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Loft Story ou la télévision de la honte

De
332 pages
Au printemps 2001 a été diffusée Loft Story, la première émission de téléréalité en France. Gabriel Segré propose le récit de la diabolisation de ce programme TV et de la construction de son infamie. L'analyse du rejet de Loft Story montre en effet que celle-ci a cristallisé tous les grands maux de notre société et catalysé toutes les craintes, toutes les angoisses d'une époque. Bien davantage que la seule diabolisation d'un programme de télévision, c'est un discours sur un monde en mutation qui s'est tenu.
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AU COMMENCEMENT… LA TéLéRéALITé ExpOSéE AUx REJETS1

« La philosophie a pour tâche de donner une intelligibilité au réel et non de donner des leçons », Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

Violence et passion de tous bords
Un loft de 225 m², un dispositif de 26 caméras placées derrières des miroirs sans tain. Cinquante micros disséminés dans le salon, la salle à manger, la cuisine américaine, les deux chambres-dortoirs et le jardin. Dans ce loft, filmés et enregistrés à chaque instant, dans toutes les pièces de l’endroit, onze célibataires (cinq filles et six garçons de vingt à trente ans2). Ils doivent, durant leur séjour et pour améliorer le confort de celui-ci, relever des défis qui prennent la forme de jeux. Chaque succès est alors récompensé par un assouplissement des règles de vie quotidienne ou l’obtention de tel privilège. Ils doivent également régulièrement se rendre dans une petite pièce, le confessionnal, où ils sont appelés, individuellement, à témoigner de leur expérience, de leurs sentiments à l’égard des s candidats. Il leur faut en outre, chaque semaine, désigner ceux de leurs colocataires du sexe opposé qu’ils apprécient le moins (les garçons et filles procèdent à ce choix alternativement
1 Sous-titre évidemment inspiré du titre du recueil d’articles de Nathalie Heinich, L’art contemporain exposé aux rejets. Études de cas (1998, b). 2 Christophe Mercy, Jean-Édouard Lipa, Philippe Bichot, Steevy Boulay, Aziz Essayed, Fabrice Beguin, qui remplacera durant le jeu David, Akima « Kimy » Bendacha qui remplacera Delphine Castex, Loana Petrucciani, Laure De Lattre, Julie Bouville, Kenza Braiga.

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une semaine sur deux), parmi lesquels les perdants seront ensuite sélectionnés par les téléspectateurs. Ces derniers sont, eux, invités à regarder « vivre » ces lofteurs et, en votant par téléphone, à éliminer donc alternativement un garçon puis une fille, au fil des semaines. Chaque candidat, ainsi désigné, doit quitter le loft, afin que ne demeure plus qu’un couple alors vainqueur du jeu. Tous les jeudis soir a lieu une grande émission de deux heures environ, résumant les évènements de la semaine et à l’issue de laquelle est désigné le candidat éliminé. Nous assistons alors, en direct, à son départ du loft. Le tout dernier épisode marque la fin du jeu, la fermeture du loft et célèbre la victoire du couple élu. Ce sont là, résumés, les grands principes d’une émission de téléréalité du nom de Loft Story, diffusée sur M6, du jeudi 26 avril 2001 au jeudi 5 juillet 20011. Elle fait l’objet d’une diffusion quotidienne tous les jours, à 18h25 (puis à 19h20 à partir du 21 mai 2001) : la chaîne propose un résumé de 26 minutes qui reprend les évènements marquants de la journée écoulée des lofteurs. Mais elle peut être suivie 24h sur 24 sur le bouquet satellitaire TPS en temps réel. Le succès public rencontré par Loft Story a été immense. Il s’est mesuré en termes d’audience télévisuelle, de connexions Internet au site officiel de l’« émission » 2, d’appels téléphoniques et de connexions Minitel lors des votes, de créations de clubs, de blogs, de pages Web, de sites Internet officieux consacrés à Loft Story ou aux candidats. Les résultats de cette mesure sont éloquents : des millions de téléspectateurs, des parts de marché records, des recettes publicitaires qui se chiffrent en millions d’euros, des appels téléphoniques en provenance de la France entière, un millier de connexions Internet par jour, le site de la chaîne – M6.net – qui connaît une augmentation de 117 % en avril, et la création de plus de 400 sites pirates. (La seule diffusion en prime time de l’émission le jeudi 10 mai rassemble plus de 7 millions de téléspectateurs, soit plus de 37 % de parts de marché. Elle génère
1 L’émission Loft Story n°2 a débuté le 11 avril 2002 pour se terminer le 9 juillet 2002. 2 Le caractère éminemment hybride de cet objet télévisuel nous conduira à l’appeler tour à tour et indifféremment « émission » ou « jeu ». Mais nous aurions pu tout aussi bien l’appeler « documentaire », « témoignage », « reportage » ou encore « sitcom » ; autant de termes qui ont été utilisés pour nommer Loft Story.

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près de 2 millions d’euros (13 millions de francs) de recettes publicitaires 3,7 millions d’appels téléphoniques sont dénombrés ce soir-là)1 Mais parallèlement l’émission a fait l’objet de critiques très virulentes : insultes, injures, propos très durs ont été tenus à son encontre, notamment dans la presse mais également sur les différentes chaînes de télévision. Elle a été taxée de « jeu nazi » instaurant un « fascisme rampant » ou encore d’« expérimentation humaine » sur des « cobayes » ou des « rats de laboratoire ». Les discours accusatoires se sont très tôt accompagnés d’un rejet non plus seulement verbal ou écrit, mais en actes (parfois violents). Manifestations diverses, appels au boycott, « opérations » plus ou moins ironiques et parodiques (l’opération « Loft Raider : l’ultime assaut ! Pour libérer les otages de M6 ! » entre autres) ont constitué les principaux modes de cette contestation « active ». Ces critiques ont présenté très vite cette particularité de provenir de milieux très divers et variés. Journalistes, responsables de chaînes télévisuelles (le président d’Arte Diffusion Jérôme Clément, le PDG de TF1 Patrick Le Lay), animateurs de télévision ou de radio, scientifiques (sociologues, biologistes, psychologues, psychanalystes, philosophes), enseignants, parents, jeunes, mais aussi juristes, syndicalistes et inspecteurs du travail, personnalités religieuses (les Évêques de France), politiques2, ont constitué une sorte de front commun contre l’émission. à cette multiplicité et extrême variété des contempteurs a correspondu l’extrême diversité du contenu des critiques et de la teneur des attaques. à la grande variété de ces actes d’accusation a correspondu une grande variété de mobiles - plus ou moins affirmés - motivant ce qu’on pourrait nommer ici « l’entrée en guerre » contre l’émission. Il s’est agi parfois de la défense d’une position de classe (l’intellectuel qui fustige la culture de masse), de la défense d’un intérêt particulier (le PDG de TF1 qui invoque le contrat tacite de non-diffusion d’émissions de téléréalité, passé avec les chaînes française,
1 Ces chiffres sont tirés de Médiamétrie, avril 2001, et de Sylvain Courage, Olivier Toscer, « Cash story sur M6 », Le Nouvel Observateur, n° 1906, 17-23 mai 2001, pp. 90-94. 2 Roselyne Bachelot, alors député RPR, a ainsi déclaré : « S’il y a des malfaisants pour produire l’émission, des débiles pour y participer et des manipulés pour la regarder, finalement ce n’est pas pire que Pamela Anderson ».

