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Maladies, médecines et sociétés

De
344 pages
Actes du VIe colloque international organisé par Histoire au Présent, Paris, mai 1990.
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MALADIES, MÉDECINES ET SOCIÉTÉS Tome II

HISTOIRE AU PRÉSENT a déjà publié les actes de ses colloques:

Problèmes et méthodes de la biographie Publications de la Sorbonne et Histoire au Présent, 1985,272 p. Image et histoire Publisud et Histoire au Présent, 1987,320 p. Révolte et société
Publications de léa Sorbonne et Histoire au Présent, 1989,312 p. et 336 p.

Périodes. La Construction du temps historique. Editions de l'Ecole des hautes études en sciences sociales et Histoire au Présent, 1991,208 p. à paraître: Découvertes et découvreurs

MALADIES MÉDECINES ET SOCIÉTÉS
ApPROCHES HISTORIQUES POUR LE PRÉSENT Tome II

ACTES DU VIe COLLOQUE D'HISTOIRE AU PRÉSENT

Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre

L'HARMATIAN et HISTOIRE AU PRÉSENT

MALADIES, MÉDECINES ET SOCIÉTÉS est le sixième colloque organisé par l'association mSTOIRE AU PRÉSENT.

Il s'est déroulé du 15 au 19 mai 1990 à Paris, à l'Hôtel national des Invalides, sous les auspices du ministère de la Culture et de la Communication, du ministère de la Coopération et du Développement et du secrétariat d'Etat chargé des Anciens Combattants et des Victimes de Guerre, et sous le parrainagedes institutions et personnalités suivantes: la Direction des Archives de France, la Société française d'histoire de la médecine, l'OCEAC, l'Organisation de coordination et de coopération pour la lutte contre les grandes endémies, l'OMS (Bureau régional de l'Afrique), la Société de pathologie exotique, Le Généraliste, l'Agence française de lutte contre le SIDA, l'Association française contre les myopathies, SANOFI, le médecin-général inspecteur André, directeur de l'Institut de médecine tropicale (Pharo) , Guy Beaujouan, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études (Paris), Jean-Noël Biraben, directeur de recherches à l'INED, Vincent-Pierre Comiti, responsable du département d'Histoire de la médecine au Collège de France, Michel Dumas, directeur de l'Institut d'épidémiologie et de neurologie tropicales (Limoges) , Pierre Guillaume, professeur à l'Université de Bordeaux III, Mirko D. Grmek, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études{Paris), le médecin-général inspecteur Lapeyssonnie, François Lebrun, professeur à l'Université de Haute-Bretagne, Valérie Poinsotte, directrice des services d'Archives et de Documentation de l'Assistance publique, Jacques Postel, professeur à l'Université de Paris V, fondateur et président de la Société internationale d'histoire de la psychiatrie et psychanalyse, Nicolas Sainte-Fare Garnot, conservateur en chef du Musée des hôpitaux de Paris, Alain Sobel, vice-président du Conseil national du SIDA, Henri-Jacques Stiker, président de la Société internationale pour l'histoire du handicap, infirmités, inadaptations... (ALTER) Jacques Valette, professeur à l'Université de Poitiers, le médecin-général inspecteur Voelcke!. Remerciements à : René Baillargeat, Jacqueline Brossollet, Jacques Gélis, Françoise Hildesheimer, Danielle Jacquart, Jean-Louis Korpès, Guy Lagrave, Henri H. Mollaret, Luc Richard, Jean-Charles Sournia, José Vieira, Zan Semi-Bi, et pour l'organisation des sessions du colloqueet des manifestations qui l'ont entouré: Jean-Christophe Coffin, Danielle Domergue, Emmanuelle Jouet, Sophie Jouet, Michel Philippe, Sylvie Rab.

@ HISTOIRE AU PRÉSENT, 1993 ISBN: 2-7384-2063-X

La coordination du colloque MALADIES, MÉDECINES ET SOCIÉTÉS et la publication des Actes ont été assurées par François-Olivier Touati

SOMMAIRE
du Tome II

Troisième partie Les malades et les différentes sociétés

AUDE DE SAINT-Loup L'itinéraire illustré du sourd
DENISE PÉRICARD-MEA

13
dans l'Occident médiéval

23 aux XVe et XVIe siècles 36

Les malades de l'hôpital d'Issoudun
JON ARRIZABALAGA

L'arrivée du Morbus gallicus à Ferrare à la fin du XVe siècle
LAURENT KRIGER

47

Mal vénérien et attitudes sociales au XVIIIe siècle: les exemples de Marseille et d'Aix
PIERRE DARMON

56

Le cancéreux et son milieu aux XVIIIe et XIXe siècles
FRANÇOISE JACOB

64 ouvrier cloutier,

"Folie" et étude de cas: Jean Languebeau, un délire à Toulouse en 1836
CHRISTIAN DELAGE La politique nazie d'extermination

76 des handicapés physiques et mentaux

WANG SoNNÉ Le malade face à la lutte contre la lèpre au Cameroun sous l'administration française
KRISTINA ORFALI

82

94

Construction

de l'identité du malade en milieu hospitalier aujourd'hui

Quatrième partie Médecines, traitements, réponses politiques et sociales

JAMES RrrrER La médecine en

105

- 2000

au Proche-Orient:

une profession,

une science?

FRANÇOISE MICHEAU

116

Les traités sur "l'exemple du médecin" dans le monde arabe médiéval
KARL-HEINZ LEVEN

129

La médecine byzantine vue à travers la satire Timarion (XIIe siècle)
BRUNO LAURIOUX

136

La cuisine des médecins à la fin du Moyen Age
XA VIER DE LA SELLE

149 le rôle de

Genèse du contrôle de l'Etat sur les maisons hospitalières: l'aumônier du roi du XIIIe au XVe siècle
JACQUELINE BRAU

154 la Toscane

La politique sanitaire à l'époque des Lumières: et la France à la fin du XVIIIe siècle
BRIGIITE MARIN

164

Regard et discours du médecin sur la ville: les topographies médicales de Naples (1746-1828) MARCELOFRÎASNUNEZ Epidémies et initiatives du pouvoir en Nouvelle Grenade (fin du XVIIIe-début du XIXe siècle)
CARL HA VELANGE

172

180 les formes traditionnelles de la guérison

Syncrétisme et diversité: au XVIIIe siècle
ANDRÉ SIMON

189 des Lumières 197 dans la médicalisation en France au XIXe siècle

Les miracles de Notre-Dame
OLNIER FAURE

Le rôle du médicament

JEAN-CLAUDE

CARON

206

L'impossible réforme des études médicales. Projets et controverses dans la France des notables (1815-1848)
PATRICIA PRESTWICH

218

Traiter les alcooliques à la Belle Epoque: le rêve du "grand renfermement" GENEVIEVE HELLER Prévention antituberculeuse et prise en charge des tuberculeux l'expérience du canton de Vaud (1900-1950)
EVELYNE DIEBOLT

224 indigents:

234 en France. 1900-1930 242

Santé publique et personnel médico-social
MICHEL BARON

La naissance de la mutualité en entreprise: l'exemple de la société de secours des établissements Renault (1900-1944)
JEAN-FRANÇOIS MONTES

253

La rééducation professionnelle et l'emploi des mutilés du travail et des mutilés de guerre en France de 1898 à 1957
ANDRÉ-MICHEL BOURGUE

268

La méningite cérébrospinale en Afrique de l'Ouest francophone: bilan et méthode de lutte en période coloniale
DANIELE DOMERGUE-CLOAREC

278

Les épidémies de fièvre jaune en Afrique française (1900-1940)
MATHIAS NANA

287

Esquisse de la politique sanitaire coloniale et de l'action médicale en Haute-Volta (1905-1960)
CLAUDIE HAXAIRE

307 chez les Gouro de Côte d'Ivoire 319 et modernes à Maradi (Niger) 328

Les soins aux nouveau-nés
ANNE LUXEREAU

Thérapies traditionnelles

MBONJI L'Africain entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne: une exigence de méta-médicalité

III

LES MALADES ET LES DIFFÉRENTES SOCIÉTÉS

Il

L'itinéraire illustré du sourd dans l'Occident médiéval

AUDE DE SAINT-Loup

SUR LE VIF Lorsqu'au cours de présentations, l'on m'interroge sur mes activités, je réponds que j'enseigne dans une école d'enfants sourds. Et le plus souvent, ou bien l'on me fait répéter la réponse qui n'a pas été comprise (une école de quoi ?) ou bien l'on me demande si j'utilise le braille. Voilà en quelques mots des réactions toute spontanées qui auraient très bien pu être les miennes avant que je n'entre dans la "planète des sourds" pour reprendre le titre d'un livre paru il y a peul. S'il y a eu quelques progrès depuis ces dernières décennies, comme le fait de ne plus assimiler le sourd au malade mental, ce qui par là-même lui interdisait d'enseigner, le sourd reste malgré tout, à cause de sa particularité, un inclassable. Et venons-en à sa particularité: même avec une éducation spécialisée, l'accès à la communication orale et écrite lui est difficile. Autre singularité, ce handicap ne se voit pas et le sourd est autonome physiquement. Enfin, ce n'est pas non plus un débile mental comme l'avait déduit l'époque positiviste qui confondait parole et pensée.

