Malaise dans la réglementation

Publié par

L'amendement Accoyer a surpris le monde des psys en octobre 2003. Après dix mois de débats et de dispute, un article de loi mentionnant les psychanalystes et leurs associations se trouve inscrit dans le Code de Santé publique. Comment les psychanalystes ont-ils réagi à ce que la plupart d'entre eux ressentaient comme une grave menace sur la psychanalyse ? Les enjeux de l'affaire étaient difficiles à penser, ses suites restent difficiles à évaluer. Ce sont ces enjeux, subjectifs, politiques, culturels, que le présent numéro tente d'éclairer.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
Lecture(s) : 215
EAN13 : 9782296382572
Nombre de pages : 271
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Malaise dans la réglementation

Che vuoi?

Nouvelle série n° 22, 2004 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Michèle Abbaye, Alain Deniau, Serge Reznik, Danièle Lévy, Thierry de Rochegonde, Josette Zoueïn, José Morel Cinq-Mars Correspondants étrangers: Argentine: Gilda Sabsay Foks Canada: Francine Belle-Isle - Anne-Elaine Cliche Danemark: Jean-Christian Delay Etats-Unis (New York) : Paola Mieli Directeur de publication: Alain Deniau

Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Clara Kunde Editeur: L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris alaindeniau @ wanadoo.fr

A paraître: Che vuoi? n° 23 Printemps 2005 : Destins et traces

Publié avec le concours du Centre National du Livre
Dépôt légal 2004

@ L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7579-9 EAN : 9782747575799

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 22, 2004

Malaise dans la réglementation

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino Italie

Che vuoi? est depuis 1994 la revue du Cercle freudien. Revue de psychanalyse, elle contribue au travail d'élaboration indispensable à la pratique en mettant en œuvre les deux principes fondateurs de l'association: l'accueil de l'hétérogène, le risque de l'énonciation. Chaque numéro est conçu comme un ensemble visant à dégager une problématique à partir d'un thème choisi par le Comité de rédaction. Un Cabinet de lecture présente des ouvrages récemment parus.

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: Che vuoi? que veux-tu? est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre désir, - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: Que me veut-il?

J. Lacan (Ecrits)

SOMMAIRE
Edi torial 9

L'article 52 de la loi du 9 août 2004
L'article 52 de la loi du 9 août 2004 et les propositions antérieures 15

Paroles d' acteurs
Le propos du Groupe de contact Entretien avec Jacques Sédat Alain Deniau - Danièle Lévy Une politique pour la psychanalyse Entretien avec Marilia Aisenstein Danièle Lévy Une association psychanalytique face à la législation Entretien avec Catherine Mathelin et Alain Vanier
Danièle Lévy
-

21

35

Thierry de Rochegonde

41

Le débat au Sénat, 7 janvier 2004. Extraits du rapport des sénateurs F. Giraud et J.-L. Lorrain et de l'audition de J.-F. Mattéi devant la Commission des affaires sociales

53

Contre di ts
Du côté de l'Ecole de la Cause freudienne LiliaMahjoub- Jacques-Alain Miller Un abri pour la psychanalyse profane Annie Tardits Après le vote au Sénat. Lettre aux membres de l'Ecole de psychanalyse des Forums du Champ lacanien Colette Soler Qu'est-ce que les psychanalystes ont fait de leur voix? Claude Rabant
69 73

83 97

Panoral11as
« Mais ce qui compte. .. » A propos de « l'affaire des psychothérapies» lean Perroy Périple en Grande Bagarragne (extraits) Joy-Pan Llugiver

107 115

Sur un fil
Laurent Le Vaguerèse Pas de catimini pour réformer la psychiatrie réglementer l'approche de la santé mentale Jean-Daniel Matet De quel lieu parlez-vous, cher? Guy Dana

143

et
155 159

Mise en perspective
Quand le sexuel ferait Loi... Pierre Boismenu Lettre ouverte aux collègues américains sur l'accréditation des Instituts de formation à la psychanalyse Paola Mieli La psychique affaire de l'Etat
Arnaud 173

