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Mali.

De
198 pages
Vaste territoire sahélien, marqué par l'insécurité climatique, touché de plein fouet par la crise mondiale, le Mali est l'un des pays les plus pauvres du monde. Mais évoquer la sécheresse et la dépendance extérieure ne suffit pas pour comprendre les difficultés de sa politique de développement depuis 1960. Les quatre études réalisées par des chercheurs maliens, réunies et présentées par Pierre Jacquemot dans cet ouvrage, mettent en lumière les mécanismes internes qui font du producteur - le paysan, principalement - le créateur d'un surplus ensuite accaparé par les classes localement dominantes (l'armée, les fonctionnaires, les commerçants privés), alliées pour la répartition du tribut, mais incapables de l'utiliser pour satisfaire pleinement les besoins fondamentaux et assurer le développement. Une économie de partage où le paysan est toujours l'éternelle victime, un secteur d'Etat exsangue et chroniquement déficitaire, un système de santé qui ne peut encore couvrir les besoins en soins de base,... mais une population de plus de 6 millions d'habitants, profondément enracinée dans le monde rural, forte de ses traditions culturelles et d'une grande capacité de travail, et qui peut relever tous les défis pour peu qu'elle se reconnaisse dans un projet de développement qui lui restituerait les fruits de son travail.
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LE MALI LE PAYSAN ET L'ÉTAT

BIBLIOTHÈQUE DU DÉVELOPPEMENT
Collection dirigée par E/sa Assidon et Pierre Jacquemot

BIBLIOTHÈQUE DU DÉVELOPPEMENT L'évolution de la pensée radicale ou « tiers-mondiste» sur le sous-développement et la dynamique qui a prévalu au niveau international vingt ans après Bandœng, ont conduit à la constitution d'un corps théorique globalisant. Toute l'analyse s'est organisée autour d'un raisonnement simple: le TiersMonde, bloqué dans son développement par l'impérialisme, n'a d'autre choix que de rompre avec le marché mondial pour construire des économies autocentrées, évoluant irrésistiblement vers le socialisme . Telle est le thèse du « dépassement nécessaire du capitalisme par sa périphérie ». Depuis une décennie, le morcellement du Tiers-Monde est devenu patent. Ce morcellement donne matière à de nouvelles classifications qui se reflètent dans les publications des organisations internationales (pays producteurs de pétrole, semiindustrialisés, au seuil de la pauvreté absolue...). Unité et diversité du Tiers-Monde sont devenues des réalités projetées dans des luttes politiques et idéologiques dont les enjeux sont, en perpétuelle redéfinition. Toutefois, quelle que soit l' appartenance d'école, la référence à des « modèles» (chinois, algérien ou brésilien, par exemple) est en recul. Le renouveau de l'analyse sur le développement semble désormais passer par « un retour au terrain» et la prise en considération des spécifités régionales ainsi mises en lumière. Le cadre rigide des spécialités scientifiques (économie, sociologie, anthropologie, écologie,...) éclate et, par tâtonnements successifs, les recherches les plus intéressantes s'enrichissent de nouvelles synthèses qui dépassent le simple recensement des données factuelles. Cette nouvelle collection consacrée au développement privilégiera, en dehors de tout préalable dogmatique, les travaux: - portant sur l'analyse des mutations internes des diverses régions du Tiers-Monde, - portant sur la méthode des sciences sociale appliquée au développement, avec une prédilection pour les études qui, partant du terrain, contribuent à la réformulation de l'appareil analytique dominant, tant dans les organismes d'études et d'intervention que dans l'enseignement unIverSltaIre. Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'exprimer par le canal de cette collection peuvent prendre contact avec: Elsa ASSIDON et Pierre JACQUEMOT cIo L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Moussa Cola CISSÉ, Kary DEMBÉLÉ, y oussouf Gaye KÉBÉ et Mamadou Namory TRAORÉ

LE MALI

LE PAYSAN ET L'ÉTAT
Textes réunis et préSentéS par Pierre JACQUEMOT

Éditions L'Harmattan 7, rue de l' École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan, 1981 ISBN: 2-85802-200-3

TIMBA BI BALA YÉ

MAGWAN

Proverbe Bambara

(L'oryctérope, mammifère au museau plat, appelé aussi « le cochon de terre », creuse
des trous pour dénicher des fourmis et des termites,. le porc-épie qui ne peut pas fizire ce travaille déloge des trous et s'y installe.)

