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Maltraitance communicationnelle

De
302 pages
La maltraitance communicationnelle est la partie visible de la maltraitance psychologique. Le fonctionnement communicationnel familiale maltraitant et les manières de réagir développées par l'enfant maltraité constituent l'histoire communicationnelle de l'adulte et de l'enfant ayant vécu une situation de maltraitance. Ce ouvrage, qui présente trois niveaux d'analyse, constitue ainsi un véritable outil pour les professionnels de l'enfance.
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Maltraitance communicationnelle

www.librairiehmmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @L'Harrnattan,2006 ISBN: 2-296-01644-8 EAN : 9782296016446

Michelle Van Haaland

Maltraitance communicationnelle
L'histoire communicationnelle dans les récits d'enfance maltraitée

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE

75005 Paris

L'Hannattan

Hongrie

Espace

L'Harmattan

Kinshasa

Konyvesbolt Kossutlt L. u. 14-16 ] 053 Budapest

Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

De la même auteure

VAN HaaLAND M., 2000, Analyse critique du travail langagier,' du langage taylorisé à la compétence langagière. Paris: L'Harmattan, 247 pages. VAN HaaLAND M., 2002, La parole émergente. Approche psychosociolinguistique de la résilience. Parcours théorico-biographique. Paris: L'Harmattan, 278 pages. VAN HaaLAND M. (dir.), 2005, Psychosociolinguistique. Les facteurs psychologiques dans les interactions verbales. Paris: L'Harmattan, 208 pages. VAN HaaLAND M., 2005, La troisième personne. Maltraitance, résilience et interactions verbales (Analyse psychosociolinguistique de témoignages). Paris: L'Harmattan, 348 pages.

Photo de couverture: Les joueurs d'échecs. D'après une miniature des Trois Ages de I 'homme, manuscrit de la fin du quinzième siècle attribué à Estienne Porchier. Biblioth. De M. Ambroise-Firmin Didot. Source: LACROIXPaul, 18733, Mœurs, Usages et Costumes au Moyen-Age et à l'époque de la Renaissance, Librairie Firmin Didot Frères, Fils et Cie, Paris, 603 pages.

INTRODUCTION
La maltraitance communicationnelle est une des formes visibles de la maltraitance psychologique; à ce titre, elle existe seule ou se trouve associée aux autres formes de maltraitance (maltraitance physique, négligence et abus sexuel). Elle se définit à travers: 1. la nature de l'acte langagier, sa fréquence, sa durée, 2. la nature de la relation que l'usage du langage définit, 3. la nature du cadre spatio-temporel déterminant l'usage du langage, 4. le niveau de développement du langage de l'enfant et son âge c'est-à-dire l'interprétation qu'il fait du message maltraitant et la capacité à s'en protéger. La nature de l'acte langagier est aussi définie selon qu'il s'agit du langage objet d'apprentissage -la langue- ou du langage moyen d'apprentissage, construction de soi, de son identité, de son rapport au monde et aux autres. Dit autrement, la communication verbale constitue un mauvais traitement lorsqu'elle engendre pour l'enfant maltraité, et l'adulte ex-enfant maltraité, une souffrance, des conséquences sur l'estime de soi, le bien-être physique, moral et/ou social, la socialisation langagière comprenant les compétences communicationnelles et relationnelles, et donc des conséquences sur son statut de locuteur énonciateur à court et moyen termes. En effet, parmi les conséquences à étudier, il y a celles renvoyant aux traces (ou à la conservation) de son adaptation à une communication stressante, de sa lutte pour maintenir, construire un statut de locuteur. La maltraitance communicationnelle est, dans cet ouvrage, abordée du point de vue du ressenti, du vécu d'adultes ex-enfants maltraités. Abordée d'un point de vue subjectif à partir de récits d'enfance maltraitée, elle est envisagée sous l'angle de l'histoire communicationnelle. L'histoire communicationnelle dans les récits d'enfance maltraitée, c'est l'histoire de l'appropriation et du dépassement par l'enfant maltraité d'un fonctionnement communicationnel maltraitant; l'appropriation et le dépassement correspondent à la manière d'interpréter ce fonctionnement et de se protéger, ils définissent les conduites de communication de l'enfant maltraité. Le concept d'histoire communicationnelle ainsi définie permet à la fois d'objectiver des critères et de saisir l'interprétation par l'enfant du message maltraitant, la manière de se protéger car deux modalités corrélées apparaissent: le fonctionnement communicationnel maltraitant et les conduites de communication de l'enfant maltraité. En ce qui concerne le fonctionnement communicationnel maltraitant, autrement appelé communication verbale maltraitante, il est analysé selon trois niveaux: 1. la situation de la communication, 2. l'organisation

introduction 8 structurale de la communication et 3. la construction de la relation interpersonnelle via l'échange verbal.

Le niveau de la situation de la communication concerne les conditions spatiales, temporelles et matérielles de la communication. Il s'agit de considérer le sens que l'adulte accorde à l'espace, au temps, et spécifiquement, et donc leur utilisation par l'enfant et leur organisation pour ce même enfant car le contexte situationnel constitue un cadre culturel, celui de l'adulte maltraitant, qui fixe entre l'adulte et l'enfant maltraité les rapports de places, prédétermine les échanges possibles et leur impose leurs spécificités. Le niveau de l'organisation structurale de la communication verbale. Qui parle? A qui? Comment? Répondre à ces questions permet de comprendre la place accordée à l'enfant dans le langage: parole, langue dignes d'être entendues? Ce niveau permet aussi de saisir la place et la nature du langage dans les interactions entre l'adulte maltraitant et l'enfant: qu'est-ce qui déclenche la maltraitance ? Le dire, le faire et ('être du côté de l'enfant? Quel est le type d'échange entre l'adulte maltraitant et l'enfant maltraité qui caractérise la communication? Un dialogue? Une conversation? Le niveau de la construction de la relation interpersonnelle via l'échange verbal. Il correspond à la construction de la relation via les termes utilisés notamment l'usage ou non du prénom ou encore l'usage répété d'insultes par l'adulte maltraitant. En ce qui concerne les conduites de communication, elles correspondent à l'interprétation du message maltraitant et à la manière de s'en protéger. Ceci signifie que l'étude ne porte pas sur les retards et troubles du langage mais sur les compétences de communication. En effet, les conduites de communication ou conduites communicationnelles d'ajustement sont des comportements communicatifs verbaux ou non verbaux, constituées de conduites langagières et d'actions discursives, qui expriment de la part de l'enfant son appropriation du fonctionnement communicationnel maltraitant et son dépassement. L'enfant réagit à la communication verbale maltraitante: il cherche à s'octroyer le droit à la parole, à rétablir une complétude interactionnelle et à se défendre contre l'insulte, travaiJ1ant ainsi son statut de locuteur énonciateur. Dit autrement, l'enfant réagit aux patterns de comportements langagiers répétés du parent maltraitant, tels que les insultes: sa réaction l'amène à comprendre que ce n'est pas lui qui est raté mais que c'est l'adulte qui le décrit comme cela. Pour ce faire, il a besoin de s'approprier le fonctionnement communicationnel : savoir réagir nécessite la compréhension de ce fonctionnement. Toutefois, l'enfant est conscient de cette nécessaire adaptation: il y a alors dépassement de son appropriation