LES TRACES MÉDIÉV ALES Reconnaissons au moins ce mérite au Moyen-Age qui, dans ses réflexions, a souvent, pas toujours mais souvent, évité d'établir une synonymie entre la fonction du langage oral et l'intelligence. S. Jérôme parmi les premiers, à la charnière du IVe et du Ve siècle, reconnaît qu'on peut expliquer par signes les Evangiles aux sourds2 ; mais il est vrai aussi qu'on rappelle constamment la primauté de la parole. L'ensemble du Moyen-Age est ainsi jalonné d'avis parfois opposés: au XIIe siècle,le moine Guibert de Nogent distingue nettement langage et raison3, tandis qu'Alain de Lille, quelques années après lui, associera le sourd au non intelligens4 ; Raymond Lulle ira jusqu'à faire du langage vocal un sixième sens distribué aux animaux comme aux hommes; c'est ailleurs, dans la fonction de raison, 13

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qu'ils se différencient (fin XIIIe siècle)5. Quand bien même il n'y a pas eu durant cette période, de grande réflexion construite sur le thème proprement dit de la surdi-mutité, il s'est tout de même exprimé des sensibilités et des intuitions dont les auteurs n'auraient pas à rougir aujourd'hui. Et il faut sans doute louer l'absence d'un schéma directeur puisqu'elle autorise liberté et diversité des réactions. Les sources médiévales qui font allusion à la surdi-mutité sont dispersées et finalement assez nombreuses. Mais il est remarquable que, même dans les listes détaillées d'infirmes, le sourd et le muet peuvent être oubliés. Voilà à nouveau l'inclassable, le marginal parmi les marginaux. Ceci pose évidemment question: quelle perception avait-on du sourd au Moyen-Age?

VALE UR NEGATIVE DE LA SURDITE Tel est le sens d'une miniature tirée d'une bible anglaise du XIVe siècle, qui illustre Marc 7, 31, le seul miracle d'un sourd quelque peu détaillé par les Evangiles (illustration 1). L'image distingue clairement deux groupes de personnages dont les caractères physiques s'opposent de façon caricaturale: à gauche, le Christ et une partie de ses disciples sont auréolés et leur visage se présente de trois quarts face, tandis qu'à droite, la foule est figurée de profil avec le sourd, lui en position centrale, un profil qui permet d'exagérer les traits et particulièrement le nez. C'est une constante dans cette série de Bible anglaise (XIVe s.) miniatures: l'enlumineur emploie Oxford, Bodleian Library délibérément ces contrastes physiques comme un code permettant de reconnaître ceux qui sont déjà convertis et ceux qui vont l'être. En outre, les trois personnages de droite ont la bouche ouverte: ceci, cumulé au profil, renvoie à une signification très l1égativ€, COlnme le démontrent les travaux de François Garnier sur les images médiévales6. Comment est traduite la surdi-mutité? Bien entendu, elle ne se voit pas, il faut donc la suggérer et lorsqu'il n'y a pas d'inscription pour l'interpréter, la méthode ici utilisée est la plus courante dans l'iconographie médiévale: des mains à l'index pointé vers les parties du corps affectées par le
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handicap, en même temps que, dans ce cas, s'opère le miracle par le toucher. L'enlumineur ne se borne pas à traduire la surdité; il Y ajoute une connotation morale: ce sourd est le plus petit de tous les personnages ; c'est d'autant plus frappant qu'il se trouve au centre de l'ovale,là où la verticalité est la plus grande. Son nez, d'autre part, comparé aux autres, est franchement busqué, ce qui suggère un type juif et marginal. Tout cela n'est pas du meilleur augure au Moyen-Age et voilà qui nous autorise à une double lecture de cette représentation: être sourd, c'est un mal qu'on peut traduire par l'aspect juif ou marginal, et être juif, c'est être comme un sourd qui n'entend pas les paroles du Christ, ainsi que le soulignent les homélies de ce passage. Enfin, ce sourd est pauvrement vêtu: il ne porte qu'une tunique sans ceinture, il est tête et jambes nues. C'est ainsi qu'il dit sa douleur physique et morale. Dans les textes hagiographiques, la pauvreté extrême qui conduit à la mendicité est rare: je n'ai relevé que cinq cas sur cent quarante environ. Par exemple, un enfant de douze ans est soupçonné de contrefaire la mutité pour pouvoir mendier à l'abbaye de Saint Michel. Afin d'en avoir la preuve, on lui jeta des charbons ardents à la bouche «pour que, contraint par cette brûlure, il se mette à parler» mais il resta muet.. .7. Il ne fait donc pas bon être sourd.d'après cette image, et c'est encore pire quand on est mendiant de surcroît. Toutefois, ces cas demeurent exceptionnels. Dans une société où 96 à 98% des hommes et des femmes travaillent manuellement, rien n'empêche le sourd de subvenir lui-même à ses besoins par le travail. Et là, les mentions sont beaucoup plus abondantes que pour la mendicité. On rencontre des sourds qui sont apprentis foulon (ouvrier drapier), boucher, laboureur, des femmes servantes, un portier, un frère convers qui aide au transport du blé en guidant des boeufs, ou sans plus de détail, in opere, travaillant8. La plupart des sourds évitent donc cette condition de dépendance mais ils ne sont pas pour autant soustraits à la douleur morale. Raoul Ardent, prêcheur franciscain de la fin du XIIe siècle, affirme que le sourd ne peut exprimer son mal et qu'il ne peut demander ni conseil ni aide; aussi l'auteur s'en prend-il à ceux qui s'en moquent ou qui l'injurient9. L'hagiographe de S. Majolus témoigne de la même façon du désespoir d'une sourde-muette: «Si l'un de ses amis voulait se montrer utile, il l'exprimait avec ses mains; et si on voulait lui demander quelque chose, on le lui faisait comprendre par l'indice de quelques signes: mais elle se trompait souvent car elle ne comprenait pas ces signes. Et de là, l'état de douleur augmentait tous les jours en elle, que ce soit à cause de la perte de l'ouïe ou de la raillerie pleine de blâme formulée par les autres »10.En effet, la moquerie est fréqtlente et les fabliaux ne se priveront pas d'employer la surdité comme matière à quiproquosl1. La douleur morale du sourd est aggravée par celle de son entourage qui, entre autres, éprouve de la honte (pudor) ce qui est toujours d'actualité. D'où 15

