Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Madame Dacier, femme et savante du Grand Siècle

De
404 pages
Madame Dacier fut, en son temps, la femme du monde la plus savante. Elle fut aussi une protestante qui réussit à publier ses livres dans la France bientôt toute catholique de Louis XIV. Madame Dacier a eu un destin hors du commun. Il ne faut pourtant pas la réduire à "un prodige du siècle de Louis XIV" comme Voltaire. Il faut la tirer de l'oubli pour redécouvrir avec elle le message toujours actuel de la littérature antique et les sources vives de notre culture.
Voir plus Voir moins

MadameDacier,
femmeetsavanteduGrandSiècle
(1645-1720)Dumêmeauteur:
Balzac, Le Colonel Chabert, Nathan, «Grands Classiques
Nathan»,1990.
La Littérature française en 50 romans,Ellipses,1995.
La Littérature du moi en 50 ouvrages,Ellipses,1996.
Vocabulaire littéraire, Nathan,Infopoche,1997.
Histoire littéraire,Nathan,Infopoche,1998.
L’Image des civilisations francophones dans les manuels scolaires,
Publibook, 2003; réédition dans la collection EPU, Sciences
humaineset sociales,2006.
Aux Pattes de la louve,La Cause,2006.
©L’Harmattan,2012
5-7,ruedel’École-polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.f
ISBN:978-2-296-96931- 5
EAN:9782296969315Éliane ITTI
MadameDacier,
femmeetsavanteduGrandSiècle
(1645-1720)
Préface de Roger ZuberEspacesEspaces LittérairesLittéraires
Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions
Victor MONTOYA, Les contes de la mine. Conversation avec le
Tio,Traduitdel’espagnolparÉmilieBEAUDET,2012.
Nathalie AUBERT, Christian Dotremont, La conquête du monde
par l’image, 2012.
Claude FRIOUX, Le Chantier russe. Littérature, société et politique.
Tome 3 : Ecrits 1969-1980,2011
Ricardo ROMERA ROZAS, Jorge Luis Borges et la littérature
française, 2011.
Deborah M. HESS, Palimpsestes dans la poésie. Roubaud, du
Bouchet, etc.,2011.
Alexandre Ivanovitch KOUPRINE (Traduit du russe, introduit et
annoté par Françoise Wintersdorff-Faivre), Récits de vie dans la
Russie tsariste, 2011.
PascalGABELLONE, La blessure du réel, 2011.
Jacques PEZEU-MASSABUAU, Jules verne et ses héros,2011.
Samuel ROVINSKI, Cérémonie de caste (traduit de l’espagnol par
Roland Faye), 2011.
MirtaYANEZ, Blessure ouverte, 2011.
Jean-MichelLOU, Le Japon d’Amélie Nothomb,2011.
SergeBOURJEA, Paul Valéry, la Grèce, l’Europe, 2011.
MashaITZHAKI, Aharon Appelfeld. Le réel et l’imaginaire, 2011.
Frantz-Antoine LECONTE (sous la dir.), Jacques Roumain et
Haïti, la mission du poète dans la cité, 2011.
JuanManuel MARCOS, L’hiver de Gunter, 2011
Alexandre EYRIES, Passage du traduire, Henri Meschonnic et la
Bible,2011.
CharlesWEINSTEIN, Pouchkine. Choix de poésies,2011.
Manuel GARRIDO PALACIOS, Le Faiseur de pluie. Roman,
2011.
Lucile DESBLACHE, La plume des bêtes. Les animaux dans le
roman, 2011.«Lesjeunes gens sont ce qu’ilya de plussacré dans lesEtats, ilsen sont
la base et le fondement;cesonteux qui doiventnous succéder et composer
après nousunnouveaupeuple. »
Des Causesdela corruptiondugoût,1714.
«J’ai fait toutcequidépendait de moipour donneraux jeunesgensle
moyen de lire et de goûterHomère un peu mieux qu’on ne le litetqu’on ne
le goûte ordinairement. »
Préface de l’Odyssée,1716.Préface
UnebiographiedeMadameDacier manquait en français. Eliane Itti s’est
emparéedu sujetavec bonne humeur, méthodeettalent. Lesobjections
auraient pu pleuvoir. «Nul ne litplus cetauteur »,«Lemonde desérudits
ehumanistesrépugneà notre époque», «La condition desfemmesau XVII
siècle doit être oubliée », etc.,etc. Mais notre biographe étaitbienarmée
pour réfuterces sophismes. Et le résultat de son travailprouvequ’ily avait
beaucoupà découvrir sur sonhéroïne.
L’histoire de la littérature malmèneMadameDacier chaquefoisqu'elle
s’en tientà son rôle dans la Querelled’Homère. Cetépisode passagerest
certesassez connu et, icimême, bien misen place. Mais l’appréciation de sa
pertinence littéraire exigerait unemeilleure connaissancedechacun des
participants au débat. Sur tousces polémistes et auteurs, il fautprocéderàde
nouvellesrecherches, notamment biographiques. Le présent MadameDacier
est,en ce sens, un ouvrage pionnier,etfortnécessaire. La championne
d’Homère offrel’occasion de maintesdécouvertesà qui veut s’écarterdes
sentiers battus. Cette viesioriginale, et jusqu’ici méconnue, appelait une
enquête détailléedontjecommenterai seulement deuxaspects.
Et d’abord, notreMadameDacier incarnelepersonnagepresque
invraisemblable qu’est, pour ce siècle,non la femme-auteur, mais la
femmesavant. Pierre Bayle, cité ici, témoigne de la surprisegénérale: «La
République desLettres n’entrepoint dans lesmariagesnidansles
accouchements ».Onauraitpurencontrer cetypedepersonne,comme Linda
Timmermans l’asignalé, dans un environnementmystique, ou dans les
profondeursde rarescouvents.Etait-il seulement pensablequel’exceptionse
répétâtau profit d’une honnête femmemariée, ménagère, et mère de
plusieurs enfants? La succession deschapitres d’Eliane Itti nous en
convainc pleinement. Anne Dacier estbel et bien parvenueà combiner
harmonieusement ces deux aspects de son existence.Alafin de sa carrière,
et même s’ilest vraiqueson honnêteaisance s’expliqueaussipar les
réussites de son époux (parfaitementrelevéesici), onpeutadmettrequecette
damesansfortune esten mesuredecomptersur ses honoraires d’écrivain.
L’autreoriginalité du personnageest bien mise en valeur parElianeItti.
Lesaventuresdel’héroïne ne se cantonnent pasaux problèmesdu livre.
Elless’étendentà l’impact social de la religion. Lesparentés
confessionnelles, lesaffinités savantes, lesrenommées européennes
interfèrentsanscesse,chez cettehumanisteetchez tousses pareils, avec
9leurs traditions de famille, leuréducation première, leurs protecteurs actuels.
Sur toutcet espace, le pouvoir, en France, pose un regard jaloux. Les
protestants sont défavorisés parles soupçons qui lesentourent,etbientôt par
lesmesuresquiles frappent. Dans toutl’ouvrage, et particulièrement dans
son chapitre VII, l’auteuranalyse avec pénétration la conduite desépoux
Dacier. Elle constate, chez Anne, une connaissanceraredelaBible, et, à
partir de sa «réunion », en 1685, une posture conformisteetprudente. Cette
posture est bienéloignéedetoutedévotion, mais elle est adoptéeaussi,à leur
modesteéchelle, par nombrede sesanciens coreligionnaires.
L’historien destraductions que je fus estparticulièrementsensibleà ce
que l’on lira dans ce livre sur cetteactivitélittéraire, sesavantagesetses
inconvénients, sa dépendance ou son indépendancepar rapportaux modes
d’un temps. Sur ce plan, Madame Dacier offre un cassingulier, carelleest à
la fois traducteur et philologue- ce qui ne se voyait guèreantérieurement.
Collaboratrice de Pierre-DanielHuet pour la série «ad usum Delphini »,
engagéedanscette ambitieuse entreprise de choix textuels et de typographie
modèle, on ne l’aurait pascru prêteà «passerau français». Ce futpourtant
ce qui arriva. Et la manièredont s’opéra ce passage, un passagedélicat, est
traitéeiciavecuntact particulier.
Jusqu’où valedroit de traduire?Letraducteur a-t-il tousles droits?Les
connaissances acquises parAnne Le Fèvre, plus tard épouse Dacier,
l’amènentà suivre la méthode qu’avaitretenue l’école des«belles
infidèles », Perrotd’Ablancourt notamment. Lesscrupules d’exactitude,
lorsqu’ils ne «passent»pas bien dans la version française, sont confiésà
tout un paratexte. Disons:à des«Notes »,àdes «remarques »,àdes
«Préfaces»substantielles et, sommetoute, fort explicatives... Dans le
présentlivre,letravail de la traductionestprésentédansson mouvement:de
multiplescitations viennentillustrercefaitetses applications (chapitreIX:
«L’atelierd’écriture »). Cescitations encouragent le lecteuràsereporterau
riche corpusdethéorie littéraire rédigé parMadameDacier, bien avant Des
causesdelacorruptiondugoût(1714).
Cher lecteur, ne manquez pas de toutapprécier dans cetouvrage. Et
retenezsa conclusionfermeetmesurée. L’équilibre, la précision, la véritéde
ces pagesnepeuventque vous frapper. Le sujetchoisipar Eliane Itti était
edifficile. Mais fine estlamanière dontleXXI siècle rend icihommage au
e
XVII .
Roger ZUBER
Professeurémériteà laSorbonne
eAnciendirecteur delarevue XVII Siècle.
10Introduction
PHILAMINTE
Du grec, ôCiel ! du grec ! Il sait du grec, ma sœur !
BELISE
Ah, ma nièce, du grec !
ARMANDE
Du grec ! quelle douceur !
PHILAMINTHE
Quoi ? Monsieur sait du grec ?Ah ! permettez, de grâce,
Que pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.
Molière, LesFemmes savantes, III, 3, v. 943-946.
Anne LeFèvre savait le grec.Elle n’en faisait pas parade dans les salons,
comme le Vadius de Molière. Elle aimait cette langue depuis son enfance,
passionnément.Elle la considérait comme la plus belle de toutes les langues.
Mais les Philaminte et les Bélise, incapables de distinguer les vrais lettrés
des faux beaux esprits, ne lui auraient guère accordé leur soutien, encore
moins leur admiration. Une femme qui sait le grec aussi bien que sa langue
maternelle?Une érudite qui ose publier ses livres et qui prétend même vivre
de sa plume ? Fi donc ! Si l’on ajoute à cela que cette savante est une
huguenote convaincue et qu’à peine arrivée de sa province angevine, elle se
voit confier l’édition d’un historien dans la fameuse collection Ad usum
Delphini, on comprendra aisément qu’entre la réprobation polie et le fiel des
insinuations perfides il ne restait guère de place pour des louanges.
Très vite, pourtant, la jeune femme réussit à forcer l’admiration.Dès ses
premières publications, elle eut droit aux compliments et aux couronnes.Des
esprits aussidifférents que l’humaniste allemand Graevius, Pierre Bayle et
l’ex-reine Christine de Suède ne lui épargnent pas leurs éloges. Quand
Ménage lui dédie son Histoire des femmes philosophe s, il veut saluer par là « la
femme la plus savante qui soit et qui fût jamais ». Seule Anne Marie de
Schurman, surnommée « la Dixième Muse », aurait pu lui disputer ce titre
grâce à sa maîtrise des lettres et des arts. Mais, en dehors d’une ample
11correspondance, «l’Etoile d’Utrecht»n’a laissé que quelques dissertations
et œuvresdecirconstancesansenvergure, elle n’ajamaisréalisé un grand
dessein littéraire, religieux ni même éditorial et, renonçantà cultiver ses
dons, elle s’était engagée dansunepérilleuseaventurespirituelle.
Encenséedanstoute l’Europe de son vivant, Madame Dacier est tombée
aujourd’huidansles oubliettesdel’histoire. Elle estpourtantrestéecélèbre
durant plusdedeux sièclesaprèssamort. Pourl’immortaliser, Baptiste Feret
een fait, au XVIII siècle, un portraità l’antique, qui sera gravé parEtienne
JahandierDesrochers: un profil impérial, un chignon entrelacé de feuilleset
de fruits,un airautoritaire.LorsqueJean AugusteDominiqueIngresremanie
le sujetde L’Apothéosed’Homère pour son Homère déifié, il l’introduit
parmiles fidèlesservants du maîtredel’Iliade, entredeux autres Modernes,
Bossuetetl’abbéBarthélémy, et elle sera la seule femmemodernedecette
1composition . Pourles Goncourt, elle incarnel’érudition, parexempledans
cet hommage àHortenseCornu, «la femmedu peintre, l’amie de
l’Empereur, la femmesavante parexcellence, collantles plusforts en
2archéologie, type de MmeDacier modeste ». Victor Duruy la cite, portraità
l’appui, dans son Histoire populairedela France parmiles protestants les
eplusrenommésdu XVII siècle et elle estlaseule femmeà figurerdansle
erecueilde160 portraits de philologues, de la Renaissanceau XX siècle,
établi en 1911 parAlfred Gudeman, ImaginesPhilologorum.Parmi les
eétudesqui voientlejour au XIX siècleetdontplusieurs ontpour auteur une
femme- la comtesseDrohojowska, Louised’Alq -, il fautd’abord citerla
très pertinente notice bio-bibliographique de FortunéeBriquet dans so n
Dictionnairehistorique, bibliographique et littéraire desFrançaisesetdes
étrangères naturalisées en France[…] (1804). Puis Sainte-Beuve, dans
deux articlesdes Causeriesdu lundi, brosse le portraitfidèled’une érudite
en laquelle l’intuition et la finessepsychologiquedu critiquedécelèrent
également unefemme de cœur. D’autres auteurs célèbrentaussises mérites,
généralement sous une formeromancée. Madame Dacier ayant vécuà une
époque où le moiétait encore haïssable, on étaitréduit, faute de documents
intimes, àenjoliver complaisamment quelques clichéstransmispar la
traditionetàécouter aux portes delalégende.
