Marges urbaines et résistances citadines

De
Publié par

Dans un contexte de mondialisation et d'urbanisation néo-libérale, les citadins ont souvent le sentiment d'avoir peu prise sur les décisions qui les concernent. Cependant, loin d'être passifs ou anomiques, ils mettent en œuvre des stratégies d'appropriation de l'espace, de défense territoriale, d'opposition ou de contournement. Les auteurs de ce numéro de Cultures & Conflits postulent que ces actes ordinaires peuvent être qualifiés de résistance dès lors qu'ils nient, négligent, adaptent ou contestent les règles du jeu introduites par les acteurs dominants.
Publié le : mercredi 15 juin 2016
Lecture(s) : 9
EAN13 : 9782140011948
Nombre de pages : 214
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

C&Cans un contexte de mondialisation et d'urbanisation néo-libérale, les citadins
2016ont souvent le sentiment d'avoir peu prise sur les décisions qui les concernent MARGES
101Det touchent leur vie quotidienne. Cependant, loin d'être passifs ou anomiques,
ils mettent en œuvre des stratégies — plus ou moins visibles, discrètes, éphémères — URBAINES d'appropriation de l'espace, de défense territoriale, d'opposition ou de contournement.
Nous postulons que ces actes ordinaires émanant des « subalternes » peuvent être
qualifiés de résistance dès lors qu'ils nient, négligent, adaptent ou contestent les règles du ET RÉSISTANCES
jeu introduites par les acteurs dominants. Ce numéro de Cultures & Conflits propose
une analyse des résistances à partir de terrains et d’acteurs diversifiés mais qui ont en CITADINEScommun d’être situés aux marges de la ville et aux marges de la société. Ici, la ville n’est
pas un arrière-plan des résistances : lieu de déploiement des conflits, elle est également
l’enjeu des luttes. Enfin, les contributions ouvrent plus particulièrement le débat sur la
dimension subversive et contestataire de ces résistances ordinaires.
DOSSIER
PRATIQUES SOCIALES ET SPATIALES DE RÉSISTANCES DISCRÈTES DANS LA VILLE
(INTRODUCTION)
Gülçin ERDI LELANDAIS, Bénédicte FLORIN
PRATIQUES DISCRÈTES DE RÉSISTANCE DES MIGRANTS ROMS À TURIN ET À MARSEILLE
Elisabetta ROSA
PRATIQUES POLITIQUES SUBALTERNES DANS UN QUARTIER POPULAIRE DE TOKYO :
DES FORMES DE RÉSISTANCES ?
Nicolas PINET
LES PRATIQUES DE « RÉSISTANCE » DANS LES MALLS DE RABAT-SALÉ :
ACCESSIBILITÉ ET USAGE SOCIAL D’UN ESPACE SÉLECTIF
Tarik HARROUD
DEMANDER RÉPARATION(S).
À BUDAPEST, LES MOBILISATIONS COLLECTIVES ÀL’ÉPREUVE DE LEUR VISIBILITÉ
Ludovic LEPELTIER-KUTASI, Gergely OLT
DEL’INDIGNITÉ ÀL’INDIGNATION : PETITES LUTTES, RÉSISTANCES QUOTIDIENNES
ET TENTATIVES DE MOBILISATION DES RÉCUPÉRATEURS DE DÉCHETS À ISTANBUL
Bénédicte FLORIN
SUR LES BORDS DE LA PROTESTATION SOCIALE. ILLUSTRATIONS SUD-AFRICAINES
Jérôme TOURNADRE
LE QUARTIER COMME ESPACE DE RÉSISTANCE ET DE POLITISATION.
LA VALLÉE DE DIKMEN À ANKARA FACE À UN PROJET DE TRANSFORMATION URBAINE
Gülçin ERDI LELANDAIS
Gülçin ERDI LELANDAIS
CHRONIqUE BIBLIOGRAPHIqUE & Bénédicte FLORIN (coord.)
EMPOWERMENT ET « REBELLITÉ »
Elisabetta ROSA - Nicolas PINET - Tarik HARROUDNora SEMMOUD
Ludovic LEPELTIER-KUTASI - Gergely OLT
HORS THèME Jérôme TOURNADRE - Nora SEMMOUD
FAIRE LA « GUERRE CONTRE LA DROGUE ». Jacobo GRAJALES
RELATIONS ASYMÉTRIQUES ET ADOPTION D’UN RÉGIME RÉPRESSIF
Jacobo GRAJALES
Cultures & Conflits
22,50 € Sociologie Politique de l’InternationalCultures & Conflits
ISSN : 1157-966 X
n° 101
ISBN : 978-2-343-09459-5printemps 2016
MARGES URBAINES ET RÉSISTANCES CITADINES00_Premieres_pages_101_c&c 16/05/2016 16:16 Page1
Cultures & Conflits
n° 101 - printemps 2016
MARGES URBAINES ET RÉSISTANCES CITADINES00_Premieres_pages_101_c&c 16/05/2016 16:16 Page2
Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
www.cairn.info/revue-cultures-et-conflits.htm
Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
www.conflits.org
Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans Cambridge Sociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts, Linguistics &
Language Behavior Abstracts.00_Premieres_pages_101_c&c 16/05/2016 16:16 Page3
Cultures & Conflits
n° 101 - printemps 2016
MARGES URBAINES
ET RÉSISTANCES CITADINES
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du Ministère de la Défense
et de TELECOM École de management.00_Premieres_pages_101_c&c 16/05/2016 16:16 Page4
Cultures & Conflits
n° 101 - printemps 2016
Directeur de publication : Daniel Hermant
Rédacteurs en chef : Didier Bigo (Sciences Po Paris & King’s College London), Laurent Bonelli
(Université Paris Ouest Nanterre)
Numéro sous la responsabilité scientifique de : Gülçin Erdi Lelandais, Bénédicte Florin
Secrétariat de rédaction : Antonia Garcia Castro, Karel Yon
Ont participé à ce numéro : Colombe Camus, Konstantinos Delimitsos, Rémi Guittet, David
Grondin, Gregory Salle, Amandine Scherrer, Anastassia Tsoukala, Elvis Potier, Nader Vahabi
Comité de rédaction : Rita Abrahamsen (Université d’Ottawa), David Ambrosetti (Centre
français des études éthiopiennes – CFEE), Anthony Amicelle (Université de Montréal), Tugba Basaran
(Kent University, Bruxelles), Marc Bernardot (Université du Havre), Yves Buchet de Neuilly
(Université de Lille), Pierre-Antoine Chardel (Université Paris Descartes), Antonin Cohen