183 195

Esquerre
français

Lettre ouverte aux psychanalystes Giovanni 5ias

203

Cabinet de lecture
Le patient, le thérapeute et l'Etat, d'Elisabeth Roudinesco Lecture par Thierry de Rochegonde Anorexie et inédie : une même passion du rien? de Pascal Guingand Lecture par Alain Deniau Un provocantabandon,de Françoise Wilder Lecture par Alain Deniau Psychanalystes en exil, éléments d'une histoire d'Alain de Mijolla Lecture par Olivier Douville Préhistoires de famille, d'Alain de Mijolla Lecture par Olivier Douville
L'inconscient à ciel ouvert de la psychose, de Colette Soler
237 241 247 251 255 215

219 223

227 231

Lecture par Olivier Douville La solitude à deux, d'Alain Valtier Lecture par Frédéric Rousseau Les mémoires de Satan, d'Alain Didier-Weill Lecture par Michel Hessel Lila et la lumière de Vermeer,d'Alain Didier-Weill Lecture par Patrick Belamich Che vuoi ? a aussi reçu

Editorial

L'amendement Accoyer a surpris le monde des psys en octobre 2003. TIne tombait pourtant pas du ciel. Mais il nous est tombé tout voté sur la tête. Ce n'était pas la première fois que l'Etat envisageait une réglementation. Jusque-là, il en avait été dissuadé, parfois in extremis, souvent par la complexité du monde des psys et par ses divisions. Les promoteurs étaient portés par une préoccupation déjà ancienne concernant l'emprise des sectes, qui utilisent sur un mode pervers, hors du cadre éthique de la psychanalyse, des techniques en partie nées de l'expérience freudienne. Ils croyaient pouvoir y remédier en remettant l'affaire aux mains des psychiatres (et secondairement d'autres professionnels garantis par des diplômes universitaires et un code de déontologie). Mais la psychiatrie est malade, elle l'a fait savoir aux Etats généraux de Montpellier en juin 2003. Décimée en nombre par les restrictions économiques, sa formation dégradée par l'emprise des manuels diagnostiques qui ne sont que des catalogues de symptômes et par la pression mondialiste des laboratoires pharmaceutiques. Aussi la référence subjective s'est-elle réfugiée ailleurs: chez les psychanalystes d'une part, et chez ceux et celles qui se réfèrent à la psychanalyse - dont beaucoup de psychiatres et de psychologues, heureusement. Mais aussi chez d'autres, qui font profession du psychisme sans prendre acte de sa division. C'est ce

champ « psy » divisé

- ou clivé?

que les psychothérapeutes pensaient

pouvoir fédérer au nom de la santé mentale. La demande sociale allait dans le même sens: comment se repérer, comment savoir ce qui est sérieux? L'Ordre des médecins prenait les choses en main. Dès lors que de plus était apparu un «droit des usagers », l'Etat ne pouvait pas ne pas s'engager. C'est ainsi qu'après plusieurs tentatives et projets avortés, après dix mois de débats et de dispute, un article de loi mentionnant les psychanalystes et leurs associations se trouve inscrit dans le Code de Santé publique. Comment les psychanalystes ont-ils réagi à ce que la plupart d'entre eux ressentaient comme une grave menace sur la

9

Che vuoi? n° 22 psychanalyse ? Avec vigueur, mais dans le désordre. Désordre, on s'en aperçoit de plus en plus clairement, dont la cause tenait moins à des désaccords de fond qu'au désarroi général. Les enjeux de l'affaire étaient difficiles à penser, ses suites aujourd'hui restent difficiles à évaluer. Ce sont ces enjeux que le présent numéro tente d'éclairer. Enjeux subjectifs: à quel psy vais-je m'adresser? comment mon mal-être sera-t-il entendu? Enjeux politiques: politique de santé, questions éthiques, place de la culture; enjeux pour la psychanalyse elle-même, pour ses structures, son devenir, sa place dans la société. Les psychanalystes ont-ils un avenir ou sont-ils, comme beaucoup le pensent et le disent, des dinosaures en route pour le cimetière des éléphants? Ce numéro ne revient pas sur l'histoire de la législation, ni sur le rôle que les psychanalystes y ont joué. Nous avons préféré, après coup, interroger les acteurs, rappeler à quel discours autre ils avaient affaire, mettre en évidence quelques lignes de force, reprendre aussi, pour les repères qu'ils apportent, quelques-uns des textes qui ont circulé pendant la saison 2003-2004. Et mettre en perspective l'ensemble au moyen de quelques considérations venues de l'extérieur: le moment italien, l'évolution américaine, la sexualité, le droi t. TIn'y a pas égalité de traitement entre les parties, entre les partispris. Notre numéro n'est pas représentatif des différents courants, même s'il a donné la parole à tous. TIne prend pas parti pour autant, pas même celui de la réalité qui serait aussi celui des vainqueurs apparents. Il y a eu dans les querelles de l'année dernière des malentendus, de la confusion, de l'inaudible, des escamotages. On peut avoir des regrets, réaliser qu'on n'a pas compris à temps, pas vu, pas su... Ainsi en va-t-il de l'homme construisant sa réalité, jamais sans méconnaissance. Et puis un jour, c'est fait, il n'y a plus à revenir en arrière. C'est fait. La psychanalyse comme telle n'est pas réglementée, la formation des psychanalystes et les différents aspects de leurs pratiques restent entre leurs mains. A eux de conduire leurs navires, petits esquifs ou gros cuirassés, à travers les pièges de la modernité. Quel est le prix de cette échappée? On verra. Certainement une accentuation du rôle et de la responsabilité des associations de psychanalystes, amenées plus fortement que jamais à se porter garantes. A nous de veiller à ce qu'elles le fassent dans le respect de ce sur quoi nous sommes tous d'accord, même si aucune formulation n'emportera jamais l'unanimité: les principes fondamentaux de la psychanalyse. 10

