Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Logiques des participations citoyennes

De
192 pages
Le champs de participation des habitants n'est pas réductible à la participation proposée par les pouvoirs publics ou par certains professionnels du travail social. Pourquoi la participation des habitants à l'amélioration de leur cadre de vie produit-elle de si pauvres effets? Y aurait-il une malédiction inhérente à cette participation, pourtant promue par les pouvoirs publics depuis une trentaine d'années et mise en oeuvre par des professionnels du travail social dans certains quartiers en difficultés? Voici une réflexion et un questionnement sur le champ de la participation.
Voir plus Voir moins

Logiques des participations citoyennesLogiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.
Déjà parus
Aziz JELLAB, Débuter dans l'enseignement secondaire, 2006.
Philippe HAMMAN, Les travailleurs frontaliers en Europe,
2006.
Laurence CHARTON, Familles contemporaines et Tempo-
ralités, 2006.
John REX, Ethnicité citoyenneté, 2006.
Hervé MARCHAL, Le petit monde les gardiens-concierges. Un
métier au cœur de la vie HLM, 2006.
Philippe VITALE, La sociologie et son enseignement.
Curricula, théories et recherches, 2006.
Denis LA MACHE, L'art d 'habiter un grand ensemble HLM,
2006.
Bernard ENJOLRAS, Conventions et institutions. Essai de
théorie sociale, 2006.
P.-A. TURCOTTE et J. REMY (Sous la dir.), Médiations et
compromis. Institutions religieuses et symboliques sociales,
2006.
Raymond CURIE, Interculturalité et citoyenneté à l'épreuve de
la globalisation, 2006.
Michel PERRIER, La construction des légitimités profes-
sionnelles dans la formation des travailleurs sociaux, 2006.
Jean-Pierre DURAND et Marie-Christine LE FLOCH, La
question du consentement au travail, 2005.
Brigitte GIRARD-HAINZ, Rêves de ville. Récits d'une vie
associative de quartier, 2005.Abdelmajid Bennour
Logiques des participations
citoyennes
Solidarité, contestation, gestion
Préface de Dan Ferrand-Bechmann
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan KinshasaL'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso
Kënyvesbolt Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96
Kossuth L. u. 14-16 BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260 Ouagadougou 12
1053 Budapest HONGRIE Université de Kinshasa ITALIE BURKINA FASORDC
-www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.tf
@ L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-00531-4
BAN: 9782296005310Préface
L'ouvrage de Abdelmajid Bennour propose une approche
théorique tout à fait complète de la question de la participation. Il fait
un inventaire des analyses conceptuelles des auteurs les plus connus
mais aussi nous introduit à des analyses plus secrètes issues de la
littérature grise. Son approche claire et pédagogique et les diverses
typologies qu'il fait en retournant au terrain puis aux livres est très
précieuse. Il renouvelle les approches de Jacques Godbout et de
Hélène Milet. Il préfigure celles de Martine Barthelémy. La
publication de son travail qui a certes quelques années permettra que
des chercheurs et des étudiants s'appuient sur les modèles d'analyse et
les synthèses qu'il nous offre dans la première partie de son travail.
Mais non seulement bon théoricien et fidèle exégète, Abdelmajid
Bennour a une connaissance proche et distanciée à la fois du terrain
arpenté dans toutes ses dimensions en habitant, en militant et en
chercheur.
Il critique habilement les dispositifs qui ne tiennent pas compte
de la parole et de l'inventivité des habitants et il suggère dans sa
conclusion non des solutions mais des recommandations de bon sens,
que Azoug Begag souvent cité dans son ouvrage pourrait écouter.
Aux nouvelles approches des sociologues sur l'engagement et
le bénévolat et sur les mutations du militantisme, Abdelmajid Bennour
ajoute un point d'écoute et de vue indispensable sur la participation
dans toutes ses formes. Quand elle est instrumentale et fonctionnelle et
non spontanée, la participation est un leurre et un faire-valoir pour les
politiques. La mobilisation des habitants jeunes et plus âgés repose sur
une écoute comme l'a montré inlassablement Bertrand Schwartz. Elle
doit aboutir à des réponses aux demandes et non à des logiques
institutionnelles et bureaucratiques. La question de la légitimité de la
représentativité des acteurs qui participent est posée. Elle souligne le
recul du caractère démocratique des modes de participation et le
malaise dans les modèles de solidarité. On en voit les effets quand il y
a des conflits et des violences.
