LUGARES, D'UN CONTINENT L'AUTRE

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Ces diverses contributions se rejoignent dans leur volonté de montrer le lien substantiel entre rapports sociaux et formes urbaines et architecturales, entre la vie sociale et ses formes matérielles. Les divergences de méthodes et de point de vue s'expliquent autant par les contextes géographiques que par les positions affirmées des chercheurs. D'où l'utilisation du terme brésilien dans le titre pour dire le lieu et ce qu'il devient en traversant l'Atlantique, veut exprimer le caractère dialogique de l'approche.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296200128
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LUGARES, D'UN CONTINENT L'AUTRE...

(Ç) Couverture:

Raymond Mains, «Palissade », 1976 (200x275 cm) FRAC Bougogne

@ L'Harmattan, 2001 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Mai 2001 ISBN: 2-7475-0581-2ISSN: 1158-410X

LUGARES,
Perception

D'UN CONTINENT

L'AUTRE...

et production des espaces publics

sous la direction de

Sylvia

Ostrowetsky

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino Italie

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal, H2Y lK9 Québec, Canada

EN LIBERTÉ
sous la direction de Georges Benko GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les atiiculations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société. Déjà parus:
5. La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 6. Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 7. De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETTE et F. LAUTIER eds., 1994 8. La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 9. Dynamique de l'espace français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 10. La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Il. Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 12. La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 13. Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996 14. L'Italie et l'Europe, vues de Rome: le chassée-croisé des politiques régionales D. RIVIERE, 1996 15. La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel P. CLAVAL, 1996 16. Du local au global C. DEMAZIÈRE, ed., 1996 17. Dynamiques territoriales et mutations économiques B. PECQUEUR, ed., 1996 18. Imaginaire, science et discipline O. SOUBEYRAN, 1997 19. La nature de l'espace M. SANTOS, 1997 20. Le nouvel ordre local J.-P. GARNIER, 1999 21. Québec, forme d'établissement. Étude de géographie régionale structurale G. RITCHOT, 1999 22. Urbanisation et emploi. Suburbains au travail autour de Lyon M. VANIER, ed., 1999 23. Milieu, colonisation et développement durable V. BERDOULAY et O. SOUBEYRAN, eds., 2000 24. La géographie structurale G. DESMARAIS et G. RITCHOT, 2000 25. Le défi urbain dans les pays du Sud M. ROCHEFORT, 2000 26. Villes et régions au Brésil L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000 27. Lugares, d'un continent l'autre... S. OSTROWETSKY, ed., 2001

SOMMAIRE

Introduction S.Ostrowetsky

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I. Globalisation

et identification

1. Architecture de l'espace 25 L. D'Alessio Ferrara 2. La modernité précaire de la périphérie de Sao Paulo 43 Y. Mautner

II. Requalifier

l'espace

3. Comparer pour comprendre, comprendre pour intervenir, intervenir pour comparer 53 M. A. F. Pereira Leite 4. La fluvialité des fleuves urbains 63 Jorge Hajime Oseki 5. Le paysage absent 89 P. Pellegrino 6. Interprétations architecturales du paysage urbain 101 P. L. Spadone 7. Poétique de l'urbanité: »Retour d'Afrique» du Royal de Luxe B. Masquelier 119

III. La pluralité urbaine 8. Les transformations de l'espace public 139 S. Ostrowetsky 9. La grande mosquée: union de la désunion Z. Lebkiri 159

