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Mallarmé ou la création au bord du gouffre

De
223 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 75
EAN13 : 9782296322349
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PSYCHANALYSEET CIVILISATIONS

Anne BOURGMN.WATnAU

MALIARME

OU

lA CRFATION AU BORD DU GOUFFRE

ENTRE LlITERATURE ET PSYCHANALYSE

Préface de Georges JEAN

L'Hannat1an 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

L 'Hannat1an 55, rue SainHacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Une race, la nôtre, à qui cet honneur de prêter des entrailles à la peur qu'a d'elle-même, autrement que comme conscience humaine, la métaphysique est claustrale éternité, échu~ puis d'expirer le gouffre en quelque ferme aboi dans les âges, serait, non, j'en ris,

malgré ce traitement céleste, comme si de rien,
ordinaire, indemne, vague,. parce qu'il ne reste trace, à une minute de postérité - quand ne fleurit même pas la vie reconquise et native.

Stéphane MALIARME
(Variations sur un Sujet, 1893, Œuvres Complètes, Gallimard, 1945, p 391.)

Remerciements

Je remercie ici Georges Jean pour son
soutien constant, Claude Nachin pour sa lecture

attentive et ses conseils précieux, ainsi que
Michèle Huguet qui fut à l'origine de ce travail.

àJean.

Préface
La littérature en général, et la poésie en particulier, offrent à la psychologie et à la psychanalyse, des champs d'investigation multiples. Investigations parfois contestées par ceux qui reprochent au matériau de n'être que la «nature morte» de l'inscription et non parole à saisir dans ses latences et ses «trous». Ceci malgré les avancées de Freud, par exemple à propos de la Gradiva de Jensen. Où il énonce qu'une œuvre littéraire peut se lire «de l'autre côté» de son énonciation, dans son envers, dans ses non dits, ses silences. Mais Freud ne se situe pas, ici, à ma connaissance, d'un point de vue «clinique», c'est-à-dire, si l'on en croit l'étymologie grecque du mot «clinique» (de «kliné» : lit) au chevet d'un patient, l'œuvre, l'auteur, que l'on installeraitsur le divan de la cure. L'originalité du livre d'Anne Bourgain consiste précisément en une démarche authentiquement clinique dont Mallarmé dans son œuvre et ses rapports existentiels avec elle serait à la fois l'objet et le sujet. Les amateurs de littérature, de leur côté, n'aiment pas trop que l'opacité des œuvres écrites soit ouverte, fendue, dévoilée par des gens qui se mêleraient de ce qui ne les regarde pas, ou si peu, ou tout à fait à l'extérieur de leurs pratiques. Un poète, disparu de surcroît n'est pas un patient; il demeure, pour pasticher Mallarmé,«l'absent de tout divan.» Or c'est bien de cet «absent» que s'occupe ici Anne Bourgain, réussissant la difficile gageure de ne pas faire de littérature à propos de psychologie, ni de psychologie à propos de littérature. Elle pointe sa curiosité tenace sur une œuvre construite comme on vit un deuil «aubord

du gouffre» pascalien de la mort, affirmant du même coup que la
littérature en l'une de ses pointes extrêmes, la poésie mallarméenne, est

