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Madame... s'il vous plaît...

De
274 pages

Traversée tout entière par l'obsession du double, cette histoire d'amour et de mort tisse, autour d'une mystérieuse femme fatale en mal de son enfance, une toile invisible où chacun risque de se perdre. Les vies d'un sculpteur de renom, d'une jeune étudiante, d'un écrivain paumé et de bien d'autres s'en trouveront à jamais bouleversées. Mêlant contes et nouvelles, poésies, lettres, journaux intimes, ce roman très personnel abolit les frontières entre le rêve et la réalité.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-93007-1

 

© Edilivre, 2015

La petite fille

D’aucuns, sans doute, auraient utilisé le métro ou le bus. Moi, je préfère marcher. Et puis, j’aime ces nuits d’hiver naissant, quand le brouillard léger s’étale, estompe chaque ligne d’un soupçon de mystère. Bercée de loin en loin par quelques tremblantes lumières, la ville s’endort en pointillés. Par la magie insaisissable de ce flou artistique, l’image brutale que le jour impose, acquiert alors comme un cachet d’eau-forte. Dans cet instant s’éveille un monde subtil d’équivalences où fusionnent enfin la couleur et le son : tonalités, nuances se retrouvent, s’unissent pour un nocturne en bleu et noir, des variations subtiles d’or et de gris, une symphonie concertante pour étoiles et croissant de lune. Me revient en mémoire « bleu et argent », une toile de James Abott Mac Neil, découverte l’an dernier à la Tate Gallery… Mélancolique traversée de la sensation pure à l’organisation structurée d’un univers imaginaire… « Bleu et argent »… C’était aussi le chatoiement des yeux de Pierre…

Le pont s’étire à la nuit dans le froid humide. J’avance sans hasard et bien emmitouflée.

« Madame… S’il vous plaît… »

Une petite fille a pris ma main. Je pose mon regard sur elle.

« Madame… S’il vous plaît… »

Elle semble si jeune, si frêle. Surprise de la pâle candeur de son visage ; étrangeté de sa brusque présence sur ce pont à cette heure tardive… Aussitôt je pense à quelque apparition, aux caprices du froid, à l’emprise immodérée de certaines idées chaotiques… Ferme les yeux ! Respire lentement, profondément… Le pont réapparaîtra vide et froid comme il n’a jamais cessé d’être. Les yeux clos, j’avance plus posément. Je sens sous mes pas couler le fleuve large et sombre. J’entends battre mon cœur calme et détaché. Encore quelques instants, une ou deux précieuses minutes, et je retrouverai la présence de mes seuls pas sur l’asphalte glacé.

Mes paupières se relèvent. La petite a disparu. Je ne peux retenir comme un vague sourire. Arrêtée, je m’accoude aux pierres gelées du parapet. Les eaux lourdes charrient, inexorables, des reflets d’encre. Invite à l’oubli… Dérive… Pourtant j’ai la mémoire qui brûle ; je me souviens de l’avenir. Je suis un peu lasse et je me laisse aller. Depuis combien de temps, combien de jours, d’années, me suis-je abandonnée à ce flux imprévisible ? Glisser en riant, se laisser porter, parfaitement disponible… Je perçois le froid vif sur mes tempes, perfide, précis. Une douleur lente s’installe, tout d’abord sourde puis lancinante. Je n’aurais pas dû m’arrêter… Je secoue la tête. Je ne crois pas aux fatalités, aux destins implacables. D’ailleurs je ne crois en rien. A vrai dire, je ne me suis même jamais posé ce genre de question. Je vis bien, libre de tout souci, de toute envie, totalement indépendante. Le temps, pour moi, n’existe pas ou depuis si longtemps… Je collectionne simplement les cailloux, les recettes de cuisine, les billets de train, d’avion, de parking, ainsi que de rares objets miniatures et le visage de quelques amants qu’il m’arriva de mouler dans le plâtre. Et puis il y a le carnet… le carnet bleu… Une couverture rigide pour faire propre… D’un tissu chaud entre les doigts, pour faire lourd… Ce carnet, je l’ai acheté il y a plusieurs années déjà dans une foire à la brocante… C’était à X…… Une petite ville sans importance dont j’ai désormais oublié jusqu’au nom… Il m’avait plu et je ne sais pas résister à ce qui me plaît. J’avais hésité longuement sur l’usage que je pourrais en faire. Un carnet bleu, bleu sombre, large presque comme un cahier. Depuis, il ne me quitte presque jamais. A l’intérieur, pêle-mêle, des croquis, des adresses, des numéros de téléphone, jetés là, sans ordre, au hasard des voyages… Parfois je le feuillette sans raison, simplement pour me souvenir d’un lieu, d’un visage, d’une odeur, d’un parfum… J’aime les rencontres… Toutes les pages sont numérotées. C’est le seul indice de classement mais il ne sert rigoureusement à rien. Je palpe la poche intérieure de mon manteau. Mes doigts trouvent l’étoffe particulière. Il est là ! Une sorte d’assurance me revient…