Maltraitance communicationnelle

9

parce qu'il n'y a pas aliénation. Dans les conduites de communication, les actions discursives sont la tentative de l'enfant de renverser, modifier, nuancer la situation par une action dans le langage: il fait des compliments, il ment, il boude, il parle avec d'autres personnes, il refuse l'ordre. Cet ouvrage définit donc tout d'abord d'un point de vue théorique I'histoire communicationnelle (premier chapitre) c'est-à-dire la communication verbale maltraitante et les conduites de communication de l'enfant maltraité, il décrit ensuite à partir de différents récits (voir ci-après pour le détail) les deux modalités de I'histoire communicationnelle (chapitres deux et trois), et enfin est exposée, en annexe, la manière dont l'histoire communicationnelle a été repérée et analysée. Dans la mesure où cet ouvrage est davantage écrit en direction des professionnels que des linguistes ou sociolinguistes', la méthodologie de repérage et d'analyse a volontairement été placée en annexe afin de proposer une lecture linéaire de la maltraitance communicationnelle. La lecture peut donc suivre un chemin direct vers la définition et la description de la maltraitance communicationnelle allant du premier chapitre au troisième chapitre ou bien un chemin moins direct pour les chercheurs en sciences du langage et en psychologie c'est-à-dire commencer par le premier chapitre, poursuivre par les annexes méthodologiques et finir par les chapitres (deux et trois) de description. Le choix a été fait de placer les principes théoriques méthodologiques de repérage de l'histoire communicationnelle dans les annexes méthodologiques avec les principes et les outils d'analyse afin de former un tout cohérent. Le lecteur est donc renvoyé aux annexes méthodologiques2 pour saisir le repérage de l'histoire communicationnelle. Il est toutefois nécessaire de préciser ici que l'histoire communicationnelle est travaillée à partir de récits d'enfance maltraitée selon le concept d'identité narrative (Ricoeur, 1990); ce travail fait suite à un premier travail de conceptualisation et description (Van Hooland, 2005a). Les récits d'enfance maltraitée sont ceux de Lorène Russell3, Franck Ribault4, Germain Bourhis5, Myriam Cardinaux6 et Johnny Subrock7, ce sont aussi des romans
I

Pour la construction théorique voir Van Hooland (2005a et b).

2

Compte tenu de l'organisation du volume, des répétitions peuvent se rencontrer

entre les chapitres de description et les annexes méthodologiques puisqu'ils renvoient à des éléments d'analyse. 3 Russell L., 1993, Le silence des coups, Les enfants du Fleuve, Paris: Fayard. 4 RibauIt F., 2001, Ce père que j'aimais malgré tout, Paris: Albin Michel.
5
6

Bourhis G., 1995,Eaux amères,Les enfantsdu Fleuve,Paris: Fayard.
Cardinaux M. avec Grobéty A.-L., 1996, Une petite fille en trop, Voix du
Éditions d'en bas.

silence, Lausanne:
7

Subrock J., 1996, Le violon cassé, Paris: Éditions JCL.

10

Introduction

autobiographiques tels que Poil de Carotte et Vipère au poingS, des témoignages910 d'adultes ex-enfants maltraités (ceux de Barbara, Marie et Aline), un roman Le Sagouin 11.

Respectivement dans le texte: PDC et VAP. Témoignages auxquels s'ajoute, pour des exemples précis, une auto-analyse La parole émergente (PE dans le texte) (Van Hooland, 2002). 10 Les romans et témoignages ont déjà fait l'objet d'une analyse (Van Hooland, 2005a), voir ainsi ce volume concernant les questionnaires pour le recueil des témoignages. L'analyse de ces romans et témoignages est ici reprise et affinée suivant le concept d'histoire communicationnelle. La confrontation entre des récits produits pour la recherche (témoignages dans Van Hooland, 2005a) et des récits non produits pour la recherche (récits de Lorène, Johnny, Germain, Myriam et Franck) valide les éléments de définition de la maltraitance communicationnelle.
9

8

11

Surnomde Guillaumedans le roman.

CHAPITRE 1 L'HISTOIRE COMMUNICATIONNELLE DANS LA MALTRAITANCE
1

L'histoire

communicationnelle

: définition et précisions théoriques

La maltraitance communicationnelle sous l'angle de l'histoire communicationnelle de l'enfant maltraité ou de l'adulte ex-enfant maltraité est travaillée par la psychosociolinguistique. Avant de définir I'histoire communicationnelle, il s'agit de cerner rapidement la psychosociolinguistique. Cette discipline croisant divers apportsl2 est « définie comme l'analyse des facteurs et processus intrapsychiques, psycholinguistiques et sociolinguistiques étroitement imbriqués en tant qu'ils peuvent permettre ou empêcher la construction du sujet parlant» (Van Hooland, 2005b: 12). S'intéressant à la construction du sujet parlant, la psychosociolinguistique étudie donc l'identité psychosociolinguistique de l'individu 13,identité pouvant rencontrer des difficultés de nature linguistique, langagière et communicationnelle tels qu'ils peuvent mettre en jeu la construction du statut de locuteur énonciateur sur un ou plusieurs aspects de la vie: sociale, familiale ou relationnelle, donc mettre en jeu sa socialisation langagière, voire sa santé mentale, sociale ou culturelle puisqu'il existe des situations, comme celles de la maltraitance, où l'individu peut se trouver confronté à une aliénation langagière. L'étude comprend alors celle de l'histoire communicationnelle porteuse de cette identité, renseignant sur la construction identitaire. Quelle que soit la nature de cette histoire'4 et sa durée (moment plus ou moins long), cette discipline s'intéresse aux facteurs

Voir Van Hooland (2005a) pour la problématisation des apports disciplinaires, apports relevant de la psychologie (psychologie du langage, psychologie sociale), de la sociologie clinique (voir plus loin), de la psychodynamique du travail, des sciences du langage avec les théories des interactions verbales, de la psycholinguistique et de la sociolinguistique, de la philosophie du langage et de la pragmatique. 13 Au même titre que la sociolinguistique existe, pour Mino et Renzi (cités par Marcellesi, 1980), parce qu'il y a des problèmes linguistiques qui intéressent la vie sociale de certaines communautés d'une manière tellement dramatique qu'ils mettent en cause leur propre existence. 14 Histoire d'enfant maltraité, histoire d'enfant recouvrant l'audition, histoire de migrants, ... (Van Hooland, 2005b).