(Université Rennes 1), Karine Côté-Boucher (Université de Montréal), Anne-Marie d’Aoust
(Université du Québec à Montréal), Mathilde Darley (CESDIP), Stephan Davishofer (Université
de Genève), Marielle Debos (Université Paris Ouest Nanterre), Barbara Delcourt (Université Libre
de Bruxelles), Mathias Delori (Université de Bordeaux), Yves Dezalay (EHESS), Gülçin
Erdi Lelandais (Université de Tours), Gilles Favarel-Garrigues (CERI, Sciences Po Paris), Michel
Galy, Didier Georgakakis (Université Paris 1), David Grondin (Université d’Ottawa), Elspeth
Guild (Queen Mary University of London), Virginie Guiraudon (CEE, Sciences Po Paris),
Emmanuel-Pierre Guittet (Université de Manchester), Abdellali Hajjat (Université Paris Ouest
Nanterre), Jean-Paul Hanon (École de Coëtquidan), Fabienne Hara (Sciences Po Paris), Daniel
Hermant, Jef Huysmans (Queen Mary University of London), Julien Jeandesboz (Université
Libre de Bruxelles), Bernard Lacroix (Université Paris Ouest Nanterre), Frédéric Lebaron
(Université Versailles Saint Quentin), Thomas Lindemann (Université Versailles Saint Quentin),
Chowra Makarémi (EHESS), Antoine Mégie (Université de Rouen), Valsamis Mitsilegas (Queen
Mary University of London), Jacqueline Montain-Domenach (Université Paris Ouest
Nanterre), Angelina Peralva (EHESS), Gabriel Périès (Télécom École de Management), Pierre
Piazza (Université de Cergy-Pontoise), Nora El Qadim (Université Paris 8), Francesco Ragazzi
(Université de Leiden), Grégory Salle (CLERSÉ), Amandine Scherrer (CCLS), Samuel Tanner
(Université de Montréal), Jérôme Tournadre (Université Paris Ouest Nanterre), Nader Vahabi
(EHESS), Jérôme Valluy (Université Paris 1), Chloé Vlassopoulou (Université d’Amiens),
Christophe Wasinski (Université Libre de Bruxelles), R.B.J. Walker (Université de Victoria),
Michael Williams (Université d’Ottawa)
Equipe éditoriale : Monique Beerli, Jawad Bouadjadja, Colombe Camus, Romane Camus
Cherruau, Konstantinos (Costa) Delimitsos, Rémi Guittet, Magali de Lambert, Médéric
MartinMazé, Elwis Potier, Johanna Probst
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles sur notre site
internet : www.conflits.org
Webmaster : Karel Yon
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR DSP, Université de
ParisOuest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex - redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs
auteurs.
Conception de la couverture : Karel Yon
Illustration de couverture : Gülçin Erdi Lelandais, Fresque sur un mur du quartier afro-brésilien,
Rio de Janeiro, 2015
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, mai 2016
ISBN : 978-2-343-09459-500_Premieres_pages_101_c&c 16/05/2016 16:16 Page5
SOMMAIRE / MARGES URBAINES
ET RÉSISTANCES CITADINES
Dossier /
p. 7 Gülçin ERDI LELANDAIS, Bénédicte FLORIN
Pratiques sociales et spatiales de résistances discrètes dans la ville
(Introduction)
p. 19 Elisabetta ROSA
Pratiques discrètes de résistance des migrants roms
à Turin et à Marseille
p. 35 Nicolas PINET
Pratiques politiques subalternes dans un quartier populaire
de Tokyo : des formes de résistances ?
p. 57 Tarik HARROUD
Les pratiques de « résistance » dans les malls de Rabat-Salé :
accessibilité et usage social d’un espace sélectif
p. 81 Ludovic LEPELTIER-KUTASI, Gergely OLT
Demander réparation(s). À Budapest, les mobilisations collectives
à l’épreuve de leur visibilité
p. 99 Bénédicte FLORIN
De l’indignité à l’indignation : petites luttes, résistances quotidiennes
et tentatives de mobilisation des récupérateurs de déchets à Istanbul
p. 121 Jérôme TOURNADRE
Sur les bords de la protestation sociale. Illustrations sud-africaines
p. 139 Gülçin ERDI LELANDAIS
Le quartier comme espace de résistance et de politisation.
La Vallée de Dikmen à Ankara face à un projet de transformation
urbaine
Chronique bibliographique /
p. 171 Nora SEMMOUD
Empowerment et « rebellité »
Hors thème /
p. 181 Jacobo GRAJALES
Faire la « guerre contre la drogue ».
Relations asymétriques et adoption d’un régime répressif
Résumés / Abstracts /00_Premieres_pages_101_c&c 16/05/2016 16:16 Page601_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page7
Pratiques sociales et spatiales
de résistances discrètes dans la ville
Introduction
Gülçin ERDI LELANDAIS et Bénédicte FLORIN
Gülçin Erdi Lelandais est sociologue, chargée de recherche au CNRS et membre de
l’UMR 7324 CITERES, Cités, Territoires, Environnement et Sociétés. Ses travaux
portent sur les formes de solidarité et de résistance ainsi que sur les mobilisations
urbaines. Les dimensions spatiales des représentations, des constructions identitaires
et des modes d’affirmation de la citadinité dans un contexte de marginalité
sociospatiale sont au coeur de ses analyses. Elle a récemment publié Understanding the
City. Henri Lefebvre and Urban Studies (dir.), Newcastle-upon-Tyne, Cambridge
Scholars Publishing, 2014, « Émergence et résistance spatiale d’un quartier en
contexte autoritaire. Le cas du quartier 1 Mayıs à Istanbul », in Marchal H.,
Baticle C. (dir.), Regards pluriels sur l’incertain politique. Entre dérives
identitaires, urbanisation, globalisation économique, réseaux numériques et
féminisation du social, Paris, L’Harmattan, 2015.
