MÉDIAS 1999-2000 (n° 12-13)

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Comment les chercheurs du Dix-neuvième siècle envisageaient-ils la postérité des techniques de communications ? Quel futur imaginaient-ils pour les machines qu'ils voyaient naître, et quel avenir pour celles qu'ils concevaient à peine ? Seize chercheurs du vingtième siècle ont exploré les textes anciens et constitué une anthologie de textes prospectifs qui sont publiés dans cet ouvrage. Ils ont ensuite dressé le bilan d'un siècle de développements et de changements technologiques et analysé les mythes et utopies sous-tendus par le texte ancien. Enfin, bravant la postérité, ils ont tenté d'anticiper sur l'avenir des technologies de l'information et de la communication.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296144712
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Sous la direction de Bernard Darras et Marie Thonon

Médias 1900 2000

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan UaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

!\Ionnaic I faml\'fl

Kushana, rcprésl:ntation Je \Iii1\) r finnds (I.), Peniall j\lrth%!!.v. Publishing (;roup Limited, London, 197:)

"~Iédiation et information", tel est le titre de notre publication. l~ n titre dont l'abréviation "~IEI" correspond alLXtrois lettres de l'une des plus riches racines des langues indo-européennes. Une racine si riche qu'elle ne pouvait être que divine. C'est ainsi que le dieu 'l édique "~,fitra" en fut le premier dépositaire. ivIeitra témoigne de l'alliance conclue entre les hommes et les dieux. Son n01TI évoque l'alliance fondée sur un contrat. Il est l'ami des hOlnmes et de façon plus générale de toute la création. Dans l'ordre cosmique, il préside au jour en gardant la lumière. Il devient ~lithra le garant, divin et solaire pour les Perses et il engendre le ~Iithraïsme dans le monde grec et romain. Retenir un tel titre pour une revue de communication et de médiation était inévitable. Dans l'univers du verbe, le riche espace sémantique de mei est abondamment exploité par de nombreuses langues fondatrices. En védique, mitra signifie '~ami ou contrat". En grec ameibeÙz signifie "échanger" ce qui donne naissance à amoibaios "qui change et se répond". En Latin, quatre grandes familles seront déclinées: mutare "muter, changer, mutuel. . .", munus "qui appartient à plusieurs personnes", mais aussi "cadeau" et "communiquer", meare "passer, circuler, pennission, perméable, traverser.. ." et enf111m~'f!,rarechanger de place". "

Directeur de publication Bernard Darras Rédactrice en chef 1farie Thonon Secrétaires de rédaction Gisèle Boulzaguet, ~fyriam Penazzl, Pascal Froissart

Comité scientifique Jean Fisette (UQ-1\rvfQuébec) Pierre Fresnault-Deruelle (paris I) Geneviève .Iacquinot (Paris \TIII) ~Iarc Jimenez (paris I) Gérard Loiseau (CNRS Toulouse) i\rmand 1/Iattelart (paris \TIII) J.-P. l\feunier (Louvain-la-Neuve) Bernard 1,fiège (Grenoble) .Iean 1.fouchon (paris X)

Comité de rédaction Dominique Chateau (paris I) Bernard Darras (paris I) Gérard Leblanc (paris III) Pierre ~foeglin (paris XIII) I\lain 1.fons (Bordeaux III) J ean ~fottet (Tours) 1.farie Thonon (paris \TIII) Patricio Tupper (paris \TIII) Guy Lochard (paris III)

Correspondants Robert Boure (Toulouse III) I\lain Payeur (Univer~ité du Littoral) Serge Proulx (UQ-1'\~f Québec) 1L-Claude \Tettraino-Soulard (paris \TII)
ISSN 1252 - 0993

Les articles n'engagent que leurs auteurs; tous droits réservés. Toute reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de son auteur ou de ses ayants droits, est illicite.

Université de Paris VIII 1.fEI, Formation IN FC)C()IV! 2, rue de la Liberté 93526 Saint-Denis Cedex 02 (France) Tél. & fax: 33 (0) 1 49 40 66 57 E-mail: mei@univ-paris8.fr (Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7475-0035-7
Revue publiée avec le concours du Centre National du Livre

SOMMAIRE
Préambule par Bernard

Darras

et Marie

Thonon

7

MÉDIAS' 1900 - 2000
Livre - Patrick Berthier, Un conte à rebours Presse - Guy Gouëzel, La pres se écrite Affiche - Pierre
Ernes t Maindron, Fresnault-Deruelle, LeJ qflicheJ illuJtréeJ

11

27

37

Publicité - Jean-Jacques Boutaud, Entre Balzac et Barthes: du temps à la rhétorique de l'Ünage
Photographie
L'utopie - Pierre photographique Barboza,

de l'annonce 45

63

Cinéma - Dominique Chateau, É tienne-Jules Marey à côté du cinélna... Musée - Paul Rasse, La foi du prince: lnusées d'histoire et idéologie du progrès scientifique Télévision - Gilles Delavaud, La télévision avant la télévision Télégraphe
Le secret, - Marie Thonon, les oiseaux et la fortune

75

naturelle 85

97

115

Téléphone
1891

Bertho-Lavenir, - Catherine : le photophone et les réseaux

123

Sommaire

--------------------------

Télécopie - Bernard Darras, Du pantélégraphe à la télécopie Radio - Stéphanie Rêver la voix Katz,

129

141

Disque - David Vandiedonck, Passer des disques: passé de la musique?
Ordinateur - Julie Bouchard, La révolution de l'informatique

149

n'a pas

eu lieu

165

Rumeur - Pascal Froissart, L'invention du "plus vieux media Ville
-

du monde"

181

Alain Mons,

La communication
Lectures Campus Rec11erc11e

lumière de la ville

197
211 219 228 230 231

Campus Université - Université de Paris III Conditions de publication Sommaires précédents

PREAMBULE

./

Sous le double
du lllillénaire
an ti ci pa ti 0 n s.

regard
aura

de Janus - dieu du passage -, la fin du siècle été particulièrelllent friande en récapitulations

et
et

Acteurs d'une société qui craint llléllloire, les médias ont inondé tateurs de bilans, rétrospectives, tions futuristes.

son avenir et redoute de perdre la leurs lecteurs, auditeurs et téléspecinventaires, prospectives et projec-

À sa manière, ce double numéro de MEI est entré dans la danse, lllais en se tournant résolulllent vers le dix-neuvièllle siècle pour tenter de saisir comment cette époque - particulièrelllent inventive en technologie de la COllllllunication - avait célébré ses découvertes et itllaginé leur avenir. COllllllent les auteurs du dix-neuvièllle postérité des techniques de communication, ils pour les machines qu'ils voyaient naître qu'ils concevaient à peine? siècle envisageaient-ils la quel futur imaginaientet quel avenir pour celles