LISTE DES SIGNES UTILISÉS

BCM : Banque Centrale du Mali BDM : Banque de Développement du Mali BMCD : Banque Maliel!ne de Crédit et de Dépôts CEAO : Communauté Economique de l'Afrique de l'Ouest CMLN : Comité Militaire de Libération Nationale CMDT : Compagnie Malienne de Développement des Textiles CMN : Compagnie Malienne de Navigation CMTR : Compagnie Malienne de Transports Routiers CNPR: Commission Nationale de Planification de l'Economie rurale COMATEX : Compagnie Malienne de Textiles EDM :Energie du Mali EMAB : Entreprise Malienne du Bois HUICOMA : Huilerie Cotonière du Mali 1ER: Institution d'Économie Rurale IPGP : Institut de Productivité et de Gestion Prévisionnelle ITEMA : Industrie Textile du Mali LPM : Librairie Populaire du Mali OACV : Opérations Arachides et Cultures Vivrières ODEM : Opération de l'Elevage-Mopti ODR : Opération de Développement Rural OMVS : Office de Mise en Valeur du fleuve Sénégal OHV : Opération Haute-Vallée OPAM : Office des Produits Agricoles du Mali OPM : Opération Pêche-Mopti ORM : Opération Riz-Mopti ORS: Opération Riz-Segou OSRP : Office de Stabilisation et de Régulation de Prix OTER : Opération des Travaux et <l'Equipement Rural SCAER: Société de Crédit et d'Equipement Rural SEPAMA : Société d'Exploitation des Produits d'Arachide du Mali SEPOM : Société des Produits Oléagineux du Mali SHM : Société Hôtelière du Mali SMECMA : Société Malienne d'Etudes et de Constructions de Matériels Agricoles SOCAM : Société de Conserves Alimentaires du Mali SOCIMA : Société des Ciments du Mali SOMASAC : Société Malienne de Sacherie SOMIEX : Société Malienne d'Importation et d'Exportation 6

SONATAM : Société Nationale des Tabacs et Allumettes SONETRA : Société Nationale d'Entreprise et des. Travaux Publics TAMAlI : Tanneries du Mali TCR : Taxe de Coopération Régionale UDPM : Union Démocratique du Peuple Malien UMOA : Union Monétaire de l'Ouest Africain UNTM : Union Nationale des Travailleurs Maliens US-RDA: Union Soudanaise-Rassemblement Démocratique Africain

7

INTRODUCTION Une économie de partage du surplus paysan

Le Mali figure parmi les six pays les plus pauvres de la rubrique « pays à faible revenu» du Rapport sur le développement dans le Monde (1980) de la Banque Mondiale. Est-ce la raison pour laquelle il suscite si peu d'intérêt de la part des spécialistes du Tiers-Monde, si l'on met à part une poignée d'africanistes? Vaste territoire sahélien, peu peuplé, sans accès à la mer, caractérisé par une insécurité économique due aux aléas climatiques et à la désertification, autant de handicaps encore aggravés par une structure productive précaire, essentiellement rurale et assujettie commercialement et financièrement à l'extérieur, le Mali ne constitue ni un enjeu décisif dans la stratégie des groupes multinationaux (bien que les réserves minières soient virtuellement importantes), ni un débouché pour les commerçants, ni une zone d'investissements rentables pour les banquiers, ni même un terrain d'investigation pour les experts. Restent quelques anthropologues, ethnologues, agronomes,... et les Maliens eux-mêmes. Le Mali est donc un pays peu analysé, et pourtant il est l'archétype d'une économie« sous-développée» africaine. Réaliser ce livre avec quatre chercheurs de Bamako apparaît comme faire une œuvre utile autant que difficile en raison de la faiblesse des sources documentaires. En préliminaire, il est nécessaire de donner quelques points de repère sur le pays, son histoire, ses luttes politiques et son économie. 1. Les événements qui ont marqué le passé du Mali sont profondément enracinés dans la conscience collective. Sources d'une légitime fierté, ils pourraient être à la base de la formation d'une identité nationale, s'ils trouvaient à s'incarner dans un État représentant les véritables forces sociales du pays. Le Mali entre véritablement dans l'histoire moderne avec les 9

