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Malmorts, revenants et vampires en Europe

De
321 pages
Risques technologiques, catastrophes naturelles, maladies qui "fauchent trop tôt la vie", attentats... Autant de causes de ce qu'on peut nommer la "malemort", mot emprunté au vieux français. Cet ouvrage présente des analyses inédites sur deux thèmes : celui de la communication et de la commémoration ritualisées par des vivants qui aident à supporter toutes les formes de malemort, et celui des représentations collectives des revenants ou des revenus de l'au-delà, qui interviennent chez les vivants. Ainsi l'opposition entre morts et vifs est effacée par des rites et des représentations.
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Malmorts, revenants et vampires en Europe

site: www.librairiehannattan.coll1 diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9802-0 EAN: 9782747598026

Sous la direction de Jocelyne Bonnet-Carbonell

Malmorts,

revenants

et vampires

en Europe

Ouvrage publié avec le concours de l'Université Paul Valéry (Montpellier III) et de l'Université Véliko Tarnovo

L'Harmattan

L'Harmattan 5-7, rue de l'Écale-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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1053 Budapest

Ethnologie de l'Europe Collection dirigée par Jocelyne Bonnet

La collection a pour but de porter témoignage sur le vécu culturel des Européens, à partir de faits collectés, de documents croisés et de comparaisons révélant continuité et transformations. Collaborent à cette collection des universitaires et des chercheurs francophones associés aux recherches en ethnologie et en historiographie européennes, menées par le Réseau Eurethno, membre de la Fédération Européenne des Réseaux de coopération scientifique du Conseil de l'Europe.

Déjà parus:

Inventions européennes du temps - Temps des mythes, temps de l'histoire. Sous la direction de J. Bonnet-Carbonell - 2004

Fêtes et rites agraires en Europe: métamorphoses? Sous la direction de J. Bonnet-Carbonell et L.S. Fournier - 2004

Sommaire Avant-Propos... J. Bonnet,Préface...
I : MALEMORT et MALMORTS

9 11
17 19 29 49 73

Ch.-O. Carbonell, Les malemorts, une histoire E. Rizoupoulou-Egoumenidou, Malemort, deuil et revenants à Chypre V. Keszeg, Mort traditionnelle et mort accidentelle en Roumanie M. Mandianes, Malemorts en Galice

G. Raveneau, Mort dangereuse et espace d'inscription des vivants et des morts. Le cas des corailleurs en Méditerranée 85

II : DES VIVANTS CO MMEM 0 RATIONS

AUX

MORTS,

COMMUNICA TION, 99

A.M. Rivas Rivas, 11/03/04 Madrid: Nous n'oublions pas. La mémoire comme lieu de culte 10 1 A.Kondylidou, La télévision dans les rituels funèbres grecs 107

R. Ouritskaia, Malemort, deuil et revenants en Russie, traditions et actualité ... .. ..... ... .. ...... ......... ..... 123 S. Dimitrova, Le travail de deuil: l'exemple des monuments aux morts en Bulgarie entre les deux guerres mondiales 133 V. Markov, La mort accidentelle comme sacrifice-expiation 137

K. Todorov, Rituels funéraires bulgares et roumains de Dobroudja septentrionale (fin du XIXe- début du XXe ) 143 M. Lemonnier, La thanatopraxie, une réponse à la malemort ? 155

S. Fournier, Le patrimoine, la mort et le temps: logiques de deuil et de résurrecti on symbo Iique ......... ....... . ...... ...... .... .. ...... ... 167

III : DES MORTS AUX VIVANTS, REVENANTS ET VAMPIRES...179
J. Bonnet, Des revenants aux revenus. Les représentations de la peur des morts culturelles nées 181

E. Anastassova, Entre le rêve et le rite: l'art d'apprendre à être mort A. Bellio, Les femmes qui vont avec les morts en Calabre K. Kotlarska, La femme, ses cheveux, le serpent et l'au-delà K. Verebelyi, Les clairvoyants et les morts en Hongrie G. Valtchinova, « Parler avec les morts» dans les cultures balkaniques
o rth od 0 xes.

193 20 1 221 229

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

7

C. Pons, Ce que les enfants doivent aux revenants en Islande D. Vazeilles, Vampires, des morts-vivants « maîtres du désordre» en
E ur

253

0 p e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2 73

D.Soloviova-Horville, La chasse aux vampires au XVIIIe siècle A. Yankov, Les vampires, drakous de Dolène ...

299 313

8

A l'historien de la mort et de ses représentations que fut Philippe Ariès, toujours présent parmi nous.

Avant-propos

Cet ouvrage publie un certain nombre de communications consacrées à : « Malemort, deuil et revenants dans les Balkans et dans le reste de l'Europe », présentées au cours du XVIIIème Atelier international francophone Eurethno, qui eut lieu les 10,Il,12 septembre 2004 à l'Université de Véliko-Tamovo, Bulgarie, sous l'égide du Conseil de l'Europe. Eurethno, créé en 1988 par Jocelyne Bonnet, professeur d'ethnologie européenne à l'Université Montpellier III, est un réseau francophone de coopération scientifique en ethnologie et historiographie européennes. Il a pour but de favoriser les rencontres scientifiques et les échanges entre universitaires et chercheurs de l'Europe entière. Pour cela, il organise annuellement, depuis sa fondation, des journées d'études comparées, sous forme de séminaires intensifs thématiques, les Ateliers. Le réseau Eurethno est membre de la Fédération des Réseaux Européens de coopération scientifique et technique (F.E.R.) du Conseil de l'Europe.

