Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Mauvaise mère

De
225 pages

Mauvaise Mère est le récit cru et bouleversant, écrit à la première personne, de Judith, mère adoptive de Mina, avec qui elle n’a jamais pu entretenir une relation apaisée. Mêlant narration et réflexion, il donne à revivre les souffrances d’une mère pleine d’amour, prise au piège d’une situation insoluble. A travers le cas extrême d’une adoption difficile sont abordées les questions universelles auxquelles tous les parents ont été confrontés : celle du traumatisme enfantin, de la construction des individus dans la relation, des limites de l’amour. Peut-on être, malgré soi et fatalement, une mauvaise mère ?


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

La Bavardeuse

de Mon-Petit-Editeur

Ils sont parmi nous

de editions-edilivre

couverture

Mauvaise mère

Mauvaise Mère commence le jour du trente-deuxième anniversaire de Mina. Jour où, pour la énième fois, celle-ci va lever la main sur Judith, sa mère adoptive, parce qu’il n’y a pas de foie gras avec le champagne…

Judith va alors se mettre en retrait pendant cinq mois au cours desquels elle va revisiter sa vie – tenter de reconstituer le puzzle de ce drame familial, de cet échec. Qu’a-t-elle fait, qu’ont-ils fait, pour en arriver là ? Qui est responsable ?

Mina, abandonnée en Ethiopie à l’âge de quatre mois, arrivée à douze mois en France, dont les traumatismes invisibles se transforment en violence ?

Judith, « mauvaise mère », parce que malgré son amour, elle n’est pas parvenue à rendre Mina heureuse et épanouie dans sa famille d’adoption ?

Lionel, père adoptif, qui va, dès l’arrivée de Mina, subir le chantage affectif de cette enfant qui a déjà « tellement souffert » ? Ou encore Elise, née du couple sept ans avant l’arrivée de Mina, enfant brillante que Mina ne pourra jamais égaler ?

Autour de cette famille en souffrance, assistantes sociales, psychologues, psychiatres, médecins ou médias renvoient à Judith l’image d’une mère incapable d’accueillir, de construire, de rendre Mina à la normalité. Capable d’amour, là où l’amour seul apparaît impuissant.

 

Dédié à toutes les « mauvaises mères », ce récit dépasse le seul thème de l’adoption, car il est traversé des questions universelles que se sont posées tous ceux auxquels a été confiée la tâche de l’éducation : celle de la construction de l’individu, de la part de soi et de l’autre, de l’harmonie inatteignable des relations parents-enfants. Pourquoi l’amour ne suffit pas ? Et peut-on être, malgré soi, une mauvaise mère ?

 

Judith Norman

 

 

MAUVAISE MÈRE

 

 

Les blessures de l’adoption

 

 

ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT

 

ISBN : 979-10-209-0357-0

© Les Liens qui Libèrent, 2016

 

« Quand bien même la fin du monde serait pour demain,

Je n’en planterai pas moins un pommier aujourd’hui. »

 

MARTIN LUTHER

 

« Quiconque oublie le temps cesse de vieillir.

L’oubli triomphe du temps, ennemi de la mémoire,

Car le temps, en définitive, ne guérit toutes les blessures

Qu’en s’alliant à l’oubli. »

 

KATHARINA HAGENA

(Le Goût des pépins de pomme)

 

Merci à Sophie Marinopoulos et Henri Trubert qui m'ont fait confiance en me proposant d'éditer Mauvaise Mère dans leur maison d'édition Les Liens qui libèrent.

 

à Mina,

 

à Lionel,

 

à toutes les « mauvaises mères »

1

Lionel est allongé sur le canapé, le revers de la main gauche posé sur le front. Sa main droite pend lourdement sur le sol. Le soleil qui s’est infiltré entre les rideaux a posé une tache jaune, lumineuse, sur ses cheveux en broussaille. Son visage amaigri ressemble à celui du clown triste de Buffet. Deux larges rides lui barrent le front. Mais ce midi, le clown a les yeux clos. Je sais qu’il ne dort pas. Il est épuisé. En attente. En attente que le téléphone sonne. Crispé par cette attente angoissante.

