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Lorsque le jour se lève

De
360 pages

Rencontre de deux êtres que le hasard a réunis, par le biais d'un même livre qui les concerne tous deux à des titres différents.
La stratégie du « récit dans le récit » fait naître des destinées symétriques. Les deux histoires imbriquées se correspondent et se répondent par-delà les lieux et les époques en illustrant au passage la relation auteur-lecteur.
Le monde du réel et celui de la fiction s'y côtoient, et parfois s'y mêlent.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-95333-9

 

© Edilivre, 2015

Automne 1942

Chapitre I

Dans un hameau au nord de la ligne de démarcation.

Les deux villages étaient très proches l’un de l’autre mais situés à des altitudes différentes. Quelques mouvements de population probablement motivés par des commodités géographiques avaient insensiblement entraîné au fil du temps la désaffection de l’un au profit de l’autre. Seules subsistaient dans le second quelques anciennes habitations au milieu de champs en pente, reliées par des voies davantage semblables à des sentiers qu’à des routes. Essentiellement peuplée d’habitants plus âgés, cette partie faisait maintenant figure de hameau, rattaché administrativement au village voisin.

L’environnement, bordé à l’horizon de plusieurs collines, était constitué d’une immense forêt domaniale plus guère entretenue depuis le début de la guerre, limitant le site sur deux côtés. Une petite rivière qui serpentait paresseusement à la sortie du village complétait le paysage.

C’est dans l’une des masures situées à l’écart que se tenait ce jour-là une réunion dont le nombre de participants n’était pas en rapport avec l’importance de son objet. Trois hommes étaient présents dans cette chaumière, propriété de l’un d’entre eux ; la situation d’isolement avait été choisie à dessein par prudence.

Depuis la mise en place de la ligne de démarcation qui passait à quelques kilomètres du village, des rencontres de ce type n’étaient pas rares dans la région. Quelques éléments au tempérament plus révolté, auxquels s’étaient mêlés des individus pour qui la clandestinité représentait un moyen d’échapper à l’occupant chassant sans relâche les prisonniers évadés, venaient de constituer de petits groupes décidés à participer à leur manière au conflit. Avec les moyens du bord, essentiellement armés de leur courage et de la volonté farouche de gêner au maximum les convois de matériel et les mouvements des contingents ennemis qui transitaient par la gare de triage voisine, ces petits rassemblements commençaient seulement à s’organiser, et à tenter de se fédérer.

Les trois hommes réunis en ce matin d’automne dans la salle commune faisaient depuis peu partie de l’un de ces groupes clandestins. Deux d’entre eux, Adrien Mathieu, le paysan qui les accueillait, dont les terres étaient partagées de part et d’autre de la frontière artificielle, ainsi qu’Augustin Chauny, cheminot officiant à la gare voisine, étaient des habitants du pays. Le troisième, qui se faisait appeler Tiburce, était à l’origine du rendez-vous. Il avait pour eux les prérogatives d’un chef de groupe chargé de fédérer les actions isolées menées dans la région.

Les deux autochtones avaient accepté de collecter, chacun dans sa sphère d’activité respective, des renseignements divers redistribués ensuite, le cas échéant, dans les groupes les plus aptes à en faire bon usage.

Leurs indications et leurs signalements avaient déjà permis de faciliter le passage clandestin de personnalités importantes en zone libre et de mettre en place quelques actions de sabotage de faible envergure, qu’ils avaient cependant considérées comme un encouragement à continuer.

Ce jour-là, le ton de l’entretien était plus grave que d’habitude. En regroupant plusieurs renseignements recueillis localement, on avait acquis la certitude que le trafic de la gare, déjà très actif, allait s’intensifier notablement dans les jours prochains. Un document ennemi, qu’Augustin avait pu apercevoir dans le bureau du chef de gare, signalait en effet le passage imminent d’un convoi exceptionnel de matériel accompagné d’une surveillance embarquée.