Comité de lecture: J. Bonnet (Univ. Montpellier III); Ch.-O. Carbonell (Univ. Montpellier III), B. Jaworska (Univ. Lodz), V. Pâques (Univ. Strasbourg), C. Rivière (Univ. Paris V Sorbonne), M. Simonsen (Univ. Copenhague), K. Verebelyi (Univ. Eotvos Lorand, Budapest). Comité éditorial: J. Bonnet (Dniv. Montpellier III); Ch.-O. Carbonell (Dniv. Montpellier III), M. Cholvy (Dniv. Montpellier III), S.L. Fournier (Dniv. Montpellier III) , K. Kotlarska (Univ.Veliko Tamovo), M. Lemonnier (Univ. Montpellier III), C.M. Oudot (Dniv. Montpellier III), V. Boidron (Univ. Montpellier III).

Le manque de signes diacritiques a empêché les translittérations nécessaires dans certains articles. Le lecteur voudra bien nous en excuser. Les textes publiés sont sous l'unique responsabilité de leurs auteurs. La mise au point définitive a été réalisée en 2005 par ClaudeMadeleine Oudot et Valérie Boidron dans le cadre de l'équipe de recherche «Mentalités et croyances contemporaines» (Dniv. Montpellier III).

10

Préface
Jocelyne Bonnet Université Montpellier III C'est dans les rapports entre les vivants et les morts, entre les morts et les vivants aussi, que se dévoile le plus profond d'une civilisation. La civilisation européenne offre dans la longue durée de son histoire et dans la diversité de ses composantes de riches matériaux qui témoignent de ce que furent et de ce que sont ces rapports dans leur mouvante complexité. Leur étude constitua le thème d'un congrès international qui se tint en Bulgarie, à l'université Cyril et Méthode de VelikoTarnovo, en septembre 2004. Il s'agissait du XVIIIème Atelier du réseau Eurethno - un réseau francophone, membre de !a Fédération Européenne des Réseaux (F.E.R.) du Conseil de l'Europe -, qui rassemble des ethnologues et des historiens d'une vingtaine de pays d'Europe menant en commun des études comparées en ethnologie et historiographie européennes. Cet ouvrage publie les communications qui furent faites au cours de ce XVIIIème Atelier. Les travaux présentés avaient été précédés en 20012002 d'une « Action de recherche» - « Les vivants et !es morts: pratiques funéraires» - menée conjointement par l'université Montpellier III et celle de Veliko- Tarnovo sous la responsabilité des professeurs Kolev, Ivanova, Kortlaska et Bonnet. Ainsi furent jetées les bases du congrès de Véliko-Tarnovo. Le thème choisi pour celui-ci fut: «Malemort, deuils, revenants et vampires dans les Balkans et dans le reste de l'Europe ». Ce titre long et énumératif n'annonce pas, comme on pourrait le craindre, une suite disparate d'études hétéroclites. Il est le fil d'Ariane qui conduit par paliers, progressivement, de la malemort aux vampires. Malemort Bien que ce très vieux mot de la langue française soit tombé en désuétude, son étude apparaît ici indispensable. L'histoire du mot (Ch-O. Carbonell) présente, en effet, un triple intérêt: elle situe d'emblée notre regard dans la longue durée -

une dimension du temps qu'on ne peut négliger dès lors qu'il s'agit de croyances et de rites; elle révèle l'évidente dichotomie entre la malemort et la «bonne mort », la première étant le contrepoint de la seconde - chose évidente dès lors qu'est considéré, par exemple, ce que fut, au Moyen âge de l'Europe, le couple bonne mort - malemort. Le troisième intérêt de cette mise en perspective historique est qu'elle révèle la grande et mouvante diversité des malemorts - de la mort solitaire à la mort-fléau (Egouménidou). Elle permet, enfin, s'interrogeant sur l'actuelle disparition du mot malemort lui-même, de s'interroger, d'une façon plus générale, sur l'actuelle occultation de la mort (Mandianes). La disparition du mot "malemort" s'explique par une série de grands phénomènes culturels apparus au XIXème siècle: l'allongement de la durée de la vie, la crise de la foi, le triomphe du matérialisme... Mais la malemort, elle, n'a pas disparu pour autant. Loin s'en faut! Il est vrai qu'un appauvrissement du langage et qu'un silencen'ontjamais signifiéla disparitionde l'objet qu'ils étaient censés l'un, définir, l'autre, taire. On pourrait même renverser l'analyse: dire de la société contemporaine, pertinemment qualifiée par Péretti Watel de « société du risque », qu'elle est, de toutes les sociétés que t'Europe a connues, celle qui donne la plus grande place aux malemorts, devenues objet de toutes les médiatisations (Kondylidou). Ceci est évident dans les métiers fondés sur ce que David Le Breton appelle "la passion du risque", où la mort est une "figure quotidienne" (Raveneau). Mais ceci est vrai pour tous: car tous risquent une mort prématurée survenant à tout heure «avant 1'heure» du grand âge, une mort accidentelle, conséquence d'un attentat, d'un accident de la circulation, d'une catastrophe naturelle, d'une défaillance technique... Une mort dangereuse - dangereuse pour les victimes, qui meurent dans l'effroi, certes, mais aussi, éventuellement, pour les vivants. Telle est la nouvelle figure de la malemort. Les circonstances mêmes qui accompagnent la mort tragique par « risques majeurs », « éliminant l'intimité et la dignité des dernières préoccupations des parents envers le moribond et son cadavre» (Keszeg), fondent la difficulté ou l'interdit de la nommer, ainsi que la légitimité et t'actualité de ce sujet. La malemort rend le deuil difficile à supporter; elle génère des rites réparatoires et fait 12

naître des représentations collectives du retour de l'âme ou du corps, qui peut être dangereux. Des vivants aux morts: communication, commémorations

