Marché de dupes

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Explosion de la violence, impossible éducation, fracture sociale, perte de la crédibilité des grandes institutions sociales, catastrophe écologique, inflation du Droit et de la répression, montée des extrêmes, sectes, terrorisme… Ces phénomènes ne seraient-ils pas autant de symptômes d'une nouvelle forme d'aliénation ? Cette aliénation se développe comme ferment de destruction qui prend les visages de la dépression, de l'addiction et de la violence. Tel saturne dévorant son fils, l'échange marchand non régulé destructure les cultures pour se nourrir de leur cadavre.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296373891
Nombre de pages : 170
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Marché de dupes
Analyse anthropologique du néolibéralisme

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Frédéric TREFFEL, Le retour du politique, 2004. Michèle MILLOT, Le syndicalisme dans l'entreprise, 2004 Éric POMES, Conquérir les marchés. Le rôle des états, 2004. Alain RÉGUILLON, Quelles frontières pour l'Europe ?, 2004. FWELEY DIANGITUKW A, Qu'est-ce que le pouvoir ?, 2004. Yves PIETRASANTA, Ce que la recherche fera de nous, 2004. Delphine CAROFF, Ingrid Bétancourt ou la médiatisation de la tragédie cololnbienne, 2004. Eléonore MOUNOUD (coord.), La stratégie et son double, 2004. Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes? (d'hier à aujourd'hui), 2004. Emile JALLEY La crise de la psychologie. A l'université en France. 1. Origine et déterminisme, 2004 Emile JALLEY ; La crise de la psychologie. A l'université en France. 2. Etat des lieux depuis 1990, 2004. Norbert SILLAMY (sous la dir.), Jeunes- Ville- Violence, Comprendre-Prévenir- Traiter, 2004. Nicole PÉRUISSET -FACHE, École en débat: le baroud d'honneur ?, 2004. Gilbert ANDRIEU, Les jeux Olympiques: un mythe moderne, 2004. Paul SIMELON, Hitler: comprendre une exception historique?, 2004. Jean-Pierre LEFEBVRE, Quel altermonde ?, 2004. Laurie BOUSSAGUET, La marche blanche: des parents face à l'État belge, 2004. Jean-Marc BAILLEUX, L'engrenage de la violence, 2004.

Jean-Paul SAUZET

Marché de dupes
Analyse anthropologique du néolibéralisme

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Du même auteur:

Les Naufragés de l'Esprit, Ouvrage collectif: Edit. du Seuil, Paris, mai 1996

Renouveau charismatique,

les catholiques du New Age

Editions Golias, Lyon, avril 1994

La jeunesse de Dieu Editions Nouvelle Cité, Paris 1989

A paraître: Les derniers temps, approche philosophique l'accompagnement des personnes en fin de vie. de

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7139-4 EAN : 9782747571395

Introduction
«Nous sommes voués à vivre désormais à nu et dans l'angoisse, ce qui nous jùt plus ou moins épargné depuis le début de l'aventure humaine par la grâce des dieux»
Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde

Si l'on ne dompte pas politiquement le capitalisme, qui n'a plus aujourd 'hui ni limites ni frontières, il sera impossible d'avoir prise sur la stratification dévastatrice de l'économie mondiale.
J. Habennas, Le Monde diplomatique, février 2004

L'histoire occidentale est marquée par des crises successives. Chacune voyait s'effondrer un monde ancien et se lever un nouvel équilibre culturel, à travers tâtonnements et excès de toutes sortes. Le 17e siècle avec Galilée est une de ces fractures. Le changement traversait 7

le passage vertigineux d'un vide symbolique d'où germait un nouveau visage du monde. La crise dans laquelle s'enfonce le monde post-moderne a une spécificité. L'échange marchand trouve avec l'aide de la science et la technique une telle puissance depuis les années 60-70 qu'il façonne à notre insu « un nouvel ordre» offrant le bonheur à portée de regard. La croissance et de la consommation semblent être les seules évidences qui s'imposent aux institutions politiques, nationales et internationales pour assurer la cohésion sociale et la prospérité. Cependant les fruits espérés, tant au niveau économique que social, sont toujours repoussés à plus tard. Pour le plus grand nombre, la vie quotidienne devient de plus en plus difficile. Le mal-être est suffisamment radical pour engendrer des phénomènes sociaux, psychologiques, anthropologiques redoutables. La vie politique s'évertue à en tempérer les conséquences: fracture sociale, violence gratuite, montée des extrêmes, éducation impossible, catastrophes écologiques... Les réfonnes se succèdent, se multiplient, sans apporter la prospérité et la paix promises. Dans cette frénésie, il est à se demander si les solutions mises en oeuvres ne seraient pas portées elles-mêmes par la dynamique qui engendre ces maux. En effet, lorsque l'on analyse les vertus de l'échange marchand, on est en droit de douter de la thérapie. A travers l'économie de marché, il ne se limite pas à un simple va-et-vient d'argent et de services. Lorsqu'il devient le principe de la vie collective, qu'il détruit les obstacles qu'il rencontre, il prend une portée 8