Introduction

Cet ouvrage est le fruit de rencontres qui se sont déroulées de 1996 à 1998. Chaque année universitaire, des collègues brésiliens se déplaçaient pour des conférences et des séminaires menés dans le cadre du Centre de Recherches du Département de Sociologie de la Faculté de Philosophie, Sciences Humaines et Sociales de l'Université de Picardie (CEFRESS), tandis que deux collègues français se rendaient à leur tour à la Faculté d'Architecture et d'Urbanisme de l'Université de Sao Paulo. Ces échanges ont été officialisés par un accord pris en sharge par l'Université de Sao Paulo d'un côté et le Comité Français d'Evaluation de la Coopération Universitaire avec le Brésil (USP/COFECUB)de l' autre. La partie du Laboratoire françai"sconcerné par cet accord est",dans sa grande majorité rassemblé dans l'Equipe De Recherches et d'Etudes en Sciences Sociales (EDRESS) crée en 1971 par S. Ostrowetsky et constitué d'enseignant-chercheurs spécialisés dans les études architecturales et urbaines. L'équipe brésilienne dirigée par Lucrécia D'Alessio Ferrara est réunie dans l'équipe du Département de Projet de la Faculté d'Architecture et d'Urbanisme de la USP. Pour l'essentiel, chaque intervention a fait l'objet de discussions qui ont permis souvent leur remaniement et la constitution du livre présenté ici qui veut traduire le souci de départ propre à chaque équipe mais surtout le devenir des réflexions au fur et à mesure des traversées et des découvertes pour chacun, de l'autre pays, de ses spécificités, de ses homogénéités. Autant dire que cet ouvrage veut rendre compte d'une découverte réciproque des points de vue mais aussi, sinon de désaccords du moins de la diversité des contextes de parole. D'où le titre: Lugares, d'un continent l'autre où l'utilisation du terme brésilien pour dire le lieu et ce qu'il devient en traversant l'Atlantique, veut exprimer le caractère dialogique de notre approche. Au départ, ce qui a mobilisé la recherche était concerné surtout par un point de vue méthodologique. L'approche du fait architectural et urbain est fortement marqué pour les brésiliens par la sémiotique de Peirce tandis que la méthode française est fortement influencée par les travaux post-saussuriens et la pragmatique d'Austin et de Searle de 1'« acte de langage ». D'un côté, la volonté affirmée de montrer comment l'objet architectural ou urbain entre dans la logique du signe selon l'usage et la perception qui en est faite par ses utilisateurs et donc particulièrement mobile et dépendante. De l'autre, décrire comment les

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événements sociaux et culturels sont impliqués par des espaces fortement structurés par l'histoire et la géographie et plus généralement la culture d'une époque ou d'une couche sociale relativement déterminée et agissant, telle une injonction, sur leur constitution comme leur perception. Que ce soient des musées, des événements festifs, des constructions religieuses, les objets construits sont producteurs de sens possédant une efficace propre qui dialectise les rapports entre les acteurs sociaux et leur environnement. Mais, au fur et à mesure que nos échanges se développaient, il s'est avéré que le point de vue méthodologique était fortement dépendant des similitudes et des différences géographiques entre les deux continents. Face à des espaces construits sans volonté politique affirmée, on comprend mieux l'importance radicale du récepteur sur sa vision des lieux. Face à une composition volontaire, à un passé et un présent monumental imposé, on comprend qu'il subisse au contraire, fortement sa marque. Autant d'un côté, un lieu est perçu en totale dépendance de ceux qui le pratiquent au point que, pour reprendre la formule de Milton Santos, un lieu est d'abord un «devenir socialement solidaire» (ln nature de l'espace, L'Harmattan, 1997), autant pour les français, l'impact du lieu, sa capacité à injecter ses références et significations œuvre ouvertement à la construction du lieu conçu, dans une dialectique affirmée de l'espace et du temps, comme une forme qui n'accède à ellemême, certes, comme ensemble solidaire mais également et dialectiquement en tant qu'espace construit qui accueille (S. Ostrowetsky, L'imaginaire bâtisseur, 1983). Si on nous permet la formule, je serais tentée de dire surtout que, tandis que les problèmes qui, en France, sous-tendent la réflexion concernent plus ce que je nommerais le « post-urbanisme », au Brésil, et plus spécifiquement à Sao-Paulo, les préoccupations sont d'ordre plus volontiers « pré-urbaines ». Pour reprendre la formule citée par Y. Mautner, Sao-Paulo est une «jungle en béton» tandis que Paris s'ordonne en un vaste paysage organisé qui surplombe son extrême diversité. Rappelons-nous la phrase célèbre de Le Corbusier: «Paris est un cancer qui se porte bien»; ne faut-il pas, mutatis mutandis, rapprocher à cinquante ans près, encore qu'elle ne semble en outre pas très bien se porter, le constat hygiéniste de la jungle brésilienne? Tous les articles que l'on va lire, montrent à quel point la question qui taraude les chercheurs à propos de la troisième ville du monde est celle d'une organisation, d'une visibilité, d'une lisibilité unificatrice. D'où la préoccupation brésilienne quasi obsédante du paysage tandis que ce qui préoccupe les chercheurs français, c'est à l'inverse, le retour à 1'« animation », à la diversité de la vie sociale en des espaces publics quelquefois figés dans leur monumentalité et comme si l'éradication du cancer mené tambour battant depuis l'après-guerre mais surtout la politique gaullienne des Schémas Directeurs (SDAU),avait si bien réussi