A partir du décès la douleur de la séparation génère des représentations collectives de la mort - fût-elle une malemort -. qui peuvent être considérées comme l'expression de notre perception de la réalité: les vivants ne sont pas séparés des morts. Ceux-ci vivent dans un autre monde semblable à celui des vivants. Dès lors la commémoration fait communiquer ces deux mondes. Elle impose un devoir de mémoire d'abord dans un temps du deuil dont la durée est précisément mesurée, balisée, à partir du jour de la mort (3, 6, 9, 40 jours; 3, 6, 9 mois), ensuite dans le temps de la mémoire des vivants. La commémoration exige une médiation contrôlée afin d'apaiser la douleur née d'une mort tragique: «On ne vous oublie pas; on ne vous a pas oubliés », lit-on à la gare d'Atocha, lieu de l'attentat du Il mars (Rivas). Elle fait surgir un « espace de solidarité ». Là sont déposées des offrandes et affichées des listes de noms. Ainsi se crée, spontanément, un lieu essentiel de mémoire pour tous, qui fait doublon avec la tombe (Rivas). Le sens a, ici, basculé: la commémoration ne crée pas un monument aux morts mais un «monument de vie» où sont offerts aux victimes des « symboles de vie ». Les monuments aux morts des guerres rendent, à l'inverse, hommage à des héros, à ceux qui ont connu une « belle mort » dans les guerres européennes. Ils sont nés d'une « instrumentalisation politique de la mort» (Dimitrova). Dans la Russie actuelle la commémoration des morts occupe une place centrale - traditionnelle héroïsation des hommes d'Etat, alors que les nombreuses personnes qui vivent de façon errante, mourant non identifiées, sont incinérées et considérées comme des malmorts, les plus malheureux d'entre les morts (Ouritskaïa). Médiatisée par la télévision, la malemort accidentelle est devenue d'abord un spectacle - spectacle en temps réel et passant «en boucle» dans une réactualisation très légèrement différée 13

(Kondylidou). Elle devient ensuite un gisement potentiel de mémoire à la disposition de toute "mémoration à venir". La commémoration est aussi un mode d'offrande aux victimes de la malemort, victimes - boucs-émissaires (Markov), victimes attachées aux lieux de leur mort, à des végétaux, à des animaux, victimes nécessitant des rites funéraires (Todorov). «Le culte du souvenir attaché au corps» qui donne « l'illusion confortable de la présence du mort» (Lemonnier) use de portraits, de photographies, d'embaumement moderne - la thanatopraxie. « Le désir de se remémorer le disparu et de faire en sorte que cette remémoration ne soit pas effrayante entraîne l'esthétisation du cadavre à restaurer par l'utilisation de techniques sophistiquées afin de «reconstituer la vie pour une réponse supportable à la malemort » (Lemonnier). Enfin la commémoration est « mort patrimonialisée ». « La logique patrimoniale» née d'une longue histoire joue là sous forme d'un autre type d'instrumentalisation. «Les hauts lieux de mémoire... sont en voie de patrimonialisation et cette mise en patrimoine est justifiée par !'idée d'un devoir de mémoire» (Fournier). Des morts aux vivants: revenants et vampires Les représentations collectives des apparitions de morts sont, en Europe, associées soit à un mort « malemort » soit à la volonté prêtée aux défunts d'intervenir chez les vivants. Elles correspondent à une pensée pré-logique, pré-chrétienne, qui se prolonge aujourd'hui dans des croyances liées aux religions de type New Age, ou à une perception sensorielle affirmée comme scientifique. empirique et expérimentale de type parapsychologique. L'existence du revenant - « celui qui après sa mort se manifeste aux vivants volontairement ou non» -, répond à quelques postulats anthropologiques implicites; le principal étant l'interdépendance entre !es vivants et !es morts qui continuent à vivre dans l'au-delà. Les revenants prennent diverses formes tout au long de I'histoire culturelle de l'Europe. Etudiant, «les images traditionnelles du revenant au revenu jusqu'au XXIème siècle », J. 14

Bonnet prolonge ici la typologie que J.C. Schmitt avait établie pour le « second» Moyen âge. La médiation des morts vers les vivants est souvent l'apanage des enfants, «êtres limitrophes » (Pons); elle est souvent celui des femmes (Bellio, Vérébéliy, Kotlarska), qui, privées de la parole sociale, se tournent vers le sacré, « cette part

