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Luttes et résistances des femmes écossaises

De
242 pages
Cet ouvrage se propose de faire revivre certaines des luttes des femmes écossaises au cours du long XIXe siècle. L'ambition principale de cet ouvrage est d'étudier les mécanismes par lesquels les femmes rehistoricisèrent l'arbitraire culturel et le discours essentialiste des sociétés victorienne et édouardienne.
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Luttes et résistances
Christian AUER
des femmes écossaises
1838-1915
Cet ouvrage, destiné aux spécialistes comme au grand public, se propose
de faire revivre certaines des luttes des femmes écossaises au cours du
elong xix siècle. C’est en effet, au cours de cette période que les femmes,
muettes et marginalisées, ou au mieux discrètes, se saisirent de la parole Luttes et résistances
pour distendre progressivement les liens de dépendance qui les attachaient
à leur père, leur mari ou leur fls et qu’elles se construisirent une place et des femmes écossaisesun espace dans les pages de l’Histoire en contestant, de façon concertée,
organisée et structurée, les idéologies de la domesticité et des sphères
séparées, qui les fgeaient dans des rôles et des fonctions déterminés. 1838-1915
Certaines de ces femmes affrmèrent que les fonctions « naturelles » des
sexes n’étaient en rien le produit d’un déterminisme biologique mais la
conséquence d’une construction sociale.
Cette conquête de nouveaux droits se heurta à l’idéologie et aux intérêts
de la société patriarcale et généra des confrontations et des confits. Plus
que toute autre période de l’Histoire, les moments de tensions, de crises
ou de confits interrogent le tissu idéologique d’un groupe social. Les
ruptures que marquent les confits permettent à une société de questionner
les valeurs immuables et essentielles qui cimentent sa cohésion et de
redéfnir les rapports entre individus.
L’ambition principale de cet ouvrage est donc d’étudier les mécanismes
par lesquels les femmes rehistoricisèrent l’arbitraire culturel et le discours
essentialiste des sociétés victorienne et édouardienne.
Agrégé d’anglais, Christian Auer est professeur à l’université de
e Strasbourg, spécialisé dans l’étude de la civilisation britannique des xix
eet xx siècles. Il a écrit un ouvrage sur les Hautes-Terres d’Écosse au
exix siècle et publié de nombreux articles de recherche sur les aspects
politiques, sociaux et culturels de l’Écosse à l’époque victorienne. Il
eest le co-auteur de Femmes, pouvoir et nation en Écosse du xvi siècle
à aujourd’hui, publié par les Presses universitaires du Septentrion
en 2012. Il s’intéresse également aux études sur le genre et aux études
postcoloniales.
Couverture : Lucy Smith, Pauline Ranken, Little Quarry,
Salisbury Crags, June 1908, utilisé avec l’autorisation
de la Ladies Scottish Climbing Club Archive.
ISBN : 978-2-343-00881-3
24 €
Christian AUER
Luttes et résistances des femmes écossaises