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le conseil d'Ulrich von Zell (mort en 1093) qui recommande aux familles de se débarrasser des sourds-muets en les confiant à une abbaye. Celle de Bouxière-aux-Dames en Lorraine fut ainsi dotée en 936 pour leur entretien12. En conséquence, il vaut mieux ne pas être sourd. Quelles solutions sont alors proposées pour y remédier? La médecine d'une part et le miracle religieux d'autre part. LE SOURD ET LA MÉDECINE MÉDIÉV ALE Rares sont les illustrations otologiques dans les traités du Moyen-Age. Dans un manuscrit de la première moitié du XIIIe siècle, une traduction du Canon d'Avicenne par Gérard de Crémone (1114 1187), un personnage est figuré de face montrant ses oreilles (illustration 2). Frontalité rendue sans doute nécessaire du fait de la position latérale des oreilles mais qui s'accorde particulièrement bien au paragraphe Canon d'Avicenne, trad. Gérard de Crémone (XIIIe s.), anatomique du folio: Besançon, ms 457, fol 158...v c'est un sujet-objet d'observation. A côté de lui, le médecin déclame un discours savant, l'index pointé en l'air et entre les deux hommes il n'y a aucun contact. Le discours est rapide. Comme la connaissance anatomique de l'oreille se réduit à sa partie externe, avec quelques mentions épisodiques d'une cavité pleine d'air et du nerf auditif décrit par Galien, la physiologie s'en trouve également simplifiée. On reprend à Aristote qui avait observé la trompe d'Eustache l'idée que la perception sonore se produit lorsque l'air intérieur est mis en mouvement par l'air extérieur. De Galien, on retient la circulation d'esprits vitaux "fabriqués" par le coeur, transformés en esprits animaux dans le cerveau et ensuite distribués aux nerfs moteurs et sensoriels. Partant
de ces deux assertions, Avicenne, médecin arabe et philosophe (980

- 1037),

attribue les surdités profondes à l'obstruction de la trompe d'Eustache ou du nerf auditif13. A quoi sont dues ces obstructions? A des traumatismes divers, aux

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parasites ou corps étrangers introduits par erreur, au déséquilibre des humeurs, aux effets du climat et de l'alimentation, à l'âge enfin (otites répétitives chez les jeunes, tendance à la presbyacousie chez les plus âgés ). Quels traitements? Aucun quand la surdité est vieille de deux ans: les médecins ont l'honnêteté de la dire incurable. Sinon c'est la base des soins généraux (purgatifs, vomitifs, l'inévitable saignée et les diètes) que l'on retrouve jusqu'au XIXe siècle, agrémentée de préparations plus spécifiques sous forn1e d'emplâtres, instillations, fumigations, etc. On propose aussi des interventions chirurgicales, limitées heureusement: incision du pavillon pour dégager le conduit auditif, ablation de tumeurs selon différentes techniquesl4. En cas d'écoulement, on aspire les liquides avec une canule, ou bien dans les réceptaires, on conseille le morceau de pomme ou la mouche posée contre le pavillon pour faire sortir les vers ou l'araignée...ls Musicothérapie et cornet acoustique complètent les solutions envisagées mais avec un moindre développementl6. Les limites du savoir médical en la matière deviennent flagrantes quand il s'agit de mutité. La question n'est jamais traitée en association avec le chapitre "oreille et surdité" mais avec celui des organes de la phonation. Et pour" dénouer la langue", on sectionne "le frein", c'est-à-dire les ligaments qui rattachent la langue à la mâchoire inférieure. Les hagiographes en profitent pour dénoncer les "bavures" médicales: Notre-Dame de Rocamadour met fin à l'hémorragie d'une jeune fille qu'un médecin avait amputée d'une tumeur à la gorge17 ; S. Bavon vient avertir en songe la mère d'un enfant muet qu'en pratiquant la section du frein le médecin allait le torturer inutilementl8. Le bilan médical n'est donc pas fameux, il faut bien le reconnaître, et le sourd se tourne alors vers Dieu par l'intermédiaire de la Vierge ou des saints.

LE RECOURS AU DIVIN Ce miracle d'un sourd guéri par le Christ (illustration n03, page suivante), extrait du Livre de Prières dit de Hildegarde de Bingen (fin du XIIe siècle), est à coup sûr une image beaucoup moins négative que la première. Le sourd est toujours plus petit de taille mais ce n'est que la traduction d'une hiérarchie entre le supérieur et l'inférieur, sans arrièrepensée péjorative. En revanche, les traits des deux visages se ressemblent. Cette fois, les gestes des doigts ne sont pas seuls à permettre l'identification de la scène. Le Christ tient un phylactère dont les mots sont repris et complétés par l'inscription du haut: De obsesso homine, surde et mute, spiritus, exi ab eo ; «de cet homme possédé, sourd et muet, esprit, sors de lui». Ce qui ne correspond pas au passage de Marc où le Christ est censé prononcer IIl'Ephphatha" araméen, c'est-à-dire "ouvre-toi". Un glissement 17

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s'est opéré ici avec la guérison du muet démoniaque et avec d'autres allusions évangéliques sur l'exorcisme accompli par le doigt de Dieu. Il y a donc une intention évidente de définir l'origine pécheresse de la surdité. De
~

Bède le Vénérable

(VIle

-

VIlle

siècles) à Raoul Ardent ( fin XIIe siècle), on interprète que le sourdmuet représente la race humaine marquée du péché originel pour avoir écouté le serpent diabolique19. Le sourd se présente de trois quarts dos par rapport au Christ. Il est ce païen ou juif qui n'entendait pas les paroles de Dieu. Mais il est en train de se tourner vers le Christ comme l'indiquent l'ouverture de son pied droit et l'inclinaison de sa tête. Nous sommes à l'instant très précis de LivredePrièred'Hildegarde de Bingen, l'opération miraculeuse qui coïncide Munich, fin XIIe s. allégoriquement à une conversion: conversion-rotation, arrêt sur image. C'est une performance iconographique. Dans le même temps, la paume ouverte du sourd manifeste sa pleine adhésion, confiante mais aussi teintée de surprise, à ce qui se passe: le "oui" ou l' "amen" gestuel... Dans le texte de Marc, le sourd est passif ; ici, outre qu'il signifie son adhésion au miracle et à la conversion, il se désigne lui-même comme sourd en pointant l'index de sa main gauche (sinistra : de là vient le mal) à son oreille gauche. Le Christ, lui, pointe l'index de sa main droite (dextera : par là viendra le bien) à la bouche du sourd, et du fait de l'inclinaison de la tête, leurs doigts respectifs forment une horizontale qui ne peut mieux illustrer le lien entre surdité et mutité. Aux gestes, le Christ ajoute la parole: "Ephphatha" ou "exi ab eo " qui commande l'ouverture des oreilles, bien que Haymon d'Halberstat relève qu'entre le dire et le faire de Dieu, il n'y ait aucune différence 20. Les commentateurs de Marc rappellent fréquemment que le doigt de Dieu, c'est l'Esprit Saint. Donc sa manifestation sous forme de colombe principalement n'est pas utile ici. On verra le Saint Esprit intervenir, seul ou non, pour guérir des sourds-muets dans d'autres images (par exemple, dans
un bronze mosan des XIIe

.

-

XIIIe siècles,

une

muette

en prière

dans

la

position dite du chameau devant S. Hadelin et enveloppée par les rayons d'une colombe planant au-dessus d'elle21) ou dans les récits miraculeux (visions de colombes qui viennent piqueter les oreilles et les l~vres de

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sourds22). Un des dons du Saint-Esprit, rappelons-le, est celui des langues et de l'intelligence à la parole divine. Mais quand le sourd n'obtient pas la guérison, il ne lui reste plus qu'à vivre avec sa surdité.

ETRE SOURD ET ACCEPTE COMME TEL AU MOYEN AGE Après J. Le Goff, J.C. Schmitt vient de confirmer magistralement que le Moyen-Age est bien une "civilisation du geste", des gestes aux codes multiples et plus ou moins bien contrôlés, plus ou moins bien jugés23. Individuels ou collectifs, sociaux ou spirituel, techniques ou esthétiques, ils sont partout avec les images pour corollaires. L'émotivité n'est pas refoulée, au contraire, et les gestes en sont les meilleurs messagers. Les nouveaux prédicateurs à partir du XIIe siècle l'ont si bien senti qu'ils en feront un usage parfois débordant24... D'autre part, la main est reconnue comme un excellent outil pédagogique, que l'on se réfère aux computs calendaires ou aux abécédaires musicaux25. Une figuration étonnante d'un chapitre de Bède le Vénérable intitulé "Du comput ou des paroles des doigts" (loquela digitorum) livre au lecteur non pas des mains seules en action mais des corps entiers mis en mouvement (illustration 4) . On serait bien tenté là de parler de gesticulation, un mot dont le sens est pourtant toujours péjoratif au Moyen-Age.. . Cependant, qu'en est-il des gestes ou signes gestuels des sourds-muets? Si l'on atteste à plusieurs reprises l'existence de ces signes, il n'y a malheureusement pas de description précise, tOtlt au moins au stade de cette recherche. Sans doute ressemblaient-ils, de près ou de loin, aux signes que les moines bénédictins utilisaient pour respecter la règle du silence26 : dès le Xe siècle, des dictionnaires en détaillent les configurations et certaines d'entre elles, qui ne sont pas toujours mimétiques, offrent des similarités frappantes avec celles de la LSF actuelle27. Peut-être l'abbé de l'Epée (mort en 1789) et ses successeurs y ontils pioché un complément de vocabulaire28 ? Mais cela ne résoud pas la question de savoir si des sourds au Moyen Age ont pu se servir des mêmes Bèdele Vénérable,Deloqueladigitorum
signes. (IXe s.) Paris, BibI. Nat. 19

