MEDIAS ET L'ETAT AU SENEGAL

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Le processus démocratique dans lequel s'est inscrit le Sénégal depuis quelques années s'est accompagné de la construction d'un espace médiatique qui se caractérise aussi bien par sa diversité structurelle que par ses rapports avec la société sénégalaise dans son ensemble. L'auteur tente par une analyse fort pertinente, de dévoiler les conditions objectives qui permettent de comprendre les relations que l'univers médiatique entretient avec le champ politique sénégalais. Conditions sans lesquelles il est difficile d'appréhender l'autonomie revendiquée par les médias.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296311336
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LES MÉDIAS ET L'ÉTAT AU SÉNÉGAL
L'impossible autonomie

Collection Études Africaines
Dernières parutions

Pierre ERNY, Essais sur l'éducation en Afrique Noire ,2001. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'Afrique au passé recomposé, 2001. Léon MATANGILA MUSADILA, Pour une démocratie au Congo Kinshasa, 2001. Raphaël NTAMBUE TSCHIMBULU, L'Internet, son Web et son E-mail en Afrique, 2001. Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO, Une ambition pour la Guinée,2001. Mahamoudou OUEDRAOGO et Joachim TANKOANO, Internet au Burkina Faso: réalités et utopies, 2001. Tidiane N'DIA YE, L'empire de Ckaka Zoulou, 2001. Mwayila TSHIYEMBE, Etat multination et démocratie africaine, 2001. Marc BELLITO, Une histoire du Sénégal et de ses entreprises publiques, 2001. Yves Ekoué AMAIZO, L'Afrique est-elle incapable de s'unir, 2002. Roger Bila KADORE, Histoire politique du Burkina Faso (1919-2000), 2002. Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI, Le prophète et le militant (Congo-Brazzaville), 2002. Souga Jacob NIEMBA, Etat de droit, démocratique, fédéral au CongoKinshasa, 2002. Pierre ERNY, L'école coloniale au Rwanda (1900 -1962), 2002. Rita Mensah AMENDAH, Mosaïques africaines, 2002. Jean PING, Mondialisation, paix, démocratie et développement en Afrique: l'expérience gabonaise, 2002. Etienne BEBBE-NJOH, «Mentalité africaine» et problématique du développement, 2002. Bibiane TSHIBOLA KALENGA YI, Roman africain et christianisme, 2002. Albert de SURGY, Syncrétisme chrétien et rigueur anti-pentecôtiste, 2002. Simon Pierre SIGUÉ, Gérer pour la croissance au cameroun, 2002. Junzo KAWADA, Genèse et dynamique de la royauté, 2002. Laurent LUZOLELE LOLA NKAKALA, Scongo-Kinshasa: combattre la pauvreté en situation de post-conflit, 2002. Alban Monday KOUANGO, Cabinda, un Koweit africain, 2002. Jacques HUBERT, Rites traditionnels d'Afrique, 2002. Alhassane CONDE, La décentralisation en Guinée, 2002.

Ndiaga LOUM

LES MÉDIAS ET L'ÉTAT AU SÉNÉGAL
L'impossible autonomie

Préface du Professeur André VITALIS Postface d'Emmanuel AMOUGOU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

A

Assane

et à Emmanue4

hommes de rigueur et de vertus, qui partagent ma passion pour la connaissance.

A

mes parents S oulcymane et Aïssatou

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-3793-5

Préface
Il ny a pas de véritable vie démocratique sans liberté d'expression. L'exercice de cette liberté est très récent en Afrique. LA constitution de grands groupes privés de communication améliore la situation en permettant la production d'une information dégagée des contraintes posées par le pouvoir politique. On trouvera dans ce livre consacré au S énéga4 des analYses très convaincantes sur les limites de cette indépendance, sur l'objectivité de l'information produite et sur la nature du contrepouvoir que représentent ces groupes. Ndiaga LOUM connaît bien la réalité médiatique sénégalaise. Il a enquêté auprès des grands groupes privés notamment le groupe
Sud/ communication; il a réalisé des interviews auprès des acteurs médiatiques;

