MA VIE ET MES CAMPS

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Ces pages ont été écrite par un survivant des camps nazis, plus de cinquante ans après sa libération. C’est l’histoire d’une vie qui nous est contée, simplement, elle ouvre le siècle de l’Europe. Russe de confession israélite, né en Allemangne, Benjamin Rapoport se rend en France, en 1926, pour y faire ses études supérieures. En 1940, il est arrêté par la police française et interné au camp du Vernet d’Ariège d’où il est livré aux Allemands, en 1942. Drancy, Birkenau, mine de Jawischowitz, évacuation sur Dora et Bergen Belsen où il est libéré, en 1945, par les troupes alliées. Polyglotte, il est rattaché en Allemagne à la 43e division anglaise comme interprète entre les Britanniques et les Soviétiques. Il revient en France en 1947 où il reprend son métier d’ingénieur en électricité.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296298040
Nombre de pages : 232
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Ma vie et mes camps

Collection Mémoires du X'Xe siècle
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d'une

Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etrejeune en Isère (1939-1945), 2001. Jean-WilliamDEREYMEZ(dir.),Etrejeune en France (1939-1945),2001. Jean SAUVY, Unjeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945), 2001. Gérard SESTACQ PINTO,L'usurpateurou la résurrectionde Lazare,2001. MadeleineCOMTE, Sauvetageset baptêmes- Les Religieusesde Notre-Damede
Sion face à la persécution desjuifs en France (1940-1944), 2001.

Hanania Alain AMAR, Unejeunesse juive au Maroc, 2001. Louis DE WIJZE, Rien que ma vie. Récit d'un rescapé, 2001. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. Sami DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002. Jacqueline WOLF, Récit en hommage aux Français au temps de l'Occupation, 2002. Sous-Lieutenant Etienne GRAPPE, Carnets de guerre (1914-1919), 2002 . Rose GETRAIDA, Avec mes deux enfants dans la tourmente, 2002. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002.

Benjamin RAPOPORT

Ma vie et mes camps
Préface d'Olivier Bervialle

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L' Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2994-0

Aux générations à venir afin qu'elles n'oublient pas

Préface
J'ai rencontré Benjamin Rapoport à Mojacar, village de la province d'Almeria inclus dans une aire qui fut celle du royaume de Grenade - 1492 : fin de la Reconquista et expulsion des Juifs d'Espagne. 5efaraden hébreu signifie Espagne. Benjamin est mon voisin; d'une terrasse à l'autre, nous pouvons nous saluer. Depuis 1959, il partage son temps entre Mojacar et Mauzac. A l'écart de ce petit village de Dordogne aux jardins proprets habite un monsieur sans histoire,un citoyen bien discret, dans une petite maison construite à flanc de colline et entourée de grands noyers. En contrebas, sur les bords de la Dordogne, un pénitencier avec grillages, réseaux de barbelés, miradors, projecteurs, chemins de ronde, gardiens et chiens. . . Juste à côté, un petit camp vétuste, le camp-mère oublié des historiens. Benjamin m'assure pourtant que des Juifs et des résistants y ont séjourné. La nuit est illuminée par les lumières du camp. Devant la maison de Benjamin, de l'autre côté de la voie ferrée et de la route, celle du directeur du pénitencier. Alors que je m'étonne, Benjamin sourit: "Loin des
barbelés, je m'ennuierais peut-être l''

Sans histoire... Benjamin fêtera ses quatre-vingt-dix ans le 30 avril 1998. "Le 30 avril est une grande date, me confie-t-il amusé; c'est la date de ma naissance, de ma sortie des camps. .. et

de la mort de Hider. Autre ironie de l'Histoire:

