//img.uscri.be/pth/33a3a0166acecff6ac8c23c160cb8b8ec04a4229
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

M(m)ère

De
198 pages
La symbolique du genre est abordée d'une manière inhabituelle car elle relie en profondeur autobiographie et recherche intellectuelle. La "Mère" en majuscule y est traitée en tant que figure distincte de celle de la mère réelle, traditionnellement occultée ou amoindrie dans la tradition philosophique, religieuse et psychanalytique. La mère est indissociable de l'interrogation sur le devenir femme : être femme relève d'un rapport avec la Mère à inventer, remodeler et moduler en mots et images exemplaires.
Voir plus Voir moins

Annie Richard
M(m)ère
Auto-Essai
Dans cet auto-essai, la symbolique du genre est abordée d’une manière inhabituelle
car elle relie en profondeur autobiographie et recherche intellectuelle. La « Mère » en M(m)ère
majuscule y est traitée en tant que fi gure distincte de la mère réelle, traditionnellement
occultée ou amoindrie dans la tradition philosophique, religieuse et psychanalytique.
La mère est indissociable de l’interrogation sur le devenir femme : pour l’auteure, être Auto-Essai
femme aujourd’hui passe par un rapport nouveau avec la Mère, un rapport à inventer,
à remodeler, à moduler en mots et images exemplaires.
Annie Richard a fait de son enseignement et son écriture un combat
pour donner, en vue d’une réelle mixité, leur juste place aux femmes
dans notre mémoire et notre vie culturelles. Ses nombreux textes
explorent le monde féminin à partir d’une perspective très moderne.
Elle a publié : La Bible surréaliste de Gisèle Prassinos, Éditions Mols,
2004, L’Autofi ction et les femmes : un chemin vers l’altruisme ? L’Harmattan, 2013.
Illustration de couverture : Anne Geoff roy, Mon Amour (2012)
ISBN : 978-2-343-05285-4
23
Annie Richard
M(m)ère Auto-Essai

M(m)ère

Auto-Essai

Sexualité et genre : fiction et réalité
Collection dirigée par Milagros Palma


Le genre et la sexualité sont des constructions culturelles destinées à
consolider les comportements des individus en vue de la perpétuation de
l’espèce. Le genre organise et oriente la sexualité vers l’hétérosexualité. Dès
sa naissance chaque individu, en fonction de ses caractères biologiques, reçoit
les consignes nécessaires lui permettant d’assurer la reproduction dans le
cadre strict d’une organisation sociale hétérosexuelle. Les mécanismes liés à
la construction du genre et de la sexualité relèvent de domaines variés :
anthropologie, sociologie, politique, neurosciences, culture et esthétique, etc.
« Sexualité et genre : fiction et réalité » est une collection consacrée à la
publication d’études, d’enquêtes, de travaux de recherche qui décrivent et
analysent les mécanismes orientés vers la construction, la naturalisation et
l’imposition du genre et de la sexualité à travers toutes les formes d’art :
littérature orale et écrite, théâtre, arts plastiques, danse et cinéma.
La collection « Sexualité et genre : fiction et réalité » veut contribuer à
l’information et à la réflexion sur ces questions majeures que se posent les
sociétés ; elle se propose aussi de collaborer avec les nouvelles pratiques
éducatives visant à combattre les discriminations sociales dérivées de
l’idéologie normative du genre et de la sexualité et à promouvoir le dialogue
interculturel.


Déjà parus


Milagros PALMA (Coordination/coordinación), Culture du genre et de la
sexualité en Amérique latine. Cultura del género y de la sexualidad en
América latina, 2014.

Laurence H.MULLALY, Michèle SORIANO (Direction et édition), De cierta
manera: Cine y généro en América latina, 2014. Annie Richard

M(m)ère

Au uto-Essai









Du même auteur

Le Monde suspendu de Gisèle Prassinos, H.B. Editions, 1997.

La Bible surréaliste de Gisèle Prassinos, Belgique, Editions Mols, 2004.

L’autofiction et les femmes : un chemin vers l’altruisme ? Editions
L’Harmattan, 2013.

Livres d’artiste avec le peintre Claude Meurisset :
Khatag, Paris, Editions Eoliennes, 1997.
Femmes du Liban, Paris, Editions A Stella Mattotina, 2006.
















© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05285-4
EAN : 9782343052854



A mes enfants



D’elle, on attend tout : que la maison soit parfaite, douillette, qu’il
n’y manque rien…
D’Elle les hommes attendent le Tout et pour cela qu’Elle signifie le
Manque privé de Phallus.
Il est temps de poser la question du Genre symbolique tel qu’il est
vécu si le but des questions sur le genre est de restaurer la relation
entre les sexes.