7

exemplaire comme résistance aux mortifères folies de l'homme; et, mais je le revendique pour ma jouissance personnelle, à la paranoia de la culture «post-moderne» dans laquelle le virtuel masque par des moyens impurs le «réel» «parce que vil»comme l'écrit le poète; mais contrairement à lui non pour le réduire au néant; pour eux les gourous de l'apparence, parce que «l'usage du faux»comme dit Umberto Eco, en tient lieu. Le paradoxe nodal du livre d'Anne Bourgain consiste justement au contraire à montrer que les tentations vers l'idéal, le rêve, l'azur, puis le vide, l'impossible virginité, la mort, l'ennui ou plus «cliniquement» la mélancolie pathologique, du poète Mallarmé, prêt à se perdre dans la suture ou dans «l'unanime pli» d'un néant définitif, glacé et silencieux, inscrivent une ligne obscure et saturée de sens dans les paroles du poème. Paroles qui, en se niant se dépassent en une fulguration de «signifiants» dont «le Coup de dé», vertigineuse descente dans la blancheur, pourrait être l'aboutissement, dans un espace d'écriture totalement neuf. Retour par ailleurs à la symbolique «picto-idéographique» des origines des écritures à leur source, et dans une de leurs ultimes inscriptions. Ce remarquable travail présente de plus le mérite de ne pas proposer une lecture qui serait «décryptée» du texte mallarméen. Il laisse intacte toute lecture nouvelle de Mallarmé.J'en ai fait l'expérience récemment en lisant le remarquable travail de Paul Bénichou : «selon Mallarmé» * , Bénichou écrit des «Poèmes» : «s'ils sont capables d'agir mystérieusement sur nous ce n'est pas seulement par leur «physique» ni par l'idée <<sans contours» qu'ils évoquent; leur signification immédiate y est certainement pour quelque chose; aussi, ce qu'ils signifient pour tous est entremêlé à leur mystère.»* Or, très loin de me gêner en me donnant des «clefs de lecture», les analyses d'Anne Bourgain ajoutent au minutieux travail de lecture de Bénichou au vif du seul texte des poèmes, et sans aucune glose, une

8

problématique acharnement

unitaire, unifiante, globalisante des péripéties de l'aventure la crête abrupte d'un langage qui tente de nier le vide en verbale masquant la solitude et la mort et

d'un homme qui se défend du vertige et de l'angoisse, en suivant avec afflrmant une sorte d'ontologie provoquant «le hasard».

Cette approche de Mallarmé, «clinique» de l'homme et du texte, de l'homme dans le texte, du texte dans l'homme nous apprend que dans chaque homme, la parole, les mots, l'écriture attestent de la souffrance et peuvent, sans la nier ni l'absoudre la renverser un peu comme Marx retourna la dialectique de Hegel; Anne Bourgain montre en outre comment Mallarmé accomplit cette «révolution du langage poétique» selon Julia Kristevaen ouvrant à la modernité un «autre»langage: «En fait d'impuissance, écrit Anne Bourgain dans sa conclusion, Mallarmé se livre bien plutôt à une mise en forme de l'innommable, à partir de la vie comme à partir des mouvements de mort. Il incarne le Héros dans cet élan pour l'azur, l'infini qui l'amène à la conscience de soi et du monde. Après avoir tout aboli, il recrée l'univers, met sa propre pensée à l'épreuve, pour affinner, de l'ordre encore de l'impossible, cette volonté

de mettre en scène la mort pour échapper au néant et au
hasard.» (p. 138) En fait, Anne Bourgain nous aide à mieux comprendre que l'aventure mallarméenne n'a pas fini de commencer et qu'un regard clinique peut percer un peu mieux cette somptueuse nuit du poème. Georges JEAN Professeur Honoraire à "Université de Maine (Le Mans).
* Paul Bénichou, Selon Mallarmé, Bibliothèque de Philosophie, Paris, Gallimard 1995.

9

INTRODUCTION
Cet ouvrage est né d'une fascination pour l'écriture mallarméenne, comme illustration d'une expérience totale: l'affrontement avec les mots

- tout-puissants dès lors qu'on leur cède l'initiative! - engage tout
l'être. Nous rendons compte ici d'une aventure poétique où Mallarmé se perd pour se reconstruire grâce à un jeu sur les signifiants. Cette lecture clinique évoque un parcours périlleux du rêve à la réalité, d'idéal en désillusion, au bord du gouffre. De cette expérience de l'abîme nous aurons nous-même d'une rencontre fait les frais à notre échelle, si l'on en juge par le en effet, il est question ici encore que les travaux de parfois manquée, nombre d'écueils surgis en chemin: souvent tentée,