la mine de

eut pour propriétaire un certain Monsieur Rapoport." La mémoire de Benjamin couvre le siècle et l'Europe. Russie, Lettonie, France de l'entre-deux-guerres et de l'après-guerre, Pologne, Allemagne, Espagne - il fut l'un des tout premiers étrangers à Mojacar - mais aussi Algérie. Juif, "dangereux élément de gauche" (mention qui figurait sur sa fiche au camp du Vernet), "judéo-marxiste" (il portait sur sa tenue de déporté comme une étoile de David, triangle rouge et triangle jaune), matricule 60532, apatride, il connaîtra tous les cercles de l'Enfer; Auschwitz II Birkenau pourrait figurer dans le dernier cercle bien que théoriquement classé par Heydrich (chef du RSHA), le 2 janvier 1941, en catégorie II et non en catégorie III, où seul ftgurait Mathausen. J'ai hésité à écrire une préface à ces pages: ne se suffisent-elles pas à elles-mêmes? J'avais pensé à une postface afin de ne pas m'immiscer entre le lecteur et l'auteur, mais une postface a des airs de fausse modestie, elle s'efface pour avoir le dernier mot. J'ai hésité, puis je me suis souvenu de nos conversations à bâtons rompus, chez lui, sur les bancs publics de Mojacar ou en voiture entre la France et l'Espagne, des conversations qui enrichissent un livre en constante expansion, un livre de souvenirs où les temps se mêlent, où le grave et le léger ne cessent de passer l'un dans l'autre. Je prends des notes destinées à conserver la saveur de ses réparties. La saveur, il me semble qu'aucun mot ne convient mieux; la saveur ouvre au vertige, l'air de rien. Sous le soleil de Mojacar, Benjamin m'a évoqué ses années sur "une autre planète" ; il m'a évoqué ce qui reste et restera inimaginable.Avant de le rencontrer, il y a trois ans, je croyais savoir: des faits, des chiffres, des documents, mais je ne savais rien. Il aura fallu que je rencontre un témoin, un survivant, Juif de surcroît (la proportion des survivants a été bien moindre chez les Juifs que dans toute autre catégorie de déportés), pour que je
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Jawischowitz

commence à entrevoir ce qui n'a pas de nom, ce qui efface tous les mots dans toutes les langues, ce qui restera à jamais sans nom. Cette rencontre m'ouvrit à l'inimaginable. Je n'ai cessé d'inciter le témoin Benjamin Rapoport à écrire son histoire, ses histoires, des "anecdotes" comme il se plaît à le dire. Son histoire, il l'avait en partie écrite dans Jawischowit~ annexe d'Auschwit~ le témoignage de quarante-cinq déportés et huit mineurs polonais, publié en 1985 par l'Amicale d'Auschwitz, section de Jawischowitz, un imposant volume qui se présente non pas comme un ouvrage d'historiens mais comme "un texte destiné aux historiens qui recherchent des témoignages authentiques des survivants de la déportation". Un voisin italien à Mojacar, professeur à l'Université de Florence, recommanda à La RassegnaMensile di Israel (numéro de Mai-Août 1997) des conversations que j'avais eues avec Benjamin Rapoport; elles furent traduites, présentées et annotées par un universitaire, Luca Bernardini. L'historien André I<.aspi, professeur à La Sorbonne, m'écrivit: "Le texte que vous m'avez envoyé (...) entre dans la catégorie des témoignages sans lesquels l'historien serait démuni". Ce fut un bel encouragement à interroger cette mémoire et l'ouvrage d'Anne Grynberg, Les camps de la honte(sous-titré "Les internés juifs des camps français 19391944"), allait confirmer cette stimulante remarque. En parcourant l'index des noms de personnes, j'y rencontrai celui de Rapoport Benjamin; l'historienne avait recueilli une information dans le gros ouvrage collectif ci-dessus mentionné. Benjamin me dit parfois que ses souvenirs prendront la poussière dans des centres de documentation mais qu'il n'est pas déraisonnable de penser qu'ils pourront de temps en temps retenir l'attention de quelquesuns, d'une personne qui n'est peut-être pas encore née: une manière de le rappeler à la vie lorsqu'il ne sera plus. Benjamin s'émerveille de sa longévité. Il y a deux ans, lorsque je l'incitais à écrire, il me répondait: "J'attends d'avoir cent ans". Récemment, il m'a dit avec une satisfaction non dissimulée: "La Il

