Matériaux pour une sociologie de la géographie

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EAN13 : 9782296278752
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Matériaux pour une sociologie de la géographie

GÉOTEXTES Collection dirigée par Daniel Dory

La géographie connaît depuis quelques décennies de profonds bouleversements tant internes que dans ses rapports avec le monde qu'elle interprète, explique et contribue également à transformer. Ce contexte suscite un grand besoin d'outils théoriques, de synthèses solides, de mises au point conceptuelles, ou encore d'études de cas illustrant une problématique et/ou légitimant une démarche. S'adressant aux chercheurs, enseignants et étudiants, les ouvrages de la collection GEOTEXTES visent à mettre à leur portée des travaux originaux de grande qualité (brefs si possible), constituant de véritables outils de travail au service de la recherche géographique fondamentale dans toute sa diversité. A cette fin seront privilégiées des synthèses sur l'état de la réflexion dans divers domaines, ainsi que des ouvrages collectifs permettant de cerner un problème précis ou un champ d'investigations au travers d'une pluralité de perspectives.

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1969-0

Sous la direction de

Daniel Dory, Denise Douzant-Rosenfeld et Rémy Knafou

Matériaux pour une sociologie de la géographie

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Introd uction

Les transformations qualitatives et quantitatives, dont la "communauté géographique" a été le siège au cours des dernières années (accroissement et modification spectaculaire des publics scolaires et universitaires, diffusion dans la géographie savante de nouvelles théories et méthodes, réformes pédagogiques diverses, débats théoriques, etc.), ont favorisé et à la fois imposé l'émergeance de diverses entreprises de réflexion et de recherche historique, épistémologique et, plus récemment, sociologique, ces trois approches s'avérant d'ailleurs de plus en plus indissociables. Ainsi, de cette fermentation intellectuelle deux initiatives complémentaires (et indépendantes à l'origine) sont apparues qui, en convergeant au sein de l'Observatoire de la géographie et des géographes, sont directement à l'origine du présent ouvrage. D'une part, le projet de création d'un observatoire, dont les objectifs sont développés dans la contribution de Rémy Knafou, a été présenté pour la première fois par le nouveau directeur du laboratoire du CNR~, INTERGÉO, en préface du Guide des formations universitaires en géographi~, aménagement, tourisme, urbanisme (1989). Il s'agissait d'un texte très court mettant en relation la capacité de collecte de l'information sur la géographie et les géographes avec la possibilité de développer une réflexion sur les données ainsi rassemblées. L'idée était lancée publiquement. Celle-ci a permis, à partir de la rentrée universitaire 1989, de rassembler au sein de l'Observatoire naissant les premières forces par apports extérieurs successifs (1) et de mettre en oeuvre les premiers projets de travail (2). D'autre part, Daniel Dory, alors chargé de cours au sein du DEA "Analyse théorique et épistémologie de la géographie" des universités de Paris 1 et Paris 7 (Direction: Philippe Pinchemel), avait, dans le bâtiment voisin, réorienté son séminaire d'épistémologie de la géographie dans une perspective de plus en plus sociologique, l'inscrivant de façon spécifique dans son projet de construction d'une géographie fondamentale. Il proposa alors aux étudiants de rédiger leurs travaux de recherche relatifs à son enseignement (3) en prenant notamment comme base les données produites à INTERGÉO,ou en inscrivant leurs problématiques dans les axes de recherche de l'Observatoire de la géographie et des géographes dont il devint membre à part entière.

(1) Détachement sur un poste de chercheur, bourse de doctorant-ingénieur, mutation d'un ingénieur, aide d'une informaticienne, équipement informatique. (2) Faisabilité d'une enquête sur l'image de la géographie auprès des publics auxquels les géographes entendent s'adresser; étude bibliométrique à partir de la source de la Bibliographie Géographique Internationale et du Répertoire des géographes fabriqués sur place; faisabilité d'un guide des sources sur la géographie de la France. (3) Les textes de Christine Matoux-Lamberts, de Béatrice Collignon, Anne Frémont et François Moriconi, de Antoine Godbert et Anne Volvey, s'inscrivent dans ce contexte. 5

Ce double apport a été à l'origine du fonctionnement de l'Observatoire. Un séminaire de recherche au sein d'INTERGÉOa en outre permis, à partir de l'analyse et de la critique de travaux en géographie, sociologie, histoire, épistémologie et anthropologie des sciences, ou encore en psychologie sociale, de préciser et d'approfondir l'approche sociologique finalement retenue comme centrale à ce stade de nos recherches (4). Des entretiens approfondis ont également été menés au même moment afin d'étudier comparativement les itinéraires scientifiques d'un certain nombre de géographes. Les contributions présentées ici ont été écrites à des époques différentes et témoignent donc d'une stratification temporelle des recherches et des problématiques. Il ne s'agit par conséquent pas d'un manuel ou d'un traité, mais bien de matériaux qui, à partir d'une perspective sociologique, s'inscrivent dans un projet géographique général qui recourt à l'histoire, à l'épistémologie, à la sociologie et à l'analyse des politiques scientifiques. Tant pour les textes dont les premières versions ont été réalisées dans le cadre du séminaire de Daniel Dory, dont il a été question plus haut, que pour les autres contributions, une fois la problématique d'ensemble et le cadre théorique général définis, une grande liberté a été laissée aux auteurs dans la collecte et le traitement des données, comme dans la présentation des résultats qui n'expriment pas nécessairement une position col1ective. A ce stade de notre entreprise trois axes nous ont paru devoir retenir prioritairement l'attention: 1. l'élaboration d'une problématique générale; 2. l'identification et la critique des corpus (répertoires, bibliographies, rapports d'agrégation, réponses à des questionnaires, enquêtes diverses...) ; 3. la réflexion méthodologique indissociable de la pratique effective de la recherche empirique. Ce volume est ainsi un premier moyen d'aborder un domaine de questions qui, à notre sens, présente au moins un double intérêt: - sociologique d'abord, car la géographie, à l'intersection des sciences sociales et des sciences de la nature, est un champ d'expérimentation passionnant. On trouve par ailleurs des géographes à tous les niveaux de l'enseignement où ils sont suffisamment nombreux et diversifiés pour pouvoir donner lieu à des recherches systématiques. La communauté géographique est, de plus, dotée de ressources documentaires propres d'une grande richesse (bibliographies, enquêtes régulières, etc.) ; la production, de l'existence et de la circulation des savoirs géographiques ainsi que de parvenir à saisir les conséquences de la situation de la géographie
(4) Dans ce choix un élément important a été l'influence du séminaire de Louis Pinto à l'EHESS, "Sociologie des humanités", suivi par l'un des chercheurs pendant deux ans comme initiation aux méthodes de la sociologie et aux concepts de Pierre Bourdieu. La troisième année, le séminaire, alors suivi par davantage de membres de l'équipe, s'est déroulé dans les locaux d'INTERGÉO autour du thème "Sociologie des métiers et des professions" .