invisible d'elles-mêmes». « Les femmes qui vont avec les morts»
(Bellio) sont possédées par le «mùati », esprit d'un mort malemort. A. Bellio distingue trois niveaux de médiation: les rites d'offrande, les contacts non contrôlables et les contacts établis par celles qui savent rituellement communiquer avec les morts. Le contexte politique peut entraîner une quasi-institutionnalisation de la voyance, alors récupérée par l'Etat (Valtchinova). Ces médiations, qui peuvent passer par le rêve (Pons) donnent des images performantes où le silence et le regard mènent sur la voie des morts qui se font voir, entendre et qui prévoient les morts à venir (Bellio, Vérébéliy). Par l'effet de la clairvoyance, ces prévisions se font sur le chemin initiatique de la « descente aux Enfers» (Vérébéliy) - chemin où les coiffes funéraires féminines témoignent de l'alliance entre morts et femmes par l'effet de la symbolisation de leurs cheveux en serpents (Kotlarska). Sur les chemins initiatiques funéraires, un rite unique en son genre, «la pomana de viü» des Valaques permet aux vivants de mimer leur futur enterrement dans le but de construire de façon bénéfique leur futur « au-delà» qui apparaît « concret, à l'ouest» (Anastassova). Ces rites initiatiques, ces phantasmes-fantômes, gomment l'opposition entre morts et vifs. De la même façon, chamanes, vampires, transgresseurs, «initiés au culte du sang» (Vazeilles) sont médiateurs entre les morts et les vivants. Les vampires, terme slave, ont une histoire (SoloviovaHorville, Yankov). On peut encore recueillir dans les Balkans diverses anecdotes concernant les vampires, ces «revenants encore », en excellent état de conservation. Si les commémorations ritualisées par les vivants suivent la voie du devoir de mémoire, des revenants aux vampires, d'ouest en est, une voie secrète mène aussi des morts aux vivants. L'aspect hétéroclite de la diversité des thèmes de cet ouvrage renvoie à l'unicité de la grande question: la malemort en 15

Europe. Certes le mot peut paraître désuet mais il est utile, nécessaire même, pour nommer l'innommable, la mort en « société du risque». Un cortège de représentations l'accompagne, gérant une communication à double sens, des vivants aux morts, des morts aux vivants. Il importe maintenant de lire les pages qui suivent, écrites à partir de sources souvent inédites, comme si l'on suivait un fil d'Ariane.

16

I.

Malemort et Malmorts

Les malemorts, une histoire
Ch-O. CARBONELL Professeur émérite d'Histoire Université Montpellier III, France

Résumé: A la suite des travaux de Philippe Ariès, cette communication esquisse une histoire multiséculaire de la malemort en Europe; en France plus particulièrement. Durant le millénaire où l'Europe se confondit avec la Chrétienté, les malemorts furent les morts inverses de la bonne mort, c'est-à-dire de la mort du chrétien confiant au jugement de Dieu. Malemorts étaient donc la mort du pécheur, la mort tourmentée, la mort subite et la mort solitaire susceptibles d'envoyer le mourant en Enfer. .. L'entrée en modernité de l'Europe changea la nature et le nombre des malemorts. Tandis que la bonne mort chrétienne et son inverse, la mort du pécheur, n'étaient plus, l'une souhaitée, l'autre redoutée, que par le petit nombre, la mort subite cessa d'être une malemort. Par contre apparut une malemort née de l'allongement de la durée de la vie: la mort prématurée. Les deux malemorts les plus redoutées parce que les plus nombreuses sont, aujourd'hui, la mort sale de ceux que la vieillesse réduit à l'état de grabataires et la mort solitaire dans une société d'où disparaît l'enracinement familial.

C'est dans une perspective à la fois historique et européooccidentale (française plus particulièrement) qu'est abordé ici le thème du colloque: « Malemort, deuil et revenants ». Vaste, immense sujet dont le premier mot, « malemort », qui retient plus particulièrement la curiosité de l'historien, est attesté, en langue française, dès le XIIIe siècle. Pourtant ce ne sont pas seulement à cause de considérations d'ordre linguistique que l'étude qui suit se situe dans la longue durée; le sujet lui-même impose ce recours, ce regard; il appartient, en effet, à cette histoire des mentalités - qu'on préfère aujourd'hui appeler « histoire des sensibilités» - si lente à évoluer qu'on peut la croire immobile. 19

La permanence de certains traits tient, en profondeur, à la condition même de l'homme, de l'homme « universel» ; elle tient aussi à l'extrême lenteur avec laquelle évoluent les éléments qui structurent les caractères d'une civilisation. Ce qui ne veut pas dire que certains traits du comportement, que certaines composantes des croyances échappent à toute évolution. Au contraire. Mais leur évolution ne se perçoit que lorsque le regard embrasse une longue durée. C'est là que l'historien intervient; il complète - corrige peut-être? - les travaux des structuralistes - il y en a de moins en moins - et des anthropologues - il y en a de plus en plus. Au premier rang de ces historiens, prend place Philippe Ariès, à la mémoire duquel cet Atelier se tientl. Non seulement parce qu'il fut pour l'auteur de ces lignes un vieil et cher ami mais parce que son œuvre - Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours (1975), L'homme devant la mort (1977) et Images de l'homme devant la mort (1983) - nourrit les propos qui suivent. C'est du reste la périodisation qu'il propose qui va nous servir de guide pour aborder l'étude de la malemort dans cette première Europe que fut la Chrétienté médiévale.

1. La malemort en Chrétienté médiévale: une inversion de la « bonne mort » Dans la Chrétienté médiévale, la mort est partout et constamment présente; autour de soi, bien sûr, où la grande faucheuse est toujours au travail, mais aussi devant soi et en soi dans la pensée, les idées, les sentiments, l'imaginaire de chacun. La mort, comme le dit Philippe Ariès, est alors «familière ». Elle n'avait pas le caractère dramatique qu'elle acquerra plus tard. Cette familiarité générale n'empêche pas l'existence de plusieurs types de trépas, que le langage populaire distingua en opposant la « bonne mort» - ou le « bien mourir» - à la "malemort". Depuis quand? C'est la première question que pose l'historien.