Luttes et résistances
des femmes écossaises























Collection Des idées et des femmes
dirigée par Guyonne Leduc
Ancienne élève de l'École Normale Supérieure (Sèvres)
Professeur à l'université Charles de Gaulle - Lille III
Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan,
gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la
littérature, de l'histoire des idées et des mentalités,
à l'époque moderne et contemporaine.
Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de
femmes, avec prise en compte de leur globalité
(de leur sensibilité comme de leur intellect).
Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique
concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et
extrême-oriental.
Ouvrages parus récemment
Barret-Ducrocq, F., F. Binard et G. Leduc, dir. Comment l'égalité vient aux femmes. Po-
litique, droits et syndicalisme en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en France.
Préface/Entretien avec Claudie Baudino. 2012. 253 pp.
Barrière, Jean-Paul et Philippe Guignet, dir. Les femmes au travail dans les villes en
e e
France et en Belgique du XVIII au XX siècle. 2009. 318 pp.
e e
Bazin, Claire et G. Leduc, dir. Littérature anglo-saxonne au féminin, (XVIII -XX siè-
cles). (Re)naissance et horizons. Préf. Jean-Jacques Lecercle. 2012. 171 pp.
eBoulard, Claire. Presse et socialisation féminine en Angleterre au XVIII siècle: "Con-
versations à l'heure du thé". 2000. 537 pp.
Dor, Juliette, Danielle Bajomée et Marie-Élisabeth Henneau. Femmes et livres. 2007.
329 pp.
Gheeraert-Graffeuille, Claire. La Cuisine et le forum: Images et paroles de femmes
pendant la révolution anglaise (1640-1660). 2005. 467 pp.
Jamet-Moreau, Églantine. Le Curé est une femme. L'Ordination des femmes à la prêtri-
se dans l'Église d'Angleterre. Préf. Emmanuel Le Roy Ladurie. 2012. 326 pp.
Jaminon, Martine et Émilie Faes, éds. Femmes de sciences belges: Onze vies d'enthou-
siasme. 2003. 97 pp.
e
Kerhervé, Alain. Une Épistolière anglaise du XVIII siècle: Mary Delany (1700-1788).
2004. 611 pp.
Leduc, G, dir. Nouvelles Sources et nouvelles méthodologies de recherche dans les
études sur les femmes. Préface de Michelle Perrot. 2004. 355 pp.
Leduc, G., dir. Travestissement féminin et liberté(s). Préface de Christine Bard. 2006.
439 pp.
Leduc, G, dir. Réalité et représentations des Amazones. Préface de Sylvie Steinberg.
2008. 486 pp.
e
Leduc G. Réécritures anglaises au XVIII siècle de l'Égalité des deux sexes (1673) de
François Poulain de la Barre: du politique au polémique. 2010. 502 pp.
Leduc, G. dir. Les Rôles transfrontaliers joués par les femmes dans la construction de
l'Europe. Préface Suzan van Dijk. 2012. 415 pp.
Masséi-Chamayou, Marie-Laure. La Représentation de l'argent dans les œuvres de Jane
Austen: l'être et l'avoir. 2012. 416 pp.
Martin, Marie. Maria Féodorovna (1759-1828) en son temps: Contribution à l'histoire
de la Russie et de l'Europe. 2004. 452 pp.
Verrier, Frédérique. Le Miroir des Amazones: Amazones, viragos et guerrières dans la
e elittérature italienne des XV et XVI siècles. 2004. 256 pp.
Christian AUER




Luttes et résistances
des femmes écossaises


1838-1915









DU MÊME AUTEUR

Improvement, pauvreté, évictions et émigration dans la presse
d'Inverness de 1845 à 1855. Paris : Éditions Publibook, 2004.
644 pp.

Auer C., Dubois Nayt A. et Duclos N., Femmes, pouvoir et nation
en Écosse du XVIe siècle à aujourd’hui. Villeneuve d’Ascq : PU du
Septentrion, 2012. 150 pp.



















© L’Harmattan, 2013

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00881-3
EAN : 9782343008813



Fetching home peats on Skye, c. 1890
dans Francis Thompson, Victorian and Edwardian Highlands from Old
Photographs (London: B.T. Batsford Ltd, 1976).



Women’s history concerns not merely half of humankind, but all of
1it .









Accept injustice meekly, and nothing will be done; resist it strongly
and everything else–enquiries, legislation, redress will be added unto
2you. They conquer who believe they can .

1 Gisela Bock, « Women's History and Gender History : Aspects of an
International Debate », Gender and History 1.1 (1989) : 10.
2
William C. Anderson, MP, « The Landlords’ Offensive. Scotland Draws
the Sword », Forward, 13 novembre 1915.

