//img.uscri.be/pth/3a2a6582261b3b7fbe9d429740d7d9c9b13c796e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Maltraitance

De
266 pages
Toute civilisation se fonde sur un ensemble de normes et de valeurs essentielles dont la transgression est jugée intolérable. Parmi les intolérables les plus intolérables de nos civilisations occidentales contemporaines figure sans doute un ensemble de faits appelés "maltraitance envers les enfants". Fruit d'une enquête de terrain, cette étude met en lumière des réalités ignorées ou tues.
Voir plus Voir moins

MAL TRAIT ANCE

Questions Sociologiques Collection dirigée par François Hainard et Franz Schultheis
Questions sociologiques rassemble des écrits théoriques, méthodologiques et empiriques relevant de l'observation du changement social. Elle reprend à la fois des travaux élaborés dans le cadre de l'Institut de sociologie de l'Université de Neuchâtel et émanant du réseau de différentes institutions partenaires. Cette collection se veut dé1ibérément ouverte à une grande diversité d'objets d'étude et de démarches méthodologiques. Déjà parus BURTON-JEANGROS, Eric WIDMER, Christian LA VILE d'EPINA Y (éditeurs), Interactions familiales et constructions de 1"'inti111ité, 007. 2 FRAUENFELDER Arnaud, Les paradoxes de la naturalisation, 2007. FELDER Dominique, Sociologues dans l'action. La pratique professionnelle de l'intervention, 2007. YUILLE Michel, SCHULTHEIS Franz (sous la direction), Entre flexibilité et précarité, 2007. PLOMB Fabrice, Faire entrer le travail dans sa vie, 2005. NEDELCU Mihaela, La mobilité internationale des compétences. Situations récentes, approches nouvelles, 2004. FLEURY, GROS, TSCHANNEN, Inégalités et consomn1ation. Analyse sociologique de la consommation des ,nénages en Suisse, 2003. BARTH, GAZARETH, HENCHOZ et LIEB, Le ChÔ111ageen

perspective, 2001.

Franz SCHULTHEIS, Arnaud FRAUENFELDER
et Christophe DELAY

Maltraitance
Contribution à une sociologie de l'intolérable

Avec la collaboration de : Delphine Besse, Caroline Brochez, SylvaineChappuis, Paul-Frantz Cousin, Roger de CeIjat, Gabriel Ion, Florian Kettenacker,Aurore Kiss, Eva Nada, Lorraine Odier, Laure Scalambrin,Delphine Stalder,Jean-François Stassen, Virginie Vandeputte et Sunshine Williams

L'HARMATTAN

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03925-4 EAN : 9782296039254

Préface
Cet ouvrage trouve son origine dans une recherche mandatée par une institution publique: le Grand Conseil de l'État de Genève. Pour l'équipe de chercheurs du département de sociologie de l'Université de Genève (formée d'une douzaine d'étudiants en fin d'études de sociologie,. de deux assistants de recherche et d'un professeur) qui avait reçu ce mandat, il s'agissait de répondre à une question préoccupante pour diverses institutions sociales chargées de la protection de l'enfance: entre 1990 et 2000, les cas de maltraitance signalés par l'Office de la Jeunesse sur le territoire du canton de Genève auraient, selon les données officielles disponibles, augmenté de façon considérable. Cette recherche, qui a duré une année, a donné lieu à un rapport finalt livré à son commanditaire fin avril 2005. Elle a été ensuite rendue publique par une conférence de presse et la publication du rapport de recherche sur internet. Aussitôt, ce rapport de recherche a rencontré un écho inattendu, surtout de la part des acteurs professionnels travaillant dans le domaine de la protection de l'enfance, mais aussi de la part de chercheurs intéressés par les questions de recherches abordées, ce qui nous a poussé à envisager une publication sous forme de livre. Or, l'étude présentée ici aurait pu faire l'objet d'un rewriting important. Conçue comme rapport de recherche commandité par une institution politique, elle porte de nombreuses traces d'une recherche appliquée, même si le lecteur va très vite remarquer que ses auteurs avaient emprunté la voie d'une reconversion stratégique de la demande politique en démarche de recherche fondamentale en retraduisant les interrogations apportées par le commanditaire en questions de sociologie. S'ils renoncent néanmoins à faire disparaître les traces de telles conditions de production de leur recherche, c'est que celles-ci témoignent du processus de travail et du contexte de construction de leur objet de recherche. L'on ne saurait donc en faire abstraction que par un travail de refoulement et de camouflage formidable.
)

F. Schultheis, A. Frauenfelder, C. Delay, avec la call. J.-F. Stassen et G. Ion (2005), La maltraitance envers les enfants: entre consensus moral, fausses évidences et enjeux sociaux ignorés. Analyse sociologique des transformations du rapport social à l'enfance dans le canton de Genève depuis 1990, rapport final destiné à la Commission de contrôle de gestion du Grand Conseil (République et canton de Genève), Université de Genève.

En général, les introductions aux publications de projets de recherche s'écrivent une fois le travail terminé, quand les chercheurs savent s'ils ont finalement atterri en Inde ou en Amérique et par-là il est fréquent de donner aux faits accomplis une cohérence et une évidence en gommant les détours, les retours, les erreurs et les échecs de leur cheminement réel. Les conditions sociales de production des enquêtes prennent une coloration toute particulière lorsque le sociologue est amené à devoir répondre à la demande sociale et à s'adresser à un large public ayant peu d'affinité avec le raisonnement sociologique. Nous pensons qu'il est nécessaire de montrer quelques-unes des coulisses de la recherche, parce que leur restitution rend visible les difficultés auxquelles tout sociologue est confronté lorsqu'il doit répondre à une demande sociale, à un moment même où la recherche en sciences sociales est de plus en plus dépendante de financements proposés par des organismes publics ou privés qui sollicitent l'analyse ou l'expertise sociologique, en fonction des questions pratiques qu'ils se posent. Rendre à César ce qui lui est dû tout en respectant les règles de l'art de la recherche sociologique en évitant de trahir leurs exigences en matière de distanciation critique et de réflexivité théorique: voilà l'épreuve principale qu'il nous fallait maîtriser, étant donné les contraintes et auto-contraintes de taille qui lui sont associées. Tout d'abord, pour que le commanditaire prenne au sérieux notre exercice d' objectivation sociologique et de déconstruction d'un problème hautement chargé émotionnellement et faisant l'objet d'une condamnation au-dessus de tout soupçon (la maltraitance), il nous a fallu le rassurer par tout un ensemble de précautions (cf. notamment «Avant-propos »): mettre notre cœur à nu, et rappeler que les chercheurs impliqués, en tant que citoyens, partagent le sentiment de répulsion que suscite la maltraitance envers les enfants. L'introduction qui fait suite à cet avant propos vise à prendre le lecteur par la main en le faisant, progressivement, changer de regard par l'adoption d'une perspective sociologique constructiviste, démarche qui risque de consterner le lecteur habitué au discours savant. Puis, il s'agissait d'expérimenter et de mettre en pratique une forme de communication et un style d'écriture permettant de transmettre aux commanditaires de la recherche, des acteurs politiques ayant en général peu d'affinités avec la pensée sociologique, un discours compréhensible et dans la mesure du possible convaincant. Pour y parvenir, il fallait forcément emprunter un langage à mi-chemin entre langage quotidien et conceptualisation théorique, entre sens commun et sens savant, et se servir en plus de certaines formes de 8

