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Machiavélisme et mondialisation en crise

De
98 pages
Les nouveaux machiavélismes naissent avec l'apparition des masses en politique sous la Révolution française ; ils coïncident avec la genèse des différentes crises de la mondialisation. Notre temps de crise de la mondialisation financière nous semble exiger un machiavélisme humaniste : reconstruire la mondialisation par un nouveau socialisme utilisant scientifiquement une solidarité de survie à partir de la société française.
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Machiavélisme et mondialisation en crise

L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan] @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-0757]-9 EAN:97822960757]9

Gérard NAMER

Machiavélisme

et mondialisation

en crise

Préface de Francis Farrugia

L'Harmattan

Logiques Sociales Série Sociologie de la connaissance dirigée par Francis Farrugia
En tant que productions sociales, les connaissances possèdent une nature, une origine, une histoire, un pouvoir, des fonctions, des modes de production, de reproduction et de diffusion qui requièrent descriptions, analyses et interprétations sociologiques. La série vise à présenter la connaissance dans sa complexité et sa multidimensionnalité : corrélation aux divers cadres sociaux, politiques et institutionnels qui en constituent les conditions empiriques de possibilité, mais aussi, de manière plus théorique, analyse des instruments du connaître dans leur aptitude à produire des « catégorisations» savantes ou ordinaires, à tout palier en profondeur et dans tout registre de l'existence. Attentive à la multiplicité des courants qui traversent cet univers de recherche, ouverte à l'approche socio-anthropologique, intéressée par les postures critiques et généalogiques, cette série se propose de faire connaître, promouvoir et développer la sociologie de la connaissance. Elle s'attache à publier tous travaux pouvant contribuer à l'élucidation des diverses formes de consciences, savoirs et représentations qui constituent la trame de la vie individuelle et collective.

Déjà parus CHARMILLOT Maryvonne, DA YER Caroline, SCHURMANS Marie-Noëlle (dir.), Connaissance et émancipation, 2008. JANNE Henri, Le système social, 2008. MOREAU DE BELLAING Louis, L'enthousiasme de Madame de Staël, 2007. NAMER Gérard, Karl Mannheim, sociologue de la connaissance. La synthèse humaniste ou le chaos de l'absolu, 2006. SAINT -LOUIS Fridolin, Georges Gurvitch et la société autogestionnaire, 2006. FARRUGIA Francis (dir), L'interprétation sociologique. Les auteurs, les théories, les débats, 2006. SCHREKER Cherry, La communauté. Histoire critique d'un concept dans la sociologie anglo-saxonne, 2006. FARRUGIA Francis (dir), Le terrain et son interprétation, 2006. NAMER Gérard, Dérision et vocation, 2004. DELZESCAUX Sabine, Norbert Elias, une sociologie des processus,2002.

PRÉFACE
de Francis FARRUGIA

Machiavel

La politique var-delà le bien et le mal et la génealogie du double Je
«Thucydide et peut-être Le Prince de Machiavel me ressemblent le plus par la volonté absolue de ne pas s'en faire accroire et de voir la raison dans la réalité, et non dans la « raison », encore moins dans la« morale »... »
Nietzsche

La Renaissance voit s'affirmer les sciences naturelles, et plus visiblement l'astronomie moderne, dont Copernic, renversant la platitude et le géocentrisme de Ptolémée, assure une révolution paradigmatique, l'avènement d'un héliocentrisme nouveau impliquant une inversion des perspectives - rupturale - que Kant au XVIIIesiècle adoptera d'ailleurs comme modèle herméneutique de sa propre révolution épistémologique, qui révélera notre pouvoir de connaître comme déterminant. Sont porteurs de cet esprit rationnel nouveau, outre Nicolas Copernic, Nicolas de Cues. Tous deux contribuent à l'éclosion de ce que l'on peut nommer les sciences de la nature, qui consacrent une émancipation de la pensée, une autonomisation de l'esprit (du Geist au sens hégélien du terme), et donc de la personne humaine qui en est porteuse, émancipation à l'égard de la théologie médiévale, et particulièrement au regard de la conception augustinienne inféodant le pouvoir politique au pouvoir divin, en