SOMMAIRE

Remerciements .................................................................................... 11
Introduction ........................................................................................ 1 3
1. Sphère publique et sphère privée ............................................... 20
2. La domination masculine ........................................................... 27
PREMIERE PARTIE
LUTTES ET RESISTANCES
I. Le chartisme au féminin ou une lutte proto « féministe » ........ 35
e1. Contestation et résistance au XVIII siècle ............................... 35
e
2. Les réformatrices du début du XIX siècle 37
3. Les chartistes et la « nature » féminine ..................................... 39
4. Les chartistes et le droit de vote des femmes ............................ 45
5. Le chartisme au féminin ............................................................. 47
6. Identité de genre et identité de classe ........................................ 53
7. Le chartisme au féminin : un « féminisme »
embryonnaire .............................................................................. 56
II. Les Amazones des Hautes Terres d’Écosse ............................... 59
e
1. La résistance aux clearances au début du XIX siècle ............. 61
2. Sollas, 1849 et Greenyards, 1854 .............................................. 63
3. La guerre des crofters, Skye, 1881-1882 .................................. 65
4. Résistance féminine et passivité masculine .............................. 67
III. Septem contra Edinam : les étudiantes de médecine
d’Édimbourg, 1870 ...................................................................... 73
1. Les femmes et les études universitaires .................................... 73
2. La lutte des femmes pour l’accès aux études de médecine ...... 75
3. Les sept d’Édimbourg ................................................................ 77
IV. “Liberty is in every blow, let us do or die”:
les suffragettes .............................................................................. 85
1. Les suffragettes écossaises, oubliées de l’histoire .................... 85
2. La lutte pour le droit de vote en Écosse .................................... 87
3. Une lutte politique. ..................................................................... 91
4. Écosse, Angleterre : des luttes identiques ? .............................. 95
5. La radicalisation de la lutte ........................................................ 98
V. « Capital and labour »: les femmes en grève ........................... 109
1. Les conditions de travail des femmes ...................................... 109
2. Les femmes et les syndicats ..................................................... 118
3. La grève des ouvrières de Kilbirnie ......................................... 123
4. La grève des ouvrières de l’usine Singer de Kilbowie ........... 128
VI. La grève des loyers (1915) ......................................................... 137
1. La crise du logement ................................................................ 137
2. Les tensions entre propriétaires et locataires .......................... 140
3. La résistance aux augmentations de loyers ............................. 145
4. La réaction du gouvernement ................................................... 149
5. Le rôle déterminant des ménagères de Glasgow .................... 155
DEUXIEME PARTIE
DISCOURS ET POUVOIR
I. La lutte contre l’injustice ............................................................. 163
II. Une société patriarcale divisée .................................................. 173
III. La nature féminine .................................................................... 181
IV. La contestation du pouvoir ....................................................... 195
Conclusion .......................................................................................... 209
Bibliographie sélective ..................................................................... 215
Index nominum ................................................................................. 229
Index rerum ....................................................................................... 235

REMERCIEMENTS
Guyonne Leduc pour sa lecture très attentive du tapuscrit,
pour ses remarques, suggestions et conseils avisés et
Ersie Leria pour son aide lors de la mise en forme finale du
document.



INTRODUCTION
Je suis femme.
Née ici je mourrai. Jamais l’heureux voyage
Ne viendra de son aile ouvrir mon horizon.
Je ne connaîtrai rien du monde de passage
Au-delà de ce mur qui borde ma maison (…)
Je suis femme.
Je resterai dans mon enclos (…)
Aux âges dont il reste un sillon de mémoire,
Je ne pourrai jamais revivre par l’histoire.
Pas un mot qui parle pour moi.
1Je suis femme .
En 1839, Clémence Robert ne pouvait pas savoir, con-
trairement à ce qu’elle écrit dans ces quelques vers, qu’elle
allait « revivre par l’histoire », que l’horizon des femmes était
sur le point de s’élargir et que leurs perspectives allaient
s’ouvrir comme sans doute jamais auparavant. Sans sombrer
dans l’hyperbole ou dans un lyrisme de mauvais aloi, on peut se
ehasarder à dire que le XIX siècle représente, en effet, une des
périodes où les femmes, jusque-là inaudibles car marginalisées,
vont commencer à se saisir de la parole pour se libérer et
s’affranchir des figures masculines dont elles dépendent et
parvenir à se forger un espace dans les pages de l’Histoire. Si le
choix de l’épigraphe s’est porté sur un extrait d’un texte écrit
par une poétesse française, c’est pour mettre en évidence la di-
mension internationale du phénomène que constitua l’évolution
des revendications féminines. Les femmes d’Écosse et les
femmes d’Angleterre, comme celles d’autres pays européens,
participèrent à ce vaste mouvement qui avait pour objectif prin-