Quel froid sur ce pont ! Je devrais rentrer et dormir. Demain… demain… Les voitures se font de plus en plus rares. Bientôt les piétons n’existeront plus. Le gel dessine de petites étoiles sur le trottoir. Je m’évertue à marcher les pieds bien à plat pour éviter de glisser. Comme c’est beau cette brillance du givre et cette multitude de formes imprévisibles qui se créent en un instant et disparaissent tout aussi vite pour renaître différentes quelque part ailleurs… J’ai un faible, depuis toujours, pour les miniatures, les petits détails à la perfection étonnante. Sans cesse ils me surprennent et je passe des heures à les découvrir. Ils me ravissent. Dernièrement, chez un vieil antiquaire de la rue Bonaparte, j’ai déniché une exquise petite maison de verre, une sorte de cube transparent avec des murs, des portes, un toit, par lesquels la lumière entraîne le regard. A l’intérieur, une scène de repas entre amis, semble-t-il, dans le cadre doucereux et feutré d’une salle à manger bourgeoise du 19ème siècle. A première vue, les convives n’ont rien d’original. Pourtant, très vite, je peux distinguer que ce sont en fait des moustiques autour d’une table ronde. Au milieu de la table, un bouquet de fleurs mauves. Les assiettes sont bien remplies. L’un des moustiques fume un énorme Havane. C’est sans doute le maître de maison puisqu’il porte des pantoufles. Le bout de son cigare est rouge, d’un rouge très vif, très chaud. J’ai tout de suite aimé cette miniature pour un tas de raisons qui n’étaient point toutes obscures… Une question de souvenirs…

Pourquoi en douter ? Ma vie s’écoule pleine et agréable. Nul désir inassouvi, aucune envie insatisfaite… Depuis le premier jour je suis très bien avec moi-même. Nous nous entendons à merveille et sommes parfaitement d’accord sur tout, même si quelques fois nous devons discuter…

Je marche un peu plus vite, pressée par le froid toujours vif. Demain je prendrai un taxi. Je revois l’assommante soirée, noyée de bulles, dans laquelle je m’étais si stupidement aventurée. J’y connaissais tout le monde et pour cela, sans doute, l’ennui me fut si vite insupportable. Je suis encore à sourire en souvenir de mon départ précipité, lorsque mon regard s’arrête sur une petite forme, assise là, sur le parapet, à quelques mètres. Une petite forme frêle, comme dénuée de toute attache. Une robe légère sur un corps mince et fragile. Blondeur des cheveux, tremblement de l’image. Elle est si jeune, si douce, si calme…

« Madame… S’il vous plaît… »

Elle s’est mise debout et me tend la main. J’aurais pu faire comme si…

« Madame… S’il vous plaît… »

*
*       *

Le vent… Quelle idée…

Bien sûr qu’il est mort… Depuis longtemps…

Zoltan

La soirée (1)

Aujourd’hui, Zoltan Pollock est véritablement ce qu’il convient d’appeler un homme comblé.