L'histoire de la langue- ici de la langue française - vient à
son secours. C'est au XIIIe siècle, dans la Chronique de Reims, 20

qu'apparaît le mot « malemort » ; il désigne alors une mort funeste. Ce n'est pas par hasard si, à la même époque, est rédigé le premier
Ars moriendi - le premier « Art de mourir»

-, véritable manuel de

la bonne mort - ancêtre d'une impressionnante série qui fleurira jusqu'au XVIIIe siècle. C'est qu'au Moyen âge, face à la mort l'alternative est simple: ou la bonne mort ou la malemort. Deux façons inverses de mourir qui lorsqu'elles évoluent conservent des caractères antinomiques point par point. Premier point: la mort tourmentée, qui s'oppose à la mort paisible. C'est la mort de celui qui, s'accrochant à la vie, refuse la mort ou celle de celui qui souffre. Erasme a énuméré quelquesunes de « ces morts qui accompagnent de longues et terribles souffrances, comme la paralysie et la sciatique; la mort qui défigure abominablement, comme il arrive à ceux qui, atteints de pituite implacable, étouffent et deviennent noirs; la mort qui ôte l'usage de la parole et la santé de l'esprit... ». Le texte est de 1637, il est vrai, mais rares sont les sources dont dispose le médiéviste qui évoquent de pareilles morts. Peut-être l'homme du Moyen Age, parce qu'il y était accoutumé sa vie durant, était-il moins sensible à la souffrance physique que l'homme moderne? Peut-être aussi le mourant s'abandonnait-il à la Fatalité - comme le sage antique ou, plus fréquemment, à la Providence? La mort idéale du chrétien, la « bonne mort» chrétienne, est paisible parce qu'acceptée: « Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel ». Second point: la mort subite - mors repentina - est une des formes les plus redoutées de la malemort, inverse de la bonne mort attendue et préparée par le mourant et par son entourage. Considérée comme un signe de la colère de Dieu, la mort subite est une mort honteuse, infamante, dangereuse aussi pour l'âme du mourant privé des conditions mêmes de la survie bienheureuse de son âme - les sacrements de l'Eglise. Des canonistes et des hommes d'Eglise s'élèveront contre cette très ancienne croyance, en distinguant deux cas: celui des gens honnêtes qui peuvent être enterrés chrétiennement, et celui de ceux auxquels sont refusés les sacrements de l'Eglise: les assassinés et les gens malhonnêtes - ceux qui sont morts pendant un adultère, un 21

vol, ou un jeu païen - c'est-à-dire tous les jeux sauf le tournoi chevaleresque. En effet dans une société fondée sur des modèles chevaleresques et militaires, la suspicion ne put s'étendre aux nobles victimes d'une juste guerre. La mort violente du soldat devint un modèle d'héroïsme. Est-elle pour cela une « bonne mort » ? Les théologiens en discuteront un temps mais l'Eglise, si intimement associée aux croisades puis à la naissance, toujours belliqueuse, des états, ne put longtemps tenir une telle mort pour une malemort. En développant le concept de « guerre juste », elle en fit une bonne et belle mort que chanteront les poètes. Troisième point: alors que la belle mort est publique et organisée - le mourant puis le défunt sont entourés, reçoivent visites; un cortège accompagne la dépouille mortelle jusqu'au lieu de sa sépulture -, une autre forme de malemort est la mort solitaire, « la mort clandestine », suivant l'expression de Philippe Ariès, « celle du voyageur sur la route, du noyé dans le fleuve, de l'inconnu dont on découvre le corps au bord d'un champ ou même du voisin, foudroyé sans raison. Peu importe qu'il fût innocent: sa mort subite le marque d'une malédiction »2. Quatrième point: dans cette Europe médiévale qui se confond avec la Chrétienté, la bonne mort ne peut être que chrétienne, c'est-à-dire d'une part, soutenue par la foi du mourant en l'immortalité de son âme, d'autre part accompagnée d'un rituel religieux destiné au salut de cette âme. Dès lors, la mort du pécheur est une malemort, la plus redoutable des malemorts puisqu'elle destine l'âme du mourant à la damnation éternelle. « La mort spirituelle », dit Erasme, « est mille fois plus affreuse que la mort corporelle ». Mais cette « mort amère », est, paradoxalement, la plus facile à inverser en bonne mort grâce au recours à des rituels religieux, l'un laïc, l'autre clérical. Le mourant peut en effet, dans une ultime confession à Dieu, espérer transformer sa mort en bonne mort... Pour cela, il use d'un rituel religieux laïc: couché face au soleil, tourné vers l'orient, les mains croisées sur la poitrine, il dit adieu au monde dans une prière où il demande grâce pour ses péchés et recommande son âme à Dieu. 22

Il en fut autrement plus tard, durant le second Moyen âge; ceci pour deux raisons: - d'une part parce que l'Eglise avait alors considérablement accru son autorité morale dans la sphère de la vie privée comme dans celle de la vie publique; - d'autre part parce qu'au terme d'un lent mais irrésistible mouvement d'opinion les fidèles avaient déplacé leurs craintes du