Editorial TI reste que pendant cette période un travail d'élaboration s'est accompli dans l'ensemble du mouvement psychanalytique. Jamais il n'était apparu si vivement que l'unité de la psychanalyse n'est aucunement entamée par les désaccords ni même les anathèmes. Qu'au contraire, la pluralité lui est essentielle, constitutive. C'est ce qui lui est revenu du débat public. Le mouvement freudien et lacanien ne peut qu'en être transformé. Dans quel sens ira l'évolution? Les clivages persisteront-ils? Le Groupe de contact, collectif où se retrouvent presque toutes les associations, devra-t-il élargir sa représentativité? Deviendra-t-il un interlocuteur permanent? Evoluera-t-il jusqu'à devenir l'instance entrevue par Serge Leclaire? Quoi qu'il en soit, nous sommes probablement entrés dans un nouvel âge de la psychanalyse. Mais pour y soutenir que l'homogénéisation ne convient pas. Parce qu'il n'existe aucun moyen d'évacuer la singularité, dès lors qu'il n'y a de loi que par le langage et qu'il n'y a pas de langue sans parole. La psychanalyse produit du sujet et de la parole en passant par le langage. C'est-à-dire, par les lieux où il fait défaut mais où il peut être retrouvé dans la mise en acte transférentielle. Le psychanalyste se fait un devoir de répondre à cet hétérogène, il sait que l'imprévisible est sa seule chance d'y pourvoir. Au politique qui lui demande: que fais-tu? il ne peut répondre qu'en murmurant: le politique non plus n'est pas un rapport. Le Comité de rédaction

11

L'article 52 de la loi du 9 août 2004

L'article 52 de la loi du 9 août 2004 et les propositions CMP : 28 juillet 2004 PARLEMENT: 30 juillet 2004
[pas de référence à une insertion dans le code de la santé publique]

antérieures

Rédiger ainsi l'article:

« L'usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes. « L'inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l'État dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les formations suivies par le professionnel. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s'impose aux personnes qui, après deux ans d'interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute.

« L'inscription sur la liste visée à l'alinéa précédent est de droit pour les titulaires d'un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l'article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d'ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations. « Un décret en Conseil d'Etat précise les modalités d'application du présent article et les conditions de formation théoriques et pratiques en psychopathologie clinique que doivent remplir les personnes visées aux deuxième et troisième alinéas.

15

Che vuoi ? n° 22

ASS. NAT.

- 1re leet. : 14 oet. 2003

(amendt Aeeoyer) I - Le livre II de la troisième partie du code de la santé publique est complété par un titre III intitulé « Dispositions particulières», intégrant un chapitre unique intitulé « Psychothérapies ». II - Dans ce chapitre unique, il est inséré un article L. 3231-1 ainsi rédigé:

SÉNAT - 1 re teet. : 19 janvier 2004 (amendt Giraud-About-Mattéi) [pas de référence à une insertion dans le code de la santé publique]

Rédiger ainsi l'article:

« Art L. 3231-1 : Les psychothérapies constituent des outils thérapeutiques utilisés dans le traitement des troubles mentaux. « Les différentes catégories de psychothérapies sont fixées par décret du ministre chargé de la santé. Leur mise en œuvre ne peut relever que de médecins psychiatres ou de médecins et psychologues ayant les qualifications professionnelles requises fixées par ce même décret. L'Agence nationale d'accréditation et d'évaluation en santé apporte son concours à l'élaboration de ces conditions.
« L'usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes. « L'inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l'Etat dans le département de leur résidence professionnelle.

