Logique de l'inconscient

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Cet ouvrage privilégie l'étude sur la logique propre de l'Inconscient. Qu'est-ce que l'inconscient ? Pour y répondre, la psychanalyse ne se donne qu'une seule méthode : l'association libre. Le psychanalyste devra se défaire de bien des préjugés pour porter la pratique de l'association libre. Il devra remettre en cause ses conceptions de la psychose et de la négation.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782336256207
Nombre de pages : 223
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Christian FIERENS

LOGIQUE DE L'INCONSCIENT
Lacan ou la raison d' une clinique

Édition revue et augmentée

L'Harmattan

Ouvrages de l'auteur

Logique de l'inconscient, Lacan ou la raison d'une clinique, De Boeck,

1999.

Lecture de l'étourdit, Lacan 1972, L'Harmattan,
Comment

2002.

penser lafolie? Essai pour une méthode, Erès, 2005.

Avant-propos

Ce livre traite de la psychanalyse et de sa logique propre. Par là, il ne s'oppose nullement à d'autres techniques « psy» qui s'occupent de l'âme et de ses souffrances. Ces pratiques ont leurs logiques propres différentes de celle de la psychanalyse. Il ne s'agit pas non plus ici d'examiner l'efficacité ou l'inefficacité de la psychanalyse dans des applications cliniques. Le propos concerne ici la logique de la psychanalyse en général, lacanienne ou non lacanienne. Cette logique se déduit entièrement de « l'association libre» précisée dans l'introduction. Qu'implique la parole comme association libre, avant toute illustration dans une psychanalyse effective? Le sous-titre Lacan ou la raison d'une clinique fait d'abord référence à la clinique freudienne des associations libres et secondairement à Lacan, dont la lecture semble la plus propice pour développer la logique de toute psychanalyse. Le lecteur de ce livre n'a nul besoin d'adhérer a priori à un lacanisme ou l'autre pour commencer la lecture. Le point de vue - critique - ne vise pas des individus (praticiens ou théoriciens), mais la psychanalyse et ses propres écueils. Ceux-ci sont d'ailleurs ineffaçables, puisqu'ils sont intimement articulés à la logique même de la psychanalyse. À chacun de s'y confronter.

Introduction

L'association

libre

Du seul principe de la psychanalyse, on pourrait dire bien des choses: (psychologue) « dites vos associations », (idéaliste) « dites librement », (moraliste) «vous devez dire... », (voyageur ou travelling) « comportezvous comme un voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu'il se déroule », (utopiste) « dites tout », Ge m'enfoutiste) « ... n'importe quoi », (stratège) « c'est la seule façon de vaincre la résistance », (répétiti~ « dites toujours », (curieux) « j'aimerais que vous disiez. .. », (silencieux) « ... », (aiguilleur) « ne triez pas », (Philosophe) « ce qui vous vient à l'esprit », (poète) « le prime-saut du dire », (permissif) « vous pouvez dire. . . » etc. etc.
Qu'est-ce que la p!J!chana/yse ?

Et tout d'abord la p!J!chana/yse xiste-t-elle? Existe-t-elle comme pratique e cohérente si son principe se diffracte en une telle profusion de manières de le dire? Ces questions sont bien notre propos, au risque d'ailleurs de remettre en chantier certains supposés acquis de la psychanalyse. D'où pouvons-nous interroger l'existence de la psychanalyse? Car bien sûr ni le dispositif de la cure, ni le transfert ne prouvent l'existence de la psychanalyse. Pas plus d'ailleurs que la multiplicité des « cas» tombant dans les statistiques du clinicien « averti ». De quoi pourrait-il d'ailleurs être averti sinon de l'inclassable singularité de celui qu'il écoute? Loin de s'appuyer sur des données expérimentales toujours partisanes, nos questions supposent un exercice de non-savoir, de mise entre parenthèses d'une connaissance trop facilement sûre d'elle et notamment d'une science clinique basée sur l'expérimentation. Au moins, par cet exercice, sommes-nous en principe débarrassés des prétentions arrogantes des partis pris quels qu'ils soient. Ce non-savoir n'est pas rien. Loin d'être une ignorance crasse, il est le corrélat direct de la parole comme association libre.