Préambule



« Qu’est-ce qu’être mère ? » me suis-je demandé
Aujourd’hui, jour de marché avant Noël : je suis devant l’étal du
boucher. Il y a une effervescence, une joie, quelques guirlandes enfouies
dans les légumes et les fruits, une abondance de nourriture exhibée, décorée
comme une offrande.
Je n’ai rien à préparer d’exceptionnel : ma famille est déchirée en deux, la
déchirure me passe au travers du corps.
J’ai lu au cours de ma vie professionnelle des textes qui m’intriguaient, me
paraissaient si lointains, ainsi ce poème d’Agrippa d’Aubigné qui me revient
en tête, l’allégorie des guerres de religion comme combat sanglant de deux
frères sur le sein de leur mère.
En ce moment, mes deux seuls enfants, adultes, se déchirent sur mon sein, se
détournant violemment l’un de l’autre.
Alors, devant l’étal, j’ai été prise d’une impulsion : le boucher taillait dans
un bloc de chair à saucisse, un bloc de chair ! je n’en avais aucun besoin et
je lui en ai demandé une livre, une livre de chair bien compacte, aillée,
persillée à souhait, destinée à parfumer, enrichir, nourrir la dinde de Noël,
là, au centre de la table, de la table de famille, au centre de moi-même. J’ai
acheté une livre de chair pour colmater la fissure et en rentrant, je l’ai
enveloppée dans du plastique froid et placée au congélateur.
Aujourd’hui certes les « enfants » se sont retrouvés autant sans doute que
leur permettent leurs trajets différents, leurs voies profondément propres,
mais j’ai pu mesurer la faille que leurs conflits provoquaient en moi, un
séisme primordial, telle la dérive originelle des continents déchirant la
TerreMère, la Pangée. « Enfants » toujours, prolongés par les petits-enfants
comme autant de rameaux dont la plénitude de vie, même tournée ailleurs,
me permet seule de respirer.
Absence des enfants que je ressens, palpable, jour après jour, dans les
longs intervalles où je ne les vois pas, ne les entends pas. A la limite, même
quand ils sont là mais inaccessibles.
13 « Où sont les enfants ? » ce cri de Sido, la mère de Colette sur le seuil de
la maison familiale, envers eux, égaillés dans le jardin, invisibles, c’est le
mien dans la Maison désertée.
Comme si les enfants l’avaient masqué, ce vide, pendant longtemps.
Ce vide qui n’est pas le néant mais une vacuité vertigineuse que ne peut
vraiment remplir soudain que leur vie débordante.
Ce vide d’où sans doute peut venir la lumière, une façon d’être
exemplaire, spécifique à la mère, sagesse source de la Mère symbolique :
car, à aucun moment, il n’a été question pour moi et pour tellement d’autres
autour de moi, de devenir prédatrice, de s’emparer des enfants et notamment
des filles, de tenir le rôle d‘ogresse sempiternellement reproché à la mère qui
nécessiterait l’intervention salvatrice du père. Théorie fallacieuse du lien
maternel inculqué par la culture, transmise par l’éducation.

Qu’est-ce qu’être M(mère) me suis-je demandé ?
J’ai essayé de répondre à ma façon, intime et générale, par un essai relié à
ma propre expérience, un auto-essai de mère : il s’agit d’un récit personnel
forcément autofictif, le paysage construit de moments vécus, choisis,
agencés, rêvés peut-être et pourtant vrais que je relie aux lignes de sens que
j’ai cherchées sur le féminin.
Derrière mon personnage de mère, en palimpseste, je décèle peu à peu la
figure collective de la Mère symbolique qui n’est pas un archétype
immémorial et inconscient, qui n’est pas le stéréotype véhiculé par un
groupe social.
Comment éclairer cette existence de mère qui me dépasse, sinon par la
figure qui un jour s’impose à moi, au fond d’un musée, surgie au milieu de
sculptures du siècle passé, « Matrix » de Gloria Friedmann ? Si elle a pu se
concrétiser, si une artiste a pu lui donner forme, c’est qu’elle est une figure
reconnaissable par d’autres que moi. Figure sous-jacente à l’expérience de
mère ?
Figure symbolique qui n’est pas la Mère-Vierge du culte marial établie
sur un fossé entre la Mère et la Femme, ni ne renoue simplement avec les
déesses-mères archaïques dont la virginité proclamée exprimait non une
sexualité démonisée, puisqu’elles avaient amants et enfants, mais l’idée
dépassée d’une autonomie reproductive des femmes.
Etre femme aujourd’hui, c’est être sans doute dans un rapport nouveau
avec la Mère, un rapport à inventer, à remodeler, à moduler en mots et
images exemplaires. Comme l’a été le Père depuis la nuit des temps. Une
réhabilitation de la Mère ?
14 Le rapport mère-fille serait à la base du nouvel édifice à bâtir, la Nouvelle
Maison des Femmes et des Hommes.
La calanque
Le mot claque comme une vague sur le rocher. Vague bleue sur le rocher
blanc. L’eau d’azur profond qui attire irrésistiblement le plongeur pénètre
dans la terre, s’enfonce, vagin dans la matière. Vagin, gaine, fourreau d’eau
soyeuse et lumineuse.
Calanque, dérivé de « cal », associé à cale, calebasse, chalet, toutes sortes
d’abris, contenants pour recueillir, protéger, écorces, manteaux de peau. Ici
parois montagneuses, matière-mère, enserrant l’insondable, l’instable, le
profond, les abysses de l’origine.