1 Clémence Robert en 1839, citée par Geneviève Fraisse et Michelle
ePerrot, Histoire des femmes en Occident, IV. Le XIX siècle, éds. G. Duby et
Perrot, 1991, 5 vols (Paris : Perrin, 2002) 4 : 535. cipal d’obtenir des droits qui leur étaient jusqu’alors in-
accessibles ou interdits. Il était inévitable que cette conquête de
nouveaux droits, cette soif de nouveaux horizons, cette volonté
de mettre fin à des situations perçues comme profondément
injustes se heurtent à l’idéologie et aux intérêts de la « société
2patriarcale » et engendrent des confrontations et des conflits.
C’est un truisme que de dire que ceux qui détiennent le pouvoir
ne sont que rarement prêts à le partager ou à y renoncer.
Apportons quelques précisions de lexique indispensables.
Les termes « patriarcal » et « patriarcat » ont une longue his-
toire et sont devenus, grâce notamment au discours féministe,
des concepts incontournables dans les champs de la sociologie
et de l’anthropologie. La société patriarcale désigne « une
formation sociale où les hommes détiennent le pouvoir, ou
3encore, plus simplement le pouvoir des hommes » . La notion
de patriarcat, indissociablement associée à la notion de
domination masculine et à son corollaire, l’oppression des
femmes, a une portée générique et semble caractériser une
société monolithique, constituée d’individus adhérant à une
idéologie commune. Or, la société patriarcale victorienne fut
traversée par des lignes de fractures, portées par des voix
4dissonantes. David Masson, professeur à l’université
d’Édimbourg, fut l’un de ceux qui estima que les femmes
devaient bénéficier des mêmes droits que les hommes en
matière d’éducation :
The women of this country ought to be educated or to have the
option of being educated at the same institutions as the men, up
to the very highest, with the same gradation, by the same tea-
chers, and in a manner as thorough, continuous and systematic.
Till this is done our nation is unjust to half its members and

2 On abandonnera les guillemets dans la suite du texte.
3 Hélène Hirata, Françoise Laborie et Hélène Le Doaré, éds. « Patriarcat »,
Dictionnaire critique du féminisme (Paris: PUF, 2000) 154.
4 David Masson fut professeur de rhétorique et de littérature anglaise et
exerça les fonctions de rédacteur en chef du Macmillan's Magazine de 1858 à
1865. Il fut le premier, en 1868, à proposer des cours de niveau universitaire à
des femmes. Il fut nommé Historiographe Royal en 1893.
14exists spiritually, intellectually and in every other respect at but
5half its possible strength .
Autre exemple avec Keir Hardie, l’une des figures les plus
marquantes du socialisme britannique, qui, comme l’indique cet
extrait d’un pamphlet qu’il publia en 1905, soutint sans relâche
le combat des femmes pour l’obtention du droit de vote :
No one seeks to deny the existence of differences between the
sexes, differences subtle, deep seated and ineradicable. But the-
se being admitted, afford no justification by man of the right to
say what duties and responsibilities woman may be allowed to
undertake, and what must be withheld from her because of her
sex. […] It is only by removing the disabilities and restraints
imposed upon woman, and permitting her to enter freely into
competition with man in every sphere of human activity, that
her true position and function in the economy of life will
6.ultimately be settled
Le présent ouvrage se propose de faire revivre les luttes des
efemmes écossaises au cours du long XIX siècle ainsi que les
mécanismes et stratégies de résistances mises en œuvre par la
société patriarcale. Plus que toute autre période de l’Histoire, les
moments de tensions, de crises ou de conflits dévoilent et
interrogent le tissu idéologique d’un groupe social. Comme
l’écrit fort justement l’historienne Arlette Farge, « l’univers des
conflits et des tensions, des luttes et des rapports de force […]
constitue la toile de fond sur laquelle se greffent comportements,
7pratiques et affectivités » . C’est en temps de crise ou de conflit
qu’une société se révèle à elle-même, qu’elle est amenée à
s’interroger sur ses valeurs et ses fondements, qu’elle n’a d’autre
choix que de se questionner, et qu’elle découvre, le plus souvent
avec étonnement, que ces valeurs peuvent faire l’objet de
contestations et de remises en cause fondamentales, voire