Notre propos sera purement logique: faisons autant que possible abstraction de tout le contenu empirique et psychologique qui viendrait illustrer le principe et la pratique de la psychanalyse par de beaux exemples. Qui prend l'heureux risque de cette logiquede l~'nconscient n'en sort pas indemne. La naissance de la psychanalyse a introduit une nouvelle façon d'aborder les «malades ». Ils y perdent en effet leur passivité de patients pour entrer dans l'acte de l'analyse comme analysants, terme désormais consacré dans la francophonie. Les analysants néanmoins restent parfois enclins à se plaindre de leur analyste, de ses interventions ou de ses silences, tandis que l'analyste peut être tenté de rejeter ses difficultés à diriger telle cure sur le compte de la psychopathologie de son analysant: « qu'il prenne donc ses maux en patience! ». . . et le revoilà devenu patient. L'analysant et l'analyste s'exercent ainsi parfois à un jeu croisé de mutuelle patience. Notre propos n'est pas de fournir quelque conseil technique, ni de court-circuiter le processus, ni de le condamner pour sa lenteur, ni non plus d'en restreindre les « applications ». La patience dans l'analyse, voire l'ennui qui pourrait parfois en découler, n'exigent ni les conseils, ni le court-circuit, ni la condamnation, ni les indications relatives à une tect"tnique. Car l'ennui n'est que l'oubli de la dimension de l'Ailleurs qui fait la joie de l'ouverture de l'inconscient et la patience n'est que l'attente du retour de cet Ailleurs. Il faudra rattacher ces difficultés de l'analysant et de l'analyste à l'entreprise qui les a convoqués, à la psychanalyse et à sa logique propre. Quelle est donc cette logique? La psychanalyse n'est pas une technique plus ou moins applicable ou indiquée dans telle ou telle pathologie - et nous prendrons régulièrement le contre-pied des indications traditionnellement reçues, notamment en revenant sur la psychose considérée comme pathologie habituellement exclue de ces indications. La psychanalyse est une méthode qui, dans son parcours, crée son propre champ. Il n'entre pas directement dans notre propos de mesurer si cette « méthode» (ce parcours) est « thérapeutique» pour le «patient », ou d'étalonner les indications et contre-indications selon les diverses « psychopathologies ». Ce serait là trop vite refermer l'analyse critique d'une méthode où le patient se transforme radicalement en analysant et échappe ainsi à un schématisme réducteur. Notre propos est bien plutôt de montrer comment certaines difficultés de la psychanalyse sont tributaires d'une mécompréhension de sa logique, qu'il convient d'analyser aussi précisément que possible. La psychanalyse risque bien d'être particulièrement « imbécile» si elle ne suit pas sa propre logique, faute de l'avoir parcourue réellement, dans une analyse personnelle certes,

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mais aussi dans l'interprétation de ce qui s'y passe et qui relève de la logique de l'inconscient. La logique de la psychanalyse démarre avec son principe. Mais pourquoi tant de difficultés à le saisir? Ledit « principe» ne vise pas la cohérence de la réalité: en son « principe» même, il n 'est pas scientifique. Il vise bien plus foncièrement à libérerla parole de l'obligation de correspondre avec la réalité. L'analysant pourra ainsi se livrer, autant que possible sans retenue, au récit des chimères, inventions et rêves qui se fomentent en lui souvent à son insu. Nous voilà ainsi introduits dans un langage qui n'est normalisé par aucune réalité: il ne s'agit plus de « dire ce qu'il y a » ou de « mettre des mots sur les choses ». Le psychanalyste pourra d'ailleurs repérer dans le dire de l'associant (<< libre ») comment à partir d'une parole soucieuse d'une adéquation avec la réalité un autre champ s'insinue d'abord, s'impose ensuite et subvertit enfm la préoccupation réaliste. L'ouverture de ce champ est-elle un piège dans lequel l'oiseleur rusé prendrait les oisillons de l'inconscient à son filet? Il ferait mieux alors d'émettre quelques sérieuses réserves sur la solidité de ses filets pour les proies trop imposantes et de les exclure en conséquence comme contreindiquées pour sa technique de chasse. C'est le,p.rychothérapeuteet non le ( psychanalyste) qui délimite son champ d'action en fonction de critères de réalité; ses rets viennent recouvrir le langage du patient, il pose son diagnostic ou dit ce qu'il y a, il propose son indication ou dit ce qu'il y a lieu de faire, il suppose un pronostic ou dit les chances de guérison; le psychothérapeute garde le dernier mot, le mot de la fin... (fm de l'inconscient). Il dirige la cure selon un schéma bien médical (diagnostic, indication, thérapeutique, pronostic de guérison), dont la légitimité n'a pas de prise sur l'inconscient. À l'opposé de la démarche qui emprisonnerait l'association « libre» dans les fùets contraignants du langage «réaliste et efficace» (avec ses diagnostics, ses pronostics et ses thérapeutiques d'adaptation), nous prétendons qu'il y a une logique propre de la psychanalyse qui mérite d'être développée pour elle-même. Nous distinguons deux aspects totalement différents du langage: le langage de communication de « réalités» et le
langage de l'association libre. À l'heure du langage de l'information

sur Internet,

sur ADN ou sur DSM, la psychanalyse soutient le champ d'un tout autre langage du côté de la lettre, de la littérature et de sa fiction, de la philosophie et de sa (Philo)logie, plutôt que du côté de l'information et de la transmission de connaissances en jeu dans la conversation courante et dans les sciences qui les prolongent méthodiquement. Ceci ne veut nullement dire que la psychanalyse soit pour autant moins logique que ces