compromis pratiques tels qu'une construction à deux niveaux, renvoyant le référentiel proprement scientifique dans les notes de bas de pages pour donner à la lecture du texte proprement dit un degré de «lisibilité» maximum (cf. « Mode d'emploi de lecture »). Un troisième niveau permettait au lecteur disposant de peu de temps (principalement les acteurs politiques à qui ce rapport était destiné) de se limiter à une lecture très condensée des principaux arguments pour pouvoir faire des choix normatifs en bonne connaissance de cause de toute la complexité des réalités sociales impliquées (cf. « Principales thèses développées dans ce rapport»). Finalement, il s'agit donc de tout un travail de construction et de mise en forme au service d'ùne stratégie de communication tenant compte des exigences d'une sociologie de la réception nous permettant de comprendre de quelle façon la position et la perspective du récepteur du message lui infligent une relecture et une réinterprétation spécifiques. L'objet tel que nous l'avons conçu et la lecture de ce document peut, sinon devrait se faire à deux niveaux distincts et néanmoins liés. D'un côté, il s'agit d'une objectivation sociologique des représentations et pratiques sociales circulant autour de la maltraitance, une question morale et pénale virulente qui cache une dimension sociale. De l'autre côté, se trouvant eux-mêmes pris comme acteurs et parties prenantes de la thématisation et problématisation publique de la question visée, les chercheurs livrent ici, de façon souvent implicite, mais néanmoins identifiable sans trop de difficulté, leur propre investissement spécifique dans ce champ, champ de connaissances et d'intervention sociale caractérisé par la prédominance des savoirs de type thérapeutique et médical. La publication de la recherche en l'état, telle qu'elle a été livrée à son commanditaire, entend montrer, contre une attitude frileuse que l'on pourrait qualifier de « puritanisme sociologique »2, que le chercheur peut répondre à la « demande sociale» sans forcément tomber dans des simplifications outrancières ou des interprétations partiales. S' iI faut s'éloigner de la formulation immédiate de la demande institutionnelle (<< déconstruire» le problème tel qu'il est livré, en s'interrogeant par exemple sur ce que se loge derrière l'explosion des situations de maltraitance répertoriée sur le territoire genevois en 10ans: est-ce les familles qui deviennent plus dangereuses ou le regard de la société qui a changé ?), il faut toujours aussi partir de et revenir à ces demandes communes, pour saisir les préoccupations et les inquiétudes qui s'y logent, les normes qui s'y manifestent « à un moment où l'enfant fait l'objet
2 Castel (2002, 68).

9

d'une considération qui n'a probablement jamais atteint un tel niveau dans le passé »3. C'est en ce sens que cet ouvrage entend proposer une contribution à une sociologie d'un intolérable particulièrement évocateur.' la maltraitance.

Genève, mars 2007

3

Boltanski

(2004,

143).

10

Préliminaires
Remerciements
Nous aimerions remercier ici tout spécialement le Grand Conseil genevois de nous avoir accordé sa confiance et son soutien financier dans l'élaboratIon de ce mandat. Notre gratitude va également aux divers interlocuteurs qui ont accepté de passer un entretien avec nous et de nous parler de leur pratique quotidienne et/ou fait part de leurs analyses. L'accès donné à certaines pratiques sous la forme des dossiers confidentiels faisant l'objet d'un traitement quotidien nous a permis de nous familiariser avec un terrain d'une grande complexité. Nous tenons tout particulièrement à remercier ici: Jean-François Stassen qui a largement contribué à la conception du projet initial; sans sa collaboration, ce projet n'aurait pas vu le jour; Gabriel Ion qui a lu avec attention l'ensemble du document et qui a rassemblé toute une série de documents qui figurent dans la partie Annexe; Jiri Benovsky qui s'est chargé de scanner les annexes. Une mention toute particulière doit être faite ici à Jean-Marc Jacot-Descombes pour avoir corrigé et relu l'ensemble du document en vue de la présente publication.

Avaut-propos
Le rapport de recherche soumis ici à son commanditaire, le Grand Conseil d'État de Genève, court consciemment le risque de consterner. Il est donc de bon conseil de prévenir dès le départ certaines mal- ou incompréhensions possibles face aux analyses et interprétations livrées en formulant cet avertissement aux lecteurs. Toute civilisation se fonde sur un ensemble de normes et de valeurs essentielles dont la transgression est ressentie et jugée intolérable. Parmi les intolérables les plus intolérables de nos civilisations occidentales contemporaines figurent, sans aucun doute, un ensemble de faits appelés « maltraitance envers les enfants », catégorie sociale et juridique encore toute récente d'un point de vue historique, mais dotée d'une force morale au-dessus de tout soupçon telle que toute forme d' objectivation scientifique de ses conditions historiques de possibilité, de ses fonctions culturelles et de ses bases juridiques ainsi que de ses enjeux sociaux risque de paraître elle-même comme une transgression d'un tabou et d'être (dis)qualifiée de « mise en question» de ce consensus. Analyser de façon distanciée et méthodique, donc forcément avec un certain « froid », une question « chaude », hautement chargée de sentiments spontanés très forts, court le danger indéniable de paraître comme une sorte de profanation d'une cause «sacrée », dont la seule approche légitime serait l'indignation morale et scandalisée, la manifestation d'un sentiment spontané d'horreur face à ce qui paraît à juste titre horrible aux contemporains. Analyser le rapport social à l'intolérable qu'est pour nous la question dite de « maltraitance » risque donc de paraître intolérable en tant que tel. Prendre une distance réflexive face à un objet qui ne semble que mériter d'emblée et a priori un rejet, mettre en lumière sous différents angles les différentes faces de cette réalité n'est donc guère facile. En effet, la manière dont ce phénomène se donnait à voir et nous était accessible au départ (via les affaires dont les médias se faisaient les échos) ne pouvait que susciter chez nous une vive inquiétude quant à la manière dont certains enfants étaient parfois traités. Par rapport à cette représentation du phénomène,