existentielle. Non seulement, il provoque un délitement des institutions sociales mais il entraîne un effondrement de la dimension symbolique, dimension spécifiquement humaine, par le truchement de laquelle le monde nous est habitable. Condition fondamentale de notre humanité. Si de nombreuses études économiques sont menées, l'analyse existentielle de l'échange marchand est moins développée. Elle permet cependant de mettre en perspective de nombreux événements sociaux, culturels, politiques pour en percevoir la rationalité profonde. La profusion des marchandises, la confusion des valeurs, la séduction sans cesse mise en scène prennent le goût amer d'une nouvelle forme de violence qui ne peut être nommée, effaçant la conscience de l'aliénation que la dynamique marchande secrète. Le monde post-modeme s'installe ainsi dans ce que les crises culturelles anciennes fuyaient: la perte du sens.

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L'échange quotidien

L'échange n'est pas obligatoirement marchand. Dans les sociétés traditionnelles comme dans la vie quotidienne, il révèle une complexité et une richesse qui éclaire, a contrario, l'objet de notre réflexion. Les médiations qu'il utilise donne au monde son visage humain. En échangeant, les hommes se rendent mutuellement des services ou acquièrent un bien contre un autre. La simplicité de cette définition se conjugue spontanément avec une représentation naïve des sociétés traditionnelles. Il est commun de s'imaginer que les sociétés « primitives» réduisent l'échange au troc: échange d'un objet contre un autre objet pour répondre aux besoins vitaux: se nourrir, se protéger, se défendre. Mais cette simplicité cache une complexité qu'il faut déployer à la lumière de notre expérience la plus quotidienne.

L'échange fondateur du sujet On échange avec autrui et c'est à ce prix que le sujet se structure et que la vie sociale prend corps. Il

Le développement de l'enfant se manifeste avec l'accroissement des échanges et la multiplication de ses modes: échanges de caresses, de regards, de sourires, de mots. .. Echanges avec les proches, échanges dans lesquels s'enracine l'accès au langage et à la parole. Le développement des échanges accompagne le devenir du petit homme au point que son absence s'avère dramatique pour son équilibre psychique. L'autisme donne à voir la figure d'un sujet emmuré dans sa subjectivité. S'il exprime quelque chose par son attitude, c'est peut-être son refus massif de tout échange. Il communique un refus sans rien attendre en retour. Au XIII e siècle, l'empereur Frédéric TIvoulut savoir quelle était la langue naturelle de l'être humain. Il pensait que ce serait le grec ou le latin, seules langues originelles à ses yeux. Il prit six nouveaux nés qu'il installa dans une pouponnière. Les enfants reçurent tous les soins nécessaires à leur développement. Mais il fut interdit de leur adresser la parole. Les enfants ne parlèrent aucune langue, ils dépérirent et finirent par mourir. L'absence d'échange dresse un mur qui barre le chemin complexe du développement de la personne. La diversité et la souplesse des échanges accompagnent le déploiement de notre humanité. Ce faisant, l'échange dévoile la dimension relationnelle du sujet: le sujet est relation à autrui et au monde dans un échange incessant de contacts physiques, sonores, intellectuels, visuels, affectifs... Il se comprend ainsi comme ouverture sur le monde et non comme une chose figée en elle-même. Nous retrouvons l'approche de Sartre et de l'existentialisme. Les échanges ne sont pas 12

une simple activité parmi d'autres, ils constituent l'homme comme relation au monde, relation à autrui. Ils ont une portée ontologique. Nous pouvons dès lors penser que la nature des échanges, les médiations utilisées, les buts visés donnent à l'homme comme au monde qu'il habite ses traits, sa figure, sa profondeur. En un mot: sa présence. Echange fondateur de la vie sociale L'échange est porteur d'une rationalité qui est au fondement de la relation entre les personnes. Un simple bonjour attend une réponse. Une invitation se doit d'être

