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Little Brother

De
128 pages
En quoi le dessin d’une mouche au centre de l’urinoir fait-il de l’homme un mouton?
Pourquoi les gens qui font des 'quenelles' tiennent-ils à montrer qu’ils ont le bras long ?
D’où vient l’idée saugrenue de fin du monde ?
Qui dira la tragédie du sac plastique à usage unique, que son immortalité condamne ?
Comment se fait-il que chaque époque ait eu des gens pour dire que "c’était mieux avant" ?
Quelle différence entre un twitto et un gladiateur, et entre le 'mode avion' et le souverainisme ?
Que restera-t-il du vintage quand, dans quelques années, notre passé immédiat n’aura plus que des objets virtuels à offrir en chemin à ceux qui voudront, malgré la fin de l’histoire, partir encore à la recherche du temps perdu ?
En un mot, comment échapper, face au monde et à ses objets, au triste sentiment de savoir ?
En gardant à l’esprit que, contrairement à une idée reçue, quand l’imbécile montre la Lune, le sage regarde le doigt…
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RAPHAËL ENTHOVEN
LITTLE BROTHER
Pour Loup et Zadig
Même si je la souhaite, qu’ai-je à faire d’une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n’est pas à ma mesure et l’aimer serait un faux-semblant.
ALBERT CAMUS Noces
J’ai d’abord luMythologiesde Roland Barthes comme un livre un peu canaille et incongru. J’aimais trouver, sous le capot d’une DS, « l’amorc e d’une nouvelle phénoménologie de l’ajustement » et toute une « géographie homérique » sur les routes du Tour de France… J’adorais y croiser, aux carrefours du banal, les mots de « métaphysique », d’« archétype », de « symbolisme » qui, eux, ne l’étaient pas. Je traquais l’apparition du syntagme savant comme u n badaud espère une bagarre. Je rougissais d’imaginer les « lieux d’éja culation morale » où le Guide bleu convie son lecteur. Je tenais pour insoumis le bel esprit qui se penchait avec sérieux sur des objets profanes comme une église, u n film de gangsters ou bien « la nature crémeuse, et doncsopitive, de [la nappe de lait] ». J’avais l’impression que l’Olympe avait pris ses quartiers d’été sur les pentes du Ventoux pour y boire le sang de la terre. Je rêvais… La langue et ses mo ts généraux y gagnaient en finesse. Le monde me semblait agrandi par ces écart s de conduite. Les transgressions sont érotiques et se prennent pour d es vérités enfouies. DévergondageetsaponidesJe dégustais, tout crus, les mots abstraits auxquels tant de banalité donnait enfin du corps. Je croyais faire scandale en faisant prof ession de simplicité. Je me représentais Roland Barthes épongeant la merde en gants blancs, et tous ceux qui n’avaient pas fait un tel effort me paraissaient ré troactivement des imposteurs, dont l’asile de l’abstraction garantissait le magistère. Devais-je la volupté de sa lecture au sentiment que les mots étaient soumis aux choses, et qu’au fond la métaphysique n’avait été qu’une escapade ? Ou bien à l’intuition que les choses, transcendées par le lexique, valaient désormais plus qu’elles-mêmes, et que, par la grâce d’un style, rien de ce qui existe n’était plus tout à fait banal ? Ce qui était si bon, était-ce de brider l’entendeme nt ou d’enchanter la vie ? L’impertinence ou la condescendance ? Le sublime ou le grotesque ? Était-ce que l’abstraction rendît des comptes et fût soumise à u n justeretour des choses, ou bien qu’on traitât le quotidien avec les égards du bourgeois repenti pour le prolétariat ? Étais-je insolent ou snob ? Les deux. Mythologies, c’était le duel (en forme d’étreinte) de l’hypostaseet dubifteck frites sous le marteau du sémioclaste… Et je prenais ça pour du courage ! Et une ligne de conduite ! J’étais résolu à me dresser contre les interdits qui n’attendaient que moi. J’éprouvais la désobéissance comme un devoir, et le franc-parler comme un sacerdoce. Je faisais mon petit Jean-Jacques. J’étais sombre, pédant et mal élevé. La préciosité ne m’était tolérable que mâtinée de m atérialisme, et le matérialisme devait, à mes oreilles, résonner comme une idée. Je voulais punir l’érudition de m’avoir fait croire au ciel. J’étais le non-dupe ex tatique devant sa lucidité, la princesse qui s’encanaille en dansant avec des sold ats ; je croyais sortir de l’enfance et je m’y enfonçais. Je jouissais, parce que je pensais que c’était interdit… On a les révoltes qu’on peut.