l'analyse distanciée à laquelle nous convie le métier de sociologue4 s'avérait pour le moins difficile (dans ce domaine peut-être plus qu'ailleurs). Pour pouvoir entreprendre une réflexion sur ce phénomène, il fallait commencer « par reconnaître que le sujet est particulièrement délicat, tant le poids des condamnations morales est fort et unanime »5. Les auteurs de ce rapport ont donc tout intérêt à mettre leur cœur à nu et de rappeler dès le départ qu'ils partagent entièrement (qui en douterait ?) le sentiment d'horreur et de répulsion que les actes dits « maltraitants » inspirent. Chacun ne peut évidemment que partager pleinement les valeurs universelles du respect de la personne humaine, au centre de la reconnaissance de l'enfant en tant que sujet de droit. De plus, chacun est bien conscient de l'enjeu symbolique que représentent aujourd'hui les mauvais traitements envers les enfants, dans la longue histoire des sévices subis par ceux-ci, violences longtemps tolérées voire légitimées par des sociétés dominées par l'autorité du pater familias. Ceci étant rappelé, confronté à des formes de mauvais traitements envers les enfants soudainement très médiatisés dans le débat public genevois, doit-on se satisfaire de manifester sa réprobation morale et s'interdire de réfléchir? Plutôt que de porter sur l'évolution des situations concernant la protection de l'enfance et de la jeunesse à Genève, il nous a semblé plus opportun (comme nous vous l'avons indiqué à deux reprises6) d'entrer par la porte de la « maltraitance envers les enfants ». Si la recherche que nous avons menée présente donc des synergies indiscutables avec le projet de la Commission externe d'évaluation des politiques publiques (CEPp)7, elle n'en constitue pas pour autant - comme vous allez le constater très rapidement - un doublon. Le questionnement qui la caractérise est distinct et avec lui l'objet d'étude. Notre propos ne consiste en aucun cas en une évaluation du dispositif qui a été mis en place en matière de protection de l'enfance mais entend proposer une réflexion documentée et validée (par l'examen de tout un ensemble de sources orales et écrites) sur ce phénomène. Autrement dit, il ne s'agissait pas pour
4 Que Bourdieu et Passeron (1968) nous invite à suivre, à la suite d'autres sociologues, comme Durkheim. 5 Comme le souligne Mucchielli (2005) dans l'introduction de son analyse portant sur un autre sujet fortement médiatisé. 6 Cf. PV no 1 et n02, des séances du 21 juin et 15 novembre 2004, avec la sous-commission « Mandat Office de la Jeunesse» de la commission de contrôle de gestion du Grand conseil. 7 Cf. CEPP (décembre 2004), Évaluation du dispositif de protection des enfants victimes de maltraitance. Sur mandat de la commission de contrôle de gestion du Grand Conseil, Genève. 14

nous, lors des divers entretiens que nous avons pu effectuer avec différents acteurs concernés de près ou de loin par les affaires de maltraitance, d'évaluer s'ils en faisaient « assez» ou « pas assez» par rapport à ce phénomène, si le dépistage était encore « lacunaire» ou les mailles du filet suffisamment fines. Si nous pouvons admettre que certains psychologues, médecins, infirmières ont raison d'une façon générale lorsqu'ils disent que certains enfants vivent dans des familles fragilisées en grande souffrance dont les comportements peuvent porter atteinte à la santé et à l'intégrité de leur progéniture, nous devons aussi nous souvenir qu'il n'y a pas si longtemps ces situations dites de « maltraitance» ou de «négligence» n'étaient, sinon pas perçues, tout au moins pas décryptées en ces termes8. Plutôt que d'emblée se féliciter de ces changements d'appréciation et de qualification et du mode de prise en charge institutionnelle mis en œuvre (qui semblent se placer, d'avance, du côté du « progrès» et de 1'« évolution des mœurs », perspective au bénéfice d'une crédibilité éthico-morale incontestable), il revient davantage pour nous - en tant que sociologue - de s'interroger sur le changement de regard et d'appréciation collective ainsi que des pratiques institutionnelles qu'il inspire. Face à un intolérable alimenté par les discours tenus par le débat public et qui déforment - comme nous chercherons à le mettre en évidence par la suite largement la réalité et induisent des analyses erronées, doit-on se censurer? Il apparaît au contraire essentiel ne pas s'en tenir à une posture commode de dénonciation indignée et de mener l'enquête pour contribuer à la compréhension de la société contemporaine, quitte à écorner certains aspects du consensus moral9 qui s'est formé depuis quelques années autour de la question de la « lutte contre la maltraitance ». En effet, il nous est apparu, après douze mois de recherche, l'écoute attentive de nombreux témoignages d'acteurslO de terrain et la consultation de trente-quatre dossiers (cf. annexes) enrichis des enseignements tirés d'un état des savoirs international (cf. bibliographie scientifique), que plus on prenait la peine et se donnait les moyens de prendre au sérieux cette réalité (soucieux de mieux comprendre le champ sémantique de la notion de maltraitance, d'examiner de
8 Selon la direction du Service du tuteur général, la catégorie de maltraitance aurait pris la place de celle de « violence familiale» en cours durant les années 1980. 9 Au point que ce rapport aurait pu avoir pour sous-titre «Étude d'une panique morale », cf. Goode, Ben-Yehda (1994). 10 L'emploi du masculin relève ici d'une convention. On précisera ici que le lecteur doit l'entendre également au féminin surtout dans un domaine où l'on sait que le taux de féminisation des professionnels engagés dans la régulation institutionnelle de l'enfance est relativement conséquent. ..