il a étudié les contenus des médias pour analYser les lignes éditonOales. PaifOis, à
l'appui de ses affirmations, il présente tous les détails d'une étude de cas. Cette connaissance du terrain est enrichie par la référence aux études d{jà effectuées sur les médias de l'Afrique sub-saharienne et par la mobilisation des travaux réalisés par des africanistes comme MÉDARD, COULON ou BA Y ART sur la nature de l'État africain, sur les structures sociales ou les crqyances religieuses. Grâce au souci de théorisation, le livre apporte une double contribution à l'étude des médias en général et à l'étude des médias africains. A cet égard, Ndiaga LOUM entend marquer une rupture par rapport aux approches fonctionnalistes et médiacentrées, trop descnptives et insuffisamment critiques. Il se réclame d'une approche critique globalisante où l'étude des médias prend en compte le contexte social dans son ensemble et particulièrement les phénomènes de domination. Pour lui, les questions essentielles ne sont pas les questions du fonctionnalisme sur l'émetteur, le récepteur ou les contenus mais les questions suivantes: Qui contrôle la communication? Pourquoi? Au bénéfice de qui? C'est un changement
LO UM de proposer

de paradigme

essentiel qui permet

à Ndiaga
de son pays.

un regard nouveau

sur la réalité médiatique

Les médias et l'État au Sénégal

On croit trop souvent que c'est le pouvoir politique qui constitue le principal obstacle à l'affirmation de l'indépendance de la presse. Ce livre montre que dans le 5 énégal actue4 les principales difficultés ne viennent pas de ce côté-là. Ce sont les résistances socio-culturelles qui rendent cette affirmation encore problématique dans un pays où l'énorme majorité de la population vit essentiellement de la tradition orale. On peut également s'interroger sur le statut du Journaliste et de ses pouvoirs dans un contexte à l'origine
gérontocratique et patriarcal

André VITALIS
Professeur à l'Université Michel de

Montaigne/ BORDEAUX

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6

Introduction
Avant d'entrer au cœur du problème que pose cet essai, il serait peut-être intéressant d'éclairer certains concepts qui nous paraissent essentiels et qui reviennent souvent dans notre analyse (groupe multimédia, pluralisme de l'information). D'abord, que renferme le concept de groupe multimédia? Il faut rappeler que la notion de groupe multimédia a émergé dans le courant des années 80 pour désigner des entreprises qui exercent des activités significatives dans un ou plusieurs secteurs de la communication (presse, cinéma, radio, télévision, disque, édition, publicité). Certains auteurs1 y incluent parfois des entreprises dont les activités sont à la marge de ces secteurs: télécommunication, loisirs, imprimerie... Des groupes dont les activités essentielles sont en dehors du champ de la communication sont cependant à prendre en considération en raison de leur positionnement significatif dans ce champ: c'est par exemple le cas en France, du groupe B0t!Ygues(BTP), de la Générale des eaux et de la Lyonnaise des eaux (distribution d'eau), et d'une manière générale du secteur bancaire. Plus rares sont les cas de groupes de communication dont l'extension de leurs activités les amène à réaliser une part substantielle de leur chiffre d'affaire hors du secteur de la communication (par exemple le groupe Fininvest de Silvio BERLUSCONI qui s'est diversifié en 1987 vers la grande distribution) . Comme le fait remarquer Lucien SFEZ2, le rapport du Groupe Time Ine rendu public en 1988, estimait déjà que dans les industries de la communication mass-médiatique, dont le rythme
1. Cf. Lucien SPEZ, (sous la direction de), Dictionnaire critiquede la communication, 2 t., PUP, 1993, p. 1060. 2. Lucien SPEZ, op. cit., p. 1051.