Dan Ferrand-Bechmann, Professeur des Universités.
5Introduction
« L'on demande pourquoi tous les hommes
ensemble ne composent pas comme une seule
nation, et n'ont point voulu parler une même
langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre
eux des mêmes usages et d'un même culte; et
moi, pensant à la contrariété des esprits, des
goûts et des sentiments, je suis étonné de voir
jusques à sept ou huit personnes se rassembler
sous un même toit, dans une même enceinte, et
composer une seule famille. »
La Bruyère, Les caractères.
Quelle définition de la participation?
Participer n'a de sens que par rapport à un acte ou un domaine
particulier de la vie quotidienne. Souvent associée à la démocratie, la
participation a parfois des velléités d'indépendance; elle désigne alors
les différentes applications de la démocratie: la participation
politique, la participation économique, la participation sociale, etc.
Des termes proches peuvent être utilisés, introduisant des nuances
variables: collaboration, concours, contribution, voire connivence ou
complicité. Enfin, selon les champs sociaux ou politiques, la
participation prend des formes différentes: participation à une élection
(vote), à une négociation (contrat, convention), à une contestation
(manifestation de rue, grève, pétition), à un projet ou à la défense d'un
intérêt collectif (association, coopérative, syndicat), à la conquête du
pouvoir (parti politique).
Quand elle fait défaut, on emploie des termes tels que « absence de
1participation», «abstention», «retrait», «départicipation» ou
encore « exclusion », etc.
Polysémique, la notion pose une sérieuse difficulté quant à son
analyse: comment peut-on par exemple étudier la participation des
1 Néologisme utilisé par A. Meister, Vers une sociologie des associations, Paris,
Éditions ouvrières, 1972,220 p..
7habitants à l'amélioration de leur cadre de vie sans clarifier au
préalable ses multiples significations?
Participer, dit-on, c'est être solidaire. La participation serait-elle
alors ce processus qui doit amener les individus à établir entre eux un
lien de solidarité? Si c'est le cas, elle aurait pour effet immédiat de
les faire entrer spontanément dans un processus d'identification. Ce
processus d'identification crée nécessairement des liens sociaux,
humains, affectifs, et serait étayé par le besoin et le désir que nous
avons tous d'être reconnus et considérés, C'est ainsi que Émile
Durkheim explique, par exemple, notre penchant naturel à entretenir
des relations d'amitié avec nos semblables: «Nous cherchons chez
nos amis, affirme-t-il, les qualités qui nous font défaut, parce qu'en
nous unissant à eux nous participons en quelque manière à leur nature,
»1,et que nous nous sentons alors moins incomplets
Il est vrai qu'un des aspects de la participation consiste en « cet
investissement de ressources psychiques et économiques destinées à
resserrer les liens collectifs, à soutenir une action menée en
»2, Diagnostiquant de nombreux exemples précis et concrets,commun
Serge Moscovici et Whilem Doise montrent comment les deux
phénomènes - participation et processus d'identification - sont
souvent corrélatifs et conduisent, dans la majorité des cas, à renforcer
le « sens de la communauté» dans l'esprit de l'individu. Dans ces
conditions grand est le danger que l'un s'impose au détriment de
l'autre; l'individu étant alors contraint d'accepter l'effacement, voire
l'anéantissement de son autonomie et de sa personnalité.
Mais ne dit-on pas aussi que participer, c'est être libre? Les
mêmes auteurs soutiennent que l'acte de participer ne peut avoir de
sens que si « la pluralité des membres est respectée, la liberté d'agir et
»3, Nous pourrions dès lors avancer une autrede parler garantie
définition de la participation qui pourrait s'entendre comme la
possibilité pour chacun de prendre une part active au système social
dans son ensemble comme dans ses composantes.
Oui, mais comment? Est-ce la «règle sociale» 4, si chère à
Durkheim, qui peut garantir à la fois la cohésion du groupe et la
1 É. Durkheim, De la division du travail social, Paris, Quadrige / Presses
universitaires de France, 20 édition, 1991 (1893), p. 18.
2 S. Moscovici et W. Doise, Dissensions et consensus, Paris, Presses universitaires
de France, 1972, p. 79.