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sciences. Une autre logique - bien plus redoutable - y est à l'œuvre (chapitre 1). Ce premier chapitre est suivi de trois chapitres qui en développent les implications non sans remettre en question trois présupposés classiques de la psychanalyse en général ~e présupposé d'un diagnostic, le présupposé d'un schématisme, le présupposé de l'exclusion des psychoses qui découle des deux précédents). Faute d'avoir été suffisamment dégagée, la logique de l'inconscient est parfois remplacée, maladroitement, par une logique classique qui pourrait tout ordonner sous sa loi. Ce bricolage malencontreux est en jeu notamment dans l'applicationde la psychanalyse à une psychiatrie classique: sous l'égide du schéma médical diagnostic,ndication, ronostic,thérapeutique, n i p o suppose trop naivement que le « sujet supposé savoir» confère quelque savoir supposé patenté au «psychanalyste» éclairé (chapitre 2). Cette fâcheuse confusion est encore accentuée par les supports psychogénétiques et fantasmatiques qui «structureraient» telle forme morbide, supports schématiques imaginaires dont le thérapeute aurait le secret, conforté éventuellement par l'autorité non critiquée d'un maître prestigieux (chapitre 3). À l'opposé du diagnostic et du schématisme la ~ie psychique, il faut dire de comment l'association libre se différencie du langage de la connaissance tout en s'y articulant. Tel est le seul « schématisme» de la psychanalyse: il ne préjuge en rien ni par quelque diagnostic, ni par quelque contenu imaginaire, de ce qui viendra se dire. La nouvelle clinique se penche ainsi non sur le patient porteur de tel diagnostic, non sur le patient support d'un schéma imaginaire universel, la clinique nouvelle se penche sur l'analysant, qui est la logique en acte de l'association libre. Ces préjugés diagnostiques et psychogénétiques ont produit une conception limitative de la psychanalyse en général et notamment l'exclusion de la psychose en dehors du champ des «indications» de la psychanalyse. Cette dérive doit être située par rapport à «La négation» (Freud). À partir de là, on pourra remettre en question cette « forclusion» de la psychose et resituer les choses notamment à partir de la topologie des surfaces (chapitre 4). Ces trois chapitres critiques dégagent le champ où peut être explicitée la logique propre de la psychanalyse. La logique traditionnelle vise à aborder les règles de raisonnement qui nous garantiront au mieux l'accord de nos conclusions avec la réalité; elle apparaît ainsi comme foncièrement opposée à la psychanalyse et l'association libre qui arrachent la parole à toute correspondance directe avec la réalité. Résolument et en contrepoint à toute logique classique, la 12

logique de la psychanalyse part de son seul principe. Ce dernier recèle en lui une impossibilité qu'il faudra expliciter et consacre l'impuissance inhérente à la pratique de l'analyse. Nous développerons cette double aporie dans la théorie des discours de Lacan (chapitre 5). Ces passages d'un discours à un autre sont perceptibles dans leur langage et leur construction propres, dans la grammaire et les modalités qui dirigent ces discours et les changent. Bien plus, cette structure de passage permet de dire que tel discours de l'analysant est« bien formé », est grammaticalement « juste» du point de vue de la psychanalyse (chapitre 6). Sa logique dépendra entièrement de la grammaire propre au langage et au dire en jeu dans la psychanalyse (chapitre 7). Nous indiquerons enfin quelques pistes de réflexion pour une direction de la cure basée sur la logique propre de l'inconscient (chapitre 8).

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Chapitre 1

Raison de l'inconscient

et signifiant

Quelle est la raison de la découverte de Freud? Elle nous transporte dans un nouveau langage. Elle suscite de nouveaux hommes et apparaît un nouvel amour. Elle changera notre destin et percera la dure souffrance qui dure. Elle sublimera l'essence de notre être et de notre désir.
A une raison
Un coup de ton doigt sur le tambour Un pas de toi, c'est la levée des nouveaux Ta tête se détourne: Ta tête se retourne: te chantent (( Elève n'importe Arrivée où la substance de toujours, décharge tous les sons hommes et leur en marche.

et commence la nouvelle harmonie. le nouvel amour!

- le nouvel amour! « Change nos lots, crible les fléaux, à commencer par le temps », ces enfants. de nos fortunes et de nos vœux »,

on t'en prie. qui t'en iras partout.

Comment pister cette raison « arrivée de toujours, qui s'en irait partout» ? La clinique psychanalytique y répond par son unique principe, centré sur le langage. Mais quel langage ? 1 Le langage, l'appareil psychique et la raison

« Au sens le plus large », le langage est défini comme « tout système de signes pouvant servir de moyen de communication» (Lalande, Vocabulaire techniqueet critiquede la philosophie,vol. I, p. 554). En ce sens, on pourrait
1 Poème des Illuminationsde Rimbaud, que Lacan citera en 1968 comme « la fonnule de l'acte psychanalytique « (séminaire XV, L'acte p.rychanafytique, 0 janvier 1968) et en 1972 à 1 propos de« l'inconscient structuré comme un langage» (séminaire XX, EncolT!, . 20). p

distinguer mille et un «langages» différents: langage gestuel ou verbal, langage animal ou humain, langage mathématique ou informatique, langage du code génétique, etc. Qui nous indiquera le langage en question dans la psychanalyse? Le langage, « au sens le plus large », se définirait en fonction de la communication, 'est-à-dire d'un échange entre deux entités, deux personnes, c deux machines ou deux places communiquant l'une avec l'autre, chacune émettant son message et recevant celui de l'autre. L'essence du langage se fomenterait à l'intérieur de chaque entité munie d'une entrée et d'une sortie pour la «communication» avec l'autre. Le langage dépendrait ainsi du mécanisme de chaque entité, de l'appareil !ychique(selon la terminologie de p Freud: p.rychischer Appara~. Ainsi compris entre son entrée et sa sortie, entre la perception et la motricité, entre l'écoute et la parole, l'appareil psychique peut être l'organe d'une multitude de «langages» différents: langage cérébral, langage de la raison, langage du signe, langage de l'inconscient, etc. etc. Ainsi le neurologue insère-t -il le langage du cerveauentre les deux
extrémités de l'arc réflexe (stimulus