Bénédicte Florin est maître de conférences en géographie à l’Université de Tours et
chercheuse à l’EMAM (Équipe Monde arabe et Méditerranée) de l’UMR
CITERES. Ses recherches portent sur les villes du monde arabe et turc. Depuis
2007, elle s’intéresse plus particulièrement aux récupérateurs de déchets, aux
politiques et systèmes de gestion des déchets au Caire, à Casablanca et à Istanbul, dans
une perspective comparative. Son approche est qualitative, fondée sur des
entretiens et des observations de terrain. Elle a récemment publié avec C. Cirelli (dir.),
Sociétés urbaines et déchets, Tours, Presses Universitaires François-Rabelais, 2015.
e dossier de Cultures & Conflits est partiellement issu d’un colloqueCinternational organisé à Istanbul en juillet 2014 dans le cadre du
programme de recherche « Marges et villes : entre exclusion et intégration. Cas
1méditerranéens ». Par la suite, ce numéro a associé d’autres chercheurs dans
1 . Ce programme, initié en 2013 et coordonné par Nora Semmoud (EMAM/CITERES), est
soutenu par l’ANR. Voir http://marges.hypotheses.org/ ainsi que le compte-rendu de ce
colloque http://marges.hypotheses.org/27501_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page8
l’objectif d’apporter une perspective plus diversifiée sur des formes variées de
résistance au sein de la ville, mais aussi de proposer une lecture originale de ces
résistances. En effet, si le champ de recherche sur les mobilisations et
résistances est déjà bien balisé, nous prenons ici le parti de nous intéresser à leurs
formes invisibles ou invisibilisées qui, de plus, sont localisées aux marges de la
ville et de la société, là où on ne les voit pas et là où on les entend peu. En
utilisant ce terme « marges », nous postulons que les marges urbaines ou
sociospatiales ou, encore, le territoire marginalisé, recouvrent une population et son
espace de vie désignés, qualifiés, représentés, sinon produits, comme tels par
les acteurs urbains dominants : acteurs publics et privés pesant sur
l’aménagement des villes et groupes sociaux aux revenus élevés. Notre posture est donc
de mettre une distance avec les approches normatives des marges urbaines qui
aboutissent à « une territorialisation instrumentalisée de la pauvreté
contri2buant au processus de sa construction ».
Situées là où les processus de stigmatisation ont construit historiquement
leur enclavement matériel et symbolique, les marges urbaines peuvent se
trouver dans les centres, les péri-centres ou les périphéries. Contrairement aux
représentations stigmatisantes qui les hiérarchisent, les homogénéisent ou les
globalisent, elles abritent des populations diverses depuis les plus pauvres
jusqu’aux couches sociales aux revenus moyens. Ce sont aussi des espaces qui
correspondent à des situations plus ou moins fortes et plus ou moins
stabilisées de relégation sociale. Considérées ici comme révélatrices du
fonctionnement sociétal et politique plus général, les marges urbaines ont, en effet, du
sens par rapport à la capacité intégratrice ou exclusive de la ville. Au-delà de
ces mécanismes ségrégatifs, somme toute assez classiques, il faut ajouter que la
construction, les reconfigurations ou l’aggravation des processus de
marginalisation participent actuellement de la fabrique néo-libérale des villes : si la
dimension historique, les rapports de force sociaux et les actions politiques
sont spécifiques à chaque contexte, ces dernières sont néanmoins toutes
marquées par ce que le politiste Paul Pierson a qualifié de « dépendance au
sentier » (path dependency), à savoir que « les modèles de mobilisation politique,
les règles du jeu institutionnel et même les façons de voir le monde politique
vont souvent auto-générer des dynamiques auto-renforçantes » : en ce sens,
« les choix initiaux – en l’occurrence le modèle néolibéral – en matière de
design institutionnel ont des implications de long terme en matière de
perfor3mance économique et politique ». Dans ce numéro, l’article de L.
LepeltierKutasi et G. Olt ainsi que celui de T. Harroud rendent compte, dans des
situations pourtant très différentes, de quelques-uns des effets de ces choix : à
2 . Destremau B., Ireton F., Deboulet A. (dir.), Dynamiques de la pauvreté en Afrique du Nord
et au Moyen-Orient, Paris, Karthala-URBAMA, 2004, p. 31.
3 . Cité in Palier B., « Path dependence [dépendance au chemin emprunté] », in Boussaguet L.,
eJacquot S., Ravinet P. (dir.), Dictionnaire des politiques publiques, 3 édition, Paris, Presses de
Sciences Po, 2010, p. 413.
8 Cultures & Conflits n°101 - printemps 2016Introduction - G. ERDI LELANDAIS, B. FLORIN 9
01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page9
Budapest, la radicalité du virage post-communiste pour le néolibéralisme ou,
au Maroc, l’impulsion que le roi en personne a donnée aux investisseurs
privés internationaux ont des conséquences structurelles et conjoncturelles qui
touchent directement les habitants.
De nombreux mouvements urbains, mais aussi des mobilisations de
quartier, à l’exemple de la Vallée de Dikmen étudiée par G. Erdi-Lelandais dans ce
numéro, ont mis en cause « les effets secondaires néfastes et l’absence de
participation démocratique inhérents à ces stratégies néolibérales de
restructuration des villes et de collecte de fonds via l’accumulation de la rente foncière,
tout en critiquant la contraction spatio-temporelle des grands projets
4urbains ».
De plus, l’adaptation des espaces urbains assujettis aux besoins actuels de
l’économie néolibérale implique des reconfigurations territoriales qui
participent à une aggravation des processus de marginalisation et qui redessinent les
lignes de fracture socio-spatiale par la reconquête de territoires marginalisés et
par la marginalisation de nouveaux. Dans ce cadre, les habitants ont souvent le
sentiment d’avoir de moins en moins d’emprise sur les processus de décision
qui les concernent et qui touchent à leur vie quotidienne. C’est notamment le
cas, présenté dans ce numéro par L. Lepeltier Kutasi et G. Olf, pour les
résiedents du 8 arrondissement de Budapest qui sont soumis à des procédures de
réhabilitation sur lesquelles ils n’ont pas prise ; c’est aussi le cas pour les
récupérateurs de déchets à Istanbul qui savent que leurs espaces de vie et de travail
sont menacés par les projets immobiliers de grande ampleur, ainsi que
l’explique dans son article B. Florin ; c’est encore le cas, analysé par G. Erdi
Lelandais, pour les habitants de la Vallée de Dikmen à Ankara, exclus des
mécanismes de décision dans la mise en place du projet de transformation
urbaine concernant leur quartier. Cette mise en cause du « droit à la ville » ne
se fait pas sans heurts et montre que, loin d’être politiquement neutre, l’espace
urbain est plutôt un lieu en constantes construction et reconstruction,
marquées par les stratégies d’appropriation d’acteurs divers : ces derniers en font
un espace de conflictualité où les rapports de force et de domination se
déploient. Ces processus conduisent aussi à l’émergence de nouvelles formes
de résistance, d’opposition, d’adaptation et/ou de contournement mises en
œuvre par les citadins, détaillées et analysées dans chacune des contributions
composant ce numéro.