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qu'il s'agissait désormais de faire revenir à la vie ce grand corps social que constitue une ville. De la même façon que toute société, qu'elle vise au gigantisme de la conurbation urbaine ou à la ville moyenne aux frontières bien délimitées, elle n'existe que dans l'interaction, l'interlocution, l'interpellation, dans une agitation indispensable à son mode collectif d'existence. Mais les choses ne sont pas si simples. A bien des égards, on serait tenté de dire que Sâo Paulo est le modèle, dramatique à bien des égards, de la ville du XXle siècle où les couches privilégiées s'enferment dans des tours et des résidence-forteresses face à la globalisation qui repose en réalité su un écart de plus en plus marqué entre riches et pauvres, entre quartiers aisés et favelas ou personnes sans domicile. L'exemple de la mosquée, telle qu'elle est décrite dans son parcours géographique et historique en pays d'islam est un exemple patent de cette dialectique de l'unification globalisante et de la «désunion» identitaire qui caractérise à sa manière désormais tout espace social à visée hégémonique qu'elle se fonde sur la conquête guerrière ou sur celle, molle, des médias et du commerce. Mais alors que le centre représentait le point de rassemblement, désormais, avec la globalisation, c'est comme point de départ de la dispersion au contraire qu'il se manifeste comme vecteur d'homogénéisation tandis que les particularismes locaux s'ancrent au sol dans des petits centres dispersés. Comme le montre l'Avenida Paulista - artère centrale de Sâo Paulo -, ce sont les tours des télévisions perchées sur les immeubles de grande hauteur dressés à l'endroit le plus élevé de l'agglomération qui fournit sa seule valeur symbolique à la ville gigantesque. Plus besoin de monuments centraux pour marquer le pouvoir politique, de façon médiatique, il est partout. Plus besoin d'identifier les cultures dans leurs territoires, d'une façon résistante, elles se fragmentent et s'échangent dans l'isolement et la méconnaissance. On découvre la spécificité d'une identité sous les décombres des luttes stratégiques a-centriques. Dans quelle mesure chaque article vient illustrer un point particulier de cette dialectique du global et du local, de l'informe et du construit, c'est ce que nous allons examiner plus en détail. Au regard de la proposition que nous venons d'exposer nous classons les propos des auteurs selon un ordre en trois parties que nous retrouverons en table des matières: A. La globalisation et son doublet particulariste en périphérie ou dans les interstices. B. La tentative de requalification des espaces publics à travers une tentative de réflexion générale sur les rapports de la connaissance et de l'action mais surtout à travers ce parangon de l'organisation des lieux que constitue le paysage. On trouve enfin cette volonté de requalifier les lieux grâce aux Arts de la Rue et à la description du travail d'une des troupes françaises les plus célèbres dont un spectacle a déjà fait l'objet

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d'une conférence plénière au colloque de l'Association Internationale de Sémiotique Visuelle à Sao Paulo en 19961. C. En définitive, il s'agit de décrire comment l'espace peut se permettre de superposer, telle une pâte feuilletée, des appréhensions et significations diverses voire antagoniques, comment un même objet urbain, le centre par exemple, peut valoir comme point d'ouverture ou de fermeture, de rassemblement ou de dispersion, telle la mosquée comme « union de la désunion» tout à la fois. L'espace public a subi avec l'histoire des vers et des revers étranges qui géraient et étaient gérés à chaque fois par une forme spécifique du rapport à autrui. On nous dit que le pari de notre époque est de renouer avec l'idée antique de citoyenneté. A Sao Paulo, comme à Paris, que ce soit par le trop plein ou par le vide, il semble que nos espaces concrets aient définitivement perdu cette vision idyllique du forum où chacun était censé pouvoir exprimer une opinion, mettre en jeu une identité. Cela se fait bien sûr mais le plus souvent au prix d'une violence qui n'a d'égale que son impunité tant il est vrai que ce qui accompagne la globalisation impose la force comme seul principe d'autodéfense face à des intérêts aussi abstraits qu'envahissants. Globalisation et identification L'article de Lucrécia D'alessio Ferrera aborde de front la question de la globalisation. Très inspirée par les travaux de Milton Santos, elle tente de montrer comment les particularités de la ville que je nomme préurbanistique, sautant l'étape rationaliste de l'urbanisme fonctionnaliste, entrent désormais dans le jeu de la globalisation et de ce que nous nommons communément la post-modernité. Qu'importe que la ville soit architecturée, paysagère comme en Europe occidentale ou chaotique comme à Sao Paulo, la globalisation se joue des formes construites en autant de structurations qui œuvrent plus à l'exotisme et à la fragmentation qu'à un véritable processus identitaire. C'est du moins la question qui peut se poser à son propos. Reprenant R. Ledrut, l'auteur montre toutefois que tout processus vital œuvre à une mise en forme qui structure malgré tout l'imaginaire urbain, d'où le rôle de la mémoire dans la production du sens des lieux. Sa réflexion aboutit à une interrogation sur les lieux comme phénomène à la fois spatial et historique en définitive assez proche de notre propre définition (le lieu comme être et avoir lieu cf. L'imaginaire bâtisseur, 1983) ou encore de celle de Marc Augé :« le lieu est clairement situé dans l'espace et dans le temps et de cette clarté émane la légitimité de l'action qu'il inspire ou qu'il abrite ». Ce qui nous guette dès lors est bien ce «non-lieu» de la globalisation qui se joue de nos préoccupations productrices de la dialectique de l'organisation et des identifications comme on le verra plus loin. Préoccupée par la
1 s. Ostrowetsky, "un géant tombé du ciel", Visualidade, (eds), Hacker editores, 1998.

