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Manifeste pour la décolonisation de l'humanité femelle (Tome 1)

De
190 pages
Le premier des cinq tomes de ce manifeste porte sur la femellité, c'est-à-dire la réalité unitaire de la vie dans un corps sexué femelle, avec ses puissances mais aussi ses amputations dues au colonialisme des mâles. Les êtres humains femelles ont une expérience spécifique des soubassements de l'existence humaine que sont la sexuation, l'interdépendance des êtres humains et la succession des générations. Ce livre affirme la dignité femelle et situe le mépris phallocratique de la femellité comme une volonté d'ignorance.
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NicOLE RoeleNs
Manifeste pour la décolonisation de l’huManité feMelle
tOmE 1 la feMellité et le réel prosaïque de la vie des huMains
Série Sociologie du genre L O G I Q U E SS O C I A L E S
Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle Tome 1 La Femellité et le réel prosaïque de la vie des humains
Collection Logiques socialesSérie « Sociologie du genre » Cette série propose des recherches qui s’appuient sur le paradigme sociologique du genre comme mode de compréhension et d’interpré-tation des Logiques Sociales. Domaine en plein développement, les recherches «genrées »sont aujourd’hui centrales en sciences sociales. La série cherchera à proposer des recherches théoriques et empiriques dans l’esprit général de la collection Logiques sociales. Dernières parutions Aurélie DAMAMME,Genre, action collective et développement. Discours et pratiques au Maroc, 2013.Sabrina DAHACHE,La féminisation de l’enseignement agricole, 2012. Sophie DEVINEAU,Le genre à l’école des enseignantes. Embûches de la mixité et leviers de la parité, 2012.
Nicole Roelens
Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle Tome 1 La Femellité et le réel prosaïque de la vie des humains
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-01264-3 EAN : 9782343012643
1 Introduction généraleau Manifeste pour la décolonisation de l’humanité femelle
Le titre de cet ouvrage assume mon engagement dans un travail conceptuel au service de la décolonisation de l’ensemble de l’humanité femelle. Souvent les manifestes sont des textes courts, pas celui-ci. Il est publié en cinq tomes. Le travail nécessaire pour formuler l’objectif de décolonisation et en tirer toutes les conséquences est à la mesure du système de colonisation des femmes qui est ancien, généralisé, reconduit de génération en génération et qui infiltre toutes les dimensions de notre vie. Poser cet objectif de décolonisation dans l’espace public me semble nécessaire et urgent.
Le sens et l’utilité de cette reformulation du combat des femmes
La colonisation, en son fondement, consiste à transformer, par la violence, les rapports d’interdépendance et la nécessité de coopération, en relations unilatérales d’exploitation, puis à présenter cet asservissement comme la relation naturelle entre des êtres supérieurs et des êtres inférieurs. N’est-ce pas ce qui s’est passé et ce qui se passe encore dans les rapports entre les deux moitiés sexuées de l’humanité ?
Le diagnostic de ce qu’on appelle «la condition féminine» comme étant, en fait, une situation de colonisation de l’ensemble de l’humanité femelle, ouvre une étape nouvelle et décisive à la dynamique de libération des femmes.
1 Cette introduction générale va figurer dans chacun des cinq tomes qui composent cet ouvrage pour permettre aux lectrices et aux lecteurs de situer chacune les thématiques successivement abordées dans la globalité du propos.
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Ce diagnostic bouleverse la manière d’envisager les rapports actuels entre les sexes. Il donne à penser la libération comme un processus de décolonisation. Il ouvre de nouvelles perspectives sur ce que pourrait être une coexistence post-coloniale des deux moitiés sexuées de l’humanité.