Il a dû sentir mon regard. Il ouvre les yeux, les pose sur moi furtivement avant de les refermer aussitôt. Le spectacle de sa femme recroquevillée dans le fauteuil qui lui fait face semble l’accabler un peu plus.

En quelques mois, comme lui, j’ai pris dix ans. Visage flétri d’avoir beaucoup pleuré. Je n’ai pas baissé les yeux, j’ai essayé de lire dans les siens pendant ces brèves secondes, de lui dire « T’en fais pas, ça va aller ! » Une fois de plus. Il sait qu’il n’en est rien. Ça ne peut pas aller, jamais cela ne pourra aller. Nous sommes KO, au bout du possible.

Moi aussi je courbe l’échine, aux aguets. Peur que le téléphone sonne. Hier déjà, et chaque jour la même chose. La nuit surtout. Pourtant depuis des années, la nuit je le mets dans le placard pour ne plus entendre cette sonnerie infernale. Pour ne plus sursauter dès que les premières notes résonnent dans le silence. La peur. La peur que tout recommence, ou plutôt que cela continue. Aucun répit. Cela me tue.

Elle finira par avoir notre peau.

La respiration de Lionel semble s’apaiser. Se serait-il enfin endormi ? Tout à coup, comme mû par un pressentiment, il sursaute. Il en est certain, moi aussi : il va sonner. On le sent venir, comme si les ondes traversaient l’espace en nous lançant des signaux : « Attention, c’est pour bientôt ! »

C’est maintenant.

Il sonne…

Inévitablement. C’est écrit.

Lionel s’est levé d’un bond sans se poser de question. Il sait qui est au bout du fil, rien qu’à la mélodie. Faudra changer cette satanée musique !

J’ai cru qu’il allait tomber. Il s’est raccroché au dossier du fauteuil, a saisi l’appareil d’un geste fébrile.

— Si tu ne viens pas, je te tue !

Bizarre, d’habitude elle dit « Je me tue »…

Moi, répondre ? Non. Impossible ! Je ne veux plus. Je ne peux plus. J’ai décidé que je ne la verrai plus. Avant longtemps. Plus jamais elle ne remettra les pieds à la maison !

Pourtant, c’est ma fille.

2

Depuis huit jours, je tente de revivre la scène, ou plutôt, si j’essaie de la chasser de mon esprit elle s’impose à moi-même. Respire par le ventre, Judith, concentre-toi sur tes mains, sur tes pieds, remonte vers la poitrine, laisse-toi aller, respire… Sens tes membres qui deviennent lourds…

Non, impossible, je n’y arrive pas. Déjà trois heures du matin et les images se bousculent dans ma tête. Pour la cinquième fois je me lève, tourne en rond, m’assois dans la cuisine puis au salon, finis par prendre un Efferalgan puis un quart de Lexomil, puis un autre… Pour sombrer, oublier. N’être plus de ce monde. Plonger dans un inconscient où tout serait beau, léger, facile ; un monde où ma fille m’enlacerait en me chuchotant « Hummm, c’était délicieux, maman ! » ce repas que j’aurais préparé rien que pour elle. Mais cela n’existe que dans les rêves, ou alors quand on est mort. Peut-être.

Ce 1er mai, Mina a eu 32 ans.

Comme pour chaque anniversaire, Lionel et moi courbions l’échine, nous demandant comment cette fois ça allait se passer. Nous étions rentrés la veille pour ne pas manquer ce jour qui aurait été signe pour elle, une fois de plus, que nous ne l’aimions pas.

— Tu veux manger quoi pour ton anniversaire ? lui avais-je demandé.

— Je ne sais pas, d’ailleurs je ne sais pas si je viendrai…

— Tu fais comme tu veux, mais préviens-nous tout de même !

Fallait-il insister ou laisser couler ?

Laisser couler, depuis des années, nous tentions d’adopter cette technique. Lionel y parvenait, moi pas.

Jour J. Huit heures.

La sonnerie diabolique… Faudra vraiment la changer !

— Je ne crois pas que je viendrai…

Comme je sais qu’elle change d’avis d’une minute à l’autre, je prépare malgré tout un plat qu’elle aime : poulet sauce roquefort et pâtes fraîches. Pas envie de retomber dans les drames trop connus. Lionel a mis le champagne au frais et a préparé une rillette de sardines pour l’apéritif.