Pour chaque technologie de la cOlllmunication, nous avons invité un de nos contemporains à visiter les textes et déclarations de nos prédécesseurs. Il devait choisir un écrit prospectif du Dix-neuvième siècle. Puis, tout en dressant le bilan d'un siècle de développements et de changements technologiques, éconollliques et sociaux, il devait analyser les lllythes et utopies sous-tendus par le texte ancien. Enfin, bravant la postérité, il était à son tour prié d'anticiper sur l'avenir des technologies de l'inforlllation et de la communication. Contrairement à nos suppositions, il semble que la fin du siècle précédent n'ait pas vu proliférer les écrits d'anticipation. Toutefois, la pugnacité des "reporters" de IvIEI a permis de retrouver des écrits passionnants. En les publiant à nouveau, nous rendons hOllllllage à nos précurseurs. par Bernard Darras et Marie Thonon

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]\,1/ ~'I (( ]\'1édiatioJl

et Ù!(orlJJatioJl

», Jlo 12-13, 2000

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P. Berthier

LIVRE
])AR ])ATRICK BERTHIER
En 1895, Albert Robida/ et Octave Uzanne faisaient paraître onze ConteJ pour leJ bibliophileJ (EtudeJ .lranfaiJeJ, 36, 2). Ces contemporains de Jules Verne y prédisent "la fin des )ivres" par l'avènelnent du kinétographe, c'est-à-dire de la télévision. "Etonnant, non ?" Dans l'extrait qu'on va lire, les protagonistes s'exaltent à prophétiser le bucolique retour à l'âge d'or, la lnort de la peinture par la photographie, la décadence du zJieux Inonde et l'essor de l'Alnérique. Tous se tournent enfin vers celui qui n'a pas encore parlé pour l'exhorter à livrer son opinion sur ce qu'il adviendra deJ livreJ d'ici quelque cent anJ.

« La fin des livres» Contes pour les bibliophiles (extrait) Albert Robida et Octave Uzanne (1895)
"Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis. La question est intéressante et me passionne d'autant plus que je ne me l'étais jamais posée jusqu'à cette heure prédse de notre réunion. Si par livres, vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, plqyé, cousu, broché sous une couverture

!

annonfant le titre de l'ouvrage, vous avouerai je frandJementqueje ne croispoint

-

et

que les progrès de l'éledrÙ'itéet de la mÙ'anique moderne nt 'interdisent de croire - que
l'invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochaÙzement en désuétude COJnmeinterprète de nos produdions intelleduelles.
J~

'Ùnprimerie que Rivarol

appelait

si judÙ;ieusement

((

l'artillerie

de "la pensée"»)

et do 11 t

Luther disait qu'elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile, l'Imprimerie qui a changé le Jort de l'Europe et qui, Jurtout depuis deu>.: JiècleJ,gouverne l'opinion par le livre, la brochure et lejournal,. l'imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se petfediolZner. iVIa/gré les progrès énormeJ apportés sua;essivement dans la sdence des presses, en dépit des mad7Ùzes à composerjà(Zles à conduire et qui fournissent des caractères net~ts .lraîchement Jnoulés dans des Jnatrices mobiles, il me paraît que l'art oÙ excellèrent successivement Fuster, Sd70&èr, Estienne et I-7ascosan, Alde AIJanuce et l'Vicolas .Je/zson, a atteint à son apogée de peJjèction, et que nos petits-neveux ne co/~lieront plus leurJ ouvrages à ce

Je dois à Jean Clélnent, de l'UFR Sciences du langage de l'Université de Paris 8, la cOlnmunication de ce texte époustouflant. Je l'en remercie très chaleureusement. Un plus large extrait du récit est disponible sur le web: \vww.hiden.knowledge.coln/ books/ lafindeslivres.htlm, ainsi llu'une notice sur i\lbert Robida à l'adresse suivante: http:/histv2. free. fr/ robida: .htltn.

!

UIl collte à reuozlI:r ------------------------

protédé assez vieillot et en réalité ,fa~ile à remplaœr par la phono graphie entore à ses débuts. " Ce jitt un tollé d'interruptions et d'intepellations parmi mes amis et auditeurJ, deJ: oh 1 étonnés, des: ah 1 ironiques, des: eh 1 eh 1 remplis de doute et, se ~Toisant, de ji/rieuses dénégations: "Mais t'est Ùnpossible I. .. Qu'entendez-vous par là ?"] 'eus quelque peine à reprendre la parole pour m'expliquer plus à loisir. '~aisseZ-Jnoi vous dire, très impétueux' auditeurs, que les idées que je vais vous ev":\poser sont d'autant JnoÙZJCff/irmatives qu'elles ne sont autP/nement Jnûries par la r~jlex'ion et que je vous leJ sers telles qu'elles m'arrivent, avet une a.,bparenœ de paradoxe,. mais il n,Y a guère que les paradox'es qt:; tontiennent des 1Jérités,et les plus ,folles prophéties des philosophes du X~'7IIe sièt/e se sont at!jourd'hui dfjà en partie réalisées. ]e me base sur œtte tonstatation indéniable que l'homme de loisir repousse thaque jour da1Jantagela .fatigue et qu'il retherthe a1Jidement œ qu if appelle le tO/~(ortable, t'est-à-dire toutes les oa-asions de ménager autant que pOJsible la dépense et le jeu de ses organes. T TOtfJadmettrez bien avet moi que la lettt/re, telle que nous la pratiquons at!jourd 'hui, amène vivement une grande lassitude, tar non seulement elle exige de notre œnJeau une attention soutenue qui tonSOJnme une j'orte partie de nos phosphates &irébraux', mais entore elle ploie notre tOpS en diverses attitudes lassantes. Elle nous j'orœ, si notfJ lisons un de vos grands journaux', j'ormat du Times, à dép/~yer une œrtaine habileté dans l'art de retourner et de plier les jèuilles ,. elle surmène nos mustles tenseurs si nous tenons le papier lat:gement ouvert ,. e/~/in, Ji t'est au livre que nous nous adressons, la nétessité de tottper lesjèuillets, de les tlasser tour à tour l'un sur l'autre produit, par menus heurts sutœssffs, un énervement très troublant à la longue. Or, l'art de se pénétrer de l'eJprit, de la gaieté et des idées d'autrui demanderait plus de passivité,. t'est ainsi que, dans la tonversation, notre terveau tonserve plus d'élastÙité, plus de netteté de perœption, plus de béatitude et de repos que dans la ledure, tar les paroles qui nous sont tranJmiseJ par le tube auditif nous donnent une lJibranœ Jpéàale des œllules qui, par un ~flèt tonJtaté par tous leJ p/ryJiologistes attueiJ et passés, exàte nos
propres pensées.

]e trois dont au suttèJ de tout œ qui ,flattera et entretiendra la paresJe et l'égoÏJlne de l'holt/me ,. l'astenseur a tué les asœnsions dans les Jnaisons,. le phonographe détruira probablement l'imprÙnerie. l"\Jos,yeux' sontjàits pour voir et r~fléter les beautés de la nature

et non pas pour s'user à la ledure des textes,. i(y a trop longtemps qu'on en abuse, et zJ
n 'eJtpas besoÙz d'être un savant ophtalmologiste pour tonnaître la série des maladies qui attablent notre viJion et nOUJastreignent à eJnprtflzter les art~fiœJ de la sàente optique. Nos oreilles, au tontraire, sont moins SOU1Jent mises à tOntribution, elles s 'OU1Jrent tous à les bruits de la vie, Jnais nos ryJnpans demeurent JnoÙzsirrités,. nous ne donnons pas une exœssive hOJpitalité dans tes goflès ouverts sur les Jphères de notre intelligente, et il Jne plaît d'imaginer qu'on détouvrira bientôt la néœssité de détharger nos )!eux pour tharger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable totf/pelZJation apportée dans notre Ù'onoJnie pl?ysique générale. 'Très bien, très bien l'' sottiignaient mes tamarades attentfls. '2\1lais la Jnise en pratique, ther ami, nous 1JOUSattendons là. Comment JttpposeZ-1JOUSqu'on puisse arriver à tonstruire des phonographes à la ,(oÙ assez portat~fs, légers et résÙtants pour enregistrer JanJ se détraquer de longs romans qui, aduellement, tontiennent quatre, ànq tentJ pages,. sur queiJ ~)'IÙzdres de tire duràe tlithereZ-1Jous les artÙ/es et nouvelles du journalisme ,. e/~/ilz, à l'aide de quelles piles attionnerez-vous les moteurs éledriques de tes

12

» J\II ~I \( j\iédiatiol7 et Ù!!oIïJJatiol7 , 17°12-13, 2000

P. Be/thier

futurs phonographeJ ? Tout cela eJt à expliquer et ne IZOUJ paraît paJ d'une réaliJation aiJée':
(Tout cela cependant Je jèra, repriJ)e, il)' aura deJ ~ylindreJ ÙZJtripteurJ légerJ tomme deJ

porte-plumeJ en celluloid,qui (ontiendront ànq et six centJ motJ et qui j'onttionneront .l'ur deJ axeJ trèJ ténuJ qui tiendront danJ la podJe,. touteJ leJ l)ibrationsde la voix:)'
Jerollt reproduiteJ ,. Oil obtiendra la peljèdion deJ appareiIJ tomme on obtiellt la prÙiJioll deJ JnontreJ leJ plttJ petites et leJ pluJ bijoux,. quant à l'éledrÙité, on la troU1JeraJouvellt .l'ur l'individu même, et (hatun adionnera avet .faalité par .l'on propre (ourallt jluidique, ÙzgéllieuJement (allaliJé, leJ appareiIJ de podJe, de tour de tOU ou de bandoulière qui tielldront danJ Ull JÙnple tube Jemblable à un étui de lorgnette. Pour le livre, ou dÙonJ mieux, (ar alorJ leJ livreJ auront vétu, pour le novel 0 u storyographe, l'auteur deviendra JOIl propre éditeur, qfill d'éviter leJ ÙnitatiollJ et (ontr~fafonJ ,. il devra préalablement Je rendre au Patent Office pour)' dépoJer .l'a voLy et ell Jigner leJ noteJ baJJeJ et hauteJ, en donnant deJ (ontre-auditionJ néceJJaireJ pour aJJurer leJ doubleJ de .l'a tonJignation. AUJJitôt cette mÙe en règle avet la loi, l'auteur parlera .l'on œuvre et la tlithera .l'ur deJ rouleaux enregÙtreurJ et mettra en vente lui-Jnême JeJ ~ylÙzdreJpatentéJ, qui Jeront livrés sous enveloppe à la tOlzsommation des auditeurJ. On Ile nommera pluJ, en ce temps assez prod1e, les hommeJ de lettreJ des écrivains, JnaiJ plutôt deJ narrateurs; le g(J,Ûtdu Jryle et deJ phraseJ pompeuseJnent paréeJ Je perdra peu à peu, maÙ l'art de la didion prendra deJ proportions ÙzvraisemblableJ,. il.y aura deJ narra teurs très retherthéJ pour l'adresJe, la ~)'mpathie (ommunÙ-ative, la (haleur vibrante, la paljàite (orredioll et la pOllttuation de leurs voLy. LeJ daJneJ Ile diront pluJ, parlallt d'ull auteur à Juttès: (.7'aime tant .l'a jàfon d'étrire l'' ElleJ Joupireront touteJ .frémissanteJ: ''oh J ce dÙeur a une voi:x:qui pénètre, qui tharJtJe, qui émeut,. seJ notes gnmeJ JOllt adorableJ, .l'es trÙ d'amours déthirantJ,. il VOUJlaÙJe toute brÙée d'émotion aprir l'audition de JOIlœuvre: t'est un ravÙseur d'oreille ÙztoJnparable. "
ameJ Il7ittmore L'ami .1 ami, des livres?" m'interrompit: «Et leJ bibliothèqueJ, qu'en jèrez-vouJ, Jnon (f)er

«LeJ bibliothèqueJ devielldront leJ phonographothèques

ou bien leJ clichéothèques.

Elles tontiendront .l'ur deJ étages de petits tasiers Jtf{;ceJS~lS, ~)'IÙzdresbien étiquetés des les œuvreJ des génieJ de l'humanité. Les éditionJ retherthées Jeront celles qui auront été autophonographiées par des artÙteJ en vogue: Oil se dijputera, par ex:emple, le 1Iolière de Coquelin, le Shakespeare d'Irving, le Dante de S alvz'ni, le DUlnas fils d'Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de J\1ounet Sul!)', tandiJ que Goethe, 1\11ilton, ~yron, Di(kenJ, EmerJon, Ten/~YJon, l\1usJet et autreJ auront été lJibré.r.l'ur
~J'IÙzdres par deJ dÙeurJ de thoivY. Les bibliophileJ, donneront dorureJ jineJ dezJenuJ les phonographophiles, auparavant ~)'mboliqueJ. .l''entoureront entore d'œuvres leurJ ~)'IÙldreJ à relier en deJ étuÙ de maroquin Les titreJ Je liront deJ ~)'IÙldreJ q)'ant .l'ur la tirto/~férence enregiJtré auteurJ ou dOllnant gaÙ, diront rareJ,. ilr ornéJ de de la boîte deJ varianteJ le tomique pa~ioÙ,

(omme

et d'attributJ

et leJ pièces leJ plus la voLy d'un maître ÙnprévueJ et inéditeJ de la vie (ourante, JurJautJ j?yeux

rareJ tontiendront du tbéâtre, d'une .l''appliqueront

à tllZ Jeul e:x:emplaire

de la poéJie ou de la mUJique

œuvre télèbre. LeJ narrateurs,

à rendre les bruitJ qui attoJnpagnent leJ dialedes étrangerJ,.

et ironisent

aÙui qu'en une ortbestration de la nature, leJ éthangeJ de tonverJationJ banaleJ, leJ
deJ j'oules aJJembléeJ, leJ évotationJ de marJeillaÙ ou d'auvergnat aJnUJerollt leJ FranfaÙ e),:àtera le rire deJ AmérÙ-aÙzJ de l'EJt. tOJnme le jargon deJ IrlandaÙ et deJ Jf;7eJtermen

13

UIl cOllte el rebotlrs

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Les auteurs pn.vés du sentiment des barmonies de la voix et des .flexions néc:essaires à une belle dÙ'tion emprunteront le se(ours de gagistes, a(teurs ou ()Janteurs pour etl1tllagasiner leur œuvre sur les (omplaisants rylÙzdres. Nous avons atfjourd'bui nos se(rétaires et nos (opistes,. il Y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les pbrases qui leur seront di(tées par les (réateurs de littérature. Les auditeurs ne regretteront plus le temps oÙ on les nommait ledeurs,. leur vue reposée, leur visage rafraûhi, leur non(balan(e beureuse indiqueront tous les bierz.faits d'une vie c:ontemplative. Etendus sur des s~fàs 0 u ber(és sur des rocking-chairs, ilsjouiront, silen(ieux, des merveilleuses aventures dont des tubes .flexibles apporteront le réàt dans leurs oreilles dilatées par la (uriosité. S oit à la maison, soit à la promenade, en par(ourant Pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les beureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de (ont:Zlier l'/rygiène et l'instru(tion, d'ex:erc:eren même temps leurs musties et de nourrir leur Ùztelligenc:e,(al" il se .fabriquera des phono-opéragraphes de poc:be, utiles pendant l'e:x:(ursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Calions du Colorado. " '~/otre rêve est très aristo(ratique, insinua l'bumanitaire Julius Pollok, l'avenir sera sans au(un doute plus démo(ratique. J'aimerais, je vous l'avoue, à voir le peuple plus favorisé. " "Ille sera, mon doux poète, repns-:!e allégretJtent, en t'ontinuant à développer ma vision .future, rien ne manquera au peuple sur (e point,. il pourra se griser de littérature (omme d'eau (laire, à bon (ompte, (ar il aura ses distributeurs littéraires des rues (omme il a ses .fontaines. A tous les c:arr~fours des villes, des petits édijic:es s'élèveront autour desquels pendront, à l'usage des passants studieux, des tt!yaux d'audition (orrespondant à des œuvres faàles à mettre en a(tion par la seule pression sur un bouton indi(ateur? D'autre part, des sortes d'automatic libraries, mues par le détien(bement opéré par le poids d'un pen/'ry jeté dans une ouverture, donneront pour c:ettefaible SO/lIme les œuvres de Dic:kens,

de Dumas père ou de Longfellow, c:ontenues sur de longs rouleaux jàits pour être at:tionnésà domiàle. Je vais même au-delà: l'auteur qui voudra exploiterpersonnellementses œuvres à la fafon des trouvèresdu Mqyen âge et qui seplaira à les (olporterde maison en maison pourra en tirer un bénéfi(e modéré et tout~fois rémunérateur en donnant en lo(ation à tous les habitants d'tllz même immeuble une Ù~finitéde tt!yaux qui partiront de son magasin d'audition, sorte d'orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreillesdes lo(atairesdésireux un instant de distraire leur loisir ou d'égqyerleur solitude. Mqyennant quatre ou ànq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l'auteur vagabond en(aissera des droits relativement importants par la multiplÙité des auditions.fournies à (baque maison d'un même quartier. Est-c:etout ?.. non pas en(ore,le phono graphisme jùtur s'~ffrira à nospetits-fils dans
toutes les àr(onstanc:es de la vie ,. (baque table de restaurant sera munie de son répertoire d'œuvres pbonograpbiées, de même les voitures publiques, les salles d'attente, les (abÙzets des steamers, les balls et les (batllbres d'bôtel possèderont des phonographotèques à l'usage des passagers. Les (hemÙzs de jèr remplac:eront les parloir-(ars par des sortes de Pullman circula ring Libraries qui.feront oublier aux vqyageurs les distanc:es par(ourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d'admirer les pqysages des pqys traversés. Je ne saurais entrer dans les détails te(bniques sur le .fon(tionnement de c:es nouveaux interprètes de la pensée humaine, sur c:esmultipli(ateurs de la parole,. mais sqyez sûr que le livre sera abandonné par tous les babitants du globe et que l'imprimerie c:essera
absolument d'avoir (ours, en dehors des servic:es qu'elle pourra rendre enc:ore au (ommerc:e

14

~j 1\11

«( 1\1édiatioll

et Ù?forlnatioll )), 11012-13,

2000

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P. Berthier

et aux: relations privées, et qui sait si la ma(hine à é(rire, alors très développée, ne stlfJira pas à tous les besoins. Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si (onsidérable en Angleterre Amérique, qu'en ./èrez-vous ? et en

j\J'qyez (rainte, elle suivra la voie générale, (ar la (uriosité du publi( ira totl/ours grandissant et on ne se (ontentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exa(tement; on voudra entendre lln terviewé, ouïr le dis(ours de l'orateur à la mode, (onnaître la (hansonnette a(tuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, ell'. Qui dira mieux tout œla que le .futur grand journal phonographique? Ce seront des voL'\(du monde entier qui se trouveront œntralisées dans les rouleaux de œlluloïd que la Poste apportera (haque matin aux auditeurs abonnés; les valets de (hambre et les chambn'ères auront l'habitude de les disposer dans leur axe sur les deux: paliers de la ma(hine motriœ et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse, à l'heure du réveil: télégrammes de l'Etranger, (ours de la Bourse, artÙJesfantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant en(ore sur la tiédeur de son oreiifer. Le journalisme sera naturellement tran{formé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, (haudement timbrée, dont l'art de dire sera plutôt dans la pronon(iation que dans la re(herche des mots ou la .forme des phrases. Le mandan'nisme littéraire disparaîtra, les lettrés n 'occttperontplus qu'un petit nombre Ù~fime d'auditeurs; mais le point important sera d'être vite renseigné en quelques mots sans (oJJJmentaires. Il aura dans tous les offiœs dejournaux des halls énormes, des spokingJ' halls où les réda(teurs enregistreront à haute voix les nouveifes refues; les dépê(hes arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux: appareil établi dans le récepteur de l'acoustique. Les rylindres obtenus seront (li(hés à grand nombre et mis à la Poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à JJJoins que, par suite d'une entente avec la compagnie des téléphones, l'audition du journal ne puisse être portée à domicile par lesfils partÙ:uliers des abonnés, ainsi que œla se pratique d{/à pour les théâtrophones. IY/illiam Black(ross, l'aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien attention à mon .fantaisiste bavardage sans m'interrompre, jugea le moment m'interroger: "Permettez-moi de vous demander, dit-il, (OJJJment vous l'illustration des livres? L 'homme, qui est un éternel grand enjànt, réclamera images et aimera à voir la représentation des d70ses qu'il imagine ou qu'on lui voulu prêter opportun de remplaœrez totl/ours des raconte. "

"r/otre oq/ection, repris~/e, ne me démonte pas; l'iifustration sera abondante et réaliste; eife pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, (elle qt~i bientôt nOttJ stttpéfiera. Je veux parler du IGNÉTOGRAPHE de Thomas Edison, dont j'ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New Jersry. Le kinétographe enregistrera le mouvement de l'homme et le reproduira exactement (omme le phonographe enregistre et reproduit sa voix:. D'ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée; le kinétographe sera don( lillustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons .fon(tionner dans sa boîte, mais, par tUI J]'stème de glaœs et de r~flel'teurs, toutes les .figures actives qu'il représentera en photo-(hromos pourront être prqjetées dans nos demeures sur de grands tableaux blan(s. Les sânes des ouvrages fictifs et des romans d'aventures seront mimées par des .figurants bien costumés et aussitôt reproduites; nous aurons également, comme

15

Un conte à rebotlrs ------------------------

complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des T ranc:hes de vie ac:tive, c:omme nous disons at!jourd 'hui, fraÙ'hement déc:oupées dans l'ac:tualité. 0 n verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi fac:ilement qu'on les entend dijà c:hez soi; on aura le portrait et, mieux enc:ore, la plrysionomie mouvante des hotnmes célèbres, des c:riminels, desjolies femmes; ce ne sera pas de l'art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, prédse et le plus souvent même c:rueie. l .Je vous répète, mes amis, que je ne c:onf'ois Ùi que d'incertaines possibilités. Qui peut se vanter, en ejJet, parmi les plus subtils d'entre nous de propbétiser avec: sagesse? Les éc:rivains de ce temps, disait d{jà notre c:herBalzat~ sont les manœuvres d'un avenir c:ac:hé

par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau rev~aient la Franc:e ac:tuelle,ils ne soupf'onneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de
J\,Tapoléon.

Il est donc: évident, dis:je, en terminant ce trop vague aperf'u de la vie intellec:tuelle de demain, qu'il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des c:ôtés sombres elu'ore imprévus. De même que les oc:ulistes se sont multipliés depuis l'invention du .Journalisme, de même avec: la phonographie à venir, les médedns auristes foisonneront; on trouvera m~en de noter toutes les sensibilités de l'oreille et de déc:ouvrirplus de noms de maladies auric:ulaires qu'il n'en existera réellement, mais auc:un progrès ne s'est jamais ac:c:omplisans déplacer quelques-uns de nos maux; la médedne n'avance guère, elle spéc:ule sur des JJJodeset des idées nouvelles qu'elle c:ondamne lorsque des générations en sont mortes dans l'amour du c:hangement. En tout c:as,pour revenir dans les limites mêmes de notre st!jet, je c:rois que si les livres ont leur destinée, c:ettedestinée, plus que jamais, est à la veille de s'aa'omplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que dijà ses exâs le c:ondamnent ? Après nous la fin des livres 1 Cette boutade .faite pour amuser notre souper eut quelque sua'ès parmi mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu'il pouvait bien y avoir quelque vérité dans c:ette prédic:tion instantanée, et .John Pool obtint un hourra de gaieté et d'approbation 10rJ'quif

s'éc:ria,au moment de nous séparer: 'ri faut que les livres disparaissent ou qu'ils nous engloutissent; j'ai c:akulé qu if paraît dans le monde entier quatre-vingts à c:ent mille ouvragespar an qui, tirés à mille en m~enne font plus de c:ent millions d'exemplaires, dont la plupart ne c:ontiennent que les plus grandes extravaganc:eset les plus folles c:himères ne propagent que prijugés et erreurs.Par notre état soda!, nous sommes obligés et d'entendre tous lesjours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, c:ene sera pas
dans la suite un bien gros exc:édent de sOl~ffrance,mais quel bonheur de n'avoir plus à en lire et de pouvoir e/~finferme;, sesyeux sur le néant des imprimés 1"1

1

Eftldes '

fraJlfaises,

36,

2.

16

», 1\1J~'f«(Alédiatioll et ÙJjoJY11atioll 11°12-13, 2000

P. Be/1hier

Un conte à rebours
Patrick Berthier
l'vIaîtrede conférences, Université de Paris ,TIll

Jalnais

l'Halnlet

de notre

grand

Will n'aura

mieux

dit:

J,T:7ordr!J,T:7ordr!

J,T:7ordr ! Des lnots !... des lnots qui passent et qu'on ne lira plus.

«( D 'tllle te/1aille 111allière, l'avèllel11ellt de 1'/?)'Pe/1exte 111arqtte la fill de l'ère dtt livre illottgtlrée par Gtttenberg. »

J can
Un mythe technologique:

Clél11ent

(I-fJpe/1exte

et cOIJ1jJlexite)

le confort naturel

V oici donc un petit cénacle d'érudits en goguette qui vaticine au chalnpagne sur les "destinée.r.futures de l'hulnanité". Le "bibliophile" qui joue ici les augures, clôt la série des interventions d'un géographe, d'un naturaliste, d'un hUlnoriste et d'un peintre. Précisons d'elnblée que cette causerie extraordinaire est directelnent suscitée par la conférence d'un éminent physicien venant tout juste d'annoncer l'après,-lnidi rien lnoins que la date de la .lin du globe terre.rtre et de la race hztlnaine . La "fin des livres" s'inscrit donc dans une lnarche au progrè.r scandée par de nouvelle.retjàtale.r évolution.ret insérée dans le cOlnpte à rebours de la fin du lnonde. La lnarche progrédiente du progrès va ainsi à la rencontre du mouvelnent régrédient de la photosphère consécutif à l'extinction progressive du soleil. Si le petit jeu des prédictions apporte COlnlne un rcryon lUlnineux danJ la JOlnbrenuit de.r.riècle.r venir, c'est bien parce qu'il ne s'agit pas là d'une à lnétaphore mais que, au propre, la nuit des telnps s'indique comlne notre seul avenir. N'est-il pas surprenant qu'un rOlnan antérieur de vingt ans aux grandes hécatombes de la prelnière conflagration mondiale n'envisage pas le futur sous les auspices radieux des lendemains qui chantent lnais sous le ciel assolnbri et comlne plolnbé par la sourde et implacable lnenace de l'agonie solaire?

, 'l'outcs lcs cxprcssions cn italiqucs sont tirées du tcxte, le plus souvcnt précédaicnt iml11édiatcl11cnt l'cxtrait rcproduit. dcs pagcs qui

UIl collte il rebotlrs

------------------------

La Nature s'épuise. Ce froid constat vient immédiatement assigner la tâche de toute révolution technique: il s'agit d'éviter à la race hUJnaine acheminée vers le déclin de son biotope, tout effort, tout lnotif de consomption supplémentaire. Dès lors, l'hoJnJ11e de loz:rir apparaît COlnme la figure lnêlne de l'hulnanité future, et le co'!lortable COlnlne le but de la Jnarche du progrès, avec lequel il forme, comme lnoyen et fin, l'oxYlnore exprimant la tension entre le dégoût des horreur:rde la vie inactive et JanJ lutte et l'aspiration à la nonchalance heureuJe de la vie conteJnplative. L'holnlne de progrès se délnène pour créer les occclJionJde Jnénager la dépenJe de JeJ organeJ. Le Progrès? L'activité productrice des conditions de l'oisiveté! Tout faire pour ne plus rien faire, tout faire en ne
faisan t rien
(on pourra tout entendre en rêvant encore .l'ur la tiédeur de .l'on oreiller).

Ingénierie

de la paresse.

C'est au cœur de cette dialectique paradoxale que se pose la question de "la fin des livres", car il n'est de progrès qui n'enchérisse sur le sens de l'évolution, qui ne suive en l'exacerbant la prescription d'une loi naturelle (c'est en ce sens que le progrès technique n'est pas artificiel lnais véritablelnent surnaturel; loin de contrarier, de relnplacer le naturel, il l'optimise, l'hypertrophie). Or, leJyeux JOntjèlitJpour voir et r~f!éter,et dans ce "reflet" s'entend toute la passivité d'une simple réfraction. La lecture, au contraire, ne consiste pas en itnpressions passives, enregistrelnent placide de l'organe photosensible, lnais institue une activité pelverse, un surlnenage oculaire et neuronal que châtiera l'usure prématurée de l'œil. L'itnpritnerie détourne de l'itnpression. L'invention de Gutenberg fait passer le langage de la parole à la vision, surchargeant ainsi la rétine d'une fonction dénaturée. La lecture qui supplée à la conversation n'est que le double dévoiement de la passivité organique: là où il suffisait de voir et d'entendre, il faut lnaintenant lire la parole. D'où cette idée implicite que l'ère industrielle en sa phase terminale (la fin de l'histoire!) doit opérer un retour au "naturel" en oblitérant les inventions aberrantes de la lnodernité. Exiger un travail de l'œil en le détournant de sa spontanéité à refléter les données du chalnp de vision enfreint la nonchalance naturelle et contredit l'évolution COlnlne cessation progressive d'activité. On déplacera donc la lecture de la perception oculaire à l'audition (afin de décharger nOJ,yeux), le tube auriculaire offrant l'Ünage d'un pur conduit peu susceptible d'activisme. La lecture conSOlnlne leJphoJphateJ cérébraux. Mauvaise marchandise qui au lieu de se conSUlner dans sa valeur d'usage épuise son acheteur, contrevenant par là à la loi de passivité naturelle. La cOlnmunication ne doit pas excéder une sÜnple affaire de vibrationJ dans laquelle le

tube audit~f eçoit la vibrance excite nOJ propres r qui

penJéeJ.

Penser ne relève

plus d'un effort d'interprétation lnais d'un réflexe nerveux excité par une vibration, comlne si les idées étaient stockées une fois pour toutes dans la langue et appelées par leur nOln dans l'interlocution

18

j\1/~'j

((

1I1édiatioll

et Ù~for;Jlatioll ), 11012-13,

2000

P. Bel1bier

(on sait que contre ce simplisme de la nomenclature, le mot étiquette de la chose, toute la linguistique s'est édifiée).

COlnme

Avec la relégation du sryle et la promotion de la J]!Jnpathie cOJnJnunicative, la passivité s'image en pénétration: le consolnmateur-type est une auditrice toute .fréJnirsante qui s'abandonne aux ravisseurs d'oreilles, à la voix qui pénètre des diseurs. Mais, en dernière instance, cette insistance obsédante du tube, qu'il soit conduit auditif, flexible d'écoute ou étui portat~f, renvoie lnoins à l'antique fantasme sexuel de la pénétration du savoir, qu'à une philosophie alimentaire de la communication, où le tube (digestif) déglutit l'information. Prendraient alors tout leur sens des expressions comme "nourrir l'intelligence" ou "leJ oreilleJ dilatéeJ'~ Et ce qui rend cette métaphore digestive possible, c'est la disparition du texte, sa transmutation en vibrations. Le livre disparaît dans le rouleau enregistreur, le lecteur disparaît derrière l'auditeur COlnlne l'auteur derrière les gagistes et clamistes. L'œuvre se fige dans son interprétation unique de laquelle elle ne se distingue plus, lnêlne pour les "classiques" : Hugo n'est plus accessible que par la voix de Sarah Bernard, Balzac par celle de Mounet Sully. Enfin, le mythe audiovisuel triomphe, non seulement sur le constat d'un progrès, d'un ln~eux-être, lnais aussi sur la critique et le dépasselnent radical de l'Ecrit. L'écrit n'aurait fait, pour l'essentiel, que consigner l'enselnble historique de nos extravagances, toutes pleines de ~hÙnères,d'erreur.f, depr{jugés, alors que phonographes et kinétographes ne fon t qu' enregis trer, "clicher" le réel, donc la vérité, d'où cette exclalna tion ravie dans laquelle le lnythe culmine: "ce ne JerapaJ de l'art, il est vrai, JnaiJ au JnoinJ ce Jera la vie elle-JnêJne,naturelle...'~ Parturition technologique de "la vie naturelle" dont la simple présence condamne toute représentation. Mythe d'une naturalité audiovisuelle qui discréditerait les efforts de la lettre. Pourquoi représenter ce qui peut être tout bonnement présent, donné dans l'évidence de l'icilnaintenant? Plus que de la fin des livres, il s'agit, au fond, de la fin des lnots (JJJordJ Jvords! ~vords.0 et de leur remplacement ! par l'image (sonore par le phonographe, visuelle par le kinétographe). Mort du signe typographique, lnort du sYlnbolique au sens de représentant étranger à ce qu'il représente, et finalelnent lnort de la langue écrite supplantée par une parole" clichée" à lnême le réel. Au passage, relnarquons que ce verbe "clicher" tombé en désuétude dit sans ambages la nature de la perte littérale. D'abord terme technique exclusivelnent typographique, il appartient désormais, substantivé en "cliché", au vocabulaire spécifique de la photographie, ou comlnent un lnot passe en quelques décennies de la noirceur de l'encre à la chalnbre noire. En "clichant", on reproduit, on duplique. Les rylindres enregistrent et restituent physiquelnent la parole, du lnodèle à la copie, point de saut. En écrivant on traduit, en lisant on interprète. De l'intention de l'auteur à la "réception" du lecteur, le livre fait jouer toute la dimension herméneutique.

19

------------------------

UIl colite à rebotlrs

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Une gravure du début du siècle imaginant les élèves "en l'an 2000,i les représente attablés sur des pupitres nets de tout livre, crayon ou papier, coiffés d'un casque acoustique dont les fils sont reliés à une lnachine sOlnlnaire qui tient à la fois de la déchiqueteuse et du bac à hydrolyse, dans laquelle un lnaître à grosses bésicles précipite les ouvrages qu'il tire de ses rayonnages. Dilacérer l'écrit pour en extraire de la vibration verbale, tel selnble être ce projet de transmission du savoir. La translnission C01n1ne trans1nutation de la signification en excitation où l'arc réflexe de l'audition court-circuite la lecture. Si cette gravure n'est pas de Robida, elle mériterait de l'être, tant la fin du livre est ici annoncée de la façon la plus radicale, en s'en prenant au fondelnent lnê1ne de la textualité : l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. e-book
2

En l'an 2000, précisélnent, nous y sommes, disparition du livre, le cap du millénaire prolnouvoir les for1nes régénérées.

et loin selnble

de confirmer au contraire

la en

Ainsi, à la vieille question personnelle: "sur une île déserte, quel livre elnporteriez-vous ?", la réponse sera désormais uniforme: lnon e-book téléchargé du fonds total de la Bibliothèque Nationale de France. Non plus l'objet livre, lnais le corps "glorieux" du livre, désincarné et délnultiplié. Cependant c'est, autant que son support lnatériel, l'entité "livre" qui devient virtuelle. Un e-book peut contenir des dizaines de livres et il devient évident qu'aucun d'entre eux ne sera plus "lu" pour luilnêlne, lnais COlnlne un fragment d'hypertexte relié aux autres par des "liens" plus ou lnoins personnalisés. COlnme machine, le livre électronique est la mise à disposition de l'hypertextualité. Celle-ci, on le sait, fait éclater le processus habituellement cursif, linéaire, de la lecture. Un sonnet des J:/eurJ du Mal peut ainsi offrir l'occasion d'une lecture infinie grâce aux "liens" permettant au lecteur de consulter un dictionnaire d'époque ou une encyclopédie, de se référer à une biographie de Baudelaire, d'accéder aux éditions critiques, de prendre des notes ou de créer son propre comlnentaire, de se brancher sur un .loruJn de diJcuJJion consacré au poète, tout en visualisant en "1nosaïque" les tableaux de Delacroix et de Courbet ayant fait l'objet d'une critique dans les CurioJité..reJthétiqueJ, le tout sur fond de lnélodies romantiques.

r

C'est

le titre

de l'illustration

exposée

au Muséc

national

de l'éducation

reproduite

dans le nUlnéro spécial du l\1ollde de l'édt/(atioll, na 283, daté de
conçu par C)tale, devrait être

Juillet-j\oût

à Roucn

et

2000. 2] ,e prclnier livre électronique français, lnomcnt lnême où paraîtra cet article.

disponible

au

20

«( 1\11:.1 1\1édiatiol1 et Ùiformatiol1 ), 11012-13, 2000

P. Bertbier

D'un point de vue historique, cette prodigieuse innovation n'est que l'extension considérable d'une pratique instituée,Par les humanistes de la Renaissance qui, grâce à la "roue à livres", permettait de se reporter à plusieurs ouvrages au cours d'une même lecture. La miniaturisation et la "fée électricité" font tourner la roue à livres dans le ebook, C01n1ne l'invention du 1noteur a fait décoller l'hélicoptère conçu par Léonard de Vinci. Le début de la fin des livres La fin des livres, de tous les livres, bien sûr, c'est trop dire. Ressasser le 1not de Hugo: "ceci tuera cela" est inutilement alarmiste. D'abord le e-book ne tue pas les livres, il les dématérialise, les intègre, les transforme, ce n'est pas la 1nort de la lecture, 1nais l'évolution de son support, comme le codex, cahier de papier broché fut celle du volulnen, rouleau de papyrus, au début de l'ère chrétienne.2 Ensuite, il existe de nombreuses catégories de livres dont certaines sont intouchables parce que non traduisibles dans un autre médium: quelle serait la portée d'une version audiovisuelle des l)ensées de Pascal? Ce qui est probable1nent voué à disparaître, précisé1nent pour les raisons invoquées par Robida, c'est le livre de divertissement. Il est inconséquent de se fatiguer pour se détendre. Ce principe souffre bien des exceptions et l'on voit maints adeptes du jogging ou de la .fitnesJ suer sang et eau pour se détendre de leur journée de travail, 1nais ils luttent davantage pour leur silhouette et leur santé qu'ils ne s'abandonnent à la détente que matérialise et emblématise à notre époque le couple télé-canapé. L'écrit est d'ores et déjà un médium lourd et obsolète pour véhiculer de la pure infor1nation (c'est la raison de l'effondrement quantitatif de la presse écrite depuis l'apparition de la radio, puis de la TV, elle ne se 1naintient, à l'étiage de sa sUl\Tie, qu'à proposer des analyses et c01nmentaires d'une information depuis longtemps divulguée et connue). La lecture facile disparaîtra, faute de raison d'être, car si on voit encore dans trains et 1nétros des lecteurs de romans de gare ou de romans photos, c'est faute d'une miniaturisation acceptable du for1nat et du coût des récepteurs leur permettant de suivre JitcolnJ et séries. On peut dont les liront de abolition au texte ainsi itnaginer deux types de lecteurs du 1nême type d'écran uns visionneront des images sonorisées quand les autres la "littérature". Parions sans crainte sur la très prochaine des différences entre l'e-book à peine né, entière1nent dédié et l'''assistant personnel" (l)er:ronal Digital -L4Jsistant),

! 2

Voir j\lberto

rVIangucl, UI1f}bistoire de la ledure, Actes Sud, 1998, p.163. de Cavallo & Chartier,

Voir Histoire de la ledt/re dallJ le 1J101Zde ocàdental, sous la direction Seuil, 1997.

21

Un conte à rebours ------------------------

tlliniaturisation relié à Internet.!

de l'ordinateur

portable

équipé

d'un

écran

tactile

et

L'illettrisme fonctionnel deviendrait ainsi une donnée structurelle de nos sociétés puisque avec la disparition de la lecture d'information et de divertissement, ce sont des groupes entiers qui n'auraient plus besoin de lire. Les pictogramtnes pour indiquer toilettes ou téléphones dans les lieux publics, les panneaux routiers, les icônes de la barre d'outils de nos ordinateurs, les logos, les sigles, les "griffes", insignes et enseignes n'indiquent-ils pas une subversion généralisée de la lettre? L'écrit, déjà, ne se justifie plus que dans la fiction stylistique ou théorique, domaines dans lesquels il est irremplaçable, lllais on ne voit pas pourquoi, sinon sous l'emprise de quelque étrange nostalgie, ceux qui ne s'intéressent ni à la littérature ni aux sciences humaines continueraient à se colleter au déchiffrage et à l'interprétation. Le codage littéral devient un frêle sous-ensetnble spécialisé du codage nutnérique généralisé. La question prémonitoire de Robida se posera dans toute son acuité: pourquoi écrire quand on peut dire, pourquoi lire au lieu d'ouïr? L'argutllent du "confort" par économie de tlloyens devrait logiquetllen t rapidelnen t l'emporter. L'itnage-son, réaliste, procure l'illusion d'un accès direct au sens par la perception, là où la lecture nécessite un détour grevé encore en amont par un long apprentissage des correspondances graphophoniques. Le signe écrit, en tant que tel, est arbitraire, il n'existe pas en dehors d'un réseau dense de significations nécessairement activé et tllodulé par le lecteur pour l'appréhender. Avec la lettre, l'œil n'est pas en prise directe sur des objets, des configurations, des situations tnais sur un systètlle où l'imaginaire des connotations le dispute au sens des dénotations. C'est la pertinence de l'exploitation de ce systètne linguistique dans une comtllunication de tllasse globalisée qui se trouve ébranlée. Gageons qu'une bonne partie du lectorat d'aujourd'hui phénomène d'erre où la cause abolie n'en continue produire, un certain temps, des effets. procède d'un pas tnoins à

Sauf véritable révolution, c'est-à-dire démenti brutal des tendances historiques obsel\Tables, on devrait donc assister à un double usage contrasté du e-book (en laissant de côté les lecteurs de livres-papier qui subsisteront cotlltne subsistent, assez rares toutefois, ceux que l'ère techno du synthétiseur et du "bœuf" cybernétique on line n'etnpêche pas de jouer du violon). Les lecteurs de fiction littérale se raréfiant et devenant de plus en plus interactifs, il se fortllera un petit monde "littéraire" où chacun sera tour à tour auteur-éditeur-lecteur-critique, petit tnonde spécialisé

!

Voir COllltJlent lira-t-on detJlaÙz?, Editions

OOI-IOO.com, 2000.

22

J\llil « J\lédiatioll et Ù~forJJ1atiol2 12012-13, 2000 »,

P. Bertbier

dans une passion textuelle finalelnent assez peu solvable, et donc peu rentable et par ce fait relativement délaissée par les grands groupes financiers ou indus triels "repreneurs" de vieilles mais ons d' édi tion en faillite et pour qui la publication n'est qu'un cOlnplémen t d'activité'. Une alnorce de ce processus a pu s'observer cet été lorsque l'écrivain d'épouvante Stephen I<1ng a décidé de devenir son propre éditeur en publiant en feuilleton son dernier roman sur son site web. Autre prodrome, encore plus récent, la librairie électronique AJnazon.coJn vient de s'engager à publier intégralement les critiques négatives de ses clients. Auteur-éditeur, lecteur-critique, couple écriture-lecture selnble le processus déjà engagé. qui mettra en boucle le

La déprofessionnalisation des éditeurs se double ainsi du désir d'affranchisselnent des auteurs, ce qui présage, à terme, une gigantesque foire aux livres où le postulant à la lecture devra faire son choix sans aucun tri critique préalable, pour le lneilleur - on trouvera tout sans censure ni restriction d'aucune sorte --, et pour le pire comlnent choisir dans la grande marée de l'extrême profusion ?2 L'offre littérale des firlnes deviendra lnarginale et tout en tière orientée vers le beJt Jeller tandis que les secteurs cOlnmercialelnen t fructueux de la télécommunication induiront des publics peu appelés à fréquenter l'écrit, sinon sous forme rudimentaire, parcellaire et occasionnelle. Une coupure s'instaurerait alors qui n'opposerait pas le virtuel au réel mais le réalislne virtuel au sYlnbolislne graphique, le présentiel au littéral. La fracture sociale se doublera d'une fracture lnédiatique d'autant plus forte qu'elle sera insidieuse puisque, apparemment, les lnêmes lnachines nUlnériques délivrant indifféremment de l'Ïtnage ou du texte, il n'y aura pas de différence entre un lecteur lnanipulant un texte sur l'écran tactile de son "organiseur" et un visionaute s'adonnant à un jeu interactif tout en regardant en incrustation un lnatch de football sur la console de son "\'Vebtouch". Tous égaux devant les lnerveilleuses machines de la cyberculture? Oui lnais, COlnlne disait l'hulnoriste, certains seront beaucoup plus égaux que d'autres. Il faut être superlecteur pour lire un hypertexte. Le lnultimédia nous donne à croire que la révolution numérique ouvre sur une sorte de parité entre l'image, le son et le signe typographique. Je crois que ce triumvirat communicationnel est appelé à plus de luttes d'influence que de complérnentarité. Le lnicrophone et la webccun reliés à la JouriJ rendront inutile le clavier comme le
!

Sur cet effondrement de l'édition artisanale et ses conséquences, voir Roger Chartier, Le livre ell révolutio ilS, Les éditions textuel, 1997 et /\ndré Schiffrin, L'éditioll sails éditeurs, ] ,a fabrique, 1999. 2] ,e critique Patrick l(échichian met en garde contre ce danger C01TI1TIUnà l'éconolTIie et à la littérature: l'inflation. Trop de livres désertion du lectorat (Le J\lollde du 9/9/2000) tuent le livre, par accablement puis

23

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