Rien ne désignait pourtant le jeune enfant fragile au succès qu’il connaît depuis plusieurs années. Se souvient-il encore de la petite forge paternelle à l’entrée du village ? D’aucuns pourront penser que c’est là, marqué très tôt par le goût d’un travail achevé, qu’il puisa l’essentiel de sa vocation, au contact étroit de la matière brute. Certains, saluant avec respect ce technicien exceptionnel, ne manqueront pas d’évoquer, sans sourire mais avec déférence, l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux Arts de Paris et l’atelier du bon J.B. Rien ne remplacera jamais les vertus indispensables d’un enseignement rationnel et structuré, dépositaire sacré de la culture établie… S’il admire en secret les Maîtres de la Renaissance, c’est bien loin des académies que Zoltan a su glaner un peu partout ses leçons. Il ne renie pas les influences de Picasso, de Laurens, Duchamp-Villon ou Brancusi mais il intègre sans exclusive les arts africains ou les options d’un Gabo, d’un Pevsner… Il n’appartient à aucune école en vérité. Ce n’est pas le fruit d’une volonté, mais plutôt celui du hasard et la conséquence évidente d’un individualisme chronique. Il n’aura sans doute aucun héritier. Plus tard, on parlera de lui en évoquant peut-être l’abstraction géométrique, la schématisation expressive, une recherche permanente de la plénitude des formes alliée au souci constant de la lumière. De tout cela il n’en a cure. Tout est beaucoup plus simple et il sourit de ces esthètes diplômés qui décortiquent, autopsient à loisir l’œuvre de tout créateur reconnu. Après ce genre d’opération, avant même, l’homme est déjà mort ! Cela ne sert à rien ! Jamais il n’a cru un seul instant à l’analyse et il se méfie de ces faux artistes qui expriment en réalité leur absence de talent au travers d’invraisemblables justifications, d’absurdes charabias ésotériques, faussement intellectuels et savants… Une œuvre ne vaut que par ce qu’elle est, par l’émotion qu’elle suscite. Tous les discours sont inutiles. Ils ne servent qu’à salir la vérité, à tenter vainement de masquer le vide. Zoltan ne s’est jamais interrogé pour découvrir ce qu’il voulait dire, révéler ou transmettre. Il ne veut rendre compte que de la vie, de ce qu’il juge essentiel, l’espace et le temps, accordant à la ligne sa propre force d’expression, au-delà du volume, intégrant l’espace comme une composante essentielle de sa création.

Sans trop avoir compris comment, sans l’avoir véritablement recherché, il a connu très vite une réputation solide. Les commandes se sont accumulées, toujours plus importantes, toujours mieux payées… Il a su comme personne, avec talent, génie peut-être, transformer chacune de ces nouvelles contraintes en un problème qu’il doit résoudre à sa manière, progressant dans ses recherches sans jamais rien abdiquer de ses convictions profondes. Sa production protéiforme en avait alors dérouté plus d’un, jusqu’à certains critiques désorientés qui parlèrent d’un art superficiel et illusoire… Il en avait été peiné, mais sans plus ; depuis longtemps déjà il n’accordait que peu d’importance à ce genre de papiers. Sa réaction n’était plus guère qu’épidermique. Bien vite, sans grands efforts, tout fut oublié,… Son compte en banque portait par contre témoignage de ces accommodements répétés et lucratifs, mais sans complaisance véritable. Sa rencontre avec W.K. Darkington, célèbre courtier d’art, avait encore accéléré sa réussite, lui ouvrant toute grande la voie de l’Amérique. Son nom était désormais reconnu dans le monde entier et il eut même droit, quelquefois, à la couverture d’importants magazines.

