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Lisbonne et le Portugal

De
333 pages

J’arrivai à Lisbonne le 8 octobre 1842. Nous étions partis de Cadix le 5 au matin, et bien que la traversée n’eût pas été heureuse, nous aurions pu remplir avant la nuit toutes les formalités du port. Mais, du côté de Bougie, nous eûmes à remonter des courans qui nous retardèrent.

La rade de Lisbonne est spacieuse et bien découpée ; le Tage déroule sur un lit de cinq mille mètres de largeur ses eaux silencieuses. Aussi loin que les yeux peuvent voir, on aperçoit les mâtures d’innombrables vaisseaux avec leurs pavillons chamarrés et leurs voiles à demi-roulées.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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J. Pourcet de Fondeyre

Lisbonne et le Portugal

A Ines.

 

A ton céleste amour, à la douce puissance
Qu’exerce sur mon cœur le parfum de tes yeux ;
A ta simple beauté, rayon tombé des cieux
Pour éclairer le soir de ma sombre existence
Ce n’est pas un tribut, une offrande ; ma main
Recueillit ces feuillets sur le bord de mon âme,
Tu sais qu’elle est à toi ; reprends vite ton bien,
Car je ne veux au cœur chose qui ne soit flamme.

Préface

Noms propres

En se plaçant sur un point qui domine une grande cité, on voit au-dessus d’elle des vapeurs grises et immobiles. Dans les jours de chaleur elles paraissent tellement pesantes, qu’elles semblent devoir écraser les hautes tours qui les supportent.

Ce phénomène, qui n’est que la reproduction d’une des lois les plus simples de la nature, réfléchit dans le cœur des rayons de tristesse. Ces évaporations sont en effet l’étendart de la misère et de l’infection qui rongent comme une plaie hideuse la plus grande partie de la population. Cependant dans celle même ville où le pauvre se traîne dans la boue, en maudissant sa mère, il y aura des hommes enveloppés dans le luxe comme dans leur propre chair, qui s’écrieront à la face du même soleil : Ne sommes-nous pas dans le plus heureux séjour du monde ? Le premier impôt qui pèse sur l’homme au jour de son avénement à la lumière, c’est de partager la place de son père dans cette échelle sociale dont les pieds reposent dans l’ordure, et dont la tète étincelle sous une couronne de roi...

Tel est l’ordre établi dans les choses matérielles. Pour ce qui touche à celles d’un ordre plus élevé, les différences sont plus difficiles à saisir ; elles existent pourtant, et que le but de nos études soit un homme ou un peuple, on ne doit pas se lasser de les poursuivre.

Si l’on recherche la force ou la moralité d’une nation, il faut se garder de croire à des impressions partielles ; en présence de ce grand tout, laissez agir en vous-même cette action invisible, cette puissance intérieure qui se développe par le contact des hommes et l’appréciation des faits, jusqu’à sentir une conviction tellement pleine qu’elle vous cache l’objet même qui la produit, et vous laisse seul au monde entre elle et Dieu... alors votre ame sera une piscine sainte où l’on viendra s’abreuver de vérité, votre plume un fer brûlant, et votre parole une sentence...

C’est ainsi que l’on peut arriver à l’appréciation la plus vraie d’une chose aussi peu saisissable que la moralité actuelle d’un peuple ; les faits isolés ne prouvent rien : ne peut-on pas trouver une rose dans un champ couvert de chardons ?

De là deux conséquences : la première, c’est que l’on peut porter sur le même pays deux jugemens opposés et cependant vrais ; la seconde, que des objets pris collectivement peuvent présenter un aspect différent que vus dans leurs détails.

Cette théorie, fausse si on l’applique à l’histoire, où la classification des faits et leur enchaînement révèlent les grandes époques qui marquent l’âge du monde, expliquera peut-être les contradictions qui se trouvent dans les auteurs qui se sont occupés du Portugal, Les Anglais, comme plus intéressés que nous dans cette question, l’ont résolue de vingt manières différentes ; faisant subir à leurs convictions les variations de leur fortune, les Portugais ont été pour eux un peuple sage ou ignorant, selon qu’ils ont favorisé leur commerce. Byron seul a fait sortir celte question du cercle étroit où ses devanciers l’avaient placée, il a élevé le Portugal à la hauteur de son génie ; il l’a animé par son souffle, éclairé par les rayons de son inspiration ; son imagination géante en a soulevé les diverses parties, elle en a fait un personnage, avec sa vie, avec son ame, et le grand poète, ne pouvant ensuite regarder cette création sans frayeur, s’est écrié, en se cachant le visage : vade retro.