Les médias et l'État au Sénégal

de croissance a excédé de moitié celui de l'économie aux ÉtatsUnis dans les trente dernières années, l'avenir est aux groupes de taille mondiale, capables d'intervenir dans l'ensemble des médias et de capter l'ensemble de la valeur ajoutée liée à des produits dont le coût de fabrication élevé, sera plus que compensé par la dimension universelle du marché potentiel. Ainsi, se dessinèrent dans les années 90 des stratégies de rapprochement comme celle entre Time Inc et Warner en 1989, le développement de Hachette et Bertelsmann aux États-Unis. Tandis que dans l'audiovisuel, on pouvait noter la fusion au sein du Groupe News Corp de titres prestigieux tels Times, les maisons d'édition Hanper and Row et Collins, Ie Studio 20th Century Fox. Ces rapprochements réduisirent considérablement le rôle des entreprises de tailles moyennes dans l'organisation de l'industrie et du marché3. Il se posait alors avec insistance la nécessité d'un débat portant sur les inconvénients et les avantages que pouvait présenter l'émergence de ces grands groupes multimédias, comme le rapporte GUILLOU dans son ouvrage Les stratégiesmultimédias des groupes de communication4. n témoignent les réflexions menées E par la Federation Communication Commission aux États-Unis qui débouchèrent sur l'édification des cross-ownership rules limitant la concentration au niveau local. Il en est également ainsi des actions menées par l'lndependentBroadcasting Authoriry en Grande Bretagne

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Il faut noter par ailleurs que l'étude des groupes de communication est une

discipline apparue à la fm des années 60 aux États-Unis (H. SCHILLER, T. GUBACK) dans les milieux universitaires qui s'attachaient, dans une démarche critique, à analyser l'hégémonie des États-Unis sur le marché mondial de l'information et des biens culturels. Cette tendance a été prolongée en Europe durant les années 70 par des travaux de chercheurs marxisants (A. MATTEU\RT, P. FLICHY, B. MIÈGE, V. PORTER, N. GARNHAM... ). 4 Cf. La documentationrançaise, Paris, 1985, deuxième édition. f

8

et qui confinent les entreprises de presse à avoir un rôle mineur dans la télévision. Reste maintenant à essayer de comprendre qu'est-ce qui fondamentalement inciterait un groupe de communication à étendre son empire à plusieurs secteurs des médias ? Lucien SFEZ affirme avec force qu'aujourd'hui, aucun groupe de communication ne conçoit son développement à l'écart des médias audiovisuels et électroniques5. Il y trouve cinq raisons dont deux nous paraissent essentielles: - La première, c'est l'épuisement du modèle européen de régulation de l'audiovisuel assis depuis les années 50 sur le monopole du service public ainsi qu'une priorité sur la redevance; ceci a favorisé une véritable révolution copernicienne dans l'offre de télévision et de radio. Ce processus, estime SFEZ, est amorcé en France dans les années 80 et a touché l'ensemble des pays européens en dehors de la Scandinavie. Tandis qu'aux États-Unis, l'option libérale de Ronald REAGAN éliminait les restrictions mises à la croissance des grands groupes. Ainsi, des groupes jusqu'alors confinés dans l'édition, entrèrent dans l'audiovisuel malgré les lois nationales ou les restrictions édictées par les autorités de régulation. - L'autre raison évoquée par SFEZ tient au fait que les capitaux sont désormais disponibles, et qu'après des années d'indifférence, les banques et la Bourse trouvent à cette industrie bourgeonnante de la communication toutes les vertus: «richesse de perspectives, solidité des marges, valeur élevée d'actifs tels que les fréquences d'émission, les titres de magazine ou les films de répertoire qui sont autant de franchises immortelles, transformation des valeurs internes de la profession qui fait une meilleure place aux critères de gestion, de marketing.»6 Les groupes déjà établis et qui bénéficient d'un actif important, mais qui ont besoin de s'étendre ou de
5

L. SFEZ)

op. cito)p. 1052.