plupart de mes gardiens sont probablement morts: cancers et autres maladies, accidents ou tout simplement la vieillesse". Survivre à ses tortionnaires pourquoi n'y avais-je pas pensé? n'est pas une mince satisfaction. "On m'appelait Trompe-Ia-Mort bien avant les camps, depuis que je m'étais sorti d'une péritonite aiguë." Mojicar, village palimpseste, tant de mémoires. Au soleil de février, nous nous chauffons sur un banc de la place du village. Il me dit des vieux qui sont assis sur les bancs, en face: "Ils sont assis là du matin au soir depuis des décennies. Je ne les ai jamais vus avec un livre ou un journal à la main. Ils vivent avec le soleil, ils observent sa trajectoire. Tiens, se disent-ils, le soleil est aujourd'hui un peu plus bas ou un peu plus haut qu'il y a une semaine à pareille heure. Ce sont des contemplatifs. Tout de même, comment font-ils, il y a tant de choses à apprendre ?" Tandis que je l'écoute une séquence de ses souvenirs me revient: le 12 ou 13 avril 1945, alors que les Allemands sont en pleine débandade mais que le camp de Bergen Belsen n'est pas encore vraiment libéré, Benjamin pénètre dans le club SS, découvre des encyclopédies et s'y plonge; depuis longtemps, il n'avait pu lire, caché au fond de la mine de Jawischowitz, que des bribes du Volkischer Beobachter, quotidien du Mouvement nazi. le Chez lui. Ses cheveux blancs se détachent sur fond de velours rouge. Il est enfoncé dans un fauteuil monumental. "Comment va le monde ?" me demande-t-il invariablement. Benjamin est un grand écouteur de radio. Combien de fois l'ai-je surpris allongé, l'oreille collée à son transistor. Il suit l'actualité, avide; il semble guetter les progrès de l'homme vers plus de tolérance, l'homme dont il n'a jamais désespéré: "Il faut être patient, les changements sont lents, le spirituel et le moral progressent bien plus lentement que le matériel". Il n'a jamais cessé de croire en l'homme sans jamais s'en remettre à Dieu. Un jour, fasciné par les mystères du big bang, par les découvertes de l'astrophysique, il eut cette réflexion désinvolte: "Si les choses se sont bien passées ainsi, 12

comment expliquer le big bang, l'Univers sorti de rien (il me montre son poing qu'il enveloppe de l'autre main), de quelque chose d'encore plus petit que ça ? Disons que c'est Dieu... pour simplifier le problème." Cette réflexion pourrait être le sujet d'un débat infini. Son expérience des hommes lui permet d'esquisser d'un trait sûr le caractère d'un peuple, le russe, l'allemand, le polonais, le français, l'espagnol, sans jamais tomber dans ce qui est communément nommé les généralisations. Les conditions extrêmes dans lesquelles Benjamin rencontra des hommes de presque tous les pays d'Europe lui ont permis d'observer certains traits propres à chaque peuple. Le camp agissait sur les individus par exfoliation; mais il est vrai qu'au-delà d'un certain degré, dans les derniers cercles de l'Enfer, plus rien n'apparaissait, la pression était trop forte, elle avait raison de toute forme, de tout caractère, c'était la masse indifférenciée. Dans le camp du Vernet d'Ariège où Benjamin passa deux ans et demi, la nourriture, le logement et l'hygiène étaient encore plus misérables que dans un camp de concentration nazi - Arthur l<.oestler l'affirme lui aussi dans La lie de la terre- mais l'homme n'était pas soumis à l'extermination par le travail et il n'y avait ni chambre à gaz ni four crématoire. Benjamin se souvient de longues discussions, de cours dispensés par des hommes de grande culture, de lectures. A la question "Vos lectures étaientelles surveillées au camp du Vemet ?", Benjamin me répondit: "Absolument pas. Dans le camp, nous avions l'habitude de dire que nous étions plus libres qu'en liberté". Au Vernet, la qualité des internés (des dirigeants communistes, socialistes, anarchistes ou plus simplement des antifascistes avec notamment l'Etat-major des Brigades internationales) était un stimulant pour tous. "Ils nous instruisaient", et Benjamin se souvient de conversations avec Franz Dahlem, futur ministre de la RDA. Benjamin avait été adopté par le collectif allemand. Parmi les internés, citons au hasard: les écrivains Rudolf Leonhard, Max Aub, Bruno Frei et le 13