15

près les symptômes qui éveillent le soupçon des acteurs concernés par le dépistage des situations, l'identification des actes incriminés et le contenu des pratiques d'intervention qui y font suite, de comprendre les malaises vécus par les acteurs professionnels impliqués dans la prise en charge du phénomène), plus cette réalité nous apparaissait beaucoup plus complexe et contradictoire qu'elle n y paraissait à première vue. .. À l'encontre d'une vision de la science qui dirait immanquablement la vérité et réduirait progressivement la part de l'inconnu, il faut penser l'activité de connaissance davantage comme contribuant à multiplier les éclairages, à débusquer les zones d'incertitudes et à poser de nouvelles questions. Aussi cette enquête ne prétend-elle aucunement établir une analyse sociologique globale de l'état de la protection publique de l'enfance et de ses dynamiques de transformation. Ce serait vouloir tout dire, alors que, comme on va le voir, les bornes même du problème de « maltraitance» sont mouvantes, et ce serait sacrifier naïvement à une vision positiviste de la connaissance, quand cette dernière est caractérisée surtout par des ambivalences. Pas plus qu'elle ne fait donc l'état du dispositif de régulation du rapport à l'enfance la présente recherche ne constitue un bilan. Elle n'entend aucunement évaluer mais bien davantage inviter à la réflexion, proposer diverses pistes de questionnement. C'est pour cela que la notion de maltraitance et les faits sociaux qu'elle désigne avaient pour nous le statut épistémologique d'un révélateur sociologique pertinent du rapport social à l'enfance dans la société genevoise contemporaine. Ce révélateur ou indicateur devait permettre d'appréhender une réalité sociale d'une complexité écrasante à partir d'un point de convergences de tout un ensemble de dispositifs et de pratiques institutionnels permettant d'identifier: - les traits essentiels de la représentation collective de l'enfant, de son rôle et de ses droits, les devoirs et les responsabilités de ses parents et leurs limites; - la reconfiguration des relations entres les sphères privées et publiques qui se jouent entre la famille, l'enfant et l'État. La question de maltraitance s'offre comme un laboratoire sociologique, à l'intérieur duquel bon nombre de questions concernant le fonctionnement de nos sociétés contemporaines et leurs transformations en cours peuvent être posées de façon bien ciblée comme sous un verre grossissant. Prendre la question dite de « maltraitance », question qui malgré son caractère tout récent s'impose avec une force morale et une évidence politique exceptionnelle, comme « exemplaire» pour une approche du rapport social à l'enfance (et à la division des droits, des devoirs et des responsabilités entre la famille et l'État) 16

permet d'observer de près l'émergence d'une nouvelle réalité sociale et politique - faute de concepts aptes à la saisir - encore vague et balbutiante. Au lieu de partir d'une définition «objectiviste» ou « positiviste» de la maltraitance, nous avons fait le choix de suivre un processus de construction sociale d'un nouvel ordre normatif en train de se faire sous nos yeux (à travers la réaction institutionnelle engagée face au phénomène) en se demandant pourquoi une société telle que la nôtre choisit, à un moment historique spécifique, un événement appelé depuis peu « maltraitance » pour en faire le symbole parfait de tout ce qui lui paraît intolérable et d'organiser autour de la figure emblématique de l'enfant à protéger un dispositif institutionnel complexe de régulation des rapports familiaux d'un côté, et de l'ordre social de l'autre. Autrement dit, l'approche à laquelle nous souscrivons dans le cadre de ce travail part du principe suivant: la maltraitance en tant que fait social n'existe qu'à partir du moment où ce phénomène est repéré institutionnellement. C'est à travers le regard institutionnel et la rencontre qui s'établit au guichet entre certaines familles et le dispositif de protection de l'enfance que nous aimerions questionner les transformations du rapport social à l'enfance dans le canton de Genève depuis 1990. Cette réalité renvoie à un phénomène né certes de faits, mais de faits qui ne sont vus qu'à travers les réactions sociales11 qu'ils provoquent, les sentiments qu'ils génèrent, les appropriations politiques dont ils font l'objet, les usages qu'ils suscitent. Ce qui devrait nous conduire à nous demander en permanence qui parle de « maltraitance ». Et pour commencer, à quelle période historique en parle-t-on? A partir de quels symptômes (traces de coups, vêtements, absentéisme scolaire, sévices sexuels) ; et pourquoi? Prétendre aborder les questions de maltraitance envers les enfants dans la perspective que nous avons choisie d'adopter ici suppose, on l'aura compris, un exercice délicat consistant à s'intéresser à un objet sans le prendre pour argent comptant, mais sans, non plus, laisser croire qu'il s'appuie sur aucune réalité. En effet, il ne s'agit en aucun cas de nier l'existence de faits (baffes, manque de suivi alimentaire, manque d'entretien vestimentaire, sévices sexuels), qui sont susceptibles de provoquer des souffrances chez l'enfant. Cependant, comme on le sait, ces mêmes actes peuvent faire l'objet de réactions institutionnelles différentes suivant l'état des mœurs qui les considérera soit comme intolérables,
]]

Nous souscrivons ici à une perspective constructiviste et relationnelle de la réalité sociale. Cf. Berger et Luckmann (1986) sur « la construction sociale de la réalité », ainsi que l'approche proposée par Becker (1985), dans son fameux ouvrage « Outsiders» : le déviant ne possède pas substantiellement la caractéristique déviante. Sa déviance n'est pas une qualité de l'acte commis, mais plutôt une conséquence de l'application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur ». 17

inacceptables ou non. C'est bien sous l'angle de la définition du problème de maltraitance et de la régulation institutionnelle qui lui est associée que nous avons choisi d'aborder ce sujet. Il nous faut donc reconnaître que certains enfants puissent être effectivement objets de traitements qui les font souffrir, tout en étant attentif aux conséquences engendrées par l'émergence d'une sensibilité publique récente à l'égard de ce phénomène. Mais un tel plaidoyer en faveur d'un regard distancié et réflexif - soucieux de restituer pleinement la complexité des réalités sociales - par rapport à un objet hautement sensible risque de s'avérer bien impuissant face au danger indéniable d'une récupération politique et idéologique des messages apportés par notre rapport de recherche. La réception de ce travail par les membres des différentes composantes politiques du Grand Conseil avec des modes de lecture sélectifs et des réinterprétations arrangeantes que l'on pourra y rencontrer sera pour nous, les sociologues chargés de cette recherche, une sorte de test ultime de nos hypothèses de départ selon lesquelles le consensus moral apparemment audessus de tout soupçon, autour de la question de la maltraitance, cache en vérité des enjeux politiques et sociaux complexes et controversés et se prête donc particulièrement bien comme révélateur sociologique des temps qui courent.