L’importance des précautions prises et le recoupement d’une seconde indication avaient donné à penser en haut lieu qu’il s’agissait davantage qu’un simple déplacement de matériel vers l’ouest. Comme la rumeur de nouvelles armes ennemies à la terrifiante efficacité avait commencé à circuler, les instances supérieures que le chef de groupe avait contactées avaient envisagé l’éventualité d’un sabotage qui, au moins, ralentirait suffisamment le convoi pour obtenir des informations plus approfondies sur son inquiétant chargement.

On avait donc pensé saisir le commando qui avait déjà mené quelques raids dans le pays. Basé derrière la ligne de démarcation, dans un nid d’aigle à une vingtaine de kilomètres de la frontière, ce réseau encore embryonnaire aurait peut-être la possibilité de contrarier d’une manière efficace la marche du convoi.

La tâche des trois hommes réunis ce matin-là paraissait donc simple à priori : il s’agissait de trouver le moyen d’avertir ce groupe de la situation et de lui fournir les indications sur le jour et l’heure de passage du convoi et sur l’intérêt majeur qu’il représentait.

Or, et c’était là le véritable objet de cet entretien, plusieurs facteurs convergents les avaient convaincus de la nécessité absolue d’agir le plus secrètement possible. L’arrivée récente d’un contingent supplémentaire manifestement chargé de surveiller la gare et ses alentours, indiquait la méfiance de l’ennemi et avait décuplé les mesures de sécurité. La surveillance de part et d’autre de la Ligne s’en trouvait notamment renforcée. De plus, l’échec inexpliqué du dernier sabotage prévu avait semé le doute dans l’esprit du réseau, et la méfiance de son chef était à son comble : l’idée d’une trahison avait déjà fait son chemin.

L’opération projetée n’aurait donc une chance de réussite que si le secret le plus complet présidait à sa réalisation, de la transmission du renseignement initial à sa mise en œuvre ultime. Sans fournir toutes les informations en sa possession, le coordonnateur du groupe avait donc souhaité prendre l’avis des deux membres qui connaissaient le mieux le terrain.

Après avoir posé d’emblée l’impossibilité d’envisager de passer par l’entremise d’un quelconque guide, comme il était de mise habituellement pour accompagner une personne ou acheminer un renseignement anodin, le chef sollicita le point de vue de chacun des deux hommes.

– Pour plus de sûreté, dit le cheminot, il faudrait adresser un message crypté. Mais ce n’est pas possible.

– Nous ne possédons pas, en effet, de système d’encodage sophistiqué, répondit Tiburce, mais nous avons cependant prévu entre nous un dispositif élémentaire, basé sur le patois local, qui nous a déjà donné satisfaction. On pourra donc l’utiliser dans un message allusif, le plus concis possible. Le problème essentiel est plutôt celui du transmetteur.

– S’il connaît le code, il y a un risque supplémentaire, en cas d’interception, reprit Adrien. Le messager doit ignorer le contenu du message.

– Puisque nous l’ignorons nous-mêmes, dit alors son camarade, et que tu possèdes une autorisation de franchir la Ligne, tu pourrais t’en charger. Surtout qu’il connaît bien la région, ajouta-t-il à l’adresse de Tiburce.

– C’est exclu ! répondit immédiatement celui-ci : nous ne voulons à aucun prix risquer de le griller. Les « ausweis » permanents donnés aux agriculteurs ayant des terres de part et d’autre de la frontière nous sont trop précieux. Mais il y a un autre problème, poursuivit-il : le chef du réseau est devenu très méfiant après le coup de main avorté que je viens d’évoquer. Il pense qu’une indiscrétion a pu venir d’un membre de son groupe. Il se défiera donc de l’authenticité du message. Il faudrait trouver quelqu’un connu de lui, en qui il pourrait avoir toute confiance.

Au même instant, on entendit une série d’aboiements hargneux qui semblaient venir du fond du jardin. Adrien Mathieu, immédiatement alerté, releva brusquement la tête et tendit l’oreille. Il se leva tout en intimant du geste le silence à ses compagnons et s’approcha de la fenêtre entrouverte. Il scruta le fond de la propriété, là où passait la route, et siffla deux fois entre ses doigts. Son inquiétude tomba immédiatement, dès que Farot, son chien, revint au galop près de la fenêtre.