dramaturge Friedrich Wolf. Ceux du Vemet formaient une famille, un groupe de solidarité qui s'efforça de survivre lors de la déportation en Allemagne. Benjamin achève de lire Le monded'hier- Souvenirsd'un Européen de Stefan Zweig. "Ce livre me donne plein d'idées. Il faudrait, par exemple, que je fasse des portraits plus détaillés de ma famille, de mes ancêtres." Puis il lance, en prenant soin d'observer ma réaction: "Au fond, si je n'avais pas connu les camps, ma mémoire serait plus pauvre !" Je lui demande quel titre il pense donner à ses souvenirs. Il n'hésite pas. Un index levé, il s'écrie: "Et ça vit encore, ça !", l'exclamation scandalisée d'un S.S. à la vue du numéro tatoué sur son avant-bras gauche, un vieux numéro. "Mettons ce titre en allemand afin de lui conserver sa saveur et faisons-le suivre, en plus petit, de sa traduction en français." Sur la place du village. Un retraité vient prendre place à côté de nous. "Vamos a tomar el sol", dit-il en ôtant son chapeau, offrant ainsi sa calvitie au soleil. Benjamin engage la conversation: "Les Espagnols n'ont pas peur de la mort, ils s'en foutent". L'autre a un haussement d'épaules qui vaut tous les commentaires: "Les petits comme les grands, moi, toi, le roi Juan Carlos, nous terminerons tous dans un trou, tous sans exception. Ça au moins, on en est sûr !" Benjamin se tait, pensif, puis il se tourne vers moi: "Au fond, dans toute cette histoire, il n'y a que Dieu qui s'en sorte." Je relève ces lignes de Maxime Alexandre dans son livre Hijlderlinlepoète: "Ce qui paraît important à l'historien peut n'avoir été pour le poète qu'un épisode sans conséquences, ce qui aura trouvé dans son âme un écho infini ne se rattache souvent à aucun fait précis." Dans le camp où tout se conjuguait pour détruire l'homme, l'''écho infmi" se rattachait toujours à des faits d'une extrême précision. L'un d'eux aura été pour Benjamin le sourire de cette jeune Polonaise qui, à l'entrée de la mine, distribuait les lampes et, en cachette, des vitamines. Malheureusement, seule une part infmitésimale de ces faits aura été écrite et c'est elle que 14

l'historien peut interroger, lui qui oscille entre synthèse et analyse. Bien des historiens dans leur hâte à conclure poussent de côté des événements qui leur semblent insignifiants, une infmité de faits infimes qui perturberaient et fmiraient par briser une ligne présupposée. C'est pourquoi la remarque d'André I<.aspi définit une juste attitude. La pensée de l'historien doit procéder par enveloppement, ne rien négliger du peu, déjà immense, qui a été consigné et s'ouvrir sans trêve, fort de ce principe qu'aucun détail n'est du détail. Benjamin emploie peu de qualificatifs et jamais de superlatif; il se méfie d'eux. Ce n'est en aucun cas eux qui nous entrouvriront l'indicible. De l'autre côté de la vitre, il n'est que silence, un silence qui n'a pas même pour nom silence. L'humour de Benjamin c'est aussi un art consommé de la litote: "Il n'y avait qu'un inconvénient à Auschwitz, on s'occupait un peu trop de nous !", une réflexion placée entre la poire et le fromage. Ses émissions télévisées favorites sont les reportages sur les animaux. Devant l'écran, Benjamin lance d'astucieuses remarques, de pertinentes comparaisons. "Si les voleurs à la tire pouvaient avoir sa langue !" commente-t-il, alors qu'un caméléon attrape un insecte. Il observe le gros chat de Sibérie qui ronronne sur son sofa: "Aucun animal n'a un tel sens du confort mis à part l'Anglais !" Sur la place du village, son regard va d'un chat qui se laisse tiédir aux touristes dont il s'amuse à deviner la nationalité: "Ce ne sont ni des Allemands ni des Anglais, ce sont des Scandinaves." Il aiguise l'interrogation: "Sont-ils danois, suédois ou norvégiens ?" Il revient au chat, lui envie sa souplesse, son bien-être. Il aimerait se glisser dans sa peau afin d'observer le monde et les hommes avec un regard de chat, sans perdre tout à fait sa conscience d'homme afin de goûter la distance de l'homme au chat, du chat à l'homme, distance qui n'est peut-être pas si grande; ne sont-ils pas l'un et l'autre des mammifères?