Mode d'emploi. de lecture
Nous avons opté pour une stratégie d'écriture qui se veut fluide et digeste. Le texte qui se déroule page après page se donne à lire sans aucune référence théorique, bibliographique, ni citation ou jargon purement sociologique. Au contraire, il est écrit dans un style accessible à tout un chacun, ceci dans le but de ne pas fatiguer ni lasser le lecteur non initié au domaine de la sociologie. Il est cependant possible de lire le présent rapport de trois manières différentes: Pour celles et ceux qui aimeraient avoir un survol des principales thèses développées et un condensé de~ conclusions auxquelles nous sommes arrivés, il est possible de ne lire que la partie Principales thèses développées dans ce rapport (cf. 1.4.). Cette lecture très sélective a l'avantage de donner un bref aperçu du contenu du présent rapport. Elle permet au lecteur de pouvoir ensuite approfondir certains aspects plus précis, en se référant à la table des matières. Une seconde lecture plus approfondie de l'ensemble des parties du texte permet au lecteur de prendre connaissance de la totalité des réflexions que le présent 18

travail a suscitées. Cette lecture beaucoup plus documentée permet au lecteur de comprendre dans le détaille cheminement de notre réflexion.

Un troisième niveau de lecture est possible: il s'agit alors de lire non seulement l'ensemble du texte, mais également de se référer aux notes qui se situent en bas de page. Ces notes ont été écrites pour faire comprendre au lecteur que les réflexions proposées ici, commentaires évoqués dans le texte, se réfèrent à toute une tradition de recherche sociologique et ne sont pas issues de la seule imagination des chercheurs. Le lecteur y trouvera des précisions, des réflexions issues de sociologues de divers domaines et pas seulement ayant évoqué la question de la maltraitance. La plupart des auteurs que nous citons n'ont jamais travaillé sur la question de la maltraitance, mais leur réflexion heuristiquement féconde nous a servi à mieux appréhender une thématique difficile à cerner et faussement évidente12. La prise en compte par le lecteur de ces notes lui permet de pouvoir ensuite par lui-même se référer à un auteur précis et à approfondir son raisonnement sociologique.

12Nous aimerions ici citer quelques ouvrages centraux dont nous nous sommes inspirés soit par rapport à leur approche théorique originale, soit par la thématique qu'ils traitaient. Il existe quelques ouvrages sociologiques sur la question de la « maltraitance » qui nous ont guidés, et plus spécialement sur la construction du problème de la maltraitance: Hacking (2001); sur le processus de construction du signalement chez les assistantes sociales Serre (2001) et Serre (2004). En ce qui concerne les références théoriques par rapport aux rapports de domination entre classes sociales, nous avons emprunté à l'approche de Bourdieu de nombreux concepts comme celui de catégorie d'entendement professoral, le jugement social, la distinction (1979, 1989). Sur la question des pratiques éducatives en milieu populaire, il nous faut citer les textes de Verret (1990), Thin (1998), Hoggart (1970) ou Schwartz (1990). Il est impossible d'oublier deux grands classiques concernant des approches théoriques plus globales; à savoir le processus de civilisation des mœurs avec Elias (1973/1975), l'introduction du regard de l'État dans la famille avec Donzelot (1977) et de la normalisation des pratiques perçues comme intolérables comme la sexualité avec Foucault (1963). Pour la question des régulations politiques de la famille, voir notamment Martin (2004) et Commaille et Villac (2002). Les perspectives macro-sociologiques qui concernent le nouvel esprit du capitalisme, Boltanski et Chiapello (1999), la moralisation de la question sociale avec Castel (2003) ou Murard (2003). Finalement, pour mieux comprendre comment se construisent de nouvelles figures de l'intolérable, l'ouvrage de Fassin (2005) nous a paru d'un grand intérêt. 19

Principales thèses développées dans ce rapport
Voici les conclusions essentielles de la recherche ici présentées sous forme de thèses qui, ensuite, vont se trouver reprises de façon plus exhaustive dans le rapport : 1. Selon les indicateurs statistiques les plus officiels disponibles, le phénomène de maltraitance aurait connu sur le territoire de l'État de Genève depuis le début des années 1990 une constante et forte augmentation dépassant de loin le niveau repéré dans d'autres cantons suisses. A juste titre, cette réalité chiffrée est source d'un fort malaise, sinon d'un sentiment d'insécurité et de crise se manifestant à travers les différents modes d'expression de l'opinion publique et des débats politiques autour d'une amélioration de la protection des enfants contre
de te Is abus.

2. L'objectivité apparente des chiffres couramment utilisés dans les débats autour de cette question de société, selon lesquels on aurait affaire à un problème de plus en plus répandu, fait oublier que ces «données ne sont pas tout simplement données mais construites» 13 et que les variations dans le temps peuvent renvoyer à des sources bien différentes, tels que des changements réels au niveau des pratiques familiales et du traitement des enfants, des formes de dépistage et de contrôle de plus en plus efficaces, des définitions divergentes données à la « maltraitance » et une sensibilité publique accentuée face à des actes représentés comme banals auparavant et qualifiés de traitements intolérables ensuite. 3. Les connaissances de la question visée que nous avons pu obtenir durant notre travail de terrain, grâce à une multitude de sources, nous donnent à penser que ce changement reflété par les statistiques officielles nous renvoie principalement à des changements intervenus sur le plan de la sensibilité publique, d'une définition plus extensive de la maltraitance, d'un élargissement de la sphère des pratiques jugées intolérables et allant de pair avec cette évolution des mentalités; un renforcement notable des formes de dépistage et de dénonciation des pratiques visées par cette représentation normative de plus en plus capillaire et exigeante des pratiques familiales « normales ». 4. Les représentations publiquement véhiculées du phénomène de maltraitance offrent, grâce à un usage souvent simpliste et non réflexif des données statistiques disponibles, une image grossie et dramatique d'une réalité qui, vue de près, s'avère être nettement plus modérée et
13 Durkheim (1988).