récit~ des voyageurs arabes qui découvrent à diverses époques des Etats constitués, faisant contraste avec les micro-sociétés qui peuplaient alors l'Afrique. Soundiata Keïta est le premier conquérant à avoir laissé le souvenir d'un grand chef (il est mon en 1255), avant le célèbre Kango Moussa qui régna de 1307 à 1332 et qui fut connu des arabes à la suite de son voyage à La Mecque. Il porta les limites de l'Empire de l'Atlantique à l'Adrar des Iforas, du désert à la forêt. Mais cet apogée fut de coune durée après les attaques des Mossis, des Touareg et des Songays, les deux siècles suivants. Avec le xVe siècle, l'Empire Songay s'épanouit autour des deux villes commerçantes et intellectuelles: Tombouctou et Gao. Mais appuyés par le Maroc, les Touareg se rendent bientôt maîtres du pays en 1737. A cette époque, au Sud, le royaume Bambara se constitue à son tour avec Ségou comme capitale, et son hégémonie sera incontestable jusqu'à l'intervention militaire française à la fin du XIXesiècle. Galliéni réalise le projet de Faidherbe de relier les deux grands fleuves, le Sénégal et le Niger: malgré une résistance contre la pénétration militaire, animée par Cheikou Amadou, El Hadj Omar et surtout Samory Touré, Bamako est pris en 1883, Ségou en 1890, Tombouctou en 1894, tandis que le Nord ne déposera les armes qu'en 1916. 2. La présence française au Soudan (nom colonial du Mali) s'est manifestée comme ailleurs en Afrique par l'emprise culturelIe, la colonisation économique et l'administration directe. Les rouages essentiels de la domination sont les commandants de cercles (16 en 1951), représentants du gouverneur, et une centaine de fonctionnaires français chargés aussi bien de l'ordre public, de la justice civile, de la construction des routes, des impôts,..., relayés par des chefs coutumiers (environ 800) choisis pour leur allégeance. La campagne malienne fut progressivement touchée par l'action de la colonisation. L'Office du Niger, instituant le travail forcé, est créé en 1932. L'impôt, d'abord en nature (corvée de portage, entretien des routes), puis en espèces, obligea peu à peu les paysans à s'insérer dans des circuits monétaires et à s'adonner aux cultures d'exportation (arachide, gomme, coton,...). Comme dans tout le Sahel, l'économie de traite a bouleversé l' éco-système traditionnel, ébranlant les structures communautaires de solidarité et marginalisant une paysannerie appauvrie parce que privée de son surplus. 10

3. Le nationalisme malien trouva son expression politique dans le Rassemblement Démocratique Mricain (RDA), créé à Bamako en 1946, avec Modibo Keïta parmi ses fondateurs. Le Mali fut présent au congrés afro-asiatique de Bandoeng (1955) pour réclamer, aux côtés de la Guinée, l'indépendance immédiate. En 1958, le Soudan obtient l'autonomie interne dans le cadre de la Communauté. Le pays fait alors campagne pour le maintien du statut fédéral en Afrique de l'Ouest, mais après l'hostilité du Dahomey, de la Haute Volta et surtout de la Côte d'Ivoire, il <Jécidede former, avec le Sénégal, la Fédération du Mali, Modibo Keïta devenant chef du gouvernement et L. S. Senghor président de l'assemblée. Entente de courte durée face aux pressions de la France; le 22 septembre 1960, l'Union Soudanaise (section malienne du RDA) réunie en congrès extraordinaire, déclare l'indépendance séparée du pays qui reprend son nom originel de Mali. Nommé président de la République, Modibo Keïta se fit très tôt l'avocat de « la voie socialiste malienne de développement» et de la lutte contre l'impérialisme français. Le Mali quitta dès 1962 la zone franc - il y reviendra en 1967 - et s'engagea non sans contrepartie militaire et économique (le contrôle des mines d'or de Kalana) dans une coopération avec l'URSS et d'autres pays de l'Est. Une politique industrielle fut lancée avec la création des sociétés d'État, une planification ambitieuse instaurée et un monopole commercial établi (avec la SOMIEX). Dans l'agriculture, le parti tenta de mettre en place un système coopératif afin d'encadrer les paysans dont il attendait une participation active au développement. Cependant, très vite l'inflation sanctionna une politique, certes volontariste - mais autoritaire et bureaucratique -, et qui imposait des sacrifices considérables à une population à peine sortie de la nuit coloniale. La mobilisation de la paysan-