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Benjamin est européen depuis toujours. Il se qualifie d'internationaliste,mot qu'il préfère à cosmopolite u'il juge péjoratif. q Après la guerre, il eut le choix entre devenir russe, français, américain ou israélien; des parents dispersés dans le monde le sollicitaient. Il choisit de revenir en France: "J'y avais mes habitudes." "C'est aussi la curiosité qui m'a permis de tenir. Je voulais comprendre comment fonctionnait cette énorme machine dans laquelle j'étais pris. Dès le premier jour, je me suis efforcé de l'étudier." Tout active sa curiosité. Benjamin est un lecteur assidu de revues scientifiques. Il suit de près l'actualité et les voyages qu'il fit sur les planètes Auschwitz, Dora et autres planètes lui permettent de prendre sans peine ses distances vis-à-vis du brouhaha médiatique. Observateur infatigable, il sait faire son miel de tout. Il observe un chien qui vient nous renifler aussi attentif qu'il devait l'être devant les fossiles de la mine de charbon de Jawischowitz. "J'aimerais revenir en Dordogne pour le printemps. J'aimerais observer la croissance des bourgeons, la nature qui s'épanouit." Un soir, alors que la télévision rendait compte de tueries en Algérie, il se lamenta: "J'aurais aimé naître dauphin; vous savez, c'est très noble un dauphin; je vais me faire naturaliser dauphin." Dauphin, loin des hommes, de leurs décharges publiques, de leurs idéologies, de leurs religions, de leurs charniers. "Croyez-vous que je verrai l'avènement du troisième millénaire J'ai encore tant de choses à voir. Je ne connais ni l'Inde ni la Chine. Je suis retourné plusieurs fois dans ces camps qui font partie de ma mémoire: Birkenau, Dora, Bergen Belsen. A présent, les déplacements sont pour moi trop pénibles. A propos, vous avez vu les prix pour un voyage de quelques jours à Auschwitz, Birkenau et Majdanek ? C'est vraiment trop cher, plus de sept mille francs pour moins d'une semaine! Il Ya des séjours meilleur marché à Buchenwald. Vous ne voulez pas m'accompagner làbas ? Vous en profiteriez pour voir Weimar, la maison de Goethe 16

et celle de Schiller." Le lendemain: "Si vous allez à Paris cet été, je vous accompagnerai peut-être. J'ai envie d'aller au cinéma, de fréquenter les salles du quartier Latin, d'observer la foule des boulevards, assis à la terrasse d'un café. Le livre de Stefan Zweig que vous m'avez prêté me donne plein d'idées mais (il a un geste de fatigue) quand on commence à charcuter sa mémoire, on n'en finit pas." Après un silence: "Il faudrait pouvoir lire chaque livre dans la langue d'origine, toujours." Ce à quoi je réponds : ''Vous me faites penser à votre oncle Grigori qui avait étudié l'allemand pour lire I<.arlMarx dans le texte." Un monsieur sans histoire,c'est ainsi que l'on voit Benjamin à Mauzac et à Mojacar. Benjamin est aussi un monsieur sans signe particulier, si ce n'est ce tatouage qui apparaît sur son avant-bras gauche lorsqu'il se met en chemisette: cinq chiffres 6,0,5,3,2 surmontés d'un petit triangle pointe en bas qui signifiaitJuij. Dans Les cigognes 'Aquilée (sous-titré: "De l'effondrement des d cultures"), Bence Szabolcsi écrit: "Mais les souvenirs jetés ou enterrés reviennent souvent plus tard par des voies détournées. Même si la pensée a changé la forme, la direction, l'intention et l'image du monde, la mémoire revient, parfois sous un déguisement particulier, souvent mal expliquée et mal comprise, souvent en catimini mais parfois ouvertement, impérieuse: elle n'exige pas qu'on l'affronte, mais plutôt qu'on l'envisage et qu'on réponde aux questions occultées, détournées, oubliées." Et ce qui est vrai pour une époque, une société, l'est aussi pour l'individu. L'écriture qui ne cesse d'interroger la mémoire, l'écriture qui est l'une des marques de la mémoire, la plus profonde peut-être, l'écriture donc conduit la mémoire en elle-même, elle la conduit par des voies oubliées vers des recoins abandonnés, et ainsi fait se lever des interrogations reléguées car jugées sans importance. . . ou encombrantes. "Pourquoi n'ai-je pas saisi la perche que me tendait le commandant du camp du Vemet ? Il aurait suffi que je me déclare demi-Juif ou quart de Juif pour échapper aux Allemands. J'aurais 17