12

12

Chapitre 1 - L'histoire communicationnelledans la maltraitance

psychosociolangagiers1S et processus psychosociolinguistiquesl6 étroitement imbriqués intervenant dans la construction de cette identité psychosociolinguistique, prenant en compte alors aussi les déterminations psychosociolangagières et la conscience par l'individu (enfant, adolescent ou adulte) de ces déterminations. Elle inscrit, dans son étude, lorsque c'est intéressant pour comprendre la construction de l'identité psychosociolinguistique, les mécanismes de défenses communicationnelles intervenant ou ayant pu intervenir dans cette construction. Ainsi, l'étude de l'identité psychosociolinguistique de l'enfant maltraité ou de l'adulte ex-enfant maltraité est l'étude des facteurs et processus psychologiques et sociaux qui interviennent dans l'apprentissage et l'usage du langage et de la communication. S'il faut préciser, ceci se reformule de la manière suivante: dans le contexte de la maltraitance, l'étude de l'identité psychosociolinguistique de l'adulte ex-enfant maltraitéI7 porte sur les efforts psychologiques et cognitifs réalisés par l'enfant maltraité18 dans son apprentissage adapté de l'usage du langage et de la communication en situation de maltraitance, apprentissage à des fins de protection, de résistance et de construction, et sur les apports affectifs et sociaux qui facilitent ces efforts. Cette étude s'intéresse donc à un moment de l'identité psychosociolinguistique : celui antérieur au moment du récit qui en est fait. Pour ce faire, elle s'appuie sur la sociologie clinique qui facilite le travail de ce moment, c'est-à-dire qui permet de relier le moment de construction identitaire antérieur au récit, et celui concomitant au récitl9. Pour la sociologie clinique (De Gaulejac, 1987), l'individu déplacé, c'està-dire rencontrant un autre système d'habitus que celui dont il est issu, développe une historicité, autrement dit devient le sujet de son histoire lorsqu'il opère un travail de déliaison, de dés incorporation du système d'habitus hérité, lui permettant de mieux vivre l'écart entre les deux systèmes d'habitus. Ainsi, trois éléments sont à retenir pour comprendre
IS
16 17

Ayant plus trait à la complémentaritéentre le psychosocialet le langagier.

Ayant plus trait au travail sur la langue. Et de l'enfant maltraité. 18 Qu'i! a été. 19 N'est travaillé dans cet ouvrage que le moment de construction identitaire
antérieur au récit qui en est fait. Ceci signifie qu'une partie des récits est travaillée, celle concernant l'enfance maltraitée, l'autre partie, celle renvoyant aux traces de l'enfant maltraité dans l'identité psychosociolinguistique de l'adulte, est actuellement analysée dans un autre travail. La construction théorique prenant comme point de départ la sociologie clinique et affinée par d'autres références (voir la suite plus loin) permet de rassembler ces deux moments et de rendre compte de l'histoire communicationnelle.

Maltraitance communicationnelle

13

l'histoire communicationnelle de l'adulte ex-enfant maltraité et de l'enfant maltraité: l'enfant sujet de et dans son histoire communicationnelle, le travail dans et par le langage opéré pour être, rester ou devenir le sujet de son histoire, l'existence d'un écart communicationnel et langagier favorisant ce travail. Je vais expliciter ces trois éléments définissant I'histoire communicationnelle. Tout d'abord, il s'agit de distinguer les deux concepts histoire et historicité. Pour la sociologie clinique, l'historicité est le fait que l'individu devient au bout d'un travaille sujet de son histoire, il le devient donc après avoir vécu son histoire en la reprenant. Dans le contexte de la maltraitance, une distinction est opérée renvoyant au moment où l'enfant devient le sujet de son histoire: il peut devenir le sujet de son histoire après l'avoir vécue mais il peut aussi chercher à rester le sujet de son histoire, chercher à se construire en sujet au cours de son histoire. L'analyse de l'histoire communicationnelle de l'enfant maltraité, présentée dans ce travail, montre comment l'enfant cherche à rester le sujet de son histoire c'est-à-dire comment il cherche à se maintenir en locuteur énonciateur: être celui qui parle et dont la parole est digne d'être entendue. Pour ce faire, il apprend le fonctionnement communicationnel maltraitant et développe une manière d'agir, de se comporter d'un point de vue communicationnel et langagier. C'est pourquoi se distinguent deux aspects dans l'histoire communicationnelle: un fonctionnement communicationnel et une (ou des) conduite (s) de communication. Ainsi, il n'est pas question d'un travail de désincorporation20 mais d'un travail de dépassement, dépassement non pas de l'incorporation du système d'habitus communicationnel mais d'un dépassement de l'appropriation du fonctionnement communicationnel maltraitant. Je vais expliciter ces deux aspects à partir des réflexions de Bourdieu et Sartre sur la liberté du sujet face à son histoire car l'histoire communicationnelle correspond à l'appropriation du système d'habitus maltraitant, grâce à des compétences internes et un système d'habitus communicationnel bientraitant, et à son dépassement. L'histoire, c'est, selon Bourdieu (1980), un ensemble d'habitus, et donc de déterminations, dans lequel se trouvent les habitus linguistiques. Pour Bourdieu, l'individu peut prendre conscience des déterminations et se construire en sujet libre par un travail de réappropriation : « la conscience des déterminations [renvoie] à la construction, autrement abandonnée aux forces du monde, de quelque chose comme un sujet» (1980 : 41) c'est-à-dire « de se constituer vraiment -un peu plus en tous cas- comme un sujet libre, au prix d'un travail de réappropriation »(1987 : 26) (Je souligne).
20

En référence à la sociologie clinique évoquée plus haut.

14

Chapitre 1 - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

Toutefois, dans la situation de maltraitance, l'enfant sujet n'est pas tout à fait libre de ses faits et gestes, de sa parole: il dépend en partie de l'adulte maltraitant. Cette réflexion m'amène à considérer la conception de la liberté chez Sartre (1971) car en intégrant deux pôles, elle permet d'envisager soit l'activité de l'enfant maltraité cherchant à modifier les actions de l'adulte maltraitant, soit l'activité de l'enfant maltraité ne pouvant pas modifier les actions de l'adulte maltraitant, en tous les cas, elle permet d'envisager le travail de réappropriation. Pour Sartre, demeure une part irréductible de liberté de l'acteur social qu'il cerne à travers le concept de praxis. La praxis procède d'une intériorisation et d'une réextériorisation en actes des conditions ou déterminations objectives données à l'acteur social, qu'elle conserve et dépasse tout à la fois. Ce qu'il parvient à faire: la praxis. De ce qu'on a fait de lui: les déterminations objectives, qui le constituent et le gouvernent du dehors. Ainsi, «aucune détermination n'est imprimée dans un existant qu'il ne la dépasse par sa manière de la vivre» (Sartre, 1971 : 653). Sartre parle alors de liberté dirigée, de spontanéité aliénée. Il considère la personnalisation comme le dépassement et la conservation de ce que le monde a fait et continue à faire de lui. La personnalisation est l'autre nom de la praxis qu'il envisage sous deux versants: la praxis active ou méthodique et la praxis de la passivité ou activité passive. A partir de la perspective de Bourdieu, de De Gaulejac et de Sartre, s'intéresser à l'histoire communicationnelle de l'adulte ex-enfant maltraité, c'est s'intéresser ici à l'histoire de son appropriation de la communication verbale maltraitante et de son éventuel dépassement, dépassement soit dans une praxis méthodique active, soit dans une praxis passive mais méthodique. En effet, l'histoire communicationnelle, c'est l'histoire d'un sujet qui se définit à partir de ses habitus psychosociolangagiers, et donc de ses déterminations psychosociolangagières, et de la conscience de ces déterminations autrement dit de son appropriation et son dépassement communicationnels conscients à partir d'un ensemble de facteurs et processus et c'est aussi la conservation problématique et/ou la personnalisation en tant que production d'habitus psychosociolangagiers singuliers différents de ceux de la maltraitance. Distinguer appropriation, dépassement, conservation et personnalisation, c'est considérer que l'histoire communicationnelle de l'adulte ex-enfant maltraité comporte plusieurs moments d'appropriation et de dépassement: celui pendant la situation de maltraitance décrits dans ce travail et celui après la situation de maltraitance c'est-à-dire se poursuivant ou non après la situation de