jugement de Dieu de la fin des temps - du Jugement dernier, si
souvent représenté - à la fin de chaque vie. Une profonde transformation consista « à faire disparaître le temps eschatologique entre la mort et la fin des temps et à situer le Jugement non plus dans l'éther du grand Jour, mais dans la chambre, autour du lit du mourant ». Un lit autour duquel la présence et l'intervention du prêtre devint de plus en plus indispensable. Ainsi apparut et se généralisa à la fin du Moyen Age, « la mort cléricalisée », selon l'expression de Philippe Ariès. « Hors de l'Eglise, point de salut », constatait le dicton populaire, dont l'Eglise elle-même confirmait la justesse lorsque, par exemple, elle refusait aux condamnés à mort toute réconciliation religieuse et les condamnait ainsi à une malemort. « Il fallait, commente Philippe Ariès, qu'ils fussent maudits dans l'autre monde autant que dans celui-ci ». Pour que la mort fût bonne, il fallait que les derniers instants de la vie soient accompagnés, portés même, par un cérémonial sacramental aux étapes immuables: profession de foi, confession des péchés, absolution, pardon demandé aux survivants, dispositions pieuses à leur égard, élection de la sépulture. Puis, le décès constaté, deux routes s'ouvraient: la céleste, prise par l'âme du défunt, la terrestre suivie par sa dépouille. Tout au long de ces deux routes, l'Eglise continuait à jouer le rôle essentiel: obsèques religieuses, absoute, inhumation dans un espace consacré, office des morts... «Hors de l'Eglise, point de salut », constatait la sagesse populaire. Le dicton date! C'est que l'entrée de l'Europe en modernité a fait évoluer croyances et savoirs, et face au «mourir », a modifié comportements et attitudes. 23

Le langage en témoigne: l'Europe ne s'appelle plus la Chrétienté et le mot « malemort » a disparu de la plupart des dictionnaires de la langue française.

2. Les malemorts dans l'Europe moderne De grands ébranlements culturels ont touché et bouleversé savoirs, croyances et sensibilités à partir de la Renaissance. Ils ont comme nom humanisme, Réformes, Lumières, progrès des techniques, des sciences, de la médecine, rationalisme,
scientisme. ..

Tandis que l'humanisme affirmait et défendait le libre arbitre de l'homme et la dignité de la personne, les réformes protestantes sapaient l'autorité de l'Eglise romaine dont elles remettaient en question les sacrements comme les rituels. Puis, d'autres courants de pensée ouvrirent la porte à l'agnosticisme, à l'athéisme, au matérialisme. .. Les rapports de l'Européen à la mort, au « mourir », ne pouvaient pas ne pas en être profondément affectés. A la vue de l'Europe aujourd'hui, la tentation est grande de parler de disparition de la malemort, de toutes les malemorts, et d'associer cette disparition à celle de la bonne mort, son constant contrepoint. Un humaniste n'avait-il pas, au XVIe siècle, affirmé: « Il n'y a pas de mauvaise mort ». Les effets conjugués de l'allongement de la durée de vie et de la déchristianisation semblent, dans les siècles suivants et jusqu'au nôtre, confirmer ce constat optimiste. Tandis que la mort cessait d'être familière, la mort chrétienne cessait d'être la mort commune. La mort n'est plus familière: les vivants, qui la rencontrent de plus en plus rarement, lui fixent rendez-vous à l'horizon le plus lointain. Elle est inéluctable certes, mais pour les plus âgés seulement; les « seniors» dont la marginalisation sociale contribue à marginaliser la mort elle-même: à évacuer celle-ci du discours et de la conscience des vivants. 24

La mort, note Philippe Ariès, « est devenue l'innommable ». Et il ajoute: « Au fond de nous-mêmes, nous nous sentons nonmorte Is »3.

De cet effacement de la mort à l'horizon de la plus lointaine vieillesse résulte, singulier paradoxe, l'invention par les Européens d'une forme moderne de malemort : la mort prématurée - mort due à des accidents ou à des maladies incurables, qui apparaît injuste, scandaleuse, parce qu'elle frappe « avant l'heure». Pareille analyse mérite d'être nuancée. Il y a encore, bien sûr, des Européens qui vivent et meurent en chrétiens. Mais ils meurent dans d'autres dispositions que les chrétiens d'autrefois: la peur de l'enfer s'est estompée, la notion de péché s'est assouplie, l'Eglise a cessé d'accompagner les mourants... Philippe Ariès a finement analysé cette transformation: « Au début du XIXe siècle, c'était chose faite tant dans les cultures catholiques que puritaines: la crainte de l'Enfer avait cessé. Il n'était plus pensable que les chers disparus pussent courir un tel risque [...] S'il n'y a plus d'enfer, le Ciel a aussi changé [...] Au XIXe siècle l'au-delà devient surtout le lieu de retrouvailles de ceux que la mort a séparés [... ] Tel est le Paradis des chrétiens ou le monde astral des spirites, des métapsychistes. Mais tel est aussi bien le monde de souvenirs des incroyants et libres penseurs qui nient la réalité d'une vie après la mort. Dans la piété de leur fidélité, ils entretiennent la mémoire de leurs disparus avec une intensité qui équivaut à la survie réaliste des chrétiens ou des métapsychistes »4. La malemort du pécheur a presque disparu de la conscience des chrétiens comme elle est, évidemment, absente de celle des non-chrétiens. La grâce est sortie victorieuse du débat ouvert par saint Augustin il y a mille ans quant au rôle respectif des œuvres et de la grâce dans le salut de l'homme. Erasme, qui se fait l'écho et l'artisan de cette victoire, soutient dans son traité De praeparatione ad mortem (1534), qu'à l'instant de la mort, l'agonie peut être une fulgurance de la vie où, soudain, la souffrance du mourant s'identifie à la souffrance du Christ en un mouvement de 25