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Ce que les auteurs médiévaux retiennent de la communication signée des sourds, c'est qu'elle est imparfaite; ce ne sera plus le cas à la Renaissance, à en lire Montaigne ou Léonard de Vinci29. Quoi qu'il en soit, cette communication existe, soutenue de temps à autre par une lecture labiale: un texte du XIe décrit des villageois s'exprimant "par les signes et par la voix" tandis que le sourd se fait attentif aux mots30. Au XVe siècle, Nicolas de Cues rapporte: «J'ai vu pour ma part une femme sourde qui comprenait au mouvement des lèvres de sa fille tout ce que celle-ci lui disait, aussi bien que si elle l'avait entendue»31. Est-ce que ce sont des malentendants ou des devenus sourds qui auraient eu le temps d'acquérir le langage oral, ou bien y a-t-il eu une éducation particulière sous forme de préceptorat, comme cela a été mentionné au VIle siècle en Angleterre32, la question reste posée. En tout cas, alors qu'au travers des coutumiers, l'autorité laïque sanctionne le sourd-muet en le privant de certains droits33, alors que dans la littérature en général le sourd-muet contint le d'inquiéter par son silence ou sa voix incompréhensible qui le rendent mi-animal mi-diaboliqUe34, l'Eglise, elle, s'est efforcée de l'intégrer dans la communauté chrétienne en lui autorisant de signer les paroles qu'il ne pouvait prononcer35. Elle le reconnaît donc homme, capable de participer à son propre salut. Au bout du compte, le sourd médiéval pâtit comme à notre époque de censures établies par ignorance de son état. En revanche, il bénéficie d'un accueil compréhensif du côté de l'Eglise, de même que la solidarité familiale et villageoise fonctionne sauf exception. Sur l'ensemble de ce sujet, il reste encore bien des hypothèses mais j'aurais tendance à penser que le sourd était mieux intégré que les autres infirmes, et qu'il l'était mieux qu'aujourd'hui. Que l'on me permette enfin d'être un peu polémique. Il me semble, en comparant la société médiévale à la nôtre, que deux tendances se sont inversées: au Moyen Age, on n'attendait rien ou presque de la médecine et on espérait beaucoup dans le miracle religieux; aujourd'hui, le sourd ne croit pratiquement plus au miracle divin (mais encore un peu, je l'ai vérifié), alors qu'il attend beaucoup du miracle médical, encouragé en cela par un discours qui frise parfois la prétention mystificatrice36. Et la solution est sans doute ailleurs, comme l'avaient compris certains au Moyen Age, comme on ferait bien de le comprendre maintenant: accepter le sourd en tant que sourd, aller à sa rencontre et lui donner les moyens de venir à nous.

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DIFFÉRENTES

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NOTES 1 J. GREMION, La Planète des sourds, éd. Sylvie Messinger, 1990. 2 S. JEROME, Epître aux Galates, L.I, 3 in PL 138, 349. 3 GUIBERT DE NOGENT, Moraliuln in GenesÎ1n,I, 31, in PL 156, 59 D, cité par J.C. SCHMITT, La Raison des gestes, Paris: Gallimard, 1990, p. 139. 4ALAIN DE LILLE, DistÎnctiones Theologicorum, PL 210, 965. 5 RAYMOND LULLE, Affatus, éd. par A. LLINARES et A.J. GONDRAS, Archives d'Histoire Doctrinale et Littérature du Moyen-Age, T. LI, Paris: Vrin, 1985, pp 269-297. 6 F. GARNIER, Le Langage de l'Image au M01jen-Age, T. I et II, Paris: Le Léopard d'Or, 1986 et 1989. 7 A. LESORT, Chronique et chartes de l'abbaye de Saint-Mihiel, Mettensia VI, 1909, p. 25. 8 Miracles de S. Marie de Laon (PL 156, 968-969), de Pierre de Luxembourg (AASS Juillet l, 571602), de S. Philibert (R. POUPARDIN, Monuments de l'Histoire des abbayes de S. Philibert, 1905, p. 45), de S. Gengulphe (AASS Mai II, 654), de S. Remâcle (AASS Septembre l, 698), de S. Riquier (AASS OSB II, 226) et JACQUES DE VORAGINE, La Légende Dorée, trad. J.B.M. ROZE, Paris, 1967, T. I, p. 155. 9 RAOUL ARDENT, Homiliae in Epist. et Evang. dominie., Pars II, PL 155, 2037. 10Mir. de S. Majolus, AASS Mai II, 967. Il Par exemple, la farce du Chaudronnier (A. TISSIER, Farces du Moyen-Age, Paris, 1984, p. 71). 12P. SCHUMANN, Geschichte der Taubstummenwezens, Frankfurt: Diesterweg, 1940. 13AVICENNE, Canon III, IX. 14Par exemple, La Chirurgie d'Abulcassis, Paris: éd. L. Leclerc, 1861. 15 Par exemple, R. CEZARD, La Littérature des recettes au XIIIe siècle, thèse dactylographiée de l'Ecole des Chartes, 1944. Ou : Le Trésor de Maistre ArnauIt de Ville Nove, Paris: Arsenal ms 2889, A, XIII: Remede contre maladie de oreille. 16 Suggestions d'ALEXANDRE DE TRALLES (525-605) reprises par LANFRANC (mort en 1315). 17Ed. ALBE, Les Miracles de N.D. de Rocamadour, 1907, p. 185. 18S. BAVON, AASS Octobre l, 299. 19 Homélies de BEDE LE VENERABLE (PL 94, 234-290), de l'évêque HAYMON d'HALBERSTAT (PL 118, 664-669), de WERNER abbé de S. Blaise en Forêt Noire (PL 157, 11071111) et de RAOUL ARDENT (PL 155,2036-2039). 20HAYMON D'HALBERST AT, PL 118, 667 : Inter dicere Domini et facere nulla est distinctio.

21S. COLLON-GEV AERT, J. LEJEUNE, J. STIENNON, Art mosan aux XIe et XIIe siècles,
Bruxelles, 1961. 22Mir. de N.D. de Soissons, PL 179, 1784-1789 (n015), par exemple. 23J.-C. SCHMITT, La Raison des gestes..., ouv. cité. 24M. BAXANDALL, L'Oeil du Quattrocento, Paris, 1985, p. 102. 25 Je remercie D. Alexandre-Bidon pour les références des computs et abécédaires illustrés et signale, outre son ouvrage, L'Enfant à l'ombre des cathédrales, son article "La Lettre volée. Apprendre à lire à l'enfant au Moyen-Age", in Annales ESC, n04, Juillet-Août 1989, 953-92. 26 G.V. RIJNBERK, Le Langage par signes chez les moines, Amsterdam, 1953 ; l'article d'A. DA VRIL, "Un Catalogue de signes de l'abbaye de Fleury", in Les Hautes Etudes Médiévales et modernes, n047, Sous la Règle de S. Benoft, Paris: Droz, 1980. J.-C. Schmitt apporte un abondant complément dans sa bibliographie (ouv. cité). 27 LSF : Langue des Signes Française, officiellement la langue gestuelle des sourds en France depuis 1974. 28Pour avoir quelques bonnes idées et orientations à propos de l'oeuvre de l'abbé de l'Epée et de ses héritiers, voir le catalogue de l'exposition Le Pouvoir des signes qui s'est tenue à la Chapelle de la Sorbonne du 13 décembre 1989 au 22 janvier 1990, Institut National des Jeunes Sourds de Paris, 1990. 21