De nosjours,lesencyclopédieslui consacrent certes un (tout) petit article
et citent sestraductions d’Homère, mais certainsdictionnaires biographiques
continuentà sacrifierau goût de l’anecdoteau détrimentdela vérité
historique. Et parmiles habitantsdeSaumuretd’Angerscombien pourraient
1VIGNE(Georges),L’Etudepourla têtedeBoileaudeJ.A.D.Ingresetlesesquissespeintes
pour«l’Apothéosed’Homère», MuséeIngres, Montauban, 1991,et« Autourdel’Etudepour
la tête de Boileau: lesModernesdansl’Apothéosed’Homère», Montauban, Papiers
d’Ingres,Collectionsgraphiquesdu MuséeIngres,n°3,ibid.
2GONCOURT,Edmond et Julesde, Journal,23mars1862.
12direpourquoiunerue deleur villeportele nomde Dacieretsicepersonnage
est unhommeouune femme ?
Contrairementà Mademoiselle de Gournay, cetteautrefemme de lettres
edu XVII siècle, Madame Dacier n’acependant jamais subi une éclipse
totale. Pourlapremière, la prédiction de l’historien deslettres Jean-Pierre
Niceron s’est accomplie:«Sesouvragesnesont pluslusdepersonneet sont
tombés dans un oublidontils ne se retireront jamais », puisqu’ila fallu
eattendrelafin du XX siècle pourqu’on luirende justice. La postérité s’est
montréemoins ingratepour la seconde, mais alongtemps oscilléentre
l’hagiographie- unefemme savante d’une extraordinaire précocitéetd’une
incompréhensible modestie-etlacaricature- unefemme hommasse, qui
avait«un certain airdebibliothèque », une insupportablepédante, une
polémiste qui ne savaitqueserépandreen injuressurdes adversaires
masculinsd’une exquisecourtoisie. Bien entendu, la légende noire estaussi
faussequelalégende dorée, cartoutesdeux se sont échafaudées sur des
informations inexactesetdes dateserronées. Un exempleparmi centautres :
selon le Dictionnaire de l’abbé Moréri, Madame Dacier aurait eu l’intentio n
de démontrer, dans une dissertation, la supérioritédel’Amphitryon de Plaute
sur celui de Molière, mais ayantappris que Molièreécrivait unepièce
destinéeàridiculiserlesfemmessavantes,elleyaurait renoncé. Quand onse
rappellequel’Amphitryon est jouéen 1668 et LesFemmesSavantes en
1672, alorsqu’Anne Le Fèvre habite encoreàSaumur, on voitlasoliditéde
tellessources !
Si la notoriétéd’un écrivain se mesure au nombre de pagesqu’iloccupe
dans lesmanuelsdelittérature, assurément Madame Dacier n’apas étéjugée
digned’entrerdanslepanthéon scolaire.Quandon ne l’ignorepas purement
et simplement, on se contente de signaler son rôle dans la «Querelle
d’Homère », de citerl’un ou l’autredeses livres, mais personne ne s’avise
de proposer aux lycéens unepagedesatraduction de l’Iliade, contrairement
àlapâleadaptation qu’enafaite son célèbre adversaire, HoudardeLa
Motte, qui ne mérite nullementcet honneur. Hâtons-nous cependant de
rappelerque, pour significativequ’ellepuisse être, la placed’un auteurdans
lesmanuelsscolaires n’estpas un critèreabsolu de notoriétéméritée:dans
eles576 pagesdu XIX siècle de LagardeetMichard (rééditionde1985),
AlexandreDumasn’avaitdroit qu’à une ligneà la fin d’une étude sur le
théâtreromantique. Quant au romancier, dontlenom ne figure pasdansla
tabledes matières, l’élève devaitpenserà le chercher dans le chapitre
e«L’histoire au XIX siècle», où deux lignesluisont concédéesà propos du
romanhistorique !
Aujourd’hui, seule la critique universitaires’intéresseencoreà Anne
Dacier, mais elle s’y intéresse de plusen plus, outre-Atlantiquecomme dans
l’Hexagone. Dans lesouvragessavants,parmi leséditions et lestraductions
qui ontfaitdate, lessiennessonttoujours mentionnées:Callimaque,
13Anacréon et Sapho, Plaute, Térence, Aristophane, Homère, et même pour
l’établissement destextesles érudits retiennent encore quelques-unesdeses
corrections. Elle figure en bonneplace dans le catalogue du site SIEFAR
consacré aux femmes de l’Ancien Régime et constammentenrichi. Un
colloque intitulé «Anne et AndréDacier:un coupled’intellectuelsentre
absolutismeetLumières»a étéorganiséle23 mars 2007, parChristine
3Dousset-Seiden et Pascal Payenàl’Université de Toulouse-LeMirail . Ce
n’estpas de France cependant,maisd’Italieetdes Etats-Unis, que sont
venusles premiers travaux approfondis.D’abord, une étude très pertinente
d’Enrica Malcovati : Madame Dacier. Una gentildonna filologa delGran
Secolo (Firenze, Sansoni, 1952), puis la biographie de Fern Farnham :
MadameDacier. Scholar and Humanist (Monterey, CA, AngelPress, 1976)
et enfin la monographiedeGiovanni Saverio Santangelo, fruit de quinze
années de travail: MadameDacier, una filologa nella «crisi» (1672-1720),
publiéeà Rome en 1984. Aucun de cestrois ouvragesn’a ététraduit en
français.Apeineentrouve-t-onunexemplaireà la Bibliothèque Nationale, à
4l’exclusion desautres bibliothèques, même universitaires !Plusrécemment
enfin, la monumentale collection Patrimoine littéraireeuropéen, publiée
sousladirection deJean-Claude Polet,acité, dans le tome II, Héritagesgrec
etlatin,delargesextraits depresquetousles écrivainsdel’Antiquité traduits
parAnne Le Fèvre:encore unefois, ce n’estpas en France que l’initiative
d’une reconnaissancepubliquea étéprise, mais en Belgique. Du moins
sommes-nousdans l’espacefrancophone !
Telest donc le sort posthume d’une femmeen qui tous ses
contemporains,etmêmeses adversaires, ont vu un espritsupérieur, «fort
au-dessusdeson sexe », dont Voltaireaconsacrélagloireen la saluant
comme«un desprodigesdu siècle de Louis XIV» et dontSaint-Simon
luimême,si connupourla sévéritéimplacable desesjugements,afaitl’éloge :
La mort de MmeDacierfutregrettéedes savants et deshonnêtesgens.
Elle étaitfille d’unpèrequiétait l’unetl’autre, et qui l’avaitinstruite;il
s’appelait Lefèvre,était de Caen et protestant.Sa fille se fitcatholiqueaprès
sa mort,etsemariaàDacier,garde deslivresdu cabinetdu Roi, quiétait de
toutesles Académies, savantengrecetenlatin,auteurettraducteur. Sa
femmepassait pour en savoirplusqueluiences deux langues,enantiquités,
en critique, etalaissé quantitéd’ouvrages fort estimés. Elle n’étaitsavante
que dans soncabinet ou avec dessavants,partoutailleurs simple, unie, avec
de l’esprit, agréable dans la conversation, où onneseseraitpas doutéqu’elle
sûtriendeplusqueles femmes lesplusordinaires.Elle mourut dans de
3 Lesactes en ont étépubliéspar Chritine DOUSSET-SEIDEN et Jean-Philippe
GROSPERRINdans Littératuresclassiques 72-été2010,sousletitre«LesépouxDacier ».
4Le livre de Fern Farnham, édité en Californie, ne figure pasau cataloguedelaB.N.Iln’en
existe quequelques exemplairesenFrance, dont deux offerts parl’auteuraux bibliothèques
municipalesdeCastresetdeSaumur,où elleavaitfaitdesrecherches.
14grands sentiments de piété,àsoixante-huit ans, sonmari, deux ansaprès elle,
àsoixante etonzeans.
Madame Dacier ne brille pasau firmamentdes lettrescomme une étoile
de première grandeuretlagloirequ’elleconnutdeson vivant estéclipsée
aujourd’huipar celledeses illustrescontemporaines:Mademoisellede
Scudéry, Madame de Sévigné, Madame de La Fayette…Maissamémoire
mérited’êtreréhabilitée pour l’ampleur de son œuvre d’éditrice et de
traductrice desécrivains grecs et latins, d’autant plus que sa période
d’activité littéraire(1674-1719) coïncidetrèsexactement avec «lacrisedela
conscience européenne»(1680-1715). Commentcette humaniste, attachée
aux valeurs traditionnelles,s’adapte-t-elleàlamodernitéculturelle?Quelles
relations entretient-elle avec ces deux prophètesdu changement que sont
Pierre Bayle, son coreligionnaireetson critiquelittéraire, et Fontenelle, le
collèguedeson mariàl’Académiefrançaise et l’un deshabitués du salon de
la marquisedeLambert, commeelle ?
Sa personnalité complexemérite d’être connue,celle d’une savante qui
n’étaitpas un bas-bleu, d’une femmecapable de vivredesaplume, d’une
provincialeintroduitedansles cercles lettrésdelacapitaleoù sa réputation
fut consacrée, d’une protestantequineserésolutàabjurerqu’après une
longue résistance, d’une championne desAnciens qui émit desidées
résolument modernes.
Ce livre se veut doncavanttout une légitimeréhabilitation d’un auteur
injustementoublié. Mais commentretrouver quelques-uns desfilsdontfut
tisséel’existencesingulièred’une femmequi, aux yeux dessujets de Louis
XIV, apparaissait comme uneénigme, voire un«monstre»au sens latin du
mot, c’est-à-dire un prodige?Comment éviterdesecontenterd’une
compilation des ouvrages universitaires cités plushaut?
Madame Dacier n’alaissénimémoiresnijournal de raison et seule une
faible partie de sa correspondancenous estparvenue. Or elle étaitliéeavec
quelques-uns desplusillustresécrivains de son temps, Boileau, La Fontaine
et Racine;LaBruyèreaurait souhaitéla voirélueàl’Académie Française, et
ellejouissait del’estimededeux «féministes»avantlalettre, Mademoiselle
de Scudéry etlamarquisedeLambert. Ellearencontré lesamisdeson père,
Ménage et Huet, elle s’est inséréedansleréseau deslettrés protestantsdela
capitale. Mais de la plupart de cesliens ne témoignent aujourd’huiquedes
membra disjecta, que le biographe doit tenter de réunir. Aucune tracene
nous estparvenue d’éventuellesrelations avec Valentin Conrartetles
pasteurs de Charenton, tousdes correspondants de son père. La lacune la
plussurprenanteest le silenceautourd’Urbain Chevreau, le meilleur amide
Tanneguy Le Fèvre, notamment pour lesquatre années de son préceptorat
auprès du duc du Maine(1678-1682), alorsquequelques vestiges des
relations épistolaires de Chevreau avec AndréDacier ontété conservés. Il
15fautdonc se résigneràladisparition de nombreux documents… et résister à
la tentationdelasuppléer pardes conjectures. L’avenir en révèlera
certainementdenouveaux et lesprogrès techniques faciliteront la lecture de
ceux qui existent. Nousn’en voulons pourpreuvequelamiseen ligne
récentedu Registre desConseils ordinaires et extraordinairesdel’Académie
protestante de Saumur- le manuscritetsatranscription -, un outild’u n
intérêtexceptionnel pour la connaissancedu terreau intellectuel sur lequel
5avait grandi la fille d’un des plus grandsprofesseurs decetteinstitution .
Restentdes registresparoissiaux lacunaires et despièces d’archives
dispersées aux quatre coinsdelaFrance, deslivresayantappartenuàAnne
Le Fèvre, àson père et àson mari, et lestémoignages, souvent
contradictoires, desescontemporains.Cestroisdomaines d’investigationont
révélédes documents inédits, qui permettent de préciser quelques
événements biographiques et d’apporter un nouvel éclairagesur une
personnalité complexe. Restentsurtoutles œuvres, leurs préfaces et les
précieuses«remarques»surles textes, où se glisse icietlà uneconfidence
ou un souvenir. Restentles portraits:trois sièclesaprès sa mort, Madame
Daciera gardéunvisage.
Remarques
Pouralléger lesnotes, nous écrivons la traduction descitations latines,
grecques, italiennes, etc. en ./%/.#0%&" (!))1%&2#" de ceux du texte.Nous ne
reproduisons le texte original de quelques-unesdeces citations que quand il
nousa paruparticulièrementimportant.
L’orthographea étésystématiquementmodernisée, y compris pour
el’emploi desmajusculesetpour la ponctuation. L’orthographe desXVII et
eXVIII siècles n’aété respectée que dans quelques documentsou titres
d’œuvres (contenant par exemplele mot «françois»).
5En 2008,àl’initiativedes Archives Municipales de Saumur,sousladirectiondeVéronique
Flandrin et en partenariatfinal avec l’association«Saumur et sonhistoire»,présidéepar
Didier Poton, avec une riche introductionhistorique de Jean-Paul Pittion:
http://archives.ville-saumur.fr.Latranscriptionena étéassuréepar Anne Faucou et la
relectureparValérieNeveu.
