LOGIQUES DOMESTIQUES

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Cet ouvrage se propose de mettre à jour des " logiques domestiques ". Partant du constat que les activités domestiques sont un véritable travail imposé aux femmes, il montre comment celles-ci partagent des perceptions et des comportements structurés par des " logiques ", spécifiques au " domestique ". Pour ce faire, il s'appuie principalement sur une enquête sur les représentations du travail domestique auprès de femmes salariées de milieu populaire. Paradoxalement, le travail domestique est insaisissable. Il est ainsi le lieu de " logiques " particulières, faites d'un jeu d'ambivalences entre contrainte et choix. C'est parce qu'il est assigné aux femmes qu'il est invisible pour les hommes. C'est parce qu'il est invisible qu'il est dévalorisé, c'est aussi pour toutes ces raisons qu'il passe aux yeux des femmes elles-mêmes pour un loisir.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296333406
Nombre de pages : 271
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LOGIQUES DOMESTIQUES

fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes~ ITIêlne si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à proITIouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent laconnaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions: Catherine Dutheil, Enfants d'ouvriers et Ilzathéllzatiques. Les apprentis.\'ages à l'École Primaire, 1996. Malik Allam, Journaux intÙnes. Une sociologie de l'écriture personnelle, 1996. Pierre Cousin, Christine Fourage, KristoffTalin, La Illutation des croyances et des valeurs dans la 111odernité. Une enquête cOllzparative entre Angers et Grenoble, 1996. Sous la direction de Chantal Horellou-Lafarge, Consollznzoteur, usager, citoyen: quel nl0dèle de socialisation:>, 1996. Vincent Chenille, La nlode dans la coijjllre desfrançais : "!elnOr/ne et le nIOUVel1lent", 1837-1987, 1996. Patrick Legros, Introduction à une sociolof?ie de la création illzaginaire, 1996. Joëlle Plantier (dir), La dénzocratie ell'épreuve du changenlent technique. Des enjeux pour l'éducation, 1996 Catherine SeHenet, La résistance ouvrière déllzantelée, 1997. Laurence Fond-Harmant, Des adultes el l'Université. Cadre institutionnel et dÙnensions biographiques, 1997. Roland Guillon, Les syndicats dans les nllltations et la crise de l'enzploi, 1997. Dominique Jacques-Jouvenot, Choix du successeur et transllzission potrinloniale, 1997. Jacques Commaille, François de Singly. La questionfallzihole en Europe. 1997 Antoine Delestre, Les religions des étudiants, 1997. R. Cipriani (sous la direction de), Aux sources des sociologies de langue française et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatU: 1997.

@ L'Harn1attan, 1997 ISBN: 2-7384-5030-X

Annie DUSSUET

LOGIQUES DOMESTIQUES

Essai sur les représentcltions (lu travclil don1esticjue chez les femn1es actives (le milieu p()pulclire

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y 1K9

Pour Anne-Lise, ma fille,

Des femmes et du travail...

Pourquoi s'intéresser aujourd'hui au travail domestique?.. Celui-ci semble perdre de son importance avec l'arrivée de plus en plus massive des femmes sur les marchés du travail salariéI. Le travail domestique apparaît donc comme le reliquat d'un état passé de la société où les femmes s'occupaient prioritairement de leur foyer, leur mari prenant en charge l'apport de revenus monétaires. La situation actuelle serait alors une simple survivance d'un partage des tâches dépassé et destiné à disparaître avec le progrès technique et les changements de mentalités subséquents. Cette interprétation suppose une vision du passé outrageusement caricaturale: de multiples travaux d'historiennes ont montré que les femmes ont toujours eu un rôle dans l'apport de ressources monétaires au ménage2. Elle repose en outre sur l'idée que la répartition des tâches entre hommes et femmes dans la famille est le simple résultat de données naturelles et techniques: les femmes seraient, de par leur nature biologique (elles portent les enfants), "naturellement" assignées aux tâches concernant la reproduction, les hommes, plus tournés vers l'extérieur se consacrant à l'approvisionnement en ressources du ménage. Là encore, les travaux d'historiens et d'ethnologues ont montré que cette répartition des tâches est susceptible de varier dans l'espace et dans le temps. Enfin, selon cette optique d'un partage "rationnel" des tâches, dans l'économie salariale actuelle, les hommes seuls devraient

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travailler à l'extérieur, les femmes ayant un "avantage comparatif' à assurer les tâches domestiques3. Comment expliquer alors pourquoi, tandis que le salariat féminin ne cesse de s'étendre, le travail domestique des femmes ne disparaît pas?

Une division sociale et sexuelle du travail.
Le travail domestique représente même une somme de temps considérable puisque les diverses enquêtes sur les emplois du temps des Français, par exemple, montrent qu'il occupe pour les femmes actives au total autant de temps que le travail professionnel. En 1986, les femmes actives effectuaient en moyenne environ 35 heures de travail domestique pour 36 heures consacrées au travail professionnel et à ses à-côtés (trajets en particulier). Les femmes actives travaillent donc plus de 70 heures par semaine au total, en moyenne. Pour les mères d' 1 ou 2 enfants, ce temps total atteint même 72 heures, les femmes au foyer s'activant, elles, près de 44 heures par semaine à des tâches .

domestiques4.

Ces enquêtes montrent aussi que ce sont aujourd'hui encore et toujours les femmes qui effectuent les tâches domestiques. Même les femmes actives y consacrent beaucoup plus de temps que les hommes: 36 heures en moyenne par semaine contre 20 pour un homme actif. Malgré ce temps impressionnant passé, on pourrait considérer qu'il s'agit là du résultat de négociations internes à la sphère familiale, pour tout dire, d'arrangements privés, n'intéressant guère le fonctionnement de la société globale. Mais par ailleurs, les femmes sont aujourd'hui dans leur très grande majorité présentes sur le marché du travail salarié. Elles y occupent des emplois caractérisés par des rémunérations inférieures, une plus grande précarité, une plus grande vulnérabilité au chômage. Or le travail domestique qu'elles effectuent comme "deuxième journée" apparaît comme un facteur d'infériorisation sur ce marché. C'est en effet sous le prétexte du travail domestique, de la charge qu'il représente dans l'emploi du temps des femmes et de la valeur irremplaçable qu'il constituerait pour la vie familiale que leur travail professionnel est sans cesse remis en question. C'est parce qu'il leur

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échoit "naturellement" que l'on attend des femmes une tendance plus forte à l'absentéisme, un moindre intérêt pour leur activité professionnelle, et pour la vie sociale en générale. C'est pour que leur travail à l'extérieur soit "conciliable avec cette "deuxième journée de travail que l'on propose (ou impose) aux femmes en priorité travail à mi-temps et horaires aménagés... C'est au nom du travail domestique, enfin, que l'on réclame pour les femmes, et pour elles seules, la possibilité d'un "libre choix" entre... travail à l'extérieur et travail à l'intérieur. Leur engagement dans la sphère domestique les rendant moins disponibles pour le travail professionnel justifierait ainsi la discrimination des femmes par les employeurs. Le travail domestique semble donc conditionner la participation des femmes à la vie sociale. On ne peut analyser la situation des femmes aujourd'hui en séparant ce qui se passe dans le domaine domestique d'une part, et dans le domaine professionnel d'autre part. Les deux sphères apparaissent inextricablement liées: il s'agit bien d'une double division, à la fois sexuelle et sociale, du travail. C'est dans cette optique que nous nous intéressons au travail domestique. Comment se constitue-t-il comme handicap pour l'activité salariée des femmes? Que représente-t-il pour elles?

Des pratiques aux représentations.
L'augmentation considérable des taux d'activité des femmes a modifié la situation matérielle des familles. D'une part, cette activité professionnelle féminine constitue une source non négligeable de revenus. D'autre part, le temps désormais passé à l'extérieur par les femmes devient considérables. De plus l'accroissement des taux d'activité est essentiellement le fait de femmes jeunes et chargées de famille. On a ainsi vu progressivement s'effacer les spécificités féminines de l'activité professionnelle: forte activité aux âges jeunes, suivie d'interruption à l'âge où pèsent les charges de familles, puis reprise de l'activité une fois les enfants élevés. La charge domestique induite par la présence d'enfants en bas âge justifie donc de moins en moins l'interruption de l'activité professionnelle6. #Tout cela semblait devoir provoquer des bouleversements dans l'organisation des tâches domestiques. Et pourtant rien ne paraît bouger 9

dans ce domaine. C'est ce que montrent les enquêtes de budgetstemps... Constance du temps passé: globalement, pour les femmes, le temps de travail domestique a diminué d'une demi-heure seulement entre 1975 et 1985. Permanence de la division sexuelle des tâches: une analyse plus fine concernant les différentes tâches effectuées par les hommes et les femmes montre que la répartition de celles-ci est toujours liée à la division des rôles sexuels. S'occuper des enfants, coudre, faire le ménage, laver le linge sont des tâches "féminines"1 alors que le bricolage est une activité essentiellement masculine. Comment analyser cette permanence? Si rien ne change quantitativement dans les pratiques domestiques, qu'en est-il du sens que les femmes mettent dans. leurs gestes quotidiens? Comment perçoivent-elles ces tâches et comment jugent-elles leur "double journée de travail" ? Puisqu'elles s'y soumettent, à travers quels mécanismes leur est-elle imposée?

Une double domination? Les femmes salariées des milieux populaires sont au coeur de cette double division du travail. Elles se trouvent en position d'infériorité redoublée dans le rapport salarial: en tant qu'exécutante d'abord, en tant que femme ensuite. Mais ce sont elles aussi qui subissent le plus la double journée: elles n'ont guère la possibilité de recourir à une aide domestique rémunérée et d'externaliser ainsi une partie de ces tâches. Pour elles, la "libération" par le travail professionnel peut sembler une illusion. Qu'ont-elles donc à gagner à s'engager dans le salariat, sirion... une double domination? Comment ces femmes articulent-elles travail domestique et activité professionnelle, non seulement sur un plan pratique, mais aussi sur le plan des représentations? Quelles places respectives donnentelles à chacun? Comment dans ce contexte trouvent-elles du temps libre? Leur activité professionnelle modifie-t-elle leur manière de considérer le travail domestique et la répartition dans le temps de leurs diverses activités? Toutes ces questions reviennent à interroger à la fois les mécanismes de la domination qui s'exerce sur les femmes et les modalités possibles de soumission ou d'esquive à leur égard.

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Pour mener cette interrogation, nous utiliserons les résultats d'une enquête par entretiens semi-directifs effectuée au début des années 80 auprès de femmes de l'agglomération du Mans. Celle-ci cherchait à mettre en évidence les processus de changements à l'oeuvre dans les représentations du travail domestique en milieu populaire8. Le guide d'entretien proposait aux femmes elles-mêmes d'opérer un certain nombre de classements de leurs activités domestiques (voir annexe 1). L'étude de leurs représentations du travail domestique permet de mettre à jour la présence de "logiques domestiques" qui, structurant leurs comportements rend~nt compte pour partie des changements et des inerties dans ce domaine. On montrera ainsi comment le travail domestique est insaisissable. Dévalorisé dans tous les sens du tenne, il est nié comme travail en même temps qu'assigné aux femmes; ainsi le rapport social de sexe interne à la cellule domestique et constitutif de la famille est-il masqué. C'est pourtant cette approche en termes de rapports sociaux de sexe qui permet de comprendre l'origine et la nature de la contrainte qui pèse sur les femmes, qui pennet aussi d'envisager les moyens de la lever. On verra enfin comment ces "logiques domestiques" sont infléchies sous l'influence de l'activité professionnelle... et plus encore d'un éventuel "engagement" extérieur8.

lAtTivée qui a d'abord pu être analysée comme un retour: dans les années 70, les taux d'activité des femmes retrouvent les taux connus au début du siècle. Mais la montée continue de ces taux observée ensuite, y compris dans les périodes de basse conjoncture économique, fait de ce phénomène une nouveauté. 2 CfL.Tilly et lScott "Les femmes, le travail et la famille" ed Rivages, 1987. 3 Cette idée est développée par les économistes du courant néo-classique qui considèrent que, dans la famille comme dans toute autre unité sociale,' les tâches sont réparties rationnellement en fonction des compétences de chacun qui fondent une structure "d'avantages comparatifs','. Cette division du travail pennet une augmentation de la productivité globale de l'unité familiale. Cf par exemple: B.Leme;micier, "Le marché du mariage et de la famille", PUP 1988.

Il

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Cf C.Roy "La gestion du temps des hommes et des femmes, des actifs et

des inactifs", Economie et Statistique, n0223, juillet-août 1989. 5 Remarquons que les femmes ne "travaillent" guère plus aujourd'hui qu'au début du siècle, mais d'importants changements ont eu lieu dans les caractéristiques de cette activité. Vers 1900, Wle majorité de femmes étaient actives dans l'agriculture, comme aides familiales, donc travaillant "professionnellement" dans le cadre familial. Aujourd'hui au contraire, plus de 80 % des femmes actives sont des salariées, pour la plupart exerçant à l'extérieur du foyer familial. TIy a donc eu, plus qu'une "mise au travail professionnel" des femmes, Wle séparation nette entre leur activité professionnelle et leur activité domestique. 6 Guy Desplanques montre par exemple que les mères de 2 enfants sont celles dont l'activité a le plus augmenté ces dernières années. Cf G.Desplanques: "Activité féminine et vie familiale", Economie et statistique n° 263, 1993.
7 C.Roy, op.cit.

8 Les entretiens, de type semi-directifs, ont été menés auprès d'Wle soixantaine de femmes actives salariées, soit comme ouvrière soit comme employée. 9 La structuration de l'échantillon a été réalisée pour tenir compte de l'éventuelle activité militante des femmes interrogées. Certaines sont "engagées" à des titres divers dans la vie publique, que ce soit par le biais de partis politiques et de syndicats ou par celui d'associations (type association familiale ou de quartier), d'autre n'ont aucWl engagement. Nous désignerons dans la suite du texte par le vocable "militante" celles qui ont Wl engagement extérieur à quelque degré que ce soit, ce qui est certainement un abus de langage, puisque le tenne peut désigner aussi bien Wle militante syndicale et politique membre d'Wle équipe mWlicipale, la responsable de telle fédération syndicale au niveau départemental que la syndiquée ou la militante associative "de base" ayant tout juste sa carte ! Mais cette variable, même définie de façon aussi floue, s'est révélée importante dans la structuration des représentations du travail domestique. '

Première Partie:
Travail ou simples activités domestiques?
Les tâches effectuées par les femmes dans leur foyer sont souvent présentées comme de simples activités, alternatives à d'autres plus distractives, mais que les femmes auraient choisi d'effectuer. Partant d'une définition volontairement théorique, nous montrerons à travers l'analyse des représentations comment ces tâches dévalorisées sont imposées spécifiquement aux femmes, dans un rapport social de sexe.

Chapitre I Une définition théorique.

La première tâche qui échoit au chercheur est celle de la définition de son objet. De ce point de vue, le travail domestique pose des problèmes redoutables. C'est apparemment une catégorie évidente de la vie quotidienne: tout le monde sait ce qu'est le travail domestique. Pourtant les tentatives de description statistique se révèlent délicates. Les listes de tâches posent des problèmes de limites: quelles tâches inclure, quelles activités exclure? D'un point de vue empirique, le travail domestique paraît donc insaisissable. Aussi plaiderons-nous pour une définition théorique, en tennes de rapports sociaux de sexe, avant de montrer que les différentes sortes de tâches concrètes composant le travail domestique doivent être distinguées.

Les difficultés d'une approche empiriaue. Si le travail domestique appartient aux réalités les plus concrètes de l'existence quotidienne, il oppose malgré tout des obstacles multiples à une approche empirique: difficultés de saisie, difficultés de classement, qui obligent à un examen de la définition de cette activité.

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Des tâches difficiles à saisir. Invisibles pour la comptabilité nationale..~ Le premier problème posé à l'approche emplnque tient à l'invisibilité statistique du travail domestique. En effet, le. travail domestique n'étant pas reconnu comme "productif'... par les comptables nationaux, il échappe à la saisie de l'énorme appareil de la comptabilité nationale. Pour le Système Elargi de Comptabilité Nationale, l'opération de "production" est définie par rapport au marché. Sont donc inclus dans l'agrégat Produit Intérieur Brut (PIB) les biens et services soit produits à l'aide de facteurs de production acquis sur le marché, soit destinés à être délivrés sur ce marché. Tout ce qui entre dans le ménage à fin de consommation est donc considéré comme consommé sans qu'aucune valeur n'y soit ajoutée: le travail domestique qui consiste à préparer les biens pour la consommation (cuisine, par exemple) ou à les entretenir, pour permettre une durée d'utilisation plus longue (ménage, lessive, etc...) est donc improductif de ce point de vue, puisque d'une part il n'est pas rémunéré (à la différence donc des mêmes tâches réalisées par une employée de maison, qui elles, sont considérées comme productives) et que d'autre part il n'est pas destiné à être cédé sur le marché (comme le seraient par exemple les conserves ou confitures réalisées par une femme d'agriculteur et destinées à être vendues à la ferme). Le travail domestique est donc, du point de vue de la comptabilité nationale, improductif, donc transparent pour les statistiques économiques, malgré les efforts réalisés ces dernières années pour essayer d'évaluer les résultats de ce travail et l'ampleur des chiffres ainsi atteints .(Annie Fouquet et Ann Chadeau pour la France ont montré que la valeur produite par le travail domestique atteint des chiffres considérables, entre 32 et 77 % du PIB marchand, selon les
modes d'évaluation retenus
I.)

... et pour les individus eux-mêmes. La saisie statistique du travail domestique ne peut donc provenir que des enquêtes sur les emplois du temps qui s'attachent à décrire l'ensemble des activités quotidiennes des individus sans préjuger de leur caractère productif ou plus simplement encore utilitaire...

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Mais tous les problèmes ne sont pas éliminés pour autant car les techniques utilisées pour ces comptages font alors appel aux individus eux-mêmes. Elles consistent généralement à faire remplir aux enquêtés des grilles journalières retraçant leurs occupations, par tranches de 5 ou 10 mn. Cela suppose que les interviewés qualifient leurs activités comme tâches domestiques. Lors des premières grandes enquêtes de budget-temps des années 50, M.Guilbert, N.Lowit et J.Creusen2 relevaient déjà comment les tâches domestiques sont difficiles à identifier, pour les individus concernés. Ils montraient en particulier combien sont fréquents les cumuls d'occupation qui font que les interviewés placés seuls face à des grilles de relevés de leurs occupations quotidiennes sont obligés de choisir celles qu'ils vont inscrire dans la case prévue. Ceci implique à la fois que certaines tâches sont sous-estimées (si l'enquêtée privilégie la tâche "cuisine" par rapport à "surveillance des enfants" par exemple) et surtout que la qualité du temps passé à la tâche ne peut être saisie. Il n'est sans doute pas indifférent à la qualification comme "travail" de telle ou telle tâche qu'eUe puisse ou non être cumulée avec une autre tâche domestique ou avec une activité de loisir. Les auteurs citent l'exemple des femmes qui repassent. tout en faisant réciter leurs leçons aux enfants ou bien en regardant la télévision... Comment quantifier le travail domestique dans ce cas ? Tout cela montre combien le travail domestique est difficile à saisir avec des catégories transposées de l'analyse des tâches professionnelles. Peut-on par exemple assimiler le temps passé par un salarié ou par la mère de famille à la garde d'un enfant? S'agit-il du même "travail"? Cela pose la question du classement des activités domestiques. Des "tâches" difficiles à classere En admettant que l'on puisse saisir les activités domestique, que faut-il faire rentrer dans le champ du travail domestique? Que faut-il exclure? Le jardinage? Le tricot? Les courses? Conduire un enfant chez le médecin est-il du travail domestique? ... et jouer avec lui? Où s'arrête le travail, où commence le loisir? Quelles sont les frontières du travail domestique?

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Travail ou loisir? L'expression "travail domestique" suppose... que l'on puisse qualifier l'activité comme "travail". Celle-ci doit donc correspondre à une dépense d'énergie socialement utile, à l'exclusion des activités de loisir ou des activités liées directement aux besoins physiologiques de la personne qui les accomplit (manger, dormir, se laver...). C'est ainsi que les enquêtes emploi du temps de l'INSEE retiennent 4 catégories d'activités: celles liées au travail professionnel, celles dites "personnelles", correspondant aux besoins de la personne elle-même, les activités de loisir et enfin les tâches domestiques. Mais certaines activités sont difficiles à ranger dans une de ces catégories. Quand uIie mère tricote des pulls pour les enfants, s'agit-il de travail ou de loisir? Quand elle les emmène en promenade, travaillet-elle ou jouit-elle de temps libre? ...et quand elle fait prendre le bain à son bébé? ...et quand un père joue au foot avec son fils? Les statisticien(ne)s de L'INSEE ont partiellement résolu le problème à l'aide du critère de la "tierce partie" . Avec l'objectif d'une évaluation du résultat du travail domestique, il s'agissait en effet de définir, dans les activités domestiques, celles qui donnent lieu à une "production" contribuant à la richesse nationale. Dans cette optique, les "activités domestiques productives sont celles qui créent des biens ou des services qui auraient pu être fournis par une autre unité économique. Faire la cuisine ou le ménage sont des activités productives car quelqu'un pourrait être engagé pour effectuer ces tâches,. regarder la télévision et dormir ne sont pas des activités
productives car elles ne peuvent être réalisées par une tierce partie. "
3

Dire que ces activités sont productives, c'est reconnaître leur utilité sociale, et donc les qualifier du même coup comme travail. Ce critère permet donc de distinguer le travail domestique des activités de loisirs domestiques. Ainsi certaines pratiques domestiques souvent perçues comme loisirs par les intéressé(e)s (par exemple le tricot) sont classées comme travail domestique. Pourtant ce critère suppose qu'une substitution à l'identique, parfaite, est possible. Cela n'a rien d'évident. Le bain du bébé ou la partie de foot sont-ils de même nature quand c'est la mère ou une puéricultrice qui donne le bain, quand c'est le père ou un animateur sportif qui tape dans le ballon? Vraisemblablement non: la quantité de temps passé et la manière dont les "travailleurs" ressentent leur activité n'auront sans doute rien à voir dans les deux cas. 18

Des tâches non spécifiques. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer a priori, il n'y pas non plus de spécificité de nature des tâches composant le travail domestique qui permettrait de les distinguer. Ce sont certes des tâches quotidiennes mais ce n'est pas leur périodicité, ni même leur caractère "indispensable à la vie de tous les jours" qui peut permettre de les repérer. Si elles ont en commun d'être des tâches répétitives, de périodicité courte, elles ne se renouvellent pas forcément tous les jours et ce critère de temps ne saurait être distinctif. Les tâches domestiques ne peuvent être définies non plus comme des tâches "ménagères", car elles ne comprennent pas seulement l'entretien de la maison mais aussi toutes les tâches qui s'appliquent aux personnes de la famille, en particulier aux enfants et qui apparaissent comme indissociables des tâches ménagères (voir infra). C'est pour cette raison que nous préférons au terme "ménager" le terme "domestique": celui-ci suggère un lien d'appartenance entre le "travailleur" domestique et la maison, lieu privilégié d'inscription du groupe familial. On peut certes définir ces tâches par leur cadre spatial: la maison. Mais il faudrait alors éliminer des activités comme les courses ou le jardinage qui font pourtant manifestement partie des tâches domestiques dans l'acception commune du terme et constituent le prolongement indispensable d'autres tâches: comment cuisiner sans avoir acheté auparavant les ingrédients nécessaires? Par ailleurs, comme l'indique le critère de la tierce personne, toutes les tâches domestiques peuvent aussi être exécutées par une personne étrangère à la cellule familiale. La plupart peuvent même être réalisées hors du foyer. Elles perdent alors leur caractère "domestique" sans changer de nature. On peut faire laver son linge à l'extérieur, on peut prendre ses repas hors du domicile, profitant alors de la cuisine d'un professionneL.. La caractéristique des tâches domestiques n'est donc pas dans leur "nature" spatiale, puisque des tâches réalisées dans un autre lieu peuvent être aussi des tâches domestiques et inversement les mêmes tâches réalisées par un professionnel perdent leur caractère proprement domestique. Le terme "domestique" n'est donc qu'un terme spatial commode pour une réalité qui, elle, n'est pas définie par l'espace.

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L'approche empirique des tâches bute donc sur des problèmes de saisie et de classement qui sont significatifs d'une difficulté à définir le travail domestique à partir de catégories pratiques. Nous devons donc envisager une approche théorique de cette activité.

Une approche théoriaue :
La première question qui se pose, la principale sans doute, est de savoir si le travail domestique est bien un travaiL.. Et de distinguer ce que l'on nomme ainsi. Il nous faudra ensuite examiner à nouveau le terme "domestique" afin de clarifier ce que nous entendons par là.

Un travail...? Comment donc classer les activités humaines? Qu'est-ce qui distingue le travail des autres activités?.. et comment se situent les tâches domestiques à cet égard?
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A partir de la conception grecque antique, Hannah Arendt

propose de distinguer4 "trois activités humaines fondamentales: le travail, l'oeuvre, l'action". Le travail "est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain, il n'assure pas seulement la survie de l'individu mais celle de l'espèce". L\Jeuvre ''fournit un monde "artificiel" d'objets qui confèrent une certaine permanence, une durée à la futilité de la vie mortelle". Enfin, l'action "la seule activité qui mette directement en rapport les hommes", "dans la mesure où elle se consacre à fonder et à maintenir des organismes politiques, crée la condition du souvenir, c'est à dire de l'histoire". H.Arendt montre comment dans la Grèce antique, s'opposent le domaine public et le domaine privés: "Le trait distinctif du domaine familial était que les humains y vivaient ensemble à cause des nécessités et des besoins qui les y poussaient(..).Le domaine de la polis, au contraire, était celui de la liberté; s'il y avait un rapport entre les deux domaines, il allait de"soi que la famille devait assumer les nécessités de la vie comme condition de la liberté de la polis. " Ainsi le domaine privé est-il au sens propre celui de la privation: "cela signifiait que l'on était littéralement privé "de quelque chose, à savoir des facultés les plus hautes et les plus humaines. L'homme qui n'avait 20

d'autre vie que privée, celui qui, esclave, n'avait pas droit au domaine public, ou barbare, n'avait pas su fonder ce domaine, cet homme n'était pas pleinement humain." Par définition, c'est évidemment de ce domaine privé que fait partie l'activité domestique qui est ainsi ramenée au statut de répon~e quasi instinctive à l'ordre de la nécessité et du besoin. Mais H.Arendt distingue ensuite le travail de l'oeuvre: pour elle, "la marque de tout travail est de ne rien laisser derrière soi, de voir le résultat de l'effort presque aussitôt consommé que l'effort est dépensé". Mesurées à cette aune, les activités ménagères sont sûrement un "travail": rien ne paraît plus éphémère que la disparition de la poussière, que la confection d'un repas plus vite englouti que préparé!

... gratuit... Mais cette conception du travail,. comme "asservissement à la nécessité" n'est pas celle qui prévaut dans les sociétés modernes. Dans une société capitaliste et marchande, c'est leur rapport au marché qui qualifie les activités... Ainsi, une activité exercée à titre gratuit n'est-elle même pas considérée... comme une activité, puisque n'ayant pas de rapport avec le marché (Cf supra). Le langage commun dit des femmes qui assument au sein du foyer l'ensemble des tâches domestiques sans être par ailleurs des salariées, qu'elles ne "travaillent pas". Elles sont classées comme "inactives" par la statistique. Il existe donc un doute sur la qualité de "travail" des activités domestiques qui est la conséquence de notre conception étroitement utilitariste de l'activité. La logique de "l'homo economicus" nie la possibilité pour un individu libre et rationnel d'effectuer gratuitement un travail ne lui procurant pas une utilité personnelle. Pourquoi les femmes travailleraient-elles alors gratuitement au sein du foyer si elles n'y trouvaient pas des satisfactions personnelles? Il nous faut donc examiner ces deux points. De l'utilité est-elle produite par les activités domestiques... et au bénéfice de qui? ... productif? Dans la définition du travail, c'est la problématique des économistes classiques qui l'a aujourd'hui emporté. Pour Adam Smith 21

et David Ricardo comme pour Marx en effet, le travail est à l'origine de toute ri~hesse. La caractéristique du travail est donc son effet créateur d'utilité. D'où l'importance pour ces auteurs de la distinction entre "travail productif' et "improductif'. A.Smith consacre un chapitre entier de son livre "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" à cette distinction. Marx s'interrogera longuement sur cette question dans les manuscrits publiés sous le nom de "Théories sur la plus-value" . Pour A.Smith, "il y a une sorte de travail qui ajoute à la valeur de l'objet sur lequel il s'exerce; il yen a un autre qui n'a pas le même effet. Le premier, produisant une valeur, peut être appelé travail productif; le dernier, travail non productif Ainsi le travail d'un ouvrier de manufacture ajoute en général, à la valeur de la matière sur laquelle travaille cet ouvrier, la valeur de sa subsistance et du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute à la valeur de rien. Quoique le premier reçoive des salaires que son maître lui avance, il ne lui coûte, dans le fait, aucune dépense, la valeur de ces salaires se retrouvant en général avec un profit de plus dans l'augmentation de valeur du sujet auquel ce travail a été appliqué. Mais la subsistance consommée par le domestique ne se retrouve nulle part. Un particulier s'enrichit à employer une multitude d'ouvriers fabricants; il s'appauvrit à entretenir une multitude de domestiques. " 6

Sous cette dénomination différente de travail productif/improductif, on retrouve en fait la distinction proposée par H.Arendt entre oeuvre et travail. L'important dans les deux cas est la matérialité de l'activité: travail productif ou oeuvre, elle est créatrice d'un objet support de valeur, qui possède une certaine durée; travail improductif (ou simplement travail pour Arendt) au contraire, elle ne s'incarne pas et doit être consommée dans l'instant même de sa réalisation. On retrouve aussi une distinction familière aux économistes: entre production de biens et de services. Pour résumer la conception de Smith, on peut dire que, pour lui, les activités de service aux personnes ne sont pas productives. Le travail domestique se retrouve donc sous les deux espèces: on peut y repérer d'une part des tâches de service aux personnes qui, consommées dans l'instant, sont alors improductives mais aussi des tâches qui, perpétuant les fonctions autoproductrices des ménages préindustriels, aboutissent à la 22

fabrication d'objets matériels comme les conserves, les confitures ou les vêtements. Pour Marx 7, au contraire, "seulle travail qui produit du capital

est productif', cette définition n'a donc pas "pour origine la détermination matérielle du travail (ni la nature de son produit) mais une forme sociale déterminée, les rapports sociaux de production dans lesquels le travail s'accomplit réellement. Un comédien par exemple, un clown même, est par conséquent un travailleur productif du moment qu'il travaille au service d'un capitaliste, à qui il rend plus de travail qu'il n'en reçoit sous forme de salaire, tandis qu'un tailleur qui se rend au domicile d'un capitaliste pour lui raccommoder ses chausses, ne lui fournit qu'une valeur d'usage et ne demeure qu'un travailleur improductif". Dans cette conception au contraire, l'activité domestique des femmes (encore plus que celle des domestiques) est rejetée complètement dans l'improductivité puisqu'aucune création de capital n'y est opérée: le travail domestique, s'il est travail, ne peut être dit productif puisqu'il ne crée pas de plusvalue, aucun échange monétaire n'ayant même eu lieu. Le travail domestique n'est même possible que dans la mesure où du travail productif préalable est fourni par ailleurs. Marx, toujours dans les "Théories sur la plus-value" : ''La classe ouvrière ne peut se cuisiner de la viande pour elle qu'après avoir produit un salaire pour payer la viande, elle ne peut entretenir ses meubles, son logement, cirer ses chaussures qu'après avoir produit la valeur des meubles, du loyer, des chaussures',s. Bien entendu, le fait qu'un travail soit ou non "productif' n'a rien à voir ici avec la qualité du travail en question. Un même travail est productif ou improductif suivant le rapport social dans lequel il est effectué: par exemple le travail d'une femme est "productif" quand elle l'effectue comme serveuse de restaurant et devient "improductif' quand elle fait le service à table, chez elle pour son mari et ses enfants. Dans cette optique, il ne s'agit donc pas de mesurer la productivité physique du travail: le travail n'est pas plus ou moins productif, il ne l'est pas... Ce qui ne veut pas dire qu'il n'a pas opéré de transformation physique... Marx ne fInie pas que le travailleur improductif produise un produit quelconque, sinon ce ne serait pas un travailleur". Cette conception nous amène donc à une autre question: celle de savoir à qui profite le travail domestique. 23

... pour qUI.? Cette question est évidemment une question politique' et posée comme telle par le mouvement féministe. Il s'agit en effet de savoir quelle est la situation des femmes dans la famille. Sont-elles globalement exploitées au niveau de la famille comme l'est la classe ouvrière dans la société capitaliste? Face à ~tte question, le caractère productif (ou "utile") du travail domestique devient fondamental. Si une utilité est produite en effet,. il faut savoir à qui elle profite, qui est en quelque sorte l'exploiteur et l'adversaire à combattre! Mais cette question se révèle piégée. Elle a en effet été liée à la revendication d'un salaire pour le travail ménager, ce qui a certainement contribué à obscurcir le débat. On peut malgré tout l'éclairer en distinguant plusieurs niveaux de "bénéficiaires" de la production domestique. La production de valeur pour la reproduction et la polémique sur le salaire pour le travail ménager. Cette problématique émerge dans les années 70 sous la pression des féministes italiennes en particulier, mais aussi britanniques et américaines. Celles-ci se mobilisent autour du slogan revendicatif "un salaire pour les ménagères", en développant l'argumentation théorique suivante. Au sein de chaque foyer domestique, de la force de travail est produite par le travail ménager. Or, dans le monde capitaliste, la force de travail est une marchandise. Le travail ménager n'a donc pas pour but la simple satisfaction des besoins. Il pennet au mode capitaliste de production de perdurer: le capitalisme ne peut pas se passer du travail ménager des femmes. Le travail domestique devrait donc être rémunéré par l'état, patron collectif des ménagères comme émanation du capital. De ce raisonnement, les féministes italiennes tiraient la revendication d'un salaire pour le travail ménager. Celui-ci marquerait la reconnaissance comme travail du travail ménager. Il pennettrait une différenciation entre travail ménager et nature féminine. Les femmes pourraient ainsi bénéficier de revenus propres facilitant leur émancipation: possibilité de divorcer, de refuser un travail extérieur mal payé. Il ouvrirait la voie à la réclamation de services collectifs, aujourd'hui "non rentables", du fait de l'existence du travail domestique 24

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gratuit. Enfin cette revendication était considérée comme porteuse de révolution dans les luttes en permettant l'unité des femmes avec le slogan: "Nous sommes toutes des ménagères" ; il s'agirait alors de
refuser le travail ménager et d'en imposer la socialisation
9.

Les féministes françaises dans leur majorité ont toujours refusé cette conclusion, pensant au contraire qu'un salaire versé aux ménagères les cantonnerait définitivement à l'espace limité du foyer. Mais, contrairement aux apparences, le débat sur ce point n'est toujours pas clos puisqu'en France, cette revendication... des Italiennes a été partiellement satisfaite avec l'attribution aux mères de 2 enfants d'une allocation leur pennettant de "choisir" le travail de reproduction en se retirant du marché du travail! La question de l'utilité produite par les femmes paraît donc plutôt mal venue politiquement puisqu'elle permet à ceux qui souhaitent le confinement des femmes d'asseoir leur argumentation! Il ne faut sans doute pas l'abandonner pour autant. Le problème de l'exploitation. En effet, si le travail domestique est "utile" à la reproduction capitaliste, il ne peut être confondu avec le travail salarié et ne doit pas être analysé avec les mêmes catégories. Les féministes encore ont utilisé à son endroit le terme "d'exploitation" à la fois comme slogan et comme analyse théoriquelO, reprenant la formule d'Engels dans "L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'état": "Dans la famille, l'homme est le bourgeois et la femme joue le rôle du prolétariat"ll. Mais Engels énonce aussi plus loin: "La famille conjugale est fondée sur l'esclavage domestique de la femme". Prolétariat, esclavage, les deux termes ne sont pas synonymes... Les métaphores ne valent donc pas ici analyse. Si l'homme-mari "profite" en un sens général du travail domestique de son épouse, on ne peut, au sens strict de la construction marxiste, parler d'exploitation dans ce cas. L'exploitation ou extorsion de plus-value nécessite un échange marchand de force de travail qui n'existe pas dans le cas du travail domestique. Même si l'ouvrier a besoin du travail domestique de sa femme pour reconstituer sa force de travail, il ne peut en tirer aucune plus-value. On voit bien la différence

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avec le capitaliste qui obtient par l'exploitation présente un capital, instrument d'une exploitation future. Mais on voit aussi la dissymétrie de situation, au sein d'un ménage ouvrier par exemple, entre l'homme et la femme. Même si le mari ne fait pas "profit" du travail domestique de sa femme, l(;s hommes en général "profitent" de la situation domestique pour se dispenser eux-mêmes de ce travail. C'est à partir de ce constat que plusieurs courants féministes ont tenté de théoriser la place du travail domestique dans le rapport homme-femme. Christine Delphy12part du constat suivant: le contrat de mariage est implicitement un contrat d'échange de la force de travail féminine (travail ménager de la femme contre entretien financier du mari) mais cet échange n'est pas complètement défmi. En fait, le mari s'approprie ainsi "tout le travail effectué dans la fami lie", les termes du contrat ne sont pas connus à l'avance: "Les prestations de la femme mariée ne sont pas précises: elles dépendent de la volonté de l'employeur: le mari", Cette relation constit~e littéralement un rapport d'''esclavage''... le terme semblant ici plus approprié que celui d"'exploitation". La limite de cette analyse est l'imprécision qu'elle comporte quant à la nature de l'exploiteur ou plutôt de celui qui profite en définitive de cette appropriation de force de travail. Cette question est abordée par les auteur( e)s de "Etre exploitées" 13.Celles-ci remarquent que le salaire féminin, inférieur en général au salaire masculin, "contiént déjà en soi la nécessité pour les femmes de s'associer avec un homme (..) du travail gratuit est fourni à l'homme-mari qui peut intégrer la survie de sa femme dans son salaire (..) Celui-ci permet d'acheter en partie l'existence de sa femme et est la base matérielle de sa domination". Mais, la réduction du.salaire des femmes n'est pas totalement compensée par la supériorité du salaire masculin: "Le capital s'approprie une partie du travail gratuit fait par les femmes à la maison". Les "hommes-maris" ne seraient donc qu'un intermédiaire entre les femmes et... les capitalistes, véritables accapareurs en dernière instance, du travail domestique des femmes.

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Production et reproduction. Au total, le problème posé par l'analyse du travail domestique est de concevoir l'articulation entre deux sphères, celle de la production et celle de la reproduction14. Le travail domestique, par sa gratuité, semble en effet échapper aux règles du monde marchand. Mais il existe bel et bien et apparaît indispensable dans une société dominée par la rationalité marchande. Marx, qui ne dit que peu de choses du travail domestique, montre pourtant, à propos de l'entrée des femmes dans l'industrie, comment cette évolution nuit à la reproduction: "le travail forcé pour le capital usurpa la place(..) du travail libre pour l'entretien de la famille,. et le support économique des moeurs de la famille était ce travail domestique(..) Le capital, en vue de son propre accroissement avait usurpé le travail que nécessite la consommation de la famille" 15. Il note aussi comment alors le travail domestique doit être remplacé par des consommations marchandes qui grèvent le budget ouvrier, sans oublier la mortalité élevée des enfants qu'il attribue à l'absence de leurs mères employées dans les fabriques. Le foyer, la cellule familiale, peuvent être envisagés comme le lieu privilégié de la reconstitution, de la reproduction de la force de travail. Mais comment s'effectue cette reproduction? Tout n'est-il que consommation dans ce processus ou bien faut-il le comprendre comme "re-production", c'est à dire comme acte de production de cette marchandise spécifique qu'est la force de travail? Par là même, le travail domestique se trouverait être inséparable du procès de production capitaliste auquel il fournit cet élément indispensable: le "travailleur libre"... de vendre sa force de travail. C'est l'idée sousjacente à l'analyse que propose Claude Meillassoux dans l'ouvrage "Femmes, greniers et capitaux"I6 à partir de la relation entre économies développées et économies sous-développées: les communautés domestiques agricoles des pays sous-développés sont en fait productrices de "travailleurs libres" et permettent de rendre minimum le coût de la force de travail en prenant en charge la totalité ou une partie de la reproduction de la force de travail. Mais ce mécanisme peut être observé aussi sur la famille. dans les pays développés: ''La famille demeure le lieu de la production et de la reproduction de la force de travail. Bien que privée de toute autre fonction productive, on retrouve dans la famille conjugale, le même paradoxe d'une 27

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