nerie fut faible; les livraisonsobligatoiresdes « champs collectifs» seront inférieures d'un tiers à la production des champs non encadrés. Le ravitaillement des centres urbains ne fut plus assuré, le marché noir se développa, faisant la fortune des commerçants privés. Dès 1964, la mauvaise gestion du secteur étatique est évidente. De rigoureuses mesures d'austérité sont prises, sans calmer pourtant le mécontentement de la population qui n'hésite pas alors à dénoncer les « profiteurs du régime ». Pour surmonter la crise politique, l'emprise idéologique du parti sur les masses est renforcée. Des milices populaires armées sont créées en 1967. Les arrestations de fonctionnaires et d' offiIl

ciers se multiplient. L'assemblée nationale est dissoute et c'est dans cet~esituation dramatique qu'intervient pacifiquement le coup d'Etat du 19 novembre 1968. De l'armée se détache un petit groupe d'officiers qui met en place le Comité Militaire de Libération Nationale (CMLN, ! 3 membres). Le lieutenant Moussa Traoré prend la tête de l'Etat en promettant la création des nouvelles institutions. En prenant le pouvoir, l'armée malienne (3 650 hommes à l'époque) est sonie de sa réserve pour exercer directement la fonction politique et contrôler tout l'appareil d'Etat. Les chefferies traditionnelles, animistes ou musulmanes, ont été officiellement dissoutes en 1967. De fait, il n'existe pas au Mali de rivalités tribales, ethniques ou régionales, comme dans d'autres pays d'Afrique. Le syndicat, l'Union Nationale des Travailleurs Maliens (UNTM), maintenu après le coup d'État, a tenté de faire valoir ses revendications dans une pers-

pective socialistelors de son

2e

congrès (octobre 1970), mais

jugé en opposition avec le CMLN, le bureau syndical fut alors dissous. Le 3econgrès (avril 1974) consacrera son déclin. Quant au pani unique, l'Union Soudanaise de Modibo Keïta, il fut dissout après la chute de ce dernier, sous le prétexte qu'il avait ouven la pone à« l' opponunisme, la corruption, l'exploitation et la dépravation ». La constitution en 1974 institue un nouveau pani unique, « autorité politique suprême du pays » : l'Union Démocratique du Peuple Malien (UDPM), chargée en principe d'assurer le passage du pouvoir aux civils. Il sera effectivement créé en mars 1979 à la suite des élections législatives et présidentielles. Les militaires occupent depuis 13 ans l'avant-scène de la vie politique intérieure, contrôlant tout l'app~reil d'État. Ils ne sont pas eux-mêmes à l'abri des coups d'Etat. Une première fois, en août 1969, une tentative visant à rétablir Modibo KeÏta devait être déjouée. 25 condamnations seront prononcées. En mars 1971, un autre complot dirigé par deux capitaines (Yoro Diakité et Malick Diallo) avortera. En février 1978, trois officiers supérieurs sont arrêtés pour tentatives de coup d'État: Kissima Doukara, ministre de la défense, de l'intérieur et de la sécurité, KarIm DembéIé, minIstre des travaux publics et le chef des forces de sécurité, Tiécoro Bagayoko, célèbre pour sa violence. Une purge sévère touche toute l'armée et une partie de l'administration. Les trois officiers sont non seulement accusés de complot 12