Moi, la Mère, c’est devant la calanque que je suis sortie de mon
éblouissement.
De mon bercement.
De mon endormissement douillet dans l’image de la Mère à l’enfant, enfant
blotti, nourri, tourné vers la Mère, même plus tard, même de loin.


15
Gisèle Prassinos. Personnage en bois, « La Mère », L45xH45xP45cm.

16 ELLE me regarde de ses gros yeux qui sont aussi des seins. Campée sur ses
pattes d’oiseau dessinées sur un socle. Ventre étalé, nombril proéminent.
C’est la MÈRE, statuette faite de bric et de broc par l’artiste surréaliste que
je connais bien, en qui je me reconnais en partie, Gisèle Prassinos.
Je l’ai posée à côté de moi : ainsi placée, elle est petite, muette mais
immuable.
Et pour cause : c’est une « sculpture », comme moi dérisoire et rapiécée,
aux attributs sexuels agressifs et comiques.
Au départ, c’est un fond de caisse en bois peint gris clair, qui lui sert de dos
avec colonne vertébrale et sacrum nettement symbolisés au verso, tels une
écriture.
Caisse ouverte mais limitée de chaque côté par deux étroits panneaux
triangulaires comme des bras s’avançant, prêts à enserrer quelqu’un, un
enfant ? Ou/et élément décoratif à l’arête découpée en biseaux
alternativement noirs et roses ?
Un morceau de bois peint en rose suggère un cou sur lequel est accroché, en
guise de bouche, un caoutchouc concave noir avec au-dessus deux gros yeux
bleus fournis par d’anciennes sonnettes peintes de bicyclettes, le tout
surmonté de couverts en plastique rose : deux fourchettes et deux cuillères
qui font un diadème à la MÈRE.
Car on ne peut s’y tromper, c’est bien la MÈRE qui s’impose par une
énorme calebasse, ventre occupant majoritairement l’espace, élément d’un
jaune un peu écaillé de brun, qui a sans doute engendré, au propre et au
figuré, tout le reste.
Calebasse, « grosse courge séchée et vidée servant de récipient » dit le
dictionnaire. Mais le mot est énorme lui aussi: il faut gratter ce qu’il recèle
en moi, de moi. A l’origine. De son histoire, de mon histoire. J’ai un chemin
tout préparé, l’étymologie, avec ses errances, ses incertitudes, ses
hypothèses, il me mène dans mon propre labyrinthe.
Merveilleuse, cette plongée dans le mot. Selon mon habitude, je m’efface et
écoute la voix autre, celle de la langue transmise ici par l’auteur du
dictionnaire, culture institutionnalisée qui m’en a toujours imposé :
« L’origine de ce mot est discutée, peut être préromane : il représenterait
une dérivation à partir de la racine "kal" que l’on a dans cale "abri
naturel", calanque… »
« Kal », calebasse et aussi calanque : superbe image du ventre maternel, la
mienne. Eaux d’azur, insondables, enserrées entre les parois blanches,
ossature et colonne vertébrale de la montagne. Je me baigne dans les mots,
fascinée par l’azur. Je me demandais d’où venait cette irrésistible envie de
17 plonger dans cette eau bleue, saisir l’instant fugitif de cette entrée- et non
pas retour comme on le dit habituellement- dans l’éther, les limbes, un état
intermédiaire et flou.
Calanque, mot si pur, qui claque sous la langue, claque du corps contre la
peau de l’eau.
Et calebasse, l’écorce, « manteau de peau », « enveloppe des troncs, des
branches d’arbre », mot de la même famille que « chair »,
« étymologiquement, la chair est ce qu’on partage ; le cuir, l’écorce, ce
qu’on détache du reste ».
Il faut ouvrir les mots : illusion d’y trouver quelque chose ? N’y a-t-il rien
dans la calebasse, au fond de la calanque ? Appel d’un vide infini, d’un
mouvement de saisie vers la Mère ?


La calanque a résonné d’un cri de haine.


Je regarde la MÈRE de Gisèle Prassinos et je suis fascinée par ce ventre
que j’ai eu mais si peu : à huit mois et demi, « ça ne se voyait pas », ce que
je constatais dans les réactions des gens étonnés d’apprendre que j’étais
enceinte. Or l’image que je contemple arbore un ventre ubuesque : la MÈRE
est tout ventre posé sur des pattes d’oiseau constituées de deux bâtons
verticaux collés sur deux planches horizontales rectangulaires peintes en
bleu avec, grossièrement dessinés, des pieds palmés dont l’ouverture en
canard redouble le triangle du sexe.
Mère grotesque surmontée de deux fourchettes et deux cuillères en plastique
rose qui lui font une couronne : Mère nourricière et fière de l’être.
Mère fière de quoi ?


Le bleu de la calanque soudain s’est déchiré.
Soleil et pierres.
Montagne et mer. Le chemin rocailleux s’élève le long de la côte, en
àpic sur l’eau bleue. Le nez dans les cailloux blancs, nous montons. C’est la
chaîne des générations : moi devant, les deux filles, par ordre d’âge, 9 et 7
ans, sur mes talons, me dépassant bientôt, prenant la tête de la colonne.
18