urbanidade,

intetextualidade,

Oliveira e fechine

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Il

mouvance du temps et par les interactions constantes entre icônes, images ou symboles, L. D'Alessio Ferrara nous propose une typologie où une avenue entière (Paulista) peut valoir comme symbole d'une ville plus vouée aux indices d'une vie quotidienne locale qu'aux symboles majeurs d'une ville plus consciemment organisée. A propos du Sao Paulo de la globalisation, pour elle comme pour M. Santos, aucune stabilité n'est en réalité repérable sinon des potentialités; celle toujours espérée d'un «devenir solidaire ». A propos des dangers de la globalisation, ce dernier écrit qu' »on ne ferait pas de distinction entre unité et diversité si on ne savait pas que l'unité est le propre de la planète et de l'histoire, et que la diversité est le propre du lieu» (Miton Santos, La nature de l'espace, 1997, p. 117). Il ajoute que «la région et le lieu n'ont pas d'existence propre. Ils ne sont qu'une abstraction si on les considère hors de la totalité ». Il distingue ainsi ce devenir solidaire selon trois modalités qui sont reprises par l'auteur de l'article dont nous rendons compte ici: un devenir « homologue », un devenir «complémentaire» et un devenir « hiérarchique ». Ce qui veut dire plus concrètement un territoire agricole homogène dans le premier cas, une complémentarité villecampagne dans le second, le devenir hiérarchique étant «la résultante des ordres et de l'information provenant de quelque part et se réalisant autre part sous forme de travail », pour le troisième. Utilisant les mêmes concepts concernant la labilité du sens des objets architecturaux et urbains, Yvonne Mautner montre comment la colonisation a construit de même, en dramatisant et étendant le phénomène du cannibalisme dès avant 1492, permettant ainsi de justifier la politique menée par les envahisseurs du Nouveau Monde, une image qui dépasse la réalité elle-même. Même type de raisonnement inversé où le général vaut pour le particulier et réciproquement. ~ même, le terme de « découverte» euphémise ce qu'il implique, c'està-dire la cruauté de l'esclavage. On sait que des voix divergentes, certes minoritaires n'ont cessé dès cette époque de s'élever contre ce que l'on serait tenté de nommer de nos jours un quasi génocide (2). Mais là encore, l'attitude draconienne d'homogéisation de tout un peuple sous quelques adjectifs valurent pour le reste. On voit par là que l'objet fait toujours signe et n'est perçu et n'a d'efficacité qu'à travers son interprétant. Ce phénomène de démonisation est somme toute assez courant et préside à toutes les entreprises de meurtre collectif ou individuel - on pense à la sorcellerie au Moyen-Age. Y. Mautner le retrouve à propos des ghettos des noirs nord-américains sous le vocable de « dé-civilisation ». Je ne sais si l'on doit prendre comme du pur cynisme - qui trompe-t-on en effet sinon soi-même - d'auto-justification ces processus de pensée mais il n'en reste pas moins qu'ils agissent
2 Michèle Duchet, Anthropologie édition, Maspéro, 1971). et histoire au siècle des lumières, Paris, Flammarion, 1977 (1 ère