3 S. Moscovici et W. Doise, op.cil., p.77.
4 «Je ne puis être libre, affirmait Durkheim, que dans la mesure où autrui est
empêché de mettre à profit la supériorité physique, économique ou autre dont il
8liberté d'action individuelle? Ou encore, est-ce la «capacité
d'organisation », selon les propositions de Michel Crozier et Erhard
Friedberg, d'un «système d'action concret» qui peut permettre
d'accroître « le degré de liberté des individus sans diminuer le degré
»1 ? Ou, ne serait-ce pas, enfin, le consensus,de contrainte du groupe
comme l'avancent Moscovici et Doise, qui pourrait, davantage
aujourd 'hui qu'hier, garantir l'une et l'autre?
Sans répondre pour l'instant à toutes ces questions, nous pouvons
simplement constater que la participation, indissociable de la
démocratisation des sociétés modernes et du développement des
organisations complexes, apparaît de plus en plus comme un mode de
régulation sociale. Dans ces sociétés et ces organisations complexes,
en effet, l'objectif n'est-il pas précisément de mettre en œuvre des
mécanismes institutionnels de régulation de plus en plus participatifs
permettant la prise en compte de l'expression et des aspirations du
plus grand nombre? À ce niveau, il est vrai, il n'est pas rare que le
débat achoppe sur la question du consensus. Quel que soit l'objet de la
participation, celle-ci peut-elle ou non faire l'économie d'un
consensus préalable?
Participation et consensus
Appuyant leur analyse sur les études les plus importantes réalisées
depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale sur la participation dans
des groupes restreints, Moscovici et Doise soutiennent que seul le
consensus permet, aujourd'hui, de dépasser et de résoudre les conflits
et les dissensions existant entre les individus et les groupes. Si, dans le
passé, constatent-ils, la tradition et la science avaient un rôle important
aux yeux des individus, l'une et l'autre ne seraient plus aujourd'hui
suffisantes pour résoudre, avec la même force, leurs dissensions. D'un
côté, la tradition aurait perdu «son ascendant séculaire sur les
hommes, leurs croyances et leurs façons de vivre» ; de l'autre, la
science et «ses principes absolus de progrès ou de vérité ne
commandent plus le respect, ne tracent plus la voie à suivre ». Il ne
reste plus que le consensus, « dernière instance» qui amènerait « les
dispose pour asservir ma liberté, et seule, la règle sociale peut mettre un obstacle à
ces abus de pouvoir ». É. Durkheim, op. cit., Introduction, p. IV.
1 M. Crozier & E. Friedberg, L'acteur et le système. Les contraintes de l'action
collective, Paris, Éditions du Seuil, 1977, p. 13.
9partis pris opposés et les volontés rivales à découvrir un trait
d'union », car insistent les deux auteurs, ce qui va instituer le
consensus et le rendre convaincant «n'est pas l'accord mais la
participationde ceux qui l'ont conclu »1.
Soit! Mais cette vision relativement idyllique du consensus
soulève certains problèmes. Il est clair que les acteurs qui participent à
une action en commun ne disposent pas tous et toujours, du fait de
leur situation sociale, des mêmes « capacités stratégiques »2. Dès lors,
le consensus qui résulte de leur participation peut s'avérer seulement
apparent ou pire, reposer sur un malentendu. Et puis, le consensus
serait-il vraiment possible si tous les acteurs concernés par une action
commune participaient réellement? C'est une limite que Moscovici et
Doise reconnaissent d'ailleurs, et même revendiquent pour fustiger
tous ceux que le terme de consensus déplaît: «Qui se plaint d'une
entorse aux principes (démocratiques), écrivent-ils, ne saisit pas qu'un
certain degré d'abstention, donc d'inactivité, a pour compensation de
»3faciliter le consensusen général.
Qui ne dit mot consent. Autrement dit, à côté d'un « consensus
actif », il existerait un « consensus passif» dont la seule vertu serait de
faciliter le premier, avec le risque que l'un et l'autre servent moins à
résoudre les conflits qu'à les tolérer ou à les évacuer du débat public.