En effet, loin d’être passifs, amorphes ou anomiques, les habitants des
marges dont il sera question dans les pages suivantes témoignent, dans leurs
pratiques et par leurs discours, qu’ils sont capables de mettre en œuvre des
actes de résistance ordinaires et discrets, parfois plus exceptionnels et plus
4 . Hamel P., Lustiger-Thaler H., Mayer M., Urban Movements in a Globalising World,
Londres, Routledge, 2000, p. 10.01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page10
manifestes, démentant ou bravant cette assignation à la marge de la ville et à la
marge de la société urbaine.
Prêter attention aux formes peu visibles de ces résistances nous intéresse
dans le sens où il existe un large consensus dans les études sur les résistances et
mouvements sociaux sur le fait que ces actes se déroulent dans la sphère
publique, sont ostentatoires et ont des objectifs bien précis. Ainsi, de
nombreux travaux structurant le champ de la sociologie des mouvements sociaux
se sont intéressés aux processus d’émergence des mobilisations et résistances,
à leurs acteurs, aux trajectoires des militants qui les composent, à leurs
répertoires d’action, le tout étant souvent articulé aux structures d’opportunité
5politique . Ces dimensions sont prises en compte dans les articles de
J. Tournadre pour l’exemple sud-africain ou G. Erdi-Lelandais et B. Florin
pour l’exemple turc qui s’intéressent, entre autres, aux militants qui se
greffent aux mobilisations ordinaires, même si ce sont ces dernières qui restent au
cœur du propos. La sociologie de ces mobilisations s’est donc focalisée
majoritairement sur le mouvement social lui-même, négligeant parfois d’autres
formes de résistance individuelles ou collectives. De même, elle a souvent
concentré son analyse sur les mobilisations et mouvements eux-mêmes, les
détachant des réalités et environnements sociaux qui les entourent. Pour
6reprendre l’expression de C. Hmed, elle les a placés sur une tête d’épingle .
Parallèlement, la littérature sur les mouvements urbains, tout en notant l’essor
des communautés et mouvements locaux, les a, dans une large mesure,
considérés comme étant « impuissants dans le contexte des empires mondiaux et
7bureaucraties informatisées ».
De façon plus précise ici, la recherche sur les mouvements sociaux s’est
plutôt focalisée sur les formes de mobilisation et/ou de résistance dans les
espaces publics (au sens large) posant, d’emblée, la condition de leur visibilité
et de leur publicisation : en effet, a priori, l’objectif d’un mouvement social est
de défendre et de faire entendre à l’opinion publique une cause, portée par des
revendications, dans l’objectif soit de l’inscrire à l’agenda politique, soit de
5 . Les travaux dans le domaine ne manquent pas, mais on peut citer ici quelques recherches
majeures telles que Goodwin J., Jasper J. (eds), The Social Movements Reader: Cases and
Concepts, Oxford: Blackwell, 2004 ; McCarthy J.D., Zald M., « Resource Mobilisation and
Social Movements: a Partial Theory », American Journal of Sociology, vol. 82, 1977, pp.
12121241 ; Tarrow S., McAdam D., Tilly C., Dynamics of Contention, Cambridge, Cambridge
University Press, 2001 ; Tarrow S., Power in movement. Social Movements, Collective Action
and Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1994 ; Tilly C., From Mobilization to
Revolution, Reading Mass., Addison-Wesley Publishing, 1978 ; Agrikoliansky É., Sommier
I., Fillieule O., Penser les mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 2010.
6 . Hmed C., « Des mouvements sociaux “sur une tête d’épingle” ? Le rôle de l’espace physique
dans le processus contestataire à partir de l’exemple des mobilisations dans les foyers de
travailleurs migrants », Politix, n°84, vol.4, 2008.
7 . Castells M., The City and the Grassroots: A Cross-Cultural Theory of Urban Social
Movements, Berkeley, University of California Press, 1983, p. 329. Voir également Fainstein
S., Hirst C., « Urban Social Movements », in Judge D., Stoker G., Wolman H. (eds), Theories
of Urban Politics, London, Sage, 1995.
10 Cultures & Conflits n°101 - printemps 2016Introduction - G. ERDI LELANDAIS, B. FLORIN 11
01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page11
sensibiliser la société à cette cause. Ceci explique que les recherches se sont
intéressées aux révolutions et protestations de grande ampleur lors desquelles
les participants défient leurs cibles de manière directe et explicite. La
résistance y est alors considérée comme un fait évident et facilement identifiable,
notamment via les marches, les démonstrations de solidarité ou via les
orga8nisations et structures de contestation . Masqués par ces mobilisations
visibles et audibles, des actes quotidiens de résistance se développent et
s’organisent de façon plus subalterne et discrète. Il arrive même qu’ils constituent les
jalons des mouvements de plus grand ampleur, comme c’était le cas lors des
« Printemps arabes », dont l’émergence et la propagation rapide ont parfois
9pris de court les chercheurs , les experts et, bien souvent, les politiques qui
n’ont pas forcément vu ces actes subversifs, de tous les jours, émanant
d’individus ou de groupes.
Dans ce numéro, nous ne cherchons pas à procéder à une définition de la
résistance ni à la classification de ses diverses expressions. Les articles qui
suivent témoignent d’ailleurs de ce choix et les auteurs exposent des perceptions
variées de ce concept. Ainsi, il peut s’agir de stratégies et de tactiques
d’inté10gration urbaine faisant appel aux compétences et arts de faire mises en
œuvre par des habitants afin de protéger leur mode de vie, leur travail ou
l’accès aux ressources urbaines – à l’image des populations Rom (article d’E.
Rosa) ou des sans-abris de Tokyo (article de N. Pinet) qui, comme les
récupérateurs d’Istanbul (article de B. Florin), vivent en partie de la collecte des
11déchets. Ces tactiques des « démunis » transgressant discrètement les
hégémonies quotidiennes peuvent être lues comme des formes de résistance ou,
12encore, des « non-mouvements sociaux » pour reprendre la notion d’Asef
Bayat, à savoir des actions émanant de ces « subalternes urbains » que sont les
pauvres, dispersés et mal organisés. D’après A. Bayat, ces non-mouvements
réclament le droit à l’espace urbain, sans stratégie articulée, dans l’objectif de
réduire le coût de la mobilisation dans des contextes politiques répressifs. Ces
8 . Tilly C., From Mobilization to Revolution, op. cit.