« Les professionnels actuellement en activité et non titulaires de ces qualifications, qui mettent en œuvre des psychothérapies depuis plus de cinq ans à la date de promulgation de la loi nO..., pourront poursuivre cette activité thérapeutique sous réserve de satisfaire dans les trois années suivant la promulgation de la loi nO... du. .. relative à la politique de santé publique à une évaluation de leurs connaissances et pratiques par un jury. La composition, les attributions et les modalités de fonctionnement de ce jury sont fixées par arrêté conjoint du ministre chargé de la santé et du ministre chargé de l'enseignement supérieur. »

« Sont dispensés de l'inscription les titulaires d'un diplôme de docteur en médecine, les psychologues titulaires d'un diplôme d'Etat et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations.

« Les modalités d'application article sont fixées par décret.

du présent

16

ASS. NAT. - 2 I: Ject.. : 8 avril 2004
(amendt Dubernard) [pas de référence à une insertion dans le code de la santé publique]

21: Ject. : 9 juillet 2004 (amendt Giraud) [Pas de référence à une insertion dans le code de la santé publique] SENAT

Rédiger ainsi l'article:

Rédiger

ainsi / 'article:

« La conduite une fonnation psychopathologie reconnue

des psychothérapies nécessite soit théorique et pratique en clinique, soit une fonnation de psychanalystes.

par les associations

« L'usage du titre de psychothérapeute est « L'usage du titre de psychothérapeute est réservé aux professionnels inscrits au registre réservé aux professionnels inscrits au registre national des psychothérapeutes. national des psychothérapeutes. « L'inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l'État dans le département de la résidence professionnelle des personnes souhaitant user du titre de psychothérapeute. Cette liste mentionne notamment les fonnations suivies par le professionnel. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouveHe inscription est obligatoire. La même obligation s'impose aux personnes qui, après deux ans d'interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute. « Sont dispensés de l'inscription sur la liste visée à l'alinéa précédent les titulaires d'un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans des conditions définies par l'article 44 de la loi portant diverses dispositions d'ordre social n° 85 -772 du 25 juillet 1985 et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations. « Les modalités d'application du présent article )} sont fixées par décret en Conseil d'État « L'inscription est enregistrée sur une liste dressée par le représentant de l'Etat dans le département de leur résidence professionnelle. Elle est tenue à jour, mise à la disposition du public et publiée régulièrement. Cette liste mentionne les fonnations suivies par le professionnel, notamment les formations théoriques et pratiques en psychopathologie clinique. En cas de transfert de la résidence professionnelle dans un autre département, une nouvelle inscription est obligatoire. La même obligation s'impose aux personnes qui, après deux ans d'interruption, veulent à nouveau faire usage du titre de psychothérapeute. « L'inscription sur la liste visée à l'alinéa précédent est de droit pour les titulaires d'un diplôme de docteur en médecine, les personnes autorisées à faire usage du titre de psychologue dans les conditions définies par l'article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985 portant diverses dispositions d'ordre social et les psychanalystes régulièrement enregistrés dans les annuaires de leurs associations. « Un décret en conseil d'État précise les modalités d'application du présent article et les conditions de formation théoriques et pratiques que doivent remplir les candidats à l'inscription }) en application du deuxième alinéa.

NB : L'amendement Gouteyron, qui n'a pas été débattu par les Assemblées, figure dans la note 6 du texte de Colette Saler.