5 « London University and London Colleges and Schools of Sciences »,
MacMillan’s Magazine 16 (1867) : 432.
6 James Keir Hardie, The Citizenship of Women. A Plea for Women's
Suffrage (London : Independent Labour Party, 1905) 3.
7 Arlette Farge, Le Goût de l’archive (Paris : Seuil, 1989) 57.
15révolutionnaires. Le conflit, parfois douloureux, souvent difficile
à résoudre, marque une rupture et permet à une société de
réfléchir aux valeurs immuables et essentielles qui cimentent sa
cohésion, d’en évaluer la pertinence, de réfléchir à son devenir et
de redéfinir les rapports entre individus. Pour Arlette Farge, « le
conflit est un lieu de naissance, et ce qui advient après lui a
rarement à voir avec ce qui se passait avant lui. Même minime ou
dérisoire, le conflit est une fêlure qui trace des ‘ailleurs’ et crée
8de nouveaux ‘états’ » . Les femmes écossaises qui font l’objet de
cette étude essayèrent toutes, certaines avec prudence et mesure,
d’autres de façon plus directe et violente, de tracer des
« ailleurs » et de créer de nouveaux « états ».
Ce ne sont pas les individus en tant que tels qui retiendront ici
l’attention mais les ensembles plus ou moins homogènes qu’ils
constituent. Ces groupes se définissent notamment par le regard
ou par le discours qui sont portés sur eux et sur la résistance
qu’ils peuvent manifester face à ce regard. Il s’agit donc
d’ensembles d’individus, qui, certes, se différencient par leur
statut social ou par leur fonction au sein de la société, mais qui
prennent une dimension collective par les rapports de domination
et de pouvoir qui les distinguent d’autres groupes ou catégories.
Les femmes écossaises, que ce soient celles qui résistèrent
aux évictions, celles qui tentèrent de suivre des études de
médecine, celles qui demandèrent le droit de vote, celles qui
luttèrent au sein de leurs entreprises ou encore celle
refusèrent les augmentations de loyers furent soumises à un
regard et à un discours essentialistes qui avaient comme finalité
de les priver des droits détenus par la société patriarcale. Le
discours, qu’il soit exprimé par des individus, par des structures,
par des institutions ou par des sociétés, est le prolongement du
regard ; il permet d’affirmer des positions, des idées, de formuler
des opinions, des avis sur l’autre, sur un groupe perçu ou vu
comme autre. Le groupe qui subit le discours peut le recevoir
sans réagir, peut y adhérer plus ou moins consciemment ou, au
contraire, le considérer comme non recevable et, dans ce cas,
manifester son opposition en proposant, à son tour, un autre
discours, un contre discours de résistance. La notion de discours,

8 Farge 59.
16en outre, est indissociable de celles de connaissance et de
pouvoir : « Discourse is important because it joins power and
knowledge together. Those who have power have control of what
is known and the way it is known, and those who have such
9knowledge have power over those who have not » . C’est cette
corrélation entre discours, connaissance et pouvoir à laquelle sera
consacrée une part importante de cet ouvrage. Il importera avant
tout d’analyser, de décrypter ou de déconstruire (pour emprunter
un terme cher aux postmodernes) le discours afin de voir dans
quelle mesure il permet d’appréhender l’idéologie de l’époque
dans laquelle il prend forme.
Si le terme de résistances figure au pluriel dans le titre de cet
ouvrage, c’est parce qu’il faut le comprendre d’abord comme
résistance des groupes infériorisés au regard ou au discours que
portent sur eux les groupes en situation de domination et, ensuite,
comme résistance des groupes en position de domination face à
la résistance de ceux qui refusent ce regard et qui demandent à
avoir accès à une partie du pouvoir qui leur est refusée.
Faire surgir le discours des oublié(e)s de l’Histoire constitue
une tâche des plus difficiles : comment, en effet, avoir accès à un
discours qui, bien souvent, n’est que très peu audible ou visible ?
Comment savoir ce que pensaient les groupes infériorisés,
comment ils percevaient le monde dans lequel ils évoluaient,
comment ils se déterminaient par rapport au discours des groupes
dominants ? Tâche impossible pour certains qui, comme Gayatri
Spivak, l’auteur de la célèbre formule, « the subaltern cannot
10
speak » , estiment que le subalterne ne peut s’exprimer que par
11rapport au discours dominant . Sommes-nous condamnés à