.:

- géographique

également

car il s'agit de parvenir

à expliquer

les modalités

de

6

comme discipline dominée dans les champs académique et scientifique. Ceci afin de se mettre mieux à même d'y introduire des modifications. Nous avons rassemblé les contributions en trois groupes. Les deux premiers textes sont de caractère surtout programmatique. - Celui de Rémy Knafou, sous la forme d'un plaidoyer pour l'Observatoire de la géographie et des géographes, expose les conditions de cette entreprise dans un laboratoire du CNRS et les différentes perspectives susceptibles d'être ouvertes à court et à moyen terme. - Celui de Daniel Dory expose quelques difficultés et enjeux de l'analyse sociologique portant sur le champ de la géographie. Le deuxième groupe rassemble des matériaux relatifs à la production, plus ou moins savante, de savoirs géographiques. Deux contributions, parmi les plus anciennes, réalisées par des étudiants au cours de l'année 1990, concernent le Répertoire des géographes français, sur lequel ils ont posé un regard neuf et naturellement critique qui stimula la réfle,-,ion de l'Observatoire et fut à l'origine lointaine de l'élaboration de
L'Annuaire de la recherche géographique francophone.

- Ainsi la contribution de Christine Matoux-Lamberts retrace 20 ans de réalisation du Répertoire, son contenu, ses objectifs implicites ou explicites; sa grande utilité pratique comme ses lacunes pour une connaissance fine des géographes et de leurs activités.
Vanacore et François Moriconi analysent les centres d'intérêt des géographes français tels qu'ils se dégagent des notices publiées dans la dernière édition papier du Répertoire en 1989. - D'autre part, la contribution de Mireille Bruston, responsable de la conception et de la réalisation de L'Annuaire de la recherche géographique francophone, illustre bien la démarche qui s'est mise en place au sein de l'Observatoire de la géographie et des géographes en vue de réaliser une base de référence fiable sur les chercheurs en géographie, au moyen d'une enquête menée en 1991. - Enfin Manuel Apruzzese a bénéficié de la conjonction à INTERGÉO de la fabrication de la Bibliographie Géographique Internationale (BGI) et du Répertoire des géographes pour réaliser en 1990-91 une étude bibliométrique commandée par le CNRS. Les éléments qui ont été retenus dans sa contribution permettent ainsi de mieux connaître la production scientifique des géographes telle qu'elle apparaît surtout à travers les revues.

- Sur le même corpus de données, Béatrice Collignon, Anne Frémont-

Le troisième ensemble de contributions concerne la transmission du savoir géographique, soit en direction du grand public, soit dans le contexte scolaire. - Ainsi Antoine GOObertet Anne Volvey analysent quatre "news magazine" et s'interrogent sur la place de la géographie ou de ce qui en tient lieu dans la presse. On sait les relations étroites qui existent entre la discipline géographique et sa transmission scolaire (en association avec la discipline histoire), la formation des enseignants justifiant d'ailleurs, pour une part essentielle, la 7

croissance du nombre des géographes universitaires. Il était donc particulièrement intéressant de se pencher sur quelques aspects du contexte de cette reproduction et des représentations qui s'y attachent. - Denise Douzant-Rosenfeld analyse le volumineux corpus constitué par les réponses à l'enquête effectuée auprès des professeurs d'histoire et géographie du second degré, pour mettre en évidence à la fois la composition sociale du corps des professeurs et les relations que ceux-ci, en majorité de formation historienne, entretiennent avec la géographie scientifique. - Jean-Christophe Gay se livre à un autre exercice éclairant. Il analyse soixante années de rapports d'agrégation concernant l'épreuve de géographie régionale, oeuvre de synthèse témoignant de la maîtrise de la démarche géographique, ce qui le conduit à s'interroger sur les méthodes et les qualités permettant de distinguer les candidats. En publiant ces textes dans toute leur diversité et leur richesse, notre propos est avant tout de créer les bases d'une réflexion collective sur le statut et la condition de la géographie française contemporaine. Or, en procédant à l'interrogation sociologique d'une discipline - qui en l'"occurrence est la nôtre - une problématique épistémologique et historique a trouvé un début de formulation, dont les implications et la pertinence dépassent le champ de la seule géographie. Et cela aura d'ailleurs été l'un des acquis, généralisable dans des conditions à établir, de cette première phase de la recherche que de parvenir à questionner ces pré-notions confuses et mystifiantes d'une "intériorité" et d'une "extériorité". C'est notamment à approfondir ces questions que les chercheurs réunis au sein de l'Observatoire de la géographie et des géographes se consacreront dans les années qui viennent, en s'attachant à enrichir les indispensables débats disciplinaires et interdisciplinaires.