16Chapitre I
L’enfance
DeGrandchampàSaumur
La première anecdotequicircule surAnne Le Fèvre l’auréoledu prestige
6d’une destinée exceptionnelle . Tanneguy Le Fèvre aurait communiqué
l’heure précise de la naissancedesafilleà un amiastronome«fort entêté »
d’astrologie-qu’on appelait alors «astrologiejudiciaire»-, afin qu’iltirât
son horoscope. Voyantdanscette naissance «une fortune et un éclatquine
peuventconvenirà une fille », l’astrologues’irritecontrelepère, l’accusant
de luiavoirmenti sur l’heure. En réalité, de la part de Le Fèvre une telle
consultation ne laisse pasd’étonnercar le futurtraducteur du Traité de la
superstition de Plutarqueprofessaitleplusgrand mépris pour toute formede
superstition. Sescontemporains, en revanche, et jusqu’aux plusgrands
personnagesdel’Etat, recouraient volontiersaux astrologues et autres
7devins, même pour lestrépassés. En 1661, l’astronome Ismaël Boulliau
n’avait-il pasétablile «thèmehoroscopique »ducardinal Mazarinpeuaprès
sa mort?Anne Le Fèvreasouventraillé ces«horoscopesrétrogrades»et
Jean-PierreNiceron, l’un de sespremiersbiographes, assure qu’ellene
racontaitl’aventure de sonproprethème astralquepour mieux dénoncer «le
frivoledecet art, qui avaittrouvédesigrandes choses dans l’horoscope
d’unefille,qui n’avaitaucunefortune et qui menaitlavied’unerecluse ».
Cettenaissance aurait eulieuàSaumur, «surlafindel’année1651 ». En
réalité, Anne Le Fèvre est néesix ansplus tôt,àGrandchamp, un petit
hameaude Champagne.
Le roiLouis XIII étaitmortdeux ansauparavant, suivantdepeu dans la
tombelecardinaldeRichelieu, qui avaitmis toute son intelligence et so n
immensepuissancedetravailau servicedelamonarchie et de la France.
Secondéepar le ministre Mazarin, Anne d’Autriche assumaitlaRégence. Le
6NICERON, Jean-Pierre,Mémoires pour serviràl’histoiredes hommesillustresdansla
République deslettres,Paris,chez Briasson, 1729,t.III,p.124-125; Genève, Slatkine
reprints,1971, p. 251-252.
7NéàLoudunen1605, iladécouvertune étoile variable, Mira Ceti, et écrit deslivres
d’astronomie.Dès 1636,il collaboraitavec lesfrèresDupuy,chez quiLeFèvreapu le
rencontrer. Si l’astrologuedel’anecdoteest bien Ismaël Boulliau,cette légendeapeut-être
inventéedetoutespiècesparNiceron,quiaégalementretracélavie decesavant.
17petitroi, Louis-Dieudonné, l’enfant du miracle, né vingt-trois ansaprès le
mariage de sesparents, le 5 septembre1638, étaitencore«àlabavette ». Il
attendait avec impatiencelemomentoù il pourrait enfin troquersalongue
robeàcolletcontrepourpoint et hautdechausses, chapeauàplumes et
souliersà boucle, luiqui, en dehorsdequelques rarescérémonies où on
l’habillaitdesoieetde velours, allait le plussouventen vêtements étriqués
et troués, car, quoique tendrementaimédesamère, il étaitquasiment
abandonné aux domestiques. Mais, déjà, le petitroi se passionne pourla
guerre, disposeses soldatsdeplomb en ordredebatailleetsimule le
grondementdeses canons miniatures. Un desenfants d’honneur
compagnons de sesjeux, Henri-Louis de Brienne, racontera:«Ses
divertissements ne respiraientquelaguerre;ses doigtsbattaient toujours le
tambour ». La reineavaitdemandé au meilleurarmurierdeParis de
fabriquer pour son fils une ravissantepetiteépéeau fourreau sertide
diamants.
Encetteannée1645,pour ladeuxièmefoisdepuislamort desonpère,Sa
Majestétient litdejusticeau Parlement, le 7 septembre. Juchée sur des
coussinsfleurdelisés,Elle annonceà sonauditoire:«Messieurs,jesuisvenu
icipour vousparler des mesaffaires.Monchancelier vousdira mavolonté ».
D’une telleassurance chezun enfant de sept anstous augurent que le
futurroi saura conduire le royaumedeFranced’une main ferme. Seuls
Gaston d’Orléansetses partisansgrincentdes dentssous leursourire de
façade. Mais le petitroi sait, depuis son baptêmecélébré troisans
auparavant, qu’ilest le maître absolu de dix-neuf millions de sujets. Il est
l’héritier de Charlemagne, de SaintLouis et d’HenriIV. Il est monarquede
droitdivin. Au Parlement, l’avocatgénéral Omer Talon ne luiavait-il pas
déclaréàgenoux:«Sire, le siègedeVotre Majesténous représente le trône
du Dieu Vivant. Lesordresdu royaume vousrendent honneuretrespect
commeàunedivinitévisible » ?
La France vit alors, depuis près d’un demi-siècle, l’expérience, unique en
Europe, de la coexistencepacifiquededeux religions, qui s’efforcentà la
tolérance. Leproblèmereligieuxrestetoutefoisaucentrede touslesdébats.
De sa main de fer, Richelieu avaitétablil’autorité absolue du roi. Un
pouvoirdeplusen pluscentraliséetcentralisateur avaitcanaliséles rêveries
féodalesdes grands seigneurs et desprinces du sang. Aprèsleur avoirdonné
la brèveillusiondeles voirseréaliser enfin,laFrondeles briseraàjamais.
Un goûtet uneesthétique qu’on appellera«classiques»s’élaborent dans
lessalonsmondains, lesAcadémiesetles cabinets desdoctes, favorisés par
un véritable phénomènedesociété, la préciosité. Sentiments et idées, gestes
et langage, personnesetobjets, toutdoitdésormaisporterl’empreinte de la
distinction et s’éloigner du commun, du bas, du trivial. La préciosité est une
aristocratie de l’esprit. Contemporaine de l’émancipation progressive de la
18femme, elle va aussis’interrogersurl’amour, redéfinirlemariage et
proposer unidéal féministe.
Mais pour lessujets du roideFrancela viequotidiennereste très dure.
Les villessont salesetbruyantes, lesroutespeu sûres, lesforêtsdes
coupegorge. De graves crises de subsistanceentraînentdes périodesdedisette. De
nombreux impôts, dont la noblesse et le clergé sont exemptés, pèsent
lourdementsurlepeuple, commelagabelle-d’autant plushaïequ’elleest
inégalementrépartieentre lesrégions -, qui fait l’objet d’une dangereuse,
mais non moinsactive contrebande. L’institution judiciairearecoursàdes
moyensd’investigation terrifiantsetà deschâtiments d’une épouvantable
cruauté. La médecine, impuissanteà guérir et, a fortiori,à prévenir, tue
autant,sinon plus, de maladesqueles maladies mêmes. La plusredoutable
de toutes, la peste, semble en recul, mais la variole, la dysenterie, la
typhoïde, le typhuspoussentdanslatombe, annéeaprès année, lesplus
faibles, nourrissons et vieillards. Même en période de stabilitésanitaire la
mortalité infantilereste très élevée. Quant aux femmes, chaquegrossesseles
8exposeàunrisque mortel:six sur cent meurent encouches .
La guerre, enfin, sévit de nouveau. Richelieu avaitfinipar entrer dans le
conflitpolitiqueetreligieux qui dressaitles princes allemands protestants
contre l’autorité impériale, et la Francead’abord subi une sériederevers. Il
fallutattendreles victoires de Condéà Rocroi et de Turenneà Fribourg et à
Nordlingen pour espérerquel’empereur,acculé àla paix, acceptâtd’engager
lesnégociationspour en finir avec cette«guerre de Trente ans ». Les
troupesfrançaisessedéployaientsurplusieurs fronts de l’est, en particulier
en Lorraine. Enjuillet, ellesavaientfaittomberladernièreplace frontière de
ce duché, La Mothe, sur le Mouzon. Prise unepremièrefoispar l’armée
française en 1634,puis rendue au duc de Lorraine, la ville avaitenfin été
enlevéeenjuillet 1645,autermed’unsiègedecinq mois.Au méprisdu droit
des genset contrairement auxengagements prisenverslesassiégéslejour de
leurcapitulation, La Mothe(Outremécourt, aujourd’hui) fut
systématiquementdémolie et l’ony sema du sel. On fitmême venir vingt livresde
9mercurepourempoisonnerlasource .
Uneautrepetite ville connaissait un sort moinscruel, mais non moins
tragique, cardepuis la mort de son créateur, elle se dépeuplaitlentement,
inexorablement, et voyait se fermeràjamais un avenir pleindepromesses.
Aux confinsdu Poitou, de la Touraineetdel’Anjou,àRichelieu, la cité du
cardinal, lesbeaux hôtelsparticuliersdelaGrandeRuerestaient vides:les
courtisansquelecardinalavaitcontraintsà s’y construire unedemeure
8BLUCHE,François(dir.), DictionnaireduGrandSiècle,Paris,Fayard,Paris,nouvelle
édition,2005,article«Mortalité»deJean-PierreBARDET,p. 1065.
9RENAULT, L.,«LangresetLaMothe », CahiersHaut-Marnais161,1985,p.47sqq.
1910s’étaient hâtésderegagnerlacapitale . De même, le magnifiquepalais
regorgeantd’œuvresd’art,élevépar le ministreàlagloiredesalignée,
semblait destinéàresterinoccupéetà n’attendre que des visiteurs, étrangers
ou autochtones, pouroffrirà leurs yeux éblouis l’imageéclatante de l’artde
vivreàlafrançaise.
Pouroublierles malheurs du temps, il restaitledivertissement:ladanse,
pourtant condamnéeàl’unanimité parles curésetles pasteurs, le théâtre, les
fêtes.AParis, un jeune auteur, nommé Jean-Baptiste Poquelin, faisaitrirele
parterre avec une farce, La Jalousie du Barbouillé. La Rodogune de
Corneille venait de remporter un beau succès, mais,dès l’annéesuivante,
l’échecd’une tragédie sacrée, Théodore, vierge et martyre,préfigure celui,
bien plusretentissant, de Pertharite. Alorsqu’iloriente sespièces vers une
complexitécroissante, Corneille vabientôt être concurrencé par un
dramaturge visantà uneaction dépouillée, Jean Racine. En province, des
comédiensambulantsjouentles auteurs du répertoire- Mairet,Rotrou,
Corneille, Tristan l’Hermite- en imitant la diction desacteurs en vogueà
Paris, mais lafarceyconserveplus d’amateursque la tragédie.
Le peupleparisien se pressait en foule aux mariages princiers: de la
magnificence desgrandsilretombait toujours quelques miettessurles
humbles.Encetteannée1645,il nefutpas déçu.
En octobre, HenrideChabot, seigneurdeSaint-Aulaye, épousait une
jeune filletrèsriche, très romanesqueettrèsentichéedelafière devisedesa
famille:«Roinepuis, prince ne daigne, Rohan suis », Margueritede
erRohan, l’unique héritièred’Henri I , duc de Rohan, le dernierchefdu parti
calviniste, qui, aprèsavoirsoutenu troisguerrescontre Louis XIII, avaitfini
parserallierau roitrèschrétien. La duchesse de Rohan ne pardonna pasà sa
filled’épouseruncatholiqueromain, etlesdeuxfemmesrestèrentlongtemps
11brouillées .
Le mois suivant, un autremariage fitencoreplus de bruit:dansla
chapelleduPalais-Royal,fut célébréel’unionde Marie-Louisede Gonzague,
fille du duc de Nevers, avec le roidePologne, Ladislas IV, représenté parle
Palatin de Posnanie. «La reine[Anne d’Autriche], qui avaitassez d’amitié
12pourelle, la mariacommefilledeFrance »etlui prêtamêmedesjoyauxde
la couronnepour la cérémonie. L’ambassade de Pologneavaitéchaufféles
imaginations parsamagnificence- vêtements aux boutons de rubis,
fourruresà profusion-etson étrangeté: lescompagnons du Palatin avaient
10TOULIER,Christine, Richelieu, le châteauetlacité idéale,Saint-Jean-de-Braye, Berger
M. éd., 2005, p.206:«Les courtisans acquéreurs n’ontpas cru au projet ». Deshôtelsdela
GrandeRue,payés10000livresen1633, serontbradésà2000livres.
11 TALLEMANTDES REAUX, Gédéon, Historiettes,t.I,Paris,Gallimard,Bibliothèque
delaPléiade,p.620-648:«MesdamesdeRohan».
12 Ibid.,p.585-586.
2013touslecrâne rasé avec seulement «un petit toupetsurlehaut de la tête ».
Elle tenait, disait-on, du«sauvage», et lesdames de la courseracontaient
les unes aux autres avec une mine faussementscandaliséequeces gens-làne
portaient point de lingeetnecouchaientpoint dans desdraps commeles
Français, maisdansdespeauxdebêtes,dont ilss’enveloppaient.
Lesnoces lesplus célèbres de l’annéefurent celles de Julie-Lucine
d’Angennes, l’une desfillesdelamarquisedeRambouillet, et du marquis
CharlesdeMontausier, le 4 juillet1645. Aprèsavoirsoupiré pour Julie
pendant près de quinzeans, le marquis vit enfinson indéfectible constance
récompensée. Pourelle, il avaittressé, avec sesamisdel’hôtel de
Rambouillet, la «Guirlande de Julie », un recueildesoixante-deux
madrigaux célébrant chacun par unefleursymbolique lesqualités de
l’adorée. Pourelle, il avaitobtenu de la comtesse de Brassac, sa tante, les
gouvernementsdeSaintonge et d’Anjou, laissés vacantspar la mort de so n
14époux, aux deux tiers de leur valeur . Pourelle, afin que sa religion ne fût
pasun obstacleàsonamour,il venait d’abjurerle protestantisme.