J’en reviens à l’énoncé de ma doctrine, et je crois que dans un livre qui n’est pas du ressort rigoureux de l’histoire, on doit arriver à l’appréciation d’un peuple, plutôt par ses propres impressions que par une analyse minutieuse dont les élémens se contre. disent à chaque instant. J’ai pensé cependant que je pouvais m’arrêter à des citations de noms propres, el je n’ai pas cru manquer à ces principes en allumant dans le foyer de la vie privée le flambeau qui devait me guider ; mais je ne présente ces détails que comme des accessoires, et je ne veux pas leur attribuer plus d’importance qu’ils n’en méritent ; c’est l’amarre que l’on met au navire qui dort déjà sur ses deux ancres ; c’est l’arc-boutant que l’on applique à une porte déjà armée de ses verroux,

Quant aux allégations qui s’attachent aux noms que j’ai cités, tout mon devoir est de prouver qu’elles sont vraies ; les personnages qui voudraient les revendiquer seront responsables du reste En mettent au jour leurs excès, je n’ai fait que suivre l’exemple des pères de la littérature. Si nous avons connu les scandaleuses orgies de la duchesse de Berry, du duc d’Orléans, de Dubois, du grand-chancelier d’Espagne et du comte-duc, c’est que Saint-Simon, Tomson, Cervantes et Calderon nous en ont légué la mémoire.

Ainsi, tout ce que pourront me reprocher les noms propres, c’est de les avoir traités comme on faisait autrefoifs des personnes importantes.

Du reste, ce n’est pas sous le manteau de l’amitié ou de la confiance que j’ai surpris les secrets de la vie intérieure, j’ai reçu toutes les relations que j’ai écrites comme on reçoit la chronique du Maure noir, que la vieille femme vous conte auprès du feu en tournant son fuseau, ou celle de la Fille enchantée, que les enfans chantent au coin des rues de Coïmbre. J’ai pris dans le butin public ce qui pouvait servir à mon œuvre ; suis-je allé plus loin que mon droit ?

Après tout, le peu de noms que j’ai cités me servirait d’excuse si j’avais péché, et ceux que j’ai volontairement oubliés me défendront contre la mauvaise humeur des autres.

LISBONNE

I

J’arrivai à Lisbonne le 8 octobre 1842. Nous étions partis de Cadix le 5 au matin, et bien que la traversée n’eût pas été heureuse, nous aurions pu remplir avant la nuit toutes les formalités du port. Mais, du côté de Bougie, nous eûmes à remonter des courans qui nous retardèrent.

La rade de Lisbonne est spacieuse et bien découpée ; le Tage déroule sur un lit de cinq mille mètres de largeur ses eaux silencieuses. Aussi loin que les yeux peuvent voir, on aperçoit les mâtures d’innombrables vaisseaux avec leurs pavillons chamarrés et leurs voiles à demi-roulées. Sur le rivage opposé à la ville sont de nombreuses usines, de grands bois, des villas pittoresques, des terrains accidentés par des éboulemens de mines.

Arrivé à la tour de Belem, je ne pouvais encore me rendre compte de ce qu’on m’avait dit de Lisbonne. Je n’avais guère vu jusque-là que des maisons petites et sales qui semblaient devoir former des rues coupées et étroites propres au service des gens du port. Mais tout d’un coup et comme par enchantement, Lisbonne se déroula devant moi, brillante comme une reine, grande comme un géant. Elle est enveloppée d’un large manteau de verdure et sa tête s’élève au dessus des collines, couronnée de palais magnifiques. Le soleil à demi-plongé dans la mer se balançait encore sur un horizon de pourpre, les vitres du palais de Belem semblaient en feu, de grandes ombres descendaient sur la mer et des sons bizarres arrivaient jusques à nous, portés par une brise délicieuse. J’entendis un grand bruit de chaînes, et l’on me dit qu’on venait de jeter l’ancre. On commença à s’agiter sur le pont, les voyageurs se coudoyaient avec les gens du port, on parlait fort, on se rudoyait ; mais tant de précipitation était inutile, le capitaine ne put obtenir la permission de débarquer.

Que Lisbonne me parut belle avec sa rade, ses collines et ses palais. A la clarté de la lune on dirait qu’elle s’incline silencieusement vers le rivage pour saluer d’un dernier regard les belles eaux du Tage qui s’enfuient pour toujours.

Le port de Lisbonne est vaste et bien bâti. Il fut entièrement reconstruit en 1755. Les rues qui l’avoisinent furent aussi tracées depuis le tremblement de terre. Les maisons qui forment la partie neuve de la ville sont plus remarquables par le terrain qu’elles embrassent que par leur construction, elles forment cependant un ensemble agréable.

A croire quelques auteurs qui ont écrit depuis la catastrophe de 1755, Lisbonne renfermait des monumens remarquables avant le tremblement de terre. Je ne chercherai pas à combattre des assertions qui me paraissent au moins hasardées, puisqu’elles ne sont nullement justifiées par les chroniqueurs du seizième siècle. Seulement j’appellerai l’attention de ceux qui cherchent à se rapprocher de la vérité, sur la défiance avec laquelle il faut lire tous les auteurs portugais qui ont écrit sur leur patrie. Le comte de Portugal lui-même, après avoir reconquis, au moyen d’une croisade, un trône dont il semblait séparé pour jamais, ne put se défendre de cette faiblesse nationale. Il donna ordre à un moine d’écrire l’histoire de son peuple en lui enjoignant d’en faire remonter l’origine aussi loin que possible. Le savant se donna bien du mal pour faire naître le premier Portugais l’an 40 avant Jésus-Christ, mais le comte ne fut pas satisfait. Plus tard, on imagina de faire remonter la colonisation du Portugal au temps de la guerre de Troie. Je ne sais si c’est sérieusement ou par une ingénieuse plaisanterie qu’un auteur espagnol l’a attribuée aux compagnons d’Ulysse. Il va sans dire que ce fut après leur métamorphose.