C'est ce que Crozier et Friedberg constatent: «Car enfin, et c'est le
paradoxe que nous rencontrons, le consensus sert davantage à tolérer
les conflits qu'à les supprimer, ce qui peut se faire par bien d'autres
»4 Mécanisme «pervers» de lamoyens qui sont ceux de l'autorité.
participation qui pourrait conduire finalement à exclure, peut-être
davantage, ceux qu'on voulait précisément « intégrer », ou à imposer
une « pensée de groupe» qui ne garantit pas toujours, pour reprendre
les termes de Crozier, contre les dangers d'une action à la fois
« irrationnelle et fascisante »5.
Toutes ces réflexions sur la participation et le consensus renvoient,
au fond, à un vieux débat sur la démocratie: doit-on accepter un
certain degré d'abstention au nom de l'efficacité de l'action, ou doit-
on, au contraire, favoriser la participation de tous au nom de
1 S. Moscovici et W. Doise, op. cit., p. 9.
2 Cf. M. Crozier et E. Friedberg, op. cit.
3 S. Moscovici et W. Doise, op. cit., p. 19.
4 M. Crozier& E. Friedberg,op. cil., p. 89.
5 Cf. M. Crozier, La société bloquée, Paris, Seuil, 1994 (1970), 222 p.. Voir
particulièrement le chapitre 4: « Du problème de la participation », pp. 75-95.
10l'impératif démocratique? Autrement dit, si elle est une condition
nécessaire de la démocratie, la participation est-elle toujours
démocratique? Cette question renvoie, depuis Aristote!, aux
mécanismes de désignation et de représentation du gouvernement du
peuple, par le peuple et pour le peuple. Mais depuis deux siècles au
moins, elle oppose les partisans de la démocratie représentative et
ceux de la démocratie directe.
Démocratie représentative, démocratie participative
Les premiers partent du principe que le gouvernement et les
gouvernants doivent être désignés par des individus aptes à considérer
« l'intérêt général» et à laisser de côté leurs intérêts particuliers. Ils
prônent en ce sens une «citoyenneté capacitaire », privilège d'un
nombre réduit de personnes ayant des qualités particulières de fortune,
de profession, d'âge ou de sexe. Qualifiés « d'élitistes »2,les partisans
de la démocratie représentative seraient favorables à un
« gouvernement des meilleurs », seul à même de garantir contre les
excès de la masse comme ceux, par exemple, qui ont plongé la France
révolutionnaire dans la Terreur de 1793. C'est la raison d'être du vote
censitaire jusqu'en... 1945, pourrait-on dire, date à laquelle les
femmes obtiennent à leur tour le droit de vote. Selon Georges
Burdeau, le «gouvernement des meilleurs» s'inscrit dans le cadre
d'une « démocratie gouvernée », fondée sur le« pouvoir de la nation»
et garant uniquement des libertés formelles3. De fait, ce régime
accorderait une participation limitée d'un individu abstrait et
rationnel» dont la figure-type était représentée par le «citoyen
propriétaire» .
Les partisans de la démocratie directe soutiennent, au contraire,
qu'un gouvernement n'est légitime que si tous les citoyens peuvent
librement exprimer leur choix sur tous les sujets qui les concernent. Ils
en appellent par conséquent à une « démocratie gouvernante» qui,
selon Burdeau, fonde sa légitimité sur la « volonté du peuple réel» et
étend nécessairement la participation à l'ensemble des citoyens
1 Cf. Aristote, La politique, l'homme animal civique, Éditions Gonthier, 1983,280 p.
2Cf. 1. Godbout, La démocratie des usagers, Éditions Boréal, 1987, 190 p..
3 Cf. G. Burdeau, La démocratie, Neuchâtel, du Seuil, 1956, 185 pooVoir
également la présentation des «libertés réelles» et des « libertés formelles» faite
par Raymond Aron; cf. R. Aron, Essai sur les libertés, Calmann-Lévy, 1965,251 p.
11socialement situés. Autrement dit, démocratie, citoyenneté et
participation deviennent ici des termes quasi synonymes, car dans une
« société évoluée, l'objectif ne saurait être la prise du pouvoir mais le
contrôle des multiples mécanismes par lesquels la collectivité dirige
rationnellement son évolution» 1.
Mais au fond, ces deux approches de la démocratie sont-elles si
opposées qu'on le dit? Pour Jacques Godbout, la réponse est
négative: les partisans de la démocratie représentative et ceux de la
démocratie directe finiraient, pour des raisons différentes, par se
rejoindre dans l'exclusion du « citoyen réel »2.