6 Ibidem.

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Les médias et l'État au Sénégal

procéder à de grandes acquisitions trouvent leur compte dans ce mouvement. Ainsi s'expliquent l'endettement du groupe MURDOCH qui dépasse sept milliards de francs, celui de TimeWarner qui atteint les dix milliards, et celui de Hachette qui s'étend à dix milliards de francs. D'une manière générale, les raisonnements avancés par SFEZ pour donner un fondement aux stratégies multimédias, peuvent être repris pour trouver un sens à la stratégie plus particulière des groupes qui nous intéressent dans le contexte de notre analyse, l'Afrique, où existe aussi un mouvement de libéralisation qui bénéficie d'une nouvelle disponibilité des finances. Mais ils ne sauraient être suffisants dans le cas particulier de notre étude. Aussi faut-il préciser pour ce qui est du groupe sénégalais Sud Communication par exemple, que sa stratégie multimédia procède d'une volonté d'indépendance, d'affirmation d'un type de discours contestataire, d'un positionnement dans l'espace des pouvoirs, s'exprimant au-delà du champ médiatique, dans le champ sociopolitique plus globalement. Le pouvoir médiatique fondé sur la contestation, que l'on a construit progressivement en partant d'un média (le journal d'abord magazine trimestriel, puis bimensuel, puis hebdomadaire, enfm quotidien) avait besoin, pour assurer sa pérennité, de s'appuyer sur d'autres supports qui, plus que la rentabilité économique qu'ils pourraient engendrer, protégeraient une certaine liberté de ton, élargiraient l'espace d'expression, renforceraient in fine l'indépendance postulée au départ. La collaboration avec d'autres partenaires issus de milieux d'entreprises autres que le secteur des médias, procède donc d'un jeu d'intérêt. Jeu dans lequel l'intérêt de Sud Communication ne devrait en principe, nullement être sacrifié selon l'entendement qu'en ont les responsables du groupe7. A partir de là, l'ambition
7 Voir à ce propos le chapitre II de notre ouvrage, particulièrement la deuxième sous-partie qui traite de l'environnement socio-économique et politique 10

affichée ou non, c'est d'exprimer une différence. Cette différence ne pouvant cependant survenir que dans un contexte de pluralisme. Seulement, il faudrait se demander si le pluralisme des titres implique forcément une pluralité dans l'offre d'informations. L'ancien monopole de l'Etat ne laissera-t-il pas la place au monopole des entreprises privées? Dans cette perspective, la concentration ne se fera-t-elle pas au détriment du pluralisme? Nous touchons là en fait à un autre concept clé central dans l'analyse des médias : le pluralisme de l'information. Qu'implique alors la notion de pluralisme de l'information? Déjà Honoré de BALZAC8 relevait que derrière l'apparente diversité idéologique de la presse parisienne, se cachait le monopole à la source de l'agence de presse Charles HAVAS. On sait qu'aujourd'hui deux grands groupes dominent la presse allemande, que MURDOCH contrôle 40% du tirage de la presse londonienne, qu'en France Hachette et le groupe de la Cité représentent 60% du marché de l'édition. Cela, même si de nouveaux venus sont apparus à la faveur de l'élargissement de l'offre dans l'audiovisuel, tels BOUYGUES, NRJ et VIVENDI en France, BERLUSCONI en Italie, Ted TURNER et l'exploitant des réseaux de télédistribution TCI aux États-Unis. Seulement, la question importante consiste à savoir si les stratégies multimédias font obstacle au pluralisme des idées? Il faut dire qu'il n'y a pas de diagnostic indiscutable sur les conséquences de ces stratégies multimédias d'une manière générale. D'où les conclusions très contradictoires tirées par les auteurs sur cette question.
défavorable, notamment des menaces d'asphyxie qui pèsent sur la presse et des risques de récupération par des groupes de pression économiques. 8 Cf. H. BALZAC, COffcspondancc, Textes réunis par Roger PIERROT, Paris, Éd. Garnier Frères, 1960. Il