9 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, éds., Post-Colonial
Studies (1998 ; London : Routledge, 2000) 72.
10 Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak? », Colonial
Discourse and Post-Colonial Theory: A Reader, éds. Patrick Williams et
Laura Chrisman. (1993 ; Harlow : Longman, 1994) 104.
11 Le concept de subalterne fut notamment utilisé par un groupe
d’historiens indiens qui, au début des années 1980, décidèrent de s’interroger
sur l’historiographie de l’Inde. Ils affirmaient que, jusqu’alors, l’histoire de
l’Inde n’avait été écrite que sous un angle colonialiste et élitiste alors qu’une
grande partie de cette Histoire avait été vécue par les classes subalternes ; il
était donc grand temps d’écrire une autre histoire qui prît pleinement en
compte ces nouvelles perspectives.
1712« traquer la brume dans les marécages » ? Nous serions tenté de
répondre par la négative, car c’est précisément la tâche du
chercheur que de tenter, avec persévérance et opiniâtreté, mais
aussi avec humilité, de découvrir les traces du passé. Il existe des
sources tels la presse ou les rapports des commissions
parlementaires qui permettent d’avoir accès à la parole des
oubliées de l’Histoire, même s’il convient de garder à l’esprit
qu’il s’agit, le plus souvent, de discours filtrés par les auteurs des
articles ou des rapports en question. Ainsi il est possible d’avoir
des éléments d’information sur ce que pensaient certaines des
femmes qui décidèrent, en dépit de toutes les pesanteurs d’une
société encore figée à bien des égards, de protester contre des
conditions de travail ou de rémunération qui leur semblaient de
plus en plus inacceptables ou de se faire entendre pour réclamer
des droits dont elles s’estimaient être injustement privées. C’est
ainsi que le Forward de Glasgow permet de se rendre compte du
rôle décisif joué par la secrétaire de la section écossaise de la
National Federation of Women Workers dans un conflit qui
opposa la direction d’une fabrique de cordes à Leith aux ouvriers
en août 1911. Le Forward publia la lettre que la responsable
adressa à la direction de l’entreprise ainsi que le document final
adopté par les syndicats et la direction : ce document porte la
signature du directeur de l’entreprise et des responsables des
syndicats, Agnes Brown et Sarah Smith, représentant la National
13Federation of Women Workers.
Il ne saurait être question d’oblitérer les différences
essentielles qui existent entre les groupes de femmes qui ont été
retenus. Certaines des femmes qui composent les groupes sur
lesquels porte notre étude appartiennent à des classes sociales
différentes. Il n’y a, par exemple, guère de points communs entre
Sophia Jex-Blake ou Emmeline et Christabel Pankhurst et les
ouvrières de l’usine Singer de Kilbowie ou les ménagères de
Glasgow : ces femmes évoluaient dans des milieux sociaux

12 « Chasing mist across marshland » : c’est ainsi que John Walton
qualifie la nature de la démarche de celui qui tenterait de donner une
définition de l’expression « histoire culturelle » (John K. Walton, « New Di-
rections in British Historiography : The Emergence of Cultural History ? »,
Revue Française de Civilisation Britannique 14.4 [2008 ] : 40).
13 Forward, 26 août et 2 septembre 1911.
18radicalement différents et avaient donc nécessairement des
préoccupations différentes. Pour les femmes des classes
ouvrières, la frontière entre sphères publique et privée, comme
on le verra, relevait davantage du mythe que de la réalité. Ce qui,
en revanche, permet d’établir un lien entre ces groupes de
femmes, c’est leur contestation des normes et des règles en
vigueur et la réaction de la société face aux demandes et aux
revendications qu’elles exprimaient. Il existe, en la matière, de
fortes similitudes entre les groupes concernés.
Avant d’étudier et d’analyser quelques-unes des luttes les
plus significatives des femmes écossaises, sera brièvement
évoquée la question de la place des femmes et, notamment, des
femmes écossaises, dans l’historiographie. C’est presque de-
venu une banalité de dire que l’Histoire, le plus souvent
conjuguée au masculin, n’a manifesté que très peu d’intérêt,
voire aucun intérêt, pour les femmes. La première phrase de la
préface de l’ouvrage collectif dirigé par Geneviève Fraisse et
Michelle Perrot et consacré aux femmes en Occident est on ne
peut plus explicite : « Pendant longtemps, les femmes ont été
14laissées dans l’ombre de l’Histoire » . Cette ombre semble
encore gagner en intensité quand on évoque la place des
femmes écossaises dans l’historiographie : elles furent, en effet,
victimes d’un double oubli, en tant que femmes tout d’abord
puis en tant qu’Écossaises. Ainsi, en 1986, Thomas Smout
indiquait que la place de la femme dans et en dehors de la
cellule familiale avait été à ce point négligée en Écosse qu'il
15
était presque possible de parler de « honte historiographique » .
D’autres historiennes firent état d’un véritable phénomène
16d’amnésieique ou encore de scandale historiogra-
17phique . Dans l'ouvrage qu'elles consacrèrent à l'étude des fem-
mes dans la société écossaise de 1800 à 1945 et qui fut publié