Et puis, un beau jour, le livre complice que je lis ais d’une main s’est soudain moqué de moi. Je pensais lui être fidèle en ricanant – comme d’un e imposture à laquelle je serais hermétique – de toute entreprise purement in tellectuelle. J’estimais être à l’unisson de sa démarche en saluant d’un sarcasme la moindre abstraction. Mais dans le chapitre intitulé « Critique muette et aveugle », sous le prétexte de défendre une obscure pièce d’Henri Lefebvre sur Kie rkegaard contre les anathèmes des snobs, Roland Barthes s’en prend exac tement aux imbéciles de
mon espèce, qui (depuis qu’Aristophane, dansLes Nuées, a tourné Socrate en dérision en le représentant dans une nacelle compte-puces, à mi-chemin du ciel et du sol) s’avouent « trop béotiens pour comprendre u n ouvrage réputé philosophique ». Stratégie du dénigrement par la fe inte ignorance. Moi qui suis intelligent, laissent-ils entendre, je suistrop bête pour comprendre. Défense du consensus maquillée en joyeuse insoumission. Censur e par le rire : « Le vrai visage de ces professions saisonnières d’inculture, explique Barthes, c’est ce vieux mythe obscurantiste selon lequel l’idée est nocive, si elle n’est contrôlée par le “bon sens” et le “sentiment” […] La culture est per mise à condition de proclamer périodiquement la vanité de ses fins et les limites de sa puissance. » Et Barthes de conclure : « Toute réserve sur la culture est une position terroriste. Faire métier de critique et proclamer que l’on ne comprend rien à l’existentialisme ou au marxisme […], c’est ériger sa cécité ou son mutisme en règle universelle de perception. » Merde alors. Comment l’auteur qui nous comble d’insolence pouvait-il s’indigner qu’on s’en prît aux cérébraux ? J’étais stupéfait. À force d’ignorer combien je ne l’étais pas, j’avais fini par croire que j’étais libre. L’insoumission m’avait rangé dans la famille des majoritaires qui se vivent comme seu ls de leur camp et se croient « d’une intelligence assez sûre pour que l’aveu d’u ne incompréhension mette en cause la clarté de l’auteur, et non celle de [leur] propre cerveau ». Le dandy que je lisais pour guérir de l’intellectualisme m’apprenai t que, dans l’écrasement des idées, seul le ressentiment était à la manœuvre… Pour une fois que je tenais une vérité, il fallait qu’elle s’arrangeât pour être in adéquate. Était-ce le sentiment de savoir (et donc la haine du savoir) qui me faisait à la fois aimer ce livre, et manquer son propos ? J’avais confondu critique et négation. J’avais pris ma bonne humeur pour une révocation, j’étais hors sujet. La matière avait, en moi, recouvert la manière.