contre l'État mais également d'avoir détourné les fonds destinés à la lutte contre la sécheresse, d'avoir organisé la vente des dons alimentaires étrangers et de s'être ainsi constitué des fortunes personnelles. Véritable tentative de coup d'Etat ou non, la corruption de cenains officiers du CMLN était depuis longtemps connue de la population. En même temps, l'assainissement de l'appareil d'État apparaissait indispensable pour restaurer le crédit du régime auprès des maliens et aussi auprès de la France, redevenue après 1968 la principale puissance tutélaire en matière économique et financière. Le procès de Tombouctou (mars 1979) inflige de fanes peines aux officiers rebelles, sans pour autant convaincre le pays que le nouveau gouvernement composé pour les deux tiers de civils sera en mesure de surmonter ses obstacles: bureaucratie excessive, déficit ci'eXploitation du secteur d'État, appauvrissement croissant de la paysannerie. Enfin, en décembre 1980, le régime dénonce le
« complot des gendarmes» de Abdul Karim Cissako.Nouvelle

tentative de putsch ou coup monté? Trois condamnations à mort sont prononcées. A côté de ces conflits périodiques internes à la classe dirigeante, l'insatisfaction du peuple se manifeste de manière occasionnelle, mais parfois très violente. Depuis 1977, date de la mott de Modibo Keïta, resté très populaire, des manifestations spontanées, à Bamako, à Ségou, à Kayes ou à Gao, animées par des étudiants et de jeunes lycéens, ont à plusieurs reprises débordé l'armée. Les plus dures révoltes de jeunes ont eu lieu en mars-avril 1980, traduisant la dégradation considérable du climat politique et économique, en paniculier en milieu urbain. A Bamako, la situation de délabrement a atteint son

paroxysmeavecl'inflation (haussedesprix de 50 % depuis 1973
contre des augmentations de salaires de 30 %), le chômage, le manque de denrées de première nécessité et la dégradation de tous les services publics (électricité coupée, hôpitaux vétustes,...) (1). Après une répression très sévère, 250 enseignants ont quitté le pays (120 officiellement). Décision extraordinaire du nouveau ministre-militaire de l'Education: la fermeture,

pendant l'année scolaire 1980-81,de 70

%

des établissements

scolaires et universitaires. Des milliers de jeunes sont mis à la rue. 5. En 1974 a pris fin la terrible sécheresse dont le Mali, a
(1) Voir Le Monde, 12-13-14 avril 1980 et 23 avnl 1981

13

été l'une des principales victimes: 38 0/0de sinistrés; les deux cinquièmes du cheptel décimés; production vivrière réduite de

37 0/0 ; pêche, trafic fluvial, production hydro-électrique fortement perturbés. Mais la sécheresse et la famine restent d' actualité. Les années 1978, puis 1980, furent marquées par une crise alimentaire par suite de mauvaises récoltes et du dérèglement de l'appareil de commercialisation; désormais, l'équilibre alimentaire et la reconstitution des réserves familiales et nationales ne peuvent être obtenus que par l'importation de céréales. L'agriculture malienne, comme celle de toute la zone du Sahel, est étroitement dépendante des pluies, de leur quantité et de leur répartition. Mais la pluviosité n'explique pas toutes ses difficultés, car celles-ci sont largement amplifiées par la dépendance du pays à l'égard du marché mondial et par des structures administratives locales faites davantage pour prélever le surtravail paysan que pour aider à produire. Depuis 10 ans, la croissance économique est attendue principalement du développement de l'agriculture de rente, susceptible de rapporter des devises étrangères et de résorber le déficit chronique de la balance des paiements. II s'agit surtout de deux cultures industrielles d'exportation: l'arachide à l'Ouest du pays (28 000 tonnes commercialisées en 1980-81) et surtout le coton du Sud (108 000 tonnes pour la même campagne). Cette dernière production encadrée par la CMDT procure en moyenne de 40 à 50 0/0des recettes d'exportation. Cette priorité donnée aux cultures spéculatives s'est faite au détriment des cultures vivrières d' autosubsistance, principalement le mil et le sorgho (450 000 tonnes en 1980-81). Le riz (125 000 tonnes) obtenu par décrue le long des cours d'eau ou par des méthodes plus modernes de casiers irrigués, est destiné aux centres urbains, aussi bénéficie-t-il d'un soutien public et international. En même temps, les besoins croissants en monnaie, pour payer les impôts et taxes, s'acquitter des dettes, acquérir des semences et des engrais ou s'équiper en petit matériel agricole, ont oblig~ les paysans à vendre une partie de leur récolte de céréales à l'Etat par le canal de l'OP AM qui dIspose d'un monopole sur la commercialisation, mais également aux négociants privés qui dans certaines régions contrôlent les marchés. Cette commercialisation« forcée» a abouti à une diminution importante de la production destinée à l' autoconsommation paysanne. Dans ces conditions, tout déficit pluviométrique risque chaque année de provoquer un nouveau déficit alimentaire parce que le renouvellement de la production est compro14