Avecson lotdemaladiesetd’épreuves, de joiesetdepeines, 1645 fut
donc une annéecomme lesautres, ni meilleure ni pire que lesprécédentes
pour deshommesquiserésignaientàs’inclinerdevantla volontédu
ToutPuissant. Quand ilssentaient approcherl’heure de la mort, ils lui
recommandaient leurâme et quittaient le séjourterrestre, entourésdeleur
famille, car on ne mourait passeulen ce temps-là. Le salutdeleur âmeétait
leurpréoccupation majeure, et cette question fondamentalerestait ouverte :
la grâceest-elle accordéeà tousles hommesou seulementà un petitnombre
d’élus?Est-elle un don gratuit de Dieu ou peut-elle s’acquérir parles
œuvres?Catholiques et protestantssebattaient non plusles armesà la main,
maisàcoups de traités, de libellesou de conférencescontradictoireset, au
sein de l’Eglise romaine, jésuites et jansénistesselivraient également un
combat fratricide, tandisqueles libertinsremettaient en causela validité
d’unesociété et d’une monarchie dontle principalpilier étaitlareligion.
C’est dans ce monde de controverses, de convictionsantagonistes, de
passions religieusesetpolitiques toujours prêtesàserallumer, que naquit, à
une date inconnue, Anne Le Fèvre, future Madame Dacier. Nous
connaissons, en revanche, le jourdeson baptême:ledimanche24décembre
1645,autemple d’Is-sur-Tille,àquatre lieues de Dijon.
Commeleremarquaientdéjà,àjustetitre, lesfrèresHaag dans leur
Franceprotestante, «on ignore, choseétrange, la date précisedela
naissancedeMadameDacier[…]. Anne Le Fèvre est dite avoirenviron
trente-trois ans, en 1683, d’aprèsson actedemariage, c’est-à-direqu’elle
13 ARONSON, Nicole,MadamedeRambouilletoulamagiciennedelaChambrebleue,Paris,
Fayard,1988,p.175.
14 ROUX,Amédée, Un Misanthropeà la cour de LouisXIV.Montausier,savie et sontemps,
Paris,Didier,1860.
21serait née vers 1650, tandis qu’elle aurait eu soixante-septans en 1720,
15d’aprèsson actede décès, cequil’aurait fait naître en 1653 ».
eJusqu’au XIX siècle, tousles biographessituentsanaissanceàSaumur,
en 1651,àcommencer par un amides Dacier, Pierre-Jean Burette, musicien,
médecin, membre de la Petite Académie, collaborateur du Journal des
16Savants et auteurd’unEloge de MmeDacier ;puis Voltaire,dans une
annexeau Siècle de LouisXIV, le «Catalogue de la plupart desécrivains
françaisquiont paru danslesiècledeLouis XIV, pourserviràl’histoire
17littérairedecetemps », ou encore Niceron. Saint-Simon se contente de
18donnerl’âgede Madame Dacieràsa mort .
Sur lesestampestiréesdeses portraitsles pluscélèbres, celuidu peintre
Louis Elle, ditFerdinand, et celuideBaptiste Feret, on litrespectivement:
«Né (sic)à Saumur, Mortele17Aoust 1720. Agé(sic)de68 ans»et«Née
àSaumur et morteàParis en1720,âgéde68ans ».
Enréalité,Anne Dacierest morteà75ans et elleavait sixans deplusque
son mari.
19Son acte de baptême, retrouvéàIs-sur-Tille , tienten deux lignes: il ne
renseigneni surlesjouret lieu de naissancenisurl’«état»ou la profession
du père,il n’indique lesnomsnides parrainet marraine, ni du ministre. Il ne
porte aucune signature. Or la Discipline desEglises réformées exigeaitla
plusgrande précision dans la rédactiondeces actes:«Lesbaptêmesseront
enregistrésetsoigneusement gardés en l’Eglise avec lesnomsdes pèreset
mères, parrains et marraines et enfantsbaptisés. Et seront lespères et
parrains tenus d’apporter un billet dans lequel seront contenusles nomsde
l’enfant, despèreetmère, parrain et marrained’icelui, ety sera le jourdela
20nativité ».
Il ne s’agit donc pasdel’acteauthentique, mais de toute évidence d’une
ercopie, sans doutecelle du greffe. En vertu d’une Déclaration royaledu 1
février1669, renouvelantcellesde1664 et de 1667,quin’avaientdonc pas
étérespectées, lesministres protestants, toutcomme lesprêtres catholiques,
étaient, en effet, obligés de tenirles registresparoissiaux en double et d’en
déposer unextrait, «de troismoisentrois mois »,au greffe du bailliageou
de la sénéchaussée de leurressort. Le fait que cetacte, qui estledernier de
15 eHAAG,E.et E., La Franceprotestante,2 édition,Genève, 1877-1888; Slatkine reprints,
2004,t.VIII,p.502.
16 BURETTE,Pierre-Jean,ElogedeMmeDacier,Paris,P.Witte,s.d.[1720].
17 NICERON, J.-P.,op.cit., p. 204:«EllenaquitàSaumursurlafindel’année1651».
18 SAINT-SIMON, op. cit., t.VI, p. 634[année1720]:«Elle mourut dans de grands
sentimentsdepiété,àsoixante-huit ans».
19 A.D. de la Côte-d’Or,microfilm5MI17R 5(Is-sur-Tille), série EI 4(registres
protestants),f°532 v°.
20D’HUISSEAU (Isaac),La Disciplinedes EglisesRéformées de France,GenèveetSaumur,
RenéPéanet Jean Lesnier,1666,ch.XI, articlexviii, p. 173.
22l’année1645, présente une ligne inachevée commençant par«Née» fournit
un indice supplémentaire:lecopiste, sans doute le secrétaire du consistoire,
interrompu dans sa tâcheou lasd’un travailfastidieux,amanifestement
oublié de recopier l’acteentier. Pareille négligence s’expliquemêmeplus
facilement pourlatranscriptiondesactesantérieursàla Déclarationde1669.
Commeles enfantsétaient généralement baptisés peu après leur
naissance, on pourrait supposer qu’AnneLeFèvre estnée dans la deuxième
quinzaine de décembre1645, sans qu’une date antérieure soitàexclure, car
le délaientre la naissanceetlebaptême varie sensiblement d’une
communauté protestanteà l’autre. Mais un autredocument, l’acte
d’abjuration de la mère d’Anne, consigné dans le registre du consistoirede
l’Eglise réformée d’Is-sur-Tille, qui révèlel’adressedes parents, invalide
cette hypothèse:cemême24 décembre1645, «MarieOlivierfemme de
Tanneguy Le Fèvre demeurant àGrandchamp fait profession de la
21religion ».
Grandchamp, situé aujourd’huidansledépartement de la Haute-Marne,
au sud-est de Langres, était un petithameau distantd’environ sept lieues
d’Is-sur-Tille. L’Edit de Nantes ayantinterditlaconstruction de temples
dansles villesépiscopalesou archiépiscopales,lesréformés de Dijon avaient
choisi, dans le périmètreautorisé parl’Edit- quatre lieues, ni plusnimoins -
la localité d’Is-sur-Tille poury dresser leurtemple. Ceux de Langresétaient
encore plusmal lotis, carl’évêque avaitfaitéchouer tousles projets
successifs d’implantation calviniste dans son diocèse, de sortequ’ils
devaientserendreàIs-sur-Tillepoury fairebénir leurs mariagesetbaptiser
leursenfants.
Bien que la distanceentre Grandchamp et Is soit faible, unejeune mère et
son nouveau-né n’allaient pass’aventureren pleinhiver sur lesroutesd’une
desrégions lesplus froidesdu pays, le plateau de Langres. D’ailleurs les
registresrévèlentque lesenfants de Langresétaient toujours baptisés
plusieurs mois, parfoisplus d’un an aprèsleur naissance. Un historien
22bourguignon, JulesMochot, aurait avancé le 31 mai pour celle d’Anne, ce
qui lui donneraitsix mois àson baptême. Aucun document ne vient
malheureusementlacorroborer.
Lejourdu 24 décembreapu être retenuàdessein parlafamille: célébrer
un baptêmela veille de la Nativitéest un acte dereconnaissanceenversDieu
pour le don d’une nouvelle vie. CommeMarie Olivier, néecatholique, le
choisitégalement pour abjurer, la mère et la filleentrent le même jourdans
lacommunautédesfidèles.
21 A. D.delaCôted’Or,IJ2573.
22 Cette date figure surl’undes brouillons de la copiefaite parLouis Dugrenier,colporteur
biblique, desactes paroissiaux de l’églised’Is-sur-Tille (A.D.delaCôte-d’Or), mais
n’apparaîtplusdansla version définitivedecelle offertepar Dugrenierà la Bibliothèquedela
eSHPF (ms439)pourle100 anniversairedel’EditdeTolérance(1787).
23De MarieOliviernous ne savons quasimentrien. Est-elle originaire de
23Bourgogne, commel’affirme Pierre Perrenet , sans preuves, ou de la région
de Langres?TanneguyLe Fèvre l’a-t-il rencontréeàParis?Est-ilretourné à
Caen, où l’on trouveà cette époque une familleOllivieraux nombreuses
ramifications,pourychercher femme? Quandetoù sesont-ils mariés?
Uneseule lettre de Le Fèvre, adresséeà Pierre-DanielHuet le 20 mai
241671 , donnequelques indications sur son épouse. Il l’y dépeintà l’âge
mûr:«elleest parfaitement bientournée[…], debonne mine.Elleaenviron
50 ans. Elleaétéélevée liberaliterantequammeaforet;exeonihilo minus /
convenablement, avantdedevenir mon épouse;rien de moins. Pourlataille
elle pourrait disputeravec Mad[ame] La M[aréchale] de La Mothe; plûtà
Dieu que j’en puisse dire autant ». Marie Olivieravaitdonc reçu une bonne
éducation et était unebelle femme. D’autres lettres, adresséesà Urbain
Chevreau,révèlentl’attachement deTanneguyLeFèvre,sasollicitude et son
angoisse lors d’un accouchementquimit lesjours de la mère en danger.
L’une d’elleslaisseentendre, souslaforme d’une boutade, que Marie
Oliviersavaitfaire respecterses volontés:« */ )&**& / 34%1 "&" 5%/2(" (!&46
2574& "! 3& *&#" -& +!&( (&,$%" &--& /..$4.,&%/!# "4%8-&8.,/*+ ».
Toutlerestesesitueentre hypothèse gratuiteetaffirmation tendancieuse.
SelonFern Farnham, MarieOliviernepouvaitavoireu grandchose en
commun avec sa savante fille (with whom shecannot havehad much in
26common):cette supposition est infirmée parlalettredeLeFèvre, puisque
MarieOliviern’était pasinculte. Giovanni Santangelo, qui remarque
«l’absencetotale»delamère(la completa defezione della figura matern a
27nella vita della nostra Autrice ), serait plusprochedela vérité s’il avait
remplacé vita par opera, cars’ilest vraiqu’Anne Lefèvre n’évoquesamère
dans aucune de sesœuvres, elleanéanmoins vécu pendant vingt-huit ansà
ses côtés.
Le père d’Anne, en revanche, estbien connu, malgré l’opacité du silence
qui entoureson enfanceet sajeunesse. Issu d’unefamillecatholiqueaiséede
Caen, Tanneguy Le Fèvre avaitété baptiséen 1615 dans la paroisse
SaintJean. Son prénom, si souventécorché parles scribes, est d’originebretonne.
En latin, il est transcritpar Tanaquillusetsous sa formemoderneildevient
23 Pierre PERRENETa retrouvél’acted’abjuration de Marie Olivier:«Une Eglise réformée
een Bourgogne auXVII siècle: Is-sur-Tille », Bulletin de laSHPF86,1937,p.401-446.
24 VOLPILHAC-AUGER, Catherine, La CollectionAdusumDelphini:l’Antiquité au miroir
du Grand Siècle, Grenoble, Ellug, 2000,p.302-305. L’auteura travaillé surles documentsdu
fonds Ashburnham,conservéà la Biblioteca Medicea Laurenziana de Florence, auquel
appartientcettelettre. Ledépartementdes manuscritsdelaB. N.n’en possèdequ’unecopie.
25T. FabriEpistolarum Lib. I,lettreXXVI;voiraussi lettresXXIX,XXXIetXXXII.
26FARNHAM, Fern, MadameDacier, Scholar andHumanist,Monterey (CA),AngelPress,
1976,p.50.
27 SANTANGELO,Giovanni,MadameDacier, Unafilologa nella «crisi»(1672-1720),
Roma,Bulzoni,1984,p.54.
24Tanguy. Nousignoronstout de sa mère. Quantàson père, il aurait dilapidé
son patrimoine poursatisfairesapassion des voyages. Grâceà un oncle
ecclésiastique, le jeune Tanneguy reçoit néanmoins une excellente
éducation, d’abord strictementmusicale jusqu’à l’âgededouzeans-ilest
aussidoué pourlechant que pour la bassede viole-, puis humaniste.