Certains, d’ailleurs, en restent là toute leur vie. Ils opposent le vil et l’abstrait comme le Bien et le Mal, et célèbrent leur intricat ion comme un remède à l’étroitesse. Ils estiment souhaitable de confondre les registres. Ils vivent l’infraction comme une bravoure. Ils moralisent les phénomènes e t n’en démordent pas. Personne, jamais, ne leur a enseigné que rien n’éta it, en soi, meilleur qu’autre chose. Ce sont les demi-habiles qui établissent des hiérarchies. Ou bien les « indignés » qui les renversent. Les premiers croient que la culture les a guéris de la bêtise. Les seconds pensent que le savoir les éloigne de la connaissance. Ce sont les mêmes. Ils n’ont pas encore purgé le réel de son importance, pour le rendre à saneutralité. Proust les décrit à merveille quand il évoque avec tendresse ces dilettantes qui « ne sont pas tout à fait à dédaigner. Ils sont les premiers essais de la nature qui veut créer l’artiste, aussi inform es, aussi peu viables que ces premiers animaux qui précédèrent les espèces actuel les et qui n’étaient pas constitués pour durer. Ces amateurs velléitaires et stériles doivent nous toucher comme ces premiers appareils qui ne purent quitter la terre mais où résidait, non encore le moyen secret et qui restait à découvrir, mais le désir du vol ». Pris en tenailles entre la souffrance et l’ennui, entre la tristesse de l’expérience et l’arrogance des idées, ils interposent la tolérance et la présentent comme une fin en soi. Et, pour se consoler de passer à côté des c hoses, ils se satisfont de les trouverintéressantes. Ce sont des canassons qui se vivent comme des pur-sang.
Je repris le livre. Et,d’une certaine manière, le lus pour la première fois. Socrate a tort de présenter, dans lePhèdre, un texte écrit comme une lettre morte.
«Lesêtresqu’engendrelapeinture,dit-ilàsoninterlocuteur,setiennentdebout
« Les êtres qu’engendre la peinture, dit-il à son interlocuteur, se tiennent debout comme s’ils étaient vivants ; mais qu’on les interr oge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les discours. On pourrait croire qu’ils parlent pour exprimer quelqu e réflexion ; mais, si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, c’est une seule chose qu’ils se contentent de signifier, toujours la même. » Ce n’est pas vrai. Il faut confondre les mots avec leurs lettres pour croire qu’un texte est immuable. Comme un papillon s’extrait lentement de la chrysal ide, ou comme des hiéroglyphes dont la signification dépend des lunettes – et du point de vue – de l’égyptologue, les mêmes phrases firent entendre le contraire de ce que j’avais eu, jusqu’ici, l’envie d’y trouver. Au lieu d’offrir à l’adolescent le spectacle grisant d’un croisement entre la réalité quotidienne et des mots exceptionnels (ou d’un enfe rmement, en retour, de l’abstraction dans l’ordinaire et le praticable), c haque mythologie donnait désormais, à l’inverse, le sentiment d’élever la langue jusqu’à l’objet visé. La densité du lexique ne me faisait plus l’effet d’un défi, mais d’un amour. L’insolence d’un monde opposable aux mots pour le décrire s’estompa devant la nécessité du verbe juste, et céda la place à la sainte alliance d’un vocabulaire et d’une singularité. Les mots avaient perdu leur impertinence mais ils avaient conquis leur place, et le monde, en retour, me parut doté d’une force inédite. Après m’être esclaffé du « monde où l’on catche » (par lequel Barthes inaugure la série desMythologies), je fis enfin connaissance avec le catcheur barthésien lui-même, en qui l’héroïsme passe après la contrefaçon, et dont les déloyautés spectaculaires montrent qu’à l’image du garçon de café qui joue au garçon de café (ou de l’homme qui, sur un selfie, se déguise en l’idée que les destinataires se font de lui-même) il n’est pas là pour gagner mais pour « accomplir exactement les gestes qu’on attend de lui ». « L’acteur d’Harcourt », en qui j’adorais que Barth es vît « un dieu […] saisi au repos », me permit, d’un second regard, de comprendre la raison pour laquelle les affiches électorales sacrifiaient toujours la vraisemblance à l’étal d’une écriture qui souligne sa propre emphase. J’apprenais à lire, comme un effet de pouvoir laten t, dans une publicité pour la margarine une défense perverse de l’ordre établi – qui s’arrange pour en reconnaître les imperfections avant de le sauver au nom du moindre mal. Sous l’examen du procès Dominici par le sémiologue attentif, j’entendis l’écho du procès de Meursault dansL’Étranger de Camus, et le péril d’une justice cornélienne qu i peint le coupable tel qu’il devrait être, et non te l qu’il est. La « coupe de cheveux de l’abbé Pierre », ou la neutralité spectaculaire d’un « état zéro de la coupe », m’apprit combien il fallait être coquet pour refuser de l’être… Etc. Je comprenais le livre, en comprenant que j’étais compris par lui. Nulle révolution n’était à l’œuvre dans ce petit recueil, sinon le b ouleversement d’un lecteur qui passe d’un phénomène qu’il juge à un événement dont il fait la généalogie. Ni snobisme ni condescendance ici. Juste les outils adéquats pour penser le monde et ses coercitions souterraines. Nul sacrifice d’un savoir pérenne à la cause des objets indignes, mais l’art d’« éterniser le tr ansitoire » (selon le mot de Foucault) et de repérer les effets de pouvoir sous les effets de manche. Le destin du moraliste est d’en venir aux objets.