/

réponse) ; le philosophe

interpose

la

raisonhumaine entre la sensibilité et l'action; le linguiste intercale le langage du signeentre l'audition et la phonation; le psychanalyste invente l'inconscient entre la perception et la motricité. ' Ainsi délimité, l'appareil psychique reste encore une mystérieuse boîtenoire dont seules les limites - input et output - apparaissent. Pour déterminer la proportion entre l'input et l'output, le rapport en ce qu'il concerne la psychanalyse, nous ne pouvons nous baser sur l'approche très spécifique de la neurologie. Nous ne pouvons nous baser davantage sur la linguistique. On sait que Lacan - qui cite Saussure, en le déformant d'ailleurs - ne fonde nullement sa théorie sur la linguistique1. Plus fondamentalement Freud a découvert le langage de l'inconscient avant la naissance de la linguistique et en tout cas indépendamment d'une connaissance de la linguistique. Quelle est la raison de cet appareil psychique? Comment raisonne-t-il ? À partir de là pourra se poser la question: quelle est la raison spécifique et le langage de la psychanalyse? Le langage apparaît à l'aube de la philosophie comme logos,à la fois comme parole et raison de l'homme; à partir de lui, la philosophie s'est développée avec des moments forts, comme l'élaboration de la logique dans l'Organond'Aristote, le nominalisme médiéval, la critique kantienne de la raisonet la Sciencede la logiquede Hegel. La logique de l'inconscient s'inscrit
1 Le poème de Rimbaud cité par Lacan illustre précisément que le langage en jeu dans l'inconscient n'est pas le langage de la linguistique. Le néologisme « linguisterie » renvoie explicitement au langage de l'inconscient différent du langage de la linguistique.

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sur le palimpseste de ces moments cruciaux du « langage », qui retiendront notre attention au cours de cet ouvrage. Nous partirons de la raison communeet de son développement dans la philosophie de I<ant. On sait comment ce dernier distingue deux usages de la raison: un usage spéculatif et un usage moral dont traitent ses deux premières grandes critiques. La critiquede la Raisonpure (1781-1787) et La critiquede la Raisonpratique (1788) répondent respectivement à deux grandes questions de l'homme: que puisje savoir? et que dois jàire? où nous je retrouvons les deux limites du langage ou de l'appareil psychique: le savoir du côté de la perception (input) et lejàire du côté de la motricité (output). Du côté du savoir,« toute notre connaissance commence par les sens, passe de là à l'entendement et finit par la raison» (Critiquede la raisonpure, La Pléiade T.l, p. 1016). Ainsi ce que nous donnent nos sens (dont la structure a priori est analysée par Kant dans son Esthétique transcendantale), doit être «entendu» par «l'entendement» dans un jugement propositionnel (dont la structure livrera les catégories de l'entendement et les principes de l'entendement - AnalYtique transcendantale), our être enfm p « compris» et autant que possible unifié dans un «raisonnement» par la « raison» (d'où découlent les idées et illusions dont traite la Dialectique
transcendantale).

Autrement dit, les données dé notre sensibilité (vue,

ouïe,. . .) sont reprises par notre entendement dans un jugement, qui doit être inséré dans un ensemble de jugements, dans un raisonnement, par notre raison. Telle est la fonction commune de notre langage quotidien du côté du savoir, du côté de la perception. Passage donc de l'élémentaire de la sensation à l'universalité de la raison pure (spéculative). Du côté de l'adion, le point de départ est au contraire dans la raison propre à la liberté humaine; le critère en est l'universalité; la loi fondamentale de la raison pratique s'énonce: «Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d'une législation universelle» (Critique de la raisonpratique, T .2, p. 643). De l'universalité de la loi découlera l'universalité des droits de l'homme et tout ce qui s'ensuit pour notre vie sociale et politique. Passage donc de l'universalité de la raison à l'élémentaire de l'action particulière. L'universalité caractérise ainsi tant la raison pratique que la raison pure. Mais l'universalité est une notion complexe, voire confuse: elle allie l'universalité théorique du savoir de la raison spéculative à l'universalité inconditionnée du faire de la raison pratique (voir notamment Monique David-Ménard, Les constructions e l'universe~1997, p. 28-29). Entre ces deux d universalités ou entre ces deux « raisons », subsiste un vide impossible à combler. L'espérance s'impose: au-delà des questions Que puis je savoir?et

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Que dois-jefaire ?, se profile la troisième
m'est-il permis d'espérer?1

question

essentielle à l'homme:

Que

Nous voulons saisir l'intrinsèque du langage ou encore pénétrer dans la boîte noire du langage. Notre propos, centré sur la logique de l'inconscient, s'attardera à la question du savoirsans passer d'abord par la mise en acte de l'inconscient. Le savoirne se limite pas de lui-même à la connaissance logique, toujours reliée au phénomène sensible et à la communication. La raison ne se limite pas d'elle-même à l'expérience en prise sur la réalité sensible, scientifique. Sans doute sait-on l'importance de l'AnalYtique transcendantale qui décompose toute notre connaissance a priori en ses éléments au niveau de l'entendement (Critique de la raisonpure, p. 822). Mais la raison n'est pas seulement connaissance, elle est aussi productrice d'illusion!. Ces illusions traversent nécessairement le chemin de l'entendement. Une deuxième partie de la logique, la Dialeaique transcendantale, 'impose qui consistera à s examiner et critiquer ces illusions balisant la méthode même de la raison. La logique pour I<ant ~a « logique transcendantale») comprendra non seulement la logique de la connaissance (analYtique transcendantale), mais aussi la logique de l'apparence et de l'illusion (dialectiqueranscendantale). t Qu'il nous suffise ici, à la suite de I<ant, de considérer la logique comme l'entrecroisement e deux vecteurs,voire de deux logiques: connaissance et d communication d'une part (analYtiquetranscendantale), création d'apparences
et d'illusions d'autre part (dialectiquetranscendantale)3.