Freud2 ont légitimée non sans l'enfermer dans le champ de la
psychanalyse appliquée. Dès lors, le et censé articuler psychanalyse et littérature paraît suspect, comme le soulignent Robert Silhol et Michelle Tran Van Khai3en ouvrant un Cahier précisément consacré à ce rapport sinon impossible, du moins difficile.4 D'entrée de jeu, nous avons écarté la méthode psychobiographique pour ses effets d'asséchement du texte: les grilles d'interprétation, par défmition toujours trop étroites tendent à extraire l'inconscient de l'œuvre. Nous avons préféré, considérant la-part irréductible de l'œuvre poétique,

qui précisément résiste à l'analyse comme le rappelle Elisabeth
Roudinesc05, poser la question de la fonction de l'écriture avant celle de son interprétation: le repérage d'un travail inconsdent rendu possible par l'écriture, voilà qui pouvait davantage nous mettre à la tâche, dans le sens d'une analyse du recours mallarméen à l'écriture. Pour ce faire, nous ne pouvions certes pas méconnaître se passe comme si trop de clés livrées démythifiaient les travaux tout d'un Charles Mauron6 mais nous en avons retiré une certaine gêne:

l'œuvre et nous

11

privaient peut-être par là-même de la fascination dont nous parlions précédemment. Cette réticence doit être analysée comme une peur de faire mal au texte, d'en percer l'énigme, peur susceptible de nous conduire à une autre impasse, celle d'une lecture phobique de l'œuvre, cette fois. Ici, une sortie était encore possible, si en respectant le tabou nous avions choisi de ne pas toucher au texte (sacré), puisque nous nous heurtions réguliérement à la question de l'éthique, à travers la nécessité de justifier toute atteinte portée à l'œuvre. On se frotte alors, nous l'avons vu, à une tâche impossible, pierre d'achoppement amenant à douter du rapport entre la littérature et la psychanalyse, au sens où Lacan doute du rapport sexuel. Cet impossible ne fut qu'une nouvelle invitation au travail. Et c'est précisément ce terme que choisit Jean-Charles Huchet pour définir la clinique littéraire: «lieu où le rapport entre la littérature et la psychanalyse apparaît comme impossible, évident et nécessaire, mais 7 pourtant raté parce que laissant insatisfait.» Voie stimulante parce que vouée à l'échec? nous nous y sommes engouffrée, avec cette obstination hautement ambivalente à tenter l'aventure sur les traces de Mallarmé tout en prétendant nous garder d'un certain réductionnisme psychologique. En toute logique, cette option nous a orientée en priorité vers les travaux signés des littéraires euxmêmes. Ainsi, cette lecture supplémentaire de Mallarmé s'appuie-t-elle en partie sur les excellents travaux effectués par des auteurs tels que Léon Cellier, Jean-Pierre Richard, Jacques SchererB, pour n'en citer que quelques uns, qui ont proposé des exégèses de l'œuvre. Que dire alors de plus sur Mallarmé? peut-on objecter. Il restait une

voie étroite, semée d'embûches, mais qui nous a paru féconde:
constituer l'œuvre mallarméenne comme document clinique, risquer là une articulation du sujet de l'inconscient au sujet de l'écriture en évitant le gouffre de l'analyse sauvage que nous dénonçons d'une façon sans doute

trop véhémente. C'est dire l'inconfort d'une position d'entre deux,

12

position propre à la psychologie clinique entre l'écoute clinique de l'œuvre

et le refus de la verrouiller, a fortiori quand l'essence de cette œuvre semble être de garder ses secrets. La méthode ici retenue participe du même parti-pris: elle donne la préférence au discours de l'écrivain - texte ou hors-texte - plutôt qu'aux événements centraux de sa vie, au risque de prendre pour argent comptant la parole de celui-là même qui regrettait un usage monétaire de la langue. Dans le même esprit, ont été mis en perspective l'œuvre poétique et le regard posé sur elle par son auteur. Cet ouvrage court donc le risque d'être subjectif à double titre: à la subjectivité de l'Auteur - le Poète - se mêle la nôtre: ici, le choix de l'œuvre littéraire nous a mise en demeure de trouver un aménagement intermédiaire entre les résonances affectives du texte poétique en nous, et le désir de maîtrise d'un matériel dont l'originalité est le caractère non provoqué. C'est dire la spécificité d'un travail opéré non sur le vif mais dans l'après-coup, portant sur l'œuvre à jamais vivante d'un auteur disparu. En cela, nous n'avons pas voulu échapper à la figure très mallarméenne de la spirale, qui renverra ici de façon infinie le lecteur du sujet à l'œuvre, et de l'œuvre au sujet. C'est bien d'une part l'œuvre mallarméenne, restreinte mais dense et complexe, qui a nourri la réflexion. Nous entendons par là l'œuvre poétique au sens large - prose et vers - et nous ne proposons pas ici d'étude systématique, mais une lecture de type associatif. Notre projet, limité, porte sur des extraits voulus significatifs en fonction de la thématique retenue: les choix ici sont personnels. Il faut ajouter à cela qu'à l'intérieur même du domaine choisi, s'opère encore une sélection dans laquelle l'imaginaire est présent. Nous avons porté ce même regard, forcément lacunaire, sur l'œuvre inachevée: l'ébauche du Tombeau d'Anatole et les brouillons du Livre sont de la plus grande importance, à titre de tentatives de symbolisation.