pu aussi faire jouer l'origine portugaise de mon nom - Rapoport,
Rabbi do Oporto pour me mettre sous la protection du consulat du Portugal. Sans doute ai-je réagi ainsi par fierté d'être juif mais aussi parce que mon éducation me poussait à dire la vérité, quoi qu'il puisse m'en coûter. Vous savez, à m'écouter, on peut s'imaginer que je suis triomphaliste, que je me vante de mon âge. Or, je pense tous les jours à ceux que j'ai connus, à ces ombres qui ont fmi dans les fosses et les crématoires, à cet ingénieur français rencontré à Birkenau qui, pour me donner du courage, me raconta l'histoire du chien du sultan. Je repense à eux et je me sens un devoir, moi vivant, de témoigner pour eux car lorsque les témoins auront disparu, il ne restera plus que des documents pour témoigner et le souvenir ne sera plus le même. Que pensez-vous du titre proposé? Je suis certain qu'il va intriguer." Benjamin s'émerveille des différences de caractère entre des peuples voisins: les Anglais et les Irlandais, mais aussi les Espagnols et les Portugais (cette fameuse tristesse portugaise) : "Les différences entre l'Espagnol et le Français sont stupéfiantes. Le premier se fout de certaines choses, à commencer par la mort, tandis que l'autre est perpétuellement soucieux et ne cesse de se torturer, on parle du masochisme des Français." Il n'est pas seulement question des camps dans ces pages. On y évoque la France d'avant-guerre dans de savoureux tableaux des campagnes que Benjamin a électrifiées et l'on fait connaissance avec Monsieur Papiche, un Juif de Bessarabie, qui à lui seul pourrait donner matière à un livre. On y évoque également les années d'occupation en Allemagne que l'auteur de ces pages passa entre l'armée britannique et l'armée soviétique en tant qu'interprète. Le passage soudain du sérieux au cocasse donne vigueur et saveur à sa conversation; un jeu de mots vient alléger la pesanteur du souvenir; on bifurque, la trame de la conversation s'enrichit et l'on se délecte d'un bon mot.

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Un jour d'hiver, tandis qu'il me contait sa vie à Jawischowitz, enfoncé dans son fauteuil de velours, les mains ouvertes au-dessus du poêle, ce proverbe yiddish que Primo Levi plaça en exergue à Il sistemaperiodicos'imposa avec soudaineté: "C'est un plaisir de raconter les ennuis passés" (Ibergekumene tsores iz gut tsu dertseylin). Lorsqu'il m'évoque ses années concentrationnaires, jamais il ne se plaint, il analyse avec le même détachement que le docteur en chimie Primo Levi. Et permettez-moi d'en revenir au rire; si l'on rit parfois en lisant La Tregua,c'est aussi parce que ce livre fait suite à Se questo è un uomo : une réaction épidermique, libératrice. La mémoire de Benjamin est d'une assurance qui ne cesse de m'étonner. Il part toujours d'un fait concret et d'une grande précision. Il n'aime pas se perdre en généralités, en abstractions; lorsqu'il s'y hasarde, c'est en s'appuyant sur un fait qu'il s'emploie à dépeindre d'une touche sûre. J'ai là un carnet où, après nos conversations, je consigne certaines de ses réflexions; c'est un florilège que je consulte avec plaisir. Benjamin ne cherche pas refuge en une doctrine religieuse ou politique. Il croit en l'homme malgrétout, il croit en l'homme sans faire appel à aucune transcendance. Il affirme que dans un avenir, même lointain, il n'y aura plus ni religion ni parti ni nationalité mais rien que des hommes, et que le nombre des méchants ira en diminuant. Benjamin est un esprit étonnamment libre, il n'est rien qu'il ne soumette à la critique. Il cherche des sujets d'interrogation et d'étonnement en chacun de nous. Il dévore, c'est bien le mot, les livres. Il s'étonne que ceux qui l'entourent manquent à ce point de curiosité; il s'en afflige, se prend la tête à deux mains, mais bien vite se requinque avec un bon mot. Hier, après avoir lu l'étude d'Anne Grynberg, Benjamin me demanda d'apporter quelques précisions à son "conte de fée" (pour reprendre son expression) : "J'ai quitté le camp du Vernet le 8 août 1942, je suis arrivé à Drancy le lendemain, j'ai quitté Drancy le 19 août. Par ailleurs, j'ai oublié de vous préciser que 19