AUX ARMES, MITOYENS !
Ça fait du bien trois êtres de moins à vous connaître donc à vous épier et à vous nuire… LOUIS-FERDINAND CÉLINE Voyage au bout de la nuit
Le pouvoir, en démocratie, n’est pas une tutelle mo nolithique aux procédures totalitaires, mais une mécanique affermie par sa co ntestation, et une technique aisément débusquée par l’ironie sans dédain.
C’est un œil écarquillé qu’on accroche, à bonne hau teur, au poteau d’où, en retour, il nous fixe. Un œil sans paupières (qui ne se ferme jamais) ni c ernes (c’est lui qui nous cerne), serti dans un rectangle aux couleurs de guêpe, et dont les cils en érection, semblables aux grilles d’un jardin municipal, font signe, au-dessus, vers l’inquiétant syntagme en lettres capitales : « VOISINS VIGILANTS ». Au-dessous est gravée, noir sur jaune, la profession de foi : « Si je n’alerte pas la police, mon voisin le fera ! » Nous voilàprévenus. « Ce n’est pas un outil de délation, nous ne sommes pas une milice, nous sommes en lien avec les forces de l’ordre, nousveillonsnous ne mais surveillons pas… » déclarent, main sur le cœur, les « voisins vigilants ». Mais pourquoi est-il si nécessaire de le préciser ? Pourquoi ce système de défense doit-il constamment se défendre lui-même d’être agressif ? Parce qu’il l’est. L’œil cyclopéen du voisin vigilant (comme l’œil plissé du voisin suspicieux) n’a rien à envier à l’œil de Vichy, de Moscou ou bien d ’Océania (1984) dont il figure, non le prélude, mais la version démocratiquement ac ceptable, qui donne à la délation un alibisolidaritaire, et maquille l’indiscrétion en « vigilance conviviale ».
5, rue Gaston-Gallimard, 75328 Paris cedex 07 www.gallimard.fr
© Raphaël Enthoven et les Éditions Gallimard, 2017.
RAPHAËL ENTHOVEN
Little Brother
En quoi le dessin d’une mouche au centre de l’urinoir fait-il de l’homme un mouton ? Pourquoi les gens qui font des « quenelles » tiennent-ils à montrer qu’ils ont le bras long ? ’où vient l’idée saugrenue de fin du monde ? Qui dira la tragédie du sac plastique à usage unique, que son immortalité condamne ? Comment se fait-il que chaque époque ait eu des gens pour dire que « c’était mieux avant » ? Quelle différence entre un twitto et un gladiateur, et entre le « mode avion » et le souverainisme ? Que restera-t-il du vintage quand, dans quelques années, notre passé immédiat n’aura plus que des objets virtuels à offrir en chemin à ceux qui voudront, malgré la fin de l’histoire, partir encore à la recherche du temps perdu ? En un mot, comment échapper, face au monde et à ses objets, au triste sentiment de savoir ? En gardant à l’esprit que, contrairement à une idée reçue, quand l’imbécile montre la Lune, le sage regarde le doigt…
Raphaël Enthoven est professeur de philosophie. Little Brotherest son sixième livre.