MALADIES,

MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

29

MONTAIGNE,

L. II des Essais, ch. XII, mentionne
«

les "alphabets des doigts et grammaire

des

gestes" des muets qui

disputent, argumentent et content des histoires par signes (...) si

souples et formés à cela qu'à la vérité il ne leur manquait rien à la perfection de se savoir faire entendre ». Léonard de VINCI, Traité de la peinture, traduction française de 1910, ch. XIV, 163-

173 : « Ils seraient bien enseignés ceux qui imiteraient le mouvement des muets qui parlent avec
le mouvement des mains et des yeux et des sourcils et de toute leur personne, dans leur volonté d'exprimer le concept de leur âme. (... Le muet) t'enseignera avec des faits alors que les autres n'auront que des paroles... ». 30 Mir. de S. Thierry, ASS OSB I, 627. 31 NICOLAS DE CUES, Le Tableau ou la vision de Dieu, trad. A. MINAZZOLI,Paris, 1986. 32REGENSBURG, Libellus de loquela per gestum digitorlun, 1532. 33 Les options varient d'un coutumier à l'autre, d'une religion à l'autre; par exemple, ils peuvent hériter en Allemagne et en Beauvais mais ce droit leur est retiré au Pays de Galles. 34Mi-animal, c'est par exemple le sourd qui "blatère" aux offices de l'abbaye de S. Bertin (AASS OSB III, 130) ou le vilain muet, pour un temps, que rencontre Calogrenant dans le Chevalier au Lion (trad. A. Mary, 1923, 177) ; mi-diabolique, les récits hagiographiques de possession (par exemple, le mir. 34 de S. Berthe de Blanzy, AASS Juillet II). 35 Pour le baptême, Ve siècle, le mariage, fin XIIe siècle, la confession, XIIIe siècle, les vœux monastiques, XVIe siècle. 36 Sont ici très directement concernés les implants cochléaires, grande réussite chirurgicale et conséquences humaines désastreuses le plus souvent. D'autres interventions sont, elles, toujours à l'honneur du corps médical comme dans le cas d'otospongiose.

ILLUSTRA TIONS
1 - Bible anglaise du XIVe siècle conservée à la Bodleian Library, d'après la revue Bible Today, The Jerusalem Version with commentary, illustrations and historical notes, Marshall Cavendish Publication, Vol. 7 part. 87, 1971, p. 62. 2 - Le Canon d'Avicenne traduit par GÉRARD DE CRÉMONE, première moitié du XIIIe siècle, ms 457 ( fol 158-v) de la BM de Besançon, IRHT;
3

- Le

Livre de Prière de HILDEGARDE

DE BINGEN,

fin XIIe siècle.

4 - De Comput ut loquela digitorurn, BEDE LE VÉNÉRABLE, !Xe siècle, BN, Paris: Lat. 7418, fol4. Je dois les clichés 1 et 3 à François Boespflug, O.P., que je remercie.

Enseignante auprès de déficients auditifs au Collège-Lycée Morvan à Paris, Aude de SAINT-LOUP a conduit ses recherches sur les sourds au Moyen Age à partir d'un DEA (1986, EHESS) ; ses articles ont été publiés dans: Catalogue de l'Exposition "Le Pouvoir des Signes" (cf. les notes du texte), L'Histoire, n° 142, mars 1991 ; Looking Back, A Reader on the.History of Deaf Communities and their Sign Language, dir. R. FISCHERet H. LANE, Hamburg: Signum Press, 1992. 22

Les malades de l'hôpital d'Issoudun aux XVe et XVIe siècles
DENISE PÉRICARD-MÉA

Avant le XVIe siècle, les malades soignés à l'hôpital d'Issoudun apparaissent à travers divers types de textes qui ne les concernent pas directement: pièces de procédure, cahiers de comptes1. Ils sont perçus comme une entité globale de laquelle ne se détache aucun individu et les mots employés pour les définir sont extrêmement généraux: on parle de "pauvres", de "malades", de "valétudinaires", d'''infirmes'', de "grabataires". Lors des procès en effet, on ne parle des personnes accueillies que pour souligner combien les ressources de la maison sont incapables de faire face à un flot intarissable. De même, on ne sait rien ou presque de leurs maladies et des soins qui leur sont prodigués. Les personnes reçues apparaissent un peu plus concrètement dans les cahiers de comptes mais, si le premier date de 1414, les suivants ne sont tenus à peu près régulièrement qu'à partir de 1540. Un seul document est rédigé spécialement pour comptabiliser et connaître les entrants: il s'agit d'un "Cahier du nombre des malades", tenu de façon continue de 1576 à 1580 puis de façon lacunaire jusqu'en 1584. La rédaction d'un tel registre répond aux prescriptions royales de 1560, renforcées par les prescriptions du registre de police de la ville daté de 15782, en vue de canaliser et de contrôler les mouvements de tous ces pauvres qui font peur à la communauté d'habitants de la ville. Ce registre est tenu par le maître de l'hôtel-Dieu qui interroge lui-même chacun des arrivants qui doivent décliner nom, âge, lieu d'origine, métier, vêtement, possessions (annexe I) ; le tout est. complété par les dates d'entrées et de sorties et, parfois, par un diagnostic. Un dernier document vient compléter l'ensemble, à savoir une facture que l'apothicaire de la ville adresse à l'hôtel-Dieu pour ses fournittlres de l'année 1586-15873. Cet ensemble permet d'appréhender malades, maladies et remèdes. La première constatation relative aux malades a trait à leur nombre, qui semble dérisoire quand on sait qu'Issoudun était la seconde ville du Berry 23

MALADIES/MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

après Bourges. Alors qu'en 1414 on évoque trente pauvres séjournant en même temps à l'hôtel-Dieu, au XVIe siècle les chiffres ne dépassent jamais vingt, chiffres confirmés par un inventaire de 1544 qui compte quatorze lits. En 1546, 1547, 1548, les présences quotidiennes oscillent entre cinq et vingt; en 1561, la moyenne est de quinze. Quant au "cahier du nombre des malades", il permet d'établir une moyenne à partir d'une série quotidienne et continue de 1577 à 1580, et cette moyenne est de 4,6. Pour ces mêmes années, le cahier comporte 406 interrogatoires qui permettent de préciser en premier lieu la région d'origine de 327 des arrivants: 50 % viennent de l'actuelle région Centre, dont 33 % du Berry; parmi ceux-là, 9 % seulement habitent la ville même. Il semble donc que ce ne soient pas tant les pauvres qui soient gênants que les étrangers, que la ville n'a pas très envie de nourrir sans qu'ils soient productifs. Le règlement de police le précise d'ailleurs: "dont on ne sçait d'où ils viennent". Les autres arrivent plutôt de l'Ouest et du Sud, canalisés par les vallées du Cher et de l'Indre: 17 % viennent de Normandie, Pays de Loire, Bretagne, Poitou, 10 % viennent du Limousin. De l'Est et du Nord, ils sont plus clairsemés: Bourges draine ces arrivants-là, et les doubles vallées de la Loire et de l'Allier forment à l'Est une barrière plus rarement franchie. Le reste se répartit ponctuellement au-delà d'un rayon de 300 km, avec quelques unités qui arrivent d'Allemagne ("du pays des lansquenets"), d'Espagne ou d'Italie. 75 % sont des hommes. La moyenne d'âge des entrants est de 30 ans, avec pour extrêmes 1 an et 82 ans (actuellement cette moyenne dépasse 50 ans)4 La tranche d'âge la plus représentée est celle des 20-40 ans qui comptabilise 60 % des entrants. (voir grapllique 1, ci-contre) C'est également cette tranche d'âge qui décline le plus souvent son métier. Si l'on adopte les classifications modernes, ces métiers se répartissent en 50 % de métiers agricoles, 40 % de métiers de l'artisanat et du commerce et 10 % dans les services, lesquels constituent une liste très hétéroclite ( 3 prêtres, un "maître régent pour l'éducation graphique I de la jeunesse", un "praticien", un Répartition des entrées par tranchesd'âge scribe, un "chantre et musicien", un meneur d'aveugles et trois soldats). Restent quelques unités difficilement classables : mendiants, pélerins et prisonniers.
0-10 10-20 20-30 30-40 40'"50 50-60