défmissant la Cité teITestre comme au service de la Cité céleste, dont les buts doivent s'accomplir ici-bas. C'est toutefois à Marsile de Padoue (1280-1343) que l'on doit cette affirmation de l'autonomie profane du politique par rapport au théologique, thèse qu'il soutient dans son ouvrage Defensor pads. Machiavel reprend donc à son compte cette révolution politique marsilienne qui sera renforcée par la révolution copernicienne déjà évoquée, transposée en politique. La vision de l'univers et de la place de l'homme se modifie dès lors en profondeur - sinon dans le peuple qui est bien loin de ces considérations subtiles, du moins - dans la communauté savante, qui se rallie peu à peu à cette nouvelle conception du monde. Mais, bien plus que le dépassement de l'antique astronomie, c'est l'écroulement de ce paradigme ptolémaïquel commandant en grande part les théories antiques et médiévales2 - qui est ici en train de s'opérer. Le projet cartésien ultérieur d'une maîtrise et possession de la nature par l'homme, trouve en partie là son origine et sa condition de possibilité. La question médiévale traditionnelle du sens de l'existence, du salut de la vie humaine individuelle et de sa destination, posée dans l'horizon de la volonté de Dieu, va céder la place à celle, plus matérialiste, plus empirique, de la signification du cours des
1 Ptolémée est un astronome de l'antiquité grecque, également géographe et mathématicien; il fut une référence au Moyen-âge et jusqu'à la Renaissance, affirmant que la terre fixe était au centre de l'univers, les astres se mouvant autour. Il incarne le géocentrisme qui sera mis à mal par Copernic, qui publia en 1543 un traité intitulé De revolutionibusorbium coelestiumlibre VI, dans lequel il formule l'hypothèse du mouvement de la terre et des autres planètes autour du soleil. Notons que GaWée, plus connu, qui écrivit en 1638 un Discours concernalltdeux sciencesnouvelles, rallia le système héliocentrique de Copernic dont l'œuvre avait été mise à l'index par l'Église. Il fut jugé par un tribunal inquisitorial qui a obtenu de lui une rétractation en 1633. L'Église ne le réhabilita qu'en 1992. Il ne les commande cependant pas en totalité, puisqu'au Moyen-âge surgit la théorie nominaliste de la connaissance qui témoigne d'une émancipation complète au regard du réalisme métaphysique dominant. Il existe donc des temporalités cognitives dissonantes, et plusieurs représentations du monde contradictoires peuvent coexister en une même civilisation sur la longue durée, venant alternativement à l'avant-scène ou se retirant dans les coulisses de l'Histoire, subissant flux et reflux, sous l'effet de contextes multiples, donnant de la sorte naissance à progrès ou régression. 6

2.

choses naturelles, et analogiquement du cours des choses humaines. Le monde nouvellement compris est constitué d'encharnements multiples de phénomènes observables, objets d'autant d'expériences possibles, tous mécanismes référés à un processus de production immanent, à une natura naturans (nature naturante) et non plus à un principe externe, à une transcendance divine législatrice de l'ordre du monde et des hommes, conçus comme ses créatures. S'opère de la sorte un saut qualitatif qui consacre un passage du registre de la compréhension métaphysique de la nature à celui d'une connaissance physique des choses de ce monde ouvrant sur des processus techniques de transformation de la réalité. L'homme se meut désormais dans une nature (natura) devenue monde (mundus), qui se définit par son caractère extensif (partes extra partes), lieu des figures, des grandeurs mesurables, de l'agencement mécanique de parties susceptibles de démontage et de remontage, de décomposition et de recomposition, selon l'ordre à la fois de la méthode, et de la chose même. Certes, au siècle suivant, chez Descartes, Dieu veillera encore à ce que nos idées aient quelque réalité objective, mais Dieu se voit en quelque manière exilé hors de ce monde, relégué au rôle de garant de la véracité de connaissances dont la vérité est expérimentalement validée, dont le processus de construction relève d'une opération humaine rationnelle, d'une volonté humaine. La pensée, en accord vérifié avec le réel selon des procédures universalisables, communicables et reproductibles, pose des déterminations légales (nomotéthie) qui rencontrent celles de la nature nouvellement comprise comme champ d'investigation profane pour un esprit humain raisonnant, libéré de ses vénérations et soumissions passées, jusqu'alors inhibitrices de découvertes empiriques et profanes. Bref, les vérités démontrées dans le cadre de l'expérience, prennent le pas sur les vérités révélées, sur les prétendues révélations de l'Écriture. C'est désormais l'observation du cours des choses qui nous révèle leur nature véritabl,e, et non plus l'observance des lois religieuses présentes dans l'Ecriture. En ces temps de basculement des conceptions anciennes, des visions du monde et des pratiques afférentes, en rapport avec une 7