lorsque la commission allemande était venue au camp du Vernet, j'avais demandé à retourner en Lettonie. Les Allemands m'avaient alors répondu que la Lettonie était allemande, ce à quoi j'avais répliqué qu'elle ne le resterait pas. Les Allemands devaient m'avoir à l'œil. Ma réponse était un affront, mais elle avait dû plaire au commandant du camp, Monsieur Lavau qui, en 1942, sentant le vent tourner, sembla tenté par le gaullisme. Benjamin qui suit de près le déroulement du procès Papon commente: "Oberg et I<.nochen, les bourreaux de la France, ont été libérés par de Gaulle pour cause d'amitié franco-allemande. Papon a poursuivi une brillante carrière jusque sous Mitterrand; c'est vraiment dégueulasse ! Vous tuez une personne et vous risquez gros. Mais vous tuez des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers d'hommes et vous pouvez être assuré de couler des jours tranquilles, entouré de l'estime et du respect de vos concitoyens. Legay est mort dans son lit, Bousquet fut comblé d'honneurs après la guerre, et l'on est en droit de se demander s'il n'a pas été assassiné avant son procès pour qu'il n'éclabousse pas. - Un meurtre ne dépasse pas l'imagination, c'est Raskolnikov, c'est le fait divers, ce que les journaux servent quotidiennement, tandis qu'un génocide, la Shoah en particulier, dépasse l'imagination. Tuer des milliers, des millions d'hommes suppose une énorme organisation, c'est en quelque sorte la "division scientifique du travail". Sitôt que l'on désigne un élément du système, il se disculpe et désigne ses supérieurs: c'était les ordres! T out revient à dire que le seul coupable a été Hider. Tous les autres, et Himmler lui-même, étaient des subordonnés, à peine coupables en quelque sorte! Or, même dans les camps, il s'est trouvé quelques rares S.S. qui ne suivirent pas les ordres de ce parti criminel. L'excuse: "c'était les ordres !" n'est donc pas recevable." Un bateau russe est à quai dans le port de Garrucha. Benjamin s'y rend. Les ports, les marins, peut-être se souvient-il de son

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enfance à Riga, de ses conversations avec les marins anglais et français. Il étudie les peuples avec passion. "Hier, j'étais au restaurant chinois, je leur ai dit "bonjour" et "merci" dans leur langue, ils avaient l'air tout contents. J'aimerais mieux connaître les Chinois. On fait un voyage en Chine ?" Tout en parlant, il observe sur l'écran de la télévision les visages qui passent et note une ressemblance avec tel ou tel animal, batracien, saurien, bovin, volatile, etc. L'animal n'est-il pas un cousin plus ou moins proche de l'homme? Comment voit-il l'homme celui qui a vu des monceaux de cadavres, des grappes de pendus, la mort en vrac tout contre lui des années durant? Cet homme ne finit-il pas par acquérir une dimension sacrée, n'est-il pas un miraculé?On essaye de considérer tout ce qui a pu contribuer à faire de lui un rescapé. On énumère quelques causes, des plus générales aux plus particulières. Mais l'entreprise s'avère assez vite hasardeuse, ce tout ne cesse de se dérober. Mojacar-Mauzac. Nous passons par l'Aragon. Tandis que je conduis, Benjamin s'amuse avec des mots, avec des noms de villes et de villages que nous traversons. Il cherche leur origine, arabe le plus souvent. Tel mot le conduit vers tel autre mot; il les retourne, les analyse, passe d'une langue à une autre, yiddish, letton, russe... Il s'ébroue dans les langues, il s'y délecte: "Un homme qui ne parle qu'une langue y est enfermé." Il observe les poteaux électriques dans l'immensité de cette province où chaque village dresse son clocher mudéjar. Il se souvient de la France de l'entre-deux-guerres et de l'après-guerre. Il se remémore tout un lexique technique avec un plaisir évident et en profite pour tester sa mémoire: "En drapeau, en double drapeau, en triangle, en nappe, en nappe-voûte ou canadien..." Il analyse la Révolution d'Octobre; je lui conseille d'écrire des articles et de les envoyer à L 'Humanité dont il est un lecteur assidu. Soudain, il saute sur une contrepèterie puis entonne une chanson en allemand, l'une de celles qu'il devait chanter en se rendant à la mine. Il s'interrompt 21