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et dénonce la déloyauté de M6), de la poursuite d’un combat entrepris antérieurement et sur d’autres terrains (l’inspecteur du travail Gérard Filoche, déjà auteur de nombreux ouvrages sur « le travail jetable » qui dénonce le sort fait aux « salariés » du Loft). Bien souvent, et logiquement, l’appartenance disciplinaire a déterminé le discours. L’homme de lettres et académicien a invoqué la haute culture, le philosophe a parlé au nom de la morale et de l’éthique, le biologiste s’est inquiété de la santé physique des candidats, le psychologue ou le psychiatre ont souligné la menace de troubles psychiques planant sur les lofteurs, le psychanalyste s’est inquiété d’une dérive perverse, le juriste a dénoncé les manquements au droit, le syndicaliste s’est penché sur le contrat de travail et le statut des lofteurs… Ces discours ont eux-mêmes été objets d’autres discours, dans une sorte de frénésie de commentaires et de réactions qui a vu le jour au lendemain de la première diffusion du Loft. Certaines voix se sont élevées pour défendre de ces accusations l’émission, pour la louer, ou pour l’analyser en prenant garde à ne pas verser dans le jugement de valeur (à l’instar entre autres du journaliste Daniel Schneidermann1, du réalisateur Jean-Jacques Beineix, ou encore du sociologue Jean-Claude Kaufmann). Les dénonciations de l’émission ont elles-mêmes été commentées, analysées déjà ou dénoncées (par Dominique Mehl, Nathalie Heinich ou Marc-Olivier Padis2…) donnant le sentiment à l’observateur d’une spirale infernale, entraînant toujours plus de mots, d’écrits, de passions, de violence. Durant des semaines, on dénonce chaque jour avec ferveur la ferveur que suscite l’émission, on condamne avec fougue l’absence de distance des contempteurs comme des défenseurs du Loft, on déplore à grands cris la prise de parole sur un sujet qui ne mérite qu’un mépris silencieux3. Aux appels à la censure, à la suppression de l’émission,
1 Qui verra, pour sa part, dans Loft Story « un documentaire, parce que s’y dessine, pour la première fois, le portrait collectif d’une génération (…) », Le Monde, 5 mai 2001. 2 Marc-Olivier Padis, juin 2001, pp. 81-89. 3 Ainsi par exemple, l’écrivain et journaliste, Jean-Claude Guillebaud (« Le vrai scandale est médiatique », La Croix, 25 mai 2001, p. 23) considère que « le vrai scandale est médiatique » ; il réside dans la multiplication des articles produits dans la presse sur l’émission, dans la multiplicité des commentaires, de l’extrême mobilisation des sociologues, journalistes, philosophes sur la question. « On enrage ! à l’effrayante nullité de l’affaire répond la flatulence grotesque d’un ‘débat national’. Tout de même ! Cette médiocre histoire d’exhibitionnisme et

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à son boycott, à la condamnation juridique de la production, à l’invasion parodique du Loft, succèdent les appels au silence1. Chaque jour nouveau, en mai et juin 2001, apporte son lot de réactions sur l’émission, sur les lofteurs, sur les discours accusateurs ou élogieux tenus par les uns, sur les positions à l’égard de l’émission adoptées et revendiquées par les autres. Chaque « intellectuel » du pays doit, semble-t-il, se positionner pour ou contre, et donner à connaître cette position. Les grands journaux quotidiens leur servent de tribune, consacrent toujours plus de pages à l’évènement et à ses différentes dimensions (l’apparition de la téléréalité en France, l’émission Loft Story, son immense succès, le violent rejet dont elle fait l’objet). Ces quotidiens nationaux font leur une avec Loft Story, profitant sans réserve des passions suscitées par la diffusion de l’émission. Cette place accordée à l’émission 2 témoigne de l’ampleur du phénomène : Le Parisien consacre ainsi 44 pages à Loft Story ; Libération, France Soir et Le Monde respectivement 41, 28 et 27 pages ; Le Figaro, La Croix et L’Humanité respectivement 26, 10 et 9 pages. « Plus de deux kilos ; tel est le poids des articles directement consacrés au Loft », pourra-t-on lire dans Libération3. Selon un spécialiste de l’édition, « chaque couverture d’un journal consacrée à Loft Story fait grimper les ventes d’environ 10 % »4. La presse étrangère, surprise par l’ampleur du phénomène (à la fois le succès de l’émission et la violence du débat qui
d’argent valait-elle que la presse s’enflamme, qu’on mobilise philosophes et sociologues, que les hommes politiques s’en mêlent (pour la plus grande joie des promoteurs du racolage ». Il poursuit « à mes yeux, le vrai scandale est tout entier contenu dans ce vertige ». Il dénonce l’obscénité du paradoxe suivant : « Ainsi donc, au moment même où une effrayante et mortelle tragédie se nouait là-bas, quelque part vers Gaza et Jérusalem, la France entière était occupée à discourir sur l’ennui de quelques gamins ». « Un phénomène ? Tu parles ! Qu’y avait-il, au bout du compte, derrière cette ‘story’ ? Rien d’autre qu’un tour de passe-passe : le vide cerné par les caméras et revendu aux benêts que nous sommes ». 1 « L’appel est lancé, ne parlons plus de Loft Story. (…). Ne regardons plus Loft Story si l’envie n’y est pas mais n’en parlons plus » (Antoine David, « N’en parlons plus », dans un courrier des lecteurs adressé à Libération, 29 mai 2001, p. 6). 2 Cf. Pierre-Yves Le Friol, (« Fidèle au poste », La Croix, 26 juin 2001) qui cite « On aura tout lu », l’émission de décryptage des quotidiens et magazines, sur la 5, consacrée à la réception de Loft Story, dans laquelle se trouve détaillée la place accordée à l’émission par chaque quotidien en 2 mois. 3 Raphaël Garrigos, Catherine Mallaval, Annick Peinge-Giuly, Isabelle Roberts, « On achève bien Loft Story », Libération, 5 juillet 2001, pp. 24-25. 4 Olivier Costemalle, « La presse écrite crache dans la soupe mais en reprend une louche », Libération, 24 mai 2001, p. 23.

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accompagne sa diffusion), en rend compte à son tour. Newsweek, le Herald Tribune, le Guardian, le Time, le Chicago Tribune, le Washington Post, le Los Angeles Times y consacrent quelques-unes de leurs pages.

La question
Des années après, alors que toutes ces voix se sont éteintes, que les discours se sont taris, les passions apaisées, alors que les regards se portent ailleurs, et que le Loft ne suscite plus beaucoup d’intérêt, il est temps pour le sociologue de prendre un peu de recul, et de s’interroger. Une question nous est venue d’emblée à l’esprit. Pourquoi l’émission a-t-elle suscité tous ces discours, toute cette passion, toute cette violence ? L’explication peut-elle résider dans les seuls contenu et forme du programme ? Ces accusations et dénonciations ne nous disent-elles pas, d’une certaine façon, le monde dans lequel nous vivons et ses évolutions, et les représentations dont il est l’objet ?

La posture méthodologique
Nous ne pouvions tenir pour acquis qu’il allait de soi, au printemps 2001, de lire dans un même article les termes d’« émission de divertissement » et de « fascisme rampant », de « jeu télévisé » et d’« expérimentations humaines ». Comment ne pas s’étonner de trouver accoler ensemble les notions de « sitcom » et d’« exploitation » ou de « droit à la dignité humaine ». Ces analogies et ces raccourcis ont été si abondants, si nombreux qu’ils n’ont plus suscité ni étonnement, ni contestation. Nous avons, quant à nous, pris le parti de nous étonner de la violence de ces termes et de ces comparaisons, de la violence de ces dénonciations, de l’ampleur du rejet de l’émission. Nous avons décidé de nous étonner de la grande diversité des registres mobilisés (le politique, le médical, le juridique, l’éthique…) par le discours critique. Nous avons voulu prêter une oreille à la fois naïve et curieuse à tous ces discours