Daniel Dory, Denise Douzant-Rosenfeld et Rémy Knafou.

8

Plaidoyer en faveur de l'Observatoire de la géographie et des géographes
Rémy Knafou

<<Les

intellectuels se trouvent toujours d'accord
jeu et leurs

pour laisser hors jeu leur propre . propres enJeux.» *
«...la hiérarchie sociale des disciplines

la théorie philosophique géographie tout en bas.» *

(...) place au sommet et la

Les deux phrases de P. Bourdieu, citées en exergue, illustrent et bornent tout à la fois le champ d'action de l'Observatoire de la géographie et des géographes, créé à INTERGÉO,en 1989 (1). En effet, les conditions dans lesquelles la géographie est produite et se reproduit nous intéressent et nous paraissent être tout aussi dignes d'intérêt que les résultats auxquels la science géographique parvient (2). On postule même que ces conditions peuvent permettre d'expliciter certains aspects de la production scientifique. Dès lors, le projet de connaissance de l'Observatoire de la géographie et des géographes se place sans ambiguïté dans le cadre de la Sociologie de la Science. Il s'appuie sur l'importante masse d'informations rassemblées par les ingénieurs et chercheurs d'INTERGÉO,masse qui constituait, jusqu'en 1989, un gisement peu ou pas exploité (3). Désormais, ces données demeurent à la disposition de tous, en France comme à l'étranger, mais sont également utilisées par le groupe de recherche de l'Observatoire de la géographie et des géographes.
* P. Bourdieu, Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, 1984, p. 62. (1)Le projet de connaissance de L'Observatoire de la géographie et des géographes a déjà été présenté dans deux articles et, en particulier, de manière plus systématique dans le second: - R. Knafou, "INTERGÉO, un outil renouvelé au service des géographes", L'Information Géographique, 1990, vo1.54, n° 3, pp. 121-124. - D. Dory, D. Douzant-Rosenfeld, "La Géographie et les géographes comme objets de recherche sociologique", L'Information Géographique, 1991, vo1.55, n° 2, pp. 71-76. (2) M. Callon, B. Latour dirs., "La science telle qu'elle se fait" in Anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, La Découverte, 1991. (3) Et lorsqu'il était exploité, c'était fréquemment sans liaison directe avec les producteurs ou les collecteurs de l'information: aux ingénieurs et techniciens du CNRS, la tâche ingrate de la collecte; aux chercheurs, la tâche noble de l'interprétation. INTERGÉO, ui fut q laboratoire de service, et devint, en 1989, Unité de Service et de Recherche, souhaitait dépasser ce clivage. 9

Il va de soi que l'Observatoire de la géographie et des géographes n'entend évidemment pas être un outil d'évaluation de la géographie ou des géographes. Nous laisserons cette responsabilité aux instances compétentes, dûment constituées. De même, nous entendons nous interdire tout jugement de nature morale - de ces jugements que la science proscrit ordinairement, mais qui ne sont pas toujours absents des discours scientifiques - sur la géographie ou les géographes. Nos centres d'intérêt ne sont pas là : nous entendons observer, nous informer, tenter de comprendre, mais pas juger, laissant ce soin à d'autres. Aggraverons-nous encore notre cas en disant que nous prétendons à n'être que des entomologistes cherchant modestement à observer le fonctionnement d'une communauté scientifique dans son environnement social, institutionnel et économique? Et que nos travaux seront publiés, accessibles à tous et critiquables par tous?

Le statut de la géographie

dans le monde scientifique

La géographie souffre, dans le monde scientifique, d'une image souvent peu valorisante, en France comme à l'étranger, semble-t-il (4). Pierre Bourdieu le note « objectivement» dans plusieurs de ses écrits, notamment
lorsqu'il constate

- certes

à partir d'enquêtes antérieures à 1968

- que

l'origine

sociale des étudiants décroît lorsqu'on va de la philosophie à la géographie ou des mathématiques à la géologie. Le constat de Pierre Bourdieu se défend d'être un jugement de valeur, mais d'autres scientifiques ne se sont pas privés de porter des jugements sur la géographie d'autant plus subjectifs qu'ils n'étaient pas fondés sur une connaissance profonde de leur sujet, la géographie étant censée être facilement connue de tous, sans condition préalable d'accès: du reste, n'est-elle pas enseignée à l'école? (5). «Science d'érudition», «discipline provinciale» sont ainsi des exemples de jugements portés récemment par des responsables de la recherche; pour tel autre, la géographie «gagne à demeurer auxiliaire et à se pratiquer en amateur» (6). Cela dit, la géographie n'a pas le monopole de ces jugements à l'emporte-pièce (souvent prononcés par des spécialistes venus des sciences dites "dures"), comme en témoigne Pierre Bourdieu, lorsqu'il écrit: «La socioJogie a le triste privilège d'être sans cesse affrontée à la question de sa scientificité. On est mille fois moins exigeant pour l'histoire ou