17

Paroles d'acteurs

Le propos du Groupe de contact
Entretien avec Jacques
-

Sédat

Daniè le Lévy

Alain Deniau

Che vuoi? - Jacques Sédat, vous remplissez apparemment la fonction de secrétaire du Groupe de contact, qui a joué un rôle capital dans le drame à épisodes de la saison 2003-2004. Nous souhaitons vous poser des questions simples sur ce groupe et particulièrement sur son histoire. On sait qu'il existe depuis longtemps mais son existence n'a été rendue publique qu'après le 12 décembre 2003. Quelle était la destination de ce groupe avant cette date? Quelle était sa destination avant le vote en première lecture à l'Assemblée nationale de l'amendement Accoyer, qui a mis le feu aux poudres le 14 octobre 2003? Qu'est-ce qui a fait le tournant et quelle est sa destination, sa place et sa fonction aujourd'hui? Que veut le Groupe de contact? Et puis, question subsidiaire, qu' en est-il de sa représentativité? A quel titre a-t-il agi? Comment concevez-vous la représentativité du Groupe de contact?
LA PRÉHISTOIRE ET DEUX TOURNANTS

Jacques Sédat - TI est important en effet de faire la préhistoire du Groupe de contact. En tant que Groupe de contact, il n'a vraiment pris forme que vers l'an 2000, lors de la première initiative du député vert Marchand proposant un statut du psychothérapeute.

C. V. - Mais auparavant, il y avait la proposition Accoyer l, qui déjà avait suscité des réactions.

J. S. - Oui. Accoyer l, c'était 1999. Et Marchand en 2000. A l'origine, un groupe a été initié par Jean Cournut (SPP), dans le but de
21

Che vuoi ? n° 22 créer des rencontres sur des questions cliniques entre lacaniens et non-lacaniens. Dans cette phase-là, on l'appelait le Groupe Cournut. Il était tout à fait informel et se réunissait chez Marilia Aisenstein. Je n'y participais pas. En 1999, Jean Cournut a pris contact avec moi pour qu'on transforme ce groupe clinique en un groupe plus politique. TIa baptisé cette nouvelle formule «Groupe de contact », pour éviter la personnalisation autour d'un nom. J'avais travaillé avec Jean Cournut entre les années 1980 et 1990 dans le cadre du Collège de psychanalystes. Psychanalystes, la revue du Collège, proposait déjà des réflexions de psychanalystes sur leur rapport à la société, l'évolution de la santé mentale, de la psychiatrie. Nous avions travaillé par exemple avec des sociologues qui s'étaient occupés de ces questions, comme Robert Castel, qui avait écrit Le psychanalysme, et Jacques Donzelot. Le groupe clinique était composé de personnes représentant diverses associations: Marilia Aisenstein, Gilbert Diatkine, la présidente de l'APF (Evelyne Séchaud à l'époque), Claude Dumézil pour la Fondation européenne et Analyse freudienne, Jean Bergès pour l'Association freudienne internationale (qui n'était pas encore l'ALI, Association lacanienne internationale), des membres du Quatrième Groupe, et Gricelda Sarmiento. Dès ce premier tournant, le groupe s'est développé très vite, parce qu'il a fallu prendre des positions au sujet des premières initiatives visant à réglementer la psychothérapie (Accoyer l, Marchand) et surtout, parce que le projet d'un statut du psychothérapeute était repris par B. Kouchner, alofs secrétaire d'Etat à la Santé (il n'était pas encore ministre, puisqu'il dépendait à l'époque de Madame Aubry, ministre des Affaires sociales). C'est lui qui mettait en place un projet d'évaluation des psychothérapies par l'ANAES1. Jean Cournut et moi-même avons participé à l'époque à un groupe de recherche du ministère de la Santé sur ce problème de l'évaluation des psychothérapies sous l'égide de l'ANAES. Dans ce groupe se trouvait aussi Jean-Michel Thurin, un psychiatre-psychanalyste qui a fait partie aussi de l'Inserm et du Groupe de recherches analyse et médecine (GRAM) de Ginette Raimbault, auquel j'ai participé un moment. Nous avons pu ainsi prendre conscience des difficultés soulevées par la réglementation dès 1999/2000 et nous en avons débattu dans le groupe, qui s'est transformé en un groupe de réflexion sur la place de la psychanalyse dans la société. Cette réflexion s'est poursuivie toutes ces années, elle se poursuit encore. Le groupe à l'initiative de Jean Cournut et de Marilia Aisenstein, qui était un groupe clinique lacanoipéiste, s'est transformé en 1999/2000 en un groupe de travail et très vite en un groupe d'initiatives politiques. Le Groupe de contact est 22

Le propos du Groupe de contact d'abord, et de façon permanente, un observatoire, une instance de réflexion et de vigilance. Les premières associations se sont jointes à nous à ce moment-là, tout naturellement. On a pensé que les présidents étaient les personnes les plus indiquées pour représenter leurs associations, puisque c'est leur fonction vis-à-vis de l'extérieur. A eux de se débrouiller pour faire passer les réflexions du groupe auprès de leur C. A. et de leurs membres.

c. V. - Alain Didier-Weill n'était pas dans le premier Groupe de
contact?