S’il avait conservé l’atelier de ses débuts (non par snobisme, mais plutôt par peur du changement et parce qu’il lui convenait parfaitement) il vivait cependant dans un très confortable duplex de l’île Saint Louis, aménagé avec goût, meublé avec recherche mais sans ostentation. Quelques antiquités y voisinaient sans heurt avec les styles les plus modernes. Sur des murs intégralement blancs, il avait accroché quelques uns de ses propres dessins, deux ou trois toiles d’amis, plusieurs tapisseries lumineuses. Ça et là, des masques grecs, africains, indiens… Presque partout des plantes. L’appartement tout entier restait habité, de jour comme de nuit, par de gigantesques formes de pierre ou de métal, figées ou mobiles, entre lesquelles jouaient les rayons du soleil, que laissait passer l’immense baie vitrée de la façade, ou la lumière que dispensaient une multitude de spots habilement dissimulés. Sur une moquette épaisse d’un noir uniforme, il avait disposé plusieurs tapis de couleurs assorties. Une immense pièce articulée autour de quelques colonnes constituait l’essentiel de son territoire. Par un jeu de glaces ingénieusement disposées il en avait encore multiplié l’espace. De larges fauteuils de cuir blanc, un spacieux canapé d’angle, de même matière, côtoyaient un superbe Steinway dont Zoltan appréciait particulièrement l’égalité moelleuse du timbre et l’équilibre de sa forme. Pour des raisons qu’il n’était jamais parvenu à éclaircir, il vouait à Chopin un amour indéfectible. Il avait acheté l’instrument autant pour tout cela que parce qu’il comptait parmi ses amis un excellent pianiste. Lorsque ce dernier lui rendait visite, ce qui arrivait assez fréquemment, les soirées se teintaient alors, jusqu’à fort tard, d’harmonies subtiles, de rythmes variés, de musiques changeantes suivant l’humeur du moment. Zoltan y puisait à chaque fois un plaisir intense, une force nouvelle. Dans une autre partie du loft, invisible de l’entrée, il avait fait aménager une belle cuisine, qui, claire et aérée de par son volume, comportait en outre tout ce qu’un chef (même le plus exigeant !) aurait pu souhaiter. Le sculpteur adorait bien manger et il s’exerçait souvent à de nouvelles recettes qu’il puisait, la plupart du temps, dans son expérience de grands restaurants ou quelques souvenirs d’enfance qu’il agrémentait des fruits de son imagination. Chaque fois il améliorait, ajoutait, retranchait quelque épice, modifiant à loisir l’arôme d’une viande, le parfum d’une sauce, le dressage des assiettes. Cette activité ne lui semblait pas très éloignée de celle d’un peintre ou d’un musicien. Il considérait qu’un grand chef ne valait pas moins qu’un illustre compositeur. Dans ce qu’il nommait ironiquement son « laboratoire », outre un large piano, il disposait d’un four à pain, d’un généreux plan de travail et d’une foule de petits ustensiles nécessaires à la préparation des spaghettis flambés, du gigot en brioche, des feuilletés d’asperges et autres réalisations dont il régalait souvent ses hôtes. Il avait lui-même sculpté ce qu’il convient d’appeler une table, à partir d’une gigantesque souche d’arbre. Tout nouvel arrivant accueilli en ce lieu ne manquait pas de s’interroger longuement sur la manière de placer ses jambes autour d’une telle structure qui sacrifiait sans hésitation le confort au choix esthétique ! Zoltan avait également dessiné l’escalier intérieur qui conduisait à la mezzanine. Il en avait mûri la forme de nombreux mois, étudiant la courbure, épurant l’enroulement, affinant la ligne des marches, corrigeant sans cesse un détail. A lui seul, il constituait une œuvre d’art. Manifestement le sculpteur avait réussi là une sublime adéquation entre la finalité de l’objet et son insertion dans le cadre qu’il venait habiter. Zoltan, (pourtant bousculé à l’époque par un travail important qu’il devait achever pour une date précise) avait absolument tenu à s’occuper lui-même de cette question, toute affaire cessante, jugeant capital d’habiller de beauté ce qu’il nommait par dérision « le chemin du septième ciel ». Il avait en effet établi sa chambre dans la partie supérieure de l’appartement. On y trouvait également une superbe salle de bain entièrement « bleu nuit » dans la conception de laquelle se devinait encore l’intervention de l’artiste.

Demain il fêtera chez des amis son quarante-septième anniversaire. Cela ne l’émeut pas : il n’a jamais eu peur de vieillir. Ce qui captive son intérêt au regard du temps, c’est le geste, la dynamique, l’action qui se renouvelle, toujours différente. Que sa barbe grisonne, que sa large crinière brune s’enneige par endroits, il n’y trouve rien à redire, au contraire ! Il voit là comme une métamorphose naturelle dont il se satisfait. Il n’a pas tort : cette patine de l’âge adoucit sa silhouette. S’il émane toujours de sa personne une puissante vigueur, une tendresse émouvante en tempère désormais la violence, ajoutant à son charme naturel. L’énergie qu’il dépense chaque jour pour déplacer, dégrossir, tailler, fondre ou mouler lui vaut de garder ce ventre plat, ces muscles durs. Il n’en éprouve aucune fierté particulière, mais il accorde tant d’importance à la beauté plastique qu’il ne saurait s’accommoder d’un corps laid. Nul ne pourrait, avec certitude, évoquer la couleur de ses yeux. Leur bleu très pâle s’assombrit en hiver. En été, il devient métallique ; il vire au gris parfois, sous l’effet de la fatigue, mais selon l’éclairage cela peut aller du gris tourterelle au gris ardoise foncé. Certains jours il s’irise de paillettes d’or.