us

médias et l'État

au Sénégal

Certains considèrent que les nouvelles technologies et l'abaissement des coûts d'entrée dans l'industrie, ont plutôt abouti aux États-Unis à un accroissement du pluralisme de l'offre et du nombre d'entreprises dans le secteur des médias. Plusieurs études empiriques ont cherché à valider ce point de vue, soit en remettant en cause l'hypothèse de l'influence éventuelle des propriétaires sur le contenu des produits de leurs entreprises, notamment dans l'édition, soit en essayant de démontrer que le pluralisme des idées n'est pas affecté par la constitution dans certaines grandes villes de véritables monopoles de presse9. D'autres études, sans nier l'importance et la réalité d'un vaste mouvement de concentration, ont préféré mettre l'accent sur le potentiel d'autonomie contenu dans les technologies" privatiques ", désormais accessibles à tous à coût modéré et qui peuvent ainsi émanciper les usagers jusqu'alors passifs des médias de flot10. - Par contre, et comme le souligne Lucien SFEZ, bon nombre d'auteurs voient dans ce mouvement de concentration une tendance à la privatisation de l'intérêt général au profit de grands groupes et une concentration accrue de l'offre qui organise une redondance calculée des contenus les plus rentables, sans donner leur chance aux représentations sociales propres ou produites par les classes défavorisées11. FLICHY pour sa part, estime que la domination du modèle hollywoodien de fabrication des images s'est accentuée au cours des années 80, et les besoins d'images des téléspectateurs ont poussé les télévisions européennes à puiser dans les archives américaines et à augmenter la puissance des
9 Voir par exemple R.-M. ENTMAN, «Newspaper competition and first amendment ideals: does monopoly matter? », in Journal of communication,p. 147165, cité par L. SFEZ, op. cit., p. 1052. 10 Voir par exemple 1. DE SOLA POOL, « Technologies freedom », Cambridge, of The Belknap Press of Harvard University Press, 1983. 11L. SFEZ, op. cit., p. 1053. 12

studios12. Ces studios constituent avec certaines grandes entreprises de presse diversifiées dans la télévision (HEARST, WASHINGTON POST etc.), et d'autres nouveaux opérateurs de réseaux câblés, une bonne partie des cinquante entreprises qui ont une emprise sur « ce que les Américains voient, entendent et
lisent. »13

Lucien SFEZ cite les critiques encore beaucoup plus sévères de SHILLER, dont les travaux se situent résolument dans le cadre de l'école critique, sinon marxiste orthodoxe et analysent l'emprise des grandes entreprises de communication sur le contenu des représentations et leurs liens avec le complexe militaroindustriel américain14. Dans une approche prospective, SFEZ lance l'avertissement suivant: «Les réseaux d'alliances en gestation sont caractéristiques de la période à venir qui va consacrer un partage en jeu de go du territoire de l'offre médiatique. Les questions récurrentes de la concentration et de la préservation du pluralisme s'en trouveront posées en termes plus aigus: comment en effet équilibrer efficacement le nécessaire développement des groupes de communication puissants en Europe, capables d'affronter sur leur terrain les groupes américains, et le besoin de diversité, d'innovation, d'égalité d'accès aux grands médias pour toutes les expériences sociales? Le dilemme ajoute-t-il, n'est pas nouveau mais il a désormais une consonance particulière dans un contexte non plus national mais européen et avec l'effacement du rôle régulateur du service public de la télévision. »15 Ce débat de fond fort intéressant sur la dialectique concentration des médias / pluralisme des idées ne se pose pas avec tant d'intensité dans le contexte particulier de cette présente
12