Dès la première topiquefreudienne, on peut situer l'inconscient dans un schéma où s'entrecroisent deux façons opposées de saisir le langage: le langage comme véhicule de connaissances d'une part et le langage comme mécanisme de déformations, de transformations et d'illusions d'autre part ~ 2). L'attention flottante recommandée à tout psychanalyste n'est autre chose qu'une attention partagée entre la communication de connaissances
Dans la Logiquede 1800, Kant ramène toute la philosophie à ces trois questions Que puisje savoir? (Métaphysique ou Logique), Que dois-je faire? (Morale) et Que m'est-ilpermis d'e.pérer? (Religion). Ces trois questions peuvent encore être résumées par une quatrième: Qu'est-ceque l'homme? (Anthropologie) (p. 25). 2 TIs'agit de l'illusion de la subjectivité (idée du moi et de la psychologie rationnelle), de l'illusion d'un principe inconditionné (idée du monde et de la cosmologie rationnelle) et de l'illusion d'une unité absolue de tous les phénomènes (idée de Dieu et de la théologie rationnelle) . 3 L'entrecroisement kantien de l'analYtique transcendantaleet de la dialectiquetranscendantale exigerait un très long développement qui dépasse les limites de ce travail. Ce n'est qu'à partir de là que pourraient se dégager plus nettement les implications de la lecture de Kant pour la raison de la psychanalyse et la logique de l'inconscient. 18 1

et la déformation du langage; ceci n'est pas sans entraîner deux conceptions antinomiques du « signifiant ». Le signifiant - qui se définit comme pure différence - pourra, dès lors, être entendu de deux façons «différentes », qui sont le plus souvent insuffisamment articulées: nous proposons de les appeler « différence .rynchronique» « difftrencediachronique» et 3). La méthode de la psychanalyse invite l'analysant à se laisser aller à ~ dire. .. et donc à articuler le signifiant comme différence diachronique 4). (~ Cette dernière fera apparaître le sujet (<< divisé ») dont il est question en psychanalyse (~ 5). D'où la nécessité de montrer la structure grammaticale
de cette différence diachronique

~ 6).

2

L'entrecroisement

de deux langages et le schéma L

Le réflexe est «le modèle de tout fonctionnement psychique» (Freud, L'interprétationdu five, Œuvres complètes T IV, p.591). L'appareilp.rychique freudien est ainsi limité par une entrée(stimulus ou perception) et une sortie (réponse, motricité ou encore conscience). Le modèle d'une boîte noire munie d'une entrée et d'une sortie constitue le point commun entre un Freud neurologue et un Freud psychanalyste. En~re ces deux limites, entre perception et motricité, le neurologue inventera tout un réseau de neurones; entre perception et conscience, le psychanalyste inventera l'inconscient. Mais comment reconnaître ce qui se passe dans la boîte noire de l'inconscient comme tel? Comment reconnaître le langage spécifique de l'inconscient? L'expérience du sommeilnous aidera à répondre: en barrant en principe tout accès à la motricité, en rendant impossible l'output moteur, le sommeil fournit à l'inconscient l'occasion de s'exprimer autrement,ce qui le rendra plus lisible. Ce qui se fomente dans la boîte noire de l'inconscient ne peut suivre le libre cours de la voie antérograde propre à tout réflexe ordinaire (de la perception vers la motricité) ; il est bien forcé de suivre une autre voie, la voie rétrograde, régressionopique,qui retourne vers le côté réceptif de t l'appareil et, à partir de l'intérieur de l'appareil, y produit des perceptions sans objet extérieur. Tel est - pour Freud -le mécanisme de l'hallucination. Le rêve en est l'exemple privilégié: « tout rêve est un accomplissement hallucinatoire de souhait» (Wunscheifüllun~et par là, il est la voie royale qui conduit à la connaissance de l'inconscient. Les choses seraient bien simples si l'on en restait là. Mais l'inconscient est nécessairement intriqué au système de la connaissance ordinaire; le rêve implique toujours une « élaboration secondaire» qui le présente pour le système de la conscience. L'inconscient n'est jamais cantonné dans la seule 19

raison qui lui serait propre; il apparaît comme «phénomène lacunaire »1 au milieu d'une autre raison, au milieu de notre «conscience », de notre connaissance, de notre perception communes. S'il s'oppose au langage de la connaissance, l'inconscient n'apparaît que dans les interstices, les trous, les lacunes de ce même langage. L'inconscient exige donc une topographie très singulière: opposé au langage courant, on ne le trouve jamais qu'à l'intérieur de celui-ci. Strictement à l'intérieur du langage courant, l'inconscient est aussi strictement à l'extérieur de lui. Où donc pouvons-nous situer l'inconscient de façon cohérente? [Nous verrons plus loin comment ce paradoxe de localisation de l'inconscient (intérieur et extérieur) n'est encore que la face émergée de l'iceberg. C'est la conceptualisation même de l'inconscient qui s'avèrera paradoxale, folle et hors raison (cf. l'hypothèse topique et l'hypothèse dynamique de Freud dans L'inconscient 1915). Nous verrons plus loin (chapitre 2, ~ 3) comment l'étude de la psychose permettra à Freud de résoudre cette antinomie.] La singulière position de l'inconscientimplique une méthode spécifique d'approche de l'inconscient: les phénomèneslacunaires(oublis, lapsus, actes manqués, rêves, etc.) ouvrent la voie royale de Vinconscient. Les moments privilégiés par la psychanalyse seront les trous dont sont perforés la conscience et le langage de la connaissance. Ces «trous noirs» sont à concevoir non seulement comme des « blancs» repérables dans le langage de tous les jours, mais aussi comme des manques impossiblesà combler par quelqueconnaissanceue ce soit: l'inconscient n'offre aucune prise à la « prise q de conscience» ou à la connaissance qui prétendraient boucher le trou et restaurer la continuité perdue. Nous entrevoyons déjà que le terme même de «trou» n'est pas simple: nous sommes loin d'en avoir cerné le sens. Il se présente maintenant comme une énigme, ce qui ne doit pas nous empêcher de la « situer ». Langage de l'inconscient et langage de la connaissance se présentent ensemble tout en étant absolument irréductibles; pour articuler ces deux langages de telle sorte que l'inconscient vienne faire trou dans le langage de la connaissance, nous proposons de représenter le langage de l'inconscient par un trqjet en zjgzag. Les deux schématisations différentes de l'appareil psychique peuvent ensuite se combiner et s'intriquer:
1