Vers six heures du soir il avait terminé le polissage ultime de « la Florentine », considérable bloc de marbre blanc qui monopolisait tous ses efforts depuis plusieurs semaines. Ayant découvert avec passion la cristallographie, il restait fasciné par toutes ces formes si complexes et si pures à la fois. Pour « la Florentine » il avait combiné, sans le vouloir, rhombododécaèdre, tétragonotrioctaèdre et hexoctaèdre, recréant malgré lui, à travers ces vocables abominables, la structure du grenat, sans souci particulier d’holoédrie cubique ou d’épure mathématique… Son œil seul l’avait conduit à cet équilibre parfait qu’il avait su transformer, humaniser, rompant la symétrie froide par la suppression intuitive de certains plans : les arêtes tranchantes étaient parfois conservées mais de larges bandes courbes assouplissaient considérablement l’aspect général. Sous l’effet de la lumière le poids s’allégeait, la dureté devenait tendresse. Le poli parfait des surfaces forçait la caresse. Plusieurs fois déjà, avec une jouissance toute charnelle, Zoltan s’était laissé conduire à effleurer fiévreusement ce corps étrange, à le redessiner du bout de ses doigts, à guetter comme un tressaillement animal, une chaleur vivante… Régulièrement, à chaque échéance, il ressentait une véritable frustration à devoir se dessaisir de ce qu’il considérait comme la plus intime émanation de lui-même. Toujours il restait déchiré entre le désir violent de ne garder que pour lui l’œuvre achevée et la conviction profonde qui le poussait à croire qu’un artiste ne s’accomplit véritablement que lorsqu’il livre au monde sa part de surnaturel. Dans quelques occasions il avait ressenti si fort l’indécence avec laquelle il se livrait qu’il dût garder pour lui certaines créations. Elles cohabitaient un temps dans l’atelier et bien vite se retrouvaient dans l’appartement de l’île. En de telles circonstances il ne fournissait au commanditaire qu’un souvenir désincarné, souvent très différent de sa pensée intime et toujours livré très en retard. « La Florentine »… Il se l’était offerte, jalousement réservée pour cet anniversaire. Soucieux de préserver son mystère, il avait installé le bloc dans un recoin de l’atelier, à l’abri des regards indiscrets. Chaque soir, lorsqu’il en prenait congé, il ne manquait pas de le recouvrir d’une épaisse toile grise, opaque, qui dissimulait parfaitement l’état d’avancement de son travail. Avant de regagner son duplex, Zoltan a longuement contemplé sa statue, muet, recueilli. Il s’est avancé lentement, a collé son corps tout entier contre la masse blanche. Ses bras grands ouverts ont enserré les courbes larges. Il approche son visage, veut refroidir ses joues brûlantes au contact lisse de la pierre brillante. De ses lèvres entr’ouvertes il caresse, redessine avec délice un creux si doux, un pli vivant, un arc tendu. Il a fermé les yeux pour ne jouir plus que de l’intensité vibrante du toucher, de la félicité du contact physique. Longtemps il reste là, bouleversé. S’éloigner, regagner l’île semble pour lui une déchirure trop cruelle, presque insoutenable. Peu à peu il s’apaise, retrouve son calme souverain, celui des grandes décisions… Il doit attendre jusqu’à demain… Alors il arrange la toile grise et sort sans bruit, discrètement, comme pour ne pas déranger la belle étrangère. Il a tiré, dans un dernier soupir, les lourds verrous d’acier noir. Il marche dans la ville. Il ne s’aperçoit pas qu’il s’éloigne pieds nus dans la nuit somnambule…

L’ange de la porte

C’était il y a bien longtemps… Du temps que l’on portait encore souliers à poulaines…