20

nuancée. Par-là, le discours politique risque de nourrir encore une tendance d'ores et déjà très forte de la part des médias de faire de cette question une source de « faits divers» spectaculaires. 5. Paradoxalement ou pas, l'augmentation constante des cas de maltraitances sur le territoire de l'État de Genève accompagne donc un processus de renforcement constant des moyens et des pratiques de protection contre cette déviance, ce qui donne à penser que l'efficacité augmentée des dispositifs de protection produit essentiellement des conséquences au niveau d'un élargissement de son champ de vision et d'intervention. 6. Autre particularité non moins paradoxale: si le canton de Genève dispose indéniablement d'un des systèmes de protection publique de l'enfance les plus ambitieux et systématiques, tant sur le plan des investissements collectifs que sur celui de la programmatique politique, tout donne donc à penser que le sentiment d'insécurité ou de malaise face à l'enfance en risque ou en danger s'y avère nettement plus virulent qu'ailleurs. Il semble donc permis d'avancer que davantage de protection sociale et juridique ne veut guère automatiquement dire davantage de sentiment de sécurité. Au contraire, il semble qu'un haut niveau de problématisation, de vigilance institutionnelle et de scandalisation publique de la question dite de «maltraitance» s'accompagne d'une baisse du seuil de tolérance et d'une plus grande réceptivité pour les faits relevant de ce domaine14. Ceci ne manque pas de nous rappeler un paradoxe soulevé par des recherches en matière de sentiment d'insécurité face à la délinquance qui montrent que le sentiment d'insécurité varie souvent en proportion inverse avec la probabilité statistique d'être un jour réellement victime d'un tel fait. 7. L'évolution du rapport social à la maltraitance semble non seulement concerner le côté quantitatif du phénomène, mais tout autant la signification du mot, son rayonnement sémantique et le caractère des faits assimilés sous cette étiquette. L'élargissement constant du champ sémantique du mot maltraitance fait que des formes de vie et de comportements familiaux représentés auparavant comme faisant partie de la vie intime et des affaires de famille plus ou moins banales se trouvent tout à coup sur l'agenda politique et deviennent de plus en plus une affaire d'État. Dans le dépistage des phénomènes de « maltraitance », les choses de la vie de famille les plus anodines deviennent « publiques» en tant qu'indicateurs potentiels de déviances morales et d'anomalies comportementales.
14

Ce paradoxe a été mis en évidence par rapport au système d~ protection sociale par Castel

(2003 ).

21

8. L'évolution du phénomène de la maltraitance des dernières décennies donne à penser que le sentiment d'insécurité face à ce risque ne pourra pas être combattu par une stratégie de renforcement des formes de contrôle, de dépistage et d'efficacité en matière de dénonciation juridique. Aussi évidente qu'une telle stratégie de prévention et de poursuite peut paraître à première vue, elle produit en même temps des effets non voulus, non planifiés et parfois pervers en créant une sorte de spirale de dépistage et de dénonciation de plus en plus capillaire allant de pair avec une dramatisation et une culpabilisation de pratiques de plus en plus éloignées de l'esprit des lois qui se trouve à l'origine des modes d'intervention en faveur de la protection de l'enfance actuelle. 9. Étant donné que le champ sémantique de la notion de maltraitance se trouve être l'enjeu d'un élargissement rapide et d'un usage quelque peu inflationniste, il semble sage de retourner à une politique plus rigoureuse et circonscrite, et réserver ce concept à la qualification d'actes mettant en danger manifeste la santé physique et/ou psychique d'un enfant en évitant de l'appliquer comme un concept passe-partout et attrape-tout face à des pratiques quotidiennes de la vie familiale souvent anodines. 10. S'il va de soi que les instances en charge de la protection des mineurs doivent montrer une intransigeance clairement affichée face à tout acte de violence manifeste de ce type, toute autre pratique familiale se situant hors des normes caractéristiques de la « normalité» de la culture familiale main stream de nos civilisations industrielles avancées devrait donner lieu à une attitude plus retenue, quoique vigilante, en évitant les pièges des positions extrêmes du laisser faire faussement libéral d'un côté et d'une « police des familles» omniprésente de l'autre. II. Tout diagnostic sérieux et fondé sur des problèmes rencontrés par les familles contemporaines dans l'exercice de leurs fonctions éducatives ne pourra faire l'économie du constat que le métier de parent s'avère de plus en plus difficile: pris au piège entre des normes contradictoires (avoir de l'autorité sans être autoritaire; faire respecter les normes sans sanctionner les transgressions, négocier au lieu de commander dans l'interaction avec des enfants qui n'ont pas toujours l'âge de raison, etc.), des accusations et des culpabilisations diverses (être trop laxiste ou trop autoritaire, trop envahissant ou trop individualiste, etc.), les parents contemporains sont souvent débordés et dépassés par un contexte de socialisation de plus en plus complexe et exigeant. Se trouvant eux-mêmes bien souvent en détresse et nécessitant un soutien matériel et/ou moral, surtout lorsqu'ils appartiennent à des milieux socioculturels défavorisés, ils se trouvent les pieds au mur quand le

22

monde social leur fait le bilan de leurs défaillances et de leurs fautes en matière de responsabilité parentale. 12. L'analyse sociologique du phénomène de maltraitance peut faire comprendre que la question morale et pénale visée par cette notion connaît encore une autre face nettement moins discutée et reconnue, à savoir une dimension sociale. Même si tout un chacun s'accordera à reconnaître que ce phénomène peut toucher des familles de toutes conditions sociales et de tout milieu socioculturel, faire abstraction de la probabilité très inégale de rencontrer de tels faits dans les familles de différentes couches sociales et de différents horizons ethniques représenterait une hypocrisie irresponsable et un conformisme trop facile face aux normes du politically correct. 13. Reconnaître la dimension sociale souvent ignorée ou refoulée de la question de la «maltraitance » ou mieux encore comprendre que ce problème peut être appréhendé en bonne partie comme une version contemporaine de la question de l'enfance en danger naissante à la fin du XIXe siècle dans les sociétés industrialisées, nous semble en même temps essentiel pour une prise de conscience politique adéquate. Elle permettrait de remplacer une stratégie de dénonciation morale et de pénalisation de comportements jugés comme « déviants» à partir d'un point de vue normatif particulier caractéristique des couches moyennes en tant qu'avant-gardes d'un nouvel ethos éducatif par une compréhension des conditions sociales, économiques et culturelles favorisant de tels comportements familiaux. Il va sans dire que « comprendre» ne voudrait en rien insinuer de vouloir « excuser» ou « tolérer» de tels actes, mais offrirait des possibilités d'intervention autres que la dénonciation et la poursuite juridique immédiate. 14. Comprendre que ce sont souvent des familles en détresse, elles-mêmes vulnérables et précaires, victimes de souffrances sociales multiples, qui deviennent des lieux de misère pour tous leurs membres et les enfants en particulier. Tout donne à penser que la façon la plus efficace et « durable» (pour appliquer ce mot à la mode à cette question d' écologie sociale) de lutter contre la souffrance et la vulnérabilité des enfants passe non pas par une lutte contre les familles dites « maltraitantes » mais par la lutte contre la précarité et la pauvreté des familles, tandis qu'une pénalisation des comportements déviants ne représente bien souvent qu'une lutte contre des symptômes, dont les causes ne sont guère prises en considération. Tout donne à penser que la meilleure façon d'améliorer les conditions de vie des enfants souffrant de leurs contextes de socialisation familiaux est d'améliorer les conditions d'existence des familles concernées. Cela dit, il faut, en même temps, éviter de faire d'un tel diagnostic des conditions sociales 23