13

On ne trouvera ici nulle analyse structurale, ni étude de textes intégraux. Il nous a semblé préférable d'émailler notre texte, c'est-à-dire notre lecture ou reconstruction de Mallarmé, de citations fragmentaires de l'œuvre. Il s'agit, on l'aura compris, d'une étude synthétique: au lieu d'interroger quelques textes centraux, nous préférons affirmer - c'estun pari -qu'au fond il n'existe qu'un seul texte mallarméen, conformément au rêve du grand Tout, au penchant pour la condensation, un seul texte donc, ici
servant de pré-texte.

D'autre part, la correspondance du poète a été pour nous riche d'enseignement, même si son utilisation pose d'abord à la recherche un problème d'éthique, lié à la position de voyeurisme consistant à travaillerà panir d'un texte à l'origine adressé exclusivement à un autre. En admettant

qu'on l'assume, il reste à donner un statut méthodologique à ce texte
particulier. En ce qui nous concerne, il a été précieux de mettre en rapport fiction et vécu, quand cela s'est pu, et de faire le parallèle entre les images

poétiques, les thèmatiques

qui sont de l'ordre d'une construction

imaginaire, et les confidences aux amis que le moi prend alors
intégralement à son compte. Ainsi, l'auteur prête-t-il souvent à son personnage - notamment Igitur ou Hérodiade - des propos analogues, voire identiques à ceux qu'il tient ailleurs en son nom aux intimes. Le lecteur jugera à quel point cette correspondance constitue toutefois un ensemble très inégal, tant les pages poignantes évoquant les affres de la création y côtoient les écrits de complaisance destinés aux relations du monde littéraire et artistique. Pour un homme réputé solitaire, Mallarmé a

été constamment et fortement sollicitéde toutes parts, sans être
d'ailleurs étranger à la mise en route de ce mouvement su le montrer Jean-Michel fonction assez équivoque de l'épistolaire infernal, comme a sur la Rey.9 A cet égard, on peut s'interroger

chez Mallarmé, qui parfois se

livre à ses amis, et parfois emprunte une autre identité, fabriquant alors de toutes pièces son propre personnage.l0

14

D'une façon plus générale enfin, le biographique, s'il n'est pas le fil conducteur de cet ouvrage, n'a pu ni dû pour autant être évacué, et a servi en quelque compte fallu sorte de critère de vérification, temporel plusieurs au même titre que la prise en Pour rendre compte de la il a donc du contexte jouer sur ou sociologique. registres clinique

lutte avec l'idéal menée par Mallarmé psychanalytique - dans une optique

à grands coups d'écriture,

- littéraire,
se trouve convoqué

sociologique,
A ce titre, le dans cet essai la fm le pris dans à voir la

voulue interdisciplinaire.