conversion qui transcende le temps. Alors, écrit-il, « un bon ange viendra essuyer la sueur sanglante de notre âme ». La mort subite demeure mais l'attitude vis-à-vis d'elle a changé. Ceci pour deux raisons: l'une, nous venons de le voir, tient à l'évolution de la piété, l'autre à la crainte et au refus de la douleur. L'humanisme chrétien - tourné davantage vers la miséricorde du Christ que vers le jugement de Dieu -, les religions réformées, la déchristianisation, surtout, ont fait que la mort subite n'est plus une malemort. Ce qui était un signe de la colère de Dieu n'est plus qu'un mode de trépas, une façon de mourir, face auxquels on évoque le hasard ou le Destin. Cette mort subite peut même, en certains cas, être considérée comme une bonne mort : lorsqu'elle évite à l'accidenté et à l'incurable d'insupportables séquelles. La bonne mort, si l'on peut dire, empêche la malemort. Bel exemple de ce qu'Ariès appelle, par rapport à la mort traditionnelle en Chrétienté, « la mort inversée» dont il fait une des caractéristiques de la mort aujourd'hui en Occident... Mourir sur « un lit de douleurs» ou « réduit à l'état de légume» est une des deux malemorts que redoute notre société: c'est la mort sale dont parle Philippe Ariès. Un pénible débat de société s'est instauré autour de ce mourir intolérable au mourant comme à son entourage. C'est le débat sur l'euthanasie. Le mot a désigné jusqu'au siècle dernier une bonne mort, douce et sans souffrance (définition du Littré) ; aujourd'hui il désigne une pratique qui fait succéder à un mal mourir subi et refusé une bonne mort libératrice et demandée. La question de l'euthanasie, aux graves implications morales et métaphysiques, est un des grands débats de notre temps. Paradoxe cruel pour notre société dite de communication, la seconde grande malemort est la mort solitaire; la mort solitaire de ceux qui vivent leurs derniers jours à l'hôpital ou dans une maison de retraite ou chez eux certes, mais dans une maison désertée par une famille éclatée, dispersée, lointaine. Ce qui est nouveau, ici, ce n'est pas cette mort, c'est le nombre, toujours croissant, de ceux qui sont affrontés à elle.

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A l'Européen qui a gagné, depuis deux siècles, tant de batailles contre la mort, pareilles malemorts sont plus qu'un scandale, un échec. Elles lui apparaissent comme des défis à relever. C'est là entrer dans le domaine de l'avenir qui n'est pas celui de l'historien. Celui-ci, sans illusions, sait que son savoir, s'il peut contribuer à mieux éclairer le passé, est incapable de tirer de cette lumière la moindre leçon salutaire pour l'avenir.

Notes:
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Philippe Ariès (1914-1984)est mort il y a vingt ans. Il fut, comme il le

dit lui-même dans le titre de son autobiographie, « un historien du dimanche» ; c'est-à-dire un historien « amateur» auquel l'Université n'offrit une chaire qu'au soir de sa vie. On peut imaginer que cette indépendance vis-à-vis des institutions, qu'accompagnait une rare indépendance d'esprit, est à l'origine de l'originalité de ses recherches pionnières: Histoire des populations françaises et de leurs attitudes devant la vie depuis le XVIIIe siècle (1948), L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime (1960) et la série des trois ouvrages consacrés à l'histoire de la mort en Occident, plus particulièrement des attitudes des vivants face à la mort. 2 Erasme, « La préparation à la mort », in Erasme, 2000, Paris: Laffont, coll. Bouquins, p.879. C'est à cet ouvrage que sont empruntées les nombreuses citations qui suivent, extraites de « La préparation à la mort ». 3 Ariès, 1975, p. 81. 4 Ariès, 1977, 1.2, p. 321.

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Malemort, deuil et revenants à Chypre
Euphrosyne RIZOPOULOU-EGOUMENIDOU Professeur associé Département d'Histoire et d'Archéologie Université de Chypre Résumé: Cette communication s'intéresse successivement à l'évolution des causes de mortalité à Chypre depuis le XVIe siècle: fléaux naturels, famines et surtout épidémies (peste, paludisme, lèpre) et aux coutumes et croyances populaires tournant autour de la mort dont certaines remontent à l'Antiquité. Certaines de ces coutumes étaient destinées à éviter les malemorts et le retour des Kalikantzari (esprits malins).

Le rapide développement de la science et de la technologie au cours du XXe siècle ainsi que l'amélioration spectaculaire des conditions d'hygiène, du moins dans les pays développés de la planète, ont changé non seulement le mode de vie et la longévité chez les humains, aussi les causes même de la mort. Dans les sociétés contemporaines, de nombreuses maladies qui par le passé ont été de véritables fléaux pour l'humanité sont aujourd'hui efficacement traitées par diverses thérapies, pharmaceutiques et autres, ou par la chirurgie, tandis qu'on accorde de plus en plus d'importance aux mesures de prévention. C'est ainsi que des maladies autrefois mortelles, telles que la peste, la lèpre ou la tuberculose, sont à présent curables et que de nombreuses autres ont été pratiquement éradiquées. Mais, d'un autre côté, la pollution de l'environnement résultant de l'intervention violente de l'homme sur la nature, l'accroissement démographique sur la planète, l'accélération des rythmes de la vie et le stress quotidien, les changements dans les habitudes alimentaires, ne sont que quelques-uns des phénomènes de notre époque qui ont eu pour résultat de provoquer l'apparition et la propagation presque épidémique de nouvelles maladies mortelles auxquelles la science n'a pas encore trouvé de remèdes efficaces. 29