expérience nouvellement comprise, en ces temps de domination programmatique potentielle de I'homme sur un certain nombre de phénomènes naturels, se pose en des termes analogues la question d'une autre domination en quelque manière

symétrique de la première

-

domination de I'homme, pas

uniquement sur cette nature nouvellement conçue comme monde maîtrisable, mais aussi sur l'homme lui-même, sur l'homme en tant qu'être générique ayant similairement une nature obéissant à des lois connaissables par observation. C'est l'époque où Léonard de Vinci pratique la dissection de cadavres pour comprendre les mécanismes du corps, l'agencement des organes et leurs fonctions. Connaître les lois qui régissent les mouvements, que ce soient ceux des astres ou ceux des hommes, confère pouvoir sur le réel actuel, et bien plus, permet de l'anticiper. La connaissance des déterminations naturelles autorise la prévision de l'apparition des phénomènes dans les conditions déterminées par la loi. Si l'on peut prévoir les orbites des astres, si l'on peut prévoir à la minute près, la survenue d'une éclipse ou le passage d'une comète, pourquoi ne pourrait-on pas prévoir l'apparition d'événements sociaux, économiques et politiques, de révoltes, guerres et révolutions? Gérard Namer est tout à fait fondé à nous rappeler que c'est la raison pour laquelle il nous faut prendre en considération le paradigme astronomique activé par les écrits de Machiavel: « que les philosophes et les sociologues ont appelé le «Galilée de la politique », c'est-à-dire le début d'une recherche des lois universelles des normes du comportement politique des hommes et des États réglant ces comportements à l'intérieur comme à l'extérieur. » Nous sommes ici dans le registre des importations et transpositions de modèles herméneutiques et de postures heuristiques, d'un champ dans un autre, de celui de la physique au sens large, à celui de la politique, du monde de l'inerte à celui de l'humain. Cette question de la domination des événements, non plus physiques au sens strict, mais politiques, est bien au centre des préoccupations de Machiavel. Le savoir anthropologique (à comprendre ici comme savoir du ressort des conduites humaines) 8

doit nous garantir un pouvoir politique. Le terme d'anthropologie n'est évidemment pas présent à cette époque (il sera formalisé par Kant deux siècles plus tard dans son Anthropologie du point de vue pragmatique), mais la pratique atteste d'une investigation de cette nature. La question, que je nomme plus précisément anthropopolitique, se pose d'ailleurs pour Machiavel quasiment dans des termes symétriques de ceux de l'astronomie: quelles sont les lois naturelles dont la connaissance permettra cette domination, et par quels moyens pourra-t-on s'assurer la maîtrise et le contrôle des faits qui en dépendent intimement; à cette réserve près que nous ne dominons nullement les phénomènes célestes? Quelle est cette science des mœurs, quelle est cette science de l' éthos, cette éthologie humaine fondamentale, cette éthologie politique qui, en raison de sa nature réaliste et anthropopolitique - donc s'exerçant par-delà la morale et ses illusions, par-delà la «moraline» (pour user d'un terme nietzschéen) - nous permettra d'atteindre au Bien suprême, au Souverain Bien de la constitution de l'État, et de la préservation de l'unité nationale enfin réalisée? Cette éthologie politique ne se conçoit pas sans une écologie politique afférente, sans un savoir réaliste du milieu, un savoir de l'environnement culturel et religieux, d'un milieu essentiellement conflictuel - qui voit les classes sociales s'affronter en permanence - et des circonstances historiques en lesquelles se constituent, s'exercent et se déploient le pouvoir et la vie collective en général. Découvrir les lois effectives, ce que je nommerai les lois de souveraineté, qui régissent les processus de soumission et de domination, les comprendre et en assurer l'usage, constitue le projet politique machiavélien. Une nouvelle science politique naît donc avec cet homme, qui prétend transposer dans le domaine des affaires humaines, les mécaniques, les paradigmes et programmes de recherche de la science de la nature. Dans sa lettre à son ami Vettori, évoquant l'écriture en cours du Prince, il résume excellemment son programme de recherche, qui, dit-il, consiste à «"creuser" les problèmes que pose un tel sujet: ce que c'est que la souveraineté, combien d'espèces il y en

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