P. FLICHY, Les industriesde l'imaginaire,Grenoble, PUG, 1980.
op. cit., p. 1053.

13 Cf. B. BAGDIKIAN, The media monopolY, cité par L. SFEZ, 14 L. SFEZ, op. cit., p. 1053.
15 Ibidem.

13

Les médias et l'État au Sénégal

étude, l'Afrique, où les États en construction, encore jeunes, tanguent entre un libéralisme imposé de l'extérieur, et l'attachement à un socialisme traditionnel qui a du mal à s'exprimer dans un climat de pauvreté qui éloigne les centres de décision vers Paris, Londres et Bretton Woods. Ici, l'État centralisateur ne tolère pas la contestation et ne manquera pas l'occasion d'étouffer les velléités d'expansion des groupes de presse privés lorsqu'elles seront susceptibles de menacer sa stabilité. Par ailleurs, il faut noter que le seul groupe multimédia privé puissant au Sénégal et peutêtre en Afrique Francophone, c'est le groupe Sud Communicationet il n'est ni une filiale de HAVAS, ni sous le contrôle connu d'une quelconque multinationale. Cependant, la question du pluralisme ne se pose pas moins au Sénégal. Elle est peut-être beaucoup plus simple ici: si le pluralisme des titres est réel, celui-ci est-il générateur d'originalité, de pluralité, ou traduirait-il une tendance à l'uniformité de l'offre d'informations? Admettons, comme le disait Robert ESCARPIT à propos des partis politiques, que l'existence de plusieurs journaux ou radios n'est pas une condition nécessaire du pluralisme de l'information. Ce n'est pas non plus une condition suffisante16. Car si plusieurs journaux ou radios servent les mêmes intérêts ou traitent l'information de la même manière, le pluralisme n'en est pas moins fallacieux que dans le cas où ce serait l'État, qui, tout en autorisant officiellement tout en droit, contrôle en fait la publication de plusieurs titres. Le pluralisme de l'information, dans le sens où nous l'entendons donc, suppose au-delà de la pluralité des publications, des manières différentes de chercher, de donner, de traiter l'information. Il traduirait une pluralité d'idées s'il ne va

16

Cf. R. ESCARPIT, 1981,p.185. 14

Théoriede l'informationetpratique politique, Paris, éd. du Seuil,

pas même jusqu'à permettre l'expression de toutes les représentations sociales. Sous l'éclairage de ces concepts, on peut à présent entrer au cœur de la problématique de cette étude. D'ores et déjà, il faut préciser que nous nous démarquons des études quantitatives empiriques qui s'enferment dans un "médiacentrisme", ignorant complètement le contexte social, culturel et historique. Notre conviction est ainsi faite que les rapports aux médias, à la communication, ne sont qu'un moment et un lieu des rapports sociaux qui les déterminent. Et que donc, aucune théorie de la communication n'a de sens sans une théorie totale sur la société. Par conséquent, l'approche ici préconisée penche vers l'orientation globalisante propre à l'école critique, notamment les adeptes de l'école de Francfort17. Il faut ainsi rappeler que contrairement à l'école empirique18 qui a privilégié dans ses grandes lignes la méthode quantitative, le fonctionnalisme et le positivisme, les chercheurs de l'école critique quant à eux mettent l'accent sur le contexte social
17Voir notamment M. HORKHEIMER et T.-W. ADORNO, La dialectiquede la raison. Fragments philosophiques, Paris, Gallimard, 1944; E. FROMM, The sane societY,Rinehart and Co, New-York - Toronto, 1955; H. MARCUSE, L'homme unidimensionnel,'étude sur l'idéologiede la sociétéindustrielleavancée,Paris, Éditions de Minuit, 1968. 18 École dont les représentants les plus connus sont LASWELL, HOVLAND, LEWIN, LAZARSFELD, et qui a produit plusieurs études, notamment: H.-D. LASWELL, Propaganda Technique in the World war I, MIT Press, Cambridge, Mass., 1927 ; C.V-I. HOVLAND, A.-A. LUMSDAINE, F.-D. SHEFFIELD, Studies in socialpsychologyin World war, volume III, Princeton University Press, New Haven, 1959; C. V-I. HOVLAND, I.-L. JANIS, H.-H. KELLEY, Communicationand Persuasion- psychological tudies of opinion change,Yale University s Press, New Haven, 1953; P.-F. LAZARSFELD, B. BERELSON and H. GAUDET, The People'sChoice,Columbia University, New York, 1948, et enfin P. -F. LAZARSFELD and E. KATZ, PersonalInfluence: The Part Played by thepeople in the Flow ofMass Communication,The Free Press, Glencoe, 1955. 15