Aller au-delà du concept de domination
Pour changer positivement les rapports de sexes, il n’est pas suffisant de dire que les femmes sont dominées par les hommes. Quand on observe attentivement les contributions et les activités réelles, on s’aperçoit que les femmes sont actives dans la vie quotidienne et qu’elles prennent une grande part des initiatives sans lesquelles la vie humaine serait impossible ou invivable. L’écart entre les représen-tations et les faits, en la matière, nous indique que la prétendue domination masculine n’est que l’habillage idéologique du processus sous-jacent et plus structurel, qui permet à l’humanité mâle d’annexer l’existence de l’humanité femelle et de s’approprier ses puissances et ses contributions. Ce processus, qui perdure malgré les acquis de la lutte des femmes, est similaire à celui qui a permis à l’occident d’instaurer des rapports de force avec d’autres peuples, d’envahir leur territoire et d’accaparer leurs richesses.
Penser la situation des femmes comme celle du plus grand peuple jamais colonisé
La colonisation sexiste est une donnée mondiale. Au-delà des diffé-rences locales dans les rapports de sexe, elle concerne effectivement la moitié de l’humanité. Toutes les femmes du monde, quelles que soient leur ethnie, leur culture, leur situation sociale, leur orientation sexuelle, sont des personnes humaines sexuées femelles qui sont colonisées dans leur corps jouissif et leur corps fécond et opprimées de ce fait, dans tous les registres de leur existence. La hiérarchisation arbitraire des sexes est un phénomène de plus grande ampleur encore, que la hiérarchisation arbitraire des ethnies et des peuples. Le sexisme a précédé le racisme et l’infériorisation des femmes a servi de modèle pour l’infériorisation des peuples que l’occident a agressé. C’est ce
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2 qu’a démontré Elsa Dorlin dans la «Matrice de la race» .La colonisation sexiste est, historiquement et idéologiquement, la première des colonisations.
Le problème de l’inégalité dans les rapports de sexes dépasse donc largement la question des attitudes relationnelles entre hommes et femmes, dans notre environnement immédiat. Il dépasse même la question du patriarcat qui, nous le verrons dans les tomes 3 et 4, n’est qu’une des variantes historiques d’une entreprise coloniale plus fondamentale. On constate d’ailleurs aujourd’hui que l’affaiblissement du patriarcat n’éradique pas l’oppression sexiste. Celle-ci évolue à mesure que les luttes féministes viennent la combattre. Faire une lecture rigoureuse des mécanismes de cette colonisation est indispensable pour changer la situation des femmes dans leur ensemble et les rapports de fait entre les sexes. Le travail de mise à plat de ce système peut aider les mouvements féministes des cinq continents à articuler leur action sur des objectifs communs de décolonisation.
Mener une lutte au niveau planétaire
J’ai posé le concept de colonisation de l’humanité femelle en 2004, 3] sans savoir que Maria Mies avait écrit.Women the last colonyCette convergence est logique, car nous sommes l’une et l’autre des féministes, ancrées dans les luttes antinucléaires des deux côtés du Rhin, et nous militons pour desserrer le pouvoir des lobbies sur la vie des peuples. Les connexions potentielles entre les féministes « décolonisatrices » vont bien au-delà de l’Europe. Maria Mies, quant à elle, s’est associée avec une grande féministe indienne, Vandana 4 Shiva, pour écrire «Ecoféminisme ». La lutte féministe devient internationale. Les femmes qui luttent, à la fois contre l’oppression économique et l’oppression sexiste, en Amérique du Sud, en Afrique et ailleurs, commencent à se mettre en réseau. J’ai découvert récemment, grâce à Jules Falquet, les féministes Noires, Chicanas et
2 Elsa Dorlin,La matrice de la race. 3 Maria Mies,Women the last colony, zed Books, Londres 1988. 4 Maria Mies et Vandana Shiva ,Ecoféminisme, L’Harmattan 1998.
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5 Latinas du «Tiers monde étasunien» quipensent simultanément l’oppression des peuples considérés comme subalternes et l’oppression sexiste. L’objectif de décolonisation de l’humanité femelle que je soutiens dans ce Manifeste est un pas de plus pour faire converger toutes ces luttes différentielles en dévoilant le socle de leur cohérence fondamentale.