d'émergence des phénomènes de maltraitance une sorte d'excuse passepartout et facile faisant oublier la part de responsabilité morale incombant aux auteurs d'actes de maltraitance et de tomber donc d'un extrême à l'autre. 15. Thématiser publiquement la dimension sociale du phénomène de maltraitance et développer des dispositifs d'encadrement et de soutien aux familles en difficulté sous formes d'institutions faciles d' accès (à proximité et à seuils faibles) permettrait aux parents, face à leurs problèmes matériels ou éducatifs, de chercher un soutien avant que le cercle vicieux d'une descente aux enfers soit définitivement déclenché. 16. Face aux réalités sociales complexes et multiformes cachées derrière la notion de «maltraitance », les instances politiques responsables auraient tout intérêt à éviter le piège d'afficher une vision moralisatrice facile et réductionniste et de tenir compte publiquement des enjeux fondamentalement ambivalents, sinon contradictoires caractéristiques de ce terrain d'intervention sociale. 17. S'offrir les moyens de mieux comprendre les difficultés énormes rencontrées de nos jours par des parents, face à des contraintes normatives souvent contradictoires et difficiles à gérer, représenterait certainement une contribution valable à une rationalisation du rapport social à la maltraitance et à la misère des enfants. Comprendre, au moins un peu pourquoi ces parents font ce qu'ils font de telle manière et pas sous une autre forme, comprendre la signification de leurs actes ou les conditions de détresse leur faisant « perdre la tête» et l' autocontrô le constituerait en même temps une meilleure base pour la compréhension des difficultés de jugement et de décision rencontrées quotidiennement par les acteurs professionnels des institutions chargées de la mise en pratique de la protection des mineurs. 18. Ceux-ci, en contact direct avec les enfants « en risque» et leurs familles «à risque », connaissent bien souvent les conditions d'existence difficiles et les crises vécues par ces dernières, ce qui leur donne un regard sur ces réalités plus nuancé que les images stéréotypes noir-blanc véhiculées par les médias. Mais en général, les services en charge de la protection des mineurs sont démunis en matière de soutien matériel et de protection sociale pour venir en aide aux familles concernées. Au lieu de pouvoir développer une démarche englobante face aux problèmes collectifs de ces familles cibles, les acteurs professionnels se trouvent souvent contraints d'isoler la question de la vulnérabilité de l'enfant de celle de son contexte familial et de la traiter de façon isolée. 19. Rendre publiquement visible et reconnaissable (dans tous les sens du mot) le travail toujours délicat, précaire et risqué de ces acteurs au premier rang d'un « terrain miné », reconnaître un travail professionnel 24

20.

21.

22.

23.

d'une haute responsabilité, mais trop souvent ingrat et exposé aux attaques polémiques des médias qui, selon la conjoncture, visent le manque d'efficacité de l'action publique ou au contraire son coût jugé exagéré: voilà ce qui semblerait être une contribution essentielle à une gestion politique responsable et réflexive d'une problématique complexe. En même temps, il semblerait utile d'entamer une réflexion collective, impliquant toutes les instances publiques et leurs acteurs engagés dans la gestion de cette problématique quant aux principes rationnels et appropriés de la division du travail de protection des mineurs entre les différents types d'institutions et leurs logiques d'interventions respectives. Dit de façon plus concrète, il semblerait urgent de parvenir à un rapport vigilant et nuancé face à la tendance très nette et forte d'une judiciarisation croissante des modes d'intervention et de régulation de la question de la «maItraitance ». Le mot d'ordre en vigueur depuis un moment, à savoir «N'hésitez pas: dénoncez! Voyons ensuite », semble s'accompagner d'effets sociaux non planifiés, non voulus et souvent peu désirables. Dans la pratique quotidienne vécue par les acteurs institutionnels et leurs «clients », les familles concernées, cette judiciarisation est souvent source d'un malaise considérable. Les acteurs qui, au « guichet» de leurs institutions respectives, rencontrent les familles soupçonnées d'être «maltraitantes» y rencontrent des situations complexes et compliquées, nécessitant des approches à la hauteur de la complexité des situations de vie et des stratégies d'action modérées, évitant de brûler des étapes et de passer à un niveau supérieur du conflit créant des faits accomplis difficiles à gérer ultérieurement, sinon irréversibles tel que le placement d'un enfant hors de sa famille d'origine. La judiciarisation croissante des modes de régulation de la maltraitance est non seulement source d'un malaise du côté des acteurs institutionnels, mais se retraduit en même temps par iln manque de protection juridique des familles visées qui se trouvent souvent dans des situations traumatisantes. Marquées elles-mêmes bien souvent par un niveau de vulnérabilité et de précarité considérable, dotées d'un niveau de ressources linguistiques et de compétences culturelles en dessous de la moyenne et donc mal armées pour se défendre par rapport à des interventions dans le contexte même de leur vie intime, ces familles se trouvent souvent dans une situation d'impuissance face à des rouages institutionnels aux dimensions kafkaïennes. Pour réduire un sentiment d'être exposé sans défense à une raison d'État abusive et arbitraire, il semblerait indiqué d'offrir aux familles 25

24.

25.

26.