L'expression a été introduite en 1960 par Laplanche et Leclaire dans L'inconscient: une étudep.rychana!Jtique; ils opposaient deux types d'écoute très différents sous les termes de : "attitude de traduction simultanée" et de "attitude d'attention aux phénomènes lacunaires ". Ces deux types d'écoute correspondent aux deux axes de langage que nous opposons 10. 20

Langage

de la connaissance

Langage

de l'inconscient

Motricité Raison commune

/

~
Perception

~

Motricité

/
Perception

~

Inconscient

Intrication

du langage de la connaissance

et du langage de l'inconscient

~otriCité

percePtio;

Inconscient

Lorsque le langage de l'inconscient est insuffisamment différencié du langage de la connaissance, la psychanalyse se réduit bien vite à une imagerie de fantasmes, à une description de relations libidinales, à une tactique d'interventions de la part de l'analyste. L'analyste abandonne alors facilement le champ du langage de l'inconscient et la fonction de la parole en jeu dans la psychanalyse pour se rabattre sur un langage de connaissance. Telle est précisément la situation de la p[)lchanafyse 1953en 1956 aux yeux de Lacan.
Dans l'article inaugural de 1953, Fonction et champ de laparok et du langageen

pfYchanafyse (Écrits, p.237 et suivantes), Lacan ramène «l'expérience psychanalytique à la parole et au langage comme à ses fondements» CE247). Point de départ de tout son enseignement oral, l'article en question ne consiste pas à accentuer le langage en général; il suppose au contraire la différenciation du langage en question dans la psychanalyse, que nous pouvons appeler [)Imbolique, ar opposition à d'autres langages que nous p
appellerons imaginaires. La dichotomie lacanienne « symbolique

/

imaginaire» sera longuement articulée pendant les trois premières années de son séminaire et cristallisée dans le schéma L CE53). Le symbolique articule le langage de l'inconscient et l'imaginaire constitue le mode ordinaire du langage commun: le schéma L coïncide avec notre schéma de

21

l'inconscient intriqué à la raison commune1. Il nous suffit d'introduire les sigles lacaniens (a, a', A et S) présents dans le schéma L pour faire correspondre les deux schémas. La relationimaginaire(a a) relève de la raison commune (du langage de la connaissance) ; a' est le moi comme porte d'entrée dans l'appareil et a est l'objet que vise toute sortie de l'appareil. L'autre langage, l'autre chemin n'est plus caractérisé par l'input et l'output, mais par des étapes intermédiaires, internesà l'appareil !ychique: l'Autre (A ou p « grand Autre ») est le lieu de l'inconscient ou 1'«autre scène» (Fechner, Freud) et le sujet (S) apparaît dans le schéma comme résultat du passage (symbolique)de l'inconscient par le ftitre a - a' (imaginaire).
S a

a,AA

La nouveauté essentielle par rapport à notre schéma d'entrecroisement des deux langages n'est pas dans les changements de noms, ni dans l'introduction de concepts nouveaux (imaginaire, symbolique, Autre, etc.), mais dans la notationdu quatrièmepoint de notre schéma quadrangulaire. Ce complément assure en effet la différenciation des deux langages, ou encore du symbolique et de l'imaginaire. Cette place spécifique est appelée par Lacan « sujet» : le slfiet(S) est effet de l'inconscient. Le sujet enfin en question (E 229) annonce bien une nouveauté dans la conception du « sujet» (à partir de l'article inaugural de 1953 et du schéma L) : le terme même de sujet est « subverti » (Subversiondu sujet..., E 793) et « mis en question» par Lacan. Il n'est pas 1'«appareil psychique» dans son entier mais la conséquence du grand Autre, conséquence localisable à la sortie du tunnel, à la sortie des phénomènes lacunaires qui traversent le langage de la connaissance. « La condition du sujet S (névrose ou psychose) dépend de ce qui se déroule en l'Autre A. Ce qui s'y déroule est articulé comme un discours Q'inconscient est le discours de l'Autre), dont Freud a cherché d'abord à définir la syntaxe pour les morceaux qui dans des moments privilégiés, rêves, lapsus, traits d'esprit, nous en parviennent» (E 549).
1

J.M.