Maltraitance communicationnelle

15

maltraitance dans une confrontation de ce qu'il a vécu et appris avec un réel multiple dans lequel il apprend21.Qu'a-t-il conservé? Qu'a-t-il transformé? Le travail d'appropriation réalisé par l'enfant maltraité est un travail de compréhension, d'interprétation. La compréhension des déterminations peut signifier deux actions qui peuvent être soit exclusives l'une de l'autre, soit successives: les comprendre pour rester conscient, les comprendre et tenter de les modifier. Le dépassement, c'est alors ce que produit l'enfant face à la communication maltraitante, ce qu'il fait de ce que l'adulte veut faire de lui: ce qu'il dit ou cherche à dire face à l'adulte maltraitant ou contre l'adulte. Il se situe dans une praxis méthodique active ou dépassement communicationnel actif lorsqu'il refuse dans l'interaction avec l'adulte maltraitant de lui obéir, et dans une praxis passive mais méthodique ou dépassement communicationnel passif lorsqu'il s'octroie le droit à la parole à l'extérieur de l'enceinte familiale auprès de personnes interdites de visites dans cette même enceinte. Compte tenu de ces éléments, s'intéresser à l'histoire communicationnelle dans les récits d'enfance maltraitée, c'est s'intéresser à l'histoire de l'appropriation de la communication verbale maltraitante et à son éventuel dépassement actif ou passif. Ceci signifie qu'il faut définir d'un point de vue théorique le fonctionnement de la communication verbale maltraitante et les conduites de communication de l'enfant maltraité. 2
2.1 2.1.1

La communication

verbale maltraitante

De la maltraitance à la maltraitance communicationnelle Place de la maltraitance de maltraitance communicationnelle dans les autres formes

Les figures ci-dessous explicitent la place de la maltraitance communicationnelle en relation avec les autres formes de maltraitance. La maltraitance communicationnelle est en lien direct avec la maltraitance psychologique puisqu'elle est une perspective langagière et communicationnelle de celle-ci (Figures 3 et 4). Comme la maltraitance
21

Ceci fait référence au travail d'apprentissageaprès le vécu de maltraitance(Van

Hooland, 2002) dans lequel les professionnels, la famille, les amis interviennent. Par ailleurs, les concepts de conservation et de personnalisation, selon la formulation de Sartre, rendent compte des traces laissées et modifiées, laissées et travaillées comme cela a pu être évoqué par les trois personnes dans leur témoignage. La conservation n'est pas envisagée comme la répétition (même si elle peut l'être) mais comme une trace du vécu dans le comportement de la personne. Je retrouve ces traces chez les personnes qui ont témoigné.

16

Chapitre J - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

psychologique est une modalité à part entière de la maltraitance (Figure 1) et une modalité se rencontrant (comme l'indiquent Durning et Fortin, 1996) avec une autre forme de maltraitance -maltraitance physique, négligence et abus sexuel (Figure 2), la maltraitance communicationnelle est une modalité à part entière de la maltraitance (Figure 3) et se rencontre aussi dans les autres formes de maltraitance (Figure 4). Abordée du point de vue du vécu de l'adulte ex-enfant maltraité, la maltraitance communicationnelle est définie sous le concept d'histoire communicationnelle (Figure 5): il s'agit de l'appropriation et du dépassement par l'enfant maltraité du fonctionnement communicationnel maltraitant, appropriation et dépassement correspondant à une conduite de communication (conduite communicationnelle d'ajustement). Est ainsi explicité, dans ce qui suit, le fonctionnement communicationnel maltraitant, appelé aussi communication verbale maltraitante, à partir de la perspective langagière et communicationnelle de la maltraitance psychologique. En effet, pour comprendre l'appropriation et le dépassement, il faut saisir ce sur quoi portent ces deux aspects. 1. Maltraitance physique 2. Maltraitance psychologique 3. Abus sexuel 4. Négligence

Figure 1. Maltraitance

psychologique:

une modalité de la maltraitance

Maltraitance physique
Maltraitance psychologique

Abus

sexuel

Négligence

Figure 2. La maltraitance

psychologique

dans les autres maltraitances

Maltraitance communicationnelle

17

Maltraitance physique Maltraitance psychologique Abus sexuel Négligence

Maltraitance communicationnelle

Figure 3. Maltraitance

communicationnelle psychologique

et maltraitance

Maltraitance physique Maltraitance psychologique
Abus sexuel

Maltraitance communicationnelle

Négligence

Figure 4. La maltraitance

communicationnelle maltraitances

dans les autres

18

Chapitre 1 - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

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Figure 5. La maltraitance communicationnelle ou l'histoire communicationnelle de l'enfant maltraité

Maltraitance communicationnelle

19

2.1.2 2.1.2.1

Vers une perspective langagière et communicationnelle maltraitance psychologique

de la

La maltraitance psychologique: un ensemble de comportements

La maltraitance psychologique22 est définie comme étant une série d'attitudes, de comportements et de paroles d'un ou de plusieurs parents, visant un ou plusieurs enfants dont l'impact émotionnel peut dépasser les capacités d'intégration psychologique de l'enfant. En effet, elle est définie à partir de «patterns de comportements répétés d'un parent (ou de l'adulte qui prend soin de l'enfant) ou d'un comportement isolé mais extrême qui aboutit à ce que l'erifant se sente sans valeur, raté, non-aimé, non-désiré, en danger ou encore que sa seule valeur soit liée au fait qu'il satisfait les besoins de l'autre» (Gabel, 1996). Pour définir le caractère psychologiquement maltraitant, il faut prendre en compte la nature de l'acte, la fréquence, la durée, le niveau de développement de l'enfant, son âge, l'interprétation qu'il en fait et la capacité qu'il a à s'en protéger. Six mauvais traitements sont répertoriés: le rejet, le dénigrement, l'isolement, l'indifférence, la corruption, le terrorisme. Le rejet regroupe les comportements traduisant une non-reconnaissance de la légitimité des besoins et des demandes de l'enfant en lui suggérant qu'il n'a aucune valeur et qu'il n'est pas susceptible d'être aimé. Le rejet est actif par nature et se traduit par un refus de ce qu'est l'enfant. On associe au rejet le fait de décourager les expressions d'attachement de l'enfant, d'utiliser ce dernier comme bouc émissaire, de lui imposer un traitement différent de celui réservé aux autres membres de la famille et de lui refuser son aide, son support et son affection. Le dénigrement (souvent associé au rejet) vise à déprécier l'enfant et à le priver de sa dignité. Le dénigrement peut se manifester sous la forme d'humiliation publique, d'utilisation de surnoms ou qualificatifs qui ridiculisent ou infériorisent et de comparaisons désavantageuses et dégradantes pour l'enfant. Le terrorisme fait référence à la création d'un climat menaçant, capricieux, hostile ou imprévisible. Terroriser l'enfant, c'est stimuler chez lui des peurs intenses en le menaçant directement de mort, d'abandon, de punitions extrêmes ou sinistres, ou en le menaçant à travers des êtres ou objets aimés, ou encore en lui imposant des exigences irréalisables ou inconsistantes, en lui faisant subir des colères excessives ou imprévisibles.