27.

soupçonnées ou dénoncées de « maltraitance » une instance de conseil et de défense, sorte de médiateurs et de médiatrices à qui elles pourraient s'adresser pour mieux connaître leurs droits et pour mieux comprendre ce qui leur arrive. Étant donné que la gestion des situations familiales d'une diversité et d'une complexité inouïe nécessite une évaluation approfondie et systématique au «cas par cas» et un encadrement hautement personnalisé et individualisé « fait sur mesure », il semblerait en même temps conseillé d'éviter de tomber dans le piège d'une volonté de standardisation des pratiques de dépistage et d'intervention (utilisation de grilles d'évaluation à base d' indicateurs types) qui contrediraient fondamentalement le type de diagnostic à fournir par les acteurs, basé sur leur «feeling» et une compétence personnelle d'analyse et d'interprétation des signes, nourrie par de longues années d'expérience professionnelle et une connaissance précise du terrain. Il semblerait donc conseillé de garder en vigueur la logique subsidiaire traditionnellement caractéristique de ce champ d'intervention, selon laquelle les acteurs les plus proches des situations familiales concernées, qui les rencontrent au « guichet» ou chez elles, sur place, ont à jouer un rôle prioritaire par rapport aux niveaux supérieurs de la hiérarchie institutionnelle et suite à laquelle l'encadrement « rapproché» de la part des spécialistes du sociosanitaire doit d'abord jouir de marges d'action et de décision suffisamment larges et autonomes pour pouvoir parvenir à une évaluation sérieuse de la situation, suite à laquelle la décision de poursuivre l'affaire sur le niveau des démarches juridiques doit être prise, même s'il va de soi que des signes de risques graves doivent forcément donner lieu à des interventions immédiates à ce niveau-là. Puis, sur le niveau de l'école et de ses rapports avec les parents des enfants scolarisés, il semblerait important d'éviter que la relation ambivalente que les familles des milieux modestes, en général, et des familles d'origine étrangère, en particulier, entretiennent avec une institution souvent mal connue et quelque peu intimidante ne soit pas encore renforcée par l'image repoussoir d'une « police des familles» se servant de l'enfant comme d'une sorte d'otage pour ouvrir grandement les portes sur la vie privée et intime des familles soupçonnées de mauvaises pratiques. Dans les débats publics autour de nombreux problèmes sociaux contemporains, de la violence urbaine aux incivilités, de l'échec scolaire à la toxicomanie, de la délinquance juvénile aux jeunes chômeurs jugés « inemployables », la famille se trouve régulièrement sur le banc des accusés. Jugée d'être trop laxiste, trop permissive et trop

26

tolérante ou au contraire trop rigide, autoritaire, l'éducation familiale semble être pour bon nombre de commentateurs la source même d'une « crise» du vivre ensemble et d'un malaise social bien répandu. L'opinion publique semble donc reprocher (dans le cas de la délinquance juvénile) aux familles de se conformer aux normes de plus en plus impératives, en lui demandant de renoncer à toute forme de pouvoir et de force en s'alignant sur l'idéal d'une culture familiale pacifique, égalitariste et négationniste. En même temps, elle incrimine celle-ci d'être trop autoritaire, lorsque pèse sur elle le soupçon de maltraitance. La famille se doit de gérer la demande paradoxale: « Ayez de l'autorité sans être autoritaire! » 28. L'institution familiale, elle-même marquée par un processus poussé d'individualisation des attitudes et des comportements en son sein et soumise à des forces centrifuges devient par-là la cible de critiques multiples l'accusant d'être à la source des évolutions dont elle est en même temps victime elle-même. Stigmatiser la famille, devenue ellemême très précaire et vulnérable, de tous les maux de notre civilisation capitaliste avancée semble être une très mauvaise voie pour une prise de conscience collective face aux transformations culturelles profondes en cours. 29. Le rapport social à la maltraitance dans l'État de Genève des 15 dernières années, analysé dans ce rapport de recherche, se donne comme un excellent révélateur sociologique de ces changements sociaux en cours et nous met face à face avec tout un ensemble de développements contradictoires qui deviennent particulièrement tangibles et visibles dans le contexte de la vie de famille. C'est à la famille que l'on demande d'offrir aux individus de plus en plus individualisés des conditions d'épanouissement subjectif optimales et de leur transmettre en même temps les valeurs morales et un sens civique stables, donc la soumission à des normes qui établissent des limites à leur liberté et leur hédonisme individuels. C'est beaucoup demander là, et il semble que les inégalités des conditions de vie des différentes catégories sociales toujours très marquées se retraduisent par de considérables inégalités dans la capacité et les compétences permettant une réalisation plus au moins réussie de cet idéal éducatif si exigeant. 30. Derrière la notion de maltraitance, dont le champ sémantique s'est, comme nous avons pu le voir, de plus en plus élargi, se dessine d'ores et déjà une nouvelle norme éducative, offrant à ce modèle normatif la pertinence conceptuelle qui lui fait encore défaut: la notion de « bientraitance ».

27

31. Selon ce modèle éducatif et familial émergent, il ne suffit guère de ne pas traiter « mal» ses enfants pour être de « bons» parents, il s'agit d'aller bien au-delà de ce nouveau degré zéro et d'exiger de tout parent de faire de son mieux pour le meilleur de son enfant. Ne pas faire assez bien devient faire mal, ne pas être à la hauteur de ces normes est jugé comme étant en dessous du niveau requis. Le «métier de parent» semble devenir de plus en plus dur à apprendre et à exercer. Devenir parent n'exige pas (encore ?) de diplôme ni de permis de conduire une famille, mais des sanctions graves attendent tout un chacun transgressant les règles de bonne conduite. 32. Des inégalités sociales bien anciennes en matière de ressources matérielles et culturelles semblent, en même temps, créer de nouveaux clivages entre ceux qui disposent des savoirs et du savoir-faire légitimes en éducation et ceux qui n'en disposent pas suffisamment ou ne trouvent pas les conditions de vie pratiques leur permettant de les pratiquer. Le critère de « bientraitance » risque par-là de refléter une forme de distinction sociale retraduite en distinction morale. 33. La sociologie ne peut, comme le soulignait déjà Max Weber15, enseigner à la politique ce qu'elle devrait faire, mais uniquement ce gu' elle pourrait faire ou, à la limite, ce qu'elle voudrait faire sous telles ou telles autres conditions contextuelles. C'est aux décideurs poJitiques de faire des choix normatifs toujours difficiles et controversés, mais il semble important de les faire en bonne connaissance de toute la complexité des réalités sociales impliquées.

15

Weber

(1963).

28