Il était arrivé par un matin de fin d’hiver. Malgré la boue, le froid, l’eau verte, il admirait, immobile, les tours puissantes, la flèche fine dressée vers le ciel au dessus du transept. Lentement l’immense vaisseau de la cathédrale avait pris peu à peu possession du vaste espace nu, encore habité d’ancestrales frayeurs. Les charpentiers s’activaient dans les combles, funambules aux larges épaules, aux musculatures puissantes, riant très fort, parlant haut et clair, comme pour se rassurer d’être si près du ciel. Les tailleurs de pierre avaient également envahi tout l’édifice. Du porche aux absidioles, élégamment réparties derrière le chœur, ils étaient partout. Tympan, piliers, chapiteaux, croisillons, tout leur était désormais pâture. Ils dédaignaient le pic, la pioche ou la polka réservés aux carriers. Eux n’avaient pas leur pareil pour égaliser les surfaces à la laie, dégrossir le bloc à la pointe, par éclatements successifs. Le bruit obsédant des maillets scandait, imprévisible, le ballet infernal de ces corps ruisselants dans un nuage de poussière blanche.

Pour se rendre au chantier, il avait fait diligence, marchant de jour comme de nuit, prenant à peine le temps de dormir, de manger, tant il était heureux d’avoir été mandé. Sa renommée, il la devait exclusivement à son art incomparable de sculpteur de gargouilles. Nul ne savait, comme lui, donner âme à ces formes grimaçantes, imaginer toujours des sujets nouveaux, communiquer si facilement avec les esprits invisibles… Déjà dans la force de l’âge, il avait affirmé son style, établi ses choix. Ce n’était pas la soif de l’or, généreusement promis par le chapitre, qui l’avait décidé à entreprendre le voyage : il était parti sans réfléchir, comme poussé par un élan incontrôlable, intimement convaincu qu’il devait accomplir là-bas le chef d’œuvre de sa vie, atteindre enfin l’ultime justification de son existence terrestre.

On lui avait confié l’élaboration des douze pièces de la façade principale, le laissant libre de choisir les figures. Tout au long des jours qu’avait duré son voyage il n’avait pas cessé d’évaluer les possibilités que devait maîtriser son inspiration prolifique. Finalement il avait arrêté ses préférences sur une composition de douze femmes associées chacune, en secret, à l’un des mois de l’année. Il savait poursuivre depuis toujours cette dame idéale qu’il n’avait pas encore rencontrée, cette compagne improbable qu’il appelait de tout son être. Il avait pourtant approché tous les genres : jeunes bohémiennes traquées par le guet et cherchant vainement protection, riches marchandes délaissées par quelque époux vieilli, pucelles en mal d’aimer qui trouvaient en lui une force rassurante… D’autres s’abandonnaient, souhaitant sans l’avouer, que leur image garderait à jamais gravée dans la pierre témoignage d’une beauté jalousement chérie. Il ne dédaignait pas même les putains toujours établies en bordure des chantiers, qu’il culbutait joyeusement sur des paillasses odorantes. Son seul critère de choix, si tant est qu’il en eut un, restait la silhouette, toujours menue, fine, élancée. Il affectionnait en particulier les filles aux longs cheveux noirs, au regard bleuté. Mais il n’en avait rencontré que quelques unes qui ne voulurent pas de lui… Indistinctement il connut des couches juives ou mauresques, italiennes, germaniques ou d’Europe du nord. Une fois même il s’était aventuré avec une gamine, que l’on disait sorcière, et qu’il regarda brûler vive quelque temps plus tard, sans essuyer la moindre larme de pitié. Il lui demeurait impossible de distinguer si, de ces nuits de luxure où ne le rebutait aucune des plus folles audaces, jaillissait son génie débridé, ou bien si, au contraire, les monstres naissants de ses mains conduisaient toujours plus loin l’extravagance de ses rencontres… La seule certitude qu’il gardait dans son cœur était ce besoin incoercible d’avilir, de ravaler toutes ces femmes qu’il approchait dans ces créatures immondes qu’il taillait ensuite dans la pierre. Il avait conscience alors de venger pleinement son insatisfaction.