Mettantles bouchées doubles, il apprend le latin en quelques mois, puis le
grec en autodidacteet va terminer seshumanitésau collègeHenri le Grand
de La Flèche. Là, il se montre si brillant qu’après sa maîtriseès-arts ses
professeurs luiproposent un poste parmieux. Il préfèrecependant retourner
à Caen,oùsonpère ledestineaupetit collet.Mais lejeunehommen’apasla
vocationdes ordres. Il veuttentersa chanceàParis :
[…]iln’y futpas longtempssansy avoirdes amis,etmêmedes amis de
la faveur. Il futfortaimédeMonsieurdesNoyers,quileprésentaau Cardinal
de Richelieu.Son Eminence le goûta,etsouhaita qu’ileûtl’œil surtous les
ouvrages quis’imprimeraientàl’Imprimeriedu Louvre, et que desdiverses
leçons desanciens auteurs,ilchoisît cellesquiluiparaîtraientles
28meilleures .
Secrétaire d’Etat àlaguerre, surintendant et ordonnateurgénéral des
bâtimentsetmanufacturesdu roi, François SubletdeNoyersest alorsl’un
despremierspersonnagesdu royaume. Or le fils de Jean Subletetde
MadeleineBochart compte aussiparmi lesgrands propriétaires terriens de
Normandie. Il ne serait pasétonnant que Le Fèvre, marquépar sa double
appartenance au catholicismeetà la Normandie, aitpu bénéficierdela
protectiond’un homme de pouvoirquipratique le népotisme sans état
d’âme. Non parfavoritisme, mais parcequ’il«adansl’idée de dirigerles
affaires du roienseservantlàencored’hommesproches, fidèles, sûrs et
29dévoués ».
Quand Richelieu charge SubletdeNoyersdeconstituer l’état-major
«intellectuel»del’Imprimerie Royale(la directiontechnique estconfiée à
Sébastien Cramoisy, l’imprimeur du roietdeRichelieu), dontlacréation est
décidéeen 1639, le surintendant choisit un cousin éloigné, Roland Fréart de
Chambray, pourramenerNicolas Poussin de Rome, son amiRaphaëlTrichet
28 GRAVEROL,François, Mémoires pour la viedeTanaquilLeFèvre dans une Lettreécrite
par M. Graverol,AvocatdelaVille de Nîmes,àM.Lafaille, Syndic de la Ville de Toulouse,
Avignon, Pierre Offray,1686, p. 17. Cette toute premièrebiographiedeLeFèvre,«copiée »,
écrit sonauteur, «des mémoires que Mlle Le Fèvre elle-mêmea eu la bontédeme
communiquer,surlaprièrequejeluiavaisfaite », estlasourcedetoutescellesquisuivront.
29 LEFAUCONNIER,Camille,FrançoisSubletdeNoyers Ad majoremdei et regisgloriam
1589-1645,thèse soutenueà l’Ecoledes Chartes, 2007.Noustenonsà remercier iciMadame
Lefauconnier d’avoirbien voulu nousautoriseràconsultersathèse aux A. N. (AB XXVIII
1467):TanneguyLeFèvreyapparaîtàlap.247, chargéde«l’inspectiondesimpressions»à
l’Imprimerie royale, etàlanote656,maisnefigure pasparmi les«amis », même lointains,
deSubletdeNoyers.
25du Fresnepour dirigerles corrections et Tanneguy Le Fèvre, dontla
réputation de philologue semble déjà bien établie, commedirecteurdes
30impressions, posteprestigieux pour un jeune homme de vingt-quatre ans .
Sa fonction, qui consisteàremettreà Sébastien Cramoisy, pourchaque
ouvrage projeté, la meilleure édition, serait appeléeaujourd’huiladirection
littérairedel’entreprise. Nous ignorons malheureusement commentil
s’acquittait de cette mission:s’est-ilcontentédechoisir l’un destextesdéjà
publiésen France ouàl’étranger?Luia-t-ilapporté descorrections?Sa
31correspondanceen 1645 et 1646 avec le savantPèrejésuiteDenis Petau
porteàcroireque, cinq ansauparavant, il étaitdéjàsuffisamment rompuàla
philologiepour entreprendre un véritable travaild’édition. Resteà savoirsi,
vu le rythme rapide de la production, il disposaitdu tempsnécessairepour
une tâcheaussiminutieuse.Ilparaîtcertain, en toutcas, qu’ila pu consulter
desmanuscrits, carSublet de Noyersen dirigeait la collecteen personne,
commel’atteste une lettre adresséeàl’ambassadeur de FranceàVenise, que
le ministre charge de se procurerdiscrètementdes manuscrits de Galien et
d’Hippocrate, «ce qui doit bien se conduire avec adresseetsansquel’on en
32pénètrele dessei n ».
Instrumentdepropagande monarchique, l’Imprimerie Royalea aussi
pour vocation le progrèsdelareligion et l’avancementdes lettres. Elle édite
donc àlafoisdes textessacrés(les Psaumes, le Nouveau Testament),
religieux (Imitationde Jésus-Christ,Exercicesspirituelsd’IgnacedeLoyola,
LesPrincipauxpointsdela foicatholique […] de Richelieu) et
classiques(Virgile,Horace, Térence…), le domainedeprédilection et de
spécialitédenotrejeunehumaniste.
Mais Richelieu meurt le 4 décembre1642 et cette disparition brutale
laisse Tanneguy Le Fèvre désemparé, puisqu’ilperdàlafoisson protecteur,
son emploi et sa très confortablepension de 2000 livres, carMazarin, qui ne
se pique pasdelettres, se désintéresse de l’Imprimerie Royale. Nousne
retrouvons sa tracequetrois ansplustard,àIs-sur-Tille. Dans l’intervalle, il
atrouvé un «patron»en la personnedeLouis de Choiseul, marquis de
30C’est le titredonnéàLeFèvre parHenri-Jean MARTIN dans tousles ouvragesévoquant
l’Imprimerie royale, notamment Livre, pouvoirs et société,Genève, Droz,1969. Dinah
RIBARDlerelègue, au contraire,àunrangsubalterne :«LeFèvre fait apparemment fonctio n
d’adjointdeRaphaël Trichetdu Fresne,lecorrecteur»,dansson article,«Le«petit maîtrede
Saumur»: Tanneguy Le Fèvre et la socialisationdel’éruditionprotestante », Bulletin de la
SHPF 154/1,2008,p.44.
31 Au débutdelalettreXIII (T. FabriEpistolarum Lib. I, p. 44), Le Fèvre rappelle unavis
prémonitoireduPèrePetau(1642-1643)et l’étroitessedeleursrelationsd’amitiéetd’étude.
32 LEFAUCONNIER,Camille,op.cit., p. 251.
26Francières, gouverneurdeLangres, qu’ilaccompagne dans une de ses
33campagnes militaires ,ausiègedeLaMothe,de marsàjuillet 1645.
C’est égalementà cetteépoque, selon Graverol, qu’ilseconvertit au
protestantisme. Où et quand, nous l’ignoronségalement, l’indication donnée
parPierre-DanielHuet dans LesOriginesdelaville de Caen étantlacunaire,
puisqu’il faitl’impasse surl’Imprimerie Royale:«Il vintàPariset s’attacha
au marquis de Francières, gouverneurdeLangres. Ce futdanscequartier-là
34qu’ilsefit huguenot ». Mais il estprobablequeleministreJean Chabrol
n’estpas étranger àcette conversion. Recruté parMarie de la Tour
d’Auvergne, sur le conseildePierre Dumoulin, Jean Chabrolexerce so n
ministère,àpartirde1637,àThouars, fief de l’une desdernières familles de
la grande noblesseprotestante, lesLaTrémoille. Avant cette date, il résidait
35àParis auprès de son frère, avocatetconseiller en Parlement . Il eut sans
doutedenombreusesoccasions de reveniràParis et d’y maintenir desliens
d’amitié. C’estlui, en toutcas, qui, au moment où Le Fèvre perd son poste,
l’entoure de sa sollicitude, contrairementà de prétendus amis…quele vent
avait emportés:
9 -:1+$74&$;-&.$4%%$46 (& -/ .%4&--&<$%#42&*:/1.%/"1= *& -/!""/2# >%!"1
&# +%&"74&#&%%/""1 -$%"74&*$2?1.02& )4#/%%/.,1 (4 *$2(&(&" @!@/2#"= #$!=
"&4- (& #$4"= #4 *:/" &2.$4%/51= #$! 74! *:/"%&-&@174/2( 3& 5!"/!"A#&%%&= #$! 74!
36*:/" !2@!#1A&"+1%&% (&"3$4%" *&!--&4%" .
C’est probablemententre 1643 et 1645, que Tanneguy Le Fèvreafondé
une famille: il s’est mariéavec Marie Olivieretinstalléà Grandchamp,
bénéficiantsansdoute de l’hospitalitéd’un homme de robe huguenot,
SamuelHeudelot, qui venaitd’acheter la seigneurie et le château de
37Grandchamp et qui faisaitégalement baptiser sesenfants au temple
d’Issur-Tille. Commelafamille Heudelotpossédait un hôtel rue desMarais
(l’actuelle rue Visconti), au faubourg Saint-Germain, il se peutqueles deux
hommessesoientliésà Paris. Mais le coupleLeFèvre ne se fixenien
Champagnenien Bourgogne, car deux ansplus tard c’esten Touraine, à
Preuilly-sur-Claise,quenaîtune deuxièmefille,Marguerite.
33 Dans l’une destrois lettresdatéesdeLangres et adressées au Père Petau,LeFèvre prie so n
correspondant d’excuser un silencedetrois mois,pendant lesquels, dit-il, ilaaccompagné le
marquisdeFrancièresdanssoncamp(Epistolarum Lib. I, LXX,p.232).
34 HUET, Pierre-Daniel, LesOriginesdelaville de Caen,Paris,LeLivre d’histoire de Paris,
2005, chap.XXIV: «Des hommes de Caen,illustresdansl’Egliseetdansles Lettres »,
entrée«TanneguyLeFèvre ».
35 Renseignementaimablement communiqué parJean-LucTULOT,«Correspondance de
eJean Chabrol,pasteurdeThouarsau milieu du XVII siècle»,éditéeparles Cahiersducentre
degénéalogieprotestante.
36 T.FabriEpistolarum Lib. I,l.XLII,p. 123.
37 BARONDEL’HORNE,Généalogies,VII (A.D.delaHaute-Marne).
27La date de naissanceexacte d’Anne Le Fèvre restedonc indéterminée,
aujourd’huiencore. On peutaffirmer, toutau plus, qu’ellesesituetrès
probablementen 1645,àGrandchamp. En toutétatdecause, la découverte
desonacte debaptêmemetfinàunediscussionengagéedepuis plusde deux
esiècles. En effet, au début du XIX siècle, l’historienangevin Jean-François
Bodin s’étaitfondé surl’actedu baptêmecélébré au temple de Saumur, le 8
mars 1654, d’un enfant de Tanneguy Le Fèvre et de MarieOlivierdont le
prénom étaitresté en blanc, pour placerlanaissance d’Anne en 1654 à
eSaumur. Au seuil du XX siècle, un érudittourangeau, le docteurLouis
Dubreuil-Chambardel invalideracette conjecture en invoquantdeux
arguments de poids:legenre masculin du participe«baptisé»etlamentio n
d’Anne Le Fèvre épouse Lesnieren tant que marrainesur un acte de
baptêmedu 28 avril 1664 (ellen’aurait eu que dix ans, ce qui est
invraisemblable). Trente ansplus tard, l’archiviste angevin Marc Saché
38abondera dansson sens .
Cependant, Louis Dubreuil-Chambardela cru découvrirle véritableacte
de baptêmed’Anne, sousleprénom de Marguerite,àPreuilly-sur-Claise,
daté du 11 août1647. Il note fort justementque«toutdanscet acte indique
une rédaction hâtive »:plusieurs ratures, deserreurs sur l’orthographedes
nomsetles qualités (LeFèvre y reçoit le titrede«Docteur ») et en conclut:
«Toutsembleprouver que cetactea étécomposéloin des yeux desparents
par un pasteur qui ne connaissaitpas la famille puisque dans une première
rédaction il prenaitleprénomdeTanneguy pour un nompatronymique ». Il
ajoute aussi, sans la moindrepreuveà l’appui, que MarieOlivierest
originairedelarégionde Châtellerault et que lafamille LeFèvre «n’habitait
Preuillyquedepuis peu de temps». Anne serait doncnéeàPreuillyen 1647,
d’après unacte debaptêmecontenantuneerreur decopiesur le prénom.
Jusqu’à nosjours, cette conjecture aété adoptéepar la plupart des
biographes, parcequ’ellepermetdeconcilierles données de l’acte de
Preuillyà la fois avec celles de la lettre du 20 mai1671 citéeplushaut, où
Le Fèvre indique que sa fillea «environ vingt-quatre ans », et cellesdes
registresdu temple de Saumur, d’aprèslesquels«Anne Le Fèvre épouse
Lesnier»présente un enfant au baptêmecomme marrainedès 1664. Elle
réduit aussià néantl’hypothèse selonlaquelle Anne aurait étélefruit d’u n
premiermariage soit de Le Fèvre soit de MarieOlivier. En réalité, l’acte de
Preuilly-sur-Claise est une copie, rédigéenon parlepasteur, mais
probablementpar le secrétaire du consistoire, puisqu’ilneporte aucune
signature. Il établitla naissance de la fille cadetteetnonpas de l’aînée.
38 Pourles référencesàces troisérudits, voirnotre article:ITTI, Eliane,«L’actedebaptême
d’Anne Le Fèvre (MadameDacier): Is-sur-Tille,24décembre1645 », Cahiersducentrede
généalogieprotestante142, 2008/2,p.90-103, reprisici.