(4) Il semblerait qu'en dépit d'une histoire originale en France, la géographie à l'étranger ait un statut comparable - c'est-à-dire peu élevé dans la hiérarchie des sciences -. Il Y a là un important champ de recherches comparatives que l'Observatoire de la géographie et des géographes entend explorer dans le cadre d'une politique de collaboration internationale avec d'autres équipes.
(5) Cest là une autre difficulté propre à la géographie

- qui

n'en a cependant

pas le

monopole

-, à la différence de la sociologie, par exemple, absente, institutionnellement

de l'enseignement secondaire: la géographie est, à la fois, discipline scolaire, savoir scientifique et action, avec des rapports organiques et ambigus entre les trois. (6) A. Besançon, Une Génération, Julliard, 1987.
10

l'ethnologie, sans parler de la géographie, de la philologie ou de l'archéologie» (7). Mais, au-delà des jugements lapidaires, la géographie présente un ensemble de critères concordants: un prestige intellectuel souvent mesuré, un recrutement d'étudiants - et donc, souvent, in fine, de chercheurs et d'enseignants - dans des catégories moins privilégiées de la population que pour d'autres sciences sociales, une balance des échanges avec les autres disciplines fortement déficitaire, une moindre place sur le marché du "grand public", semblent bien définir une science dominée. Certes, toutes les disciplines empruntent à d'autres. Mais certaines plus que d'autres. Et la géographie est de celles-là. Ces différents critères mériteraient d'être étudiés de plus près ou, le cas échéant, actualisés: la balance des échanges avec les autres disciplines, les prêts et emprunts de concepts, l'influence des théories extérieures, l'utilisation de méthodes comme de techniques conçues et mises au point dans d'autres disciplines, etc. sont autant de thèmes de recherche encore très peu explorés à propos de la géographie. Un examen superficiel des références publiées dans les grandes revues de géographie et de sciences sociales semble montrer une situation particulièrement intéressante en raison du déséquilibre très fort des références bibliographiques situées en fin d'article: les géographes français, depuis plusieurs années, citent fréquemment des ouvrages appartenant à d'autres champs disciplinaires. L'inverse est rarissime. Le constat, s'il était vérifié, mériterait de poser quelques questions d'importance pour la géographie évidemment, mais aussi pour les autres sciences: lit-on. ou non les géographes, à l'extérieur de la géographie? Si on les lit, pourquoi ne les cite-t-on pas ?Bien des réponses sont possibles, depuis le poids des habitudes liées aux représentations sociales chez les scientifiques ou les contraintes de la concurrence entre sciences voisines jusqu'à la médiocrité possible de l'apport original du contenu des ouvrages de géographie, en passant par les inévitables conflits d'intérêts entre disciplines, d'autant plus vivaces que les disciplines sont proches. Et si, autre hypothèse, on ne lit pas les géographes, d'autres questions mériteraient d'être également posées, en particulier la question centrale consistant à savoir pourquoi des scientifiques ignorent d'autres scientifiques au point de ne même pas les lire. Serait-ce le résultat du fonctionnement d'une quadruple conjonction: l'impossibilité pratique de lire en dehors de son domaine propre, l'idée récurrente venue de la fréquentation d'une certaine géographie classique selon laquelle les apports de cette discipline appartiendraient surtout au passé, l'absence d'une locomotive dans les milieux de l'intelligentsia parisienne (8) et, enfin, la difficulté d'une petite

(7) in Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, p. 19. Cela dit, le jugement de P. Bourdieu semble conférer une excessive spécificité à la sociologie qui n'est pas la seule à être affrontée à la question de sa scientificité. Les géographes, au moins, peuvent en témoigner. (8) Il est à noter que l'un des rares géographes qui aurait pu jouer ce rôle a choisi de concentrer son action dans un autre domaine, plus proche des jeux du pouvoir hexagonal que de ceux de l'intelligentsia parisienne ou des réseaux de la communauté internationale. 11

communauté à se faire entendre dans un concert des sciences sociales dominé par des disciplines vedettes et quelques stars de la recherche? Entre une géographie qui ne servirait à rien et un.e géographie qui pourrait déranger, apparaît le chemin ouvert à une géographie qui, de toute évidence, fonctionne et que, le plus souvent, on ignore. Il y a là une situation qui, quelle que soit l'hypothèse retenue, peut sembler anormale et qui, donc, appelle des matériaux ainsi qu'une mise en perspective. De même, des comparaisons avec la place de la géographie dans d'autres pays devraient être éclairantes pour replacer dans leur vrai contexte certains débats de la géographie française. Car il semble bien que ce statut de science dominée ne soit en rien propre à la France. A leur manière et dans des situations de rapports de force différents, la géographie allemande, espagnole ou américaine présentent de fortes analogies avec la géographie française.

Les géographes et le monde d'enfermement et d'ouverture

extérieur:

stratégies

C'est donc dans le contexte d'une hypothèse faisant de la géographie une science dominée, qu'on peut distinguer plusieurs attitudes de géographes et/ou de groupes de géographes face au monde extérieur. Il y a d'abord l'attitude des géographes qui, ne pouvant directement agir sur le nombre et le niveau social des étudiants recrutés par la géographie, se sont lancés dans une double recherche, de scientificité et de reconnaissance sociale, cette dernière semblant largement liée à la première. La géographie théorique, la géographie dite improprement "quantitative" (comme si une science pouvait se définir par son outillage (9», le développement des recherches en épistémologie de la géographie, la lecture des philosophes, des théoriciens sociaux, des physiciens et des mathématiciens, vont dans le même sens: quitter le terrain, souvent boueux et à tout le moins poussiéreux de la géographie traditionnelle, et entrer dans l'arène des grandes discussions scientifiques. de notre temps. Aujourd'hui, nos géographes citent Piaget, Habermas, Popper ou Thom et parlent volontiers de fractales, d'ordre, de désordre et de chaos; ils pourraient, désormais, ne pas déparer dans un salon parisien. Mais y sont-ils invités? C'est là une autre histoire, car les représentations sociales ont la vie dure. D'autres géographes ignorent ou feignent d'ignorer le statut de la géographie dans l'ensemble des sciences. Souvent conscients, à la fois, de certaines faiblesses de la géographie classique et de la réputation de leur discipline à l'extérieur, certains ont entrepris d'apporter la preuve de ce qu'est effectivement la géographie en faisant de la géographie et en évitant soigneusement d'aborder certains débats qui pourraient affaiblir des consciences militantes ou des déterminations nouvellement fondées. Dans
Il semblerait que là encore, même à travers les stratégies de ses leaders, la géographie française suive un chemin original. (9) A ce sujet, je rejoins complètement la position de Roger Brunet, qui refuse énergiquement d'ajoindre un qualificatif à la géographie, par exemple dans le débat autour de la « géographie sociale ». 12

certains cercles de géographes, une certaine forme mesurée - d'autosatisfaction a donc succédé à l'auto-lamentation des décennies précédentes. Ayant trop pratiqué ou à tout le moins trop connu les discours ancrés dans le doute face à leur discipline de bien des maîtres de la géographie dans les années 60 et 70, certains préfèrent, désormais, se convaincre de l'épanouissement de la géographie en se fiant uniquement à des indices inégalement convaincants tels que l'avancée de la science géographique, les progrès de la demande sociale - laquelle est largement sollicitée -, l'existence d'étudiants en géographie ou la constitution d'un groupe regroupant les mêmes sensibilités et la même vision optimiste de l'avenir de la géographie. Une telle attitude, qui n'est pas infondée du reste, s'appuie en partie sur l'aptitude parfois infinie des universitaires à ignorer le monde extérieur, surtout lorsqu'ils se rassemblent en groupes dont les membres entretiennent régulièrement leur vision convergente du moude par une activité intellectuelle. Une preuve en est, par exemple, l'absence de mobilisation de la grande majorité des géographes universitaires face aux tentatives de réduire la place de la géographie dans l'enseignement secondaire; et ce, à la différence des historiens universitaires qui savent, à l'occasion, faire cause commune pour la défense de la discipline menacée, au besoin en mobilisant médias, politiques, pétitionnaires professionnels et, plus généralement, bonnes consciences du pays soucieuses de défendre tout à la fois les valeurs démocratiques et les rentes de situation. Certains géographes, enfin, ont adopté une autre stratégie d'enfermement : il s'agit de ceux qui voient et dénoncent, de manière fréquente ou permanente, un complot contre la géographie, en n'hésitant pas à courir deux risques d'inégale importance: le premier, qui a peu de conséquences, consiste à faire de la défense globale de «la» géographie le bouclier de «leur» géographie perçue comme menacée; le second, plus préoccupant en matière d'image de la discipline, consiste à accréditer davantage l'idée - non entièrement fantaisiste selon laquelle la géographie, discipline faible par définition, serait naturellement exposée à tous les mauvais coups dès que l'Education Nationale tente d'adapter l'Ecole aux multiples contradictions qui l'assaillent. Une autre attitude possible est celle des géographes qui tentent de faire vivre l'Observatoire de la géographie et des géographes, en essayant de rassembler des informations sur leur discipline afin de mieux comprendre le fonctionnement du champ dans lequel ils se situent et à propos duquel ils se posent un certain nombre de questions importantes.

-

13

Le moment géographes

est favorable pour observer géographie

et

«La géographie a connu trois décennies plutôt exaltantes, pleines de nouveautés, de rebondissements, de tentatives, de percées mais aussi d'impasses.» (10) «On ne fait plus de la géographie, mais on défend ou pourfend des courants idéologiques opposés...» (11) La géographie est en pleine mutation, elle se restructure en profondeur, elle change de paradigme: science à logique naturaliste au siècle dernier, dans la mouvance de la théorie darwinienne de l'évolution, elle s'affirme aujourd'hui, largement, comme science sociale pour qui la nature n'intervient plus que secondairement, en tant qu'elle peut exister socialement. «Après avoir étudié le monde comme un réceptacle des sociétés humaines, les géographes se sont tournés vers les sociétés elles-mêmes et leurs constructions, les villes. La plupart des géographes sont devenus des chercheurs en sciences sociales et ont été classés comme tels dans les universités.» (12). Dans une mutation aussi considérable, il semblerait que les comportements s'accusent, laissant mieux apparaître les stratégies. Des groupes se forment, d'autres se restructurent, des associations de défense se mettent en place, des stratégies conquérantes s'affirment, des anathèmes sont lancés, des processus d'exclusion mis en oeuvre, des rumeurs courent: période passionnante montrant qu'il se passe réellement quelque chose en géographie et que la population des géographes pourrait appeler d'intéressantes analyses (13). Ainsi, l'histoire de la constitution des groupes mériterait d'être étudiée. On dispose, en effet, dans cette période très favorable de turbulences et de remises en cause, de conditions exceptionnellement favorables pour saisir et analyser les stratégies scientifiques, corporatistes et individuelles (14). Groupes ascendants et déclinants se croisent, débattent et illustrent, à leur manière, le changement de paradigme de la géographie française et, au-delà,