champ de la psychosociologie du dix-neuvième un contexte solidarité bifrons. Quant
Mallarmé,

qui met en regard l'idéal d'un poète et les aspirations siècle: pour on verra comment s'en dégage: mieux social, finalement du sujet clinique à la spécificité
c'est là une réflexion

d'une époque,

le sujet Mallarmé, ce personnage sa marque, donne

qui tourne

dos à la modernité

y inscrire

et du sujet social à travers la figure du Janus de cet ouvrage,
sur l'acte

plutôt

qu'une

étude

sur
avec

d'écriture

dans ses rapports

les limites, à partir de l'expérience singulière de Mallarmé. Il faut, reconnaissant l'intéressante contribution de Philippe Sollers11 à cette
question, préciser ce que recouvre ici la dite expérience, tant dans
l'après-

coup

surgissent

d'autres

voies

inexplorées. extrême humaine

Ainsi

ne sera-t-il

pas

directement peut émerger

question

de la pratique

de l'écriture, a cours:

telle qu'elle à cet égard,

des lieux où la souffrance

l'écriture issue de la prison, en tant que trace ultime parfois imprimée au corps même, représente la radicalité de l'acte d'écrire. Pourtant, sans être partie de ces situations-limites nous avons rencontré l'entreprise permettre s'origine littéraire à l'œuvre l'écriture. qui immanquablement un dispositif édifice véritable constitué prison viennent similaire, construit à l'esprit, à travers pour de la au bout du compte de Mallarmé, d'advenir: C'est même celui, subjectif, comme d'une

si à l'espace clos, objectif, intérieurement, métaphorique

prison faisait pendant

du lieu où que parle

15

cette intimité close comme une sphère. Cette évocation mallarméenne de l'intériorité rappelle une formule du poète Rainer Maria Rilke quant à ce type de relation à soi excluant toute sollicitation étrangère, relation d'enfermement menant à la perte du monde et de soi. Rilke désigne le piège d'une telle expérience extrême: «mon intérieur s'est toujours plus renfermé, comme pour se protéger, il m'est devenu à moi-même inacces~ible et maintenant je ne sais pas si en mon centre il y a encore la force d'entrer dans les relations du monde et de les réaliser.»12L'exemple mallarméen illustre à la perfection cette nécessité de s'enfermer pour écrire, puisque le poète est celui qui doit <~'isolerpour sculpter son propre tombeau»13.

Extrême en ceci qu'elle constitue la traduction originale d'une
souffrance, l'expérience mallarméenne nous est apparue comme la mise le dégagement de l'emprise sociale en scène d'un double mouvement:

pour échapper au regard d'autrui - Mallarmé connaît l'importance du taire,

c'est pourquoi il se terre

- s'accompagnerait

en dernier ressort, dans

l'après coup, de la réapparition maîtrisée du poète, qui trouve ainsi jouissance à faire surface, à sortir du gouffre où il veut, quand il veut, mettant en acte un passage du registre de l'inhibition à celui de l'exhibition. En cela, l'œuvre littéraire, dont il attend tout, serait le compromis entre les différents masques adoptés et ce qu'il en est de la
vérité du sujet. . .

C'est bien le drame d'une écriture qui mène au sacrificede soi, à travers le refus du quotidien auquel le poète préfère le rêve: «ma
songerie aimant à me martyriser.»14 Paradoxe d'un Mallarmé qui se nourrit d'un idéal qui le met en péril tout en le sauvant. Prendre le parti du rêve revient dans ces conditions à pécher en quelque sorte par Idéal, et comme dans toute expérience authentique, mettre sa raison en jeu, risquer, de façon calculée mais non moins sûre, l'aliénation. Autant l'entendre comme

