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Logiques du dénuement

De
218 pages
Voici des situations concrètes où se trouve menacée la cohérence du « monde de vie » des pauvres. Ceux qui doivent assumer leur vie quotidienne en l'absence de pare-chocs sociaux tels que l'argent, les relations ou le statut social sont directement exposés à des aléas fragilisant ou détruisant les « renvois » qui lient ordinairement personnes et choses en des totalités relativement cohérentes et solides. Le dénuement nous enseigne en négatif tout ce que nous devons aux protections sociales.
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LOGIQUES DU DÉNUEMENT Réflexions sociologiques sur la pauvreté et le temps
Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collectionLogiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Jérôme DUBOIS (sous la dir. de),Les usages sociaux du théâtre en dehors du théâtre, 2011.Isabelle PAPIEAU,La culture excentrique, de Michael Jackson à Tim Burton, 2011. Aziz JELLAB,Les étudiants en quête d’université.Une expérience scolaire sous tensions,2011. Odile MERCKLING,Femmes de l’immigration dans le travail précaire, 2011. Vanessa BOLEGUIN,: une jeunesse tiraillée entre tradition etLa Réunion modernité. Les 16-30 ans au chômage, 2011. Maurice MAUVIEL,L’histoire du concept de culture,2011.Emmanuel AMOUGOU,Sciences sociales et patrimoines, 2011. Gérard REGNAULT,Les mondes sociaux des petites et très petites entreprises, 2011. Brigitte LESTRADE,Travail et précarité. Les « » en EuropeWorking poor , 2011. Christos CLAIRIS, Denis COSTAOUEC, Jean-Baptiste COYOS, Béatrice JEANNOT-FOURCAUD (Éditeurs),Langues et cultures régionales de France. Dix ans après. Cadre légal, politiques, médias, 2011. Mathieu MARQUET,Trajectoires sociales ascendantes de deux jeunes issus de milieu populaire. Récits de vie, 2011. Jean-Claude NDUNGUTSE,: mythe ouRwanda. Les spectres du Malthus réalité ?,2011. Lina BERNABOTTO,Ces choses non dites et qui font leur chemin,2011. Bénédicte BERTHE,Le sentiment de culpabilité et les sciences économiques : les promesses d’une nouvelle relation, Tome 2, 2011. Bénédicte BERTHE,Le sentiment de culpabilité et les sciences humaines : la richesse d’une ancienne relation, Tome 1, 2011. e Anne COVA,Féminismes et néo-malthusianismes sous la III République : “La liberté de la maternité”,2011. H. LETHIERRY,Sauve qui peut la ville. Études lefebvriennes, 2011.
Christian Guinchard LOGIQUES DU DÉNUEMENT Réflexions sociologiques sur la pauvreté et le temps
Les illustrations intérieures sont reproduites avec l'aimable autorisation de leur auteur : Vincent Schérer © L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55489-4 EAN : 9782296554894
Introduction 1 On n’organise rationnellement que ce que l’on réorganise Avant que ce livre ne se trouve entre vos mains et ne devienne, momentané-ment, l’objet de votre sagacité critique, j’ai dû me résoudre à cesser de « remettre sur l’ouvrage » un texte que je ne suis jamais parvenu à trouver satis-faisant. Pour « en arriver là », il m’a fallu surmonter une frustration récurrente qui semblait toujours repousser le moment fatidique où il convient d’arrêter toute investigation complémentaire et m’interdire toute nouvelle tentative de réécriture… En effet, chaque fois que j’ai voulu achever ce travail, de nouvelles pistes, toutes aussi prometteuses les unes que les autres, se dessinaient à l’horizon de mon exploration ; mille choses paraissant essentielles pour une meilleure compréhension du dénuement - tout ce que d’autres chercheurs avaient seulement évoqué, tout ce qu’on aurait tort de sous-estimer… -m’invitaient à relancer le recueil d’informations supplémentaires, à élaborer de plus fines interprétations des données que j’avais déjà réunies ou à intégrer une critique des derniers ouvrages parus sur le sujet. J’ai dû accepter, pour finir, l’idée que, quoi que je fasse, il y aurait toujours un horizon ! Faut-il incriminer mon incurable lenteur et, surtout, ma rédhibitoire tendance à la dispersion ? Sans doute ces irréductibles défauts jouent-ils un rôle indéniable dans les ajournements innombrables que je me suis imposés. Cependant, on pourrait également penser que c’est d’abord dans le choix de l’objet de ce tra-vail que gît la raison principale de son report indéfini. En effet, il me serait pos-sible d’invoquer à bon droit le caractère sociologiquement insaisissable de la pauvreté et l’évanescence du temps pour finir par avouer que, tentant de faciliter l’approche de la pauvreté en l’abordant par le temps, je suis tombé de Charybde en Scylla. Cependant, la profonde raison de tous ces délais et détours est proba-blement moins spectaculaire que la rencontre avec des objets d’une « aporicité » insurmontable. Il me semble désormais qu’elle réside aussi dans le fait que je ne fonde pas mes propos sur une seule enquête, élaborée comme une totalité indi-vise, liant fermement une problématique et sa méthodologie, mais que je « reviens » sur les résultats marginaux de plusieurs recherches et études aux-2 quelles j’ai participé .
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C’est le sens de ce retour qu’il convient sans doute d’éclairer en guise d’introduction à ces réflexions. En effet, il ne s’agit pas de présenter ici, sous forme de synthèse, les résultats d’une plus ou moins patiente accumulation d’informations sur la « disqualification sociale » ou la « désaffiliation ». Si, à bien des égards, reprenant une expression chère à MONTAIGNE, le lecteur peut avoir le sentiment que ces réflexions forment une sorte de « marqueterie disjoin-te », j’ose penser que, derrière le sentiment d’une certaine dispersion de mes propos, s’affirmera pour lui la permanence d’une posture fondant l’unité de ce livre. La nécessité de préciser ce que j’entends par réflexion s’impose en premier lieu. Sans aucun doute, les références aux notions de « réflexivité », « rupture épis-témologique », « objectivation du sujet objectivant »… - que le lecteur est en droit d’attendre dans ce type d’ouvrage - doivent renvoyer aux efforts d’un véri-table travail d’explicitation et de prise en compte des conditions sociales in-3 fluant la production de résultats scientifiques par les chercheurs . Cependant, il faut bien reconnaître également que les impératifs de vigilance épistémologique peuvent dégénérer en simples routines méthodologiques ou se dégrader en mots de passe assurant rituellement l’intégration à un groupe social particulier. Peut-être faut-il commencer par avouer que, d’une façon générale, la réflexion ne va pas de soi dans la mesure où notre environnement quotidien est composé de moyens et de fins socialement pré/constitués qui s’imposent à nous dès notre naissance à travers nos relations aux personnes et aux choses. S’il fallait parler de socialité dans un sens différent de ce que nous entendons habituellement par sociabilité, c’est sans doute à la description des fondements du sentiment de familiarité que nous éprouvons pour ces cadres qu’il faudrait réserver ce terme. Par les sollicitations qu’elle transmet implicitement à travers les innombrables thèmes de préoccupations qui structurent notre vie quotidienne, la socialité nous désigne des visées légitimes et des finalités d’action inévitables. Ainsi, à travers leurs formes, leurs matières, leurs fonctions,… les choses recèlent des buts in-discutables et généralement indiscutés qui se déclinent sous forme de modes d’emplois socialement validés ou d’actions à entreprendre. Pour vivre confor-mément à « l’ordre des choses » socialement institué, nous n’avons pas besoin de réflexion, mais nous devons faire preuve d’une circonspection dans laquelle 4 il suffit que le fonctionnement de notre conscience reste « pré/réflexif » . Loin d’être jetés dans l’absurdité d’un monde contingent où nous serions condamnés à affronter l’expérience du délaissement et où il nous faudrait inven-ter et assumer personnellement le sens de chaque chose et de chaque acte, nous naissons dans un monde tissé de signes, enveloppés par la trame des personnes et la chaîne des choses. Ce qui doit nous interroger n’est peut-être pas tant une
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sorte de nudité originelle - inquiète et douloureuse - qu’un enveloppement pri-mordial toujours déjà donné. Le sentiment d’absurdité et l’expérience de la dé-réliction n’apparaissent que lorsque le rapport à notre environnement devient moins aisé, que les fins et les moyens socialement validés ne s’accordent plus. S’il n’existaient pas certains désajustements, l’ordre du monde semblerait le plus souvent aller de soi et resterait quasiment in-questionné et in-questionnable. Licenciements, maladies, accidents, deuils… : la réflexion n’apparaît qu’avec de telles ruptures, lorsqu’il nous faut dépasser les formes habituellement suffisantes de notre circonspection affairée, alors que, sous le choc, notre environnement vacille et nous paraît reposer sur un arrière-fond d’incompréhensibilité. De ce point de vue, il n’est peut-être pas tout à fait pertinent d’opposer trop brusquement les modalités de notre engagement dans la vie quotidienne aux 5 activités professionnelles concrètes des chercheurs . Dans le cadre du fonction-nement routinier des activités scientifiques, concepts, méthodes, appareillages… ne sont-ils pas autant d’ustensiles semblant aller de soi, formant des mondes de vie pré/constitués auxquels les scientifiques sont pré/adaptés par leur forma-6 tion ? Faisant un pas de plus, ne pouvons-nous pas transférer ces remarques à la sociologie ? L’exercice de notre discipline ne recèle-t-il pas aussi sa part néces-saire de pré/réflexivité ? Mes rencontres avec de nombreux sociologues et responsables de recherches, au cours de seize années de travaux sur la pauvreté, m’ont prouvé qu’il est possible de « faire de la sociologie » d’une façon méthodologiquement impeccable, en prenant toutes les précautions épistémologiques et éthiques nécessaires, sans véritablement s’engager dans une réflexion. De ce point de vue, les méthodolo-gies explicitées dans les projets et les rapports de recherche apparaissent bien souvent, en même temps, comme des figures académiquement imposées, des impératifs techniques ou des arguments commerciaux. Loin de déplorer cette routinisation, il faut plutôt se féliciter de l’existence d’une forme de réflexivité « réflexe » inculquée dans les universités et fonctionnant à la manière d’une seconde nature. Différenciant les sociologues de tous les essayistes producteurs de doxa qui prétendent répondre aux « questions de société », cette posture sous-tend la culture de métier des enseignants, des chercheurs et des chargés d’études et elle apparaît également comme la compétence minimale, l’assurance de « sérieux », requise par les instances de recrutement universitaire, les com-manditaires d’études ou les institutions allouant les crédits de recherches. A la manière de ce que les anciens nommaient « vertu », cette attitude repose avant tout sur de bonnes habitudes que les enseignants s’attachent à transmettre avec une grande attention. Partant de là, on comprendra que l’évaluation des disposi-tions d’un étudiant soit parfois aussi importante que celle des connaissances
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qu’il est ponctuellement capable de mobiliser pour la préparation d’un diplôme. De ce point de vue, la comparaison avec le travail des entraîneurs sportifs cher-chant à faire incorporer les postures mentales et physiques les plus efficaces à des athlètes qu’ils forment serait sans doute très éclairante pour améliorer la pédagogie de notre discipline. Par contraste avec cette forme réflexe de réflexivité, il me paraît nécessaire de rappeler qu’au-delà d’une vision utilitariste et technicisée du métier de sociolo-gue, la vocation de scientifique n’est pleinement assumée que par celui qui pen-se que « le destin de son âme dépend de la justesse de la conjecture qu’il va 7 faire pour tel passage d’un manuscrit » . Afin de préciser cette distinction, on pourrait dire ici qu’êtresociologue, ça n’est absolument pasfairede la sociolo-gie en puisant dans un stock de recettes méthodologiques et de références théo-riques, mais s’engager àrefairela sociologie. Dans ce but, il ne convient abso-lument pas de recourir à ce qu’on pourrait nommerles ficelles du métier,car les concepts et les méthodes… ne peuvent plus se réduire à de simples ustensiles 8 que nous trouvons « tout faits ». Assumant cette forme de refondation , le socio-logue a « à être » sociologue : entendons par là qu’il lui faut assumer la tâche de « se faire » sociologue. Il ne s’agit pour lui ni d’acquérir des compétences et une qualification assurant sa maîtrise de techniques particulières, ni de faire recon-naître un statut, mais véritablement de s’engager dans une expérience qui trans-forme son rapport au monde. On peut penser que cette posture, loin de valoriser les acquis plus ou moins solides de l’expérience passée et le respect des bonnes habitudes méthodologi-ques, privilégie les situations inquiétantes de vulnérabilité épistémologique qui appellent de véritables enquêtes et nécessitent la reconstruction incessante de nos outils d’investigation. De ce point de vue, les réflexions que je présente ici se veulent autant d’arrachements à la pratique quotidienne, en quelque sorte « routinière », dumétier de sociologue. Loin de soutenir l’intégration sociale d’un chercheur dans une communauté académique, dans des équipes professionnelles ou au sein de la société civile, la posture que je tente d’adopter ici semble d’abord nécessiter une sorte de déta-chement, voire d’isolement. En ce qui me concerne, j’ai produit ce travail en me mettant à l’écart des pressions sociales, en suspendant les contraintes académi-ques et professionnelles qui s’exerçaient sur moi. Ces pages sont donc le produit d’un mouvement volontaire de désengagement et, modestie à part, j’aurais beau jeu de présenter ce repli à la manière de R. DESCARTES en rappelant qu’ainsi seulement, lorsqu’elle se trouve sans divertissement, sans souci ni passion qui la troublent, la raison est enfin pleinement rendue à elle-même. Ne faut-il pas re-connaître que « le plaisir de jouer un des jeux les plus extraordinaires que l’on
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9 puisse jouer » nécessite effectivement la création et le maintien de véritables 10 « moments d’apesanteur sociale » ? Ne faut-il pas voir dans le report indéfini d’une publication de mon travail, dans l’accumulation sans fin d’informations et de références nouvelles, une forme de 11 renoncement, voire, une sorte d’ascèse fortement teintée de morale puritaine ? Sans prétendre trouver un signe de salut dans cette « anachorèse de soi-12 même » , ne faut-il pas reconnaître que le détachement que j’évoquais plus haut paraît tout à fait propice à une discipline personnelle par laquelle le cher-cheur se produit au moyen d’exercices répétés ? Refaire la sociologie nécessite-rait ainsi la capacité de se refaire comme sociologue. Dans cette permanente réforme de soi, tout se passe en effet comme s’il s’agissait de conserver l’élan initial d’une forme d’activité s’effrayant d’être recouverte par son propre pro-duit et retardant sans cesse le moment de retomber sous forme d’ethos sclérosé. La réflexion, toujours inquiète, se justifierait ainsi en référence à l’horizon, à 13 jamais fuyant, d’une pensée juste. D’épreuves en épreuves , toujours insatis-faits, nous ne pourrions qu’approcher la vérité. Cependant, à bien des égards, cette accumulation infinie n’est-elle pas aussi vaniteuse que vaine ? Ne faut-il pas dénoncer l’arrogance d’une posture qui prétend refaire la sociologie et appeler le chercheur à une perpétuelle réforme de soi ? En effet, rompant avec l’enchaînement des actions directement efficaces et pragmatiquement ajustées qui assuraient mon intégration professionnelle, les réflexions que je présente ici peuvent sembler gratuites, voire coûteuses à la manière de véritables dépenses improductives. La critique de notions bien éta-blies - dont la reprise peut apparaître comme autant de salutations rituelles ou d’actes d’allégeance - possède indéniablement une dimension agonistique de défi. On peut l’envisager comme un risque que le chercheur doit assumer en se montrant capable de perdre. Il n’est pas jusqu’à l’apparente nonchalance de celui qui présente son travail comme une sorte de déchet lancé ostensiblement aux pieds de ses rivaux et pairs qu’il ne doive assumer si il adopte cette perspec-tive. Mais, affirmer comme je viens de le faire dans les trois paragraphes précédents que la réflexion est solitaire, ascétique en même temps que coûteuse et dange-14 reuse, n’est-ce pas s’ériger en « comédien de son propre idéal » dans une mi-sérable stratégie de présentation de soi ? Faire croire ainsi, à la façon du Baron de Münchhausen, qu’il suffit de se tirer soi-même par les cheveux pour sortir des marécages et se faire progresser, n’est-ce pas produire une sorte de « fausse 15 monnaie » dans la circulation des biens symboliques ? Ne vaut-il pas mieux abandonner ces formes narcissiques et romantiques d’idéalisation du travail
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scientifique et reconnaître, plus modestement, avec G. H. MEAD, que « c’est 16 dans la conduite sociale qu’apparaît la réflexion » . Inutile de recourir à une mystérieuse et inaccessible intériorité. Retournant aux fondements de notre discipline, il paraît légitime de tenir pour acquis que tout 17 retour de soi sur soi nécessite la médiation d’autrui . Plus précisément, il me semble fécond de reconnaître que la réflexion repose sur une modification de notre environnement par laquelle nous requalifions les objets de nos préoccupa-tions et modifions notre posture au moyen d’un changement d’interlocuteurs. Ainsi, la réflexion se fonde sur le fait que « nous sommes faits d’une pluralité 18 de soi qui correspondent à une pluralité de réponses sociales » et elle s’effectue au cours de « ces entractes qui permettent de changer de rôles et de 19 costumes » . M’appuyant sur les mécanismes de prise de rôles tels que les décrivait G. H. MEAD, il me semble possible de dire que la réflexion est un moyen de poser une question et de s’indiquer une réponse comme on le ferait dans une conver-sation avec autrui. Cependant, il ne s’agit pas seulement de dialoguer réellement ou de façon imaginaire avec telle ou telle des personnes singulières que nous rencontrons dans nos activités quotidiennes, mais avec un interlocuteur imper-20 sonnel qui n’est pas sans rappeler cet « autrui généralisé » dont parlait l’auteur deL’esprit le soi et la société. Dans cette perspective, on comprendra que le désengagement apparent que j’évoquais plus haut réunit probablement les conditions les plus propices au déploiement de dispositions acquises au cours de 21 notre socialisation scientifique ainsi qu’à l’accomplissement de soi du cher-cheur, car ce dernier ne réfléchit véritablement qu’en prenant position face à cette forme spécifique d’autrui généralisé qu’est sa discipline en tant 22 qu’institution . N’est-ce pas parce que mon éducation m’a rendu capable de me parler à moi-même avec l’autorité du groupe que, en certains moments de ré-flexion, « les contraintes sociales prennent la forme de contraintes logiques et 23 réciproquement » ? 24 Reconnaissant que la réflexion scientifique ne saurait être une pratique isolée , je me positionne toutefois de façon critique face à une sorte de romantisme épis-témologique qui pourrait résulter d’une lecture hâtive de P. BOURDIEU. En effet, on sait que, selon l’auteur desMéditations pascaliennes, l’effort de ré-flexivité du sociologue vise, avant tout, à objectiver le sujet de l’objectivation en amont de toute recherche afin d’« anticiper les chances probables 25 d’erreur » . Nous retrouvons là sans aucun doute ce fondement tout à fait loua-ble de la culture de métier des sociologues que j’évoquais plus haut. Il serait cependant dangereusement illusoire d’imaginer que la réflexion ne devrait se tenir qu’en ce point inaugural. On risquerait alors de réduire toute forme de
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