– Ce n’est rien, dit-il en reprenant place, c’est Farot, mon chien qui fait des siennes. Il me sert de sonnette et m’avertit dans certaines circonstances.

Les deux autres, que l’attitude de leur hôte avait subitement figés dans une expectative soucieuse, se détendirent. Depuis l’installation de la zone de démarcation, de part et d’autre de la ligne virtuelle mise en place par les allemands, les riverains vivaient dans un état de méfiance permanente. Renâclant par esprit de fronde ou par provocation du hasard à quémander auprès des autorités ennemies des laissez-passer qui d’ailleurs ne leur étaient accordés qu’avec parcimonie, beaucoup d’entre eux préféraient prendre le risque de passages clandestins. La sévérité des sanctions ne rebutait pas tous les contrevenants.

Lorsque de plus, on se livrait à des actions occultes et répréhensibles, on vivait dans un angoissant climat de danger constant. Aux exemples tragiques d’échecs sévèrement châtiés s’ajoutaient des dénonciations qui n’étaient pas rares, ce qui entretenait cette atmosphère d’inquiétude latente dans laquelle ils baignaient depuis plusieurs mois.

– Un animal précieux ! dit le cheminot. Mais, de quelles circonstances particulières parles-tu ?

Mathieu sourit et consentit à fournir les précisions demandées :

– Comme beaucoup de ses congénères, Farot n’a jamais aimé les cyclistes, commença-t-il. Leur vue l’indispose, ou l’inquiète. Certains prétendent que la vision des roues à rayons qui tournent les fascine et les rend nerveux. Avant la guerre, son ennemi permanent était Honoré, le facteur. Surtout qu’il n’est pas habillé comme tout le monde avec sa tenue de postier et son képi ! Or, depuis que les allemands ont renforcé la surveillance de la frontière par des estafettes, Farot a reporté son ressentiment sur ceux d’entre eux qui cumulent les deux accessoires détestés par les chiens, la bicyclette et l’uniforme. Si bien qu’il m’avertit par un aboiement particulier lorsque l’un d’entre eux s’approche de la maison !

La fausse alerte passée, Augustin reprit la parole :

– Nous parlions du chef du groupe clandestin qui s’abrite derrière la Ligne. J’ai entendu parler de lui par mon frère, qui a été en contact avec lui lorsqu’il a créé son réseau. Emmanuel Margilliers, c’est son nom, est quelqu’un de courageux bien que probablement un peu trop emporté. Il est aussi très méfiant et ne s’est entouré que d’hommes en qui il avait entièrement confiance. Quelques volontaires du village se sont vu refuser l’intégration dans le réseau.

– Nous en revenons au point de départ, conclut Tiburce. Quel messager lui adresser avec des chances de succès ?

Quelques secondes d’un silence désarmé ponctuèrent ces paroles qu’en paysan prudent habitué à laisser le temps à la réflexion Adrien Mathieu laissa s’écouler :

– Il y aurait peut-être un moyen, dit-il enfin. Mais rien n’est moins sûr.

Les autres s’aperçurent alors rétrospectivement que depuis un moment une idée faisait son chemin dans la tête du bonhomme.

– J’ai eu moi-même l’occasion d’entrer en contact avec la famille Margilliers, continua-t-il. Je leur ai fourni à plusieurs reprises des stères de bois dont ils avaient besoin pour chauffer leur immense maison de maître. Je sais donc, qu’après l’entrée du fils dans la clandestinité, sa fiancée a pris l’habitude de venir régulièrement rendre visite à ses parents. Nous avons d’ailleurs à plusieurs reprises profité de ses trajets réguliers : cette jeune femme, Amélie Deccant, a accepté deux ou trois fois de nous rendre service en acheminant des messages. Comme elle a l’habitude de sillonner la région à vélo, les allemands, habitués à ses parcours réguliers ne se méfient pas d’elle. Nous pourrions peut-être l’approcher ?

Tiburce avait dressé l’oreille :

– Ce serait en effet l’une des rares personnes en qui il pourrait avoir confiance, dit-il après un moment de réflexion. Mais cette jeune femme accepterait-elle une telle mission, beaucoup plus risquée et plus compliquée que ses petits allers-retours habituels ?