une invitation à se tenir au bord du gouffre. Làs'ouvre un espace où

16

les limites du sujet dans un jeu à la vie à la mort, que la lecture de l'œuvre dévoile. Mallarmé pose la destruction comme nécessaire à l'émergence d'un sens nouveau: «la destruction fut ma Béatrice.» L'œuvre de la pulsion de mort se ressent dans des attaques contre la pensée et le désir qui coïncident chez Mallarmé avec un surinvestissement régressif de soi dans l'écriture: paradoxalement il en devient comme étranger à lui-même, avec alors le miroir comme le seul garant de l'existence du poète en proie à l'angoisse de perte des limites. Face à cette brèche possible dans l'intégrité narcissique, Mallarmé tente par le déni d'annuler cette réalité insupportable: une longue obsession nommée Azur entreprend de hanter le poète en mal d'absolu. A ce point du parcours, nous avons rencontré les catégories de la négation, du déni, du désaveu, de l'inconnu, toutes les figures possibles du vide qu'une philosophie d'inspiration hégélienne a regroupées sous l'expression travail du négatif. La deuxième partie de cet ouvrage tente un balisage de cette descente vertigineuse au cours de laquelle le poète est confronté à la mort qu'il symbolise par l'absence et par la recherche du blanc, du neutre, de ce qui est vierge: on y découvre un Mallarmé fasciné par les contraires, hanté par la dialectique du glacé et du brûlant, en référence à deux moyens de purification. Mallarmé en tous lieux nous donne à voir le manque, la faille,comme pour préselVer le désir intact. TIlui faut pour combler le gouffre qui le happe, insuffler jusqu'à l'obsession, on le verra, du vide partout où se profile le plein. De la même manière, il redoute un excès de sens et s'oblige à un travailpoétique vertigineux qui, tout à la fois, désigne et transcende l'absence. De cet effort ressort sa position très particulière, position autre, de présence-absence, passion pour l'absence qui confine à l'hallucination négative. L'inachévement dans
s'expérimentent

- et de -la création mallannéenne marque la place du désir face à l'œuvre ainsi trouée, échappant à son auteur et non pas finie, phallique, comblante. Dans le même temps, cette aspiration à l'absence témoigne d'une volonté

17

de maîtrise qui interroge le type de défenses mises en œuvre. La faille ici

surgie marque l'écart entre le réel1S- frustrant, insupponable
représenté par le rêve, le songe:

- et l'idéal

le poète recherche un compromis mais

refuse justement de compromettre l'idéal: il occupe une position
fascinante dans l'entre-deux, au point d'équilibre où le vide peut être touché du doigt. La pratique de l'écart semble alors la seule issue, tant l'impossibilité de la rencontre soutient le désir. Cette fasdnation conduira parfois Mallarmé à l'angoisse de dépersonnalisation, dans des moments où le poète approchera l'expérience psychotique.

D'aucuns à cet égard ont évoqué l'hypothèse d'une maladie de
l'idéalité. On ne parle pas gratuitement de création ex nihilo. L'avènement

se fait ici par la destruction: si c'est bien de l'expérience du néant que Mallarmé tire la matière-même de son idéal, reste à interroger l'abîme comme lieu qui n'exclut pas une certaine remontée. Mallarmé n'est pas Nerval, on peut alors se poser la question de ce qui dans l'écriture l'a fait tenir et s'assurer toujours un point de retour. Latroisième partie éclaire un peu la façon dont l'écriture précipite la plongée dans l'étrangeté, tout en contribuant en dernier ressort à la survie. Le poète nous a prévenus:
«mon Rêve, m'ayant détruit, me reconstruira.» Il s'agit, chez un Mallarmé, de transformer symbolisation, une passion pour l'absence en un remarquable au moyen, on s'en doute, de fortes aptitudes travail de à sublimer. sine

Marie-Claire Boenisch16 fait précisément qua non de la sublimation.

de la béance la condition

Mallarmé nous donne un aperçu de ce trajet

complexe depuis les bribes informes évoquant le rêve jusqu'à la secondarisation d'un style accompli: du fantasme dit d'autoengendrement à la dynamiqued'enfantementsymboliquemise en
évidence par le Don du Poème 17. Cette voie sublimatoire trouvera son point de butée à l'occasion de la de père et mort du fils, Anatole, Mallarmé reculant devant sa douleur

renonçant à l'achévement du Tombeau.IS Ici, la question de la sublimation

18

dans cette écriture, de l'élévation de la pulsion que Mallarmé cherche précisément à tenir à l'écart, semble bien porter non seulement sur le sexuel, mais sur la mort. De l'abîme, il remonte avec un style neuf, par l'invention d'une forme éclatée: la déconstruction a visé aussi la syntaxe, avec une promesse de en empruntant jouissance à la clé, et peut-être faut-il écrire icijouis-sens l'orthographe

lacanienne. Car là au moins, Mallarmé n'aura pas cédé sur

son désir. Bien plus, il offre une contribution primordialeà une
interrogation sur le langage, sur le matériau phonique.