La matinée passe. Je ne peux m’empêcher de regarder l’horloge tourner. Je ne sais si j’espère sa venue ou si je la redoute, mais je me suis mise en quatre pour que tout soit parfait. Au cas où.

Onze heures.

Vite, cueillir des boutons de roses. Trente-deux boutons. Un par année.

La première année de Mina sans nous, puis trente et une années avec nous, ou à côté de nous, ou au-dessus, ou au-dessous, rarement pleinement avec nous dans la joie et la bonne humeur. Près de trente années à nous demander comment faire pour la rendre heureuse ?

Mina, venue du bout du monde, de cette Éthiopie qui meurt de faim, Mina, l’enfant que nous avons adoptée, chérie, mais qui ne parvient pas à être heureuse.

Mina, pour qui nous sommes les pires parents du monde, des parents qui ne font aucun effort pour elle et « qui font rien que lui pourrir la vie… »

11 heures.

Il a fini par sonner.

— Ben, je vais peut-être venir quand même… Papa peut venir me chercher ? susurre sa petite voix.

Elle s’est faite belle, mais son regard est sombre comme chaque 1er mai. Entre autres. Dans la maison flotte une bonne odeur de poulet rôti et de tarte aux poires, sa préférée. Il fait un temps splendide. Lionel aurait aimé qu’on s’installe dehors. Impossible, Lionel, Mina a horreur de manger dehors, tu le sais bien. Et c’est son anniversaire !

Elle s’assoit sans un mot sur le canapé, jette à peine un regard sur le bouquet d’où jaillit une myriade de roses multicolores. Je lis dans ses yeux la déception puis elle bougonne « Pfff… pas un bouquet de fleuriste ! »

Sur la table, les coupes à champagne et les toasts de Lionel.

Mina fronce le front, fait la moue, se lève d’un bond, part tête baissée à la cuisine, ouvre le frigo, le referme violemment et revient tonitruante :

— Alors, il est où le foie gras ?

— …

On la regarde, ahuri.

— Vous n’avez même pas fait de foie gras avec le champagne ? Mais c’est un anniversaire de merde ! Vous ne faites aucun effort pour moi !

— Écoute Mina, on ne savait même pas si tu viendrais ! Et j’ai fait tout ce que tu aimes…

— Un poulet au roquefort ? Tu parles, c’est pas un repas de fête ! Ma sœur, quand elle vient tu mets les petits plats dans les grands ! Pour moi, c’est rien que de la merde ! C’est toujours pareil : vous m’aimez pas, je ne suis pas votre fille… Je l’ai toujours dit, je compte pour RIEN !

Elle avait débité cette tirade en hurlant, s’étouffant presque. Crispé dans son fauteuil, Lionel se demandait une fois de plus comment cela allait tourner. Il me faisait discrètement des signes pour que je ne relève pas, que je laisse couler. J’avais envie de tout envoyer promener, là, tout de suite. Respire, Judith, respire…

J’ai apporté le champagne en serrant les dents. J’espérais couper court à cette colère mais Mina n’en finissait pas. La mèche était allumée, l’explosion était imminente, on le savait. Toujours les mêmes griefs, sa jalousie qu’elle ressassait depuis tant d’années et notre désamour…

Lionel a hésité une fraction de seconde puis s’est levé, chancelant, pour servir le champagne d’une main tremblante. Son visage émacié par le stress était livide. Mon regard accroché à ses gestes lui disait « Viens, partons ! » Laissons-la se débrouiller sans nous !

Mais tel un ressort, Mina s’est levée.

— Salope ! Tu n’as fait aucun effort pour moi !

J’étais sidérée. Depuis neuf heures du matin, je m’activais au fourneau alors que je ne savais même pas si elle viendrait ! Même si j’en avais l’habitude, ses colères me désarçonnaient ; chaque fois, elles m’enfonçaient davantage la tête sous l’eau. Même si entre deux crises je refaisais surface, j’étais forte, disait-on ; je pleurais de l’intérieur.