9 . Notons cependant que certains chercheurs analysaient, dès avant les révoltes et révolutions,
les tensions à l’œuvre. De façon non exhaustive ici, on peut renvoyer aux études sur les grèves
des ouvriers du textile dans le delta du Nil (Duboc M., « La contestation sociale en Égypte
depuis 2004. Précarisation et mobilisation locale des ouvriers de l’industrie textile », in Ben
Nefissa S., Destremau B. (dir.), « Protestations sociales, révolutions civiles », Revue
TiersMonde, Hors-série, 2011, pp. 95-116) ou encore aux travaux sur les mobilisations politiques
de S. Ben Nefissa S. (« Ça suffit ? Le “haut” et le “bas” du politique en Égypte », Politique
africaine, n° 108, 2008, pp. 5-24) ou enfin à ceux d’A. Deboulet (« “Le droit au logement,
école de la contestation”. Entretien avec Manal al-Tibi », Mouvements, n°66, 2011, pp.
7988).
10. De Certeau M., L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990 [1980] ;
Scott J., La domination et les arts de la résistance, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 ; Garber,
J. A., « Not named or identified: Politics and the search for anonymity in the city », in
Miranne K. B., Young A. H. (eds), Gendering the city: Women, boundaries and visions of
urban life, Lanham, Rowman and Littlefield Publishers, 2000, pp. 19-40.
11. De Certeau M., op. cit.
12. Bayat A., Life as politics: How Ordinary People Change the Middle East, Palo Alto, Stanford
University Press, 2010.01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page12
personnes démunies ont rarement les ressources ou l’occasion de résister
ouvertement contre les dominants, aussi leurs mouvements de protestation
13massifs ne sont-ils que des « feux de paille ». Or, notre objectif, dans ce
numéro, est de nous interroger sur ces différentes formes de résistance
inscrites dans des pratiques ordinaires quotidiennes souvent imperceptibles parce
qu’elles sont cantonnées aux espaces invisibles que sont les marges (les
eimmeubles dégradés du 8 arrondissement de Budapest dans l’article de
L. Lepeltier et G. Olt, ou les abris de fortune pour les expulsés de Tokyo
comme l’explique N. Pinet ou, à une autre échelle, le quartier de la Vallée de
Dikmen étudié par G. Erdi-Lelandais), ou parce qu’elles émanent de
personnes jugées peu dignes d’intérêt donc « marginales », à l’instar des Roms (E.
Rosa). Le niveau, la durée et l’intensité de ce type de résistances sont variables
et les actes de résistance peuvent être individuels ou collectifs, répandus ou
localement confinés, plus ou moins coordonnés et cohérents. Parfois, ils
peuvent aboutir à l’émergence d’un « problème public », inscrit à l’agenda des
autorités politiques : mais ce qui nous intéresse ici, c’est le processus complexe
de construction de la mobilisation et de l’action collective puisqu’un problème
public, apparaissant avec une certaine « évidence », est en fait le résultat d’un
14processus complexe de mobilisation et d’action collective .
Par ailleurs, on constate, dans le corpus de travaux sur les mouvements
sociaux, l’absence ou la mise au second plan de la dimension spatiale comme
élément structurant des mobilisations et des résistances : certes, Marx et
Engels avaient, déjà en leur temps, expliqué que les possibilités de
mobilisation des travailleurs étaient favorisées par leur concentration dans l’espace due
15à la révolution industrielle et à celle des transports ; certes, le travail
pion16nier de Roger Gould avait associé l’identité des Communards au contexte
géographique de Paris, mais il faut surtout attendre les analyses de Manuel
17Castells pour une articulation des mobilisations à l’espace urbain . Quoi
qu’il en soit, « l’espace n’est souvent qu’un arrière-plan supposé et non
problématisé, ou, en tout cas, peu considéré comme un aspect constitutif de la
18politique contestataire ». Quand, de plus, ces phénomènes se déroulent dans
13. Scott J., Weapons of the Weak: Everyday Forms of Peasant Resistance, New Haven, Yale
University Press, 1985.
14. Gilbert C., Henry E., « La définition des problèmes publics : entre publicité et discrétion »,
Revue française de sociologie, n° 531, 2012, pp. 35-59 ; Cefaï D., Trom D., Les formes de
l’action collective. Mobilisations dans des arènes publiques, Paris, Éd. de l’EHESS, 2001.
15. Dans Le Manifeste du Parti Communiste (1847), ils écrivent : « L’union que les bourgeois du
moyen-âge, quand ils ne disposaient que des chemins vicinaux, mirent des siècles à réaliser,
les prolétaires modernes, grâce au chemin de fer la réalisèrent en quelques années ».
16. Gould R., Insurgent Identities, Class, Community and Protest in Paris from 1848 to the
Commune, Chicago, University of Chicago Presse, 1995.
17. Castells M., The City and the Grassroots: A Cross-Cultural Theory of Urban Social
Movements, op. cit.
18. Sewell W. H., « Space in Contentious Politics », in Aminzade R., Goldstone J.A., McAdam
D. (eds), Silence and voice in the Study of Contentious Politics, Cambridge, Cambridge
University Press, 2001, pp. 51-52.
12 Cultures & Conflits n°101 - printemps 2016Introduction - G. ERDI LELANDAIS, B. FLORIN 13
01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page13
des espaces considérés marginaux ou aux marges urbaines et que, de plus, ces
phénomènes émanent de populations qualifiées de marginales, la dimension
spatiale reste secondaire dans les recherches sur les mouvements sociaux. Ceci
s’explique notamment du fait que, pour la sociologie, l’entrée première par
l’espace n’est pas vraiment légitime et que, pour la géographie, les
mobilisations et résistances ne constituent pas un objet d’étude très ancien. Cependant,
depuis une petite vingtaine d’années, des publications, associant fréquemment
19les deux disciplines , montrent combien est féconde l’approche qui tient
compte du rôle de l’espace urbain, comme élément structuré et structurant des
mobilisations et résistances : ceci nécessite donc de porter une attention
particulière à la compréhension spatiale de ces phénomènes comme le souligne
Charles Tilly : « des distributions spatiales de tous les jours, les proximités et
les routines des participants potentiels des contestations affectent l’ampleur et
20 21le caractère de leur mobilisation ». Fabrice Ripoll a contribué récemment
à ces débats, en soulignant les ressources spatiales qui offrent un caractère
éminemment stratégique dans les mouvements sociaux, soit parce qu’il s’agit
d’occuper des espaces pour faire parler de la cause à défendre, soit pour créer
des espaces qui seraient au service de l’action collective. Allant plus loin,
d’au22 23tres chercheurs, comme Javier Auyero ou Vincent Veschambre analysent
l’espace comme étant, en tant que tel, l’enjeu des luttes, notamment entre
classes sociales, ce qui rejoint « la lutte des places », au sens littéral, proposée
24par Michel Lussault .