Il décida donc de se mettre aussitôt à l’ouvrage, déballa, à même le sol, son trépan avec son violon, ses ciseaux plats, ciseaux rondelles, pieds de biche, gradines de toutes tailles, ripes, onglettes et râpes… Il chercha quelques instants sa boucharde, égarée dans un repli du sac, où pêle-mêle, se mélangeaient quelques hardes, un crucifix, des outils de tous genres, d’autres menus objets utiles à la vie de tous les jours. Il avait exactement en tête son sujet, pour chaque mois une figure…

Femme-louve : dents cruelles – babines retroussées, frémissantes

Femme-truie : difforme – mamelles exubérantes, tendues à éclater

Femme-crocodile : plate écailleuse – membres moignons racornis

Femme-oiseau de proie : bec qui déchiquette – arrache les yeux, le cœur

Femme-serpent : crispée, tordue, sifflante – venin mortel

Femme-fleur décapitée : tige folle éclatée en mille turgescences

Femme-tronc : vomissante – entrailles libérées

Femme-crapaud : rire – pustulance – sorcellerie

Femme-sexe : béance – grouillante vermine

Femme-tortue : hurlante – bras et jambes écartelés

Femme-éventail : corolle éventrée de mille bandelettes sanguinolentes

Femme-squelette : potence – orbites creuses

Lorsqu’il ferme les yeux, il les voit, toutes réunies pour une éternelle veille. Nul besoin d’esquisses, de croquis, de moulages. Il taille directement dans le bloc, contrôle de temps à autre l’avancement du travail en prenant du recul, écrase une saillie indésirable, rectifie le tranchant d’une pointe. Cinq jours durant, tendu à l’extrême limite de ses forces, il combat la pierre exigeante, sans relâche, profitant de la pleine lune pour en percer plus avant le secret monstrueux, enfoui au travers d’une ombre, d’un contour que le soleil dilue, que la nuit protège. Il profita du dimanche pour dormir, magnifiquement bien et seul, comme enfin libéré d’une angoisse diffuse. A l’aube du septième jour, à la septième heure, un jeune apprenti l’aperçut : il gravissait tranquille les quatre marches du parvis. Puis il s’est arrêté, attentif, devant la vierge de pierre, simple et souriante, qu’un autre artiste, anonyme comme lui, avait installée là, contre le pilier nu, derrière la grande porte, portant contre son sein l’enfant fragile. Depuis, nul ne sait ce qu’il est devenu… C’est un autre que lui qui a repris l’ouvrage, maudissant mille fois ces formes repoussantes qu’il devait terminer. Horrifié des ébauches monstrueuses dont il héritait, contraint de retailler pour les faire disparaître, il fit naître alors douze chérubins, disposés plus tard dans le chœur…

Encore aujourd’hui, au centre du portail, ailes déployées, bras largement ouverts, regard émerveillé, l’ange majestueux semble toujours veiller sur la mère et l’enfant…

*
*       *

Dans la clarté de tes espérances

A la chaleur vibrante de tes certitudes

Dans le bonheur tranquille de ta foi

Tu pries

Tu pries pour celui qui doit naître

Pour ceux qui vont mourir

Et le démon baroque

Posé sur le vitrail

Te regarde

En riant

La soirée (2)

Encore tout habillé, il s’est laissé tomber sur le lit large, immensément vide. Il est bien tôt… où déjà si tard… Les nerfs à vif, il sait qu’il ne pourra pas dormir… Sourires forcés, airs affectés, décorations frivoles, promiscuité grouillante, il ne supporte plus ces soirées interminablement mondaines ! Allongé sur le dos, immobile, il fixe le plafond blanc. Il a, sans doute, quelque peu forcé sur le scotch. Débarqué seul, en retard, il est reparti, toujours solitaire mais avec, en plus, le sentiment d’une tristesse épouvantable. Il croit savoir qu’avant de mourir chacun revoit, en un très court instant, l’image complète de sa vie et ce soir il ne peut s’empêcher de songer à la mort avec un soupçon d’amertume étrange… Sensation d’un subtil dédoublement… Curieusement, il sent qu’il passe de l’autre côté du miroir… Se regarder, muet… Il tremble légèrement mais de toutes ses fibres. Il ne peut rien pour arrêter ces frémissements soudains. Les yeux grands ouverts il écoute le silence.