mis faute de semences. Par ailleurs, il est reconnu que la progression des cultures de rente (dites « modernes») détruit irréversiblement le milieu naturel; les systèmes culturaux intensifs longtemps préconisés par les organisations internationales conduisent fatalement à un épuisement des sols et alimentent l'exode rural. L'Office du Niger, nationalisé en 1962, absorbe la majeure partie des investissements agricoles. Il perpétue le système du colonat pour 47 500 paysans encadrés sur 55 000 hectares irrigués. De nouvelles formules d'intervention ont vu le jour au début des années 1970 avec trente Opérations de Développement Rural (ODR). Sous le contrôle de l'administration centraie, largement financées par l'aide étrangère, elles disposent en fait d'une relative souplesse de fonctionnement pour l'aménagement des terres et l'encadrement des paysans. Elles concernent aussi bien le mil, le riz, le coton, l'arachide, les cultures maraîchères ou la pêche et couvrent l'ensemble du territoire agricole utile. La reconstitution du cheptel décimé lors de la sécheresse de 1972-1974 n'était pas réalisé en 1980, en dépit d'une très importante aide américaine, européenne et internationale. Il faut ajouter que la disparité des prix du bétail au Mali et dans les pays voisins a eu pour conséquence de développer des courants clandestins d'exportations qui viennent totalement fausser les données officielles. 6. Concentrée sur l'axe Bamako-Ségou l'industrie malienne reste embryonnaire. Elle transforme essentiellement les produits du cru : coton, oléagineux, sucre, fruits, tabac,... S'y ajoutent de petites unités d'assemblage de cycle ou de matériel agricole, 9 entreprises de bâtiment et 4 unités de :eroduits chimiques. Le secteur comprend des sociétés d'Etat (COMATEX, SEPOM, SONATAM,...), des sociétés mixtes (ITEMA, SEPAMA,...) ou encore des entreprises privées, dont celle de Sada Diallo (chimie) et du groupe Achar (alimentation), d'une taille modeste, inférieure à 1 000 employés. L'équilibre financier des entreprises publiques n'a jamais été atteint depuis l'indépendance: 14 milliards de FM (2) de perte en 1979, soit 12 % du chiffre d'affaires. La mauvaisegestion, voire la corruption et le népotisme des dirigeants, sont souvent évoqués comme la cause de ce déficit chronique que supporte mal la population, mais les raisons sont aussi d'ordre structurel
(2) 100 Francs maliens (FM)

=

1 franc français.

15

comme nous le verrons plus loin. La Chine intervient dans les domaines du tissage, du cuir, du sucre et de la fabrication des cigarettes; l'URSS dans le ciment; la Yougoslavie dans le jus de fruit; la RFA dans l'huile d'arachide. En dehors du calcaire qui a donné naissance à la cimenterie de Diamou et des mines d'or de Kalana, le sous-sol est à peine exploité; pourtant il semble receler d'importantes ressources: uranium au Nord-Est, phosphate et manganèse à Gao, fer et bauxite à l'Ouest... 7. Au plan extérieur, l'économie malienne se caractérise par sa totale dépendance commerciale et financière. En 1980, les exportations n'ont couvert que 50 0/0des achats à l'étranger. On en trouve les raisons dans l'addition de facteurs négatifs: hausse des prix de l'énergie et des équipements, accroissement des achats de biens alimentaires, évolution chaotique du cours mondial du coton, crise de l'huile d'arachide par la concurrence des huiles de zone tempérée (soja, colza, tournesol). La France reste le principal fournisseur et le principal client, avant la Côte d'Ivoire, la Chine, l'URSS et les autres pays de la CEE avec lesquels le Mali est associé. 8. «L'armée ne pouvait demeurer plus longtemps indifférente et passive devant le spectacle angoissant du marasme économique général visible par tout observateur objectif» (3). Ainsi était justifié le coup d'État militaire de 1968. Une décennie plus tard, la situation peut être considérée comme ayant empiré. En 1980, la dette extérieure était estimée à 500 mil-