et me glisse d'un air réjoui: "Le lendemain de la défaite de Stalingrad, les Allemands nous ont dit : "Nicht singen !" Ils devaient avoir peur que nous ne chantions avec un entrain inhabituel. " L'Espagne s'apprête à fêter la Semana Santa. "Quand même, toutes ces sculptures, toutes ces images promenées dans les rues, c'est complètement païen. Ah ! Ce goût des Espagnols pour le spectacle! Les peuples n'ont vraiment rien compris à l'enseignement du Christ!" Nous parlons de l'Eglise: "Le catholicisme a su s'adapter, en tout cas mieux que d'autres religions; les jésuites y sont certainement pour beaucoup. Les jésuites. .. Une réflexion de ma mère me revient: mieux vaut avoir à faire à un ennemi intelligent qu'à un ami stupide. Lorsqu'elle recousait des vêtements, ma mère me mettait un fll entre les lèvres, suivant la tradition juive, pour éviter de coudre dans un même temps mon entendement. Femme de bon sens, elle ne s'était cependant pas débarrassée de certaines superstitions venues de son éducation." Je lui lis ce passage relevé dans le prologue à L'Essor de l'Empire espagnold'Amérique de Salvador de Madariaga: "L'Histoire est faite par des formes collectives de la vie humaine, connues sous le nom de "peuples". Du sein de ces "peuples" surgissent les protagonistes ou principaux acteurs du drame. Qu'ils conduisent leur peuple ou soient menés par lui ou encore qu'ils agissent comme les instruments d'une volonté et d'une âme collectives, ce sont là des points sur lesquels peu d'hommes engageraient sans réserve leur opinion." Il acquiesce sans réserve. Benjamin: "Il est formidable le livre que vous m'avez prêté, Ùs lumières de Cordoue à Berlin de Maurice-Ruben Hayoun. Cette somme de travail est stupéfiante. Au fond, je me rends compte que je ne sais pas grand chose du judaïsme; et je passe assez vite sur les subtilités talmudiques; ce qui m'intéresse avant tout, ce sont les rapports des Juifs avec les non-Juifs, les Allemands en particulier, les regards des uns sur les autres. (Il se met à rire).

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Vous savez, je suis comme Emmanuel Berl, j'aurais probablement oublié que j'étais juif si certains ne s'étaient chargés de me le rappeler." Il me conte quelques souvenirs d'enfance en Lettonie: "Un jour, des gamins allemands m'ont attrapé et m'ont forcé à rester agenouillé sur des pierres, au bord de la route, devant un crucifix. A l'école, chaque communauté se moquait des autres communautés par des injures qui rimaient. On s'en prenait à la religion et aux origines des uns et des autres." Dans un restaurant, sur le port de Garrucha où nous fêtons ses quatre-vingt-dix ans: "C'est une grande date aujourd'hui. Israël célèbre le cinquantenaire de sa création. Nous fêtons aussi ma naissance et la mort de qui vous savez. Le 30 avril est une date si importante pour moi qu'il va falloir que je consulte les astres." Comme je lui propose du vin, Benjamin m'arrête en mettant sa main à plat au-dessus de son verre: "Je vais arrêter de boire. Je me rappelle qu'en Allemagne, au mess des officiers, on me disait que si je buvais trop, moi l'interprète, plus personne ne se comprendrait. Il faut que j'arrête de boire car je ne vais plus pouvoir penser. .. (il prend un air malicieux). .. et un Juif qui ne peut plus penser n'est plus vraiment un Juif." Benjamin est parti de Drancy le 19 août 1942. Je consulte le "Tableau chronologique des convois" placé en annexe à Pitchipoï via Dranry de Jean Chatain. Ce jour-là, 1000 déportés partirent pour Auschwitz et 817 d'entre eux furent gazés à l'arrivée; en 1945, il ne restait que 5 survivants.

Olivier BERVIALLE (Espagne, février 1998)

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Première Partie

SOUVENIRS

D'ENFANCE

ET DE JEUNESSE

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