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sur un jeu télévisé1, (ou - selon la façon dont on le définit - une émission de variétés, un programme de divertissement, une sitcom, un documentaire…), qui semble (à en croire ces voix si nombreuses) n’être rien moins qu’un objet terrifiant et infâme, et qui paraît avoir ébranlé notre civilisation, illustré la fin de l’homme comme être culturel et civilisé, respectable et honorable. Comme humain. « Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre »2 écrit Spinoza dans son traité politique. Il s’est agi pour nous de faire nôtre ce précepte abondamment cité (notamment par le Bourdieu de la Misère du Monde) et appliqué par le sociologue soucieux de conserver lucidité et objectivité. Nous avons tenté de comprendre à la fois l’émission Loft Story et le jugement dont elle a été l’objet, en nous départissant de toute velléité de jugement sur l’une comme sur l’autre et en prenant soin de toujours accorder le plus grand sérieux au discours et aux arguments, ainsi donc qu’aux raisons de s’indigner des acteurs. Nous avons donc choisi d’adopter une position d’observateur, neutre et objectif face au discours et à l’objet, conformément à ce que préconisent Cyril Lemieux et Damien de Blic3 dans l’analyse d’un scandale. Nous nous sommes écarté d’un « objectivisme » qui aurait consisté à ramener à « une juste mesure » le scandale que constituerait l’émission (« objectivement » autrement moins scandaleuse que ne l’affirment ses contempteurs, voire nullement scandaleuse) et à disqualifier le discours critique comme exagération, réaction disproportionnée, erreur. Nous n’avons pas davantage adopté cet objectivisme lors de notre analyse du discours sur l’état et l’évolution de la société. Nous nous sommes écarté tout autant d’un « réductionnisme scientifique » qui aurait réduit la dénonciation de l’émission Loft Story à
1 Nous avons décidé d’adopter, pour appréhender ces critiques, le « point de vue candide d’un anthropologue » pour reprendre les termes de l’ethnologue et réalisateur de documentaires ethnologiques Stéphane Breton (2005, p. 14). Nous faisons nôtres son regard et « la position distante qu’il aborde par méthode » (p. 15) lorsqu’il observe la télévision. Regard dont la naïveté construite permet la distance, la curiosité, l’éveil face à un objet qui, pour être trop proche et quotidien, n’est plus regardé et n’est plus vu. 2 « Non ridere, non lugere, neque detestari, sed intellegere ». 3 Cyril Lemieux, Damien de Blic, 2005.

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une stratégie mise en œuvre par des intellectuels en situation de domination (imposer son statut d’intellectuel, tracer les frontières du groupe auquel on appartient, disqualifier les masses et réaffirmer sa « distinction », etc.). Refuser de voir dans le discours de dénonciation un seul discours stratégique, voire distinctif, c’est refuser de relativiser le contenu de ce discours au nom des seuls intérêts défendus par les accusateurs, et refuser en conséquence de procéder à sa validation comme à sa disqualification. Nous nous sommes écarté enfin du « principe de symétrie », prôné par Cyril Lemieux et Damien de Blic et emprunté à la sociologie des sciences et aux études sur les controverses scientifiques. Nous n’avons pas, en effet, traité symétriquement et égalitairement les discours « pour » et les discours « contre », en conférant à chacun d’entre eux une même légitimité et en leur accordant une même importance. Nous avons pris au contraire pour objet uniquement le discours de dénonciation de l’émission, les arguments assénés contre elle, et ignoré volontairement le discours de défense du programme ou de relativisation du scandale, de normalisation de l’émission. Nous avons dès lors adopté, vis-à-vis de l’émission et des discours qu’elle a suscités, les postures recommandées par Nathalie Heinich1 au sociologue qui se confronte à l’art, aux œuvres ou aux discours sur l’art ou sur les œuvres. Une posture à la fois a-critique, descriptive, pluraliste, relativiste et de neutralité engagée. Nous avons adopté une posture a-critique en nous abstenant de juger l’émission et en abandonnant le soin d’en dévoiler la « vérité » pour tenter de mettre en lumière les représentations sur l’émission. Mais aussi en refusant de commenter la pertinence du rejet, de valider ou récuser ce rejet, pour essayer d’en comprendre la construction. Notre posture fut descriptive dans la mesure où l’on s’est refusé à expliquer ce qu’est une bonne émission télévisuelle, pour tenter d’expliciter les systèmes d’actions et de représentations de l’émission en les décrivant et en abandonnant toute perspective normative. Nous avons voulu rendre compte de la construction du statut de l’émission, du mode de constitution de l’objet non
1 Nathalie Heinich, 1998 (c).

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plus comme « œuvre », mais comme « horreur télévisuelle » ; rendre compte non plus des modes de formation de sa valeur mais des modes de contestation de sa valeur, des modes de formation de son « discrédit ». Adoptant une posture pluraliste, nous nous sommes déplacés dans la pluralité des mondes, des interprétations, des régimes de (dé)valorisation et de dénonciation. Refusant de nous prononcer sur l’objet (l’émission d’une part, son rejet d’autre part), nous avons tenté de dévoiler et expliciter les discours et les positions des acteurs, issus de mondes divers et variés. (Pluraliste également, non plus dans le sens que donne Heinich à ce terme mais dans le sens d’un déplacement dans la pluralité des mondes disciplinaires : sociologie de l’art, des médias, de la culture de masse ou des médiacultures1, des problèmes sociaux, ou encore d’un déplacement dans une pluralité de domaines d’étude : l’éducation et la culture, l’intimité et le rapport au corps, la manipulation médiatique, l’univers professionnel et le droit du travail, la violation des libertés, la vidéosurveillance et le totalitarisme, l’expérimentation médicale et la bioéthique). Nous avons adopté dès lors une posture relativiste, confronté à une pluralité de points de vue répondant à des logiques plurielles, qu’il nous a fallu expliquer et non pas valider ou invalider. Tournant le dos à un jugement d’évaluation (sur Loft Story et sur le rejet) ou de prescription (invitant à valider ou invalider l’émission et son rejet), nous nous sommes évertués à ne produire qu’un jugement de description, c’est-à-dire à observer, décrire et expliciter la construction du rejet de l’émission. Enfin, nous osons espérer que notre posture fut de neutralité engagée. Nous avons opté pour le rejet de tout jugement de valeur (sur l’émission comme sur les discours produits sur elle), ne cherchant plus à valider ou invalider mais à expliquer et rendre compte des processus de validation ou plutôt ici d’invalidation. Neutralité engagée, parce qu’en tentant d’expliciter ces différents discours et positions à l’égard de Loft Story, peut-être pouvons-nous permettre
1 Pour reprendre le terme d’Éric Maigret et Éric Macé, conceptualisé notamment dans Éric Macé (2007) ou encore dans Éric Macé, Éric Maigret (2005).

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à des univers distincts de se comprendre ou d’envisager les raisons des autres univers.

L’hypothèse : les discours sur Loft Story comme récits d’un monde en perdition
Notre hypothèse était que cette violence – qui n’allait nullement de soi, on en convient aisément avec un peu de recul – a une signification et une explication qui sont à chercher dans la faculté qu’a eue l’émission Loft Story de tenir en quelque sorte un rôle de bouc émissaire. L’émission nous paraît avoir cristallisé en effet tous les grands maux de notre société. Elle a catalysé toutes les craintes, toutes les angoisses d’une époque, les grands débats d’une société à un moment donné1. Derrière la question posée par nombre de contempteurs « où va la télévision ? » s’est cachée la question implicite « où va le monde ? » Derrière les réponses pessimistes concernant les errements de la télévision se sont dissimulées des réponses tout aussi pessimistes concernant les dérives de notre société contemporaine. Dominique Mehl2, dans son analyse des critiques portées sur le Loft, avait déjà observé que nombre des articles consacrés au Loft conjuguaient « toutes les peurs contemporaines »3. Laurent Joffrin a déclaré quant à lui, dans le même ordre d’idée, que « ‘Loft Story’ est devenu un psychodrame national où chacun projette son idée de la télévision et même de la société »4. L’émission Loft Story nous semble remarquable en ce sens qu’elle a permis en effet à chacun, en raison de son caractère hybride, de tenir un discours sur notre modernité, parce qu’elle a illustré, de façon exemplaire, extrêmement visible, voire (ou parce que) caricaturale, cet aspect particulier de notre modernité. Le philosophe, l’intellectuel, l’enseignant qui s’inquiètent de
1 Cf. les grands courants d’opinion, les faits sociaux non cristallisés, tels que les dépeint Emile Durkheim dans ses Règles de la méthode sociologique. 2 Dominique Mehl, 2003, pp. 132-137. 3 Idem, p. 133. 4 Laurent Joffrin, « Les poisons de la guimauve », Le Nouvel Observateur, n° 1907, 24-30 mai 2001, p. 96.

