 12.
Pour l'époque ramesside, on verra par exemple la stèle de Stuttgart (D. Kessler, "Eine Landschenkung Ramses'III", SAK 3, 1976, p.105) et l'inscription de Pennout à Aniba (G. Steindorff, Aniba, Mission archéologique de Nubie 1929-1934, SAE, t.H, Le Caire, 1937, pl. lOI). F. Ll. Griffith, PSBA 14, pA07, pA17-418 ~ id., Rylands Papyri III, Manchester, 1909, p.228, D. Meeks, Le grand texte des donations au temple d'Edfou (BiÉtud. 59), Le Caire, 1972, p.162. n. 8~

27
28

29

30

La forme de cette pièce d'un seul tenant qui forme un angle fixe s'inspire peut-être du dessin des semelles de sandales du pharaon, matérialisant ainsi symboliquement le pas du roi arpentant ses terres (voir la n. 26, ci-dessus).

14

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique
12

- Sous le symbole du champ arpenté, figure un haut dignitaire portant une paire de

sandales et une cruche, personnifiant l'entourage palatin du roi. f - Le roi, nommé (Nârmer) et coiffé de la couronne rouge, insigne de son gouvernement31, marche tout en gardant une attitude hiératique. Il tient sa massue au repos, à l'horizontale au bout de son bras gauche, et son sceptre-flagellum dans la main droite ramenée sur la poitrine. Q - Un scribe, portant sur l'épaule gauche deux encriers, emblèmes de sa fonction, est précédé de son titre, !jet; il personnifie le fonctionnariat administratif et comptable mis en place par le pharaon. ~ - Quatre porte-étendard32, en tête de la procession, se dirigent symboliquement à l'extérieur (au-delà de la "grande porte"), vers les possessions des dix chefs vaincus et décapités33, dont les terres sont désormais sous l'autorité du "faucon unique", chef de la flotte (?). Les porte-étendard hissent des symboles qui sont des émanations royales, manifestant la puissance cosmique et politique du pharaon: le placenta royal (le roi avant la naissance), comme le soleil avant son lever; le chien des nécropoles Khentamentiou, "Celui qui est à l'avant des Occidentaux" (le roi au-delà de la mort), comme le soleil dans son parcours nocturne; les deux faucons, ou le pouvoir royal sur la Haute- et sur la Basse-Égypte, en suivant le cours du Nil, du sud au nord34. Outre l'expression mythique du nouveau régime, les porte-étendard sont les marqueurs35, aux quatre points cardinaux, d'un territoire idéal et circonscrit, de

31

Sur les documents qui forment le "corpus constitutionnel" de Nârmer, les couronnes ne me semblent pas liées à la distinction géographique entre Haute- et Basse-Égypte comme ce le sera un peu plus tard, d'ailleurs dès la 1ère dynastie. Les quatre "textes" complets de ce corpus (tête de massue du Scorpion, tête de massue de Nârmer, recto de la palette de Nârmer, verso de la palette de Nârmer) montrent à l'évidence que la couronne blanche symbolise la fonction dynamique du roi (repousser isfet, qu'il s'agisse de la friche ou des ennemis), tandis que la couronne rouge indique l'exercice de la fonction rituelle royale (amener maât, qu'il s'agisse du recensement du bétail ou de l'arpentage des terres). Les porte-étendard sur les documents humains remplacent les enseignes territoriales, bâtons munis de bras qui figuraient immédiatement précédents (palette aux vautours, palette au taureau, tête de massue

32

"du Scorpion") ~ ce changement capital marque le passage du système confédéral, sous l'autorité d'un chef (le roi-taureau ou le roi-lion) à la monarchie unique, absolue et sacrée. Cette transition est concrètement enregistrée sur la tête de massue "du Scorpion". 33 Les têtes coupées sont placées entre les jambes des personnages, selon un rite qui nous échappe et qui rejoint peut-être les pratiques proche-orientales: voir, par exemple, J. Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l'agriculture, Paris, Éd. du C.N.R.S., 1994, p.120 et p1.V!. C'est la première notation des deux axes déterminants de l'Égypte, que l'on retrouve dans l'architecture des temples: J.-C. Golvin et J.-C. Goyon, Les bâtisseurs de Karnak, Paris, Presses du C.N.R.S., 1987, p.30, par exemple. G. Charachidzé décrit ainsi le marquage d'un territoire sacré par les porte-étendard des groupes chamanistes géorgiens: le porte-étendard marche en levant vers le ciel un bâton décoré, surmonté d'un symbole ~ lorsque le dialogue est instauré avec le dieu, le porte-étendard retire le linge qui entoure le bâton et le met sur son bras, pour que le dieu vienne s'y poser "comme un faucon apprivoisé" ~ le porteétendard suit alors la trace invisible que le dieu lui indique ( G. Charachidzé, dans: M. Detienne et G. Hamonic (éd.), La déesse-parole. Quatre figures de la langue des dieux, Paris, Flammarion, 1995, spécialement p.60, p.66.

34

35

Droit et Cultures,

41, 2001/1

15

Bernadette Menu

forme quadrangulaire: l'Égypte, dont les frontières font partie intégrante de la définition du pouvoir royal.

L'Égypte est dorénavant un pays arpenté et quadrillé pour permettre l'instauration d'un véritable droit foncier régissant les attributions de terres en propriété utile, dont les premiers bénéficiaires furent, ainsi que nous l'apprend la palette de Nârmer : les dignitaires palatins (incarnés en la personne du portesandales), les hauts fonctionnaires (représentés par le scribe-ijet), enfin les représentants et serviteurs du sacré ("prêtres") personnifiés par les porte-étendard. Le bornage des terres sous Nârmer ne fait aucun doute: des bornes (territorial cairns)36figurent d'ailleurs sur un autre document de ce roi, en l'occurrence une tête de massue hypertrophiée enregistrant un "chapitre" particulier de la structuration institutionnelle qui fut l' œuvre du premier pharaon de l'Égypte, organisée par lui en État37.

Fig. 1 (verso) et 2 (recto) : La palette de Nârmer, Musée du Caire CGC 14716 (B. 1. Kemp, Ancient Anatomy of a Civilization, Londres et New York, 1989, réimpr. 1993, p. 42)

Egypt.

36 37

B. J. Kemp, loco cit., ci-dessus,

n. 19. Museum, Oxford.

Tête de massue de Nârmer, E 3631, Ashmolean

16

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

EigJ: La palette de Nârmer, recto. Détail du deuxième registre à partir du haut de la palette (dessin: M. Étienne, « À propos des représentations d'enceintes crénelées... », Archéo-NiI9, 1999, p. 154).

~
Fig. 4 : La palette de Nârmer, recto. Détail de l'icône qui se trouve en haut et à gauche du deuxième registre (Dessin par B. Menu, d'après une photographie agrandie, dans: B. Menu, Recherches sur l'histoire juridique, économique et sociale de l'ancienne Égypte. II (= BiÉtud. 122), Le Caire, 1998, p.97.

B. Les bornes-frontières. a. Le roi et les frontières.

Les limites intrinsèques de l'Égypte correspondent à des frontières naturelles qui en font un quadrilatère bordé au nord par le rivage méditerranéen, à l'est par la chaîne arabique, à l'ouest par la chaîne libyque, et fermé au sud par la première cataracte, le Nil formant dans son cours, du sud au nord, l'artère principale et médiane de ce rectangle. Chacune de ces frontières naturelles porte un nom en rapport avec sa position géographique ou sa nature physique: tep, "la tête" du sud, pehou, "les arrières" méditerranéens, tjenouy, "les deux falaises" qui bordent "les deux rives" (idebouy) du Nil38. La frontière (tash) n'est pas une ligne de démarcation nettement tracée, mais une bande de terre39 qui sépare l'Égypte des pays voisins: au sud, la Nubie, à

38

Cf. 1.- c. Goyon, "Le Roi-frontière", l'Orient N°21), Lyon, 1993, p.9-15.

dans:

Y. Roman (dir.), Lafrontière

(= Travaux

de la Maison

de

39

1. M. Galàn, Victory and Border. Terminology (= HÂB 40), Hildesheim, 1995, p.lOl-l03.

related to Egyptian

Imperialism

in the XVIIIth Dynasty

Droit et Cultures,

41, 2001/1

17

Bernadette Menu

l'ouest, la Libye, au nord-est, Canaan (l'est étant baigné par la mer Rouge). Sur cette frange frontalière le pharaon va ériger les stèles-frontières qui manifestent sa présence. Outre celles-ci, "toute une série de mesures administratives et militaires est mise en oeuvre "40, visant à la protection des frontières et aux conditions de leur franchissement dans les deux sens. La construction de fortifications renforce le cas échéant ces dispositifs: ainsi les forteresses nubiennes ou le "mur du prince" (delta oriental) sous la 12e dynastie. Le rôle politique du roi, induit de sa nature solaire et universelle, est non seulement d'affermir les frontières (semen tashou), mais de les élargir (sousekh tashou), ces actions étant liées à l'entretien et à l'érection de bornes ou de stèles. Notons dès maintenant que la réalisation technique des opérations relatives à l'érection des bornes et des stèles-frontières relève de la compétence du chef de l'administration, le "vizir"41. Tash est la frontière matérialisée par les bornes, tandis que les limites de l'univers connu sont désignées par le mot djérou, "les confins (du cosmos)". Fils et héritier du dieu-soleil Rê, le pharaon a par-là même une vocation à la domination universelle sur tout ce qu'encercle la course solaire, il aura donc tendance à repousser de plus en plus loin les tashou vers les djérou. b. Les bornes-frontières de l'expansion impériale. L'érection de stèles pour marquer une avancée géographique hors du territoire égyptien proprement dit peut être assimilée à la fois au bornage de terres soumises à la tutelle du pharaon après sa victoire et à une manifestation de la présence du roi en pays étranger. Dès les Antef, princes thébains qui s'opposèrent aux rois héracléopolitains, préparant la réunification de l'Égypte42 et l'avènement du Moyen Empire (12e-13e dynasties), l'extension des frontières est intimement associée à la victoire43. Au fur et à mesure de leurs conquêtes vers le sud, les pharaons de la 12e dynastie dressent des stèles sur les nouvelles frontières. Voici, par exemple, un extrait de l'inscription que Sésostris III fit graver en l'an 8 de son règne sur l'une d'elles qui fut érigée à Semna, en Nubie: "La frontière (tash) méridionale, établie en l'an 8 sous la majesté du roi Khâkaourê (prénom de Sésostris III), vivant à jamais,
40 41 42 J.-C. Goyon, op. cit., p.12. G. P. F. Van den Boom, The Duties of the Vizier, Londres et New York, 1988, p. 185-191 : le vizir est compétent en cas de déplacement des bornes par un Conseil local.
Une période troublée, appelée "première période intermédiaire" par les historiens de l'Égypte ancienne, mit fin à l'Ancien Empire. Le pouvoir royal, divisé, fut reconstitué sous la Il e dynastie au profit de la confédération de la Haute-Égypte dirigée par les princes de Thèbes. Voir N. GrimaI, Histoire de l'Égypte ancienne, Paris, Fayard, 1988, p.172-193 ~ C. Vandersleyen, L'Égypte et la vallée du Nil, 1.2, De la fin de l'Ancien Empire à la fin du Nouvel Empire, Paris (Nouvelle Clio), PUF, 1995, p.l-39 ; dernièrement, deux numéros de la revue Égypte, Afrique & Orient (Avignon) ont été consacrés à la première période intermédiaire (18 et 19,2000). Voir l'ouvrage de J. M. Galàn, cité à la n. 39, ci-dessus.

43

18

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

pour empêcher les Nubiens de la franchir par voie d'eau ou par terre, en bateau ou avec un troupeau des Nubiens, sauf en ce qui concerne les Nubiens venant faire du commerce à Iken (Mirgissa). On pourra faire toutes sortes d'échanges avec eux, mais on ne permettra à aucun bateau des Nubiens de dépasser Semna en allant vers le nord"44. Après de nouveaux troubles et les invasions "hyksôs"45, l'Égypte réunifiée de la I8e dynastie va rétablir ses frontières au sud, et porter l'empire jusqu'aux rives de l'Euphrate. Thoutmosis I, puis Thoutmosis III traversent le fleuve et érigent des stèles à la hauteur de Qatna (à peu près à égale distance de Damas et d'Alep, en Syrie)46. Un siècle après Thoutmosis I, un texte de proclamation impériale promulgué par Amenhotep (Aménophis) III affirme, dans la durée, la puissance et la légitimité de l'empire: du Gebel Barkal (4e cataracte du Nil) au sud, jusqu'à l'Euphrate au nord, tel est le territoire soumis à l'autorité du pharaon47. Pour clore cette série d'exemples célèbres, on doit à Ramsès II plusieurs stèles sur ses frontières successives au Proche-Orient. Le grand pharaon fit notamment sculpter trois stèles dans le roc, surplombant le Nahr el-Kelb au nord de Beyrouth48 ; une stèle de l'an 18 provient de Beth-Shan, sur la rive droite du Jourdain, deux autres furent érigées respectivement à Byblos et à Tyr, et une stèle récemment découverte provient de Keswé, dans la région de Damas49. c. Le marquage des frontières internes. À l'intérieur du pays, les premiers pharaons de la I2e dynastie rétablissent les anciennes limites des provinces dont ils nomment les gouverneurs. Voici un exemple: "Celui (Sésostris I) qui est apparu en gloire comme Atoum lui-même50 ... a fait en sorte que les villes connaissent leurs propres frontières, leurs stèles ayant
44 45 M. Galàn, op. cit., p.l 08. La "deuxième période intermédiaire" met fin au Moyen Empire et constitue une nouvelle période transitoire, agitée par les troubles internes et les invasions étrangères, au cours de laquelle des princes venus du Proche-Orient (les heqa khasout, d'où le mot "hyksôs" formé par les Grecs) gouvernèrent la Basse-Égypte et étendirent leur autorité au-delà, vers le sud. Ce sont, de nouveau, des princes thébains qui réalisèrent la réunification de l'Égypte et instaurèrent le Nouvel Empire avec la 18e dynastie fondée par le pharaon Ahmosis (N. Grimai, op. cit., p.226-240 ; C. Vandersleyen, op. cit., p.163-206). N. GrimaI, op. cit., p.258 ; pour une autre localisation: B. Menu, "La proclamation C. Vandersleyen, de l'empire par Aménophis C. Vandersleyen, III", Médilerranées op. cit., p. 260-261. 5, 1995, p.17-25.

46 47 48 49

op. cit., p.260, p.524, p.532 ...

H. Loffet, "Derechef Ramsès II et la stèle 2030 du Musée des Antiquités nationales libanaises de Beyrouth", National Museum News, 11th Issue, 2000, p.2-7 ; 1. Yoyotte, "La stèle de Ramsès II à Keswé et sa signification historique", BSFE 144, 1999, p.44-58, avec l'inventaire des stèles de Ramsès II au Proche-Orient, p.52, n.27. Le dieu Atoum, le soleil accompli, est un des parangons de la royauté (N. GrimaI, Les termes de la propagande royale égyptienne, de la X/Xe dynastie à la conquête d'Alexandre, Paris, 1986, p.379384) ; d'après la stèle de Keswé (voir la note précédente), Atoum a fait venir Ramsès II à l'existence "pour être maître de toute terre" (Y oyotte, op. cil., p.49).

50

Droit et Cultures,

41, 2001/1

19

Bernadette Menu

été fondées aussi solidement que celles du ciel, de sorte que leurs territoires soient connus, et rétablis conformément aux écrits anciens, car il aime maât. Puis il le (i. e. un des princes de Beni Hassan) nomma gouverneur de la province de l'Oryx (16e nome de Haute-Égypte), et il érigea les deux stèles: la stèle méridionale aux confins de la province du Lièvre (ISe nome de Haute-Égypte), sa stèle septentrionale aux confins de la province du Chacal (17e nome de Haute-Égypte) ..."51 Lorsqu'il fonde sa nouvelle capitale, Akhétaton (Tell al-Amarna, en Moyenne Égypte), le pharaon "hérétique" Amenhotep (Aménophis) IV, devenu Akhénaton, en fixe les limites. Le pharaon constate, sur les bornes qu'il fait ériger pour tracer les contours du territoire (fig. 5), que celui-ci ne constitue ni une province, ni le domaine d'un temple, ni celui d'un particulier qui en serait l'usufruitier: " il n'appartient pas à un dieu, il n'appartient pas à une déesse, il n'appartient pas à un gouverneur, il n'appartient pas à une femme-gouverneur, il n'appartient pas à quelqu'un qui y ferait quelque chose, (on) ne sait pas ... Je constatai qu'il était abandonné"52.

II. Le droit foncier et le bornage des terres agricoles.
En tant que fils de Rê et unique héritier d'Horus, le roi est celui pour qui "l'imyt-per de tout ce qu'entoure le disque solaire est inscrit"53, autrement dit il est théoriquement le seul propriétaire du sol d'Égypte, il exerce la directe universelle. Temples et grands personnages de l'État reçoivent des domaines en délégation d'autorité assortie de la propriété utile. D'autres démembrements de la propriété permettent l'exploitation des terres: tenures, baux emphytéotiques, locations de champs pour un an. Lorsque le roi veut récompenser un prêtre, un fonctionnaire, un militaire, ou un membre de son entourage, il peut lui attribuer un champ de rapport, prélevé sur tel ou tel domaine déjà existant ou nouvellement mis en oeuvre; les "stèles de donation" (18e-26e dynastie), bornes fichées en terre, marqueront les limites du champ "donné". La coutume de dresser une stèle-borne sur un bien foncier pour indiquer l'origine des droits que celui-ci supporte, remonte à l'Ancien Empire, ainsi qu'en témoigne la borne Caire JE 42787 (fig. 5).

51 52

1. M. Galàn, op. cit., p.I05-106. W. 1. Murnane and C. C. van Siclen III, The Boundary Stelae of Akhenaton, Londres et New York, 1993, p.21, p.37-38 ; B. Menu, "La problématique de l'expropriation dans l'Égypte pharaonique", L'expropriation (= Recueils de la Société Jean Bodin LXVI), Bruxelles, 1999, p.14.
Exemple: M.- T. Derchain-Urtel, Thot à travers ses épithètes d'époque gréco-romaine, Bruxelles, 1981, p.13. dans les scènes d'offrandes des temples

53

20

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

.

w..uu

~.w.

.

"..,..""""

"

wu

,.....----

14

u""..,,::..u ...u"-'u<"~"r () t~

r
I

I ..
!

4

I
:

.-J
.

'

7!

-110
~5
1)"
,,___«« ...m"""

16 18

w

~
A: Deda(~'Üi()1'I df~ r :~~~f:f~t<:?l!f.

a

B:

00;.:;b: a\i<:;n du vf~ndellr. ,. Gié fGfmf:;H~? mÜH~ie (N;COlH s d~J V~1(;hBteur 0t J05 " ()bH~J~Jt!on$ maté!'i~lk3 do vondel If : produdion des témoins !9t tŒnst~r~ d'iJ!1e maison (1f~:; it avaux d<1 COo$tf;jCfion, à un cf)rtain stt:\df~

c:

D
E

D: SpècHiGat:GH

::lu prf>:.. Or>i~t du cont, at,

E: De::K;ripticn

di:' 111maison
I j

~_ _ .. ,. f
~H~«

u U "

_ _;! _ _ _ t d "

_

.. "

_ _ ~ I J

...".. "

mm........

~

,..,

wwuu~.......

Fig, 5 : La stèle-borne Caire JE 42787. juridique, économique et sociale

Dessins et schéma juridique par B. Menu, Recherches sur l'histoire de l'ancienne Égypte (= Bi. Étud. 122), Le Caire, 1998, p.275.

Droit et Cultures, 41, 2001/1

21

Bernadette Menu

A. Stèles et bornes comme documents

du droit foncier.