14 Duby et Perrot, éds., 4 : 7.
15 Thomas Christopher Smout, A Century of the Scottish People (London :
Collins, 1986) 292.
16 Esther Breitenbach, Alice Brown et Fiona Myers, « Understanding
Women in Scotland », Feminist Review 58 (1998) : 49.
17 Elspeth King, « The Scottish Women’s Suffrage Movement », Out of
Bounds, Women in Scottish Society, 1800-1945, ed. Esther Breitenbach et
Eleanor Gordon (Edinburgh : Edinburgh UP, 1992) 122.
19en 1992, Esther Breitenbach et Eleanor Gordon remarquèrent
que nombre de travaux qui traitaient de l'histoire sociale
écossaise négligeaient le rôle des femmes ou se contentaient d'y
faire référence par le biais de généralisations ou de stéréotypes
pour le moins discutables. Elles attribuaient la relative et
problématique absence des femmes dans l'histoire écossaise non
pas à leur silence ou à leur passivité mais à un manque d’intérêt
des historiens pour le rôle et pour la place qu’avaient pu jouer
18ces femmes dans l’Histoire . Près de trente ans après la
publication de l’un des premiers ouvrages qui déplora l’absence
19de visibilité des femmes dans l’Histoire , ces remarques ont
fortement perdu de leur raison d’être car on ne compte plus les
ouvrages ou articles qui traitent du rôle et de la participation des
femmes dans l’Histoire ou qui proposent des lectures de
l’Histoire à partir du paradigme du genre.
1. Sphère publique et sphère privée
L’ordre social fonctionne comme une immense machine
symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur
laquelle il est fondé : c’est la division sexuelle du travail,
distribution très stricte des activités imparties à chacun des
deux sexes, de leur lieu, leur moment, leurs instruments ; c’est
la structure de l’espace avec l’opposition entre le lieu
d’assemblée ou le marché, réservés aux hommes, et la maison,
réservée aux femmes, ou, à l’intérieur de celle-ci, entre la
partie masculine, avec le foyer, et la partie féminine, avec
l’étable, l’eau et les végétaux ; c’est la structure du temps,
journée, année agraire, ou cycle de vie, avec les moments de
rupture, masculins, et les longues périodes de gestation, fé-
20
minines .
Les notions de sphères séparées et de domination masculine
constituaient des pans essentiels de l’idéologie victorienne.
Notons d’emblée que nous pourrions très bien remplacer le

18 Voir Breitenbach et Gordon, éds., Out of Bounds 1-3.
19 Voir Sheila Rowbotham, Hidden from History : 300 Years of Women's
Oppression and the Fight against it (London : Pluto, 1973).
20 Pierre Bourdieu, La Domination masculine (1998 ; Paris : Seuil, 2002)
22-23.
20terme victorien par des adjectifs désignant d’autres sociétés
européennes, dans la mesure où la notion de sphères séparées
constitua un pan essentiel de l’idéologie des sociétés pat-
eriarcales du XIX siècle. Il suffit, pour s’en convaincre, de
donner la parole à Alphonse de Lamartine :
Les femmes qui, dans certains temps, ont voulu sortir de la vie
intérieure pour se hisser dans la vie extérieure sur les tréteaux
de la politique, ne sont pas des femmes ; ce sont des êtres sans
sexe, abdiquant l’un sans revêtir l’autre, scandalisant la nature
plus encore que la société […] Quel homme aurait été chercher
son épouse, quel fils sa mère, au pied de ces tribunes
tumultueuses, entre les applaudissements et les huées de la
21
place publique ?
Comme le rappelle fort opportunément Amanda Vickery, la
polarité dialectique entre foyer et monde extérieur ne date
cependant pas de l’époque victorienne : « it is clear that the
texts extolling domestic virtues and a clear separation of the
22realms of men and women circulated long before 1789 » . Pour
ne prendre qu’un exemple Thomas Marriott, en 1759, louait les
femmes pour leur pureté supérieure, pour leur rôle essentiel de
mères et de gardiennes du sanctuaire familial. Marriott
considérait que la vertu féminine représentait un des éléments
23constitutifs de la stabilité de l’État et de la race britannique .
Les notions de sphère publique et de sphère privée qualifiaient
les places respectives que la société assignait aux hommes et
aux femmes. Le rôle théorique de chacun était précisément
déterminé : aux femmes, qu’elles exercent une activité
professionnelle ou non, la responsabilité des tâches domestiques
et de l’éducation des enfants, aux hommes, la gestion des
activités extérieures à la structure familiale. Certains
observateurs estimaient que les femmes prenaient, d’ailleurs,