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la mise à mal de la culture savante et de l’abrutissement des masses ont trouvé, avec Loft Story, la confirmation du bien-fondé de cette crainte et l’occasion de dénoncer la régression culturelle, de fustiger télévision et public. L’émission a réveillé chez eux cette crainte, l’a attisée et symbolisée. Le syndicaliste s’inquiète, lui, des conditions de travail qui se dégradent, du développement de l’emploi précaire et de la multiplicité des nouveaux types de contrats (chez les plus démunis, les moins diplômés, chez les intermittents du spectacle…) ; il a saisi, avec l’« exploitation » des lofteurs, une occasion de formuler ces craintes ; il a trouvé en Loft Story le symbole, le symptôme de ce qu’il redoute et observe déjà… Le médecin, le religieux, le politique s’indignent du peu de cas, dans une société ultralibérale, fait au corps humain (réifié, transformé en marchandise, objet monnayable, soumis à un trafic croissant) ; ils ont vu dans le Loft l’exemple des dérives qu’ils redoutent. Chacun a ainsi fait une lecture de l’émission comme symbolisant tel ou tel aspect négatif de la société, telle dérive, telle menace. De sorte que les discours sur Loft Story doivent pouvoir être lus comme autant d’actes d’accusation portés à l’encontre – non plus de la seule émission télévisée – mais de la société contemporaine et de ses évolutions. Comme autant de dérives dénoncées, autant d’angoisses enfin formulées sur notre monde moderne. Dès lors, ce n’est pas tant l’émission qui constitue, selon nous, le miroir de la société, (contrairement à ce qu’affirment bon nombre d’observateurs qui critiquent autant l’émission que la société dans son ensemble) que les discours critiques qu’elle a suscités. Ce sont ces discours qui nous semblent receler toutes les craintes (fondées ou non) que génère notre société. L’observation et l’étude de ces critiques doivent nous renseigner dès lors moins sur l’émission elle-même que sur les peurs contemporaines qui accompagnent un monde en mutation. Nous pensons découvrir, à la lecture de ces critiques, les ennemis majeurs de notre société contemporaine, et leurs victimes ; les grandes menaces qui planent sur ces victimes et, plus généralement, sur nous-mêmes, tels qu’ils sont perçus, identifiés et désignés (ces ennemis, victimes, menaces)

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par une partie des journalistes et intellectuels, ceux qui ont pris la plume pour dénoncer Loft Story.

Les objectifs et enjeux de l’étude
Nous nous sommes proposé en tout premier lieu d’analyser le discours de rejet de l’émission dans sa diversité. Il s’est agi pour nous de recenser, d’organiser et d’analyser les arguments d’accusation qui fondent la dénonciation, de repérer les thèmes qui structurent ces récits accusateurs, d’identifier les valeurs dont se réclament leurs auteurs, les registres dans lesquels ils puisent pour porter leurs attaques contre l’émission. Cette étude entend ainsi contribuer à ce que l’on pourrait appeler une « sociologie du rejet », (une « sociologie de la controverse ») initiée pour une grande part par les travaux de Nathalie Heinich sur la réception de l’art contemporain, qui s’inspire de la « sociologie politique et morale » de Luc Boltanski et Laurent Thévenot1, pour dégager de grands registres de valeurs dans lesquels puisent les opposants d’une œuvre ou d’un artiste pour construire et justifier leur critique ou rejet2. Au-delà de la seule étude thématique de ce discours, nous avons voulu rendre compte de la construction de ce rejet écrit, de la sortie quasi
1 Luc Boltanski, Laurent Thévenot, 1991. 2 Nathalie Heinich a en effet étudié les différentes formes de rejet de l’art contemporain (Nathalie Heinich, 1998 a) et tout particulièrement des « colonnes de Buren » (Nathalie Heinich, 1995 et 1998 b). Elle a démontré la complexité et la grande variété des valeurs mobilisées pour la dénonciation, et observé que les argumentaires et justificatifs du rejet relèvent de registres multiples. Il nous paraît intéressant et pertinent d’adopter une méthode similaire et de nous inspirer de son travail (inspiré lui-même des travaux de Luc Boltanski, Laurent Thévenot) et de sa grille de lecture des critiques. Nous nous intéresserons ainsi aux valeurs défendues, aux registres argumentaires, aux modes d’expression – ironique, sérieux, etc – ou encore aux comportements ou actions à l’égard de l’émission. Nous tenterons d’observer quelles grandes questions sont posées (plus ou moins explicitement), quels grands problèmes (éthiques, juridiques, psychologiques, politiques, culturels, moraux, etc…) sont abordés (plus ou moins directement) à partir de la dénonciation du Loft. Nathalie Heinich (2002) a ellemême réutilisé ce type de grille pour répertorier la pluralité des critiques adressées à Loft Story et les valeurs mobilisées et défendues par les opposants à l’émission. Elle distingue d’ores et déjà cinq grands types de registres (réputationnel, purificatoire, domestique, éthique, juridique) qui regroupent, selon elle, l’ensemble des dénonciations et accusations.

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immédiate – hors du silence – de l’émission et de la constitution de cet espace herméneutique. C’est l’élaboration de la singularité de l’émission que nous avons tenté d’observer, et c’est l’histoire de sa mise en accusation, de sa mise en diabolisation que nous avons voulu retracer. Nous voulions mettre à jour l’édifice, dans ce temps très court, de l’indignité de l’émission, tenter d’observer les étapes de la construction de sa honte, de la constitution du scandale, de l’histoire d’une malédiction. Ce travail a été réalisé par Nathalie Heinich sur des objets appartenant au champ de l’art, Van Gogh1 ou les « colonnes de Buren » (les Deux Plateaux). Pour le premier, elle analyse les écrits produits sur le peintre durant un siècle et rend compte de sa progressive « mise en légende », en soulignant notamment l’apparition de motifs et dimensions caractéristiques des récits hagiographiques et la projection sur la biographie de l’artiste du modèle de la sainteté. Son étude du rejet dont a été l’objet l’œuvre de Buren conduit la sociologue à observer les différentes formes que prennent ce rejet, les registres de valeurs dans lesquels puisent les opposants, mais également la chronologie de ce combat mené contre les Deux Plateaux. Ce travail se veut également une contribution à une sociologie des publics; ici, d’un public très particulier, celui composé par les journalistes et intellectuels qui ont écrit pour dénoncer l’émission. En relevant et en analysant les arguments développés lors de ces diatribes, nous avons tenté de mettre en lumière les types de « lecture » qu’ont effectués les membres de ce « public », les partis pris de réception qu’ils ont adoptés, les « contrats de communication » passés entre ces téléspectateurs et le programme. C’est bien dans la tradition des travaux sur la réception télévisuelle que s’inscrit cette étude, quand bien même elle prend pour objet les discours tenus sur l’émission et non les téléspectateurs eux-mêmes (nous développerons ce point, concernant la spécificité de ce terrain, plus avant). Nous avons en effet été amenés à mobiliser les outils théoriques et méthodologiques qui appartiennent à ce champ de la sociologie des médias.
1 Il s’agit dans ce cas de l’étude de l’histoire de l’admiration dont Van Gogh est l’objet (bien plutôt que de l’histoire de sa malédiction) dans le cadre d’un ouvrage par ailleurs sous-titré Essai d’anthropologie de l’admiration.