Enfin, la dimension spatiale est intéressante si l’on lit les pratiques de
résistance émanant des marges ou des populations perçues comme marginales
comme une façon d’essayer d’en sortir : les fermetures sociales et spatiales,
résultant des processus d’exclusion et de stigmatisation, peuvent être franchies
par des formes de contournement, des ajustements, parfois par des
opposi25tions, plus ou moins discrets, plus ou moins ostentatoires . C’est bien ce que
tentent de faire, par leurs pratiques de la ville et leur contribution à la
19. Ainsi l’introduction à Espaces de vie, espaces enjeux plaide pour « une approche
pluridisciplinaire des mobilisations relatives à l’espace » (sous la dir. de Bonny Y. et al., Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2011, pp. 8-27).
20. Tilly C., « Spaces of Contention », Mobilization : An International Quarterly, vol. 5, n°2,
2000, pp. 135-159.
21. Ripoll F., « Du rôle de l’espace aux théories de l’acteur (aller-retour) : la géographie à
l’épreuve des mouvements sociaux », in Séchet R., Veschambre V. (dir.), Penser et faire la
géographie sociale. Contributions à une épistémologie de la géographie sociale, Rennes, Presses
Universitaires de Rennes, 2006, pp. 193-210.
22. Auyero J., « L’espace des luttes. Topographie des mobilisations collectives », Actes de la
recherche en sciences sociales, 2005, n°160, pp. 122-132.
23. Veschambre V., Traces et mémoires urbaines, enjeux sociaux de la patrimonialisation et de la
démolition, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008.
24. Lussault M., De la lutte des classes à la lutte des places, Paris, Grasset, 2009.
25. Sur les formes de franchissement des marges ou des espaces enclavés, voir Agier M.,
L’Invention de la ville. Banlieue, township, invasions et favelas, Paris, Éditions des Archives
contemporaines, 1999.01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page14
construction sociale de l’espace, les acteurs des mobilisations et résistances
rencontrés dans chacune des situations étudiées dans ce numéro et présentées
ci-dessous.
Nous ouvrons ainsi ce dossier par un article d’Elisabetta Rosa qui, à partir
d’un travail ethnographique, relate et explicite les formes quasi-invisibles de
résistance, se référant davantage à des tactiques quotidiennes de survie, des
Roms de Marseille et de Turin, communautés très marginalisées et
défavorisées. L’auteure propose de lire ces façons de faire et ces capacités d’action
comme autant de défis face à la stigmatisation et à l’exclusion, notamment
celle résultant des politiques publiques, sans pour autant s’opposer à ces
dernières de manière ouverte. Au-delà de l’ancrage territorial et de la
revendication silencieuse de citadinité qu’expriment ces petites pratiques de résistance,
il s’agit bien de « l’infrapolitique des dominés », définie par J. Scott, où se
développe « une grande variété de formes discrètes de résistances qui n’osent
26pas dire leur nom », mais qui peuvent néanmoins avoir une portée
subversive.
Cette portée subversive est également observable dans le cas des
nojukushas – les sans-abri – à Tokyo : Nicolas Pinet nous livre un panorama des
diverses formes d’actions subalternes, analysées à partir d’une distinction
entre les « résistances en soi » et les « résistances pour soi ». Cette
différenciation pose d’emblée la question de l’intentionnalité de la résistance et amène
l’auteur à se demander si l’on peut qualifier un acte de résistance si son auteur
n’a pourtant pas eu cette intention ? L’article montre également comment le
caractère fondamentalement instable des conditions d’existence de ces
nojukushas leur donne de nouvelles ressources pour contourner les règles, résister
aux évacuations, persister pour continuer à habiter et à investir la ville et, en
somme, inventer des pratiques politiques permettant parfois à leurs auteurs de
sortir d’une position de subordonné.
La volonté d’avoir une place ou de préserver sa place dans la ville et, de ce
fait, de recourir à différentes formes de résistances quotidiennes, individuelles
ou collectives, est également flagrante dans la contribution de Tarik Harroud.
Mettant la focale sur les malls de Rabat-Salé (Maroc), l’auteur étudie
l’accessibilité sociale de ces lieux par des populations défavorisées via des tactiques
mobilisées et inventées par ces dernières. Dans ce cas de figure, la résistance ne
se fait pas pour contester le système mais pour s’y intégrer. Face aux tentatives
d’exclusion dont les populations des quartiers marginaux font l’objet dans ces
lieux conçus pour et destinés aux classes supérieures – ne serait-ce que par
l’absence de transports publics – celles-ci résistent par des tactiques
quotidiennes afin de s’intégrer dans ces espaces synonymes de liberté et
d’épanouissement personnel pour elles. Pour les jeunes et les femmes, notamment,
l’ac26. Scott J. C., La Domination et les arts de la resistance. op. cit., p. 33.
14 Cultures & Conflits n°101 - printemps 2016Introduction - G. ERDI LELANDAIS, B. FLORIN 15
01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page15
cès à ces lieux est primordial afin d’échapper à l’oppression et au contrôle
social qu’ils subissent dans la vie quotidienne. En même temps, ces espaces
n’ont pas la même signification pour tout le monde et il arrive que d’autres
groupes s’opposent à leur implantation et se mobilisent contre leur
fréquentation. T. Harroud montre ainsi comment des mouvements islamistes
considèrent ces malls comme des temples de la dégénérescence morale et culturelle de
la société marocaine contre laquelle il faut lutter fermement. Cet exemple
témoigne de la complexité de l’analyse des formes de résistance dans l’espace
urbain. Celles-ci, en effet, ne sont pas toujours synonyme de progrès, tel que
les sociétés occidentales développées le définissent généralement, ni de la
contestation du système néolibéral : le paradoxe réside ici dans le fait que
certaines résistances sont justement mues par un désir d’intégration aux lieux
emblématiques de la ville néolibérale – à l’exemple des malls –, alors que
d’autres s’y opposent clairement parce que ces mêmes lieux sont les symboles
réprouvés d’une « occidentalisation » des usages et des pratiques.