Les midias et l'État

au 5 inégal

dans lequel se déroule l'acte de communication. Pour les chercheurs qui se retrouvent autour de cette orientation critique, aucune théorie de la communication n'a de sens sans une théorie totale de la société. D'orientation marxiste, les chercheurs de l'école critique insistent d'autant plus sur le contexte social, politique et économique dans lequel se déroule l'acte de communication, que les questions qu'ils se posent s'en ressentent: Qui contrôle la communication? Pourquoi? Au bénéfice de qui ? Dans cette perspective, l'on sort de l'enfermement dans lequel se trouvait la recherche en communication en se limitant aux fameuses questions de LASWELL: « Qui parle? », « A qui ? », « Pour dire quoi? », « Comment? », « Avec quels résultats? ». Le questionnement est beaucoup plus ouvert dans la perspective de l'école critique, car il touche à la société, aux aspects culturels, historiques, économiques, politiques. Les tenants de cette école désapprouvent le côté administratif de l'école empirique19 et lui reprochent de mettre l'accent uniquement sur la communication, en négligeant le contexte historique et culturel. Par conséquent, ils estiment que l'ignorance du contexte dénature la réalité de la communication, tandis que de leur côté, les chercheurs de l'école
19

P.-F. LAZARSFELD

avait distingué «recherche

administrative»

et

«recherche empirique» pour la première fois dans «Remarks on administrative and critical research», in Studies in Philosopi!J and Social Science, 1941, n° 9. LAZARSFELD nommait lui-même «recherche administrative» les études contractuelles réalisées au sein du Bureau of Applied Social Research (BASR) qu'il dirigeait à l'V niversité de Columbia à N ew-York. Selon M. POLLAK, «ce bureau était une véritable entreprise dont la productivité repose sur des principes d'organisation dont les modèles idéaux n'étaient autres que l'entreprise commerciale, le parti politique et l'armée: des commandes bien précises, des relations hiérarchiques, une division du travail poussée à l'extrême et, corrélativement, une spécialisation des membres de l'équipe (qui) caractérisent ce modèle d'organisation », in M. POLù\K, « Paul Felix Lazarsfeld, fondateur d'une multinationale scientifique », Actes de la Rechercheen Sciencessociales, anvier 1979, pp. 45-69. J 16

empirique prétendent qu'au nom de l'objectivité, ils ne peuvent que rejeter l'investigation purement théorique sans des données objectives, donc statistiques20. Il reste à préciser toutefois, que même si notre approche penche vers l'orientation globalisante propre à l'école critique, aujourd'hui, la recherche en communication n'est plus imprégnée par une théorie toute puissante ou par l'existence de deux grandes écoles21. Ce qu'il convient même de dire en notre sens, c'est que toute théorie est susceptible de dépassement. Aucune théorie n'est flXe, figée ou définitive. Elle peut varier, évoluer en fonction des circonstances, des situations, de la diversité des actions des émetteurs et des attitudes des récepteurs ainsi que de leurs inéluctables mutations. Si alors cette étude se rapproche des problématiques globalisantes des chercheurs critiques, c'est bien parce qu'il s'agit
20 Pour avoir une idée nette de cette opposition entre École empirique (soucieuse de quantification) et École critique (préoccupée par la compréhension de l'ensemble des phénomènes culturels), voir par exemple le différend ayant opposé LAZARSFELD, l'immigré devenu « plus américain que les américains» à ADORNO (l'auteur de ce demier jugement) auquel LAZARSFELD finit par répondre ceci: « On ne peut s'empêcher de penser que vous ne devez même pas savoir comment on peut vérifier empiriquement une hypothèse»; cela, après avoir cherché en vain à obtenir d'ADORNO qu'il «traduise ses interprétations théoriques en questions à soumettre à un échantillon d'auditeurs.» Échanges rapportés par M. JAY in L'imagination dialectique,Paris, Payot, 1977, p. 257. Il faut rappeler que ce différend date de l'époque de l'exil forcé de l'École de Francfort aux États-Unis, pendant la période nazie, alors que LAZARSFELD y résidait déjà depuis 1932. 21 Pour un rappel complet des études fournies par ces deux écoles et des nouvelles problématiques posées dans les nombreuses recherches en communication, voir André VITALIS, Cours de théories de la communication et de l'information, DEA de sciences de l'information et de la communication, Bordeaux III, 1996/1997; et Paul BEA UD, La Société de connivence,Médias, médiationset classessociales,Paris, éd Aubier, 1984. 17