Élitisme et participationnisme
En postulant que la société est composée de deux ensembles
séparés entre d'un côté, ceux qui gouvernent et, de l'autre, ceux qui
sont gouvernés, à la manière des protagonistes de la relation
marchande (producteurs / consommateurs), les premiers croient que la
société est d'autant plus démocratique qu'elle fonctionne selon les
principes du marché. Mais le marché, comme on le sait, est
destructeur du lien social. Il favorise sans doute l'émancipation et
l'épanouissement d'individus isolés, mais dans le même temps, la
société court le risque de l' atomisation et de la désorganisation
sociale. Inversement, en considérant que tous les citoyens sont
capables de se passer des intermédiaires et d'exprimer directement et
rationnellement leurs choix, les partisans de la démocratie directe ne
visent, derrière l'objectif de la démocratisation de la société, qu'à
maintenir ou renforcer des liens d'appartenance, et donc la
communauté. Ce faisant, ils oublient que la participation apparente des
individus peut cacher le contrôle exercé sur ces derniers, créant ainsi
une sorte de fusion - confusion - entre les gouvernants et les
gouvernés.
Godbout rejette donc en bloc les deux approches: «Tenter de
remplacer l'élection par un principe de sélection sur les individus plus
actifs (militants) ou plus rationnels (compétents), est aujourd'hui la
principale menace qui pèse sur le mode de sélection démocratique et
sur le droit des minorités de devenir des majorités. C'est le germe que
renferme l'idéologie de la participation, et qui en fait paradoxalement
1 G. Burdeau, op. cit., p. 83.
2 Cf. J. Godbout, op. cil.
121le dernier avatar de la théorie élitiste.» Autrement dit, ces deux
approches sont incapables d'envisager, dans une relation dynamique,
les deux principes importants qui régissent tout système
démocratique: le principe d'opposition tiré de la relation marchande;
et celui d'appartenance tiré de la relation communautaire. Privilégier
l'un au détriment de l'autre, écrit Godbout, c'est soit travailler à une
société atomisée et inégalitaire, soit ouvrir la voie au « totalitarisme et
à la barbarie »2.
Quoi qu'il en soit, nous retiendrons, pour notre part, que la théorie
élitiste dans laquelle peuvent se reconnaître les partisans de la
démocratie représentative considère la participation essentiellement
comme un instrument ou un mode de régulation sociale permettant de
sélectionner les individus les plus aptes à représenter «l'intérêt
général» ; tandis que pour les participationnistes, elle est assimilée à
un fait social total dans la mesure où la participation dans le système
politique n'est qu'un des critères du diptyque inclusion / exclusion
dans le système social global. Ainsi, si il y a, on doit
convenir que celle-ci n'échappe ni à l'idéologie, ni à la variété de ses
modes d'application.
Ce qui vient aurait grand mérite de clarifier ce dernier point.
La typologie d'Albert Meister
Au début des années soixante-dix, Albert Meiste~ a établi une
typologie conceptuelle de la participation à partir de plusieurs
paramètres - initiative de la création, mode de recrutement et fonction
sociale du groupe - pour distinguer deux modes de participation: la
1 J. Godbout, op. cit., p. 67.
2 J. Godbout, op. cit.. Il n'est pas besoin de discuter plus amplement ici la thèse
développée par cet auteur. Constatons seulement que sa critique des associations, et
plus généralement des institutions sociales, dont les tendances à la
professionnalisation et à la sélection d'une élite sont par ailleurs connues, débouche
sur une impossibilité pratique: comment, en effet, concevoir une « république des
usagers », que l'auteur appelle de ses vœux, tout en évitant à la fois de tomber dans
une relation purement marchande et de reproduire les tendances oligarchiques tant
décriées de ce type d'organisations?
3 Cf. A. Meister, La participation dans les associations, Paris, Éditions ouvrières,
1974, 274 p.; Voir également son autre ouvrage, Vers une sociologie des
associations, 1972, 220 p..
13participation spontanée et la participation purement fonctionnelle ou
instrumentale.
La participation spontanée est volontaire et s'exerce dans des
petits groupes non structurés. La fonction de ces groupes, précise
Meister, est différente selon les sociétés: «Dans la société
traditionnelle, ils (ces groupes) permettent la déviance et combattent
ainsi une pression sociale trop forte; dans les sociétés modernes
industrielles et urbaines, ils permettent au contraire la création de liens
»1inter-individuels que l'instrumentalité des rapports sociaux détruit.
La participation purement fonctionnelle ou instrumentale
concerne, au contraire, les grandes organisations où les relations
sociales entre les individus, dont l'adhésion est en principe volontaire,
ne reposent pas sur un attachement émotionnel ou sentimental.
Meister distingue par ailleurs trois grandes catégories de
participation dans lesquelles se retrouve l'un ou l'autre de ces deux
modes: la participation de fait, la participation volontaire et la suscitée ou provoquée.
La participation de fait concerne un groupe pré-constitué dans
lequel les individus participent en raison même de leur appartenance,
leurs conduites se conformant avec les normes établies par le groupe
et son milieu. Cette participation serait caractéristique des sociétés
traditionnelles. Cependant, Meister constate que des formes de
sociabilité qui y sont liées (relations familiales, religieuses, amicales,
de voisinage) subsistent à l'état résiduel et parfois de manière encore
vivace dans les sociétés post-industrielles
La participation volontaire concerne un groupe qui se constitue
lui-même dans l'objectif d'adopter de nouveaux comportements,
ceux-ci pouvant s'inscrire dans des logiques d'actions collectives soit
consensuelles, soit conflictuelles avec son environnement.
Enfin, la participation suscitée ou provoquée vise un groupe créé
par une action extérieure. Cette action extérieure a généralement pour
objectif d'obtenir des individus ainsi regroupés l'acquisition de
comportements jugés désirables. Dans ce cas, le groupe ou
l'association est constitué comme un moyen d'intégrer des individus
« désocialisés » ou « mal insérés» dans le système social.
Meister remarque que « l'association de participation volontaire»
existe souvent dans un but de revendication sociale ou contre la
société environnante. Ce qui n'est pas du tout le cas de « l'association
de participation suscitée» qui apparaît comme «un instrument de
1 A. Meister, op. cU, p. 19.
14conformisme à des valeurs de la société globale, valeurs encore
étrangères aux individus considérés» 1.
Participation consensuelle et participation normative
Plus récemment, Moscovici et Doise ont proposé une autre lecture
de la participation qui insiste davantage sur son processus de
production de décisions et d'actions collectives2. Rappelons que ces
deux psychosociologues partent de l'hypothèse que seul le consensus
permet, dans les sociétés démocratiques contemporaines, de dépasser
et de résoudre les conflits existant entre les différents acteurs et
groupes sociaux. Dans cette optique, ils distinguent deux modes
élémentaires de participation: la participation consensuelle et la
participation normative.
La participation consensuelle permet à tous les individus de faire
valoir leur droit à participer, à donner leurs avis, à régler leurs
différends, à se regrouper ou non pour défendre leurs intérêts, etc. À
ce niveau, toute personne, en théorie, est invitée à contribuer, d'une
manière ou d'une autre, à l'organisation de la collectivité dans laquelle
elle vit. Il s'agit même, précisent Moscovici et Doise, d'une
« obligation» puisque qu'elle «doit se penser comme un de ses
organes ». Et cela, d'autant que la participation consensuelle a le
mérite de tenir la « balance égale» entre tous, «sans avantager la
majorité ou désavantager la minorité, qui peuvent apparemment
s'exprimer en dehors de toute règle prescrite »3. L'engagement
bénévole dans une association, l'acte de manifester dans la rue ou
encore, le fait d'assister à des réunions publiques sont autant
d'attitudes qui illustrent assez bien ce mode de participation.
La participation normative, quant à elle, comme son nom
l'indique, est régie par des règles plus ou moins strictes permettant
l'accès à la discussion et à la prise de décision d'un nombre réduit de
personnes choisies en raison de leur légitimité démocratique (élus,
représentants désignés), de leur compétence (professionnels) ou de
leur savoir (experts). Les négociations entre les «partenaires
sociaux », les comités consultatifs réunissant des experts dans des
domaines divers ou les conseils extra-municipaux, qui se multiplient
1 A. Meister,op. cil., p. 18.
2 Cf. S. Moscovici et W. Doise, op. cil.
3 S. et W. Doise, op. cil., p. 90.
15un peu partout en France depuis quelques années, fonctionneraient
selon ce mode de participation.