La sortie de l'abîme impliquait sous peine d'effondrement, une protection contre un dehors menaçant: l'aménagement d'un temps propice à l'écriture - la nuit - et d'un espace spécifique - chambre ou cellule - mène à la mise en place de barrières du type glaces, vitres,
miroirs, qui sont autant de manifestations Cette stratégie d'évitement de non-implication apparente, mobilisant à la fois banales et singulières. des défenses massives. Le Cette quête de l'affect, de mise à distance, exige un effort

lecteur percevra la solidité de cette forteresse mallarméenne.

de l'inviolabilité articulée autour du vide s'achèvera par son contraire, à travers la mise en scène, au grand jour, de soi: le poète savoure les joies d'une publication tardive, mais calculée, et se livre même à la profération

des vers au cours d'un cérémonial qui n'a rien à envier au gueuloir de
Flaubert. L'écriture est là destinée à exhiber, à excorporer, à travers cette jouissance retardée, quelque chose de l'ordre du plus archai"que.En cela constitutive de l'expérience intérieure, elle met en scène les limites de la pensée.19 L'espace littéraire chez Mallarmé peut remplir les fonctions aussi diverses que celles d'espace-refuge dans une problématique du retrait, d'espace de dégagement si l'on considère la restauration de soi, d'espace transitionnel en tant qu'élaboration de l'absence. Le lecteur pourra lui-même en explorer quelques pistes. Quant au seul acte nécessaire, le poète nous l'a dit: «c'est ce jeu

19

insensé d'écrire, s'arroger, en vertu d'un doute - la goutte d'encre apparentée à la nuit sublime- quelque devoir de tout recréer, avec des réminiscences, pour avérer qu'on est bien là où on doit être.»20 Pour mémoire, retraçons ici les différents aspects que cet essai a voulu mettre en valeur. Trois axes orientent la réflexion:

- la question

de l'idéal chez Mallarmé à travers le rapport au réel en tant que promesse de jouissance, la désillusion amenant le refus du social, puis le refuge dans le Rêve en réponse à la frustration.

- la question des limites à travers la folie et la mort entrevues au cours de cet itinéraire onirico-poétique, ou l'expérience de la crise poétique. - la question de la reconstruction à travers l'aménagement d'un espace d'écriture et de vie, et les diverses tentatives de
symbolisation.

20

NOTES 1 Selon l'expression mallannéenne : Crise de Vers, 1886, Variations sur un Sujet, Œuvres Complètes, Gallimard 1945 p 366. 2 Sigmund Freud. Le Délire et les Rêves dans la Gradiva de W Jensen. 1907. Gallimard 1986.
Sigmund Freud. Un Souvenir d'Enfance de Léonard de Vinci. Gallimard 1927. Sigmund Freud. La Création Littéraire et le Rêve Eveillé. in Essais de Psychologie Appliquée. Gallimard, 1933. 3 «Ce dont il s'agit donc, et qui constitue une nécessité impérieuse que l'on pourrait dire éthique autant que théorique, c'est de mettre en question ce «et» apparemment innocent et anodin, qui semble mettre d'emblée sur un pied d'égalité littérature et psychanalyse ou psychanalyse et littérature. Cette copule est loin d'être au-dessus de tout soupçon, car l'interversion possible des deux tennes réunis par la charnière du «et", posant d'entrée de jeu un rapport, une rencontre possibles, n'est-elle pas révélatrice de la fonction fondamentale qui sous-tend tout aussi bien la théorie que la pratique de la psychanalyse

quand elle délaissela parole du patientdans la cure pour interrogerun texte écrit? (oo.)
trop souvent le «et» vient cautionner une mainmise mainmise

- de

la psychanalyse

sur la littérature

- ou en tout cas une tentative de dans une visée que l'on pourrait dire

colonisatrice voire terroriste, grâce à la fascination médusante que peut exercer le discours psychanalytique lorsque, au lieu de questionnement, quête, et remise en cause

de lui-même, il se veut savoir, attitude rendue possible en partie par les outils
conceptuels que s'est forgés la psychanalyse. Ainsi, trop souvent, se trouve posée non point une relation d'égal à égal, dans un échange qui opérerait une traduction, un transfert, une production du sens latent, mais bien une relation de maître à esclave, pour reprendre la métaphore de S. Felman. Le transfert de mots, alors, revient à une appropriation totale ou partielle qui met en doute et en péril la singularité du discours littéraire, cependant que se trouve simultanément mise en cause la spécificité - voire la
possibilité même, le droit d'exister