Darkington s’était pourtant surpassé. Une fois de plus, il avait mis en scène un spectacle digne des meilleures heures d’Hollywood. Zoltan n’avait pas encore bien compris s’il voulait, ce soir là, fêter le quarante septième anniversaire de la naissance de son ami ou le vingt cinquième de leur rencontre. Une semaine plus tôt il avait simplement découvert, en rentrant chez lui, glissé sous sa porte, un petit mot bref, griffonné à la hâte :

« Zoltan, pour marquer dignement ce 26 juin je reçois quelques amis. Comme tu seras l’invité d’honneur, ne nous fais pas trop attendre ! A lundi… Je te réserve une surprise… Affectueusement W.K. »

Derrière sa façade discrète, la vieille demeure que son ami avait aménagée en vallée de Chevreuse, pour abriter ses fréquents séjours en France, cachait en vérité un luxe exubérant. Tout d’abord chargé d’une simple réfection intérieure, un jeune architecte américain avait proposé d’agrandir la bâtisse de deux ailes asymétriques, profitant de la belle étendue d’un parc, insoupçonnable de la route. Il avait conçu là un superbe patio, organisé tout autour d’une élégante piscine dont les formes compliquées dissimulaient habilement les dimensions olympiques. Au milieu de l’eau, sans cesse en mouvement, il avait placé le bar sur une sorte de petite île flottante à laquelle on accédait par trois ponts. Un jeu original d’éclairages, régulés par ordinateur, se modifiait en permanence, sensible aux bruits extérieurs, à la température ambiante, aux souffles changeants de l’air. A la nuit, des dalles lumineuses créaient une mouvance d’ombres colorées, mystérieuses et variées. Deux immenses salons, aux parois vitrées escamotables, s’ouvraient de plain-pied sur cette cour intérieure, prolongée plus loin par les jardins dont on pouvait distinguer la magnificence arborée grâce à quelques projecteurs habilement dissimulés derrière les troncs centenaires d’essences nombreuses harmonieusement mêlées. Chênes, hêtres, trembles et charmes, cèdres bleus, mélèzes, érables ou frênes entrelaçaient à loisir le bruissement continuel de leurs ramures inquiètes du moindre vent.

Pour la soirée, W.K. Darkington avait réuni un brillant plateau. Zoltan reconnut tout de suite quelques visages célèbres ou familiers, acteurs en vogue, riches marchands de tableaux, producteurs de télévision, de cinéma, financiers discrets… Quelques gradés de haut rang côtoyaient même indistinctement médecins affairés, industriels pressés, hauts fonctionnaires coincés, députés affables, artistes en tous genres… Le sculpteur ne manqua pas de remarquer également quelques ravissantes au milieu d’un parterre féminin traditionnel, insipide, souvent laid et jacassant. Pour pimenter l’ensemble, W.K., comme à chaque fois, n’avait pas oublié l’assortiment indispensable de jolies filles esseulées, de quelques beaux garçons aux appétences incertaines, de deux ou trois étrangers en costume traditionnel. Dès qu’il avait franchi la grille Zoltan avait compris au nombre des voitures en stationnement que la nuit menaçait d’être longue. Il avait traversé d’une traite l’immense vestibule déjà bondé. A l’autre bout, côté terrasse, d’élégantes tables rondes étaient disposées tout autour de la piscine et jusque sur les pelouses, jouant avec les massifs, recomposant les volumes, brisant les perspectives, escaladant les décrochements imprévus qu’un paysagiste inspiré avait imaginés. Eclairées chacune par de ravissantes petites chandelles, elles présentaient en abondance leur lot de petits fours, toasts et pâtisseries de toutes sortes. Plusieurs serveurs, employés d’un traiteur parisien de renom, en assuraient le renouvellement périodique. Rien ne manquait, (comme toujours d’ailleurs !) : marques réputées de champagne, whiskys rares, bourbons, vodkas, cocktails somptueux, délicatement colorés… Tout était prévu pour contenter les plus difficiles, satisfaire les plus snobs. Aussitôt qu’il l’aperçut, W.K. s’était avancé à sa rencontre.

« Zoltan ! Enfin… Nous désespérions presque… Allons, viens… ! »