La contribution proposée par Ludovic Lepeltier-Kutasi et Gergely Olt
s’inscrit dans le temps relativement long du passage de la Hongrie au
postcommunisme dans les années 1990 et explicite quelques-uns des effets actuels
ede cette rupture politique radicale. À Budapest, le 8 arrondissement, espace
populaire aux immeubles dégradés, illustre ces tensions car y est appliqué un
programme de réhabilitation et de « privatisation » des anciens logements
municipaux afin, officiellement, d’éviter une « bidonvillisation » du quartier.
Or, l’augmentation des loyers, les malfaçons de la réhabilitation et la
dégradation des conditions générales de l’habiter, provoquent le mécontentement,
plus ou moins ouvert et explicite, des résidents. La mobilisation de certains
habitants, les négociations et les tensions avec les autorités afin d’obtenir
réparation ou compensation rendent compte des menaces qui pèsent pour ceux qui
n’auront peut-être pas d’autres choix que de partir, mais aussi pour ceux qui
voient la dégradation de leurs conditions d’habitat révéler la dégradation plus
globale de leurs conditions de vie. Porter cette lutte dans ce contexte nécessite
de la rendre visible, publique, mais l’on voit bien, dans cet exemple, combien
sont inégales les ressources et l’engagement d’habitants marqués par des
trajectoires ponctuées d’échecs.
Cette question du passage des résistances discrètes et peu visibles à leur
visibilisation dans les arènes publiques, faisant intervenir ces « passeurs » que
sont les leaders et militants, est posée par les trois derniers articles qui
achèvent ce dossier.
À Istanbul, les récupérateurs de déchets, rencontrés par Bénédicte Florin,
sont invisibilisés et assignés au plus bas de la hiérarchie sociale et dans les
espaces marginaux de la métropole turque. Toutefois, la nature de leurs
pratiques professionnelles nécessitent des transgressions quotidiennes alors que01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page16
la collecte des déchets leur est interdite : franchissant les frontières de leurs
quartiers, circulant et travaillant dans les espaces publics, notamment aisés et
touristiques, ils mettent en œuvre toutes sortes de petites tactiques pour
contourner, s’ajuster aux contraintes. La dimension spatiale de leurs pratiques,
puisque la ville constitue pour eux une ressource au sens propre, est
essentielle : l’accès, ou non, aux déchets, matière première de leur activité, articule
ainsi étroitement droit au travail et droit à la ville. Face à un contexte de
réformes les faisant basculer de l’informalité à l’illégalité et à un fort sentiment
d’injustice, une prise de conscience collective émerge, relayée par les militants
et entrepreneurs des déchets, et leur permet d’élaborer un discours de
justification de leur rôle dans la société. Loin d’être passifs, ils (se) manifestent et
plaident la reconnaissance de leur travail auprès des autorités même si ces
tentatives sont difficiles et se soldent par une fragile tolérance à leur égard.
Dans un autre registre, Jérôme Tournadre montre, dans son article,
l’ambiguïté des protestations en Afrique du Sud au sein des townships. Malgré les
mécontentements massifs contre le manque de logement et l’accès défaillant
aux réseaux d’eau, d’électricité et d’assainissement, la protestation n’est plus
orientée vers le pouvoir politique et ne s’aventure que rarement au-delà des
limites des townships. Pour décrire ce phénomène, l’auteur parle des
politiques populaires qui consistent, en effet, à inventer des formes politiques
maîtrisées par les habitants et en phase avec leurs maux quotidiens. Les habitants
préfèrent exprimer leur mécontentement via des leaders de communauté ou
des membres des comités de rue. Ce fonctionnement est la conséquence de
l’expérience antérieure des protestations ayant lieu pendant l’apartheid avec
une logique de contournement des institutions imposées par ce dernier. De ce
fait, même si leur résistance n’est pas visible dans l’espace public, elle produit
quand même des effets grâce aux réseaux informels « infrapolitiques » faisant
la connexion entre le pouvoir politique national et les habitants.
Toujours dans le cadre des quartiers informels, l’article de Gülçin Erdi
Lelandais étudie la mobilisation des habitants d’un quartier informel composé
de gecekondus, situé à proximité du centre-ville d’Ankara mais socialement
marginalisé. L’analyse de cette mobilisation, organisée contre un projet de
transformation urbaine visant la destruction de l’ensemble des gecekondus,
met l’accent sur les liens entre espace, résistance et politisation, en partant du
postulat que l’espace est très souvent reconstruit, ré-imaginé, voire inventé, à
travers les pratiques quotidiennes des habitants et que ses significations
peuvent être modifiées, voire renforcées, lors d’une mobilisation. À partir du cas
de la résistance des habitants de la Vallée de Dikmen à Ankara, l’auteure
montre comment ce processus d’influence réciproque entre espace et résistance
ouvre la voie vers une politisation généralisée des habitants et, en particulier,
des femmes tout en modifiant leur vision du monde, leur perception de la
société et du système politique dans lesquels ils vivent et, au-delà, leur façon
d’être en tant qu’individu et citoyen à part entière. L’article permet de
visuali16 Cultures & Conflits n°101 - printemps 2016Introduction - G. ERDI LELANDAIS, B. FLORIN 17
01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page17
ser les effets de l’héritage du militantisme politique fortement ancré dans
certains quartiers informels, un phénomène très répandu en Turquie, dans le
passage à l’action via des militants professionnels jouant un rôle de « formateurs »
auprès des habitants.
Enfin, une lecture transversale des contributions présentées dans ce
numéro confirme le fait que les villes constituent des espaces politiques où se
déploient, certes, les revendications citadines, mais, au-delà, des
revendications citoyennes pour davantage de droits : droit au logement, droit au travail,
droits urbains, droits politiques, droits humains, termes qui expriment des
revendications qui ne sont, certes, pas équivalentes, qui ne sont pas toujours
présentes toutes à la fois et dans les mêmes moments. En ce sens, ce numéro
de Cultures & Conflits a l’ambition de s’inscrire dans la lignée des réflexions
27sur le droit à la ville issues de la pensée fondatrice d’Henri Lefebvre et
28rejoint également les travaux récents sur la justice spatiale .