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L’étude de cette réception est celle d’une réception « savante » d’un objet « médiatique populaire ». Aussi pouvons-nous confesser comme ambition de proposer quelques éléments de réflexion sur la façon dont se construit l’accueil – le rejet – par les intellectuels, d’un produit télévisuel. Observer la dénonciation de Loft Story dépasse le seul cadre de l’émission, car une telle dénonciation accompagne souvent l’ensemble des produits nouveaux, aussi divers soient-ils, de la culture de masse (le jazz, le rock, le hip-hop, la techno, les raves, la bande dessinée, le cinéma, le Living Theater, Hélène et les garçons…) comme des techniques (apparition de l’imprimerie, du livre de poche, du disque, de la photographie, de la télévision, de l’ordinateur, d’Internet, etc.) C’est, selon nous, tout le processus de réception – plus précisément le processus de dénonciation et condamnation de la « culture de masse », « culture populaire » ou « culture médiatique » qui s’est laissé appréhender ici. « Elle (l’émission) restera dans les mémoires comme le programme emblématique de fracture culturelle qui divise la société confrontée à la culture de masse » note Dominique Mehl qui souligne l’immense décalage entre l’audience « massive, multiculturelle, plurigénérationnelle et socialement composite » et « la critique radicalement hostile conduite par des journalistes et intellectuels »1. Loft Story a en effet ceci de remarquable qu’elle a constitué le point de rupture particulièrement visible et spectaculaire entre deux « publics », celui des partisans passionnés et celui des opposants farouches. L’émission a connu un succès d’audience inédit, constituant un véritable « phénomène social » du fait de son fort pouvoir de séduction, auprès des adeptes des divertissements de la culture de masse. Elle a fait l’objet dans le même temps d’un puissant rejet qui témoigne de son non moins important pouvoir de répulsion auprès du monde intellectuel et de l’ensemble des tenants et gardiens de la haute culture. L’émission, caractéristique en cela de la culture « populaire » ou « de masse », s’est véritablement trouvée objet de ces discours et thèses minimalistes et misérabilistes (ou en de plus rares

1 Dominique Mehl, 2003, p. 132.

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occasions, populistes et maximalistes) étudiés par Claude Grignon et JeanClaude Passeron1. L’analyse du discours critique sur Loft Story – de ses lectures et interprétations donc – ne pouvait véritablement s’entreprendre sans procéder à l’étude de l’émission elle-même. Nous inscrivant dans une « tradition » vieille maintenant de plus d’un quart de siècle, nous avons pris le parti d’étudier conjointement l’objet télévisuel et ses propriétés, et les différentes lectures de l’objet. Depuis le texte fondateur de Stuart Hall2, qui fait de la réception une étape décisive du processus de production, les analyses de David Morley3, ou de Tamar Liebes et Elihu Katz4, qui associent dans une même analyse l’étude de l’objet télévisuel (le magazine d’information Nationwide ou la série Dallas) et sa réception par ses publics, il apparaît nécessaire de ne pas les séparer. L’économie de l’étude de l’objet lors d’une recherche sur la réception interdirait de saisir les processus de réappropriation, d’interprétation, de détournement auxquels se livrent les récepteurs (ici, les critiques de Loft Story), de comprendre leurs partis pris de lecture, leurs différentes lectures (possiblement préférentielles, hégémoniques, négociées, oppositionnelles, etc.) de rendre compte des thèmes, des arguments et justifications qui organisent leur discours sur l’objet. Janice Radway5, dans son étude des romans sentimentaux, cumule ainsi analyse textuelle et analyse de la réception par les lectrices, pour mesurer l’écart entre le récit sémiotique et les récits des lectrices. Eliséo Veron et Martine Levasseur insistaient, à la fin des années 1980, sur l’importance d’étudier à la fois le média (en l’occurrence l’exposition Vacances en France 1869-1982) comme support de sens, lieu de production et de manifestation de sens et la réception, l’appropriation, l’interprétation de ce sens (par les visiteurs de l’exposition). Ils écrivaient l’importance d’étudier le discours et la réception de ce discours, la production et la réception constituant les deux
1 2 3 4 5 Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, 1989. Stuart Hall, 1994. David Morley, 1980. Elihu Katz, Tamar Liebes, 1990 et 1993. Janice Radway, 1991.

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volets inséparables de la sociosémiotique1. Plus près de nous, les travaux de Dominique Pasquier sur Hélène et les garçons2, ou de Dominique Mehl sur les reality shows3 ont été conduits en multipliant les terrains et les méthodes d’investigation, en conciliant visionnage d’épisodes ou d’émissions et analyse de la réception. Il s’est donc agi pour nous d’étudier les mondes auxquels se réfère l’émission (François Jost distingue trois mondes : les mondes ludique, réel, fictif4), les « contrats » ou « promesses » qu’elle propose (la notion de « promesse » est empruntée à François Jost qui remet en cause celle de « contrat », impropre à rendre compte de la relation asymétrique entre télévision et téléspectateur), les « pactes communicatifs » (du spectacle, de l’apprentissage, de l’hospitalité, commercial) qu’elle établit avec son public, les « visées énonciatives » qui sont les siennes (informative, explicative, émotionnelle, factitive), les « principes » dont elle se réclame5. Plus largement, il s’est agi de procéder à une analyse de contenu – apportant ainsi une modeste contribution à une sociologie de la téléréalité qui se développe en même temps que son objet – pour appréhender de façon plus précise et plus efficace les discours sur ce contenu. Nous avons étudié l’émission comme objet télévisuel hybride permettant en tant que tel une multitude de lectures et d’interprétations (comme jeu, émission, sitcom, reportage…) et permettant une grande variété de cadres de réception. (Même si c’est à chaque fois la peur et l’angoisse qui trouvent à s’exprimer et la dénonciation qui constitue le mode d’expression). Entre les lignes des critiques de cette émission, nous nous sommes préparés à voir se dessiner un monde – la société contemporaine – tel qu’il est perçu par ces commentateurs. Nous avons ainsi décidé de prendre pour objet le discours critique sur Loft Story, en le considérant comme porteur et diffuseur d’une vision du monde, comme peuvent l’être une journée de télévision, analysée par Eric Macé, ou les scénarios de feuilletons télévisuels
1 2 3 4 5 Eliséo Veron, Martine Levasseur, 1983. Dominique Pasquier, 1999. Dominique Mehl, 1996. François Jost, 2004. Cf. Guy Lochard, Jean-Claude Soulages, 1998.

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étudiés par Sabine Chalvon-Demersay. Si cette dernière propose une enquête qui jette les bases d’une véritable « sociologie de l’imagination en temps de crise », nous espérons quant à nous apporter une modeste contribution à ce que l’on pourrait nommer une « sociologie des peurs contemporaines », une « sociologie des angoisses en temps de crise ». Nous avons tenté de mettre au jour ces angoisses au moyen d’une analyse du discours critique appréhendé comme formant un tout cohérent, et donnant à voir une vision du monde. Les différents propos des contempteurs de l’émission, arguments développés, thèmes abordés, valeurs défendues, ou craintes exprimées ont été rassemblés en un seul grand discours que nous avons étudié et qui était constitué de la somme de tous les discours critiques1. Sabine Chalvon-Demersay2 a analysé un millier de projets de scénarios, qui étaient autant de réponses à un appel aux projets émanant de la télévision publique française et a tenté d’identifier le « monde commun » en crise, construit par tous ces auteurs. Elle a donc tenté de « mettre bout à bout tous ces projets et de les organiser autour d’une intrigue unique, pour constituer ainsi quelque chose qui ressemblerait au ‘scénario des scénarios’. Il s’agissait de faire parler les textes entre eux, de s’appuyer sur les uns et les autres pour comprendre ce qu’ils voulaient nous dire »3. C’est ainsi que nous avons nous-même procédé avec l’ensemble des discours critiques sur le Loft, construisant en somme la « critique des critiques », pour paraphraser Sabine Chalvon-Demersay. Tout comme les scénaristes – dont la sociologue a étudié les écrits – ont construit un monde en commun, les critiques ont – selon nous – élaboré un monde. En dépit des différences de contenu, de ton, d’intrigue ou de style, on retrouve des histoires types, des personnages semblables, un univers commun dans les scénarios étudiés par Chalvon-Demersay. Nous pensons qu’au-delà de la grande diversité de forme et de fond, une vision commune du monde se donne à lire dans le discours sur le Loft. C’est tout un imaginaire précis
1 Nous appellerons, tout au long de ces pages, « discours critique » ou « discours de dénonciation » ce vaste discours qui constitue notre objet et qui est la somme de tous les propos accusateurs, de tous ces articles et textes parus durant la diffusion de Loft Story. 2 Sabine Chalvon-Demersay, 1994. 3 Idem, p. 14.