22

Voir Gabel M., (1996), Maltraitance psychologique, Fleurus: Paris, pour une
psychologique.

approche complète de la maltraitance

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Chapitre I - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

L'isolement / le confinement se définissent par le fait de couper l'enfant des contacts sociaux usuels en l'amenant à croire qu'i! est seul au monde et qu'i! n'a personne sur qui compter. Cette modalité recouvre le fait de limiter les mouvements de l'enfant en l'enfermant, l'isoler en l'empêchant d'être en relation avec d'autres adultes, en lui interdisant d'avoir des activités en dehors de la maison ou de l'école et en l'empêchant d'établir ou d'entretenir des liens d'amitié avec ses pairs. L'indifférence aux demandes affectives de l'enfant traduit la nondisponibilité psychologique du parent à l'endroit de l'enfant. Contrairement au rejet qui est actif et abusif par nature, l'indifférence ou l'ignorance présente un caractère passif et négligent. Cette forme de mauvais traitement peut se manifester par le fait de limiter les interactions avec l'enfant, de ne pas écouter l'enfant, de ne pas lui répondre ou de ne montrer aucun intérêt pour ses réalisations, ses activités et ses projets. L'ignorance s'associe à un climat de froideur et à une absence de marques d'affection et d'attachement du parent à l'endroit de l'enfant. La corruption, parfois dénommée exploitation, consiste à favoriser les manifestations de comportements antisociaux ou déviants chez l'enfant. Inciter l'enfant à agresser d'autres enfants, l'encourager à commettre des actes délinquants (vol, vandalisme), l'initier à la prostitution ou encore à la consommation d'alcool, de drogues et d'autres substances nocives. 2.1.2.2 La maltraitance psychologique ou le traumatisme du langage

En ce qui concerne la maltraitance psychologique du point de vue de la parole, en rassemblant les différentes approches (Gabel, 1996), elle est définie sous l'angle de la violence verbale, de l'agression verbale et symbolique23 ou encore sous celui du traumatisme du langage (Coen, 2000) regroupant les agressions verbales, les injures répétées, les menaces incessantes ou la bouderie active, le refus et les privations de paroles. Il y a traumatisme du langage car cela touche à la définition de l'humain à savoir un être de langage. En effet, appartenir à l'humanité, c'est appartenir à une communauté d'êtres parlants; l'homme se définit dans le langage à partir de trois positions possibles d'un système minimal de communication humaine: celui qui parle, celui à qui on parle, celui dont on parle (Ayoun, 1996). Il y a
23 Verbal/symbolic agression is a communication intended to cause psychological pain to another person, or a communication perceived as having that intent. The communicative act may be active or passive, and verbal or non-verbal. Examples include name calling or nasty remarks (acte, verbal), slamming a door or smashing something (active, non-verbal), and stony silence or sulking (passive, non-verbal), (Vissing et alii, 1991).

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traumatisme du langage car il y a distorsion grave de la communication portant atteinte à l'identité de l'enfant, l'enfant perd sa place, sa face, son identité. L'enfant peut être empêché d'accéder à la place reconnue de celui qui parle et dont la parole est digne d'être entendue. Il peut être assigné constamment, sans possibilité de répliquer, aux places de celui qui doit écouter, et obéir ou de celui dont on parle en le dénigrant. Le traumatisme du langage correspond à des «mécanismes d'aliénation systématiques », il repose sur un discours abusif et aliénant (Haesevoets, 2003 : 205). Zamet (1996) précise ce qui peut être touché dans la personne, ce qui constitue un traumatisme. L'enfant n'est pas reconnu dans le regard et la parole de ses parents ou de celui qui le maltraite. Il y a traumatisme parce qu'il s'agit d'« une situation dans laquelle l'enfant reçoit de la part de ses parents (ou d'une façon plus générale des adultes qui sont censés l'aimer, l'éduquer ou l'instruire) des attributions qui dévalorisent l'être (...) ou encore dans laquelle l'enfant perçoit (...) un certain mépris de sa personne ». (...). «Tous les modes de maltraitance psychologique trouvent leur point de recoupement dans une obstination à contrecarrer le désir fondamental de la personne à se faire reconnaître comme telle au travers de besoins psychosociaux que la communication avec autrui satisfait. » (Ibid., 261). Ainsi, la maltraitance est une non-reconnaissance de l'être et du faire, un mécanisme d'aliénation qui se manifeste dans l'usage du langage. La maltraitance communicationnelle s'appuie sur ces deux approches selon une perspective particulière. Il s'agit de comprendre l'usage traumatisant du langage selon deux aspects: en quoi il est traumatisant c'està-dire maltraitant d'une part, et d'autre part, comment l'enfant réagit face à cet aspect traumatisant? Autrement dit, on cherche à saisir, à travers le récit qui est fait de la maltraitance, deux aspects: des critères objectivables et l'interprétation de l'enfant. On cherche, en effet, à pouvoir définir et reconnaître comment l'enfant est empêché d'être celui qui parle, d'une part, et d'autre part, comment l'enfant cherche à se protéger, à poser sa parole comme une parole digne d'être entendue. Ceci se fait en considérant le langage dans une approche communicationnelle c'est-à-dire en nous intéressant aux patterns de comportements langagiers répétés contextualisés. En effet, en nous intéressant à la perspective langagière et communicationnelle de la maltraitance psychologique, nous nous intéressons au contexte communicationnel dans lequel le langage se réalise; or, non seulement le rapport à ce contexte conditionne l'usage du langage et donc la nature de l'acte langagier permettant ainsi de repérer le rejet, le dénigrement, le terrorisme, la corruption, l'indifférence, l'isolement; mais en plus, l'usage du langage construit aussi ces six formes de mauvais traitements puisque le choix des termes utilisés envers l'enfant construit un type de relation. Le

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Chapitre 1 - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