28Quelles raisons ontpu amener la familleLeFèvre dans la petite ville de
Preuilly-sur-Claise?Marie Oliviersetrouva-t-elle «pressée », commeilest
parfoisspécifiédansles registresparoissiaux pour desaccouchements hors
du lieu de résidencehabituel?Ilest plusprobablequeLeFèvre avaitsongé
àserendreà Saumurafin de poser sa candidatureàl’Académie protestante,
au cas où un postey serait misau concours, et qu’ilafait un détourpar
Preuilly. Il connaissait cetétablissement de réputation, au moinsdepuis que
Richelieu avaiteu l’intention de le nommer principaldel’Académiedesa
39ville , une institution destinée précisémentà éclipsercelle de Saumur,
fondation nobiliaire, qui continuaità attirerles fils desgentilshommesdela
40région, malgréun certaintassement .
Ilaégalement pu être attiréàPreuilly-sur-Claise pardiversPrulliaciens
dont ilapeut-être fait la connaissanceà Paris:JosiasPoizay, époux de
MargueriteGaudon, la marraine de MargueriteLeFèvre, est avocate n
Parlement;Jehan Perrot, un gendredes Poizay, est valet de chambredu
prince de Condé;CharlesRaboteau, alliéaux Poizay,est luiaussiavocat en
Parlementet, de plus, «Conseiller et secrétaire ordinairedeMonseigneurle
41Prince de Condé »;Samuel Gaudo n, sieur de La Raillière, frère de
MargueritePoizay et ancien élève de l’Académie de Saumur, est un des
premiers financiersdeParis. L’un ou l’autreapu lui vantercette petite ville
de province qui, avec 500à600 fidèles, estladeuxièmeparoisseréformée
de Touraine, et même la première pourladensité de la populationréformée :
42un habitant sur troiscontre un sur dixàTours . En toutcas, le choix d’une
femmed’avocat,MargueriteGaudon, qui donne sonprénomàlapetitefille
présentéeau baptême, et d’un avocat, Isaac Piozet, comme«parents
spirituels»montre que Le Fèvre fréquente l’élitedelacommunauté
réformée de Preuilly, qu’ilrésidedanslapetite ville depuis quelque temps
oubienqu’il était déjàlié avecces famillesavant d’arriverenTouraine.
Mais c’estlalettre, déjà citée, de Le Fèvre au ministre de Thouars, Jean
Chabrol,qui donne lavéritableraisondeson arrivéeàPreuilly :
39 Commel’affirme Graverol.L’AcadémiedeRichelieu,inauguréeen1640,n’a paseu le
tempsdedevenir florissante, malgré un programmeéducatif novateur, puisqu’unepartie de
l’enseignementy étaitdispensée en français. Ellecomptait200 élèves en 1640,400 en 1641,
d’aprèslesestimationsdeBernardGABORIT,citéparChristine TOULIER,op. cit.,p.275.
40L’originesociale de la population estudiantine française de l’Académie restemal connue,
car le registredelamatricule estperdu.Leregistredu Conseilacadémiquementionnesurtout
lesétudiants quisesignalent parleurmauvaise conduite. Seuls lesregistres paroissiaux,qui
indiquentquelques parrainages,derares mariagesetdenombreux décès d’étudiants,ont pu
être exploités, bien qu’incomplets: CHAREYRE,Philippe,«Lesprotestants de Saumur a u
eXVII siècle, religion et société»,in LEBRUN, François (dir.), Saumur,capitale européenne
eduprotestantismeau XVII siècle,Centrecultureldel’Ouest, 1991,p.27-70.
41TALLEMANTDESREAUX,op. cit., t. II, p. 410-411.
42 e eARDOUIN-WEISS,Idelette, LesProtestants en Touraine auxXVI et XVII siècles
(Famillesayant fréquentél’EgliseréforméedePreuilly-sur-Claise),t.VIII, Tours,éd. du
CentregénéalogiquedeTouraine,2003.
29B!&2+-4"= .& 74! &"#-&*$C&2 -& +-4" %/+!(&&#-&+-4""D% +$4% +/%@&2!%A -/
%&2$**1&=EFGHIJKL:KMNH?KJ:GO F??KKMNH?K= .&-//4""! 3& #&
-& ($!"= 74/2(#4/" #&24A *& %&.$**/2(&% /46#%0""/!2#"P0%&" (4P$!#$4QM&
%/25&/2#A#$2 /@!"= !-" *:$2# ,$2$%1 &2 *& .$*>-/2# (& >!&2)/!#"Q
Ces sanctissimiprovinciae Pictaviensis Patres nesont pasles bénédictins
de l’abbaye de Preuilly-sur-Claise, qui végétaitdepuis une centaine
d’années, mais despasteurs. Le Fèvre, dont on connaîtlefaiblepour les
périphrases, surtout dans le registre humoristique ou polémique, utilise ici
Patresavecuneconnotation d’éruditionpourrenvoyer auxPères del’Eglise.
eLesministres du XVI siècleétaient, en effet, rompusaux humanités,
maîtrisaient«lestrois langues»(latin, grec, hébreu), avaientdes
bibliothèques bien garnieset se passionnaient pour lesnouvelleséditions des
textesdel’Antiquité. Enfin, nombreux étaientceux qui,àcôtéd’ouvragesde
piété, éditaient, traduisaientou commentaient lesAnciens. Parmices
humanistesfigure le ministre de Preuilly, Pierre Fleury. Le 29 avril 1647, il
offreà Tanneguy Le Fèvre un belexemplaire du Situsorbis descriptio/La
43Description dumonde de DenyslePériégète ,aveccetenvoi :
Ad DominumLe Fèvre
Accipe,quaeso,vir ornatissime etomnipolitioris
Literaturaegenereexcultissime,hoc munusculum
Inamoris meiergatesinceripignusquod
Tibi Animolubentietinteeffusissimo offert
PetrusFloridius, EcclesiasticusPrulliaci
Tuiobservantissimus
April. 29.1647.
/AMonsieurleFèvre
Reçois,je t’enprie,hommedesplusdistinguésetdesplusversés
entoutgenrede littératureunpeuraffinée, ce modesteprésent,
comme ungagedemonamoursincèreenverstoi,que
t’offreavecplaisiretavec laplus viveaffectio n
Pierre Fleury, ministrede laparoledeDieuàPreuilly,
avec l’expressionde sonplusgrand respect,
le29 avril1647.
Fils de Jehan Fleury, qui fut pasteur successivementà l’Ile-Bouchard
(aujourd’hui, en Indre-et-Loire), àBaugé (Maine-et-Loire) et àLoudu n
44(Vienne),PierreFleury exerce sonministèreàPreuilly de1637à1671 .
C’estlui qui baptiseMarguerite LeFèvreenaoût 1647.
43 s. l., excudebatH.Stephanus,1577, B. N.,coteRES-G-1006.
44 ARDOUIN-WEISS,Idelette,op.cit.
30L’ex-libris manuscritdu même volume, TanneguyusFaberCadomeus
MDCXLVIProlici Turonum / Tanneguy Le Fèvre, de Caen, 1646,àPreuill y
desTurons, permet même d’avancer que le Fèvre s’établità Preuilly dès
1646. L’ex-libris, postérieuràl’envoi, serviraitàrappelerl’originedu livre à
son propriétaire. Le Fèvre annoteraletexte avec soin pourenpréparer une
version corrigée, qu’ilintitulera De situ orbis et dont l’édition sera
posthume.
La renomméedu jeune éruditest donc parvenuejusqu’au sud de la
Touraine. Bien plus, ce n’estpas àlaprotection d’un hautetpuissant
seigneur, maisàson seulméritequ’ildoitd’entrerdans uncercle de pasteurs
et d’humanistesprovinciaux. Iladû penser qu’une nouvelle carrière pourrait
s’ouvrirpour lui àSaumur, «l’Athènesdu protestantisme», àla vie
intellectuelle si animée et si brillante, une carrière de professeur. Carles
pasteurs de Touraineetdu Poitou sont fréquemment appelésà siéger au jury
académiquequiexamine lescandidatsàunechaire.
Combien de tempslafamille Le Fèvre est-ellerestéeen
Touraine?Peutêtre deux ou trois ans. Quand arrive-t-elleàSaumur?Nous ne le savons pas
avec précision. Mais on peutavancer, au plustard, le deuxième semestre de
l’année1649,car Daniel,letroisièmeenfantdu couple, est baptiséautemple
de Saumurle22 janvier1650. Unenaissance présentant toujours ungrand
danger pourlamère, il est vraisemblable que la famille estdansses meubles
plusieurs moisavantla dateprévuepour l’accouchement.
45Cettehypothèse estcorroboréepar le registre du Conseilacadémique .
Si la première mention du savantphilologuey date seulement du 19 avril
1651, lorsque le sieur Parisod, régent de la troisièmeclasse, sollicite so n
admissionàlaretraiteetinvoque un argumentdepoids pourproposer un
remplaçant:«MonsieurLeFèvre étanten pleine libertédesapersonne »,
elle nous donne une indication précieuse: «sa conversation en cette ville
depuis un tempsconsidérableaété chrétienne et d’édification ». Même si
l’on tientcomptedel’emploiabusifdel’hyperbolechez lesrédacteurs du
Registre, on peutpenserqueLeFèvre résideàSaumurdepuis
plusdedixhuit mois. A-t-il trouvé un poste de précepteurauprès du fils d’un notable?
Donne-t-ildéjàdes cours particuliersà un petitgroupe d’élèves, commeille
fera toutau long de sa carrière, parallèlementà sesfonctionsàl’Académie,
et même au-delà,àen croire sesanciens étudiants?Nous l’ignorons, mais il
est probablequ’ilgravite déjà dansl’orbitedel’Académie.
Il est certainqu’il avaitaussi eu le tempsdeprospecteràLoudun et
ermêmed’yposersacandidature,sansdoutederégent,puisque le 1 mai 1651
le consistoiredel’EgliseréforméedeLoudun dépêcheM.des Ceriziers
auprès du Conseilacadémique pour s’opposerà l’installation de Le Fèvre à
45 Ce document étantdésormais disponiblesurInternet(http://archives.ville-saumur.fr:8080),
toutlecteurpeutconsulterlemanuscrit et sa transcriptionàpartird’une date.Aussi
avonsnouscrupouvoirallégerlesnotesen évitantdepréciserlaréférencedespagescitées.
31Saumur, étantdonné «qu’ils’était engagé en personne enverseux pour
servir en leurcharge ». Mais troissemainesplus tard, lesLoudunais sont
obligésdes’incliner devantlesintérêtssupérieursdel’Académie deSaumur.
Bien que contraints de céderles locaux de leurcollège aux ursulinesaprès
l’exécution d’Urbain Grandier en 1634, parcequel’envoyédeRichelieu, le
magistratLaubardemont, avaitdécrété que lespauvresreligieuses, si
longtempstourmentées parles démons, ne pourraient plus vivre dans une
maison qui avaitété le théâtre de tant de désordres, lesprotestants de
Loudun avaientréussià maintenirl’institution, puisque le rapport de Colbert
de Croissy signaleraqu’elle compte quarante élèves en 1664. En 1652,ils
obtinrent même de la reine-mère, de passageàLoudun, une indemnitéde
462000livres pourlesdédommager delapertede leurbâtiment .
Finalement, c’estau milieu de l’année1651 que Tanneguy Le Fèvre
commence sa carrièresaumuroise:«leditsieurLeFèvre futinstallé en la
troisièmeclassepar MonsieurlePrincipal en présence du recteur et des
professeurs en philosophie, le treizième de juillet1651 ». Dèslors, il va
menerdefront sa régenceetlapublication de nombreuseséditions et
traductionsdes Anciens.
Lorsque la familleLeFèvre arriveà Saumur, elle découvre une petite
ville beaucoup plusaniméequePreuilly, plusprospèreaussi, mais où les
réformés ne représentent qu’une faible minorité. Blottieau pied de so n
imposantchâteau médiéval, que l’amietconseiller d’HenrideNavarre,
Philippe Duplessis-Mornay, nommé gouverneurdela ville en 1589, avait
fait restaurerà sesfrais avantdes’y installer, elle se déploieen demi-cercle
dans un lacisderuellesétroitesetsombres, mais offreaussidebeaux hôtels
particuliers, telceluideLouis Cappel, qui en imposeencoreaujourd’huiaux
visiteurs parl’harmoniedeses proportions et l’élégance de sa façade. Tous
les voyageurs ontcélébré la beauté du paysage qu’ils découvraient du haut
du château:laLoire et sesîles, l’enfilade desponts,des plainescouvertes
d’arbresàperte de vue. La villeadéjàannexésix villages alentourpour les
transformer en faubourgsdepartetd’autredelarivière de Loire:laCroix
Verte, la Bilangeou encore le Fenet. Le sanctuaire marialdeNotre-Dame
desArdilliersattiredenombreux pèlerins, qui espèrent une guérison
miraculeuse.Lareine Anne d’Autriche s’y étaitrendueàdeux reprises,pour
supplier la Vierged’accorderun héritierautrônedeFrance.
Commerçants et artisans, souventregroupésen corporations commepar
exempleles orfèvresdans le quartier du Fenet,yforment unepopulation fort
active, dont lesétrangers, surtout desHollandais, négociants en vinsete n
fourrures, et des Ecossais,bientôtsuivispardes Allemandset des Suisses,ne
46 LEROSEY, Auguste-Louis, Loudun,Histoirecivile et religieuse,Loudun, Librairie
Blanchard,1908; LaRocheRigaud,PSR Editions,1994,p.164.