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comme des faits réels sur les consciences avec les effets redoutables que l'on sait. A la suite de Ferrara, l'auteur montre également comment, au sein de leur habitat, les populations périphériques pauvres jouent sur une esthétique du kitsch, de l'accumulation d'objets selon la typologie peircienne plus proche de l'icône et de l'indice que du symbole. L'espace périphérique se structure de manière concentrique en un processus d'éloignement progressif lié à une économie des lieux qui veut que les habitants sont obligés de quitter leur habitat pour aller encore plus loin une fois qu'ils l'ont valorisé ou encore selon une densification des interstices qui n'a que peu à voir avec une véritable urbanisation. Requalifier l'espace Il s'agirait non seulement de le ramener à ses particularismes mais de le saisir dans une certaine stabilité culturelle. Cette position est à l'opposé même de celle de M. A. F. Pereira Leite. Se plaçant à un niveau très général, cette dernière, continuant en cela le propos de Ferrara, développe au contraire l'idée selon laquelle les lieux ne peuvent être qualifiés en soi et que tout est interdépendant en matière d'espace. En dépit de toute sa puissance, l'espace ne peut à lui tout seul déterminer les relations sociales qui conservent toute leur spécificité. C'est pourquoi, en tant qu'être géographique, l'espace prend forcément une forme particulière. Dans ce sens, qualifier ou requalifier l'espace ne peut signifier autre chose qu'un travail sur le particulier. Tout le raisonnement consiste à promouvoir une logique de l'action qui impose que l'on intervienne que si l'on a compris. Ainsi, travailler en ces matières, faire un projet impose de prendre en charge la diversité «sous la forme de certaines réponses locales aux changements d'ordre global ». Il ne s'agit pas, en outre, de ne considérer seulement que la particularité matérielle. Comme on l'a vu plus haut, chacun est le produit de la construction cognitive, métaphorique des sujets. Il n'y a donc aucune possibilité de définir une ambiance de façon objective. La seule chose que l'on puisse faire, c'est, en définitive, comparer les lieux. Les interventions sont la plupart du temps simplificatrices et prennent les normes comme des absolus. Si, à l'inverse, on considère le paysage comme un travail de mémoire œuvrant à l'identité collective des habitants, alors l'intervention doit prendre en compte ce qui est en réalité une relation non entre les choses mais en compte ce qui est en réalité une relation non entre les choses mais entre les sujets. Pour intervenir, il faut donc avoir compris dans le sens propre de « prendre avec» et non de surplomber l'objet. Si l'on se demande ensuite ce que signifie qui, selon les conseils qui sont contenus dans le titre de l'article consiste à comparer, on comprend

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qu'il s'agit surtout de tenir compte du fait que chaque élément, usine, maison, école, prend un sens différent selon chaque contexte. Au départ, on s'adonne le plus souvent à une description minutieuse. Or, c'est oublier qu'il est impossible de le faire parce que rien n'est exactement comparable si ce n'est en faisant intervenir dans la description des lieux les messages divers qui enveloppent chaque élément. En tant que processus perceptif, les études comparatives relèvent de deux niveaux logiques: linéaire qui décrit les choses, analogique qui rend compte des contenus avec va-et-vient entre les deux. La comparaison ne recherche pas les éléments communs d'un système mais confronte des contextes différents et nous renseigne sur la diversité des cultures. L'auteur propose ainsi deux processus opposés: classement / analogie et dépaysement / altérité. Ceci l'amène à déclarer que la« ségrégation n'est pas un problème social, c'est une division de l'esprit ». On pourra se demander dès lors ce qui peut justifier les affirmations sur le primat du social du début de l'article sinon que le social est réductible à une idée, à une vision. M.A.F. Pereira Leite s'interroge ensuite sur la compréhension en considérant, encore une fois, que les usagers interprètent les événements d'après leurs expériences qui peuvent être très contrastées. Ce qui paraît l'évidence l'amène à affirmer que « ces changements n'ont aucun rapport avec les formes architectoniques ». Voilà un dernier pas que, pour notre part, nous ne franchirons pas. Au lecteur de voir. . . On comprend dans ces conditions que l'auteur propose en définitive de confondre la vie sociale avec la connaissance et qu'il ne lui reste plus qu'à confier aux citoyens la place essentielle dans tout processus d'action. Surtout, si, comme le fait l'auteur, on élargit sa signification au plan et au projet, on comprendra l'importance politique engagée par elle,dans la question du paysage. A travers le concept d'espace social emprunté à H. Lefebvre, J. Oseki, à son tour, montre comment le fleuve principal de Sao Paulo, le Pinheiros, mais avec lui toutes les rivières qui concernent le bassin du Haut Tietê, sont pratiquement méconnus par la population. Cette dernière considérerait sans dommage que le Pinheiros qui est actuellement une sorte de vaste égout soit entièrement recouvert. Ainsi qu'il l'écrit, ce fleuve n'a d'existence «ni concrète ni imaginaire ». Ainsi la pratique sociale qui devrait donner sens à cet espace est oblitérée par une conception radicalement différente de la nature comme « nature première» et le paysage auquel il participe comme « nature seconde ». Là encore, on perçoit le caractère fondamental de la production de sens dans la pratique sociale. « Nature et espace ont en commun le fait d'être à la fois» concrétude et abstraction ». Ce sont des «totalités qui s'ouvrent à des possibilités différentes» qui interdisent une quelconque stabilité des référents en tant que signes.