langagier est envisagé dans une double détermination: la détermination du langagier sur la situation et celle de la situation sur le langagier. Ceci permet de distinguer, dans le récit de la maltraitance, les critères objectivables, liés à la description d'éléments repérables du contexte, de leur interprétation par l'enfant. Ceci nous amène à définir la maltraitance communicationnelle, ou l'histoire communicationnelle dans les récits d'enfance maltraitée, c'est-àdire à expliciter les deux aspects: la communication verbale maltraitante en tant que critères objectivables et l'interprétation par l'enfant maltraité. La communication verbale maltraitante : définition Rejeter, dénigrer, terroriser, isoler, être indifférent ou corrompre, ces mauvais traitements se manifestent aussi dans la communication verbale et non-verbale, s'expriment dans et par le langage. Envisager ces mauvais traitements du point de vue du langage revient à se demander comment cela se produit, cela s'organise: quelles sont les manières de dire qui construisent le rejet, le terrorisme? Rejeter l'enfant d'un point de vue langagier, communicationnel, correspond aux comportements langagiers traduisant une non-reconnaissance de la légitimité des besoins et des demandes de l'enfant en lui disant qu'il n'a aucune valeur et qu'il n'est pas susceptible d'être aimé. L'enfant est défini dans la famille comme un bouc émissaire, on lui impose un traitement interactionnel différent. Ainsi, rejeter l'enfant d'un point de vue langagier et communicationnel, c'est lui dire qu'il n'est pas intéressant, lui signifier qu'il se taise, lui imposer le silence, le tenir à l'écart de la conversation, l'éloigner volontairement des conversations familiales, ne pas l'insérer dans les conversations, ... C'est ce qui est à déterminer à partir des récits d'enfance maltraitée pour ce type de mauvais traitement mais aussi pour les autres. En effet, en ce qui concerne le dénigrement, il se manifeste d'emblée dans l'interaction verbale, dans l'usage de certains mots notamment des injures. Dénigrer l'enfant d'un point de vue langagier, c'est alors le dévaloriser, le disqualifier, l'insulter, le juger, le critiquer, lui attribuer d'autres noms, prénoms, surnoms qui ne sont pas les siens, qui ont un sens péjoratif, lui attribuer un certain nombre de défauts, le comparer à des objets ou des êtres habituellement perçus comme sans valeur, sales,... D'un point de vue communicationnel, le terrorisme renvoie à la question qui peut durer des heures voire des jours correspondant alors à une sorte d'interrogatoire, c'est aussi l'ordre paradoxal ou encore la situation du repas, du lever, du coucher comme une situation de communication menaçante. Terroriser l'enfant à travers le langage, c'est l'intimider, l'effrayer, l'angoisser, l'inquiéter, le tourmenter, le terrifier, l'apeurer, lui faire du chantage, lui faire des menaces, chercher à lui faire croire des choses, énoncer des injonctions paradoxales,... L'isolement d'un point de vue communicationnel, c'est restreindre l'univers langagier, communicationnel 2.2

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de l'enfant, ce qui ne lui offre pas l'opportunité d'élargir ses compétences de communication. Isoler un enfant, c'est le tenir séparer du monde communicationnel, le mettre à l'écart du monde communicationnel, le placer en dehors des activités langagières, l'enfermer dans un univers langagier,... Dans la définition de l'indifférence se perçoit l'approche communicationnelle, langagière: l'absence de réponses, d'écoutes, la nondisposition psychosociolinguistique c'est-à-dire autour de l'acquisition du langage. Être indifférent d'un point de vue langagier face à l'enfant, c'est le bouder, l'ignorer, ne pas lui accorder de places dans l'interaction verbale, faire comme s'il n'était pas là, paraître étranger à ce qui lui arrive, c'est ne marquer aucun lien, aucune attention, émotion dans sa communication verbale, parler, échanger sans tenir compte de l'enfant, de son existence dans ses propos, faire comme si l'enfant faisait partie du mobilier,... Corrompre un enfant d'un point de vue communicationnel, c'est l'inciter à agresser verbalement d'autres enfants, l'encourager à commettre des actes délinquants, d'incivilités. L'activité langagière de rejet, de dénigrement, de terrorisme, ..., peut être repérable car elle se situe dans un espace, dans un temps et face à un interlocuteur plus ou moins compétent c'est-à-dire capable de comprendre et de réagir. Ce qui construit d'un point de vue communicationnel et langagier le rejet, le dénigrement, etc., dépend d'un ensemble de points définissant la maltraitance communicationnelle. Je définis la maltraitance communicationnelle à travers plusieurs points: 1. la nature de l'acte langagier, sa fréquence, sa durée, 2. la nature de la relation que cet acte langagier construit, 3. la nature du cadre spatio-temporel dans lequel cet acte langagier s'insère, 4. le niveau de développement du langage de l'enfant et son âge, l'interprétation qu'i! fait du message maltraitant et la capacité à s'en protéger. Il faut par ailleurs prendre en compte si elle est concomitante ou non à une autre maltraitance permettant ainsi de faire le lien entre les actes langagiers maltraitants et les actes maltraitants non langagiers. La nature de l'acte langagier est aussi définie selon qu'i! s'agit du langage objet d'apprentissage -la langue- et du langage moyen d'apprentissage, construction de soi, de son identité, de son rapport au monde et aux autres. Ceci signifie que l'acte langagier, la parole s'étudient dans un fonctionnement interactionnel, parlant ainsi de communication verbale maltraitante. Ceci permet d'éviter d'une part, de banaliser les propos maltraitants, et d'autre part, de considérer que tout le langagier peut être

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Chapitre 1 L'histoire communicationnelle dans la maltraitance
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maltraitant. En effet, la communication verbale devient une maltraitance communicationnelle lorsqu'elle constitue un mauvais traitement psychologique, psychosociolinguistique, engendrant pour l'enfant, une souffrance, et/ou pouvant entraîner des conséquences sur l'estime de soi, et/ou24 sur son bien-être physique, moral et/ou social, et/ou sur sa socialisation langagière et donc ses compétences communicationnelles et relationnelles, autrement dit sur son statut de locuteur énonciateur ici et maintenant et/ou à venir. A partir de cette définition, se distinguent deux aspects pour expliciter la maltraitance communicationnelle sous l'angle de l'histoire communicationnelle: la communication verbale maltraitante travaillée du point de vue des trois premiers points et l'interprétation de l'enfant et sa manière de réagir correspondant au quatrième point. La communication verbale maltraitante est alors définie selon trois niveaux: 1. le niveau de la situation de la communication verbale, 2. le niveau de l'organisation structurale de la communication verbale et 3. le niveau de la construction de la relation interpersonnelle. Le niveau de la situation de la communication concerne les conditions spatiales, temporelles et matérielles de la communication. En situation ordinaire, c'est le sens que les sujets attribuent à la situation, à partir d'indicateurs in situ et de leur expérience sociale antérieure (créatrice d'habitus), qui oriente le contenu et la forme de leurs échanges. En situation de maltraitance, l'orientation du contenu et la forme des échanges se fait en fonction du sens que l'adulte maltraitant attribue à la situation à partir d'indicateurs in situ et de son expérience sociale et/ou familiale antérieure, il s'agit donc de considérer le sens que l'adulte accorde à l'espace, au temps, car le sens oriente le type et la forme des échanges. Le contexte situationnel constitue un cadre culturel, celui de l'adulte maltraitant, qui fixe entre l'adulte et l'enfant maltraité les rapports de places, prédétermine les échanges possibles et leur impose leurs spécificités; il informe sur la distorsion de la communication verbale. Le niveau de l'organisation structurale de la communication verbale. Qui parle? A qui? Comment? A travers ces questions, ce niveau permet de comprendre la place accordée à l'enfant dans le langage: parole, langue dignes d'être entendues? Ce niveau définit la place et la nature du langage dans les interactions entre l'adulte maltraitant et l'enfant: qu'est-ce qui déclenche la maltraitance? Le dire, le faire et l'être du côté de l'enfant?
La série de et/ou souhaite attirer l'attention sur une réflexion non-déterministe quant au devenir de l'enfant et quant aux aspects de la personnalité qui peuvent être touchés.
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Quelles réactions langagières entraînent le dire, le faire et l'être? Quel est le type d'échange entre l'adulte maltraitant et l'enfant maltraité? Le niveau de la construction de la relation interpersonnelle via l'échange verbal. Il correspond à la construction de la relation interpersonnelle via l'échange verbal, via les termes utilisés. Associée à une autre forme de maltraitance, à une communication nonverbale, l'approche communicationnelle de la maltraitance se fait nécessairement en terme de dominantes: dominante verbale, dominante mixte et dominante para-verbale et non-verbale. Le principe de ces trois dominantes est de repérer la nature de l'acte langagier et sa place en considérant 1. le lien entre le dire, le faire et l'être du côté de l'enfant et les actes maltraitants du côté de l'adulte, 2. le lien avec une maltraitance physique et/ou avec d'autres actes de maltraitance non langagiers, 3. le lien avec la communication non-verbale. Ceci explicite le choix des termes: acte langagier et communication verbale maltraitante. L'accent est effectivement mis sur le repérage du langagier, sur ce qui fait que l'usage du verbal est maltraitant, un langagier nécessairement contextualisé. Ainsi, l'acte langagier est l'acte envisagé sous toutes ses formes comprenant donc alors aussi l'absence de paroles (la bouderie, le silence). Considérés du point de vue de l'intention, du ressenti et associés à une autre forme de maltraitance, pour évoquer la bouderie ou le silence, il n'est pas question de parler d'actes non langagiers, termes réservés aux actes physiques et autres comportements; il s'agit plutôt de noter soit qu'il y a une absence d'actes langagiers, soit qu'il y a des actes langagiers retenus, omis. Ainsi, dans la dominante verbale, il faut prendre en compte trois points:

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La parole de l'enfant comme élément déclencheur de la maltraitance : une parole de l'enfant peut-elle déclencher une maltraitance langagière et non langagière? Ceci concerne le lien entre le dire de l'enfant et le langage maltraitant. Le lien entre le faire et l'être et les propos maltraitants. La nature dominante du langagier de l'adulte maltraitant: quel genre de discours? Rejet? Terrorisme? Dénigrement?

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La dominante para-verbale et non-verbale, quant à elle, est analysée à partir des signes voco-acoustiques et des signes corporo-visuels, de nature non verbale25, son étude se trouve nécessairement associée à la première dominante. La dominante mixte correspond à des actes langagiers (définis à partir de la première dominante) et non langagiers. Dans les actes non
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Voir le détail dans le chapitre deux.

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Chapitre 1 - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

langagiers, il faut distinguer les coups et les actes et comportements maltraitants, les sévices et la négligence. Il s'agit de définir la manière de réagir et d'interpréter de l'enfant maltraité c'est-à-dire sa conduite communicationnelle d'ajustement. Dans la mesure où elle se définit à partir, d'un côté, de la théorie du coping et, de l'autre, de la psychologie du langage, je vais d'abord expliciter les apports et les limites de ces deux disciplines puis définir la conduite de communication26 dans le contexte de la maltraitance. 3 Conduites de communication de l'enfant maltraité: appropriation et dépassement de la communication verbale maltraitante
La stratégie d'ajustement Définition ou théorie du coping

3.1 3.1.1

Selon Paulhan et Bourgeois (1995: 46), le stress ne dépend pas seulement de l'événement, ni de l'individu, mais «d'une transaction entre l'individu et l'environnement. ». En effet, (oo.) «selon le modèle transactionnel du stress, les stresseurs passent à travers une série de filtres qui ont pour fonction de modifier l'événement stressant et donc d'amplifier ou de diminuer la réaction au stress. ». Les auteurs décrivent l'existence de trois filtres: 1. La perception du stresseur influencée par les expériences avec des stresseurs similaires, le soutien social. 2. Les mécanismes de défenses du moi. 3. Les efforts conscients. antérieures

Le coping ou la façon de s'ajuster aux situations difficiles pose deux aspects: «d'une part, l'existence d'un problème réel ou imaginé, et d'autre part, la mise en place d'une réponse pour faire face à cet événement stressant. » (Ibid., 40). Ce concept désigne, comme le précisent les auteurs, « l'ensemble des processus qu'un individu interpose entre lui et l'événement perçu comme menaçant, pour maîtriser, tolérer ou diminuer l'impact de celui-ci sur son bien-être physique et psychologique. Le coping est défini comme l'ensemble des efforts cognitijs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d'un individu. » (Ibid.). Ces stratégies vont aussi
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Les limites renvoient ici à la question de ce qu'il reste de la stratégie

d'ajustement pour l'enfant et pour l'adulte lorsque la situation de stress est terminée. Je pense effectivement que la stratégie d'ajustement, l'effort conscient peut épuiser, comporte des conséquences positives et négatives.

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bien consister en une activité qu'en un processus de pensées. Ce sont les processus de pensées qui paraissent particulièrement intéressants ici. Ainsi, les réponses peuvent être cognitivo-affectives ou comportementales (par exemple affronter ouvertement le problème, ou rechercher du soutien social). Le stress est alors un processus dynamique médiatisé par diverses variables psychiques elles-mêmes en interaction: stratégies perceptivo-cognitives et comportementales (stress perçu, lieu de contrôle, soutien social, coping) et divers traits stables de la personnalité (Ibid., 41). Deux processus affectent la relation entre l'environnement et l'individu: l'évaluation et le coping. L'évaluation est un processus cognitif à travers lequel un individu évalue de quelle façon une situation particulière peut mettre en danger son bien-être et quelles sont les ressources de coping disponibles. l'évaluation se répartit en deux: l'évaluation primaire et l'évaluation secondaire. En ce qui concerne la première, la personne évalue ce qu'il Ya en jeu dans la situation. Il peut s'agir d'une perte, d'une menace ou d'un défi. Ainsi, l'enfant maltraité peut constater la perte du statut d'enfant, et donc constater une menace. En ce qui concerne la seconde évaluation, l'individu « se demande ce qu'il peut faire pour remédier à la perte, prévenir la menace ou obtenir le bénéfice. Différentes options de coping sont alors envisagées,' le changement de la situation, l'acceptation, la fuite, l'évitement, la quête de davantage d'information, la recherche de soutien social, ou l'action impulsive» (Ibid., 47). Il est à retenir que « les variables contextuelles influenceraient l'évaluation du potentiel stressant de la situation» (Ibid., 47) et donc que le choix des stratégies de coping dépend des variables environnementales. En effet, ces facteurs environnementaux, les ressources sociales ou le réseau d'aide de l'individu, le soutien social, ont, selon les auteurs, un impact non négligeable sur l'évaluation que l'individu fait de ses capacités de contrôle, ce qui est déterminant pour le choix des stratégies de coping. 3.1.2 Apports et limites En ce qui concerne les apports, il faut retenir quatre éléments: . L'ajustement à une situation de stress: la compréhension par l'enfant de la communication en situation de stress ne correspond pas tout à fait à celle qu'il peut faire de la communication ordinaire puisque la première nécessite divers efforts d'ajustement. . L'évaluation primaire: il s'agit de l'évaluation de la perte du statut d'enfant locuteur ou encore de la menace de l'aliénation communicationnelle et langagière (faire et dire comme le maltraitant, être ce que le maltraitant dit que l'enfant est).