J.s. - TIfaisait partie du groupe clinique. Mais il s'est retiré avant que le groupe ne se transforme. Moi-même, je représentais Espace analytique. La SPF est arrivée avec Guyomard. C'était en 2001 ou 2002.
c. V. - Guyomard était partie prenante dès le début, il était à la tribune de la conférence de presse qui a eu lieu dans les sous-sols de l'Assemblée nationale en mars 2000 et qui visait, m' a-t-il semblé, à donner une définition de la psychothérapie qui tienne compte de certains apports de la psychanalyse, cela afin de pas la laisser réduire au modèle TCC.

J.s. -

Tout à fait. Quand Patrick Guyomard

ne pouvait pas venir,

c'était Monique David-Ménard qui était présente.
C. V. - Et le Cercle freudien est arrivé avec Jean-Jacques Blévis en 2000-2001.

J. S. - Oui, Jean-Jacques Blévis, président du Cercle freudien, est arrivé assez tôt. C'est à partir des réflexions de ce groupe déjà élargi qu'ont été rédigées les lettres que les associations ont adressées aux ministères, au printemps 2001 : la SPP, l'APF, le Quatrième Groupe, Espace analytique, la SPF, l'AFI, le Cercle freudien, etc. Chaque association a rédigé sa lettre comme elle l'entendait, mais l'argumentaire a été élaboré au sein du groupe, à partir d'une idée de Gérard Bazalgette, alors président du Quatrième Groupe. Le dernier groupe à avoir été coopté, ce sont les Forums du champ lacanien, au moment du nouvel amendement Accoyer en novembre 2003, avec Colette Soler et Marc Strauss.

23

Che vuoi ? n° 22 C. V. - TIY a quand même une question: comment ces entrées ontelles été décidées? comment fait-on pour venir au Groupe de contact?

J.

S. - Par

une

cooptation.

Quand

une

association

en fait

la

demande, on décide d'élargir le groupe, puisque ce sont des associations qui y sont présentes. Au sein du Groupe de contact, en général, ce sont les présidents des associations et/ ou leurs délégués qui viennent, à raison de deux ou trois personnes maximum. Mais il faut bien le préciser dès maintenant: le Groupe de contact n'est pas une fédération. La cooptation reste essentielle à son mode de travail. Les réunions sont régulières, à peu près mensuelles, un dimanche après-midi. Même dans des moments où cela paraissait moins urgent, par exemple après la décision gouvernementale de suspendre les projets de réglementation des psychothérapies à l'été 2001, on a continué à fonctionner, à réfléchir sur la place de la psychanalyse dans la société. Jusqu'en octobre 2003, le groupe était relativement confidentiel parce qu'il ne faisait pas de déclarations publiques. Même depuis ce qu'on peut appeler le tournant, il y a eu très peu de déclarations publiques. Le second tournant se situe au moment où nous avons pris conscience de la dangerosité de l'amendement Accoyer qui, sous prétexte de dérives sectaires, visait à contrôler des pratiques fort hétérogènes dans lesquelles la psychanalyse risquait d'être prise, bien qu'elle ne soit pas mentionnée dans la version d'octobre 2003. Les textes Accoyer-Vasseur donnent le primat finalement à la psychiatrie. Or on sait que la psychiatrie actuelle n'est pas toujours à même d'assumer des psychothérapies, de par la formation des psychiatres. Référer le problème de la régulation de toutes les pratiques psychothérapiques à la psychiatrie nous paraissait d'autant plus inquiétant que la formation des psychiatres aujourd'hui est en grande partie liée au pragmatisme des thérapies cognitivo-comportementales. Ils ne peuvent pas prendre en compte la dimension transférentielle, essentielle pour une psychothérapie, nous semble-t-il, qu'elle soit psychanalytique ou non. Leur formation à la chimiothérapie peut très bien aller en parallèle avec ces thérapies qui, justement, sont des thérapies symptomatiques. On ne voyait donc pas comment la psychiatrie dans sa forme actuelle pouvait être le garant ou l'évaluateur des psychothérapies. Cela dit, dans le Groupe de contact, probablement la majorité des membres sont aussi psychiatres. Ce n'est pas du tout un procès contre la psychiatrie. TIy a une alliance objective, de convenance, un parallélisme entre les TCC et les chimiothérapies, les deux agissant au niveau d'un traitement symptomatique. TI faudrait ajouter que dans le marché du bonheur, 24