De fait, les conséquences théoriques et pratiques ne sont pas les
mêmes dans un cas et dans l'autre. Dans le premier, tout dépend de la
manière de participer, des motivations des acteurs à s'investir dans
une action en commun, de l'importance des conflits, des alternatives
ou des options possibles pour chacun d'entre eux, des espaces
collectifs de rencontre ou de confrontation. Il s'agit, d'ailleurs, moins
de se mettre d'accord sur une décision que de confronter différends
points de vue. Moment collectif d'expression, voire de
« défoulement» ou «oxygène de la démocratie », selon les termes
d'un ancien ministreI, la participation consensuelle doit permettre à
tous les citoyens de s'exprimer spontanément et librement sur tous les
sujets. Pour illustrer ce mode de participation, Moscovici et Doise
reprennent l'image de l'orchestre de musique donnée par Antonio
Gramsci: « Un orchestre qui répète, chaque instrument pour son
compte, donne l'impression de la plus horrible cacophonie; et
pourtant ces répétitions sont la condition qui fait vivre l'orchestre
comme un instrument unique. »2
Dans la participation normative, au contraire, la procédure va
s'organiser selon deux sélections: sélection des personnes qui doivent
s'exprimer, d'une part; sélection des sujets à traiter, d'autre part.
L'objectif étant de prendre une décision si possible efficace et
rationnelle. De cette manière, les conflits sont, en quelque sorte,
filtrés, les propositions d'alternatives limitées, le consensus devant
s'imposer à tout prix.
Pour autant, ces deux modes de participation ne s'excluent pas
forcément. Ils peuvent être les deux moments d'un même processus de
participation assez complexe, invitant dans un premier temps tous les
citoyens concernés par un problème à exprimer leurs avis, opinions ou
propositions; puis, dans un deuxième temps, les décideurs (politiques
par exemple) peuvent mettre en place une structure ad hoc ouverte à
un nombre réduit d'individus choisis en tant que représentants
d'intérêts divergents, ou pour leurs compétences, dans le but de
produire une décision définitive. À ce stade, il est toujours intéressant
de se demander qui représente qui et qui sont les acteurs les plus
motivés ou les plus aptes pour représenter les autres. Il faudra
également s'interroger sur la « nouvelle» structure elle-même: sera-t-
1 Olivier Guichard.
2 S. Moscovici et W. Doise, op. cU., p. 91.
16elle provisoire ou permanente? Quels seront ses moyens et domaines
de compétences? Comment ses membres seront-ils désignés? etc.
Essai de typologie: Solidarité, contestation, gestion
Les typologies présentées ci-dessus permettent de définir de
manière assez rigoureuse le concept, mais elles font, par ailleurs,
abstraction de l'évolution historique de celui-ci et des luttes sociales
qui l'ont à la fois marqué et enrichi. Le thème de la participation,
thème récurrent depuis une trentaine d'années dans la société
française, s'est posé tout au long de ces deux derniers siècles dans des
débats politiques plus ou moins passionnés, opposant des acteurs, des
groupes sociaux, des idéologies qui, selon les époques, revendiquaient
ou rejetaient un mode de participation donné. Et précisément, selon les
époques, un mode a dominé les autres.
Nous en recensons trois: la participation solidarité, la participation
contestation et la participation gestion. Chacun de ces modes de
participation sera présenté, défini et analysé dans un chapitre à part.
Pour le moment, il s'agit de les situer les uns par rapport aux autres
d'un point de vue général et historique.
Dans la première moitié du XIXe siècle, la « question sociale»
était celle du « paupérisme» dont les causes étaient à rechercher du
côté du capitalisme industriel triomphant. Cette question pose le
problème, en termes nouveaux pour l'époque, de «l'intégration»
d'une grande partie de la population, et notamment des ouvriers, dans
le système social. Un siècle plus tard, la « question urbaine» remet en
cause la gestion et la production de l'espace, en particulier dans le
domaine du logement et du cadre de vie urbain. Contradiction du
mode de production capitaliste, révélée par «l'antagonisme des
classes sociales », d'un côté; contradiction de la gestion urbaine,
révélée par les « mouvements sociaux urbains », de l'autre; les deux
contextes ont favorisé l'émergence de nouvelles idéologies ayant pour
thème central la participation des individus à l'organisation politique,
sociale et économique de la collectivité.