60-70

70-60

24

LES

MALADES

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DIFFÉRENTES

SOCIÉTÉS

Ces chiffres permettent de constater que la majorité des malades est composée d'hommes de bras semi-sédentaires venus dans la région pour travailler au hasard des louées. Il y a peu d'artisans du textile et du cuir bien qu'Issoudun soit très tournée vers cette activité, ce qui laisse à penser qu'ils sont pris en charge par les confréries; le statut des tanneurs daté de 14905 stipule effectivement que le métier s'occupe des pauvres, des indigents et des malades. D'autres sont des passants, qui vont ailleurs exercer leur métier, ainsi 12 maçons creusois âgés de 20 à 45 ans. Ceux qui travaillent dans l'industrie et le commerce semblent plus aisés, et ils sont mieux vêtus (69% portent un vrai vêtement de voyage, alors que la moyenne est de 40%). Certains possèdent quelques biens qu'ils sont priés de déclarer afin que l'hôpital les récupère en cas de décès, mais 6, 5 % seulement le font, ce qui ne veut d'ailleurs pas dire que les autres n'ont rien... Quant aux maladies, une première esquisse de classement apparaît dans un texte de 15026, qui définit les personnes reçues comme "indisposées, malades et languissantes", ce qui souligne d'emblée la double vocation de l'hôtel-Dieu qui est à la fois de réconforter les gens fatigués et de soigner les vrais malades. Ces gens fatigués sont pris en charge, lavés et nourris.

LA NOURRITURE La nourriture apparaît comme particulièrement bien équilibrée, faisant intervenir des aliments ayant de surcroît des propriétés médicinales tels que, par exemple, ail, oignon et poireau qui contiennent à la fois de la vitamine PP. efficace contre les affections de la peau et d'autres substances favorisant la circulation sanguine. Des régimes alimentaires sont établis; ainsi on défend à un malade de manger de la viande et on lui achète du poisson. On leur sert aussi cerises ou fraises qu'on achète; les premières excitent l'appétit, les secondes apaisent la soif. On achète une orange en 1543. En outre, on tient souvent compte des désirs personnels des malades: "trippes.pour aulcuns malades qui en demandaient", "mouton pour ce que les malades en avaient demandé", "pourceau frays pour un malade qui avait envie d'en manger", "loches et beurre salé pour le souper... parce qu'ils aimaient mieux en manger que de la viande". On sent très bien aussi qu'on essaie de flatter leur appêtit en confectionnant des "petits pâtés", des "rosties au beurre salé", des "galettes à l'huile", des confitures et même des crèmes. .. D'une façon générale, la nourriture occupe une large place mais impossible à appréhender quantitativement, jamais calculable par malade. Elle parait tout à fait équilibrée, utilisant régulièrement les groupes classiques d'aliments. Les aliments azotés sont largement présents sous forme d'oeufs, fromages, viandes et poissons, ces deux dernières catégories étant extrêmement variées. Les viandes de boucherie, boeuf, veau, mouton 25

MALADIES,

MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

sont servies régulièrement sous des formes très diverses: longe, rouelle, épaule, collet, ventre, gigot, jarret. Tripes et pieds de mouton font partie de l'ordinaire. La consommation de porc, frais ou salé, est constante et particulièrement abondante. A la saison, on sert des chevreaux. Les animaux de basse-cour sont aussi présents sur les tables: souvent des poules ou des poulets, parfois des "pijons", des "oysons" ou des lapins. Le gibier semble plutôt réservé aux grands jours: perdrix et pâtés de lièvre. Le poisson est largement consommé pendant le Carême et pendant les nombreux jours maigres. La maison possède un vivier où sont conservés les poissons d'eau douce: brochets, carpes, anguilles, perches, "loches", "escrevisches" ; les poissons de mer sont souvent servis: "macquereaux", aloses et aussi moules, seiche et "marsouyn". Les harengs salés arrivaient par "caques", qui sont des petits tonneaux de bois. Les féculents utilisés sont les pois et les fèves, qui contiennent également des protides; le pain est consommé en abondance et il est de qualité et de composition variables. Les corps gras sont le saindoux et l'huile de noix; l'hôpital achète beurre frais et salé ainsi que de l'huile d'olive. Les légumes sont produits au jardin: le compte de 1414 mentionne raves, choux, "potaiges", "ciboles"... Toutes ces matières premières sont cuisinées telles que nous pouvons le faire aujourd'hui, pour autant qu'on puisse en juger par la batterie de cuisine et l'énoncé de certains menus. On peut ainsi supposer qu'à partir d'une cuisine considérée comme médication se sont vulgarisées de nouvelles habitudes alimentaires, l'hôtel-Dieu jouant là un rôle non négligeable dans l'amélioration de la santé générale.

LES MEDICAMENTS La production des médicaments est indissociable de la cuisine. L'inventaire de 1544 mentionne "une aultre chambre joignant à celle qu'on appelle la cuisine" où l'on trouve, outre un "moutardier de métal avec son pilon à baptre espices", un "pot d'estaing à metre vinaigre", une "pinte de trois chopines". Dans la cuisine est une série de 100 pots qui sont peut-être de la série des "canons" hispano-mauresques dont il reste aujourd'hui quatre exemplaires, datant précisément du XVIe siècle7. LES MALADIES 7 % seulement de diagnostics sont posés, qu'on peut répartir en maladies du système digestif, maladies du système circulatoire lesquelles s'aggravent souvent de gangrènes, ulcères et escarres. Les maladies du système respiratoire sont également perceptibles. Les lnaladies du système digestif, aux symptômes difficilement descriptibles, apparaissent à travers les médications prescrites: 26

LES

MALADES

ET

LES

DIFFÉRENTES

SOCIÉTÉS

J'médications laxatives", "laxatif et carminatif" ; à la cuisine, on fabrique des suppositoires dans lesquels il entre du miel. On confectionne aussi. des pilules laxatives. L'hôtel-Dieu achète de façon constante des "épices fines", en particulier gingembre, cannelle et clous de girofle, dont on sait qu'ils stimulent les fonctions digestives. Les maladies du système circulatoire, au premier stade, sont elles aussi perçues par les médications: "épices fines" encore, à vocation multiple puisqu'elles stimulent la circulation sanguine; en particulier elles favorisent, chez les femmes fatiguées, la reprise des règles. Le safran, que l'on achète souvent et que l'on cultive sûrement est également tonique et favorable à la circulation. La "réclisse", employée en "tisenne", est un hypertenseur. Le second stade de ces maladies est contitué par les gangrènes et les ulcères, dont il ne faut pas non plus exagérer l'importance puisque le cahier n'en compte même pas une dizaine: "bien emflé de tous ses membres", "jambes toutes gastées", "malade d'anflezon", "hydropique", "gasté des génitoires", "ulcérée d'une des cuisses"... Il doit tout de même y en avoir constamment, puisque l'hôtel-Dieu achète souvent du mercure (appelé vifargent) ou de la poudre de mercure utilisée contre les escarres ou la gangrène. Ce même mercure entre aussi dans la composition de "l'onguent égyptiac" que fournit l'apothicaire. Sur ces mêmes blessures on met peutêtre aussi, comme il se pratique à nouveau aujourd'hui, du sucre, fréquemment mentionné dans les achats. Enfin, il se consomme en permanence des amandes, souveraines contre ces maux. En 1544, une de ces gangrènes se termine par l'amputation de la jambe d'un malheureux, hospitalisé depuis sept mois. Ce fait devait être assez inhabituel car il donne lieu à tout un récit (annexe III). Trois barbiers de la ville sont mobilisés, assistés l'un de son fils, l'autre de son neveu ;'il faut leur fournir de la charpie, des antiseptiques et du parchemin qu'ils appliquent sur la plaie (aujourd'hui, on utilise un peu cette technique en applicant des pansements dont la composition se rapproche de celle de la peau ). Pour qu'ils ne soient pas incommodés, on achète de l'encens et, une fois l'opération terminée, on les retient à déjeuner. Ces messieurs refusent ensuite les honoraires8. Les maladies du système respiratoire sont évoquées elles aussi par les médications: on achète des "raisins" qui sont des perctoraux pour combattre les affections des poumons, ainsi que des "bonbons doubz et des soupiraux". On note aussi qu'une servante passe la journée à "relever la poitrine d'un malade" et qu'on blanchit une chambre où il était "mort deux ou trois personnes dedans" (tuberculose). Les textes permettent de plus, sporadiquement, d'entrevoir plusieurs autres causes d'hospitalisation: La maison envoie à Paris l'une de ses servantes "pour ce faire toucher au Roy pour aistre guérit du mal des escrouelles s'y plait à Dieu luy donner guérison", et il n'en plait pas à Dieu puisqu'elle meurt. 27

