Littérature et Sensation

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"On s'accorde assez communément aujourd'hui à reconnaître à la littérature une fonction et des pouvoirs qui débordent largement son rôle ancien de divertissement, de glorification ou d'ornement. On aime à voir en elle une expression des choix, des obsessions et des problèmes qui se situent au cœur de l'existence personnelle. Bref, la création littéraire apparaît désormais comme une expérience, ou même comme une pratique de soi, comme un exercice d'appréhension et de genèse au cours duquel un écrivain tente d'à la fois se saisir et se construire.



C'est dans cette perspective qu'il faut lire les études ici réunies. On y verra Flaubert, Stendhal, Fromentin, les Goncourt, successivement occupés, souvent d'ailleurs sans le savoir eux-mêmes, à la recherche de certaines solutions intérieures." J.-P. R.


Publié le : samedi 25 octobre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021190199
Nombre de pages : non-communiqué
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A Moune
Le présent ouvrage est la reprise deLittérature et Sensation paru initialement dans la collections « Pierres vives ». Une édition abrégée a également paru dans la collection « Points » en 1970, sous le titreStendhal, Flaubert.
ISBN 978-2-02-119019-9
re (ISBN 2-02-002593-0, 1 publication) re (ISBN 2-02-000583-2, 1 édition poche)
© ÉDITIONS DU SEUIL, 1954
www.seuil.com
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Préface
Littérature ausecond degré, la critique littéraire a pour objet la littérature. Ceci mérite réflexion. A partir du moment précis où se trouve franchie la lisière d’une œuvre, il faut dire adieu au jour et aux objets. Sans doute des formes familières apparaissent, éclairées d’une nouvelle lumière, mais que l’on y prenne garde, elles ne révèlent que l’absence des êtres qu’elles avaient coutume de montrer. Car la littérature, est-il besoin de le dire, est un monde entièrement imaginaire. C’est le résultat très pur de l’acte par lequel, en transmuant ses objets en pensée, l’écrivain a fait s’évanouir tout ce qui n’est plus celle-ci. Reste donc une pensée. Elle existe, pénétrable, parcourable. Elle s’ouvre sur une suite de cavernes, toutes différentes, toutes à la fois vides et pleines, où retentit la même exclusive affirmation de l’existence. Qui s’y engage n’a pas seulement à quitter le monde des objets, il a aussi à quitter sa propre personne. Car la pensée, dès qu’elle devient pensée, se veut seule, ne souffre plus aucun compagnon. Il faut alors simplement se résigner à faire partie des lieux, à habiter, à se laisser habiter par la pensée. Rien n’existe plus pour le critique que cette conscience qui n’est même plus d’autrui, qui est solitaire et universelle. La première, peut-être la seule critique qui soit, c’est la critique de la conscience. Telle apparaît, par exemple, aujourd’hui, dans son extrême nudité, la critique de Maurice Blanchot. Il n’en est pas de plus pure. Il n’en est pas non plus de plus littéraire. Littérature de la littérature, conscience de la conscience, elle correspond exactement dans le domaine de la critique à ce que Mallarmé a réalisé dans un plus haut domaine, celui de la poésie. Mais l’on peut se demander aussi si la critique est vouée à refléter exclusivement la conscience. Puisque celle-ci est, comme nous le croyons maintenant, conscience de quelque chose, n’est-il pas possible de retrouver, tout au bout de l’acte littéraire, ce quelque chose qui fut objet de pensée ? « Nous avons vu, dit Marcel Raymond, la conscience s’isoler… Tout change quand elle consent à se laisser pénétrer par une volupté, à trouver son bonheur dans la lumière extérieure, à accueillir la sensation. » Quelque part au fond de la conscience, de l’autre côté de la région où tout est devenupensée, au point opposé à celui par où l’on a pénétré, il y a donc eu et il y a donc encore de la lumière, des objets et même des yeux pour les percevoir. La critique ne peut se contenter de penser une pensée. Il faut encore qu’à travers celle-ci elle remonte d’image en image jusqu’à des sensations. Il faut qu’elle atteigne l’acte par lequel l’esprit, pactisant avec son corps et avec celui des autres, s’est uni à l’objet pour s’inventer sujet. Telle est, me semble-t-il, l’importance extrême de la critique de Jean-Pierre Richard. En elle la conscience apparaît nonà videmaisaux prises,appliquée à transformer en matière spirituelle un monde incarné. Une nouvelle critique naît, plus proche à la fois des sources génétiques et des réalités sensibles. Nouvelle critique, d’ailleurs longuement préparée par