Lorsque son père lui avait donné en arrivant le sac rempli de petits cadeaux qu’on lui avait ramenés d’Auvergne, des produits du terroir – ses péchés mignons – sans oublier un substantiel chèque, elle n’avait pas relevé la tête ; pas un merci, il va s’en dire. Les paquets étaient restés au sol, sans un regard. Nous étions les parents de cette enfant-là. Non que nous voulions une reconnaissance débordante ; non, juste un minimum. Et c’est nous qui l’avions élevée…

Alors, quand le mot « salope ! » a franchi le seuil de mes oreilles, le seuil de ce qui est tolérable, de ce qui est supportable, j’ai bondi.

— Ma fille, je regrette, mais la salope que je suis ne peut pas te servir à manger dans ces conditions. Tu prends tes affaires et Papa te ramène chez toi !

— Connasse ! C’est toi qui vas te casser ! a-t-elle hurlé.

Lionel, le calme Lionel, a bondi à son tour et lui a administré une gifle magistrale. Une gifle que j’attendais depuis des années et qui m’a fait un bien énorme. Oui, j’ose le dire.

3

Le film passe et repasse dans ma tête. Impossible d’en retrouver la chronologie. La gifle, était-ce avant ou après le vase ? Non, c’était bien après le vase.

Tout en m’injuriant, Mina avait saisi à pleines mains le vase rempli de boutons de roses, un vase en grès que m’avait offert ma mère pour mes quarante ans. Elle l’avait jeté sur le carrelage. Je l’avais vu traverser la pièce, frôlant l’écran télé et se fracasser sur le sol, suivi des ramequins remplis de toasts ; tous les boutons de roses en pagaille, cassés au milieu d’une mare d’eau, des débris partout. Un vrai champ de bataille… Et Mina n’en avait pas fini. La seconde suivante, elle s’est emparée des coupes, nous jetant le champagne à la figure. J’ai cru qu’elles allaient rejoindre le vase, mais elle a brandi une coupe avant de lancer d’une voix froide « Non, les verres, je ne les casse pas, c’est moi qui vous les ai offerts ! »

Oui, c’est là que la gifle est partie.

Après, je ne sais plus. Est-ce moi, est-ce elle qui a fait le premier pas, le pas vers l’horreur ? Elle m’a arraché le collier que Lionel m’avait offert à Noël et s’est acharnée sur moi. Il a voulu la maîtriser mais elle se débattait comme une forcenée et s’est mise à me frapper.

— Je vais te tuer, ma fille, je vais te tuer parce que tu nous pourris la vie !

 

Est-ce bien moi qui avais prononcé ces mots ? Ces mots définitifs et monstrueux ? Moi, sa mère ? Adoptive certes, mais peut-être encore plus aimante parce qu’on l’avait voulue, cette enfant, espérée, désirée, et qu’on devait être de piètres parents de ne pas réussir à la rendre heureuse et à se faire aimer d’elle. « Je t’aimerai pour deux », c’est ce que je me disais lorsqu’elle me rejetait. « Je t’aime, moi non plus », c’était le fonctionnement de Mina.

J’ai tenté de la prendre dans mes bras, réalisant l’horreur de mes paroles, paroles d’une mère anéantie, perdue, totalement déboussolée, mais les coups ont continué à pleuvoir. Lionel lui tenait les mains, tentant de la diriger dans le couloir.

J’ai cru que c’était un galet qu’elle avait pris, quand elle m’a assommée. Un de ces gros galets qui ornent la poterie du palmier dans l’entrée. J’entends encore la résonance sourde dans mon crâne, violente, puis la douleur, intense, brûlante. Sensation étrange d’avoir des remous dans la tête, comme si tout bougeait de l’intérieur. Cela me cuisait. J’ai cru que j’allais tomber.

Est-ce l’instinct de survie qui m’a fait jaillir vers le téléphone ? Vite, appeler, faire le 15 ou le 18, je ne sais plus. Mais où était ce fichu téléphone ? Mina continuait de se débattre, et moi de hurler « On va te faire enfermer, ma fille, il n’y a pas d’autre solution ! »

Pas de téléphone… Il était pourtant bien là, ce matin, sur le petit bureau de l’entrée.