- de

la critique non psychanalytique,

métadiscours

littéraire sur la littérature.» (Robert Silhol, Michelle Tran Van Khaî. psychana(yse et Littérature. Cahiers Charles V. nOlI. Université de Paris VII. 1989.) 4 car il faut bien reconnaître que cette position sauvage, que nous dénonçons ici à notre tour, a été depuis souvent évitée par de nombreux auteurs. 5«la poésie est un jeu que ni la théorie des jeux, ni la pratique freudienne ne sauraient épuiser". Elisabeth Roudinesco. Autour de la Psychanalyse. Action poétique. n072. déc 77.
6 Charles Mauron.lntroduction à la Psychanalyse de Mallarmé. Payot 1968.

21

Charles Mauron. Des Métaphores obsédantes au Mythe personnel. Corti 1963. 7 Jean-Charles Huchet. Littérature médiévale et Psychanalyse. Pour une clinique littéraire. Puf 1990. P 27. 8 Léon Cellier. Mallanné et la Morte qui parle. Puf 1959. Jean-Pierre Richard. Pour un Tombeau d'Anatole. Seuil 1961. Jean-Pierre Richard. L'Univers imaginaire de Mallanné. Seuill961. 9 «La peur constante qu'éprouve Mallarmé d'être saisi, sinon broyé, par cette immense machine dédicatoire qu'il a lui-même, incontestablement, contribué à mettre en place pour avoir, simplement, fait œuvre, pour avoir (eu) des lecteurs qui, à leur tour, écrivent, avec précisément le désir d'être lus par celui-là même qu'ils reconnaissent comme le dédicataire par excellence, le premier en tout cas. La peur, c'est-à-dire aussi cette obligation constante de répondre à ce quelque chose, en l'occurrence un livre, qui

est déjà par soi-même une manière de réponse, fût-elle strictement allusive ou
indirecte. La hantise d'une machine dont le message serait déjà, pour une bonne part, programmé.» Jean-Michel Rey. La Correspondance de Mallanné. Revue Café II. Editions de la différence. Puf1983. p 52. 10 Michel Contat aborde cette question dans un article du Monde, du vendredi Il janvier 1991, p 20 : «Mallarmé écrit ses lettres pour se taire, pour jouer son rôle de père universel et bienveillant, pour disparaître en vivant de façon quasi-posthume." Il Phillipe Sollers. L'Ecriture et l'Expérience des Limites. Points Seuill968. 12 Rainer Maria Rilke. 1919. 13 Réponse à une enquête de jules Huret, 1891, DC. op cit. p 869. 14 Apparition. 1863, Premiers Poèmes. DC p 30. 15 à entendre ici au sens de réalité et non au sens lacanien. 16 «l'acte sublimatoire s'origine d'une passion, la passion de l'objet en tant qu'il manque" : Marie-Claire Bœnisch-Lestrade. L'Acte Créateur. Correspondances Freudiennes. Numéros 30/31. Septembre 1990.
17 «je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée et pâle, déplumée, et d'or, mornes encor, ! Noire, à l'aile saignante Par les carreaux

Par le verre brûlé d'aromates glacés, hélas!

L'aurore se jeta sur la lampe angélique».

Stéphane Mallarmé.Don du Poème. 1865, DC op cit. p 40. 18 L'ordre de la filiation est brisé dans cette aventure personnelle d'un Mallarmé qui hérite de son fils Anatole, celui là-même qui devait prolonger l'œuvre paternelle. Et l'on a ici affaire à l'engendrement par le signifiant. 19 Mallarmé tente de se penser lui-même -«ma pensée s'est pensée"- en une sorte de cogito mallarméen qu'il arrêtera avant dé vaciller dans la folie, c'est son expérience des limites.
20 Stéphane Mallarmé. Médaillons et Portraits. 1889. DC op cit. P 481.

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PREMIERE PARTIE

IDEAL ET RÊVE MALIARMEEN