(10) A. Reynaud, "La géographie revisitée", L'Espace Géographique, 1990-1991, n° 2, p. 158. (11) G. et Ph. Pinchemel, La face de la Terre, A. Colin, 1988, p. 10. (12) Cf. Hare cité par M. Dogan et R. Pahre, in L'innovation dans les sciences sociales. La marginalité créatrice. PUF, 1991. (13) Contrairement à ce que semble penser Adrien Bérubé dans: "La géographie évolue. Elle est utile. Mais les géographes le sont peut-être moins..." in Cahiers de Géographie du Québec, déco 1988, vol. 32, n087, pp. 261-267. (14) Ainsi, par exemple, il serait intéressant d'étudier les conditions dans lesquelles le grand colloque de prospective sur la géographie, organisé par le Ministère de la Recherche et de la Technologie, en décembre 1990, a été mis sur pied; quels géographes il a mobilisé, et ce qu'il en est finalement sorti, directement ou indirectement. De même, l'analyse récente des recrutements au CNRS ne devrait pas manquer d'intérêt pour caractériser les stratégies en oeuvre; les mettre en rapport avec les évolutions de la géographie à l'étranger pourrait permettre de poser des questions intéressantes. 14

avec une grande clarté, les modes de fonctionnement d'une communauté scientifique. C'est ainsi qu'il pourrait être intéressant de suivre la formation d'écoles, le cheminement des idées nouvelles ou bien de chercher à mieux connaître l'éventail des pratiques scientifiques, y compris celles qui tiennent au fonctionnement même des institutions scientifiques.

Géographie scolaire et géographie rapports et quelles stratégies?

scientifique:

quels

Quelle est la stratégie des géographes universitaires face à la géographie, matière scolaire? Il semblerait que les géographes aient, eux-aussi, après les mathématiciens, les historiens, les philosophes, les historiens, etc., compris que l'enseignement secondaire, voire primaire, pouvait être un enjeu important, à la fois sur un plan scientifique et commercial (15). Désormais, les universitaires n'hésitent plus à proposer des programmes du Secondaire et continuent d'intervenir dans les manuels de l'enseignement secondaire avec une énergie renouvelée. Cette entrée en force de l'Université dans l'enseignement Secondaire ne sert pas nécessairement l'intérêt respectif de ces deux sphères (16): l'Université en fait un terrain de bataille et l'enseignement Secondaire y puise, à la fois, idées nouvelles et facteurs de blocage (11). En tout cas, on fait ici l'hypothèse centrale que la nature des liens entre la géographie savante et la géographie scolaire est de nature à expliquer une bonne partie des stratégies scientifiques et parascientifiques dans la .

discipline (18).

L'Observatoire dans une stratégie le champ des représentations

de communication

et

Enfin, L'Observatoire de la géographie et des géographes a également sa place dans une stratégie de communication qui entraîne le chercheur dans le champ des représentations sociales et, donc, à nouveau, sur le chemin d'une réflexion sur le fonctionnement des sciences sociales. On sait que la représentation d'une science perturbe le contenu du message que les scientifiques adressent à la société, et ce, que les scientifiques veuillent ou non se penser en tant qu'émetteurs de message à destination de la société. Quoiqu'il en soit, à l'arrivée, la réception du message sera troublée par les représentations que les destinataires se font de la science en question.
(15) J. Peyrot, le président de l'Association des Professeurs d'Histoire-Géographie, en

témoigne à sa manière en écrivant, dans un communiqué en date du 24 mars 1992 : « A
partir de la Troisième, asseoir l'hégémonie d'une géographie contestable et contestée.» (16) Il s'agit de l'analyse de F. Audigier, notamment présentée dans CHAM'S, Enseigner la géographie en Europe, Anthropos/GIP RECLUS, 1991. (17) Cf. Ch. Grataloup, "La discipline ne fait pas la force principale des sciences", L'Information Géographique, 1988, n° 52, pp. 182-188. (18) Cette hypothèse est présentée par D. Dory, "Considérations sociologiques sur l'enseignement de la géographie", Intergéo-Bulletin , 1991, n0104. 15

Le trouble peut être, en termes d'image, négatif, neutre ou même positif. Peu importe, à la limite, car le message verra son contenu déformé (19). Les représentations d'une discipline ont une existence qui tire sa force d'une cohérence qu'une démarche historique peut éclairer. En effet, les représentations ont une histoire et sont une histoire parallèle à toute science, largement constitutive de cette science. En outre, parce qu'elles sont enracinées dans une certaine réalité pour ne pas dire une réalité certaine, les représentations manifestent une tendance fondamentale à la stabilité: les représentations ont la vie dure. C'est probablement du reste l'une de leurs fonctions sociales que d'assurer, à travers une permanence rassurante, le lien entre groupes. Le savoir géographique et ses représentations apparaissent comme des productions sociales de nature différente. On pourrait en dire autant de n'importe quel type de savoir disciplinaire et, en particulier, c'est le propre de la démarche scientifique, dans le domaine des sciences sociales, que d'échapper au sens commun en définissant son objet et sa pratique. Or, souvent, cette définition revient à tailler dans le vif de la réalité globale perçue par le public: les scientifiques s'approprient ainsi des portions de savoirs et de éhamps d'action sociale sans le consentement des utilisateurs, placés en position d'observateurs passifs. L'anthropologue, l'économiste, l'ethnologue, le géographe, l'historien, le sociologue interviennent ainsi, à la faveur d'une lutte d'influence, mettant ensuite les non-scientifiques devant un fait accompli: tel fait, telle approche, seront alors réputés, par des scientifiques, comme "sociologique", "historique" ou "géographique", parfois en rupture complète avec l'expérience des receveurs de cette information qui est, par définition, une expérience globale liée à la nature des pratiques sociales et non compartimentée en fonction des partages scientifiques. Toutes les sciences sont ainsi productrices d'une autonomisation par rapport au sens commun qui, par définition, les coupe momentanément dans le meilleur des cas - de la communication avec les utilisateurs. Une telle autonomisation est du reste une nécessité impérative pour que la science se gouverne selon ses propres principes: elle est dans l'ordre des choses et il est donc normal qu'une science ait des difficultés de communication. Ces difficultés 'sont encore renforcées par une autre spécificité des sciences sociales: à la différence des sciences exactes, qui nécessitent une culture particulière pour y pénétrer, leur objet appartient à tous et chacun peut avoir l'illusion de pouvoir y accéder sans formalité, dans la mesure où elles traitent d'une réalité qui, souvent, paraît familière. Les scientifiques des autres sciences eux-mêmes ne sont pas les derniers à céder à cette tentation. De toute évidence, il existe une forte asymétrie des perceptions des facilités d'accès aux sciences qu'il conviendrait d'étudier systématiquement afin de mieux comprendre, notamment, les déterminants d'une politique scientifique, en particulier au sein d'un organisme rassembleur de sciences comme le CNRS. La géographie, qui possède deux versants, l'un du côté des sciences 'de la