MALADIES,

MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

Quant aux blessures, elles semblent relativement fréquentes: l'un est "blaissé d'un coup d'arquebuze soubz la mamelle du cousté droict", un autre est "blaissé à la taiste ce batant avec aultres passans", un autre "tombé du hault des prisons en bas est tout rompu". Ils doivent être bien soignés, ou très solides car ils guérissent tous, après parfois un séjour de plusieurs mois. Quelques femmes viennent "pour faire leur gésines", une autre est "mallade d'une fièbre", une femme vient mourir d'un "cacerre". L'hôpital achète une médication pour "oindre le front et les timples" de la servante qui doit souffrir de maux de tête, et une "huile" pour oindre la hernie du maître de l'hôtel-Dieu. Une autre fois, on paie une femme qui guérit trois petites filles de la teigne. Enfin, les diagnostics sont parfois bien difficiles: l'un souffre d'une "maladie dangereuze au dire du barbier", l'autre "est tout mou" et meurt une semaine après, un troisième trépasse dès l'entrée: "ne savons son nom parce qu'il ne parlait plus et trespassa incontinent estant audict hospital" . Les maladies contagieuses sont bien connues et on isole un malade qui est soigné trois semaines avant de mourir de la vérole. En 1503, ceux qui souffrent du mal de Naples sont rejetés dans une des tours de la ville et l'hôtel-Dieu ne les nourrit que si les aumônes recueillies par des quêteurs spéciaux ne sont pas suffisantes9. Il est évident qu'on ne perçoit rien des grandes épidémies car personne n'a le temps d'écrire quoi que ce soit pendant qu'elles sévissent. Quelques textes postérieurs mentionnent en 1411 une grande mortalité 10,en 1578 la peste endémiquell, en 1599 une "maladie contagieuse"12. LE PERSONNEL SOIGNANT Les soins sont dispensés par l'hospitalier, dont la fonction est clairement définie: "avoir d'iceulx mallades cure et sollicitude en toutes leurs nécessitez, soit pour leur administrer leur boire et leur manger et leur subvenir en aultre chose qu'ilz pourroient avoir à faire". En 1540, une servante l'aide "penser et gouverner les malades", en 1544, Pierre Rasteau, "enfant donné au dict hostel" est engagé pour "ayder à penser les malades
et petitz enfans"

.

dès 1392, en la personne de Simon Allégret, futur médecin du duc Jean de Berry et originaire de la région d'Issoudun. De sa carrière, on sait qu'en 1387 il était maître régent à la faculté de médecine de Paris13. En 1392, il est "médecin"14 et, jusqu'en 1410 il assume la charge de "mestre et gouverneur de l'ostel et maison-Dieu", sans qu'on sache aucun détail sur la façon dont il a exercé sa fonction. En 1497, est mentionné le ''barbier de monseigneur", qui facture ses soins dispensés, semble-t-il, au seul maître de l'hôtel-Dieu (52 sols pour l'année). 28

Un premier membre du corps médical apparait à l'hôtel-Dieu

LES

MALADES

ET

LES

DIFFÉRENTES

SOCIÉTÉS

A partir de 1540, l'hôpital verse chaque année au "maistre barbier et cirurgien" une somme qui le paie de ses visites: 6 livres 10 sols, 8 livres 10 sols (1543), 12 livres (1544), 16 livres 10 sols (1560) ; une dynastie se succède; 1540 : Bonadventure Maréchal; 1560 : Claude Maréchal, "cirurgien... pour servir de son état de barbier", 1588 : Jehan Maréchal, "sizurgien". Le "médecin de l'hospital'', Jehan Bernard, n'est mentionné qu'une seule fois, en 1560.

DUREES DE SE/OUR ET CONDITIONS

DE SORTIE

Enfin, les documents permettent quelques observations sur les durées de séjour et sur les conditions de sortie. Tout d'abord, on remarque une fréquence d'entrées qui ne varie pas obligatoirement avec les saisons. Si en décembre et janvier on note toujours une pointe, il en existe d'autres dans l'année, mais qui ne sont absolument pas régulières; parfois il n'y a personne en été, parfois il y a un maximum de malades; parfois ausssi les chiffres se maintiennent toute l'année à un niveau constant.

J
Nb. de maladesljaur Nb. de maJadesljour

10

10

I-

May. mensuelle

I
IMay.mensuelle I

jan.

fév.

mar.

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jut

jul.

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sep.

oct.

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jan. fév. mer. evr. mal

jul.

jut

aôu. sep. oct. novo déco

~

Graphique II, 1 Fréquentation de l'hôpital en 1577

Graphique II, 2 Fréquentation de l'hôpital en 1578

29

MALADIES,

MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

Nb. de malades/jour 10

Nb. de maladesljour

10 Moy. mensuelle

I-

I

18

May. mensuelle

I

Jon.

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Jon. fbv. mer evr. mel Jut

jut cOu. sep. oct. novo déco

Graphique II, 3 Fréquentation de l'hôpital

en 1579

Graphique II, 4 Fréquentation de l'hôpital

en 1580

Jours
I I

60

50 () 40 c: ~ 2

~~

..

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III de séjour

~~ .~

0-11)

10-20

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40-50

50-60

60-70

70-80

60-90

Durées

Graphique moyennes

Graphique IV Indice d'occupation corrigée par tranche d'âge

30

LES

MALADES

ET

LES

DIFFÉRENTES

SOCIÉTÉS

Nb. de malades 65 I

55

50

45

35

30

25

20

0-10

10-20

20-30

30-40

40-50

50-60

60-70

70-80

80-90

ena

~

Graphique V Mode de sortie des malades

2()-~O

~O-40

4(1-50

50-6{)

60-70

71)-80

8()-90

en.

Graphique VI Mortalité hospitalière

La durée moyenne de séjour est de 23 jours, et cette moyenne est sensiblement la même dans les hôpitaux d'aujourd'hui15 (graphique III). Le temps d'hospitalisation pour un accouchement est de dix jours, une fracture se répare en trois semaines, ceux qui sont seulement fatigués repartent au bout de trois jours. L'indice d'occupation corrigée par tranche d'âge montre que ceux qui séjournent le plus longtemps sont les hommes de 20 à 30 ans et les femmes de 30 à 40 ans (graphique IV.) La sortie de l'hôpital s'effectue de trois manières: - 56 % sortent de leur plein gré, donc théoriquement guéris; - 18% sont expulsés, ce qui suppose une divergence de vues entre le malade et les autorités. Une pauvre femme de soixante ans est ainsi expulsée trois fois avant de revenir une dernière fois pour mourir. Ces expulsés sont en majorité de jeunes garçons et des femmes de 20 à 30 ans (dont toutes celles qui viennent d'accoucher). Dans les hôpitaux d'aujourd'hui, on se heurte à ces mêmes problèmes qu'on résout souvent en changeant les malades de service ou d' établissement ; les statistiques les chiffrent à 15%... - .Enfin, 26% meurent à l'hôtelDieu (graphique V). La mortalité (graphique VI) est très faible entre 10 et 20 ans; les hommes meurent