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qui se laisse entrevoir dans ces synopsis et qu’on retrouvera dans les films sortis cette année-là. Il nous apparaît qu’on observe de même un imaginaire dont on a voulu rendre compte dans cette série de discours sur Loft Story. Aussi, chaque discours critique a-t-il été analysé comme une contribution à ce que l’on pourrait appeler la « métacritique » de l’émission. Chaque peur exprimée a été comprise comme venant alimenter ou renforcer la peinture angoissée décelée dans ce discours critique. Chaque propos sur le monde ou sur la société a été interprété comme une contribution à l’édification de cette vision du monde et de ses mutations contenues dans le discours critique et diffusées par lui. Bien sûr le matériau analysé par Chalvon-Demersay est un corpus de textes de fiction qui véhiculent manifestement un imaginaire. Le matériau que l’on a étudié quant à nous est composé de discours qui ne visent nullement à produire ou diffuser un imaginaire. Mais nous l’avons analysé comme tel, considérant d’une part que c’est bien un discours sur le monde qui est produit et diffusé au travers de ces critiques de l’émission, et d’autre part, que ce discours n’est pas le simple reflet – parfaitement objectif et vrai – d’une réalité, mais une interprétation, à la fois subjective et idéologique, de la réalité du monde, diffusant non pas le réel mais la croyance de ce réel (interprétation pouvant évidemment, ainsi que nous allons le préciser, agir sur le réel). L’analyse de ces discours critiques sur l’émission Loft Story, produits par des journalistes et intellectuels (qui ont non seulement exposé leurs griefs contre l’émission mais aussi exprimé leurs craintes et pointé du doigt ce qui leur apparaît comme les problèmes majeurs que rencontre notre société), nous a conduis enfin à analyser le processus de définition d’un ensemble de faits comme « problèmes publics » (ou le processus de renforcement et de légitimation de ces définitions) et le processus d’installation dans le débat public de ces « problèmes publics » (ou le processus de renforcement et légitimation de cette place) ainsi définis et constitués. Nous avons observé la « constitution » de la diffusion de Loft Story comme « problème public »,

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renfermant en son sein (si l’on peut s’exprimer ainsi) d’autres « problèmes publics ». L’espace public médiatique est commandé, selon Jürgen Habermas, par un conflit des représentations et des définitions de l’agir par des acteurs sociaux. Les médias de masse, en premier lieu la télévision, mais bien évidemment aussi la presse quotidienne, contribuent aux débats sociaux, à la promotion de telles ou telles représentations, à la définition des grands problèmes publics, de leur caractère prioritaire ou superflu. à la fois scènes et acteurs de la sphère publique, ces médias ont placé au cœur de l’actualité l’émission Loft Story d’une part et la polémique qu’elle a suscitée d’autre part, les constituant en problème public ; en problème majeur sommes-nous tentés de renchérir, au regard du nombre de unes, de reportages, d’articles et d’éditoriaux (pour la seule presse quotidienne) consacrés à ce « problème ». Au regard également de la nécessité dans laquelle de nombreux intellectuels et journalistes ont cru se trouver de prendre part au débat, de dénoncer ce « problème », d’avertir la population, de menacer les institutions coupables, complices ou demeurées aveugles devant les dangers et menaces (la chaîne de télévision M6, le CSA, le ministère de la Justice, l’État...) Au regard enfin de la virulence de la condamnation de la violence de la dénonciation, et du caractère d’urgence maintes fois souligné par tant d’intervenants dans le débat public. Il s’est agi dès lors pour nous, en nous inspirant des propositions avancées par Daniel Cefaï, de comprendre le phénomène Loft Story en l’appréhendant comme un problème public « construit et stabilisé, thématisé et interprété, dans les cadres ou les trames de pertinence qui ont cours dans un horizon d’interactions et d’interlocutions »1. Nous avons étudié la diffusion de Loft Story comme un problème public construit, c’est-à-dire non pas « donné en nature ni désigné en droit », « ni fait pur et dur, ni invention de l’esprit », mais « enjeu de sélection et de focalisation, d’argumentation et de dramatisation », et dont l’ « existence se joue dans une dynamique de production et de réception de récits descriptifs
1 Daniel Cefaï, 1996, pp. 43-66.

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et interprétatifs ainsi que de propositions de solutions » qu’il nous a fallu éclairer. Appréhender Loft Story comme problème public nous a conduits à en étudier la « configuration dramatique et rhétorique » en nous posant certaines de ces questions fondamentales selon Cefaï : « qui ? », « quoi ? », « à cause de quoi ? », « en vue de quoi ? », « avec qui ? », « contre qui ? », « comment ? », « quand ? », « où ? », « de quels droits ? », « pour quels intérêts ? », « avec quelles conséquences ? » Le détour par cette notion de « problème public » nous a conduis enfin à en observer la « carrière » et à en identifier les différentes phases potentielles : la première phase de conversion de difficultés ou de malaises privés (le dégoût d’un téléspectateur face à une émission de téléréalité) en problème public, phase qui est celle « de la définition des problèmes, de la désignation des protagonistes, de la détermination des enjeux, de la destination de discours articulés aux pouvoirs publics » et qui voit s’élaborer des dispositifs argumentaires et se constituer des acteurs collectifs, en l’occurrence des associations de lutte contre l’émission, des collectifs, des sites Internet). La deuxième phase de « l’identification et de la reconnaissance, de l’établissement ou de la stabilisation du problème public ». La troisième phase « d’évaluation des dommages, de formulation des revendications, d’invocation de principes généraux », de négociation. Et enfin la quatrième phase de « publication et réalisation d’un programme d’action publique »1. La fréquentation des notions de « problème public », d’« arène publique », de « carrière », de « cadres d’orientation, d’interprétation, de mobilisation, de participation », de « configuration » nous a permis de prolonger notre réflexion sur la dénonciation de Loft Story et sur la mise en avant de grandes questions de société telles que le déclin culturel, le déclin civilisationnel, la manipulation médiatique, la fin des libertés, l’exploitation salariale, le retour du totalitarisme, ou les dérives biotechnologiques. Cette réflexion s’est articulée autour du fait que « nommer, désigner, c’est déjà catégoriser, faire advenir à l’existence et rendre digne de préoccupation », mais
1 Daniel Cefaï, 1996, pp. 43-66.

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c’est aussi agir, désigner et décrire un problème pour le résoudre, attribuer des responsabilités, désigner des coupables, évaluer des préjudices et proposer des solutions, « initier toute une série d’opérations à la fois dans l’ordre des discours et des pratiques »1.