« rendue ». Echange se conjugue avec réciprocité, même
si le retour n'est pas toujours du même ordre. Sans cette réciprocité, l'échange meurt et avec lui, la relation. Le refus d'échanger dit le refus de la relation. Un simple bonjour, un clin d'œil, un signe... se déploient sur le fond d'une réponse attendue, même la plus discrète. Nous retrouvons cette réciprocité dans l'ensemble des relations. Relations courtes, celles vécues avec les proches, celles qui constituent la vie privée. Relations longues, celles vécues dans la vie professionnelle et qui constituent la société civile. L'instant à peine trop appuyé d'un regard qui répond à un autre préside à la naissance secrète et ténue d'un sentiment. Sans cette réponse à peine perceptible, la relation risque fort de ne pas aller plus loin. Avec cette réponse, l'espérance nourrit d'autres échanges et la relation elle-même prend corps. Subtilité et fragilité de l'échange naissant qui appelle un développement: 13

échange de paroles, de rendez-vous, de cadeaux, de caresses, des corps... Les modes de l'échange rythment le développement de la relation. De la simple et discrète pression de main au cours d'une insignifiante rencontre à l'échange public et formel des consentements devant le maire ou (et) le prêtre, la relation prend une consistance sociale et juridique. Une cellule sociale voit le jour: une famille avec ses droits et ses devoirs. L'enfant reçoit de ses proches, mais la gratification narcissique et affective dont les parents bénéficient en retour est essentielle. L'échange est ce va-et-vient incessant entre sujets, cette interaction, en un mot, cette relation. « Après tout ce que nous avons fait pour toi! » s'exclament indignés les parents en réponse à l'attitude ingrate de l'adolescent. Elle constitue le support anthropologique de ce groupe social qu'est la famille. La vie familiale n'est pas l'unique terreau où s'entrecroisent les divers modes d'échanges. Des simples gestes de la vie quotidienne, du bonjour échangé en passant, au geste de politesse qui attend un retour, la vie sociale se nourrit de ces événements insignifiants. La civilité est essentiellement affaire d'échanges les plus simples. Ils disent la santé de la vie sociale, la reconnaissance réciproque des individus vivant dans le même espace. Au-delà de la civilité quotidienne, l'échange de services rendus possibles par la division du travail constitue la société civile. Les multiples besoins de la vie moderne sont le support d'échanges les plus divers, du plombier au médecin en passant par l'enseignant. Ce faisant, l'échange reconnaît l'autre dans 14

son statut professionnel, reconnaissance qui participe à l'identité de chacun. Le jeune artisan qui reçoit sa première commande, le jeune médecin qui reçoit ses premiers patients connaissent l'importance décisive de ces premiers échanges qui les fondent dans leur fonction sociale. Ils sont en passe d'être reconnus professionnellement. L'échange amical avec un adolescent en crise peut s'avérer décisif dans son histoire singulière. Il n'est pas simplement un cas qui suscite conseils et semonces de toutes sortes. TI est reconnu comme une personne, simplement. L'échange est bien fondateur du sujet comme de la vie sociale. Echanger, c'est reconnaître l'autre comme un autre et un semblable tout à la fois. Un autre car on s'adresse à celui qui est en face, un semblable chez qui on attend des réactions prévisibles, c'est-à-dire, semblables aux nôtres. Tant qu'il y a échange, il y a reconnaissance d'une certaine ressemblance. L'échange de coups entre ennemis dit une relation que la parfaite indifférence nie. Mais estelle possible? L'échange structure la relation à autrui... comme à soi-même. Pour Platon, la pensée du philosophe se développe comme un dialogue intérieur. L'homme se reconnaît dans sa singularité comme un être qui s'interroge sur lui-même et le monde. Dans cet échange intérieur, il advient à lui-même. Par delà notre expérience quotidienne, l'échange prend une rationalité originale selon les cultures. Dans la multiplicité de ses modes, nous nous attacherons à l'un d'entre eux pour mettre en valeur celui qui organise nos sociétés modernes. 15

L'échange de don: M. Mauss

Avec eux, il avait des secrets: la courbe de ce front, l'éclat de ce regard, le bruit de ces pas sur la terrasse, la caresse de cette main, les inflexions de cette voix. André Griffon, Le Pays violet On peut penser que l'humanité se constitua lentement lorsque les hordes primitives commencèrent à échanger leurs produits au lieu de piller et détruire. Une tribu située au bord de la mer extrayait du sel des marais salants. A proximité, dans la forêt, une autre tribu tuait des bêtes et travaillait les peaux pour faire des vêtements et des abris. Un jour, au lieu de se massacrer, ces tribus se regardèrent. Plutôt que de scruter leurs armes, elles portèrent leur attention sur ce qu'elles avaient en main. Elles commencèrent alors à échanger des peaux contre du sel. La dynamique des échanges traditionnels se manifeste avec particulièrement de force dans les grandes fêtes organisées par les tribus indiennes d'Amérique du Nord. Ces événements qui concernaient toute la communauté sont appelés Potlatch, ils nous sont connus par les travaux de M. Mauss. Le chef de la tribu faisait appel à 17

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