32sont pasles moinsdynamiques:certains vont même y fairesouchee n
épousant une Saumuroiseeten francisant leurnom, telces Van Rossun
devenusVanrosse. Lourdementtaxé, gêné par unemultitude de barrières
fiscales, le commerce angevin peinaitcependantàprendreson essor. Entre
SaumuretIngrandes, soitàpeine vingt lieues, l’on comptait plusdetrente
droits de péages, royaux ou seigneuriaux. L’abbessedeFontevrault-car
c’était unefemme qui tenait la crosse dans ce monastèrebénédictin et qui
régnaitsurses deux couvents, l’un d’hommes, l’autredefemmes- jouissait
d’un droitdeprévôtésurlaLoire,ellepercevait dans le Saumurois d’autres
droits seigneuriaux et de nombreux revenusfonciers. Et ces Messieurs de
l’abbayedeSaint Florent n’entendaientpasdemeurerenreste…
Placéeau carrefour de deux axes majeurs, l’ancienne placedesûreté des
protestants avaitjoué un rôle stratégique pendant lesguerresdereligion :
c’était un véritable verrou surlaLoire. Lesprotestants y dépassaientàpeine
un millierd’individusenviron, au sein d’une population catholiqueforte de
4710000à13000 âmes . Mais Duplessis-Mornay avaitréussià instaurerla
coexistencepacifiquedes deux communautésau lendemain desguerres
civiles. Catholiques et protestants vivent dans lesmêmes quartiers,
fréquentent lesmêmes échoppes, se côtoient constamment. Bien plus,
certainscatholiques n’hésitent pasà envoyerleurs enfantsau collège
protestant, si bien qu’au milieu du sièclel’évêqued’Angers, Henry Arnauld,
interditformellement cettepratiquesouspeined’excommunication.
Deux institutions rivales, dotéeschacune d’un collègeetd’u n
établissement d’enseignement supérieur, attirentàSaumurdes collégiens et
desétudiants de toutl’Ouest. L’Académie protestante, fondée
parDuplessisMornay dès 1599, est la plusancienne:elleapour mission de dispenser une
formationd’excellence aux futurs pasteurs. L’école de théologiedes
oratoriens, fondée seulement en 1630, formaitles futurs prêtres. Dans les
deux collèges, où la ratio studiorum (l’organisation desétudes) est
quasiment la même, on enseigne leshumanités. Mais, grâceàl’excellente
réputation de sesprofesseurs, l’Académie draine aussi verselledes étudiants
de Normandie, de la capitaleou du sud de la France ainsiquedenombreux
étrangers venus de toute l’Europe protestante du Nord et même de Pologne.
Les unsnerestentàSaumurquequelques mois aucours de leur peregrinatio
48academica ;d’autres s’y implantent plusieurs années. Lesplusrichessont
accompagnésdeleur précepteuretd’un domestiquequilogeà l’auberge.
AprèslaRévocation de l’Edit de Nantes, tousles documents de l’époque
attribueront le déclin de Saumurà la suppression de l’Académie, suivie du
départ decesétrangers dontleconcours assuraitla prospéritéde laville.
47 ePOTON, Didier,«Lesprotestants de Saumur au XVII siècle. Etude démographique»,
Saumur,capitaleeuropéenneduprotestantisme,op. cit.,p.11-25.
48 Voyaged’étudesquipouvaitdurerplusieurs années.Cf. LE ROYLADURIE,Emmanuel,
LeVoyagedeThomasPlatter(1595-1599),Paris,Fayard ,2000.
33Aces jeunesgenssouventturbulentsSaumuroffrait égalementdes
distractions fort appréciées:trois jeux de paume, une salle d’armes, la
comédie, le ballet, lesbaignades en rivière de Loire, souventdangereuses
toutefois, et de belles promenades dans l’île d’Offard. L’Académie
d’équitation,dite Académiedesexercices, était trèsrecherchéeparlesjeunes
nobles, dont la plupart se destinaientà servir leurroiàlaguerre et devaient
donc se montrercapablesdemaîtriser parfaitementleur monture au milieu
du bruit et de la fureurd’une bataille. Ony apprenaità dresser un cheval, on
yapprenait aussi ces fameuxairs «relevés »parlesquelsuncavalieressayait
d’intimider uncavalierennemi. Cette Académie, située sur lesterrainsdela
Couronne, d’où l’actuelle rue Courcouronne, étaitflorissante. Elle eutmême
deux écuyersà certainesépoques, commelenoteleStrasbourgeoisElie
Brackenhoffer, arrivéàSaumur en1644.
Enfin,Saumurest un lieu de villégiature pourles étrangers de toutâge :
la douceur du climat angevin, la beauté despaysagesetdes monuments, la
pureté de la langueetlebon marché de la vie font qu’on la trouvedanstous
lesguides de voyage éditésdansl’Empireetles Provinces-Unies. En juillet
1646, deux jeunesartistes hollandais, LambertDoomer et Willem
Schellinks, qui avaientdécidéderemonter la Loireà pied de Nantes à
Orléans, s’y arrêtent et se plaisentàdessiner plusieurs vues de la ville avec
son château et sesponts ainsiqueles habitations troglodytiques dispersées le
49
long du coteau entreSaumuretMontsoreau. Leurs croquisrestituentavec
exactitude quelques aspects pittoresques de la cité angevineau milieu du
siècle,ceux-là mêmequedécouvrira bientôtlapetiteAnneLeFèvre.
Nul doutequel’enfantn’ait étéimpressionnée parle cours majestueux du
fleuve, intriguée parles îles qui le parsèment, fascinée parlespectacle d’u n
train de bateaux rabattantbrusquementles voilespour passersous l’une des
arches du pont. Lesgrandes voilescarrées se gonflaient quand le ventétait
de«galerne»etles mariniersàlaculottejaune, au giletà manchesetaux
basdefil blancfaisaientretentirleurs chants, leurs crisou leurs abominables
jurons. Elle asansdouteassisté unjourau passage dubateau del’abbessede
Fontevrault. Arborant sesarmes, il descendait la Loire unefoispar an, de
MontsoreauàNantes, pour en revenir chargé de sel- exemptédelagabelle
grâce au privilègedu franc-salé-, de café, de sucre, d’épices et d’autres
denrées exotiques.
Pour un éruditcomme Le Fèvre une ville surnommée«la Nouvelle
Genève» exerçait un puissant attraitintellectuel. Pasteurs, professeurs,
régentsetétudiants, médecins, robins et magistrats, que de lettrésn’allait-il
paspouvoiry fréquenter!Imprimeurs et librairesy diffusent deslivresde
tousgenres,surtout de petits formatsmodestementreliésde vélin, mais aussi
49AALSTEENS, StijnetBUIJS,Hans,PaysagesdeFrancedessinéspar LambertDoomer et
e elesartisteshollandaisetflamandsdes XVI et XVII siècles,Paris,Fondation Custodia,2008.
Lelivrecontient égalementlejournaldevoyagedeSchellinks.
34de magnifiques in-folio, tels lestraités théologiques de Duplessis-Mornay.
eIlssont trente-cinqàsesuccéderau cours du XVII siècle, en majorité
50protestants, et ontpublié plusdeseptcents titres . Dans leurs catalogues,
qu’ils soient catholiques ou protestants, lesrecueils religieux, leslivresde
piétéetles ouvragesdecontroverse formentlecontingent le plusnombreux,
suivis de près parles manuelsscolaires, lesœuvresdes grands écrivains de
l’Antiquitéetmêmecellesdequelques Français du siècleprécédent comme
LesJuives de Garnier, ou contemporains.En 1610, René Hénault imprime
un ballet, LesGrâcesen liberté, et précisesurlapagedetitre «Balletdansé
àSaumuren 1615 (sic) ». En 1616, c’està SaumurqueThomas Portau
publie un livre considérécomme la première véritable utopie française,
l’Histoire du grand et admirable Royaumed’Antangil, signépar u n
mystérieux auteurquisecachesous lesinitiales I. D. M. G. T. Ce livre
décrit, cent ansaprès l’Utopie de Thomas More, un royaumeidéal situé en
terreaustrale. Il inaugure ainsilalonguesérie des utopiesfrançaisesqui
conduità traversles œuvresdeCyrano de Bergerac ou La Découverte
australede Restif de la BretonneàJulesVerne et à Barjavel.
Tanneguy Le Fèvre connaissaitévidemment l’édition d’ensemble de
LuciendeSamosate, publiéeàSaumur, en 1619 chez PierrePié de Dieu, par
un professeurdegrecdel’Académie, Jean Benoît. Très appréciée en raison
de sesbonnescorrections,faitesà partir de manuscrits, de sa traductio n
latine, en grande partie nouvelle, et de son copieux index, elle représentait
pour un jeune érudit un modèleàsuivre. Il existe encore,àlaBibliothèque
Nationale, un exemplaire de ce livre avec desremarques marginales de Le
Fèvre.Onnes’étonneradoncpas de levoirsepencheràsontoursur Lucien.
Il en annote un pamphlet (Lucianus de MortePeregrini /La Mort de
Pérégrinus), puis le Timon, qu’iltraduit en latin et enrichitderemarques.
Pourleur publication, il s’adresseà une vieille connaissance parisienne,
Sébastien Cramoisy, mais seslivressuivantsserontpresquetous imprimés à
Saumur,et parfoisréimprimésàParis.
L’installation de Le Fèvre àSaumurmet fin àplusieurs années de
pérégrinations. Sa nominationàlarégence de la troisièmeclasseinaugure
une longuepériode de stabilité matérielle et de confortintellectuel.Ilentre
dans une carrière qu’ilpeut espéreraussilongue que celle de son
prédécesseur,41ans, et certainement plus brillante !
La rémunération du nouveau régent ne suffit sûrement pasà nourrirsa
famille,car Louis Parisod aimposésesconditionsau Conseil académique: il
toucherases gagesjusqu’à sa mort et ne laisse àLeFèvre que «les
minervaux et autres émolumentsquipeuventrevenir de la classe ». Le
50LANDAIS, Hubert (dir.), op.cit., ch.V (D.POTON),p.174.«Lesnégociantsenlivres
s’installèrentégalementennombreimposant, si bien queParis seul, pouvait,àcette période,
montrer un pareil luxedelibrairesetd’imprimeurs », écriventEmile PASQUIER et Victor
DAUPHINdansImprimeurset librairesdel’Anjou,Angers,1932,p.226.
3551minerval s’élevaitalorsà unedemi-livre , verséechaque mois au régentpar
chaqueélève, mais Parisod, décidément âpre au gain, exigedetoucher
«encore le minerval du semestre»qui vient de commencer (après les
vacances dePâques) !Quant aux «autresémoluments»,cetteformulevague
àsouhait désignedesrevenusplutôt hypothétiques.
Le Conseilloue le nouveau régent de ce qu’ «il se contente d’une charge
qui estloin au-dessous de sa capacité,etencoreavec si peu de
récompense », et le dispense desexamensd’usage. Dèsnovembre, il trouve
cependant le moyen de lui allouercentlivrespar an, prissurlebudget global
de l’Académie. Quatreans plustard, lors d’une vacancedelarégence de
seconde, le Conseilreçoit deslettres du ministreJeanChabrol, parlesquelles
«il prie instamment au nomdelaprovince de Poitou que l’on établisse
M. Le Fèvre dans la seconde classe». Voilà donc commentl’un des
sanctissimiprovinciaePictaviensisPatres, fort de sa position de chapelai n
des LaTrémoille,intervient enfaveur desonsavant ami.Maisd’accordavec
Le Fèvre, qui estimeque, s’ilabandonnait sa troisième, «lesétudesdes
humanitésen recevraient unenotable diminution », le Conseillemaintient à
son poste… jusqu’à la rentrée, où ill’établit dans la seconde classe,le2 8
octobre. Enfin, dix ansplus tard, le 27 avril 1665, le synode d’Anjou
«considérantqu’ilseraitnécessairepour la gloire et pourlebien de cette
Académie de rétablir la profession de grec », la proposeà Le Fèvre, qui
l’accepteavecjoie et… «sansendemander aucunerécompense»!
Quels sont doncles revenusdeceprofesseur, assez désintéressé pour
renonceràses gagescomme précédemmentàceux de sa régence?Les plus
importantsproviennentdeses pensionnaires, qui lui versent chacun 400
livrespar an. Lescollègesprotestants n’ayantpas d’internat,contrairement à
ceux desjésuites ou desoratoriens, lesélèves logent chez l’habitant, de
préférence desrégents et desprofesseurs pour un véritable soutien scolaire.
Il bénéficie aussides libéralitésdeplusieurs mécènes, dont Philippe de
Jaucourt, baron de Villarnoul, et François de Rochechouart, marquis de
Chandenier, capitainedes gardes du roi, sans douterencontréàParis dès
l’époque de l’Imprimerie royale. Exiléen province parMazarin, le marquis
s’était retiré dans son château de La Mothe-Beaussais,àdeux lieues de
Loudun, une vieille demeure féodale qu’il va transformeren une résidence
52princière . Il y animera un cénacle de lettrés: outreLeFèvre, Urbain
Chevreauet deuxfutursacadémiciens,Michel Le ClercetPhilippe
GoibaudDuboisdelaGrugère, ainsiquedes hôteslettrés de passage. C’està son
instigation qu’Urbain Chevreau composeses Remarquessur lespoésies de
Malherbe et c’estLeFèvre qui se charge de lesfaire éditeràSaumuren
51 LeConseilAcadémiqueleferapasseràunelivre(douzelivrespar an)en1666.
52 eLaMothe-BeaussaisdevintLaMothe-Chandenier au milieu duXVII siècle.
36531660 parl’imprimeur Jean Lesnier. Veufdepuis 1649 , le marquis consacre
tousses soinsà l’éducation de son fils unique, le comtedeLimoges. Quand
l’enfant sera en âged’apprendrelegrec, il le confieraàLeFèvre. C’est dans
un carrossedu marquis que le digneprofesseurparcourt lescinq lieues qui
séparent SaumurdeLaMothe,etnous connaissons même le nom de ses
54chevaux:l’Andalous,la Coquetteetle petit Follet !
François de Rochechouartsemontre généreux enversleprécepteur de
son fils : N4%&*+-!" 2$#%& )$C&% (:$>3&#" (& #$4#& >&/4#1, en particulierdes
#/>-&##&" (!52&" (:42 "/#%/+&(une écritoire?), lui écritLeFèvre dans une
lettre de remerciement. I1.&**&2# #4 /" !2$2(1 2$#%& .4!"!2& (:42& +-4!&(&
-/+&%&/46 &# (& -&@%/4#" R*/!" .& "$2# (&" >/5/#&--&"S= (& +&%(%!6 /4""! &# (&
./!--&"QH- 2:&"# +/" 42 &2(%$!#TQQQU (& 2$#%& ,4*>-& .,/4*!0%& $; 2:1.-/#&2# -&"
55*/%74&" (& #$2 /*$4% +$4%*$! .Aces présents en nature s’ajoutent des
livresrares, fort appréciés parnotre humaniste, certainement aussiquelques
boursesbien garnies, pour récompenser, parexemple, cet Abrégé desvies
des poètesgrecsconçuetécrit pour lecomtedeLimoges.
Le Fèvre ad’autres protecteurs:Paul Pellisson, premiercommisde
NicolasFouquet,lui verse anonymement, parl’intermédiaire de Ménage,
une pension de cent écus pendant quatre ansetobtient pour luil’exemptio n
de lataille,l’undesimpôtslespluslourds.Guillaume de Bautru luioffre des
pièces d’argenterie : N4 *:/" )/!# #$4# /%5&2#, luiécrit Le Fèvre dans u n
56amusant parallèleavec Crésus,qui convertissaittout enor .
Lesépoux Le Fèvre ne sont pasdes héritiers, ilsn’ont pasderentes
personnelles, mais entreles pensions desélèves, lesleçons particulières, les
présents desmécènes, le produitdela ventedes livresetlamodique
rémunération verséepar l’Académie, ils viventdans unerelative aisance.
Dix ansaprès leurarrivéeàSaumur, ilssontenmesure de réaliser leurrêve
dedevenir propriétaires.
Le 22juillet1659, par-devantmaîtreJean Henry, notaire royalàSaumur,
ils achètentaux époux Milsonneau, contre 500 livresderente annuelle à
57perpétuité, un magnifiquedomaine situéàTerrefort sur leshauteurs de
Saumur. Aujourd’huidétruits, lesbâtiments existaient encoreàlafin du
e
XIX siècle quand Pierre-DanielBourchenin, qui se documentait pour écrire
53 Troislettres du premierrecueil, l’une (l.XXX)contenant un poème composépar Le Fèvre
pour l’heureuse délivrancedeMarie LoupdeBellenave, l’épouse du marquis,les deux autres
(l. XXXVetXXXVI) évoquantles déplacementsdu marquis,permettent de penser queles
deuxhommesétaientdéjàliésavantcettedate.
54 LE FEVRE, Tanneguy,LesViesdespoètesgrecs,Paris,Ch.deSercy,1665,p.114.
55 erT. FabriEpistolarum Lib. I,lettreXV,p.53( 1 novembre1657).
56 Guillaume de Bautru (1588-1669), comtedeSerrant,était conseillerau GrandConseil et
rapporteuràlaChancelleriedeFrance. TALLEMANTDESREAUX luiconsacrel’unedeses
historiettes(op.cit.,t.I,p.365-372) etle mentionneàdemultiplesreprises.
57 A. D.du Maine-et-Loire,H 2753:J.-H. DENECHEAUenaidentifiél’emplacement.
3758une biographie de l’éruditsaumurois, les vitdeses propres yeux . Mais
Bourchenin évoque une maison deschamps, autrementdit une résidence
secondaire,car pour lui la famillehabiteenville,dansunedemeuresituéeau
début de l’ancienne rue de Paradis, sur laquelle Jean-FrançoisBodin avait
fait apposer une plaque, lorsque, sur sa proposition, la rue prit le nom de
Dacier. Le domaine est immense:outreles communs, il comprend des
étables, deslaiteries, uncolombier, un pressoir,des jardins, deux clos de
vigne, un verger, un petitboisdehaute futaie, deslandeset240 boisselées
(plus de treizehectares) de terreslabourables, bref un latifundium, comme
l’écrit plaisamment sonpossesseur dansunelettre.
Le cens,que lesnouveauxpropriétaires doiventacquitterau fief de
SaintFlorentlejour de la Saint-Michel, donne un aperçu dela variétédeleurs
productions: chapons,poulets, «letiersd’unchevreaudessousla mère »,du
blé, de l’orge, du seigle…Des céréalesau vin, desfruitsetlégumesau bois
de chauffage, des volaillesau bétail, le domaine pourvoità tousles besoins.
La maisond’habitation,assezvastepourabriterla famille et les étudiantsqui
prennent pension chez le régent, estséparée du logement du métayer par u n
chemin. Anneaquatorzeans quand elle découvre, dans ce nouveau cadre,
lescharmesdelavieà lacampagne.
Le territoirefavorideLeFèvre étaitson jardin bouquetier, carilaimait
lesfleurs dont, selon sa fille, il tenaitàprendre soin lui-même. Il partageait
cette passion avec son amiUrbain Chevreau, qui,àlafin de sa vie, estimera
avoir«pour vingt mille livresdefleurs de toutessortesetdes plusrares »,
mais il n’avaitévidemment pasles moyensderéunir unecollection aussi
dispendieuse. Du hautdeTerrefort il se plaisait aussià contempler le
Thouet, cetaffluentdelaVienne qui serpente paresseusement entreles
champs et les vignes. Plusquetout, il aimait se promener surles bordsdela
Loire:«L’airest si tranquille,lesoleilest si pur et si net, notre prairieest si
belleetlaLoire si paisible qu’il n’ya pasmoyen de résisterà unetentation
si douceet siinnocente. Et sije ne me promenais présentement,j’aurais peur
59d’en être malade plusdetrois semaines ». Voilà lesplaisirssimples que le
professeuraimaitàpartageraveclessiens.
58 BOURCHENIN,P.-D.,De TanaquilliFabrivitaetscriptis,Paris,Grassart, 1885,p.33.
59 LE FEVRE, Tanneguy,«Entretien surla vie de Romulus»,publiéàlasuite duTraité de
la superstitio ndePlutarque,Saumur,Lesnier,1666.
38ChapitreII
Laformationd’unehelléniste
Si Anne Le Fèvre avaitlaissédes mémoires, elle aurait retracé une
60enfanceheureuse sur lesbords de la blonde Loire, dans une famille unie ,
qui s’agrandissait régulièrement. Quatregarçons sont nésà Saumur:Daniel
en 1650, Jacques en 1651, Isaac en 1653, Tanneguy en 1658, mais seuls
Daniel et Tanneguy réussirentà passer le cap si périlleux alorsdelapetite
enfance. Unedeuxièmesœur, néeen 1654 et dontl’acte de baptêmeneporte
mêmepasle prénom,estsansdoute morte peuaprèssanaissance.
61AvecMarguerite et Daniel,Anne n’adoncpas manqué de compagnons
dejeux. Auprèsde Tanneguy, dont treizeans la séparent, elle a, au contraire,
dû jouer un rôle plusmaternel. En sa qualitéd’aînée, elleasansdoute eu à
veilleroccasionnellementsurses cadets, surtoutau moment descouches de
sa mère. Toute la maisonnéeest alorssensdessusdessous, commeleraconte
Le FèvreàUrbain Chevreau. Et il arrivequel’accouchementmette lesjours
de la mère en danger, ce qui se produisitaprès la naissancedeDaniel, en
1650, ou deTanneguy, en 1658.Marie Olivieravaitcontracté uneforte
fièvre, vraisemblablement la redoutablefièvre puerpérale, qui la cloua au lit
60Le Fèvre passe pour avoireuune maîtresse, une certaineLigerina. Le seuldocument qui
puisse accréditercette liaison estlafin d’undistiquequ’il aurait écritàlasuite d’unaccident
de navigation, opposant l’eau, métaphoredelamort, et le feu,métaphoredelapassion
amoureuse (Si pereoflammis,ôLigerina, tuis/Sijemeurs,ôLigérina, de tesfeux). François
Graverol quilecite,écritàpropos des«fautes»quecette inclinationluiaurait fait faire:«Je
ne prétends pasl’excuserd’une faiblesseàlaquelle tant de grands hommesont étésujets »,
op. cit., p. 38.Lachair estfaible, nuln’endoute,cequin’interditpas de hasarder une autre
hypothèse. L’emploi de métaphores et d’une antithèsetellement stéréotypées et le nom même
de Ligerina(«laLigérienne,lafille de la Loire»)nousportentà voirici unpur«amourde
tête », prétexteàdes jeux de mots littéraires, si fréquents souslaplume de Le Fèvre,plutôt
qu’uneallusionà une Saumuroise protestante, Rachel David, veuveLiger,chargée de trois
enfants.
61 Nousignoronssielle estparvenueà l’âgeadulte.Entoutcas,elle n’apparaît pasdansles
registresparoissiaux de Saumur (incomplets).Selon certaines sources,elle aurait épousé l’u n
desétudiants de sonpère, PaulBauldry (1639-1706),originaire de Rouen.MaisAdrien
Reland qui, dans sonéloge funèbredeBauldry,évoquelonguementles liens du disciple et du
maître, ne soufflemot de ce mariage.C’est MadeleineBasnage queBauldrya épouséeen
1682(Hadriani RelandioratiofunebrisinobitumviriceleberrimiPauliBauldri[…], Utrecht,
1706). Reste l’hypothèse, invérifiable, d’unpremier mariagedePaulavec Marguerite et de la
mort en couchesdelajeune femme.
39pendant quinzejours. Le Fèvre ditalors toute son inquiétudeàson ami :
accablédechagrin, il ne dort plus, il ne peutévidemment se déplacer parce
que toute la maisonnéereposesurlui. Anneacertainementaussieu sa part
du fardeau et desalarmes, même si elle n’apas passédes nuitsblanches
commesonpère.
Ayant vécusajeunesseàTerrefort, surleshauteurs deSaumur,elleaurait
pu dire avec Montaigne:«Je suis né[e]etnourri[e] aux champs et parmile
labourage ». Mais, contrairementau gentilhomme gascon, elle connaissait
fort bien lesréalitésdela vieàlacampagne. Ce n’estcertainementpas elle
qui aurait écritdansson âgemûr: «il n’ya pas un mois qu’on me surprit
ignorantdequoi le levain servaità fairedu pain ». Parcequ’elleest femme,
dira-t-on!Quoi de plusnormal?– Certes, mais non seulement elle savait
fairedu pain, non seulementàParis elle prenaitplaisiràlefaire elle-mêmeà
l’occasion, mais aux diresdeson amie, la Présidente Ferrand, ce pain était
62excellent . Où aurait-elle apprisàpétrirlapâteetà la cuire, si ce n’està
Saumur,auprèsdesa mèreoud’uneservantede sa mère ?
Elle n’aurait pasmanqué non plusd’évoquer sesanimaux familiers. Car,
bien avantl’installationàTerrefort, lesLeFèvre avaientdéjàdes poules
loudunaises, +-4" 2$!%&" 74&-:1>02&, et un superbecoq, offerts parUrbai n
Chevreau, ainsiqu’unechatteà l’affectiondémonstrative, Bellatula,
compagne vigilantedeson père. Commetantd’autres fillettes, Anneadû
guetterle chantdelapoulepour allerdénicherl’œuffraîchementpondu et le
gobertout chaud, elleadû supplier sesparents pour garder au moins un
chaton de chacune desinnombrables portées de la chatte. Peut-être a-t-elle
aussiobservéles éphémèresdeLoire ou leslibellulesdansl’un desbassins
du jardin, commelefit un élève et pensionnairedeson père,Jan
Swammerdam,qui deviendra l’un des plus grands naturalisteshollandais.
Cesimpressions sensorielles ont laissé destraces indélébiles.AParis,
Anne Dacier vivait entouréed’oiseaux qu’elleprenait plaisirà nourrirdesa
main et, si elley cultivaitdes fleurs, c’étaiten souvenir du jardin bouquetier
de sonenfance, constammentenrichi parles présentsdes amis, Urbain
Chevreau, encore et toujours, lui-même amateur passionné de bulbes, mais
aussiElieBouhéreau, un ancien élève, qui envoieà son maîtrefleurs et
arbustesàfleurs. L’éducation dessenssefaisait toute seule, l’éducation
intellectuelle fut d’abordlefruit d’un heureux hasard. Hellénistede
réputation européenne, philologueaussisagace que savant, Tanneguy Le
Fèvre se montrait, de surcroît, excellentpédagogue. Formerles jeunesgens
aux humanités étaitsagrande passion. Dans sesdeux régences au collège,
commeà l’Académie dans sa chaire de grec, il se démarquaitnettement de
sescollègues, même desplusillustres. Il ne le cédaitnullementen érudition
62 BONNEFON, Paul, «Une LettredelaPrésidenteFerrand surMadameDacier », Revue
d’histoirelittérairedelaFrance,XIII,1906, p. 326-331.
40