Le terrain
Nous avons étudié ce discours sur Loft Story à partir d’articles (et quelques courriers de lecteurs) parus dans la presse nationale quotidienne et plus précisément dans Le Monde, Libération, Le Figaro, La Croix, L’Humanité. Ce choix de quotidiens a été effectué de façon subjective et arbitraire, en tenant toutefois compte de l’importance du lectorat et du tirage de chacun de ces journaux, et en prenant garde de respecter au minimum la diversité des positionnements politiques. Nous avons également intégré à notre corpus les articles de la presse hebdomadaire, représentée par Le Point, L’Express, Le Nouvel Observateur, Marianne. Les mêmes « règles » ont présidé au choix de ces magazines. Le corpus comprend la période de diffusion de l’émission, et les deux mois d’été qui ont suivi cette diffusion (du 1er avril 2001 au 30 septembre 2001). Cette période est celle qui verra le plus de publications et d’écrits sur Loft Story. Très rares avant le début de la diffusion, les écrits se raréfient progressivement au terme de l’émission, l’actualité reprenant ses droits. Il nous est apparu que l’essentiel était dit et qu’il n’était pas nécessaire de prolonger la période d’étude ni d’agrandir un corpus déjà vaste et déjà redondant. Nous avons sélectionné les écrits critiques ou remettant en cause véritablement l’émission, exprimant le rejet à l’égard de l’émission. Nous avons donc délaissé volontairement les très rares écrits positifs, militant pour le Loft ou prenant sa défense. Nous avons intégré à notre corpus pratiquement l’ensemble des articles rencontrés. Certains ne sont que de simples constats, qui se veulent objectifs ou informatifs : ils relatent des faits. D’autres sont des comptes rendus de réactions. D’autres enfin, les plus nombreux, sont de
1 Daniel Cefaï, 1996, pp. 43-66.

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véritables pamphlets et dénonciations. Confronté à quantité d’écrits, de formes multiples, sur le Loft, nous avons pris le parti d’ignorer le plus souvent, lors de l’analyse, les brèves ou articles courts (notamment dans les pages Télévision des quotidiens), qui reprennent, sans les développer, les thèmes des articles plus approfondis. Nous avons analysé l’ensemble des discours comme formant un tout, et non pas le discours de l’un ou de l’autre des contempteurs. Ce « tout » dépasse la somme des parties (dans une perspective durkheimienne et holiste). Bien évidemment un article consacré à la nouvelle notoriété des lofteurs, au dispositif technique de l’émission, ou à l’animateur vedette Benjamin Castaldi, ne saurait livrer grand-chose sur la conception du monde qui se donne à lire dans la presse quotidienne, sur les peurs de notre époque ou sur la réception intellectuelle de la culture de masse. Mais la somme de ces discours portant plus généralement sur l’émission Loft Story, les milliers de mots rédigés sont – quant à eux et pris dans leur ensemble – extrêmement « bavards » et disent bien davantage, selon nous, que le seul rejet de l’émission. Comme Claude Lévi-Strauss étudie l’ensemble des versions du mythe pour en saisir la structure narrative et en découvrir le sens (tout mythe étant considéré comme l’ensemble de ses variantes), nous avons pris le parti de considérer tous les textes critiques comme autant de versions, de variantes, devenant significatives dès lors qu’elles forment un tout et qu’elles sont mises en relation les unes avec les autres. De nombreux articles ou parties d’articles, divers points soulevés par tels contempteurs, ou divers arguments développés (tels « segments narratifs » ou tel « mythème », écrirait Lévi-Strauss), n’ont livré leur sens qu’une fois réinscrits dans la globalité du discours faisant système. Nous avons fait le lien entre ces discours et les grandes questions d’actualité à l’aube du 3e millénaire (les grandes questions sociales, éthiques, morales, psychologiques, juridiques qui taraudent notre société), considérant que ces voix ne sont pas venues de nulle part, mais que ces regards, ces lectures critiques, ces dénonciations se sont inscrits dans un contexte socio-historique particulier (les fameux cadres de l’expérience de Goffman). Aussi, à la façon

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de Sabine Chalvon-Demersay, nous nous sommes livrés à l’observation des couvertures des quatre grands hebdomadaires nationaux (Le Point, Le Nouvel Observateur, L’Express, Marianne1), lors des six mois précédant la diffusion de Loft Story, pour observer les questions de société, les angoisses, les problèmes qui dominaient la période. La ligne éditoriale de ces hebdomadaires étant ici considérée comme un « thermomètre » fiable pour prendre la « température » du monde social. Réinscrivant le discours critique dans son contexte d’élaboration, nous avons, en quelque sorte, suivi le conseil de Lévi-Strauss, qui dans son analyse des mythes, affirme l’importance de tenir compte de l’ethnographie des sociétés dont proviennent ces récits et dit la nécessité de les interpréter en référence à des formes d’activité ethno-économiques, des structures politiques et familiales, des expressions esthétiques, des systèmes de représentations, pratiques rituelles, croyances religieuses, etc.)

De la légitimité d’un terrain constitué d’articles journalistiques
Travailler sur la réception à partir, non pas des discours tenus lors de discussions informelles ou d’entretiens, mais d’articles et d’écrits, peut être contesté sur le plan de la méthodologie. C’est un terrain qui rompt avec les terrains - traditionnels maintenant, depuis les années 1980, et par conséquent reconnus comme légitimes – des travaux sur la réception de programmes télévisuels. Depuis les études fondatrices de Tamar Liebes et Elihu Katz2 sur la série Dallas jusqu’aux travaux plus récents de Dominique Pasquier sur Hélène et les garçons, l’observation in situ, les discussions et débats, les entretiens conduits avec les téléspectateurs sont devenus courants, sinon des passages obligés3. S’ils sont parfois complétés avec des études d’écrits (le courrier des jeunes lecteurs dans l’enquête de D. Pasquier), ils restent
1 Ce dernier hebdomadaire en lieu et place de l’évènement du jeudi, dont la parution prend fin en février 2001. 2 Elihu Katz, Tamar Liebes, 1990 ou 1993. 3 Affirmation qu’il convient cependant de souligner. Le travail d’Ien Ang (1989) par exemple est réalisé à partir des seules lettres de lectrices d’un magazine hollandais et téléspectatrices

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des outils d’investigation privilégiés, identifiés comme tels et utilisés à ce titre. La question de la légitimité de notre parti pris méthodologique se pose donc, comme se pose celle de la pertinence de notre terrain (la somme des articles parus sur l’émission) pour rendre compte du rejet et du discours de dénonciation. Il nous apparaît que travailler sur des textes présente l’avantage de l’évitement du biais causé par la présence de l’enquêteur et par ses questions. Si l’on fait le sacrifice des enseignements (qui peuvent être nombreux et riches) de l’observation in situ, on en évite les écueils méthodologiques. (Le caractère artificiel de ce type d’observation et les biais qu’il comporte ont été soulignés par D. Pasquier, à propos notamment de l’enquête de Liebes et Katz). De plus, l’avantage de l’entretien sur le discours écrit (l’obtention d’une parole plus libre, moins policée, non soumise aux formes multiples d’autocensure, de rationalisation) ne va pas de soi, compte tenu des caractéristiques de la population étudiée composée de journalistes et intellectuels. Ces derniers, on peut le supposer, construisent, surveillent, censurent leurs paroles comme leurs écrits, réduisant ou supprimant ainsi la différence entre texte, forcément non spontané, et paroles, attitudes ou comportements in situ, objets d’une même censure1. Enfin, et surtout, ce n’est pas tant un propos, « échappé », « libéré » involontairement, qui nous intéresse, mais le discours réfléchi, délivré intentionnellement. Dès lors que c’est bien le discours revendiqué et rendu public qui constitue notre objet d’étude, l’article signé, l’éditorial publié constituent bien le terrain idéal. La publicisation même de ce discours en fait un matériau d’étude plus pertinent que la parole délivrée au cours d’entretiens, puisque nous voulons porter notre regard également sur ce qu’il diffuse comme

de la série Dallas, répondant à une annonce dans laquelle il leur était demandé d’expliquer leur intérêt pour la série. 1 On pourra se reporter aux analyses de Monique et Michel Pinçon-Charlot, des difficultés d’enquête sur la bourgeoisie, qui contrôle son image et les représentations sociales d’ellemême, rejette l’enquêteur dans une position de dominé, et ne laisse à personne le soin de dire ce qu’elle est, pense, ou fait.