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Le soutien social: il correspond à l'écart social, affectif et culturel objectif sur lequel l'enfant peut s'appuyer. L'expérience antérieure: il s'agit de l'expérience langagière et communicationnelle antérieure à la situation de maltraitance communicationnelle et donc à une autre histoire communicationnelle, à des déterminations langagières. Les trois filtres: ils permettent d'envisager l'ajustement suivant trois moments successifs.

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En ce qui concerne les limites, il y en a une essentielle: le coping n'est pas envisagé sous l'angle du langage et de la communication. La réflexion sur les limites se fait dans le rapport à un contexte communicationnel. Ceci signifie que l'enfant est un sujet qui parle, il est émetteur et récepteur et dans ce sens, sa parole doit être adaptée à une situation de communication. En lien avec la théorie du coping, il est un sujet qui doit réfléchir avant de parler, qui doit interpréter pour comprendre et produire un message. Interviennent donc en plus du choix des mots, de la manière de se comporter dans telle ou telle situation de communication (répondre, ne pas répondre, réagir par une action, ne pas réagir, ne pas manifester de signes non-verbaux), la compréhension des mots, de la manière de communiquer de l'adulte maltraitant. Associée à celle-ci, il existe une autre limite concernant la théorie du coping: celle de poser l'effort conscient dans un troisième moment car non seulement, l'effort de compréhension est dans tous les moments, il va de l'interprétation à la production d'une manière d'agir en passant par les mécanismes de défenses mais en plus, cet effort de perception et celui concernant les mécanismes de défenses sont des efforts conscients, efforts conscients d'apprentissage pour se protéger; or, à aucun moment, il n'est question d'apprentissage. Ceci nous amène à considérer les conduites de communication27 du point de vue de la psychologie du langage. 3.2 Les conduites de communication

3.2.1 Définition Selon Florin (1999 : 96), les conduites de communication renvoient à la prise en compte par celui qui parle du contexte linguistique et extralinguistique, des règles conversationnelles, des attitudes et rôles des participants à la communication; le locuteur dispose alors de répertoires de conduites de communication «plus ou moins étendus et adaptés aux situations rencontrées par le locuteur, liées aux expériences antérieures
Je complète ici l'approche de la conduite langagière ou stratégie discursive d'adaptation développée dans un précédent travail (Van Hooland, 2005a).
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vécues dans son milieu d'appartenance ». Espéret parle, quant à lui, de conduites langagières: «une conduite langagière correspondrait à un modèle local de fonctionnement langagier », l'enfant dispose alors d'« un répertoire de conduites langagières adaptées aux situations de discours qu'il rencontre» (Espéret : 1990, cité par Florin, 1999 : 22-23). 3.2.2 Apports et limites En ce qui concerne les apports, il faut noter deux points: l'adaptation à un modèle local de fonctionnement langagier et l'existence de répertoires. Cette notion de répertoires signale l'apprentissage: si l'enfant dispose d'un répertoire, c'est qu'il a appris un ensemble de conduites langagières en lien avec des situations de discours. Enfin, même si conduites langagières et conduites de communication semblent équivalentes sur certains aspects, les distinguer est intéressant dans le contexte de la maltraitance puisque cette distinction renvoie à l'idée que la réaction de l'enfant peut être une réaction verbale mais aussi non verbale et dans ce dernier cas, il adopte un comportement communicatif non-verbal. En ce qui concerne les limites (en lien avec ce qui vient d'être énoncé), il faut noter le fait qu'il n'y a pas d'organisation entre conduites langagières et conduites de communication. De plus, même si l'apprentissage dans le contexte de la psychologie du langage est sous-jacent, non seulement l'idée de conscience de cet apprentissage n'est pas apparente mais en plus, la référence à des conduites de communication et langagières en situation de stress n'est pas évoquée. En psychologie du langage, il est question d'adaptation à l'interlocuteur. Ceci constitue le point de départ de la définition de la conduite de communication en situation de maltraitance. 3.3 Conduites communicationnelles d'ajustement et maltraitance

3.3.1 Le concept de conscience linguistique L'appropriation et le dépassement se font de manière consciente (comme cela a été évoqué plus haut); de l'approche psychosociale à l'approche psychosociolinguistique, il n'y a qu'un pas à faire avec le concept de conscience linguistique. Ce concept décrit soit un savoir explicite ou implicite, soit une sensibilité qui peut se référer au langage en général, à une ou plusieurs langues spécifiques, à certains ou à tous les niveaux linguistiques, aux conventions d'emploi d'une langue et de ses variétés, à l'acquisition d'une langue, etc. Schmidt (1994) établit quatre types de conscience comprise comme la conscience d'apprendre:

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l'intention

d'apprendre

(intentionality),

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l'attention portée à l'objet d'apprentissage (attention),

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Chapitre J - L'histoire communicationnelle dans la maltraitance

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la conscience qui accompagne l'apprentissage (awareness), le contrôle du processus d'apprentissage (control).

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La conscience linguistique est la faculté de prêter attention à certaines données contenues dans les énoncés mais également une prise de conscience intentionnelle du processus d'apprentissage. Ce dernier type de conscience est largement dépendant des expériences langagières de l'individu. Ainsi, nous parlons de conscience communicationnelle et langagière dans les trois filtres. Dans l'interprétation, la production et les mécanismes de défenses, il y a une attention portée à l'objet communication verbale maltraitante avec l'intention d'apprendre et une volonté de contrôler cet apprentissage. Ces aspects renvoient à l'appropriation-interprétation et au dépassement-production. La notion de conscience langagière et communicationnelle explicite le couple appropriation et dépassement dans le processus interprétatif et productif. S'approprier, c'est apprendre, avoir l'intention d'apprendre, porter attention à l'objet de l'apprentissage. L'appropriation communicationnelle consciente concerne le fait que l'enfant ne se perd pas dans ce qu'il interprète, il sait ce qu'il interprète: il ne reproduit pas à son insu ce qu'il interprète. Dans ce contexte, s'approprier, c'est déjà dépasser. Le dépassement correspond à une conduite de communication spécifique qui aboutit à la construction de l'enfant locuteur: dépassement du statut de locuteur dans lequel l'adulte a voulu le placer, l'enfermer. Mais le dépassement, c'est aussi le dépassement de la conduite de communication que l'enfant a construite pour la situation. Ceci signifie qu'il existe deux moments d'appropriation-dépassement2s et que l'appropriation comporte comme corollaire le dépassement, avec, dans un moment puis dans un autre, l'émergence de l'un plus que de l'autre: dans un premier moment se trouve l'appropriation de la communication verbale maltraitante et dans un second moment, le dépassement actif ou passif. Ainsi, que ce soit au niveau de la perception ou au niveau de la production, il est question d'appropriation et de dépassement, il est question
Je ne parle ici que du moment du vécu de la maltraitance. Le dépassement peut se poursuivre après la situation de maltraitance dans un apprentissage conscient communicationnel comme cela est évoqué ailleurs (Van Hooland, 2002). De ce point de vue, ces deux concepts laissent envisager une intervention sur le mode d'un travail biographique sur deux versants: le versant de l'appropriation en terme de conservation problématique et le versant du dépassement en terme de personnalisation et production d'habitus psychosociolangagiers particuliers différents de celui de la maltraitance sur lesquels s'appuyer pour rendre compte de l'auto-désignation de la personne en locuteur.
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