Vappereau

(Étoffe, p. VIII)

a déjà, avant

nous,

rapproché

la première

topique

freudienne d'un autre schéma de Lacan ~e schéma R). Nous construisons l'appareil psychique en jeu dans la psychanalyse à partir du schéma L et non du schéma R. Nous verrons plus loin pourquoi. 22

Boucle d'oreille pour l'entendement du psychanalyste, le schéma L (qui est le schéma de l'inconscient freudien) doit guider notre écoute selon le principe de «l'attention également flottante» qui s'accorde autant aux phénomènes lacunaires (A S) qu'au langage de la connaissance (a' a), autant au symbolique qu'à l'imaginaire. Si une méthode est riche des moyens dont elle se prive, nous devons accentuer l'association libre comme renversement de toute clé d'intetprétation proposée par un dictionnaire de symboles par exemple. La traduction à l'œuvre dans l'appareil psychique de la psychanalyse ne se jouera dès lors pas selon un code dont le principe serait la correspondance ou ressemblance entre un contenu manifeste et un contenu latent. L'inconscient, en tant qu'il apparaît comme trou dans le monde du langage de la connaissance, instaure une rupture radicale d'avec le monde de la vraisemblance, de la ressemblance, de l'analogie, du langage comme doublure de la réalité. Ces trous de l'inconscient apparaîtront dès lors comme spécifiques d'un langage libéré par principe de toute analogie: le langage est devenu pur jeu de subversion du rapport à la réalité. Nous reconnaîtrons 1'«imaginaire» dans le langage analogique copiant plus ou moins bien la réalité, c'est-à-dire dans le langage d'adéquation et de connaissance dont l'utilité apparaît immédiatement évidente (<< sert à ça quelque chose ») et nous caractériserons le « symbolique» par le langage disjoint de toute correspondance à la réalité, pur jeu de déformation qui s'éloigne de la réalité, pur langage détaché de toute [malité pratique (<<ça ne sert à rien »). L'instauration de l'association libre conduit à cesser de polariser le langage sur des fins pratiques précises pour l'orienter vers un versant proprement symbolique détaché autant que possible de toute représentation intentionnelle ou but à atteindre. La mpture épistémiqueopérée par la psychanalyse et mise en évidence par Lacan est la promotion du symbolique, c'est-à-dire du langage de l'inconscient. L'instauration de la méthode de l'association libre déplace la préoccupation pour la réalité vers la transformation purement signifiante, la curiosité pour le traumatisme vers le dire qu'il inaugure, l'intérêt pour la science et son eXpérimentation vers une nouvelle raison (<< une raison: À . .. le nouvel amour »). Cette promotion du .rymbolique implique certaines exigences pour notre étude théorique puisqu'elle nous engage à tenir compte non pas d'une connaissance psychiatrique ou psychologique où s'inscrirait la réalité de notre discours, mais de la structuremêmede cettenouvelle raison, qui subvertit toute connaissance installée et tout schématisme réducteur. C'est bien la méthode que nous voulons suivre tout au long de ce livre.

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L'élément le plus simple de cette nouvelle raison peut être appelé «signifiant ». Le terme de «signifiant» sera désormais réservé à tout élément de langage pour autant qu'il mette en jeu cette structure complexe de l'inconscient figurée dans le schéma L. Cette structure complexe n'apparaît que si l'on met une sourdine à l'envahissante connaissance. Vidé autant que possible de tout élément référentiel, le signifiant prolonge l'expérience cartésienne de la tabula rasa. Quels que soient les doutes, les conceptions, affirmations, négations, etc., la pensée (inconsciente) est là, visible pour autant que la pensée puisse se libérer de ces qualités référentielles: « je pense donc il y a du sujet ». Le sujet du signifiant n'apparaît que pour autant que la pensée ait été préalablement libérée de ses particularités contingentes, foncièrement contestables. Seule la pensée sans qualités - c'est-à-dire vidée de son contenu positif peut «fonder l'inconscient freudien» G.C. Milner, L'Œuvm claire,p. 40). Il s'ensuivra un sujet sans qualités comme nous le verrons plus loin: un sujet, non psychologique, pur effet du signifiant. Mais comment définir ce signifiant? L'enjeu est d'importance puisque c'est à partir de ce pur jeu du signifiant (qui ne peut être qualifié ni par quelque support extérieur ou préexistant, ni par ill).input ou un output) que se construit toute notre méthode. «La structure du signifiant est, comme on le dit communément du langage, qu'il soit articulé» (E 501); il est articulé selon le double principe de réduction des éléments à de pures différences (ainsi pour les phonèmes, les sémantèmes, etc.) et de combinaison de ces éléments selon un nombre limité de lois Qa langue est un système de systèmes). Aux deux types de langage opposés et pourtant intimement intriqués (schéma L), correspondent d'abord deux types de diffémncedu signifiant. Nous proposons déjà de nommer ljnchronique la différence entre deux signifiants propre au langage de la connaissance, et d'appeler différencediachronique la déformation du signifiant propre au langage de l'inconscient. Il s'ensuit deux façons opposées de concevoir le signifiant qui s'enchevêtrent pourtant intimement selon la boucle du schéma L. 3 La différence synchronique entre deux signifiants