l’effort critique des derniers vingt ans. En premier lieu il faut toujours revenir à ce livre unique, le plus grand dans la critique de notre siècle, De Baudelaire au surréalisme,Marcel Raymond, avec une sorte de patiente magie, sut découvrir, au-delà des œuvres, leur contact avec les choses, l’effacement des frontières entre l’objectif et le subjectif. A peine moins important, issu d’ailleurs des mêmes régions de méditation passionnée, le grand livre d’Albert Béguin surromantique et le rêve, l’Ame révélait la nature comme la matière même du songe que l’esprit poursuit. Mais à côté des œuvres proprement critiques il y en a d’autres. Toute la philosophie récente s’est située dans un domaine voisin de la critique, un domaine de pré-philosophie, où ce qui apparaît est la profonde similarité de la philosophie et de la littérature dans l’acte premier par lequel elles se tournent vers leurs objets. Ainsi sous le nom d’incarnation, Gabriel Marcel décrit la situation de l’être lié à son corps, centre d’expérience. Sartre saisit la conscience comme conscience d’autre chose que soi. Depuis longtemps déjà, dans une œuvre qui est une des plus agiles de notre époque, Jean Wahl parcourt les variétés d’un « réalisme naturel », où la pensée est toujours « braquée sur quelque chose, venant de quelque chose ». Plus récemment les livres de Merleau-Ponty mettent au jour le fouillis des « complicités primitives au monde », confondues dans l’ambiguïté de la perception. Enfin parmi les philosophies qui ouvrent un champ à la critique, il n’en est pas de plus féconde que celle de Gaston Bachelard. Par sa loi des quatre éléments, elle montre « l’étonnant besoin de pénétrationqui, par-delà les séductions de l’imagination des formes, va penser la matière, rêver la matière, vivre dans la matière ou bien — ce qui revient au même — matérialiser l’imaginaire ». Ces comparaisons ne sont pas lourdes au livre que voici. Je dirai même qu’il les appelle, tant il est issu naturellement des œuvres dont je viens de parler. Rarement une pensée a fait si justement profit des pensées qui la précèdent. Rarement l’application a correspondu si exactement aux principes. Il ne s’agit nullement ici de philosophie, jamais de la conscience isolée. Tout ce qui aurait pu s’y trouver de général et d’abstrait, est comme s’il n’avait pas même été conçu. Rien ne demeure qu’une pensée merveilleusement apte, non seulement à s’enfoncer dans la substance des œuvres, mais encore à remonter jusqu’aux expériences sensibles qui en constituent la source et souvent aussi la structure. En deçà de l’œuvre il y a l’être ; en deçà de l’être il y a le monde. Monde des autres, avec lequel il s’agit de communiquer. Monde, par exemple, tantôt trop distinct et tantôt trop vague, lieu alternatif de la connaissance et de la tendresse, que Stendhal ne peut se concilier qu’en le voilant de pénombre et en le situant au fond des perspectives de son regard. Ou encore, dans l’extraordinaire Flaubert,l’ouverture d’un monde en profondeur, le glissement de l’être en pleine matière, là où « le sentiment coule dans une cohérence trouble ». A partir de ce livre il devient difficile pour la critique de s’enfermer à l’intérieur des consciences. Intériorité et extériorité s’entrepénètrent dans leur milieu communiquant. Comme le dit Sartre à propos de Francis Ponge, « Ici matérialisme et idéalisme ne sont plus de saison. Nous sommes loin des théories, au cœur des choses mêmes ». Cœur des choses, cœur de l’esprit.