— C’est le téléphone qu’elle t’a cassé sur la tête ! a crié Lionel, essayant toujours de contenir Mina.

— Trop mal pour que ce soit le téléphone… ai-je gémi, me tenant la tête à deux mains.

Pourtant, il était là, sur le sol, en mille morceaux.

Je me suis précipitée sur le deuxième appareil dans l’autre pièce et, suffocante, j’ai appelé le Samu. Impossible de leur expliquer, j’étais terrorisée, leur disant qu’il allait y avoir un mort, des mots entrecoupés de pleurs et des cris qu’ils entendaient par-derrière.

Quelques minutes plus tard les pompiers sont arrivés, et comme chaque fois, à la seconde Mina s’est arrêtée de hurler, de se débattre. C’était nous qui la battions, c’était nous les horribles parents, les fautifs, pas elle. Mais ils ne l’ont pas crue. Les gendarmes ont suivi. J’étais recroquevillée sur une chaise, secouée par des sanglots que je ne parvenais pas à maîtriser. Mina était toujours dans le couloir avec les pompiers.

— Dans votre intérêt, vous devez porter plainte ! a dit un gendarme.

— Contre notre fille ! s’est esclaffé Lionel.

— Vous dites que ce n’est pas la première fois et que depuis Noël, elle a déjà eu affaire à la police et aux pompiers.

— Oui, une fois, elle s’est battue avec son ex, une autre fois, c’était une TS…

— Une TS ?

J’ai soupiré.

— Elle en a déjà fait dix-sept… ou plus, je ne sais pas, maintenant on ne compte plus… Cette fois-là, elle avait avalé plein de cachets…

J’avais du mal à parler, je pleurais entre les mots. Lionel, de son côté, se taisait, choqué.

Ils ont voulu examiner ma tête.

— Pas la peine, ça ne saigne pas, ce n’est rien… ai-je murmuré.

Mais pourquoi avais-je dit ça ?

Aujourd’hui je regrette, j’aurais dû les laisser faire, pour que Mina réalise son geste, pour qu’ils voient cette bosse que je sentais gonfler sous mon crâne et qui tambourinait comme un marteau sur l’enclume. Oui, il aurait mieux valu poser les faits, mettre la loi à plat pour que Mina comprenne que, même malade, elle n’a pas le droit de frapper sa mère. Car ce n’était pas la première fois.

Depuis des années, nous la tenions à bout de bras, tentant de la faire vivre « normalement », surnageant au milieu de ses crises, sans trouver avec le corps médical la bonne solution. Chaque fois, nous nous sentions abandonnés.

 

Ils l’ont emmenée.

Nous nous sommes retrouvés tous les deux, muets, accablés. Une fois de plus.

Le poulet avait refroidi dans le four, les pâtes étaient collées au fond de la casserole. Seule la tarte avait survécu. Tout est parti à la poubelle.

Je suis montée dans ma chambre. J’ai avalé un demi-Lexomil pour m’assommer, comme si je ne l’étais pas assez. En l’instant présent, une seule chose m’importait : sombrer dans le néant pour oublier.

À 18 heures, j’entends la porte de la chambre s’ouvrir doucement.

— Ils l’ont laissée sortir… Elle est chez elle, elle vient d’appeler…

Je bondis hors du lit. Je n’en crois pas mes oreilles.

— Mais ils sont fous, ils sont complètement fous ! Et nous, on fait quoi ?

J’étais terrorisée, furieuse aussi. C’est chaque fois la même chose, ils nous la rendent sans la soigner. J’étais inquiète ; pire : prise d’une panique soudaine.

— Elle va rappliquer, j’en suis sûre. Ce n’est pas les six kilomètres qui vont lui faire peur, elle l’a déjà fait… Tu te souviens ?…

On ne peut pas oublier ce jour où, après une énième crise, nous avions déserté la maison. On avait retrouvé tous nos jeunes arbres décapités.

— Tu sais ce qu’elle m’a demandé ?

J’écarquille grands les yeux. Sûre que ça va encore être quelque chose d’invraisemblable. Et là, je n’ai pas tort.

— Que je lui apporte la tarte aux poires !