– Sans compter que le secret dont nous évoquions la nécessité à l’instant ne serait plus gardé avec un témoin supplémentaire, renchérit le cheminot.

Adrien acquiesça en hochant la tête :

– De plus, c’est un parcours très difficile, avoua-t-il. Pour franchir avec des chances d’échapper aux patrouilles la distance qui nous sépare du groupe de résistants, il sera nécessaire d’évoluer constamment à couvert et d’emprunter délibérément des chemins détournés semés d’embûches : forêt, rivière, coteaux escarpés. Je m’en rends compte maintenant.

– Pour ce qui est du secret, dit alors Tiburce, la solution serait de faire parvenir un message oral établi avec notre code, mémorisé par l’agent de liaison. Reste en effet le problème de la connaissance du trajet et de sa difficulté. C’est une mission trop difficile pour une jeune fille seule, à supposer qu’elle accepte notre proposition. Le problème est donc double : il s’agirait d’obtenir son accord et celle d’un guide compétent en qui nous puissions avoir confiance. La première condition détermine la seconde.

Un nouveau silence circonspect suivit ces paroles prononcées sur un ton définitif au parfum de pessimisme. Ce fut au tour d’Augustin Chauny, au bout d’un instant, d’exprimer la pensée qui semblait l’accaparer depuis un moment :

– Tes paroles, dit-il en s’adressant à Tiburce, viennent de me faire songer à mon tour à quelqu’un que je connais, dont je ne souhaitais pas faire état et surtout dont j’ignore s’il pourrait être volontaire. C’est un évadé récent, contraint de rester caché. Il vit actuellement en semi-clandestinité quelque part derrière la ligne de démarcation. Mais le sort ne l’a pas gâté depuis le début de la guerre, je ne crois pas qu’il accepterait de prendre ce risque supplémentaire. C’est dommage car il présenterait le profil idéal pour servir de guide dans la situation qui nous occupe, je ne souhaite pas en dire davantage.

Dès le début de l’intervention du cheminot, Tiburce et le père Mathieu s’étaient vivement intéressés à ses propos.

– Il lui faudrait en effet franchir deux fois la frontière, dit alors Tiburce, pour venir jusqu’à nous dans un premier temps et pour repartir en compagnie de la jeune femme, si elle accepte notre proposition.

Augustin fit un geste de la main pour signifier que là n’était pas le problème :

– Le danger, pour lui, ne viendrait en aucune façon du passage clandestin lui-même, mais plutôt du risque d’être reconnu ici.

Ces propos sibyllins laissèrent pantois les deux autres. Qui est ce personnage capable de franchir la ligne interdite aussi facilement ? se demandèrent-ils, chacun de leur côté. Mais ils respectèrent la discrétion de leur camarade.

En l’absence d’autres propositions, on décida finalement d’en rester là. Pour achever leur entretien, Tiburce résuma les propositions émises et donna à ses deux acolytes la consigne de tenter d’approcher l’homme et la femme dont on venait d’évoquer le choix possible pour la mission éminemment discrète envisagée. On convint de rester en contact pour décider, si le projet prenait corps, du lieu et de l’heure du rendez-vous ultime avant le début de l’opération.

Chapitre II

François Marvinaut, immobile, regardait d’un air pensif s’éloigner la carriole du père Mathieu qui avait fait demi-tour et s’apprêtait à retraverser la ligne de démarcation pour rentrer chez lui.

Plusieurs fois par semaine, le laissez-passer du paysan lui permettait de changer de zone pour se rendre dans l’un de ses champs ou dans son bois, que le hasard de l’administration germanique avait partagé en deux secteurs à cheval sur la frontière.