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La production fonctionnaliste a produit un espace homogène, fragmenté et hiérarchisé mais sans complémentarité et en conséquence non dialectisable. En réalité, ce phénomène peut être étendu à l'échelle mondiale et la nature des hygiénistes est désormais une nature artificielle. La nature première n'existe pratiquement plus. Il est vrai, comme l'exprimait Marx, que l'homme se trouve toujours devant une « nature historique» et une histoire qui reste naturelle...

La critique alimentée par Marx et H. Lefebvre permet à J. Oseki de comprendre que faute d'une incorporation de la valeur d'usage, la nature seconde peut avoir une action destructrice de l'élément naturel

qui lui est extérieur.Sans trop tirer la couvertureà soi, on peut dire et c'est ce qui se constate tous les jours - que le mondial (ou le global) est destructeur de nature. Cependant la nature première reste au fondement du monde sensible. L'art comme le paysage étant à la rencontre des deux, se prenant l'un pour l'autre et réciproquement. Ainsi, l'architecture qui doit miser sur le répétitif, la technique voire la science est inspirée en tant que produit esthétique par le monde sensible et l'usage. Le paysage est en tension entre le conçu, le perçu et le vécu (Raffestin). Double processus de transformation et de contemplation qui se manifeste en Chine dès le :rymesiècle de notre ère. En Occident, le paysage joue sur l'objet mais surtout sur sa représentation, intermédiaire entre perception et élaboration. La réflexion sur le paysage rejoint la notion de «médiance », moyen et symbolique à la fois, propre à A. Berque. Mais la plupart du temps, il y a autant de définitions du paysage que de théories où s'effectue le plus souvent la confusion entre espace et paysage ou entre paysage et spectacle. Tandis qu'au Japon, on aspire à faire du fleuve Sumida de Tokyo ce que la Seine représente pour les Parisiens, l'auteur rêve pour Sao Paulo de quais là où l'idée même de fleuve n'existe pas. Pour lui, la
reconstruction d'un cours d'eau en « nature objectivée et subjectivée »
doit œuvrer à 1'« autogestion sociale de la nature ». Le texte de Paulo Pellegrino est encore plus sévère concernant le paysage au Brésil que celui de Jorge Oseki et son titre: «le paysage absent» est sans appel. Son interrogation concerne non pas le fleuve mais le paysage en général et plus largement encore l'espace public. TI compare deux villes extrêmes, Sao Paulo et Brasilia, en se servant, entr' autres, du dessin du paysage. Dans les vues aériennes de Sao Paulo faites par Kiefer, ce dernier reprend le mythe de Lilith dont un des attributs est celui d'être la protectrice des villes désertées comme métaphore d'un paysage perçlu. Pellegrino se demande si cette métaphore a un sens puisque l'Etat ne se préoccupe absolument pas de cette question. C'est bien l'idée même de ville qui lui semble perdue avec l'idée d'urbanité et de citoyenneté. Il décrit l'état de délabrement des trottoirs, des difficultés du déplacement pour tous et particulièrement et particulièrement pour les enfants et les handicapés