-

(19) INTERGÉO, qui assure une circulation de l'information et en reçoit, parfois, des retours, peut en porter témoignage. 16

nature, l'autre, du côté des sciences de la société, semble bien placée pour permettre d'apprécier une telle asymétrie des perceptions. A partir des considérations qui précèdent, on fait ici une double hypothèse: d'une part, que le rapport de la science géographique à la pratique sociale semble être fait de ruptures plus fortes que dans les autres sciences sociales (20) ; d'autre part, qu'une des explications du statut dans lequel se trouve la géographie au regard des autres disciplines réside dans les représentations que son origine scolaire a créées ou, au moins, a contribué à créer (21). Cette accentuation de la rupture entre la géographie et son image paraît avoir une double origine: l'une prendrait appui dans l'origine naturaliste de la science géographique, qui perdure dans le grand public et chez beaucoup de scientifiques: ce sont les fameux «enseignements de l'histoire et de la géographie», c'est-à-dire, pour le plus grand nombre, du passé des hommes et de la nature; l'autre semble être issue du décalage existant entre la géographie que produisent la plupart des géographes d'aujourd'hui et les représentations de la géographie que continue à produire l'école. Il revient donc à la géographie «communicante» de se heurter, dans son entreprise, à un double handicap: celui d'avoir partie liée aux difficultés d'un enseignement en crise; celui, encore supérieur, de vouloir proposer une définition même de la science ne correspondant pas à celle du sens commun: c'est à la mémoire collective des Français que s'affronte, non sans témérité, la géographie d'aujourd'hui, qui plus est souvent à l'aide d'images beaucoup plus complexes qu'il n'y paraît. C'est, par exemple, le cas des «chorèmes», ces structures élémentaires de l'espace géographique souvent représentées par des modèles schématiques; ils ont fait irruption dans les manuels du Secondaire soucieux de montrer qu'ils ne retardaient pas par rapport à la production scientifique contemporaine, sans pour autant faire l'objet d'une explicitation sérieuse de leur construction; leur apparente simplicité dissimule une complexité sous-jacente qui échappe à la grande majorité des enseignants, pour ne pas parler des élèves. Construire en classe un chorème peut être un exercice profitable, mais encore assez peu répandu; le commenter en trois minutes comme on regarderait la carte des fleuves est une opération beaucoup plus répandue et probablement perverse (22).

Les

observateurs

observés

La situation d'observateur d'un monde auquel on appartient est certes passionnante, souvent stimulante, presque toujours réjouissante. Mais elle est aussi confortable, car, de ce fait, ceux qui se placent ainsi tendent à se mettre hors jeu, position paradoxale, voire contradictoire, alors même que leur projet
(20) Voir notamment, P. Vergès, "Représentations sociales de l'économie", in Les représentations sociales, sous la direction de D. Jodelet, PUF, 1989. (21) Œ. note 13. (22) Cela dit, il en va de même à propos des images spatiales qui fleurissent dans les manuels scolaires sans être accompagnées de véritables modes d'emploi; pourtant, sans ces derniers, elles sont inutilisables et ne servent qu'à témoigner de l'emploi totalement irréfléchi de l'image pour l'image. 17