Il était arrivé en compagnie d’un ami du père de François, qui avait quitté leur village natal pour devenir employé de gare, Augustin Chauny. Celui-ci avait pris le risque de passer sans ausweiss, comptant sur la chance et sa bonne foi, établie selon lui par l’absence totale de dissimulation. Les deux hommes circulaient en effet à visage découvert et avaient prévu, le cas échéant, d’invoquer la nécessité d’une aide pour un chargement de bois, qu’ils ramenaient effectivement. Par ailleurs, comme Adrien était très connu des sentinelles, il n’était plus l’objet d’une surveillance assidue. Ce qui lui permettait de temps à autre de « passer » des agents de liaison d’un côté ou de l’autre.

Pendant que celui-ci entreprenait seul le chargement de sa charrette, Augustin s’était avancé à la lisière de la forêt où il avait donné rendez-vous au fils de son ami. Il tenait à préserver l’anonymat de son interlocuteur. De fait, ayant aperçu un second individu qu’il ne connaissait pas, François s’était tenu en retrait, à l’abri des regards.

Augustin faillit ne pas le reconnaître. Une barbe brune lui mangeait maintenant le bas du visage et il lui parut très amaigri. Les deux hommes se connaissaient depuis toujours et Augustin était, dans la situation présente, le seul individu que François aurait accepté de rencontrer. Le cheminot était au courant de son évasion et des événements tragiques qui l’avaient suivie. C’était la première fois qu’ils se trouvaient face à face depuis sa mobilisation. Après les paroles de retrouvailles et les marques d’amitié, Augustin prit toutes les précautions pour expliquer les raisons de sa présence et exposer sa requête sans toutefois révéler plus qu’il n’en fallait de l’affaire qui l’amenait vers lui.

Comme il le prévoyait, François, à cent lieues de s’attendre à une telle proposition, manifesta d’abord des signes de dénégation, ce qui surprit peu son interlocuteur. Celui-ci tenta alors d’ajouter à la mission qu’il avait exposée d’autres informations visant à convaincre son interlocuteur de l’enjeu de l’opération envisagée. Le jeune homme restait silencieux, apparemment sans réaction. Mais lorsque le cheminot fit allusion à son passé récent et au drame qui avait précédé le décès de Maryse, il crut percevoir une ombre douloureuse sur le visage qu’il épiait.

Les derniers mots prononcés par Augustin venaient en effet de faire resurgir dans l’esprit de François un enchaînement d’événements dramatiques qu’il s’efforçait pourtant de contenir. La mort de Maryse ne quittait jamais bien longtemps sa pensée, accompagnée le plus souvent d’un autre sentiment angoissant et sourd, encore inassouvi malgré ce qui s’était passé, le froid et terrible appel de la vengeance.

Augustin Chauny eut l’habileté de ne pas insister et il fut convenu que François donnerait rapidement une réponse définitive par le canal habituel. Ils se séparèrent.

François suivit pensivement du regard la progression chaotique de l’équipage jusqu’à sa disparition au détour du chemin, puis il fit demi-tour et rejoignit la profondeur de la forêt, devenue depuis quelques mois son milieu de vie ordinaire. Fils d’un garde forestier qui lui avait appris dès l’enfance tout ce qu’il devait connaître sur cet environnement dans lequel il serait appelé à évoluer, la clandestinité actuelle de son séjour prolongé dans ce cadre ne lui pesait pas.

Enfant secret, introverti mais intelligent et doué d’un excellent sens de l’observation, ce qui lui avait permis d’enregistrer rapidement les leçons de choses paternelles sur les lieux mêmes de leur contenu, François Marvinaut, après le collège et un stage dans un centre de formation avait secondé son père dans la gestion du grand domaine forestier dont il avait la charge. Il y avait complété sa connaissance sur ce milieu naturel complexe, auquel il s’était complètement adapté.

Cette vie retirée de l’agitation des hommes lui avait au cours des années, forgé un comportement de solitaire bourru qui ne dissimulait cependant pas complètement une propension à donner sa confiance à qui savait découvrir en lui une richesse intérieure dissimulée.

Le service militaire, quelques années plus tard le sortit de son isolement et l’envoya construire des ponts dans un régiment du génie basé dans l’Est. À son retour, il fut sollicité pour remplacer son père, qui aspirait à la retraite, dans la gestion de plusieurs domaines forestiers.