27. Lefebvre H., Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968.
28. Voir la revue Justice spatiale/Spatial Justice, http://jssj.org/, mais aussi les travaux
anglosaxons tels ceux de Fainstein, S., The just city. Ithaca, New York / London, Cornell
University Press, 2010 ; Marcuse P., Of States and Cities: The Partitioning of Urban Space,
Oxford, Oxford University Press, 2002 et Cities for People Not for Profit: Critical Urban
Theory, London, Taylor and Francis, 2011 ; Soja E., Seeking spatial justice, Minneapolis,
University of Minnesota Press, 2010.01_Introduction_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page1802_Rosa_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page19
Pratiques discrètes de résistance
des migrants roms à Turin et à Marseille
1Elisabetta ROSA
Elisabetta Rosa est urbaniste-géographe, post-doctorante à Aix-Marseille
Université, CNRS, UMR 7303 Telemme, LabexMed. Ses recherches portent sur les
marges urbaines et l’habitat précaire dans les villes d’Europe du sud et sur les
pratiques spatiales de migrants « roms » en condition précaire. Elle a notamment
publié « Marginality as resource? From Roma people territorial practices, an
epistemological reframing of urban marginality », in Lancione M. (dir.), Rethinking Life
at the Margins, Londres, Routledge, 2016, pp. 182-197 et « Les marges et
l’entredeux. Petite histoire d’une porte et des migrants “roms” en condition précaire », in
Canepari E., Mésini B., Mourlane S. (dir.), Mobil hom(m)es. Formes d’habitats et
e emodes d’habiter la mobilité (XVI -XXI siècles), Ed. de L’aube, 2016, pp. 93-101.
Roms migrants et résistance, un binôme complexe
ans l’introduction à l’ouvrage Geographies of Resistance, Steve Pile sou-Dtient qu’« il ne suffit plus de commencer des histoires de résistance avec
des histoires de soi-disant pouvoir […]. En revanche, les subjectivités
politiques résistantes se constituent à travers des positions assumées non pas
seulement en relation à l’autorité […] mais aussi à travers des expériences qui ne
peuvent pas être immédiatement qualifiées de “pouvoir”, tels le désir et la
2rage, la capacité et l’habilité, le bonheur et la peur, le rêve et l’oubli ». Si la
1 . Ce travail a été réalisé dans le cadre du laboratoire d’excellence LabexMed-Les sciences
humaines et sociales au cœur de l’interdisciplinarité pour la Méditerranée portant la référence
10-LABX-0090. Il a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence nationale de la recherche
au titre du projet Investissements d’Avenir A*MIDEX portant la référence
n°ANR-11IDEX-0001-02. En 2013, la recherche a été réalisée dans le cadre du programme postdoctoral
Fernand Braudel-IFER-FMSH, soutenu par l’Union européenne (Programme Action Marie
èmeCurie – COFOUND – 7 PCRD), n° de subvention 245743. Elle a également été réalisée
dans le cadre du programme ANR « Marges et villes entre exclusion et intégration. Cas
méditerranéens ».
2 . « It is no longer enough to begin stories of resistance with stories of so-called power […].
Instead, resistant political subjectivities are constituted through positions taken up not only in
relation to authority […] but also through experiences which are not so quickly labelled
“power”, such as desire and anger, capacity and ability, happiness and fear, dreaming and for-02_Rosa_101_c&c 11/05/2016 08:17 Page20
géographie critique s’est attachée, depuis longtemps, à analyser les processus
de domination et les pratiques de résistance qui s’y opposent, ainsi que les
rapports à l’espace des uns et des autres, il s’agit ici pour Pile de remettre en
question le binôme pouvoir/résistance pour montrer, notamment, comment la
résistance cherche à « occuper, développer et créer des spatialités alternatives à
3celles définies à travers l’oppression et l’exploitation ». C’est avec cet esprit
que nous avons abordé le thème des pratiques de résistance des migrants roms
en condition de précarité dans le cadre de nos récentes recherches portant sur
l’habitat illégal et précaire à Marseille et à Turin.
Le squat, à savoir l’occupation sans droit ni titre d’un local, d’un bâtiment
4ou d’un terrain en vue de son habitation ou de son utilisation collective , est
souvent pratiqué et interprété comme alternative résistante au manque de
logement, à la précarisation extrême de l’habitat, au dénuement, à la
ségréga5tion, à la discrimination . Parler des migrants roms et de leurs pratiques
spatiales dans la ville permet d’aller plus loin dans cette réflexion. En effet, alors
que les squats et les bidonvilles représentent souvent la seule possibilité pour
ces populations de s’installer en ville, les questions de résistance sont très
rarement mentionnées à ce propos. C’est plutôt le caractère « rom » qui est alors
souligné, une labélisation ethnique qui obscurcit les diverses spécificités de ces
pratiques et des espaces qui les soutiennent. L’ethnicisation portée par les
discours et les politiques publiques conduit à occulter les différentes manières
dont ces personnes habitent, accèdent ou revendiquent l’accès à la ville, ce qui
6perpétue leur ségrégation . Conséquence des traitements que leur réservent
les politiques et les pouvoirs publics, les Roms finissent par n’être que des
objets passifs, aucune considération n’étant portée à leurs compétences, leurs
capacités d’action et leur interaction avec le reste de la ville.
Des recherches récentes ont toutefois nuancé ces interprétations en
mettant en avant le fait que les Roms n’attendent pas toujours après des politiques
7publiques pour satisfaire leurs besoins . De plus, les mêmes politiques qui les
marginalisent sont mises à l’épreuve par leurs pratiques de la ville et par la
8mobilisation de ressources qui en découle .
getting », Pile S., « Introduction », in Pile S., Keith M. (eds), Geographies of Resistance,
Londres/New York, Routledge, 1997, p. 3 (notre traduction).
3 . « […] occupy, deploy and create alternative spatialities from those defined through oppression
and exploitation », Pile S., « Introduction », op. cit., p. 3 (notre traduction).
4 . Péchu C., Les Squats, Paris, Presses de Sciences Po, 2010.
5 . Pichon P., « Vivre sans domicile fixe : l’épreuve de l’habitat précaire », Communications,
n° 73, 2002, pp. 11-29. Bouillon F., « Des migrants et des squats : précarités et résistances aux
marges de la ville », Revue européenne des migrations internationales, vol. 19, n°2, 2003,
pp. 23-46 (http://remi.revues.org/440, consulté le 26/06/2015). Péchu C., « Entre résistance
et contestation. La genèse du squat comme mode d’action », Travaux de science politique de
l’Université de Lausanne, n° 24, 2006, pp. 3-51.
6 . Nacu A., « Un double langage : les usages du “politiquement correct” dans les programmes
destinés aux Roms en Roumanie et en Bulgarie », Études Tsiganes, n° 38, 2010, pp. 86-106.
7 . Legros O., « Les pouvoirs publics et la “question rom” en Europe aujourd’hui. Perspectives
de recherche pour une approche comparative », Études tsiganes, n° 39-40, 2009, pp. 42-55.
20 Cultures & Conflits n°101 - printemps 2016

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.