Georges Poulet
Avant-Propos
On s’accorde assez communément aujourd’hui à reconnaître à la littérature une fonction et des pouvoirs qui débordent largement son rôle ancien de divertissement, de glorification ou d’ornement. On aime à voir en elle une expression des choix, des obsessions et des problèmes qui se situent au cœur de l’existence personnelle. Bref la création littéraire apparaît désormais comme une expérience, ou même comme une pratique de soi, comme un exercice d’appréhension et de genèse au cours duquel un écrivain tente d’à la fois se saisir et se construire. C’est dans cette perspective qu’il faut lire les études ici réunies. On y verra Flaubert, Stendhal, Fromentin, les Goncourt, successivement occupés, souvent d’ailleurs sans le savoir eux-mêmes, à la recherche de certaines solutions intérieures. Chacun d’eux, dans les divers champs qu’a traversés sa vie concrète, expérience de l’espace, du temps, de l’objet, du rapport avec autrui ou de la relation avec soi-même, nous y a paru retrouver et affirmer la permanence de certaines structures intérieures, de certaines attitudes d’existence qui définissent et qualifient son originalité. Car il ne saurait exister d’hiatus entre les diverses expériences d’un seul homme : qu’il s’agisse d’amour ou de mémoire, de vie sensible, de vie spéculative, dans les domaines apparemment les plus séparés se décèlent les mêmes schèmes. Tel paysage, telle couleur de ciel, telle courbe de phrase éclairent l’intention de telle option morale, de tel engagement sentimental. Telle obscure rêverie de l’imagination dynamique ou matérielle rejoint en profondeur la spéculation la plus abstraitement conceptuelle. Et c’est dans les choses, parmi les hommes, au cœur de la sensation, du désir ou de la rencontre, que se vérifient les quelques thèmes essentiels qui orchestrent ainsi la vie la plus secrète, la méditation du temps ou de la mort. Le travail critique a donc ici consisté en une mise en relation, ou mieux en une mise en perspective des diverses données apportées par l’œuvre et par la vie. A l’intérieur de ces perspectives, — qui souffrent bien évidemment de se présenter comme un étalement, une succession, — chaque texte et chaque analyse tentent de renvoyer à l’ensemble de la description, recevant d’elle leur sens et lui apportant en retour leur clarté particulière. C’est seulement dans ce jeu de lueurs reçues et renvoyées que peut résider leur signification : celle-ci ne peut être qu’une orientation, que l’indication d’une certaine direction fuyante au bout de laquelle on serait heureux de voir se profiler l’unité supérieure d’une existence enfin délivrée de tous ses faux hasards et rendue à sa cohérence singulière. La littérature n’a pourtant pas pour seule, ni peut-être même pour plus importante fonction de refléter cette unité : l’œuvre n’a pas été ici considérée comme un message ou comme un résidu, comme la simple traduction de quelque méditation intérieure ou comme la trace à demi effacée de quelque ineffable extase. L’écriture fait elle aussi
partie de l’expérience la plus intime ; elle en épouse les structures, mais c’est pour les modifier, les infléchir. Pourquoi même écrire si ce n’est, comme disait Rimbaud, pour changer la vie, pour découvrir un monde où nous soyons vraiment au monde ? On a donc vu dans l’écriture une activité positive et créatrice à l’intérieur de laquelle certains êtres parviennent à coïncider pleinement avec eux-mêmes. Cette coïncidence (on a essayé de le montrer à propos de Fromentin et des Goncourt) peut parfois leur être partiellement refusée, et la médiocrité littéraire se distingue alors assez mal de l’échec vécu. Flaubert et Stendhal en revanche nous sont deux exemples d’une parfaite adéquation à soi-même, ici allègrement, là douloureusement atteinte. L’élaboration d’une grande œuvre littéraire n’est rien d’autre en effet que la découverte d’une perspective vraie sur soi-même, la vie, les hommes. Et la littérature est une aventure d’être.
CONNAISSANCE ET TENDRESSE CHEZ STENDHAL
« …De là a dû résulter cette disposition singulière des esprits, et ce contraste si remarquable que vous avez remarqué entre l epositif des sciences de fait qui ont régné jusqu’à notre temps et lespensées mélancoliques, le besoin d’émotions vagues, etc. N’est-ce pas, mon respectable ami, que l’altération ou l’absence des croyances fermes et positives a laissé un vide où les imaginations jeunes les plus cultivées…s’étendent et débordent, pour ainsi dire, sans trouver un but, un terme ou s’arrêter ? » Maine de Biran Lettres à Stapfer, cité par Gouhier. Les Conversions de Maine de Biran, p. 15.
« Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je peux imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. » Stendhal,De l’Amour, I, p. 57.
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