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peurs, comme représentations du monde, comme connaissance du monde et de ses mutations.

D’une argumentation à l’autre La logique de l’enchaînement
Précisons qu’il est assez rare qu’un observateur de l’émission qui prend sa plume pour la dénoncer ne se cantonne qu’à un seul registre argumentaire, et ne verse que dans une unique catégorie de critiques. Bien souvent, s’il peut mettre l’accent sur la défense d’une valeur en particulier, il mobilise différents registres pour condamner l’émission et fait intervenir les diverses dimensions « éthiques », « juridiques », « morales », « réputationnelles », « domestiques » etc. On bascule évidemment très vite, par exemple, de la dénonciation (en termes juridiques et éthiques) du contrat de travail et des conditions de vie à celle du dispositif concentrationnaire de l’émission (en termes idéologiques et politiques), ou encore de la dénonciation de ce petit monde sous surveillance, à celle de l’intimité mise à nue, de l’exhibitionnisme et du voyeurisme (en termes cette fois-ci moraux…) Mais l’on peut distinguer, de façon idéal-typique, des grandes catégories de critiques, différents types d’analyses, mobilisant et défendant différents types de valeurs, introduisant différents concepts et s’inscrivant dans différents champs disciplinaires. Selon ces différentes analyses, le statut du candidat de l’émission évolue, celui de la production et de la chaîne M6 également. La relation entre les lofteurs, la production et le public est perçue différemment. Les peurs et problèmes sociaux, les représentations de la société et de ses évolutions, tapis derrière la critique, divergent également. Une science mobilisée pour cautionner le propos succède à une autre ; la philosophie cède le pas à la psychanalyse, remplacée bientôt par le droit, ou la science politique. Les concepts et notions utilisés défilent les uns après les autres. Médiocrité,

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bêtise, perversité, indignité, totalitarisme se succèdent tandis que les discours critiques prennent telle ou telle direction, s’élaborent autour de telle ou telle thématique. C’est maintenant ce que nous allons observer.

CHApITRE I

LA FIN DE LA CULTURE ET LA DéFAITE DE LA pENSéE L’ApOLOGIE DE LA BêTISE

« Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible »1, Patrick Le Lay, PDG de TF1.

Toute une catégorie de critiques porte sur le contenu culturel du programme. Les observateurs soulignent la bêtise de l’émission, sa médiocrité et son absence d’intérêt, son action néfaste sur les esprits, les âmes, les cerveaux. « Entreprise de décervelage », « niveau zéro de la pensée et de la réflexion », « négation même de la culture » sont les termes qui reviennent sous la plume de ces dénonciateurs.

1 Les dirigeants face au changement, baromètre 2004, Les associés d’EIM, Éditions du Huitième jour, 2004, reprise par Libération 11 juillet 2004 : « Patrick Le Lay, décerveleur ».

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Les médiocres…
La critique n’épargne guère les candidats, dépeints sous les traits de victimes naïves, bêtement consentantes ou irresponsables et ignorantes. Les lofteurs sont présentés comme des individus qui se signalent par leur bêtise, leur inculture, leur médiocrité, lesquelles les rendent particulièrement vulnérables et en font les victimes toutes désignées d’un mépris hostile : « Cinq ou six spécimens de sitcoms oisifs et oiseux », des « cobayes du clapier à glaces sans tain »1, écrit Bertrand Poirot-Delpech, des « pigeons prisonniers » selon Florence Montreynaud2. Le lofteur apparaît comme le symbole (mais aussi le déplorable modèle) d’une jeunesse inculte, nourrie de la culture de masse. Il est alors, à l’image de l’ensemble des jeunes, le produit d’une société sans culture, dominée par l’hédonisme, méprisant l’effort et la réflexion. Il est, dans des écrits parfois très véhéments, tout entier résumé par ses écarts de langage, ses formules à la mode « c’est grave ! », « c’est méga fun ! », son absence de vocabulaire, son désintérêt marqué pour la lecture ou la culture en général, ses discussions stériles et superficielles, ses préoccupations immatures et infantiles « qui c’est qu’a pété ? », sa pensée stéréotypée et préfabriquée. L’article de Christine Clerc est caractéristique de cette construction des lofteurs en symboles tout à la fois d’une génération et de la bêtise la plus crasse : « ils sont plutôt nunuches à barboter dans la piscine, à pleurer comme des veaux, à se blottir au lit contre leur nounours et à répéter sans cesse ‘je suis très sensible’ (…) Il n’y a rien à retenir de leur conversation à part ‘C’est clair’, ‘il – ou elle – est cool’, et toujours ‘je suis sensible’ »3. « Dans l’ensemble, les héros de Loft Story figurent une jeunesse plutôt molle, inculte, peu créative et très narcissique, mais pas mauvaise au fond ».

1 Bertrand Poirot-Delpech, « Une parade contre les arnaques au voyeurisme », Le Monde, 9 mai 2001, p. 13. 2 Florence Montreynaud, « Loft Story, entre pigeons et crétins », Marianne, n° 213, 21-27 mai 2001, p. 34. 3 Christine Clerc, « Loft Story, les élites et leur vase clos », Marianne, 21-27 mai 2001, n° 213, p. 90.

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Le candidat de l’émission peut être à l’image de l’ensemble d’une population, aliénée et décadente, et incarner le mouvement vers la médiocrité, non plus seulement d’une génération, mais de la société dans son ensemble. Loft Story, explique Jean Baudrillard, « correspond au droit et au désir imprescriptibles de n’être Rien et d’être regardé en tant que tel. Il y a deux façons de disparaître : (…) ne pas être vu (…) ou bien on verse dans l’exhibitionnisme délirant de sa nullité. On se fait nul pour être vu et regardé comme nul – ultime protection contre la nécessité d’exister et l’obligation d’être soi » 1. Le lofteur peut être dépeint comme immature et stupide, tout en étant reconnu comme nouveau référent social. Il « se goinfre encore de ‘Nutella’ (…) s’endort volontiers avec ses peluches d’enfant et s’adonne à la « régression délicieuse » qu’évoque Alain Touraine. Avec la « loftmania » et cette passion non déguisée pour ces « adultolescents », sont dénoncés à la fois le « jeunisme télévisuel »2 et une société coupable de se donner de tels référents sociaux. Mais le lofteur peut aussi, pour certains, être une représentation trompeuse et dévalorisante de l’adolescence. La médiocrité du candidat sera alors d’autant plus mise en relief qu’elle est bien plus importante et plus évidente que celle des jeunes téléspectateurs. Elle se révèle par là même d’autant plus choquante : « Sous l’œil des caméras, il n’est donné à voir que l’hypocrisie, la rancœur, la crainte, l’indolence. Le racisme n’est pas loin non plus. C’est une vision volontairement dévalorisante de la jeunesse et de ses préoccupations qui est exhibée. Les candidats ne pensent qu’à éliminer leurs rivaux. Ils le font en souriant, câlinant des nounours ou suçant leur pouce. Ils sont motivés par le gain et la notoriété »3. Le lofteur est dénoncé également, mais nous y reviendrons, comme jouissant d’une gloire factice, imméritée, qu’on lui promet éphémère. Nouvellement star, il profite d’une célébrité non justifiée, et devient alors
1 Jean Baudrillard, « L’élevage de poussière », in Télémorphose, coll. Opinion 10/20, Sens & Tonka, Paris, 2001, p. 12 (texte paru dans la rubrique Rebond de Libération, 28 mai 2001). 2 Pierre-Yves Le Friol, « Les nouveaux référents sociaux », La Croix, 25 mai 2001, p. 16. 3 Ivan Rioufol, « Ce feuilleton crée des héros vides de sens », Le Figaro, n°17660, 22 mai 2001, p. 32.