est de mettre en jeu ce qui est habituellement mis hors jeu. Les journalistes connaissent ce même type de problème, mais généralement, ne semblent pas en être conscients ou évitent de le poser en se contentant souvent de prises de position de nature morale, au nom d'une morale que par ailleurs ils feignent de contester. Dans ces conditions, il paraît utile de préciser les conditions dans lesquelles le projet est né, même s'il aurait été préférable que cette analyse soit faite par des chercheurs extérieurs au groupe de l'Observatoire. Le projet est né d'un constat fait, en 1989, à INTERGÉO, laboratoire jusqu'alors «de service», qui rassemblait information et documentation pour les géographes. Or, une grande partie de cette information était auparavant inutilisée. Cest donc le souci de valoriser sur place l'information accumulée, ainsi que le souci de mieux collecter cette information, en se guidant sur de véritables hypothèses de travail, qui a suscité la mise en place de l'Observatoire. En outre, il était apparu utile de mieux comprendre la mutation que connaissait la géographie - et qu'elle connait toujours - au moment où la direction scientifique du CNRS souhaitait faire d'INTERGÉO un outil de va~orisation et de diffusion du savoir géographique en dehors de la communauté scientifique des géographes. Au service de ce projet, se sont donc progressivement rassemblés des chercheurs, le plus souvent confirmés, mais qui présentent un double point commun: d'une part, certains de ces chercheurs n'avaient pas d'expérience dans le champ scientifique considéré (celui de la soçiologie de la science) ; d'autre part, l'ensemble des chercheurs rassemblés au sein de l'Observatoire étaient en position marginale par rapport à l'establishment géographique (23) : Denise Douzant-Rosenfeld, chercheur confirmé dans le domaine de l'approvisionnement alimentaire en Amérique latine, appartenait à l'enseignement Secondaire et n'avait rallié INTERGÉO que grâce à un détachement temporaire au CNRS; Daniel Dory, ayant une formation philosophique et sociologique et pas en autodidacte -, docteur en géographie, présente l'originalité d'avoir une culture composite en prise directe sur la communauté scientifique internationale; ce chercheur ayant à son actif un grand nombre de publications faisant souvent autorité à l'étranger, n'avait, jusqu'en 1991, aucune position institutionnelle dans la géographie française. Enfin, l'auteur de ces lignes présente une autre originalité, celle d'être longtemps resté hors du monde de la recherche et de l'enseignement supérieur et, donc, hors de ses jeux et de ses enjeux. En rédigeant ces lignes, il me paraît donc non dépourvu de sens que ce

-

soient des géographes longtemps

- ou encore - en position

marginale (24) qui

aient adhéré au projet de l'Observatoire de la géographie et des géographes et qui aient souhaité le faire vivre. Pour reprendre à nouveau les analyses de
(23) Par ailleurs, si, "marginal" ne signifie pas nécessairement créateur (cf. «la marginalité créatrice» de Dogan et Pahre), il n'en demeure pas moins que les chercheurs rassemblés au sein de l'Observatoire semblent être doublement des hybrides: à la fois par leur formation initiale et par leur engagement dans la présente démarche. (24) Situation transitoire par excellence, car le système est prompt, soit à marginaliser complètement, soit à intégrer ceux qui s'affirment dans cette position. 18

Pierre Bourdieu, il semblerait qu'on soit donc là en présence d'un groupe constitué de nouveaux venus, encore mal pourvu en capital institutionnel (25), et volontiers enclin à l'hérésie, si on définit celle-ci de manière générale comme la contestation des stratégies de conservation qui, dans les champs de production de biens culturels, tendent à la défense de l'orthodoxie en vigueur, et de manière particulière, comme la volonté de mettre en jeu ce qui est habituellement hors jeu, à savoir le mode de fonctionnement d'une communauté scientifique. Avec l'espoir que l'existence même d'observateurs contribuera à faire sortir les dominants du silence (au sujet des règles du jeu) et à produire un discours plus ou moins attendu. D'autant que jusqu'au printemps de 1992, le projet scientifique de l'Observatoire de la géographie et des géographes ne semble pas avoir toujours éveillé un courant spontané de sympathie parmi les géographes dont certains sont, semble-t-il, peu enclins à favoriser l'observation de leurs pratiques et de leurs stratégies, y compris lorsque ces dernières sont extraordinairement apparentes. Mais chacun sait la différence entre les appréciations à l'emporte-pièce qui courent en aparté des réunions ou congrès et des analyses plus informées et plus réfléchies qui feraient l'objet de travaux écrits et, donc, de débats (26) . Quoiqu'il en soit, les géographes de l'Observatoire ne se situent pas sur une autre planète; ils sont engagés, au même titre que les tenants de l'orthodoxie, dans un même champ d'intérêts fondamentaux, à savoir, parce qu'ils sont géographes, à tout ce qui est lié objectivement à l'existence même du champ de la géographie, à ses jeux, à ses enjeux et à la capacité de reproduction du système. Ils en sont conscients et ne peuvent à ce stade rien dire de plus, laissant éventuellement ce soin à d'autres, de manière à ce que, le cas échant, l'observateur soit, en juste retour, au nom d'un principe d'équilibre peu fréquemment recherché, lui aussi observé. Ce faisant, ils ne revendiquent rien d'autre que de participer à l'activité "normale" (au sens de Kuhn) de leur science, en ayant l'ambition de contribuer au développement théorique et empirique du paradigme existant. En outre, le fait que ces observateurs soient eux-mêmes géographes et, qui plus est, des géographes engagés dans des recherches plus ou moins classiquement «géographiques», me paraît être l'une des conditions

(25) Si tant est que sa stratégie soit une conquête d'une partie de ce capital. (26) Face au projet de l'Observatoire, on a pu, jusqu'à présent, enregistrer quatre types d'attitude: ceux qui l'ignorent ou préfèrent l'ignorer; ceux qui n'en voient pas réellement

l'intérêt ou qui feignent de ne pas le voir

(<<

des géographes qui étudieraient d'autres

géographes », ce ne serait pas très intéressant: peut..être pour le laisser aux non.. géographes? Mais, alors, avec deux risques bien différents: 1.. que les très rares. non.. géographes s'intéressant à la géographie continuent à n'en voir que certains aspects; 2- que la majorité des spécialistes de l'histoire ou de la sociologie des sciences continue à ne pas s'intéresser à la géographie et, donc, ne s'engage pas dans un tel travail; ce qui, il est vrai, ne serait pas perçu comme un risque par bon nombre de géographes) ; enfin, et heureusement il en existe, ceux qui ont compris la signification et l'intérêt du projet. 19

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