« Elle ne manque pas d’air », ai-je pensé, incapable de prononcer un seul mot. Une angoisse terrible m’est tombée dessus. Je n’ai pas demandé à Lionel ce qu’il lui avait répondu, sans doute pas « Oui, ma petite fille, je vais te l’apporter » – quoique avec Lionel, on ne sait jamais. Il me désarçonnait souvent, agissant à l’encontre de ce que j’attendais et qu’il croyait juste pour recadrer notre fille ; mais lui, voulant arrondir les angles et passer l’éponge (comme il disait) pardonnait toujours.

Je suis restée prostrée un long moment sur le lit, les deux mains enserrant mes genoux, réfléchissant, ou essayant peut-être de me convaincre que ce n’était qu’un mauvais rêve, que j’allais me réveiller et qu’on allait fêter l’anniversaire de Mina.

— Tu fais quoi ? m’a demandé Lionel, me voyant enfin m’agiter auprès de l’armoire.

— Je fais les valises ! Je ne reste pas une minute de plus ici ! Elle va encore passer la nuit à téléphoner et toi, tu vas être incapable de ne pas lui répondre ! Il vaut mieux qu’on s’en aille, ça la fera réfléchir.

Pourtant, je savais que dans ces moments d’hystérie elle était incapable de raisonner.

— On va la laisser dans cet état ? Mais c’est non-assistance à personne en danger ! Et si elle se suicide ?

— Si on reste, c’est non-assistance à ma personne en danger ! Moi, je pars ! Advienne que pourra ! D’ailleurs, t’as remarqué ? Elle ne se suicide jamais quand on est absents.

4

Au petit matin, nous nous sommes enfuis comme des voleurs. Des amis avaient mis à notre disposition leur maison de vacances. Il suffisait d’un coup de fil, d’un SOS, on savait où trouver la clef. Leur maison jouxtait une vieille ferme abandonnée à la sortie d’un petit village de Normandie, à deux pas de la mer. Une heure de route. Un havre de paix. Un havre pour recharger nos batteries. Combien de fois sommes-nous arrivés là en catastrophe ? Cette route que nous connaissions par cœur, nous la faisions en silence, chacun avec ses questionnements, ses angoisses, ses colères. Nos rancœurs aussi l’un envers l’autre.

Lionel, le bon et généreux, le grand calme, mais sous lequel bouillait une Cocotte-Minute, le patient Lionel se laissait manipuler du matin au soir par sa fille ; sa fille à qui il manquait toujours quelque chose d’urgent, sa fille qui le réclamait à toute heure du jour et de la nuit parce que lui seul l’écoutait, alors que sa mère… Oui, je mettais des limites, je savais dire non lorsqu’il le fallait même si, parfois, je me faisais violence mais cela, personne ne s’en rendait compte. Cette mère-là, moi en l’occurrence, qui depuis des années allait tous les mois s’épancher chez sa psy, cette horrible mère qui disait non, ce n’est pas celle que Mina aurait voulue mais je n’y étais pour rien. L’autre, la « vraie », jamais je n’ai essayé de la remplacer ; je lui ai laissé sa place, la place de celle qui avait mis au monde ma fille. J’avais pris le relais, parce que nous voulions un autre enfant mais aussi parce qu’il n’y avait pas d’autre solution pour Mina, essayant de faire du mieux que je pourrais, le moins mal en tout cas.

« J’aurais préféré une autre famille… T’es pas ma mère ! » Combien de fois l’ai-je entendue, comme bon nombre de mères adoptives mais cela ne console personne !

Nous sommes arrivés, de jour cette fois, un peu avant le passage du laitier. Ici, on livrait encore le lait en voiture à cheval ; un lieu un peu hors du temps, un petit village tranquille, loin des touristes. Juste ce qu’il nous fallait pour reprendre des forces. Au loin, le soleil étincelait déjà sur la mer. Un vol de mouettes est venu nous accueillir. Nous sommes passés prendre la clef chez Gilberte qui tient un petit bistrot sur la place du village. « Place » est un bien grand mot, juste un pâté de maisons entourant un vieux platane.

« Alors y a encore de l’orage dans l’air ? » C’était la phrase rituelle. Jamais elle n’en demandait plus depuis dix ans qu’elle nous voyait arriver à la cloche de bois, le visage ravagé. Elle savait rester discrète.