liards de FM, soit 90 0/0 du PIB, un record mondial avec la Somalieet la Mauritanie. Ce « trou» est couven par une ligne
de crédit ouverte sur le Trésor français depuis la réintégration du Mali en 1967-1968 dans le giron monétaire néo-colonial : le « compte d'opérations» a enregistré de 1968 à 1980 un débit de 100 milliards de FM (soit la valeur des exportations de la dernière année). Il est également épongé par la Chine, l'URSS, la CEE, le FMI et les banques arabes. On peut ajouter également la contribution des 40 000 émigrés maliens (10 milliards de FM envoyés chaque année en mandats) et des anciens combattants (3 milliards de pensions versées par la France). Malgré de sévères restrictions budgétaires réclamées par les
(3) Moussa Traoré, 31/12/1968, 1970, p. 3. 16 Koulouba. Imprimerie Natiuonale du Mali,

différents bailleurs de fonds étrangers en contrepartie de leur soutien financier, le gouvernement n'a jamais pu ~éduire ses

dépensesde fonctionnement (90 % du budget de l'Etat verséà
40 000 fonctionnaires), ni résorber le déficit d'exploitation de tout l'appareil bureaucratique d'intervention dans l'économie. Le gouvernement octroie à ce dernier, par le biais bancaire, des rallonges de trésorerie, au détriment des secteurs réellement productifs, dans l'agriculture notamment. La gestion laxiste de la monnaie favorise cette hyperconsommation gouvernementale et le maintien de services peu efficaces pour satisfaire les besoins de la population (4). Les subventions aux produits de premières nécessités (sel, sucre, riz,...) ne bénéficient en réalité qu'aux 100 000 salariés urbains et à leur famille. En même temps, faute d'investissements productifs et de maintenance, le capital social se détruit: routes, équipements sociaux, systèmes d'irrigation,... 9. Si pour maintenir tant bien que malle régime politique dans une région menacée d'instabilité, l'aide étrangère résorbe le déficit à coups de crédits et de dons, c'est le monde rural qui porte tout le fardeau d'un système exclusivement fait pour distribuer le surplus produit par les paysans. La paysannerie malienne compte environ 6 millions de personnes. Depuis deux décennies, la classe localement dominante a repris à son profit le système de colonisation interne légué par la France et grâce auquel la minorité urbaine ponctionne et confisque le surtravail des campagnes. Ce système repose principalement sur la politique des prix agricoles et la ficalité qui permettent de sous-payer le travail paysan, que celui-ci produise des céréales, du coton ou qu'il serve à l'entretien du

bétail, qu'il soit encadré ou qu'il s'exercedans le secteur « diffus » (c'est-à-dire en dehors des ODR). Les bas prix officiels d'achat des récoltes et du bétail génère'nt des marchés parallèles dont tirent profit des commerçants et des trafiquants privés. De la même manière, et avec aussi peu de scrupules, une partie des aides extérieures reçues par le Mali est détournée de son objet, pour devenir une source d'enrichissement. S'y ajoutent les plus-values importantes sur les exportations et les importations illicites, sur les contrats d'achat public passés par
(4) Sur J'expérience monétaire malienne, cf. Joseph TCHUNDJANG-POUEMI : Monnaie, servitude et liberté, la réPression monétaire en Afrique, Paris, ed. J .A., éditions Conseils, 1980, p. 126 à 134.