« Dans la langue il n'y a que des différences. Bien plus: une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s'établit; mais dans la langue il n'y a que des différences sans termes positifs» dit Saussure dans son Cours de linguistiquegénérale (p. 166). Deux exemples classiques illustreront et préciseront cette notion de différence propre à la langue:- la différence qui oppose le mouton dans le pré et le mouton dans l'assiette 24

définit respectivement le sheepet le mutton anglais: « Le ciseau de la langue anglaise a, si j'ose dire, découpé ses moutons autrement que le ciseau français» (Michel Arrivé, LAngage et p!)lchana!Jse,linguistique et inconscient, p. 67); - les phonèmes d'une langue se définissent non par leurs caractéristiques acoustiques, mais par le système de différences: le d est différent du t, cette différence est pure de tous les accents avec lesquels ces d ou ces t peuvent être prononcés. Ces deux exemples classiques accentuent respectivement le signifié (image conceptuelle) et le signifiant saussurien (phonème). Une telle définition du signifiant est-elle pertinente pour la logique de l'inconscient? On pourrait le penser lorsqu'on lit la définition lacanienne du réseau du signifiant d'un point de vue bel et bien linguistique (par exemple E 414). Faut-il - du point de vue de la psychanalyse - réduire le signifiant au principe de différenciation propre à la langue (par exemple dans le couple AB: A se définit de n'être pas B, et B de n'être pas A) tant pour les différents phonèmes de la langue que pour les différents sémantèmes, morphèmes etc. de la même langue? Le signifiant se défmirait ainsi exclusivement par la langue telle qu'elle est étudiée par le linguiste avant tout discours. Pour le psychanalyste les différenc~s, qu'elles se situent au niveau des sémantèmes (par exemple sheepet mutton) ou des phonèmes (par exemple d et t) s'articulent dans le discours pas simplement dans la langue. et
Pour analyser l'algorithme Signifiant

/

signifié, attribué à Saussure\

Lacan

substitue une petite dispute sur les toilettes « Hommes Dames» à l'illustration saussurienne de « l'arbre « de la langue. On connaît l'apologue; un petit garçon et une petite fille sont assis dans un train qui s'arrête en gare: « Tiens, dit le frère, on est à Dames! - Imbécile! répond la sœur, tu ne vois pas qu'on est à Hommes» (E 500). On voit par là comment la différence inscrite dans le pur « signifiant », c'est-à-dire sur le mur de la gare, produit une différence de signifié dans le discours et dans l'intersubjectivité des locuteurs: « Hommes et Dames seront dès lors pour ces enfants deux patries vers quoi leurs âmes chacune tireront d'une aile divergente. .. ». On pourrait évoquer d'innombrables autres exemples. Ainsi l'opposition des signifiants «caviar» et «saumon» dans le rêve de la spirituelle bouchère de Freud, signifiants qui détermineraient une différence entre la
1 La reprise de l'algorithme saussurien par Lacan comporte trois modifications majeures: 1) le cercle autour de ralgorithme saussurien qui marquait l'unité du signe (signifié/ signifiant) disparaît, 2) le Signifiant prend une majuscule et se ,place au-dessus de la ligne du signe, 3) la ligne qui mettait en relation signifiant et signifié devient une barre plus ou moins infranchissable (Voir Michel Arrivé, Langage et p-!Jchanafyse,linguistiqueet
inconscient, p. 95).

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bouchère et son amie représentées chacune par leur plat préféré, respectivement le caviar et le saumon1. Ainsi le signifiant - à la condition expresse d'être quelque peu libéré de son signifié et de son référent habituels - produit un effet de discours et détermine une opposition articulée entre les deux amies. Citons encore l'exemple lacanien devenu classique: « le chien faire miaou, le chat faire oua-oua» (E 805) où la différence entre deux signifiants miaou - oua-oua détermineraient des places subjectives nouvelles pour ceux qui s'entendront peut-être désormais comme chien et chat. Mais nous devinons déjà la plus grande complexité de ce dernier exemple; nous le reprendrons dans une conceptualisation plus large et plus essentielle au paragraphe suivant traitant de la différence diachronique. En attendant, la différence synchronique entre deux signifiants induit une différence entre les signifiés qui sont éventuellement connotés d'intersubjectivité. Cette différence produit un effet de signification, elle introduit une positivité qui peut être analysée et « interprétée ». La pure « différence » (entre signifiants) devient ainsi « opposition» entre deux signes selon la terminologie de Saussure. L'exemple qu'il choisit pour cette distinction entre « différence» et « opposition» pourrait d'ailleurs faire les délices du systémicien: les signes père et mère, s1mplement « différents» quand on les envisage sous leur aspect clivé de signifiants ou de signifiés, entrent en « opposition» quand on les regarde comme des signes: c'est qu'ils comportent une positivité, comme le montre M. Arrivé (op. cit., p. 71). Cette positivité,qui fait passer d'une pure différence une oppositionest à identiquement la division du champ du signifié par une différence de signifiant: elle produit une différence dans le signifié.Ainsi par exemple le royaume des humains se divisera selon l'opposition urinaire « Hommes / Dames », le royaume des plats préférés se divisera selon l'opposition culinaire « caviar / saumon », le royaume des animaux selon l'opposition des cris « oua-oua / miaou ». Ce partage se fait d'un seul coup de ciseau, d'un seul tranchant de signifiance : il est strictement synchronique puisque chacune des parties résultantes provient d'un seul acte, d'une seule coupure qui détermine simultanément deux signifiés par la différence de deux signifiants. Cette coupure produit la division du royaume de la langue.
1 «Je veux donner un dîner. Mais il ne me reste qu'un peu de saumon fumé. Je me mets en tête de faire le marché, quand je me rappelle que c'est climanche après-midi et que tous les magasins sont fennés. Je me dis que je vais appeler au téléphone chez quelques fournisseurs. Mais le téléphone est en dérangement Ainsi il me faut renoncer à mon envie de donner un dîner» (L'intetprétationdu rêve,p. 182). La différence entre caviar et saumon comme plats préférés respectivement par la bouchère et par son amie n'apparaît que dans les associations de la rêveuse. 26

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