Elle nous a embrassés comme du bon pain, ses bonnes joues rouges nous claquant de grosses bises pleines de chaleur et d’embruns, puis elle nous a proposé un café… « avec une lichette de calva, ça vous requinquera ! » Et nous voilà partis vers la maison. Une vieille maison à colombages en torchis. On s’y sent bien, en sécurité, même si le portail grince et les escaliers aussi, même si on n’y voit goutte et qu’il faut allumer à quatre heures. C’est une maison repliée sur elle-même, autour d’une haute cheminée où l’on peut s’assoir dans l’âtre.

Il fait déjà chaud dehors mais froid dedans. Lionel allume vite quelques brindilles pour faire prendre la brassée, toute prête, comme si elle nous attendait. Comme chaque fois, je viens me blottir au plus près de la flamme. J’aimerais entrer encore plus dans le foyer de la cheminée, tant mon corps est glacé. De l’intérieur.

— Ça va ? demande Lionel.

Je hoche la tête. Mes yeux sont tristes. Ma voix s’est perdue au fond de moi. Mes mots ont disparu. Depuis hier soir, je n’ai pas ouvert la bouche.

Lionel m’observe à la dérobée, s’active à défaire les valises, pose sur la table quelques victuailles qu’il a ramassées à la va-vite avant de partir.

— Je vais au village chercher du pain. Tu viens ?

Je réponds négativement de la tête.

Je n’ai pas pris la peine de faire le lit, je me suis allongée sur le couvre-lit de lirette en coton blanc et le Lexomil de la veille a continué à faire son effet. Dormir. Dormir pour oublier. Dormir pour ne pas mourir.

En arrivant, Lionel avait entrouvert les volets de la chambre. Quand je me suis réveillée, la pièce baignait dans un clair-obscur apaisant. J’aurais bien continué ma sieste mais il a pointé son nez à la porte.

— Tu n’as pas faim ? Il est déjà quatre heures… Tu n’as pas envie de faire un tour ?

Je me suis levée, un peu groggy, j’ai mangé en silence, mastiquant lentement une tartine. Dès que je mâchais, ma tête me faisait mal. Machinalement, j’ai porté la main à l’endroit précis où le téléphone m’avait frappée. Le téléphone ? J’ai massé doucement ma bosse. Lionel me regardait mais n’a pipé mot. J’espérais qu’il s’inquiète pour moi, pour ce coup que j’avais reçu. Non, il semblait l’ignorer ou vouloir l’ignorer. Je lui en voulais. Dans sa tête, il ne devait y avoir que Mina. Il était inquiet. Que faisait-elle ? Allait-elle une fois de plus se jeter par la fenêtre? Nous l’avions déménagée du septième au quatrième et cela nous avait rassurés, mais même du quatrième on se tue. Ses chutes du deuxième étage l’avaient chaque fois épargnée. Le coccyx, ça se répare, les bras et les jambes aussi.

 

Moi, je voulais éviter de penser à elle. Qu’allions-nous devenir ? Comment allions-nous faire au retour ? Même à ça, je refusais de penser. Juste dormir, oublier. Profiter de ces quelques jours où nous allions être seuls et libres pour nous retrouver, pour récupérer. Sans téléphone à la patte. Sauf si… Non, j’espérais que Lionel allait tenir bon et ne pas l’appeler du village. Trop peur qu’une fois de plus il ne lui cède. Car il cédait toujours. Un peu moins, ces derniers temps. J’avais posé un ultimatum. Cinq à six coups de fil par jour, parfois d’une demi-heure, c’était trop, c’était plus que je ne pouvais désormais supporter. « Apprends à lui dire non ! Raccroche quand elle gémit pour un rien ou t’insulte parce que nous sommes les pires parents du monde qui ne font que la rendre malheureuse ! »

Il apprenait, difficilement. Il se faisait violence. Mais il avait peur. Il se sentait coupable : « On l’a fait venir d’Éthiopie, elle n’a rien demandé ! Je me sens encore plus responsable que si nous l’avions faite nous-mêmes ; elle va avoir l’impression qu’on l’abandonne encore ! »

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin