Lingua Francas

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Une lingua francas se définit comme "une langue de contact entre individus qui ne partagent ni une langue maternelle ni une culture nationale commune" (Firth,1990). Les lingua francas existent depuis toujours et elles ont permis d'interagir et de communiquer, de faire du commerce, d'être d'accord, de débattre, de s'aimer, de se détester... A part l'anglais dit lingua franca, on sait peu des autres langues qui permettent aux individus de se rencontrer dans la véhicularité.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296266391
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LINGUA FRANCAS
La véhicularité linguistique
pour vivre, travailler et étudier

Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissantdeschercheurs, des praticiensetdesessayistes,mêmesi la
dominanteresteuniversitaire,la collectionLogiques Socialesentend
favoriser les liensentrelarecherchenonfinalisée et l'action sociale.
En laissant toutelibertéthéorique auxauteurs, elle cherche àpromouvoir
les recherches qui partentd'un terrain, d'une enquêteoud'une expériencequi
augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociauxouqui
proposentuneinnovation méthodologiqueouthéorique,voireune
réévaluationdeméthodes oudesystèmesconceptuelsclassiques.

Dernières parutions

Martine ABROUS,Se réaliser. Les intermittents duR.M.I, entre
activités, emplois, chômage etassistance,2010.
RolandGUILLON,Harmonie,ryrhme et sociétés.Genèse del'Art
contemporain,2010.
Angela XAVIER DE BRITO,L'influence française dans la
socialisationdesélitesfémininesbrésiliennes,2010.
BarbaraLUCASetThanh-HuyenBALLMER-CAO(sous la direction
de),LesNouvellesFrontièresdugenre.La division public-privé en
question,2010.
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transformations,2010.
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Rencontresautourde Danièle Kergoat,2010.
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DEDEIRE,Patrimoines, héritagesetdéveloppement ruralenEurope,
2010.
JacquesGOLDBERG(dir.),Ethologie et sciences sociales,2010.
M.DENDANI,La gestiondutravail scolaire.Etude auprèsde
lycéensetd'étudiants,2010.
FrançoiseCHASSAGNAC,Les sans-abrià La Rochelle denosjours,
2010.
NathalieFRIGUL,AnnieTHÉBAUD-MORY,OùmèneleBacpro?
Enseignement professionnelet santé autravaildes jeunes,2010.
MathieuBENSOUSSAN,L'engagementdescadres. Pratiques
collectiveset offresdereprésentation,2010.

Sous la direction de
Fred Dervin

LINGUA FRANCAS
La véhicularité linguistique
pour vivre, travailler et étudier

L’Harmattan

AUTEURS
JensAllwood :Université de Göteborg, Suède
AmmarAzouzi:Université de Kairouan, Tunisie
Sigrid Behrent:Université de Paderborn,Allemagne
Jocelyne Dakhlia :École deshautesétudesen sciences sociales (EHESS),
Paris, France
Fred Dervin:Universitésde Turku& Joensuu, Finlande
YamatoEriko:Université PutraMalaysia,Malaisie
BéatriceFracchiolla :Université deParis8,France
DoraKósDienes:Université deGöteborg,Suède
JoukoLindstedt:Université d’Helsinki,Finlande
LimChoonBee :UniversitéPutraMalaysia,Malaisie
LimSepNeo:UniversitéPutraMalaysia,Malaisie
RégisMachart:UniversitéPutraMalaysia,Malaisie
MarieAnnePaveau:Université deParis 13,France
RoxanaTaquechelChaigneau:Université deParis3,France
CristinaUngureanu:Université dePitesti,Roumanie

Fred Dervin remercie HannuVäisänen, artiste etécrivainfinlandaisvivant
en France, d’avoirautorisél’utilisationdeson œuvre «Kullervo»(2000)en
couverture de celivre.

NB:lesfautes n’ont pasété corrigéesdans lesdiverscorpusanalysés par les
auteurs.

©L’Harmattan,2010
5-7,rue del’Ecole-Polytechnique,75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-12952-8
EAN:9782296129528

Introduction
Fred Dervin

Onse rend compte facilementdenos jours, dès que l’on
traited’une thématique quisemble« inédite»,quecelle-ci n’est en
faitpas uneinnovationensoi. C’estprécisémentce quej’aienvie
dedirepourintroduirece volume: la véhicularité estloin d’être un
phénomènenouveau. Eneffet, leslangues véhiculaires(lingua
I
francasdésormais)existentdepuisledébutdes temps et ellesont
permisà desindividus« non-natifs»,qui nepartagentpasde
langue, d’interagir etdecommuniquer entre eux, de fairedu
commerce, d’êtred’accord, dedébattre, de s’aimer, de sedétester...
Lesphénomènes actuelsd’utilisation deslingua francas
sont assezmal connus–sauf peut-êtrepourl’anglais.Même si,a
priori, onseplaceici dans une thématiquelinguistique, cetouvrage
tenterad’aller au-delà delapuredescription linguistiquedeslingua
francaspour saisirdes aspectsinterdisciplinaires tels que
psychologiques,sociologiques et anthropologiques.
Entout, leconceptdelingua franca(et ses synonymes)a
reçu un certain nombrededéfinitions.Aminima,unelingualingua
est«unelanguedecontact entreindividus qui nepartagentniune
languematernelleniuneculturenationalecommune» (Firth,
1990).Leslingua francas s’opposent généralement auxlangues
vernaculaires.
Denombreuseslanguesont servi delingua francasà large
échelledansnotrehistoire: lelatin, lechinois(pendantladynastie
Han mais aussiactuellement avec leputonghua,Li,2006),
l’espagnol, l’arabe, le français, l’anglaisetleslanguesartificielles
telles quel’espéranto.Larecherche actuellesurleslingua francas
s’estconcentrée avant tout surl’anglaislingua franca(ALF)quiest
incontestablementlalingua francalaplus utiliséedansde
nombreuxcontextesderencontres,qu’ils soientinterculturelsou
intraculturels(cf. lesgrandesentreprises quiexigentl’utilisation de
II
l’anglaislangue véhiculaire entre« natifs» delamêmelangue).

I
Letermelingua francadésigneà l’originelalangue Franque,unelanguede
contact quel’on parlaitduMoyenÂgeà l’époquemodernedanslebassin
méditerranéen (cf. infra ainsiquelacontribution de Dakhliadanscevolume).
II
Pour unecritiquedesconceptsnatifs/non-natifs, cf.Davies,2003.

Elder et Davies (2006:282) ontidentifiétrois typesde
contextesd’utilisationde lingua francas :

1.L’undeslocuteursestnon-natif;
2.Touslesinterlocuteurs sontnon-natifsde la langue
utiliséepour communiqueretnepartagentpaslamême
languematernelle;
3.Touslesinterlocuteurs sontnon-natifsetpartagentla
même languematernelle.

Lesmondesde larecherche, surtout lalinguistique
appliquée, sontprisactuellementpar unenthousiasmepour l’étude
del’anglais lingua franca–alors qu’il yaunevingtaine d’années
lesformesnon-canoniquesdes languesattiraientmoins les
chercheurs.On necompteplusd’ailleurs les conférences,
publications,débats, etc.sur lathématique(cf.les travauxd’A.
Firth, J.Jenkins, A.Mauranen, B.Seidholfer…).Les chercheurs
tententactuellementde décriresonutilisation (formes
linguistiques/interaction/pragmatique…)dansdifférents contextes
decontacts tels quel’éducation, l’immigration, lesmobilitéset le
commerce.JenniferJenkins(2007)a également lancétout un
mouvementderecherchesur les représentationsassociées à ses
utilisations,mais qui selimitesouventau contexte éducatif.
Dans lesdiscoursdu quotidien maisaussimédiatiqueset
institutionnels(cf.lesdiscoursofficielsdel’Organisation
Internationale dela Francophonieparexemple;Johansson&
Dervin, 2009), levaste emploidel’anglais lingua francatend à
susciterdesdiscours contradictoiresdepeur(l’anglais signifiela
«mort »d’autres langueset culturesmaisaussidelapensée; une
menacepour lemultilinguisme…)et/oud’enthousiasme(l’anglais
permetà desmillionsde gensdecommuniquer sereinementdans le
monde entier).
Mais qu’enest-ildesautres lingua francas ?Oùsont-elles
dans larecherche et les sociétés contemporaines ?
Commençonspar larecherche. Cequi surprend d’abord
lorsquel’oneffectueunerecherchebibliographiquesur la
thématique, c’est lepeud’études sur les lingua francas,alors qu’il
semblequepour l’anglais toutaspect linguistique,discursif,
interculturel,etc.aitdéjà ététraité.Parmi les raresécrits sur les

6

lingua francas, on trouve deuxnuméros spéciaux de deuxrevues
internationalesenanglais:
-Un numérode l’International Journal of the Sociology of
Language(janvier 2006)quipropose d’abordunhistorique des
linguafrancaspuis consacrequatrearticles à l’anglais, unarticle
respectivement à l’espéranto, à l’afrikaans,et au bahasa.
- lemêmemois, l’AnnualReview ofAppliedLinguistics,(Volume
26, janvier 2006) proposait unesérie d’articles surdifférentes
languesvéhiculaires : l’anglais biensûr, le français,l’allemand,le
russe,l’espagnol,l’arabe,lechinois,etc.
Pour le français,quelques travauxsur le français lingua
franca sontdisponiblesdans la littérature :Calvet(1985), Renaud
(2001), Dervin (2008,2009), Demaizière& Yheon (2008),
Johansson&Dervin (2009).Dans ces travaux,ons’est intéressés
surtout à laplanificationlinguistiqueafférente et auxenjeux
sociolinguistiques.
Qu’enest-ilmaintenantdans laviedetous les jours ?
Malgréun manqued’intérêt incontestabledans la
recherche,dansnos sociétés l’utilisationdelanguesvéhiculaires
autres quel’anglaisestfréquente.Aucunchiffreofficieln’est
disponiblecar cettevéhicularité est souvent inofficielle et invisible
–c’est-à-dire établie entredes individus avant tout,plutôt quedes
groupesocu «ommunautés ».Mais toutelangue est
potentiellementvéhiculaire.Dans les contextes universitairespar
exemple,denombreuxcours sontdonnés, desmémoiresetdes
thèses sont soutenusenfrançais,enallemand,enespagnoleten
italien,etc.linguafrancas.L’enseignement-apprentissagedes
languesétrangèresest unlieudevéhicularitéparexcellencecar
très souvent les apprenantsdelangueset leursprofesseurs
partagent lamêmelanguematernellemais utilisent unelangue
cibledont aucun n’estnatifpour interagirenclasse, à l’écrit
commeà l’oral.Unautre exemple: dansdenombreuxpays
« hyper- »plurilingues(cf.lecasdel’Afrique),ona recours à une
linguafrancapour communiquer avec sonvoisin.Ouencore: de
nombreux couples binationaux viventdansdes langues
véhiculaireset celadansn’importequelpays.Enfin,notons que
dans certains contextes, lerecours aux linguafrancasest un
phénomènetout àfaitnormal.Ainsi,dans unebrochureproduite
par lecentredemobilitéinternationale(CIMO)enFinlande,on
tented’attirer lespotentielsétudiantsdel’étrangerenleur

7

proposant qu’iln’estmêmepasnécessaire deparler finnoispour
étudier enFinlande, faisant référence ainsi au fait que l’anglais est
largement utilisé(entrenon-natifs)dans les universités finlandaises
mais aussi dans la rue.
Prenons àprésent lecas du Français Lingua Franca(FLF).
D’abord, lemanque d’intérêt flagrant des institutionsofficielles
telles que l’OrganisationInternationale de la Francophonie et
l’AgenceUniversitairepourlaFrancophoniemontrent enverscette
thématique est surprenant(cf. la critique de Johansson &Dervin,
III
2009) .D’aprèsdenombreuses observationsetexpériences, le
FLF est utilisé dansdes contextes professionnels,familiaux
(couplesétrangers rencontrés parexemple enFrance),etde
mobilité(parexemplelesétudiantsenéchange dansdes pays
francophones vivent unesorte d’hétérotopie durant leurs séjourset
nerencontrent pasde« locaux », maisdécidentdepratiquer le FLF
ensemble).Dans les milieuxéducatifs, l’utilisationduFLF est
courante: soutenance dethèse dansdes paysfrancophones mais
aussi à l’étranger,formationd’enseignantsdelangues,
enseignementsen immersiondetype EMILE(Enseignementde
matières par intégrationd’unelangue étrangère), conférences
internationales, commerce,etc.En plusdetout cela, ilest possible
d’imaginer n’importequel contexte derencontreoùl’undes
interlocuteurs s’exprime enfrançaiset l’autre dans uneautre
langue.Ainsi,commetoutelangue, l’utilisationduFLFn’est pas
limitée àunespace géographiqueou à un contextespécifique.
Si l’on sepencheà présent sur les chiffres officiels pour le
français,on observequele FLFserait potentiellement letype de
français leplus pratiqué dans lemonde.C’est-à-direqu’il y aurait
plusdesituationsderencontresentrenon-natifs, à travers le
français,que derencontresentrenatifs.Regardons pour cela les
chiffresdonnés par le HautConseildelaFrancophonie.D’après un
rapportde1999,laFrancophonie« politique» représente environ
500 millionsd’habitantsdans49étatset trois pays observateurs.
Parmi ces populations (qui nesont pasforcementfrancophones), il
y aurait113millionsde«francophones réels » selon lerapport

III
On notera toutefois queleprojeUtilisationst «dufrançais languevéhiculaire
(FLV)dans les interactions plurilinguesen lignedesétudiants non spécialistesdu
français », dont j’aiétél’undes initiateurs avec ma collègueroumaineMonica
Vlad,vientd’êtresélectionnécommepré-projet par l’AUFpour 2011.

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(natifs etnon-natifs)et 61 millions de francophonesoccasionnels,
doncentoutmoins delamoitié desmembres dela Francophonie.
Le rapport ajouteà ceschiffres100 et110millions de«francisants
et apprenants de français [qui] ont apprisou apprennentle français
pourcommuniquer avec les étrangers».Outrelamentiondela
communicationavec les étrangers,quiestintéressante et semble
suggérer quecesindividus utilisentle FLF,on notera quecechiffre
représente 60millions delocuteurs en moins queles174millions
delocuteurs «francophones » (qui sont loind’êtretousdes
« natifs »)identifiés par leHautConseil.Très souvent,ces
francisants ouapprenantsde FLE/Ssontamenésàtravailler,parler,
etc.avec d’autres non-natifsdans lesclassesdelangues,physiques
commevirtuelles,qu’ils soientdesenseignants oud’autres
apprenants.
On pourraitarguer ici quelecasdufrançaisest
exceptionnel.Toutefois,qu’enest-ildeces millionsdepersonnes
« invisiblequi prs »atiquentd’autres langues véhiculairesau
quotidien ?C’estcequecet ouvrageproposededécrireàpartirde
contextes variésdevéhicularité:l’université,lemondedu travail,
lafamille et laruedansdivers pays:laFinlande,laFrance,la
Malaisie,la Roumanie,la Suède et la Tunisie.
Avantdeprésenter leschapitres quicomposent l’ouvrage,
undétour terminologiqueparaît indispensable.Denombreux
termes ontétéutilisésdans lalittératurelinguistiquepourfaire
référenceaux languesdecontactet nous proposons ici unemiseau
point pour nous positionnerdans lesdiscours scientifiques sur la
véhicularité.Outreles trois termes quenous passerons icien revue
(Linguafranca(LF),Langueinteralloglotte(LI) etLangue
véhiculaire(LV)),onapu identifierlangue de traître, langue
internationale, langue artificielle(Renaud,2001)pourdésigner le
phénomène.Ilest importantdenoterà cestadequel’ensemblede
ces termes sont parfois synonymes.De façongénérale,les langues
decontact peuventêtredéfiniescommeun «ensembledes
solutionsapportéesaux problèmes queposentàlacommunication
verbalelesbarrièresdelangue» (Renaud2001:5).Pour
Laplantine etNouss (1977:32),trois typesdelanguesdecontact
sontapparusdans l’histoirehumaine: des languesayantacquisce
statut par un jeudepouvoir politiqueouculturel (latin,grec,arabe,
français,anglais), des languesartificielles (volapük,espéranto)
maisaussidespidginsetdescréoles.Letypedelanguesdecontact

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dontnous traiterons danscetouvragecouvre en partie des
« langues véhiculairesinvisibles»qui ne sont que rarement
mentionnéesparleschercheurs du françaispar exemple.
Commençonsnotreparcours des troisconcepts qui nous
intéresserontici (LF/LI/LV) par celuidelingua franca, quiest sans
aucundouteleplusancien.Il trouveses originesdans lalangue
diteFranquequel’on parlaitduMoyenÂge àl’époquemoderne
dans le bassin méditerranéen (Dakhlia dans cevolume).Lalingua
franca était un pidgin ou un mixte delanguesen usage dans la
région,« inventée»àpartirdel’italien, du portugais, du provençal,
dufrançais,maisaussidel’arabe…Celle-ci n’est jamaisdevenue
lalangue1 (L1 ou «languematernelle»)dequelconquelocuteur.
J.Dakhlia(ibid.)nousexpliqueà cepropos que«Nul nela
revendiquecommesaproprelangue.C’estdonc toujours lalangue
d’un rapportàl’autre(…).Sonemploi principal concerneles
relationsentreEuropéensetgensd’Islam (musulmans maisaussi
juifset chrétiensd’Orient) maiselles’emploie aussientre des
Européens n’ayant pasd’autrelanguecommune».
Denos jours, letermelingua franca est souvent utilisé en
guise de« synecdoque» pourfaireréférenceàunelangue
véhiculaire(Calvet,1985:23).Leconceptdelinguafrancaest un
concept relativement «parapluie»,quicouvreàlafois les
interactionsentrenatifset non-natifs,non-natifset non-natifs
(Gnuztmann,2000) –sans toujours insister sur lesdifférentsenjeux
interactifscommediscursifs quelesdeux typesd’interaction
imposentaux interlocuteurs.
Ledeuxièmeconcept, celuid’interalloglotte,aétéproposé
parS.Behrent (2007, danscevolume)dans lecadred’une étude
sur l’utilisationdufrançais pardesétudiantsétrangersen mobilité
enFrance.Lachercheuseallemandedéfinit lanotioncommeune
«Interactionen situationdecontactentreinterlocuteursdont la
languedecommunication n’est pas lalangueprimaire,mais la
langueciblecommune» (2007:10) et se placedans ledomainede
l’acquisition.Behrentexpliqueavoir optépourceterme« pour la
distinguerde(…)lingua franca,oùlemoyendecommunication
n’est pas simultanément languecible» (2007:74-75).Ainsi,la
chercheusetentedeproposer un termequi netoucherait qu’à de
« vraisapprenantsde frança(iis »bid.:75) en oppositionaux
situationsdelinguafrancaoùles interlocuteurs nesouhaiteraient
pas vraimentapprendreouaméliorer leurscompétencesdans une

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0

languecible.Toutefois,lesphénomènes deco-apprentissage et
d’envie deprogresser dans une autrelangue sont des situations très
instables etinterpersonnelles(même dans sa« languematernelle»
ou Langue1d’ailleurs).En limitantces éléments aux«vrais
apprenants», onrisque de tomber, selon nous, dans unecertaine
forme de déterminisme.
Le dernierconcept,quenous adoptonsnous-même dans
nos travaux(Dervin,2008), est celuide« langue véhiculaire», qui
semble êtrelargement préférépar les chercheursfrancophones à
celuidelingua franca.PourL.-J.Calvet (1985), l’undes rares
linguistesàs’êtrepenchésur laquestionvéhiculaire(cf.ausside
JulliendePommerol,1997 ;Chaduteau,2002),les langues
véhiculaires sontdes réponses concrètes àdes situations concrètes
posantdes problèmes sociolinguistiques concrets.Ilajoutequece
sontdes langues utilisées « pour l’intercompréhensionentredes
communautés linguistiquesgéographiquementvoisineset qui ne
parlent pas les mêmes langues » (Calvet, 1985: 23). Ilexplique
également qu’« il n’yapasdelangues véhiculaires innées,de
languesàvocation véhiculairepourdes raisonsdestructure
interne, mais qu’il ya des situations nécessitant l’apparitiond’une
languevéhiculaireou lapromotiond’unelangueàcestatut,et que
les raisonsd’apparitiondetelleou tellelanguedans cette fonction
relèventdelaconvergencededifférentsfacteurs (…)»(Calvet
1985:95).Lesfacteursd’expansion que
Calvetdonne(ibid.:7795),i.e.,géographiques,économiques, politiques…touchent plutôt
àdes contextes macro-englobantdelarges populationset lieux.
Pourtant,les contextes contemporainsdits hypermodernes
(Aubert,2004:15), caractériséspar lasurabondance
événementielle et spatiale et uneindividualisationdes références
(Augé, 1992),mènent à unenouvellecompréhensionet
interprétationdes linguafrancas.Eneffet, à un niveau micro-,dit
« invisible» ou souterrain,non revendiquépolitiquement oude
façon systématiquedans telleou tellepartiedu monde,la
véhicularitépeut toucher n’importequellelangue, n’importequel
contexted’interaction (contacts privés, publics,éducatifs,
professionnels,familiaux) et n’importequi.
Enfindecompte,dans lecadredecelivre, on combinera
les caractéristiquesdel’ensembledeces termes.Lalinguafranca
estdonc comprisecommeunelanguedecontact parfois officielle
mais souvent inofficielle entreindividus qui nepartagent pas

1

1

forcémentlamême L1,et quipeuventêtreàl’origine
géographiquementvoisins comme éloignés.Dans cette définition,
on pourrainclureles individus qui partagent une L1 mais qui sont
amenésàcommuniquerdans une autrelangue.Lalangue
véhiculairepeutêtreune L2/L3/L4... pour les interlocuteursetelle
peutêtreparléedans n’importequelespacephysiquecomme
virtuel (paysd’origine, d’accueil,devisite,foraet chats sur
internet…).Enfin, on pourratrouver chez les locuteursdelingua
francas une envied’apprendredavantagedans cettelangue, même
s’ils nesont pas spécialistesdelalangue.
Les problématiques suivantes servirontdebaseàla
réflexiondans cevolume: quesavons-nousdes linguafrancas
pratiquéesactuellementdans lemonde?Quels impacts ont-elles
sur les rapportsentreles individus,lacommunication
interculturelle,ainsi quesur lesdiscours sur l’identité?

Trois objectifs principaux ontétédéfinis:
1.Fairelelienentrelesapproches théoriquesetderechercheliées
à l’utilisationdes linguafrancasdansdes contextes peuétudiés tels
quelequotidien (couples binationaux,amis interagissantdans une
oudes lingua/sfranca/s); lesétudes(àl’étranger ou chez soi) et le
mondedu travail (idem);
2.Explorer les impactsdel’utilisationdes linguafrancas sur les
représentationset créations identitaires (SoietAutre)d’utilisateurs
delinguafrancas,etdeceux qui sont témoinsdecetteutilisation,
dansdifférentes zonesgéographiques,professionnelleset sociales ;
3.Stimuler larecherchesur les linguafrancasen s’inspirant,entre
autres,des rechercheset réflexions théoriques sur l’anglais lingua
franca.
L’attituderetenuepar lesauteursdel’ouvrage faceaux
linguafrancasest positive.Ainsi,elles neseront ni considérées
impures,ni signesde« perted’identités ».
L’ouvrage est composédequatresections :1)débats
autourdelavéhicularité, 2)linguafrancaset socialité, 3)lingua
francaset contextes professionnelset4)linguafrancaset
éducation.
Lapremièreparties’ouvresur un parcours historiquedela
LangueFranqueméditerranéenne,mentionnéesupra.Dans ce
premierarticle, l’historienneJocelynDakhlia, quiaconsacréun
ouvrageà cette« languedetransaction »(2009), soulignequela

1

2

Lingua Franca était« étrangère »à tous seslocuteurset qu’elle
n’était réservéeàaucungroupesingulier.Le deuxième article est
consacré,lui, à une languequi « appartient» apriorià un peuple et
à unespacebiendéterminés.Ainsi,selonMarie-AnnePaveau,
quisigne l’article «L’amourdufrançais.Passionslangagièreset
marquages sociaux »,lesFrançaiset certainsfrancophones ont un
rapport particulieraufrançais,qui setraduit souvent par une
véritablepassion pour cette« langue deculture».Selon l’auteur, le
français nese dit jamais commelangue véhiculaireou lingua
francacar on yapréféré desappellations telles quelangue
diplomatique,langueinternationale,langue deculture, ou
francophonie…mêmesidans les pratiquesau quotidienelle
« véhicularise».
La deuxièmepartie,intituléelingua francaset socialité,
examine des contextesd’interaction personnels :famille,amitié et
quotidien.Sigrid Behrentouvrelapartie en traitantdu casdes
échanges universitairesenFrance.Dans cecontexte, lerecours à
des lingua francasest courant.Eneffet, lesétudiants peuventêtre
amenésàpartager lalangue du « paysd’accueil »entre eux ou bien
une autrelanguevéhiculaire, tellequel’anglais.Behrent travaille
ellesur lerecoursaufrançais commelangue decontact.Elle
propose d’ailleurs leconcept «interalloglotte» pour substituer
celuidelingua franca, car ses informants ont tous pour objectif
principaldes’améliorerenfrançais (cf. la discussiondu concept
supra).Fondéesur un corpusenregistréà laCitéuniversitaire
internationale de Paris,l’analyseconversationnelleproposéepar
Behrent présenteà la fois les représentationsdes interlocuteurs
maisaussi les caractéristiquesdecettecommunication
interalloglotte.Le deuxièmechapitre discuteunesituation
intéressante: l’utilisationdel’espérantoau seinde familles.Selon
l’auteur,Jouko Lindstedt,les locuteursdecettelangue forment
unesorte de diasporalinguistique,qui partageun certain nombre
desymbolesetdevaleurs culturelles, unelittératureinconnue au
monde extérieur, etc.Lindstedt souligne également quel’espéranto
en tant quelangue familiales’utiliseraitdepuis unecentaine
d’années, et qu’elleserait lalanguepremière d’environ un millier
delocuteursdans lemonde.On reste dans lemilieufamilialavec
l’articlesuivant.Intitulé«Solidificationset métamorphoses
identitairesd’un couplemixte», l’articleproposeune étude decas
enFinlande àtravers laquelleFredDervinyexamineun couple

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qui partagele français linguafranca.Partant d’uneanalyse
dialogique, il souligneles liensentreles discours sur l’utilisation
decettelangue enFrance et lesphénomènesinstables
d’identificationqui les accompagnent.Entout, lesperceptions qu’a
lecouplesurcette formedelanguelancent des signauxtout àfait
contradictoires,entreunedescriptiondelalangue entant que
languedel’intimité et delacomplicité et un besoindecorrectionet
depuretélangagières.
Letroisièmeaxeduvolume estconsacréaux contextes
professionnels.Roxana Taquechel-Chaigneaudécrit d’abord des
pratiquesplurilinguesprofessionnelles dansl’activitéd’équipes
internationales.S’inscrivant dansleprojetDynamique des langues
IV
et gestion de la diversité(DYLAN),l’auteur témoigned’un
«bricolage»deslangues dontfontpreuvelesmembres des
équipes.Ellesoutient quecetaspectest souventabsent desétudes
surleslinguafrancas.Partant d’une étudesituéedans deux
contextesprofessionnels différents(clinique etentreprise),Jens
AllwoodetDora Kós-Dieness’intéressent,quantàeux, aux
représentations surlesuédoislinguafranca.Ainsi ilsobservent
comment desimmigrésmaisaussides« locaux »décriventleurs
expériences deslangues danscescontextesenSuède.Ilsnotent
quelesemployés tendent à rester dansleurspropresgroupes
ethniqueset àparlerleurslangues,et quelesemployés suédois
portent un certain nombredejugementsnégatifs surleur utilisation
du suédoislinguafranca.Lesauteursproposent,entreautres,une
formation linguistiquepour touslesemployéspourmettre fin à ces
discours : descours desuédoisadaptésauxtâchesàeffectuerpar
ceuxqui n’ontpascettelanguecommeL1et descours delangues
généraliséspourlesSuédois.Letroisièmechapitredecettepartie
nousconduiten Tunisie,oùAmmarAzouziétudielesenseignes
commercialesetnon-commerciales des rues dequelquesvilles
tunisiennes.Si pour un certain nombredepaysofficiellement
monolinguesoubilingues, l’évidencedela langueuniqueparlée,
lue etaffichéeneposeaucun problème, laréalitélinguistiquedu
quotidiendiffèresouvent.Lecas dela Tunisie esten cesens
éloquent,surtoutentermes devéhicularité.Azouzidécrit une
véritable«foireaux langues»qui caractériselesenseignes
étudiées.L’articlequisuit sondeles représentationset stéréotypes

IV
http://www.dylan-project.org/Dylan_fr/home/home.php

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d’étudiantsétrangersenRoumaniesur leroumainlangue
véhiculaire et d’autreslinguafrancas.Partant del’hypothèseque
l’imagequel’onse fait d’un paysinfluenceles représentations sur
«sa» langue,Cristina Ungureanuaeu recoursàdes
questionnaireset desentretiens semi-directifspour dévoiler
commentcesétudiantsperçoiventleroumainetles autreslangues
entant quelinguafrancas.
La dernièrepartiedel’ouvrageseconcentresurles
contexteséducatifs.Dans un mondevivant une globalisation
accélérée, l’éducationestl’undespremiers domaines àêtre
touchésparlavéhicularitélinguistique.Commenousl’avonsvu
plushaut avec les articles de Behrentet d’Ungureanu,la mobilité
académiquestimule etincitelerecoursaux linguafrancas.Les
troisarticlesprésentésiciseplacent danscetypedemobilité.On
retiendra néanmoins qued’autrescontextesplus«quotidiens»,
commeceluidesécolesprimaireset secondaires qui accueillent
desenfants dontlaL1diffèredela/des langue/s officielle/sdu
pays,appellentàla véhicularité en classe.La premièrecontribution
est issued’un projetdecyberanthropologiesoutenu par laMaison
desSciencesdel’HommedeParisNordenFrance.GéréparFred
DervinetBéatrice Fracchiolla, les auteursdel’article, ceprojet a
permis àdesétudiantsfinlandais,spécialistesdufrançaisetà des
étudiantsétrangersàl’UniversitéParis8detravaillerensemblesur
diverses activitésen liaison avec l’interculturel.Dans l’article, les
auteurs analysent unesériedesessionsdeclavardage(« chat ») en
français linguafranca.Ils y observent à lafois les phénomènes
linguistiques qui s’ydéroulentet les signesd’identification
partagés par lesétudiants.En conclusion, les auteurs posent la
questiondela pertinencededifférencier cetyped’interactiondes
interactionsentrelocuteursL1dufrançais.Lesdeuxderniers
articles traitentdu contextedelaMalaisie.Co-écriteparRégis
Machart,Lim SepNeoetLimChoonBee,la première
contribution s’intéresseauxChinoisdeMalaisie.CesMalaisiens
d’originechinoisereprésententenviron 23%dela populationdu
pays.Ils ont tous appris, dès l’écoleprimaire, lemalais (langue
administrative) et l’anglais (languelargement utiliséelorsdes
échanges interethniques). Dans cette étude,les auteursexaminent
leurs représentations surdiverses langues véhiculaires, notamment
les langues «européennes » (anglais, allemand,espagnol,français
et russe).Pourfinir,ledernier articlesebasesur lesexpériences

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d’étudiants internationaux dans lemêmecontexte.La Malaisie
accueilleplus de30.000 étudiantsinternationauxchaque année.
Lim Sep Neo, Régis MachartetYamato Erikoydécrivent
comment 278 étudiants internationaux sereprésentent le Bahasa
Malaysia, c’est-à-direlemalais (seulelangueofficielle de
Malaisie), auquel ils sont initiés lorsdu séjour.Quatreprofils
distincts mettanten relation l’origine des répondantset leurs
représentationsdu malaisetdesonapprentissageont puêtre
identifiés par lesauteurs.

Bibliographie

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DEBATSAUTOURDELAVEHICULARITE

Histoiredela LinguaFranca
Jocelyne Dakhlia

La Langue Franqueméditerranéenneou Lingua Franca fut
historiquement un pidgin oumixte delangues enusage en
Méditerranée dontlenom, devenu générique, estpassé au seindes
languescréoles, à la«famille»deslangues franques.Nombre de
linguistes rattachent sonapparitionauxCroisades, tant
étymologiquement qu’historiquement.LaLangueFranque se serait
ainsi constituée danslecadre desRoyaumesLatins,«Francs», de
TerreSainte.S’ilest assuré quecescontexteshistoriques alliant
conflictualité extrême etcohabitationspluspacifiques, voire
métissages, ont donnélieu à diverses sortes demixités
linguistiques, toutcommelapéninsuleibériqueà l’autre extrémité
delaMéditerranée,ilest aléatoire depostulerlacontinuité deces
phénomènes sousles espèces d’unemême« langue»duMoyen
Âgejusqu’au terme del’époquemoderne.
Ce quiestplusindubitable est qu’auXVIe siècle, les textes
historiques etlittérairescommencentàattesterlaréalité dece
pidginen lenommant d’un mêmenom:linguafrancal, «angue
franque» ou« langage franc »,voire« langage de franc »,
«franco »,etplus tardivement« petit franc »...Lafixation,
quoique fluide, d’un nomdelalangue et simultanément
l’expansionde sonusagecoïncidentavecl’abandondesprojets de
croisadeauLevant etavecunreport surlaguerre decourse de
l’affrontementidéologique entreIslametChrétienté.Lecentre de
gravité decesaffrontements se déplaceverslaMéditerranée
occidentale,opposantaupremiercheflespuissances duMaghreb,
ou«Barbarie»danslaterminologie del’époque, àl’Europelatine.
Lalinguafrancas’épanouitparconséquent dans un
contexte géopolitique éminemmentconflictuel, maisoùla
multiplicationdesprises decourses, butinhumaindescaptifsà
rançon, butins demarchandises, et razziascôtières, pratiquées de
manièreabsolument réciproqueparlesEuropéens etles gens
d’Islam,intensifient toutesles formes ducommerce et de
l’échange, y comprispacifiques.L’imbrication, voirel’osmose des
sociétésméditerranéennes européennes etislamiques s’intensifie
paradoxalement danscemoment,enraisond’uneinflationdela

circulationdes hommeset, dans unemoindremesure, desfemmes,
circulation libreou contrainte.
Lalingua francas’institue dans cecadrecommeune
languemédiane, aisément compréhensiblepar tous lesacteursen
peudetempset quidemeureunelangue detransactionetde
transition.Ellene devient jamais un créole, unelanguematernelle.
Ellenes’identifiejamaisàl’usage d’ungroupesingulier,pas
mêmeceluides «renégats »ou convertiseuropéens à l’Islam,
commeilest parfoisaffirmé dans l’historiographie.Nul nela
revendiquecommesaproprelangue.C’estdonc toujours lalangue
d’un rapportàl’autre, etelle dénotecettemarque d’altérité dans le
moment mêmeoùson usage dément tout caractère absolu à
celleci.Sonemploi principal concerneles relationsentreEuropéenset
gensd’Islam (musulmans maisaussi juifset chrétiensd’Orient)
maiselles’emploie aussientre desEuropéens n’ayant pasd’autre
languecommune.C’estdonc uneréalitétrès banale del’époque
moderne dont l’usagepuis lamémoireseperdentàpartirdela
secondemoitié duXIXesiècle.
Lacompositiondelalangue franquen’est pas sans
soulever un problèmecrucial non seulement pour lalinguistique
mais pour l’histoire.Eneffet, cettelangue fonctionnellement
médiane,neutre dans sesemplois,puisqu’y recourentaussi bien les
gensd’Islam quelesEuropéensdans leséchanges qu’ils
entretiennent, n’est pas unelanguesymétrique.Ellesecompose
essentiellementd’apportsdes langues romanes,latines.Lapartde
l’italien yestgénéralement prépondérante;ellen’estdépasséepar
lacomposante espagnolequ’à l’ouestd’Alger.L’italiendomine
ainsid’Alger jusqu’auLevant commeprincipalecomposante dela
linguafranca.Viennenten secondlieu l’espagnol, et leportugais
en certains lieux ou périodes,leprovençal ou le français...Toute
identificationdemodalités régionalesdeces langues « nationales »
estgénéralement négligéepar lesdescriptionsdes contemporains.
Lapartdel’arabeoudu turcest très minoritaire.Demêmepour
l’apportdelalangue grecque, trèsfaible et qui nereflète en rien
l’importance delaprésence grecque dans lemonde delameren
Méditerranée àl’époquemoderne.
Prochesouventdel’italien,notamment,lalinguafrancaest
souventassimiléepar les observateurs contemporains à un « italien
corrompu ».En réalité,et mêmesi lafrontière entrecesdeux
usagesest parfois ténue, ellepossèdeun minimumdetraitsen

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proprequi interdisentd’y voir unesimplepidginisationd’une autre
langueoul’altérationd’unematrice, ouencoreun phénomène
d’alternancecodique.Elle est reconnaissablenotamment,et
identifiablecommetellepar ses observateursdel’époquemoderne,
en raisondu maintiendes verbesàl’infinitif, del’absence d’accord
engenre eten nombre,oudela formeinvariable des pronoms miet
ti... «Seti sabir/ ti respondir »,chante ainsi le MuftiauBourgeois
Gentilhomme dans la fameusescène del’intronisationduGrand
Mamamouchi.Ces paroleset l’ensemble des strophesdelangue
franque delapièceontété écritesavec l’aide du chevalier
d’Arvieux, fin connaisseurdes langues orientales mais convoquéà
Versailles,auprèsde Molière,pour sonexpertise en matière de
langue franque.Lethéâtre européen commel’opéra joueront
longtempsdel’effet comique decepidgin, àlafois intelligible
pour lepublicetdénotant unealtéritéplus ou moins lointaine.
Ces asymétriesfoncièresdans la compositiond’unelangue
fonctionnellement neutre,et principalement l’asymétriepar
laquellelesgensd’Islam parlent aux «Funrancs »elangue
majoritairement romanesontdifficiles à interpréter.Elles reflètent
assurément l’ancienneprésencecommerciale des puissances
italiennes, mais n’exprimenten rien unétateffectif des rapportsde
force géopolitiques ni commerciaux.N’étant pas unelangue de
prestige,la linguafranca netraduit aucunement,eneffet,des
phénomènesd’acculturation oud’ « influence» culturelle.En
revanchesonemploi révèle,dela partdes sociétés islamiques
bordant laMéditerranée,une familiaritéavec les langues latineset
plusgénéralementeuropéennes, beaucoup plus pousséequ’on nele
pensait jusquerécemment.
Cetteconnaissancepragmatique dela langue franquemais
aussid’autres langueseuropéennes,acquises par la pratique du
commerce et levoyage, par les aléasdela captivitéoudans une
simplecohabitation avecdes chrétiens, captifs ou libres, remet
doncen causelelieu commun historiographique, notablement
développéparBernardLewis,selon lequel les sociétésd’Islam
n’auraient paseude« curiosité» à l’égard del’Europe,
puisqu’elles n’auraient pas appris ses langues.Lecasdela langue
franquesuffitàmontrer qu’elles avaient au contraireune
connaissance empiriqueassezrépandue del’Europe,soitdirecte,
soit indirecte, au contactdes nombreuxEuropéens qu’elles
accueillaient,de gréoude force,et auxquelleselles offraient

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parfoisdes possibilitésd’ascension socialeremarquables.
Schématiquement, on peut opposer un modèle européen qui
développe, dans cemomentdel’âgemoderne,un apprentissage
savantdes langues orientales,mais maintientàla margetoute
intégrationdesgensdel’Islamdans la société,et un modèle
islamiquebeaucoup plus ouvert, au contraire, à l’assimilation
d’Européens juifs ou chrétiens, mais qui n’instaurepas, jusqu’au
XIXesiècle,d’apprentissagesavantdes languesdel’Islam.Deux
formesdemiseà distancedel’autresontdoncexprimées par le
rapportauxlangues, dans un contextehistoriqueparailleurs tissé
d’interconnaissance etdecontinuum culturelaussi bien que
polarisépar les conflitset lesaffrontements idéologiques ou
religieux.Lalingua francareflète aussi bien cettecommunautéde
sensetdeculturequelebesoinderéaffirmer les limitesdu soiet
del’autre.
Sonairedepertinencepeutdonner lieuà débat.Le
linguiste C.Aslanovanotammentdiscutésapertinence auLevant.
Ladocumentation laconcernantest certes majoritairement
« barbaresque», c’est-à-diremaghrébine,mais les observateurs ou
locuteurs contemporainsgénéralisent sonemploi à tout lepourtour
méditerranéen.Qui plusest,lesdescriptions les plus précises qui
nous sont parvenues, cellesdeSavarydeBrèves,parexemple,ou
d’AntoineGalland,ont pour cadrelaMéditerranéeorientale. Un
autrepointdedébat pourraitêtreceluidu caractèrerestrictifquelui
assignent tant l’historiographiedelaMéditerranéequela
linguistique.Elle estgénéralementdéfiniecommeunelanguedes
marges littorales, des villes côtières ou comptoirs, pointsdecontact
circonscritsdu pourtour méditerranéen.On y voitdonc unelangue
paressencemasculine, languedela taverneoudu port,mais qui ne
pénétrerait jamais les intérieursdomestiques pas plus queles
régions intérieures,au-delà des côtes.Ordéjà,au tournantduXVIe
etduXVIIesiècle,Haëdo soulignait quelalingua franca étaitaussi
connuedesfemmesetdesenfants.L’examendeladocumentation
confirmeune extensiondeson usagebien plus considérablequ’on
nel’envisagecommunément,endehorsdetoutecréolisation, tout
simplement parcequelaprésenceou lacirculationd’Européens,le
contactaveceux,était beaucoup plusdensequ’on leconcevait
historiographiquement, notammentdans un contextede
décolonisation.

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