Il fut alors amené à effectuer de nombreux déplacements dans la région. Au cours de l’un d’eux, il fit la connaissance de Maryse, celle qui allait devenir sa femme. Peu de temps après, des bruits de bottes commencèrent à se faire entendre en Europe, la guerre devint inévitable.

La mobilisation générale en septembre 39 les surprit dans cet état d’esprit. Pendant que François rejoignait son régiment d’incorporation, Maryse décida, puisqu’elle n’avait plus personne à protéger, de se joindre dès qu’elle le put, au groupe de résistance qui commençait à se former, pour lequel elle servit d’agent de liaison.

Augustin Chauny venait de ranimer devant François le souvenir douloureux de sa tragique disparition. Il savait ce qu’il faisait. Les risques encourus semblaient au jeune homme incompatible avec sa situation actuelle. Il s’apprêtait donc à rejeter la proposition du cheminot, mais l’allusion à son épouse défunte avait de nouveau réactivé le sentiment de haine qui ne le quittait plus.

Tout à ses pensées, François Marvinaut emprunta à rebours sa piste personnelle, à l’écart du sentier principal, pour rejoindre son refuge provisoire. Les images des derniers mois défilaient une fois de plus devant ses yeux comme autant de scènes successives. L’incorporation à trente-trois ans, la drôle de guerre. Mobilisé dans l’Est, il passe les premières semaines de la guerre à surveiller toujours le même pont qu’on lui présente comme un site stratégique capital.

Après la prise du pont en juillet 1940 par l’ennemi, il est fait prisonnier et envoyé dans un stalag, puis dans une ferme en Bavière d’où il s’évade un an après, en passant par la Suisse. Sa longue évasion est rendue possible par son aptitude à vivre dans un milieu naturel aux ressources limitées en empruntant le plus possible de parcours forestiers. Il rejoint enfin secrètement le village de ses parents derrière la ligne de démarcation. Ceux-ci, bouleversés par l’immense secousse de sa réapparition et les événements qui le contraignent à disparaître pour se soustraire aux poursuites, le cachent. Il savait par son réseau familial qu’il était recherché. La police allemande avait probablement fait le lien entre son évasion, qu’elle devait connaître, et ce qui s’était produit dès son retour. Mais sa science indienne de la dissimulation des traces l’avait jusqu’à maintenant rendu introuvable.

D’autre part il se méfiait des dénonciations. Il était bien placé pour cela ! Depuis son retour il vivait donc dans la clandestinité. Sa cachette secrète n’était connue que d’une seule personne qu’il connaissait depuis l’enfance, en qui il avait une absolue confiance, Célestin Mercampois dit Tintin le charbonnier.

Il réfléchissait, tout en marchant, à la proposition d’Augustin. Il était question, d’après celui-ci, de guider à destination un agent de liaison, en vue d’une action d’importance capitale. Il était exclu de s’adresser à n’importe quel passeur peu fiable. Par ailleurs, il était contraint d’admettre que les propos de celui-ci avaient contrarié sa volonté initiale de refus. En évoquant devant lui le sort de Maryse, il semblait vouloir lui rappeler la nécessité de poursuivre l’action engagée. François savait bien qu’il avait raison. L’enchaînement était inéluctable, le sentiment de vengeance ne prendrait jamais fin tant que durerait cette guerre. Un destin implacable le sollicitait et lui dictait maintenant sa conduite. Parvenu en vue de son abri forestier, il venait de prendre sa décision : il ne pouvait pas reculer, il ferait parvenir son accort à Augustin.

Bien qu’ayant l’habitude de se déplacer silencieusement, il était toujours surpris, lorsqu’il s’approchait de la cabane, de voir soudain surgir devant lui celui qui l’hébergeait secrètement depuis son retour, averti par un instinct infaillible cultivé pendant des années de vie en forêt. Le moindre envol précipité, le plus faible cri d’animal, le plus petit craquement de branche étaient pour lui autant de signaux qu’il interprétait instantanément.