31

MALADIES,

MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

beaucoup entre 20 et 30 ans, les femmes entre 30 et 40, ce qui correspond aux durées de séjour supérieures à la moyenne. La courbe redescend ensuite jusqu'à 50 ans et ne reprend qu'avec le viellisssement qui s'accentue. Enfin, cette étude serait incomplète si elle n'évoquait pas les malades qui, jusque vers 1560, recouraient, conjointement ou non avec l'hôtel-Dieu, aux bons soins de saint Patier (ou saint Paterne), évêque de Vannes, dont les reliques étaient conservées dans l'église du prieuré voisin depuis le Xe siècle, un siècle plus tôt, le corps du saint évêque avait été confié aux moines de Déols lors des invasions normandes, et ces derniers l'avaient gardé. On sait que depuis 1185, il est dans une châsse de pierre posée sur quatre colonnes, ce qui signifie que les malades pouvaient s'étendre dessous pour recevoir les émanations du corps saint; il est même probable qu'ils y pratiquaient l'incubation, c'est-à-dire qu'ils y dormaient et y recevaient sinon la guérison pendant leur sommeil, tout au moins des indications thérapeutiques16. A la mi-Carême, jour de la fête de saint Patier, a lieu un pèlerinage qui attire toutes les campagnes environnantes; on descend du haut de la voûte où elle était suspendue la boîte contenant le "chef" du saint qui avait été séparé du corps en 1186 pour pouvoir le sortir en procession. C'est alors jour de fête à l'hôtel-Dieu et tous les métayers de la maison sont reçus à déjeuner avec femmes et enfants. En dehors de ce jour solennel, constamment de "nombreux fidèles pieusement recourent au saint en ce lieu, malades et affligés de la fièvre, de la peste ou d'autres fléaux... Ils obtiennent chaque jour de Dieu la santé par son intercession"17 . Ce pèlerinage disparait sans raison apparente en 1560 : protestantisme? Installation dans la ville de plusieurs barbiers et apothicaires? Soins meilleurs dispensés à l'hôpital? Quoi qu'il en soit, l'association de tous ces éléments fait que l'hôpital supplante totalement son saint voisin.

Annexe 1 UN EXEMPLEDE FICHE SIGNALÉTIQUE DU "CAHIER DU NOMBRE DES MALADES" .
" Le vendredy XXIe jour du dict mois (septembre 1576) a été receu à la pancion ung mallade nommé Jehan Boysson, herboriste, âgé de quarante huict ans ou environ, paroisse de Chesnes de l'avesché de Chartres (Chêne-Chenu, Eure-et-Loir, canton de Château neuf, arrondissement de Dreux), habillé d'un faiz et une cappe, le tout de drap brivault, d'une chemise, des chausses et soulliers". EN MARGE: "Le dimanche, dernier jour dudict mois, s'en est allé hors de l'hospitalle dict Jehan Boysson" .

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LES

MALADES

ET

LES

DIFFÉRENTES

SOCIÉTÉS

"Le mercredy IIIIe jour du dict mois et an que dessus (septembre 1577), esté receu à la pancion ung mallade nommé Girard Bouchier, natif du village de la Couvrade, paroisse de Sainct Martin de Gouzon, pays de Limousin, à trois lieues de Boussac (Gouzon, Creuse, canton de Jarnages, arrondisse111entde Boussac). Le dict Girard, âgé de trente ans ou environ, blaissé d'un coupt d'arquebuze soubz la mammelle du cousté droibt, n'aiant aulcun habillement pour ce qu'il avoit esté dévallizé par quelques gens de guerre au village d'Availle (Avail, comlnune et canton d'Issoudun) , le jour de dimanche pressédant". EN MARGE: "Le mercredy XIIe jour du mois de
mars l'an mil cinq cens soixante et dix -huict s'en est allé hors de l'hospital le dict

Girard Bouchier, comme il appert par son sin escript au nombre des mallades". Cette note est la seule qui soit écrite et signée de la main même d'un malade: "Que ce mercredy douzième jour de mars mil cinq cens soixante dix-huict, messire Girard Bouchier, natif de Saint-Chamont prez la ville d'Argentac en Lymosin, s'en est allé de l'hostel-Dieu d'Yssouldun où il a esté mallade d'ung coup d'arquebuze deppuys le mercredy quatorzième jour de septembre mil cinq cens soixante dix-sept et s'en est allé le dict Bouchier Girard à la Couvrade, pays de Bourbonnoys ; a esté conduit par Blaise Sadarre, serviteur du dict hospital".

Annexe II FACTURE D'APOTHICAIRE GLISSÉEDANS LE CAHIER DE COMPTES DE 1586 Parties pour l'hostel-Dieu Bernard de ceste ville d'Yssouldun deues à Claude

Au XXVlIIe avril 1586, prins par le gardien une livre raisins Plus pour sucre candi et tablettes Le XXIIe juin, pour Thoynette, servante, ung oxirodin (?) pour lui oindre le front et timples Plus une médecine laxative Le XIe aoust, pour deux suppositoyres Le Ille de septembre, pour monsieur le maistre, certaines huiles pour oindre son hernie Le Ve pour la dicte servante, certaines huiles pour sa jambe Le VIlle novembre, pour drogues prinses par le maréchal Le XXIVe décembre, pour une boeste onguent rogis Le XXVIle pour pouldre de mercure Le dernier jour, pour une boeste egypticum Le Ve janvier 1587, pour egyptiacum Le XIIe pour pouldre de mercure Plus une once demye egyptiacum Le XIIIe may, pour le fils de ladicte servante, troys pilules laxatives Le XIXe pour ladicte servante, une médecine laxative Le XXe pour monseigneur le maistre, une médecine laxative Le XXIe juin, pour le métayé de Chavenay III livres III quartz huile de cade à I s. Le XXXe jour, pour autant dudict huile Le lIe juillet pour 1I1Ilivres demye dudict huile en une bouteille et III I

X s. II s. V s. 6 d. XXXs. II s. III s. III s. XVIIIs. II s. 6 d. II s. II s. II s. III s. III s. V s. XXXs. XXXs.
XXXVI s. III d. XXXVI s. III d. XLVII s. IX d.

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MALADIES,

MÉDECINES

ET

SOCIÉTÉS

Le IVe pour avoir emply derechef les dictes deux bouteilles Le XXXe pour IIII livres demye huile cade Le VIIIe aoust pour monseigneur le maistre, ung laxatif et carminatif Plus ml livres demye huile de cade
Somme

XLVII s. II d. XXXI s. VI d.

XVs.
XXXI s. VI d.

XIX livres XIX sols.

REMARQUES - 25% seulement de la somme totale concernent des produits achetés pour les humains dont les deux tiers sont destinés seulement au maître de l'hôtel-Dieu, à la servante et à son fils. - 65 % de la somme concernent des produits vétérinaires. Une partie des drogues a été prise par le maréchal, donc pour les chevaux; tout au long des comptes, on note souvent que ces derniers sont soignés surtout pour des affections aux jambes. L'autre partie consiste en achat d'huile de cade par le métayer de Chavenay à Saint-Valentin (cette métaierie dépend de l'hôtel-Dieu) ; il s'agit apparemment de soigner une épidémie de gale des moutons qui y sont élevés en grand nombre.

Annexe III UNE OPÉRATION CHIRURGICALE À L'HOTEL-DIEU EN 1561, CONSIGNÉE DANS LE LIVRE DE COMPTES.

Smai "Lundi...fust coppé la jambe d'ung pauvre homme mandian de l'hospital de ceste ville, nommé Estienne, lequel avoit demeuré mallade l'espace de sept mois audict hospital à la pancion des pauvres, et suivant l'ordonnance de Maistre Jehan Bernard, médecin dudict hospital, et par le commandement de Messieurs Claude Mareschal, cirurgien dudict hospital; appelez avec luy Maistre Pierre Brisset, cirurgien, accompaigné de son filz, Maistre Jehan Daugier, accompaigné de son nepveu." Disner de Messieurs cirurgiens barbiers: Pain: 20 deniers; Gigot de mouton: 4 sols; Quatre poulets: veau: 2 sols; le "demeurant" est pris à l'hôtel-Dieu.

4 sols ;Rouelle

de

Autres dépenses: - "Sallaire et vaccation des Maistres : ils n'ont rien voulu prendre." - "Un linceul (drap) a esté rompu, tant à faire bandes qu'aultres choses nécessaires. " - "Pour ce qu'il convenait entrer audict lieu beaucoup de personnages, lesquelz n'avoyent accoustume, a esté achapté demye livre d'encens. " -Achat de deux peaux de parchemin pour couvrir la jambe. - Les médicaments seront portés "par les parties du cirurgien et de l' appothicaire" .

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