Le propos du Groupe de contact du bien-être etc., on observe aussi une offensive des TCC, sous un angle qui finalement est fort peu scientifique, et qui se rapproche des psychiatres comme Christophe André, François Lelord et d'autres qui proposent aussi le bonheur mais sans pilules, à travers des TCC qui sont un mélange de suggestion et de rééducation. Nous avons longuement discuté de tout cela. En 2003, il Y a eu unanimité pour considérer la dangerosité de l'amendement Accoyer. Nous avons pris, comme nous l'avions fait auparavant, des contacts avec le ministère, les députés, chaque association en son nom, et aussi en partie - moi, au nom du Groupe de contact - avec l'Elysée, le ministère de la Santé et le Premier ministre, ainsi qu'avec des députés et des sénateurs. Le problème soulevé par l'amendement Accoyer est devenu un débat de société à la faveur de la relance médiatique qu'en a faite Jacques-Alain Miller. Relance surprise, car il a pu nous dire, à Danièle Lévy et à moi-même, lorsque nous l'avons rencontré fin décembre à l'invitation d'Andrée Lehmann, que jusqu'alors il ne s'était guère occupé de la situation française de la psychanalyse. TInous a dit: «Je n'étais absolument pas au courant de ce qui se passait en 2000 ; je ne m'intéressais pas du tout à la situation française. Accoyer m'a réveillé.» Il n'était pas là, il s'occupait de la psychanalyse lacanienne et de l'Association mondiale de psychanalyse en Argentine, au Brésil. Miller a eu le mérite de lancer ce grand débat public, à travers les nombreux forums et grâce à tous les intellectuels et les politiques qu'il a pu mobiliser. D'ailleurs, cette mobilisation ne portait pas sur le seul problème de la psychothérapie, elle allait au-delà avec le problème de l'évaluation. Le maladroit rapport de l'Inserm est survenu sur ces entrefaites: il était défavorable à la psychanalyse, ce qui a certainement marqué les politiques et les a rendus soucieux.
L'ENTREVUE DU 12 DÉCEMBRE 2003

J. S. - Lors de la rencontre sollicitée par le ministre de la Santé, M. Mattéi, le 12 décembre, en dehors d'Elisabeth Roudinesco, de Lilia Mahjoub, présidente de l'ECF qui remplaçait Jacques-Alain Miller invité, de Charles Melman et Edmondo Gomez Mango président de l'APF, tous les autres invités faisaient partie du Groupe de contact. Maintenant, les deux représentants de l'ALI sont Claude Landman et Bernard Vandermersch, l'actuel président et un ancien président. Etaient invités Marilia Aisenstein, Patrick Guyomard, Claude Landman, Gérard Bazalgette, les trois cités et moi-même. TI faut rétablir les faits par rapport au fameux Verbatim, paru le surlendemain dans Libération. Nous n'avions pas demandé cette entrevue, c'était l'initiative du ministre; nous ne savions pas ce qu'il
25

Che vuoi ? n° 22 allait nous dire ni quelles étaient ses intentions. Dès lors comment aurions-nous eu l'idée de lui apporter des annuaires qui pour certaines associations n'existent pas, comme pour Espace analytique! D'entrée de jeu, monsieur Mattéi a déclaré qu'évidemment, il reprenait à son compte l'amendement Accoyer, en tant qu'initiative gouvernementale. La réglementation des psychothérapies n'était donc plus une initiative parlementaire parmi d'autres. Cela devenait beaucoup plus sérieux. Mais du même coup, l'amendement Accoyer n'existait plus, il était révisable. TI a ensuite déclaré que la psychanalyse resterait en dehors du champ réglementé des psychothérapies, pour deux raisons: elle fait partie de la culture française, avec un statut intellectuel important; en outre, les associations de psychanalyse ont su autoréguler le milieu

sans qu'il soit nécessaire de

«

susciter une instance ordinale pour les
Ce qui fait que dans étaient dispensés de

psychanalystes» - il a employé le terme. l'amendement Mattéi, les psychanalystes l'inscription comme psychothérapeutes.