Si, dans les deux contextes existaient des revendications de
participation, il semble cependant que les ouvriers du XIXe siècle
étaient davantage acquis à la participation solidarité dans la
perspective nostalgique de reconstruction de liens communautaires.
17»1 etCes ouvriers suivaient en cela certains «socialistes utopiques
croyaient ainsi aux solutions prônées par des théoriciens du social
comme Charles Fourier, Étienne Cabet ou Ferdinand Tonnies, lesquels
puisaient leur inspiration dans le mythe positif de la vie
communautaire qui aurait existé pendant le Moyen Âge. Bien
différentes étaient les revendications que portaient, à partir des années
1960, la plupart des «mouvements sociaux urbains ». Ces derniers,
d'inspiration plutôt autogestionnaire, revendiquaient, non pas une
participation solidarité, mais une participation gestion dans la mesure
où celle-ci pouvait favoriser, sinon l'autogestion, du moins le partage
des responsabilités au niveau de la gestion publique dans tous les
domaines de la vie quotidienne (urbain, social, économique).
Pour autant, les revendications dominantes dans les deux contextes
se sont apparemment soldées par un échec. Les réformes sociales,
mises en place à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, fondaient la
«solidarité organique», dans le sens où l'entendait Durkheim, à
travers la création d'institutions permettant le développement et
l'extension d'une participation gestion (syndicat, association, école,
armée, sécurité sociale, etc.). Dans la deuxième période, «l'État-
social» ou « l'État-providence» allait être progressivement remis en
cause pour des raisons différentes et cumulatives (bureaucratie,
technocratie, inefficacité, inadaptation à l'environnement
concurrentiel, etc.). Cet État est conduit à réviser ses modalités
d'intervention dans le sens d'un abandon progressif de certaines de ses
prérogatives de puissance publique (déconcentration et
décentralisation) et d'un relatif désengagement dans son rôle de
protection sociale, fragilisant du même coup toutes les institutions
garantes de la « solidarité organique ». De fait, il devait également
renvoyer les revendications de participation à l'échelon local et à
l'initiative privée.
C'est dans ce dernier contexte que s'inscrit aujourd'hui le thème
de la participation des habitants à l'amélioration de leur cadre de vie.
Cette participation, à la fois promue et regrettée par différents acteurs,
en particulier par les représentants des pouvoirs publics à tous les
niveaux, apparaît comme l'aboutissement logique d'un système social
et comme l'illustration d'une (nouvelle ?) contradiction qui traverse la
société tout entière entre d'un côté, le développement de
« l'individualisme négatif» et, de l'autre, l'apparition ou la
1 Cf. F. Jonas, Histoire de la sociologie, des lumières à la théorie sociale, Larousse,
1991,493 p..
18réapparition de phénomènes communautaires favorisés par des
groupes qui se définissent par rapport à des valeurs sociales et
culturelles différentes, voire opposées à celle de la société dans son
ensemble.
L'analyse de la participation des habitants à l'amélioration de leur
cadre de vie ne peut faire l'économie d'une recherche conceptuelle et
théorique sur les définitions, les conditions et les effets de la
participation. Nous faisons néanmoins l'hypothèse qu'il existe au
moins trois modes de participation qui cohabitent dans les sociétés
modernes. La participation peut être un processus d'identification qui
permet de créer ou de renforcer des liens de solidarité entre individus
et groupes (participation solidarité). Elle peut également être un
moyen pour s'opposer au système social dominant (participation
contestation); ou encore, lorsqu'elle est mise en œuvre par des
institutions publiques, un instrument de régulation sociale
(participation gestion).
Ces trois modes de participation ne s'excluent pas forcément. Il
apparaît cependant que l'un ou l'autre a dominé dans les pratiques, les
discours ou les représentations à un moment donné durant ces deux
derniers siècles en France. C'est ce que les trois premiers chapitres
auront pour rôle de montrer. Dans les chapitres suivants, nous
confronterons ces modes de participation à la réalité des habitants de
deux quartiers périphériques de la région parisienne. L'étude de
terrain, réalisée au milieu des années quatre-vingt-dix, permet à la fois
de valider et d'illustrer leur présence.
19