Dans les vieux quartiers, c’est-à-dire dans ceux qui, par leur position, ont pu survivre au désastre de 1755, on ne trouve rien qui puisse faire regretter la perte de la basse ville. A part quelques portiques presque détruits, quelques aqueducs hardiment tracés et bien conservés, l’on n’y trouve guère rien à admirer. Cependant il est probable que les souvenirs artistiques de, Lisbonne devaient se renconter plutôt sur les hauteurs qui la dominent que dans le bas fond qui touche à la mer. Les Romains, les Arabes, les Goths et les autres peuples qui l’ont habitée successivement, tant par la nécessité où ils étaient de repousser de continuelles attaques que par un sentiment d’habitude ou de religion, élevaient leurs palais et leurs temples sur le sommet des collines. Les Goths seuls se sont quelquefois écartés de ce principe, parce que presque tous leurs monumens s’élevaient en mémoire d’une expiation ou d’un vœu, et qu’ils trouvaient la nécessité de leur existence dans une place déterminée par une action d’éclat ou par un crime.

Sur un des points les plus escarpés du quartier de Belem, l’on remarque un immense couvent. Il est situé dans une position délicieuse, mais il ne conserve guères de son ancienne magnificence qu’un portique de style gothique. C’est une œuvre remarquable et qui nous fait regretter le reste du monument.

Je fus conduit dans les vastes corridors qui subsistent encore, par un mendiant à qui ils servent d’asile pendant la nuit. Les explications que je reçus de lui ne m’apprirent rien ; ces voûtes béantes sur ma tête, ces chapiteaux renversés, ces dalles qui semblaient s’animer sous mes pieds, s’harmonisaient dans un sublime désordre ; il était impossible de retrouver dans ces ruines un monument de la religion du Christ, mais l’âme ne s’abandonnait pas moins à de pieuses rêveries ; on se croyait transporté dans le temple du mystère. Je m’arrêtai peu d’instans à visiter les habitations royales qui se rencontrent dans cette partie de la ville : elles n’offrent rien de remarquable. Ce sont de vieux châteaux qui ne sont qu’à demi-terminés, ou de modernes habitations, sans luxe, sans grandeur, et qui portent au front le sceau de la domination anglaise. Certes, lorsque je parcourais à pied ces rues sales et montueuses, ce n’était pas pour rencontrer le jardin du comte de Farobo ou le palais de las Nececidades. J’espérais trouver quelque part un souvenir du grand poète, je n’avais pas rencontré la statue de Camoëns sur les places publiques, mais il me semblait qu’il devait exister dans les environs du palais une maison aux murailles décharnées, au toit affaissé et couvert de mousse, à la porte basse et étroite, silencieuse et isolée comme une tombe, petite et rétrécie comme une mendiante que la misère a vieillie. J’ignorais que l’infortuné poète n’eut d’autre asile que les granges du palais ou le grabat d’un hôpital. Ainsi les deux grands poètes du seizième siècle annoblissaient la misère, l’un à Lisbonne et l’autre à Paris. Mais Corneille, après avoir-tendu la main à son royal bienfaiteur, put du moins vivre à l’abri de la faim, tandis que l’autre n’eut pour traîner sa vie jusques à la tombe que l’aumône qui tombait dans la main de son esclave.

N’ayant pu rencontrer le lieu où il avait vécu, je voulus visiter celui où il était mort. On me conduisit dans une maison à demi-éboulée, et au fond d’une galerie obscure, on ouvrit une porte qui donnait dans une salle immense. Elle était bordée de cellules, et au milieu des débris des cloisons et des murailles, nous arrivâmes à celle de Camoëns. C’était un réduit de dix pieds de profondeur, sale et abandonné comme ceux qui l’entourent. Rien ne rappelait qu’il avait été habité, seulement on voyait sur un des murs un cadre grossièrement sculpté. Il avait dû servir d’ornement à un tableau dont la toile tombait en angles aigus sur ses rebords. C’est le seul hommage qui ait été rendu à la mémoire de l’auteur de la Lusiade. A Lisbonne, on a élevé des statues au roi Jean pour avoir fait couler à flots le sang des Portugais, au marquis de Pombal pour avoir vendu son pays à l’Angleterre ; on en élevera sans doute une au marquis de Niza pour avoir été, dans toute l’Europe, le modèle des vertus portugaises, mais pour ce grand homme il n’y aura que de l’oubli, on ne gravera seulement pas son nom sur une pierre pour que l’étranger se découvre en passant.

J’essayai de deviner le sujet du tableau, mais ce fut un travail sans résultat. Tout ce que je parvins à savoir, c’est qu’il avait été offert à la mémoire du grand poète par un immortel pinceau.