c. v. - En effet, cette idée était plaisante mais troublante. ,. S. - Elle n'est pas corrélative, mais elle a sa logique. En tant que psychanalystes, nous ne serions pas concernés par la réglementation des psychothérapies. Les psychanalystes qui souhaiteraient s'inscrire comme psychothérapeutes auraient à passer soit par le circuit qui serait exigé des psychothérapeutes, soit il suffirait qu'ils donnent le nom de l'annuaire de psychanalystes sur lequel ils sont inscrits. Il a seulement dit qu'il suffirait, pour garantie, qu'au ministère de la Santé soit déposée la liste des annuaires, et non pas les annuaires, ni a fortiori un annuaire commun. Ce qui est tout à fait autre chose: c'est une liste des associations de psychanalyse, dans la mesure où les analystes sont capables de s'autoréguler et de fournir la liste de leurs associations. Ce qui implique une reconnaissance réciproque des associations entre elles, mais n'implique pas du tout une formation commune ou un contrôle de la formation donnée, ni des modalités d'habilitation identiques dans chaque association. Contrairement à ce que prétend le Verbatim, il n'a jamais dit que si nous avions demandé le retrait de l'amendement Accoyer, nous l'aurions obtenu. TI n'avait d'ailleurs pas à nous l'accorder, puisqu'il considérait que nous étions hors champ réglementaire des psychothérapies. Cela, c'était le préambule à la discussion qui a eu lieu. c. V. - C'est ce qu'il a dit d'emblée? différent. Le Verbatim est tout à fait

26

Le propos du Groupe de contact J. S. - La veille dans Libération, était paru un article de Melman disant que les analystes étaient inscrits sur des annuaires. Elisabeth Roudinesco a cru comprendre que nous allions trahir la psychanalyse en allant chez le ministre et que nous allions livrer les annuaires à l'Etat. Inutile de préciser que je ne partage pas son analyse. Au Groupe de contact, chacun est convaincu de la nécessité de défendre la spécificité de la psychanalyse, qui tient étroitement à sa laïcité, à son autonomie. La réflexion commune sur la place de la psychanalyse dans la société nous permet d'élaborer une politique. C. V. - Donc, avec quoi ressortez-vous du ministère?
le sort des associations de

J. S. - Nous

sortons

rassurés

sur

psychanalystes et avec la garantie que nous serons hors champ de réglementation des psychothérapies puisque les associations membres du Groupe de contact ne souhaitaient pas être assujetties à une réglementation, ni a fortiori confondues dans le champ des psychothérapeutes. Parce que nous pensons qu'il y a là deux domaines hétérogènes et que les psychothérapeutes et nous n'avons pas du tout les mêmes pratiques. C. V. - On a dit que même si la psychanalyse n'était pas réglementée en tant que telle, un point obligeait à s'opposer à l'amendement Accoyer: c'était la question de la psychothérapie psychanalytique, qui risquait d'être prise en mains par des gens qui n'ont aucune compétence analytique, qui ne sont pas formés à cette pratique là, ou qui s'y opposent même. Les fédérations de psychothérapeutes revendiquent la psychanalyse comme une branche de la psychothérapie. Serge Ginger, par exemple, a soutenu que nous faisions la même chose, rien ne pouvait l'en faire démordre.

J. S. - C'est l'occasion de rappeler que les fédérations de psychothérapeutes, dès 1999, ont réclamé un statut de psychothérapeute, en arguant du fait que cela existait dans nombre de pays européens. Dans les débats actuels, cela semble totalement occulté. Or, cela a été débattu avec le ministre, nous avons fait valoir que la psychanalyse inclut la psychothérapie psychanalytique. Même si ce terme est récusé par certaines associations, particulièrement par l'APF, la grande majorité des associations considère que le travail en face à face est un travail de psychothérapie psychanalytique qui a sa spécificité, et qu'il ne relève pas des psychothérapies pratiquées par les psychothérapeutes, malgré l'usage du même terme. Le ministre en convenait tout à fait.

27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.