21 Alphonse de Lamartine, Cours familier de littérature (Paris, 1868) 26 :
86.
22 Amanda Vickery, « Golden Age to Separate Spheres ? A Review of the
Categories and Chronology of English Women’s History », The Historical
Journal 36 : 2 (1993) : 398.
23 Cité par Vickery, « Golden Age », 398.
21grand plaisir à évoluer dans une sphère dont elles gardaient
jalousement l’accès : « Women – despite the crotchets of a few
male-minded ladies – find the domestic sphere highly congenial
to their nature and aspirations, and are peculiarly jealous of any
24interference in it by men » . La femme victorienne idéale était,
avant tout, une épouse et une mère, pieuse, vertueuse et
respectable, qui, de surcroît, était censée accepter le rôle et le
statut que la société lui avait conférés. Comme le remarqua l’un
des psychiatres les plus éminents de l’époque, Henry Maudsley,
rédacteur en chef du Journal of Mental Science, « the female
qualities of mind which correlate her sexual character adapt her,
25as her sex does, to be the helpmate and companion of man » .
Le discours victorien ne cessa, en effet, de glorifier et
d’idéaliser les rôles de soutien ou d’aide qui pouvaient être
assumés par les filles, par les mères ou par les épouses :
In the economy of nature […] the ministry of woman is one of
help and sympathy. The essential principle, the key-note of her
work in the world, is aid; to sustain, succour, revive, and even
sometimes shelter, man in the struggle and duty of life, is her
peculiar function. The moment she affects the first or leading
role in any vocation she is out of place, and the secondary but
26
essential, part of helpmate cannot be filled .
On ne manquait pas de rappeler aux impudentes femmes qui
souhaitaient participer au débat démocratique et mettre fin à
certaines des inégalités qui pesaient sur elles qu’il existait une
ligne ou une frontière naturelles que les femmes ne pouvaient
franchir. Une part importante de la société pensait que les
femmes ne pouvaient accéder au débat politique en raison de
l’insuffisance de leurs qualités intellectuelles. Le discours, que
tint John Ruskin dans les deux conférences qu’il donna en 1864
et qui furent, ensuite, publiées dans un recueil intitulé Sesame
and Lilies, est représentatif de la période :

24 « Women’s Rights », The Lancet, 2 août 1862, 123.
25 Henry Maudsley, « Sex in Mind and Education », The Popular Science
Monthly (juin 1874) : 204.
26 « Woman as Doctor and Woman as Nurse », The Lancet, 17 août 1878,
227.
22The man's power is active, progressive, defensive. He is
eminently the doer, the creator, the discoverer, the defender.
His intellect is for speculation and invention; his energy for
adventure, for war, and for conquest wherever war is just,
wherever conquest necessary. But the woman's power is for
rule, not for battle, –and her intellect is not for invention or
creation, but for sweet ordering, arrangement and decision. She
sees the qualities of things, their claims and their places. Her
great function is Praise: she enters into no contest, but
infallibly adjudges the crown of contest. By her office and
place, she is protected from all danger and temptation. The
man, in his rough work in open world, must encounter all peril
and trial: – to him, therefore, the failure, the offence, the
inevitable error: often he must be wounded or subdued, often
misled, and always hardened. But guards the woman from all
this; within his house, as ruled by her, unless she herself has
sought it, need enter no danger, no temptation, no cause of
27
error or offence .
Un grand nombre de femmes, cependant, acceptaient la
place que la société leur imposait et considéraient qu’il leur
était possible de s’épanouir à l’intérieur des limites qui leur
étaient fixées. Certaines d’entre elles se prononcèrent contre la
participation des femmes aux luttes qui marquèrent l’histoire du
eXIX siècle. Même certaines des femmes qui militèrent ac-
tivement dans le champ social estimaient que les hommes et les
femmes avaient vocation à accomplir et à assumer des tâches et
des fonctions différentes. Dans un courier publié par le Times
en 1910, Octavia Hill affirmait: « I believe men and women
help one another because they are different, have different gifts
and different spheres, one is the complement of the other: and it
is because they have different powers and qualities that they
become one in marriage and one also in friendship and in fellow
28work » .

27 John Ruskin, Sesame and Lilies : Two Lectures Delivered at Man-
chester in 1864 (London : Smith, Elder and Co., 1865) 146-47.
28 Cité dans Gertrude Himmelfarb, The De-moralization of Society : From
Victorian Virtues to Modern Values (London : IEA Health and Welfare Unit,
1995) 103.
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