François aperçut de loin la silhouette hirsute de Tintin, un peu voûtée par l’habitude de porter de lourdes charges de bois. À sa mise plus que simple, on aurait pu penser à quelque vieillard sans ressource vivant pauvrement dans la forêt, mais de près on s’apercevait qu’il n’en était rien. Le bonhomme, lorsqu’il redressait sa longue carcasse affirmait au contraire une vigueur physique qui démentait cette première impression. Quant à sa tenue, elle était celle d’un bûcheron habitué à manipuler des branches et le charbon qu’il en tirait.

Sa cabane, à demi dissimulée dans les taillis environnants, était constituée d’une armature de poutres de charme recouverte de bâches étanches et habillée d’un lacis de fines branches et de feuillages entrelacés. Un petit ruisseau passait à proximité.

Les multiples ajouts construits par Célestin au fil des saisons de charbonnage permettaient d’accueillir le cas échéant plusieurs personnes.

C’était dans ce repère précaire mais tout juste acceptable qu’il avait accueilli sans hésiter François, sans même chercher à connaître les causes exactes de cette retraite secrète. Il lui suffisait de savoir que son protégé devait rester caché pour exercer autour de lui une surveillance discrète mais assidue. Ce qui expliquait son apparition soudaine à chaque bruit insolite détecté par son flair personnel.

Les deux hommes n’avaient pas besoin de se parler beaucoup pour se comprendre. Tintin savait que François était allé à un rendez-vous clandestin mais il ne s’autorisait aucune question. Cependant il n’eut pas longtemps à attendre pour en connaître l’objet.

François annonça à son hôte qu’il devrait bientôt s’absenter. On l’avait sollicité, précisa-t-il simplement, pour guider quelqu’un à partir de la zone occupée et l’accompagner jusqu’à sa jonction avec un correspondant.

Il mentionna l’extrême importance de la mission pour justifier les risques qu’elle entraînait pour lui. Célestin était un taiseux. Il hocha simplement la tête après les paroles de François, signifiant par là qu’il mesurait bien le danger de quitter ainsi sa cachette, mais qu’il comprenait la nécessité de cette décision.

Depuis l’été 40, le charbonnier avait eu l’occasion de rencontrer quelques-uns de ces hommes, les passeurs, qui prenaient le risque d’en conduire d’autres d’un côté ou de l’autre de la frontière interdite en traversant le plus discrètement possible la forêt. Malgré toutes leurs précautions, il les repérait facilement sur les sentiers forestiers et parfois acceptait de les aider en leur indiquant un chemin plus discret.

Il savait que si beaucoup d’entre eux prenaient, par patriotisme, le risque de convoyer ainsi des résistants ou des fugitifs, la nuit en tentant d’éviter les patrouilles ennemies, d’autres avaient des motivations différentes. Cette activité pouvait en effet rapporter beaucoup d’argent à des individus sans scrupule qui en profitaient pour rançonner leurs « clients », trafiquer des produits de première nécessité ou vendre des renseignements sur les filières de passage.

Les passagers clandestins n’avaient alors qu’une seule solution, passer par les désirs de ces individus qui abusaient de la situation, mais qui seuls étaient capables de les tirer d’affaire. Le passeur est seul à connaître le parcours souvent ardu et compliqué emprunté pour fuir les voies les plus communes et à pouvoir éviter les dangers divers que recèle le parcours. Aussi, à la manière des guides de haute montagne, exige-t-il de ses clients une totale soumission à ses conditions.

Quelques jours après avoir fait passer à Augustin Chauny une réponse positive à sa proposition, François fut prévenu de la date et du lieu du rendez-vous, point de départ de l’opération. Ce n’était pas la première fois qu’il passait la ligne de démarcation. Dèos son retour il avait étudié pendant plusieurs jours, en se tenant à l’abri du bois, la fréquence et le parcours des patrouilles allemandes de surveillance. Leur vigilance avait augmenté considérablement depuis que des douaniers de métier, munis de bicyclettes et accompagnés de chiens dressés avaient remplacé les simples soldats du début.