D' autre part, les fléaux naturels, séismes, ouragans, canicules, sont aujourd'hui encore, comme dans le passé, la cause de nombreuses pertes humaines. Parallèlement, l'expansion des moyens de communication a multiplié le nombre des morts dues principalement aux accidents de la route et aux catastrophes aériennes. La guerre a toujours été l'une des causes les plus importantes de morts violentes. Le développement des moyens de destruction massive et leur utilisation ont accru en proportion le nombre des victimes dans les pays se trouvant impliqués dans les conflits tandis que les armes nucléaires menacent désormais I'humanité toute entière. L'île de Chypre, dont la population s'élevait en 2003 à 730 400 habitants (nombre d'habitants chypriotes grecs et turcs vivant sur le territoire de la République de Chypre) est également touchée - bien qu'à un degré moindre que les pays européens plus développés - par l'apparition de nouvelles causes de malemort, tribut que doit payer au progrès la société actuelle. Selon les données du Service des Statistiques concernant les causes de mort Ge me réfère ici aux données des années 19972002), la première place revient aux maladies du système cardiovasculaire. Suivent les cancers sous diverses formes, les maladies du système respiratoire avec la pneumonie en première place, les maladies du système digestif, les maladies du système génitourinaire, certaines infections (dont le monopole est presque exclusivement détenu par la septicémie) et maladies parasitaires, le diabète sucré, les maladies du système nerveux dont la principale est la maladie d'Alzheimer, les maladies du sang et anémies. Il vaut la peine de noter que le nombre de morts dues à la peste, au choléra, au paludisme, au tétanos, à la diphtérie et autres maladies infectieuses communes dans le passé, est nul tandis que les cas mortels de tuberculose sont rares. Une autre maladie de notre époque, le S.LO.A., qui a pris dans d'autres pays des proportions inquiétantes, est très limitée à Chypre. De 1986 à aujourd'hui, le nombre de morts dues au SIDA (67 en tout) a diminué considérablement depuis la mise en 30

application en 1996 de traitements spéciaux (4 morts en 2001, aucune en 2002). En ce qui concerne les morts dues à la drogue, on n'a commencé que récemment à en rassembler les données, mais elles montrent cependant une forte tendance à la hausse (2 morts en 2003, 12 morts en 2004). La mortalité infantile était fréquente jusque dans un passé proche. Même encore au milieu du XXe siècle, la plupart des femmes mettaient au monde de nombreux enfants - entre six et douze par famille - mais rares étaient les familles où ils vivaient tous jusqu'à l'âge adulte. La mortalité néo-natale était particulièrement élevée. En 1950, sur un total de 3959 morts, 1131 touchaient les enfants de moins de 15 ans. En 1973, sur un nombre global de morts s'élevant à 6047, on comptait 422 morts d'enfants et, en 2000, sur un nombre total de 5355 morts, on n'en comptait plus que 77. La chute massive du nombre de morts d'enfants reflète principalement la diminution des cas de mortalité néonatale (les nombres de morts recensées dans les années 1950 et 1973 concernent la population entière de l'île, chypriote grecque et chypriote turque, tandis que le nombre des morts recensées en 2000 ne concerne plus que la population chypriote grecque). Parmi les causes de mortalité non dues aux. maladies, la plus importante est aujourd'hui celle des accidents de la route. Le suicide est un phénomène limité à Chypre, de même que les meurtres1. Cela s'explique en grande partie par le fait que la société chypriote, surtout à la campagne, conserve encore assez fortement son caractère traditionnel, ses liens familiaux, le sens de la solidarité et son attachement à la religion. L'individu, même s'il vit seul, n'est pas socialement isolé. Si nous nous tournons maintenant vers le passé et recherchons les principales causes de mortalité pendant les quatre derniers siècles qui couvrent les périodes des dominations ottomane (1570-1878) et britannique (1878-1960), nous constatons que les sources écrites de l'époque donnent la première place parmi les fléaux naturels aux séismes (des tremblements de terre meurtriers, par exemple, ont eu lieu en 1735 et en 17412). On 31

relève comme l'une des causes les plus importantes de mortalité collective les famines (la famine de 1768 avait été particulièrement grave) provoquées en général par la sécheresse ou l'invasion de sauterelles qui détruisaient les récoltes. Mais ce sont surtout les épidémies, dont la plus redoutée était la peste, qui causaient un grand nombre de morts. Cette maladie, contagieuse et mortelle était un véritable fléau pour Chypre, où les gens l'appelaient de manière caractéristique la mortelle. De 1586, soit quelques années après la conquête ottomane, à la fin du XVIIIe siècle, il y a eu au moins quinze épidémies de peste. La peste de 1692 a tué un tiers des habitants de I'île3. La peste de 1760 a été particulièrement terrible puisque Giovanni Mariti rapporte que 22 000 personnes en sont mortes4. A Nicosie, il y a eu entre 10 et 29 morts par jour note Ioakeim dans sa Chronique5, et des sources étrangères signalent que la peste a touché 45 % de la population6. On trouve dans le Rapport consulaire pour l'année 1859 d'intéressantes informations sur la quarantaine: « Il y a un office central de Santé à Larnaca et des offices secondaires à Limassol, Baffon, Cerigne et Famagouste [...] Les offices sanitaires se trouvant placés sous l'intendance centrale de Constantinople, qui est composée de commissaires européens, sont régis par des règlements écrits dont les prescriptions sont rigoureusement observées. Soit résultat de l'organisation sanitaire, soit plutôt condition naturelle de l'île de Chypre, elle n'ajamais été visitée par le choléra qui, cependant, en 1831, 50 et 54, a exercé de grands ravages sur les côtes qui nous entourent. ..» En 1863 il est à noter que la population de l'île a presque doublé en vingt-trois ans puisqu'elle atteint les 200 000 habitants, principalement en raison de la disparition de la peste et de la diminution des cas de variole7. Le paludisme était également très répandu, en particulier dans la zone côtière de Larnaca, en raison des marécages se trouvant dans la région de Kition. Il faisait souvent des victimes parmi les consuls et commerçants européens établis à Larnaca. Les 32