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physiques. Il insiste sur le sentiment de désorientation qui trouble même les habitués. Face à Sao Paulo, Brasilia se présente au contraire comme une ville lisible, «trop lisible ». La construction de cette ville est entièrement fonctionnelle et en conséquence, ses bâtisseurs ne se sont aucunement préoccupés d'espace public, concept étranger à son mode de pensée, ne se sont aucunement préoccupés d'espace citoyen, d'espace de rencontre et de diversité tels qu'ont pu le penser des auteurs comme Habermas ou R. Sennett. En ce sens, ainsi que nous le verrons plus loin, Brasilia rencontre un peu les mêmes problèmes que ceux que nous avons qualifié de posturbains à propos de la France. En ce sens également, nos amis de Royal de luxe dont on parlera plus loin également feraient bien d'y faire un tour car on a sans doute plus besoin d'eux là bas qu'en Afrique où l'on est ni en veine de rencontres ni de gourous fussent-ils des Géants... Après une diatribe pleine de vigueur P. Pellegrino conclut: «tels des opposés qui se complètent, Sao Paulo illisible et apparemment désordonnée, Brasilia lisible et apparemment ordonnée sont les produits d'un même ordre social ». Ceux qui ont participé à l'élaboration des Villes Nouvelles anglaises ou françaises savent, combien, avec la meilleure volonté du monde, à quel point, la création d'un nouvel espace public pour notre temps est, de façon moins tranchée, une véritable question. La question du paysage est posée de manière radicalement différente par P. L. Spadone. Il s'interroge, comme l'a fait Oseki, sur la définition du paysage mais, de façon peu courante en France, en référence cette fois à Norberg-Schulz. Il se demande d'abord ce que cela peut bien signifier «en tant qu'expérience de l'espace urbain », il l'analyse ensuite comme contexte d'architecture monumentale: les musées; ce qui lui permet enfin de comparer avec une réalisation brésilienne et de rejoindre la critique sévère faite par les deux auteurs précédents. P. L. Spadone insiste sur l'imprécision de la définition du paysage urbain concçu plus comme un objet difficielement cernable, « vague» (Cauquelin). Ceci, cependant, ne lui enlève rien de sa prégnance et de son importance, notamment dans la façon dont nous aimons et déambulons, en réalité, avec une certaine cohérence dans son dédale. Pour atteindre une certaine méthode d'analyse, l'auteur se réfère à la syntaxe proposée par Norberg-Schulz à travers trois dimensions: la typologie qui concerne l'orientation, la morphologie qui renvoie à 1'« atmosphère» du lieu, la topologie enfin qui permet de cerner la place donnée à l'action par le lieu. Ces trois dimensions permettent, par parenthèse, de préciser fort à propos les choses et de ne pas confondre le sens du paysage en tant qu'orientation dans l'espace, en tant qu'ambiance, en tant qu'espace public comme cela se fait si couramment. Elles vont lui servir à évaluer trois architectures urbaines; celle de Renzo Piano située dans une cité

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s. Ostrowetsky (ed) :

résidentielle près de Bâle, faite du respect de la nature et du terrain et plus généralement de l'environnement, celle de Mario Botta conçue pour le musée Tinguely près du centre-ville de Bâle cette fois, celle du musée de la sculpture de Sao Paulo. Pour ces trois œuvres, il reprend la typologie, la morphologie et la topologie qui lui servent de grille de lecture. Sans entrer dans le détail des deux premiers ici, nous insisterons sur la différence avec le troisième «museo brasileiro da Escultura» de Sao Paulo réalisé en 1995 par Paulo Mendes da Rocha dans un quartier résidentiel traversé par d'importantes voies de circulation. Du point de vue de la typologie, l'architecture a tenté de « tirer partie de la difficile intégration au site, un paysage urbain sans qualité ». « C'est le lieu muséallui-même qui fait paysage ». Du point de vue morphologique, malgré sa sévérité, l'intérieur séduit cependant grâce à la qualité des espaces aménagés (entrecroisement de lignes horizontales et obliques...) Enfin, du point de vue topologique, le lien entre l'intérieur et l'extérieur est assuré par un aménagement en étapes successives permettant une perception des œuvres exposées en une « architecture de parcours ». P. L. Spadone veut voir là une relation critique avec Sao Paulo, sa maîtrise contrastant de facto avec un contexte informe. C'est ainsi que l'auteur français rejoint à sa façon, c'est-à-dire moins sociologique et politique que formelle, la critique des collègues brésiliens. La « requalification du paysage» conçu comme ambiance ou plus largement comme espace public n'est pas une mince affaire... Comme nous allons le voir, encore une fois, avec l'article de Bertrand Masqualier à propos de Royal de Luxe. Dans le compte-rendu d'une première enquête menée dès 1990 dans le cadre d'un laboratoire d'université alors localisé à l'Université de Provence (EDRESS) dont Z. Lebriki parlera plus bas, j'insistais alors largement sur une volonté dominante des Arts de la rue de « requalifier» l'espace grâce à des interventions artistiques dans les lieux neufs et relativement vides sinon négatifs de significations, dans des lieux destinés à constituer des cours de villes à valeur symbolique comme la Ferme du Buisson à Noisiel le Luzard pour un des pôles de la Ville Nouvelle de Marne-la-Vallée - ancienne ferme construite par les ateliers Eiffel où devait se dérouler une manifestation importante, Trapèzes, avec un public de 400 personnes organisée par Lieux Publics dirigés par M. Crespin -, ou encore dans des lieux classiques mais en déshérence d'animation. Je m'étais alors permise de mettre en garde les artistes3 en insistant sur le fait que les animateurs de rue ne pouvaient sans illusion fournir à l'architecture urbaine comme à la société en général, ce qui lui manquait c'est-à-dire ces qualités de paysage urbain, d'ambiance, de
:\ s. Ostrowetsky, «La ferme urbaine» L'Harmattan, 1990.