Les bornes ne sont pas seulement des repères anépigraphes ; elles portent souvent des extraits des registres ou du cadastre: inscriptions descriptives relatives au bien identifié, mentions précisant la situation juridique de son détenteur; certaines montrent dans leur partie haute et cintrée la scène qui met en présence les acteurs de la transaction au plus haut niveau: roi et dieu. a. La borne Caire JE 42787. Voici la traduction de la borne Caire JE 42787 (4e dynastie) (fig. 5), vraisemblablement plantée devant la maison en construction faisant l'objet d'une transaction particulière que l'inscription rappelle: 1) déclaration de l'acheteur: "[Le fondé de pouvoirs Seref1ka, dit: 'J'ai acheté cette maison54 au scribe Tjenti. J'ai donné pour elle 10 shâtis55 ; ce fut scellé au bureau d'enregistrement devant le conseil de la ville de Khoufou-Akhet56 et devant de nombreux témoins de Tjenti, membres du collège sacerdotal de Kaemipou' " (lignes 1 à 6) ; 2) spécification du prix versé: "une pièce d'étoffe de 4 x 10 coudées: 3 shâtis ; un lit : 4 shâtis ; une pièce d'étoffe de 2 x 10 coudées: 3 shâtis" (lignes 7 à 9) ; 3) description de la maison: "construction au cordeau; toiture inachevée en bois de sycomore" (lignes 10 à 13) ; 4) déclaration du vendeur: "Il dit: 'Que vive le roi! Je ferai en sorte que le droit soit accompli, que tu sois satisfait à ce sujet et qu'advienne tout ce qui fait partie de cette maison, car tu as (déjà) effectué ces paiements en échange' " (lignes 14 et 15) ; 5) noms des quatre principaux témoins (lignes 16 à 19). Nous avons affaire à une vente à terme, réalisée au sein du personnel de la nécropole. La stèle-borne est placée devant une maison qui a non seulement changé de mains, mais dont la construction n'est pas terminée. L'essentiel de la transaction, vraisemblablement rédigée sur papyrus 57, est gravé dans la pierre et affiché pendant la durée de l'achèvement des travaux, afin de conférer la publicité à l'acte. La borne constituera ensuite au bénéfice de l'acheteur la preuve du bien-fondé de ses droits.
54 Il s'agit vraisemblablement les "villes de pyramide", 1983, coI.9-14). d'une maison de fonction sise dans le périmètre de la "ville de pyramide" (sur cf. R. Stadelman, Lexikon der Aegyptologie, V, 1, Wiesbaden, Harrassowitz,

55

Le shâti est un anneau ou un lingot d'argent pesant 7, 6 grammes, utilisé comme étalon monétaire (monnaie de compte). Voir: B. Menu, "Le système 'monétaire' comme mode de gestion dans l'Égypte pharaonique", à paraître dans le prochain volume de la Collection Histoire, Gestion, Organisations, Toulouse, Presses de l'Université des Sciences Sociales. Khoufou-Akhet, "L'Horizon de Khéops" est le nom de la grande pyramide.

56 57

V oir les rouleaux de Gebelêin, de l'Ancien Empire également ~ des contrats de vente portant sur deux petites maisons y sont consignés: P. Posener-Kriéger, Festschrift Edel, 1979, p.318-331 ~ B. Menu, Recherches... Vol. II, 1998, p.281-283.

22

Droit et Cultures, 41, 2001/1

Le bornage territorial et ses garanties dans l'Égypte pharaonique

b. Les "stèles de donation".

Les "stèles de donation"58 sont des bornes qui comportent, dans leur partie cintrée, une scène où figurent les acteurs principaux: le roi ou son représentant et le dieu bénéficiaire et, en-dessous, quelques lignes de texte destinées, d'une part à identifier rapidement la parcelle et ses détenteurs, d'autre part à préserver la disposition par une formule imprécatoire prononcée à l'encontre d'éventuels contrevenants qui auraient l'intention de déplacer la borne. On doit distinguer les "stèles de donation" des grandes stèles, produites pour l'affichage dans les temples, de fondation ou de constitution de grands domaines, telles par exemple la stèle de Sheshonq59, la stèle de Taharqa60 ou la stèle de l'apanage61. Celles-ci sont des copies d'actes royaux importants qui requièrent des mesures de publicité détaillées; elles comportent des clauses circonstanciées, ainsi que des imprécations développées et particulièrement impressionnantes (voir: B. b).

58

D. Meeks, "Les donations aux temples dans l'Égypte du 1er millénaire avant J.-C.", State and Temple Economy in the Ancient Near East, II (= OLA 6), Louvain, 1979, p.605-687 ~ B. Menu, Recherches ... Vol. II, Le Caire, 1998, p.121-154, p.205-207. Stèle Caire JE 66285 = A. M. Blackman "The Stela of Shoshenk, Great Chief of the Meshwesh", JEA 27, 1941, p.83-95 et pI.X-XII ~B. Menu, Recherches sur l'histoire juridique, économique et sociale de l'ancienne Égypte, vol. I, Versailles, 1982, p.176-183. D. Meeks, "Une fondation memphite de Taharqa vol. 1, Le Caire, 1979, p.221-259 et 1 pl. (stèle Caire JE 36861)", Hommages à S. Sauneron.,

59

60 61

B. Menu, "La stèle dite de l'Apanage", Mél. P. Lévêque, vol.2, 1989, p.337-357 Vol. II, Le Caire, 1998, p.183-203, 1 photographie, 1 pl.).

et 1 pl. (= Recherches...

Droit et Cultures,

41, 2001/1

23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.