Pour se dégager du système qui dénie et détruit leur autonomie et leur dignité de personne humaine, les femmes ont à mener ensemble un combat mondial et transculturel de décolonisation, qui dépasse les contradictions créées, entre elles par les intérêts nationaux des mâles hégémoniques, en lutte les uns avec les autres. Ce combat repose sur le respect de la pluralité des cultures, mais il dépasse les ethnocentrismes qui sont fréquemment des vecteurs de l’oppression sexiste. La solidarité internationale se construira dans un débat sans concession, entre les femmes d’ethnies et de classes sociales différentes, sur les objectifs à atteindre pour construire une société post-sexiste et post coloniale.
Décider de mettre un terme à la plus persistante et la plus généralisée des entreprises coloniales est un objectif extrêmement ambitieux, qui interroge les fondements mêmes de nos sociétés et situe la réflexion et l’action à un niveau de contestation plus globale que les controverses qui traversent aujourd’hui le mouvement féministe occidental.
Situer les enjeux au niveau des fondements de la société
Un des effets des luttes féministes antérieures c’est d’avoir ouvert dans la société un questionnement permanent sur ce que signifie être une femme ou être un homme. La définition des identités de sexe est devenue un enjeu socio-politique explicite. Les féministes ont commencé par montrer que le Genre est une construction sociale relative et que cette construction dans les sociétés patriarcales repro-duit toujours la même hiérarchisation des sexes, la même tendance à l’infériorisation des femmes et à la valorisation des hommes. Elles ont protesté contre la prescription sociale discriminante des rôles féminins 5 Les cahiersdu CEDREF 2011 coordonné par Paola Bachetta et Jules Falquet avec Norma Alarcon.
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et masculins qui les enfermait dans l’univers domestique. Plus récemment, les mouvements Homosexuels et Transgenres se sont saisis de la contestation féministe du Genre prescrit pour protester contre l’obligation sociale d’appartenance à l’un ou l’autre genre.
Les débats en occident aujourd’hui portent essentiellement sur la mise en scène sociale des rôles masculin et féminin
Certes, comme le soulignait Irène Théry lors du Forum européen de 6, bioéthique de Strasbourgla distribution des rôles féminins et masculins, en occident évolue très vite. Ces rôles paraissent plus fluides, plus instables et donnent l’impression que les hommes et les femmes sont en train d’innover et de changer toute la société. Quel est l’impact émancipateur réel de cette contestation montante des rôles masculin et féminin pour l’ensemble des femmes ?
Le «libre choix du genre» est une revendication centrale pour les mouvements Homosexuels et Transgenres. Cette revendication mino-ritaire contribue utilement au débat sur la distribution des rôles, parce qu’elle bouscule l’assignation sociale des hommes et des femmes à des fonctions définies comme naturelles, alors qu’elles sont socialement construites. Ces mouvements critiquent la catégorisation sociale et administrative des individus, y compris dans l’état civil, soit comme homme, soit comme femme. L’effet bénéfique de cette critique c’est de faciliter l’expression de modes alternatifs d’existence et de conjugalité et de souligner que les concepts de féminité et de masculinité sont devenus inadéquats pour rendre compte des pratiques quotidiennes.
Je considère, en effet, que ces concepts sont trop piégés idéologi-quement pour nous permettre de penser une nouvelle coexistence entre les individus sexués. Par contre, je m’interroge sur la volonté de séparer complètement le genre et le sexe biologique et plus encore sur la condamnation de toute référence au sexe biologique, comme réactionnaire.
6  Dans l’atelier « Vous avez dit genre? » Comprendre le Masculin et le Féminin, au 3° Forum européen de bioéthique de Strasbourg :Le corps humain en pièces détachées, du 28 janvier au 2 février 2013.
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