in « Parler l'architecture

», Espaces

et Sociétés,

n° 60-61, Paris,

Lugares,

d'un

continent

l'autre

...

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monumentalité à valeurs symboliques, ses ouvertures à l'interaction que P. L. Spadone a décrites plus haut. Rien ne peut se substituer à un travail urbanistique déficient voire inexistant qui n'a pas composé les lieux de manière à rendre possible une vie sociale à la fois citoyenne et ample dans ses échanges et sa diversité ainsi que j'en parlerai moimême dans mon propre article. Mais il est vrai que bien des municipalités des villes moyennes en France, pour ces mêmes raisons, et dans les mêmes espoirs, peut-être quelque peu illusoires, accueillent assez bien les artistes de rue parce qu'ils espèrent qu'ils les aideront dans leur effort d'animation urbaine de plus en plus rare notamment en centre-ville en dehors des heures habituelles d'achalandage. Grandes surfaces, horaires trop serrés qui vident les centres urbains dès que les rideaux des commerçants sont tirés. Plusieurs raisons à cela dont la principale tient sans doute plus à la présence de la télévision dans les foyers et à l'attirance quasi hynoptique qu'elle procure chez des spectateurs qui ne sont plus obligés, dispersés dans l'habitat de banlieue, de ressortir pour se distraire, la journée de travail et de transport terminés. Cela n'empêche pas, il est vrai que les artistes de rue, à l'instar des festivals qui se multiplient en France l'été dans n'importe quelle petite bourgade désormais font, même passagèrement, un véritable travail de socialisation de la rue qui n'est pas du tout à négliger et dont le succès est la preuve que mes critiques de départ étaient peut-être à nuancer. Si le spectacle ne peut revaloriser une architecture de pauvreté en effet, il peut du moins faire rêver des habitants qui ne se déplaceraient pas si ces derniers ne venaient à eux. Nous avons mené plusieurs enquêtes depuis sur le terrain dont une partie est reprise dans un ouvrage qui a d'abord fait l'objet d'une thèse, signé4 par Philippe Chaudoir, La ville en scènes, ainsi que deux articles sur la même Compagnie que celle qui préoccupe Bertrand Masquelier et auxquels il se refère dans son propre article. C'est donc avec une légère réticence que nous prendrons en charge la volonté quasi unanime des artistes de rue de «requalifier l'espace» mais leur travail est tellement important en France pour les plus grandes comme pour les plus petites troupes (plus de 550) que nous avons choisi de placer l'article les concernant sous cette rubrique malgré tout. Bertrand Masquelier rend compte d'un spectacle qui fait suite à celui du « Géant tombé du cial» présenté pour la première fois à Nantes puis deux fois au Havre ainsi qu'un spectacle plus statique comme nous allons le voir. Ces deux spectacles ont été montés consécutivement à deux voyages en Afrique, le premier monté lors d'un séjour au Cameroun en 1998 et le second au Burkina-Faso en 1999.

4

Cf. Notre Préface.

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