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les privés sans contrepartie de réalisation, ou encore sur les lignes de crédit bancaire sans remboursement. Toute une panoplie de procédures de transfen et de mécanismes de distribution - complexes pour le profane, mais bien connus des Maliens - permet cette ponction de surplus des producteurs aux non-producteurs. L'équilibre actuel du pouvoir résulte d'une alliance entre les trois composantes sociales tirant bénéfice de cette redistribution : les fonctionnaires prébendiers chargés de « gérer» le système, l'armée chargée de l'encadrement et du contrôle administratif et politique de la population, et les commerçants prélevant à la marge à chaque maillon de la chaîne qui va du village à la ville ou à l'étranger. 10. Un équilibre entre trois groupes toujours fragile et sans cesse renégocié selon les rapports de force internes et externes. La résistance paysanne se manifeste dans les périodes les plus dures par le repli sur les cultures vivrières qui assurent tant bien que mall'autosubsistance : le taux de prélèvement du surplus ayant atteint un niveau insupportable, la chute de la production commercialisée qui en est la sanction fait baisser le surplus à extorquer. De leur côté, les bailleurs de fonds étrangers, lassés de combler un gouffre sans fond, exercent une pression de plus

en plus fone pour imposer une « libéralisation économique»
qui leur permettrait de mieux s'immiscer dans les chaînes de l'exploitation interne. Cette libéralisation est devenue la condition de l'aide à l'endettement extérieur et de la réintégration du Mali dans le système monétaire Ouest-Mricain (UMOA). Depuis les premiers mois de 1981, le nouveau parti est traversé par un courant anti-étatiste, favorable à l'abandon du monopole de l'OPAM sur les céréales de manière à pousser les paysans à produire davantage pour le marché devenu « libre ». Il préconise également une limitation du domaine d'intervention de la SOMIEX et la dénationalisation de 20 sociétés et entreprises d'État sur les 30 existantes dans les cinq prochaines années du Plan (1981-1985). Une politique de revalorisation des salaires urbains serait menée conjointement pour atténuer les inévitables effets négatifs de ces mesures sur les fonctionnaires (5).

(5) Voir Marchés TroPicaux et Méditérranéens, et l'Essor-hebdo, 28~29 mars 1981.

n° 1842, 27 février 1981, p. 485 ;

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Ce savant dosage n'épargnera cependant pas tous les bénéficiaires du système, aussi les luttes internes entre les partisans d'une étatisation de la traite « mieux gérée» et les chantres du libéralisme, luttes qui ont marqué l'évolution politique du Mali depuis l'indépendance, ne sont-elles pas terminées. Mais les griots, à l'occasion des fêtes, chantent toujours les grands moments de l'histoire du Mali et les héros mythiques des temps anciens. Nostalgie, expression de la résistance aussi. Conscients de former un grand peuple, les Maliens, pour peu qu'ils se reconnaissent dans un véritable projet social d' indépendance et de développement, peuvent imposer une orientation politique différente de celle définie et menée depuis plus de vingt ans par la petite bourgeoisie administrative, l'armée et les commerçants.

Ce livre est le fruit d'une collaboration inaugurée en 1975 entre l'Institut de Productivité et de Gestion prévisionnelle (IPGP) de Bamako et le Département d'Éducation Permanente de l'Université de Paris-Dauphine. Plus de vingt enseignantschercheurs maliens ont été formés dans le cadre de cette expérience originale (6) qui a principalement associé du côté malien Bandiougou Gakou, ancien ministre du Plan, Drissa Keïta, ministre des Finances et du Commerce et Kary Dembélé, directeur adjoint de l'IPGP, et du côté français quatre universitaires: Guy Jobert, Daniel Paul, Pascal Salin et moi-même coordinateur de l'ouvrage. Il m'a été difficile de sélectionner certains travaux parmi les neuf thèses soutenues à Bamako et les vingt-et-un mémoires présentés par les cadres de l'IPGP. J'ai retenu des extraits de trois thèses (Y. G. Kébé, M. C. Cissé et M. N. Traoré) présentant une vue d'ensemble de la situation économique et sociale du Mali et un document original de K. Dembélé consacré à la question agraire. J'ai sensiblement remanié pour cette publication les textes initiaux, mais les thèses et analyses des auteurs ont été scrupuleusement respectées. Leur insistance à vouloir analyser de l'intérieur l'économie malienne, sans accorder une excessiveprimauté aux facteurs extérieurs (l'impérialisme) dans le diagnostic, et leur démarche consistant à travailler d'abord sur des informations collectées sur
(6) Le lecteur intéressé par cette expérience pourra consulter: Pierre Jacquemot : « Contrat de coopération interuniversitaire et contrat d'apprentissage individuel, le cas IPGP/Dauphine », Revue Education Permanente, n° 54-55, pp. 127-139.

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