L’enquête de François l’avait convaincu que l’organisation allemande avait bien mis en place, pour ces rondes, des parcours aléatoires sur les chemins connus, mais avait cru devoir négliger les horaires de pleine nuit. Il en avait déduit que le trajet idéal devrait s’effectuer en dehors des sentiers battus et au milieu de la nuit. Encore fallait-il connaître d’autres passages, ignorés des soldats, ce qui était son cas. Plusieurs tests effectués à des moments et à des endroits variés l’avaient convaincu du bien fondé de ses hypothèses, si bien que le franchissement de la frontière ne présentait plus pour lui aucune difficulté.

La nuit précédant le rendez-vous matinal qui lui avait été signifié, équipé pour une longue randonnée, François Marvinaut traversait le plus simplement du monde le no man’s land, à l’endroit et à l’heure choisis par lui, sans rencontrer âme qui vive, et se dirigeait à travers champs vers l’endroit indiqué par Augustin.

Chapitre III

Ce matin-là, Adrien Mathieu s’était levé encore plus tôt que d’ordinaire. Il attendait de la visite. Il avait l’habitude. L’emplacement isolé de sa maison servait souvent de lieu de rencontre sécurisé. En ouvrant ses volets, il inspecta le ciel étoilé et devina qu’une belle journée d’automne se préparait. Craignant les aboiements intempestifs de Farot au moment où les visiteurs allaient se présenter, il le fit rentrer dans la salle avec lui.

Tiburce n’allait pas tarder à arriver, se dit-il en préparant le jus de chicorée qui faisait office de breuvage matinal ; il était toujours ponctuel. Tout en officiant il songeait à son entrevue avec Amélie, la fiancée d’Emmanuel, le fils casse-cou des Margilliers. Il se félicitait d’avoir pu la convaincre.

Il avait commencé très prudemment, comme s’il s’agissait une fois de plus d’acheminer localement un message anodin. Puis, sans en révéler plus qu’il n’en fallait, il avait adopté un ton plus pénétré afin de l’avertir de l’importance inhabituelle de la requête. Amélie avait immédiatement perçu la nuance et avait dressé l’oreille. Lorsque Adrien Mathieu avait fourni plus de détails et parlé d’Emmanuel, le chef du groupe de résistants, elle avait alors posé des questions sur la nature exacte de la mission. Adrien ne lui avait communiqué que les détails matériels et, sous couvert de conserver le secret de l’opération, il avait résumé son rôle à une longue expédition, accomplie le plus discrètement possible à travers bois, accompagnée par un guide.

La curiosité de la jeune femme était éveillée. Elle ne doutait pas que son courage naturel viendrait à bout du long chemin à parcourir. Adrien avait eu l’impression que son allusion aux dangers potentiels de la course, loin de la rebuter, avait agi sur elle comme une motivation supplémentaire. Elle en avait assez de jouer à passer de petits messages au nez et à la barbe des allemands, en usant d’une feinte affabilité rassurante. Il y a longtemps qu’elle attendait autre chose. Lorsque Emmanuel prit le maquis avec quelques amis sûrs, on lui avait refusé la possibilité de les suivre, arguant des risques encourus. La proposition d’Adrien venait à point nommé pour lui fournir l’occasion de montrer ce dont elle était capable.

Et puisque son contact serait précisément le fiancé dont elle n’avait plus, depuis plusieurs mois, que des nouvelles épisodiques, elle ne put qu’accepter la proposition.

Adrien Mathieu était satisfait d’avoir pu obtenir son consentement. C’était bien, à son avis, la seule personne qu’on pouvait dépêcher auprès de son soupçonneux fiancé. Il finissait de moudre les cossettes de chicorée dont il cultivait une variété amère afin de produire un succédané de café lorsque le chien lui signala une arrivée. Celui qui tentait de coordonner plusieurs petits groupes de résistance dans la région, alias Tiburce, entra précipitamment.

– Vous êtes le premier, dit Adrien en remarquant sa nervosité. Il lui avait bien fait savoir que les deux jeunes gens contactés avaient fini par répondre présent. Il serait cependant inquiet tant que l’équipe ne serait pas rassemblée devant lui. Il savait qu’Augustin Chauny s’était heurté dans un premier temps à un refus, mais selon lui, il était persuadé d’avoir réussi ensuite à retourner la situation.