Les médias et l'État au Sénégal

pour nous d'analyser les rapports entre le champ22 médiatique, la société, la culture, la politique. Admettons donc que l'étude des médias à elle seule ne sert à rien si elle n'est pas associée à celle des conditions sociologiques de la production. Et sur ce point, nous rejoignons Catherine IŒRBRA T ORECCIONI qui écrivait: « Qui veut décrire un message sans tenir compte des conditions sociologiques de son élaboration s'engage dans une voie sans issue. »23Le discours médiatique est le produit d'une réalité sociale et en tant que tel, il ne peut être analysé et compris en marge de celle-ci. Ce faisant, cette étude empruntera au modèle théorique d'analyse des médias en termes de relations de domination, comme le fait par exemple P. BOURDIEU en décrivant les mécanismes de

22L'intérêt de la notion de champ pour la recherche, c'est qu'elle permet de faire des comparaisons et des rapprochements méthodiques entre des choses qui apparemment n'ont rien à voir. La théorie générale des champs est empruntée à Pierre BOURDIEU. Ce dernier déftnit le champ comme un champ de forces et un champ de luttes pour transformer ces rapports de force~ Dans ces luttes, chacun engage la force qu'il a dans les rapports de domination. C'est le même modèle qui permet d'expliquer à la fois pourquoi les choses sont ce qu'elles sont (la statique), et comment elles changent (la dynamique). Chaque champ est un microcosme dans le macrocosme social, et il a ses propres lois, son propre nomos. Mais l'analyse de l'interaction entre les différents champs au Sénégal montre combien cette autonomie des champs (surtout celle du champ médiatique) est fortement relativisée dans la pratique par la prédominance de la pesanteur socio-culturelle, avec notamment l'omniprésence du pouvoir maraboutique qui pousse les autres champs à remettre en question leurs principes et leurs règles de fonctionnement. D'où l'ampleur, l'importance et la complexité des déterminismes culturels qu'il faut soumettre à une analyse fine en rapport avec l'étude des médias et de leurs relations avec l'État. Ce que nous tentons ici, non sans quelques précautions d'usage. 23 Catherine KERBRAT-ORECCIONI, L'énonciation de la subjectivité dans le langage,Paris, Armand Colin, 1989, p. 8. 18

fonctionnement dans le champ journalistique24. Mais il s'agira encore ici, d'analyser au-delà des rapports de forces dans le champ médiatique, les relations de ce dernier avec d'autres formes de pouvott. Ces précisions d'ordre théorique étant faites, il faudrait à présent expliquer brièvement pourquoi avoir choisi principalement le groupe Sud Communicationet dans une moindre mesure le groupe Wa(fadjri, comme o~jets d'étude dans le paysag~ médiatique sénégalais. Si l'objectif de départ était de concentrer cette étude sur le groupe Sud Communication,il s'est avéré au cours de notre travail de recherche un constat: c'est que bon nombre de critères qui pourraient inciter à voir dans le groupe Sud Communication l'expression d'un certain pouvoir des médias, se retrouvaient dans le groupe Wa(fadjri. Ces critères renvoient à la volonté de constituer des entreprises médiatiques puissantes du point de vue économique, à l'affirmation d'une certaine liberté de ton, d'une détermination manifeste à affronter le pouvoir étatique, à un
24 Selon Pierre BOURDIEU, le champ journalistique est soumis en permanence à l'épreuve des verdicts du marché, à travers la sanction directe de la clientèle ou indirecte de l'audimat. Pour décrire la logique de domination qui opère dans le champ journalistique, P. BOURDIEU démontre que ce sont ceux qui occupent une position dominante (directeurs de chaînes, rédacteurs en chef) qui sont les plus enclins à adopter le « critère audimat» ; tandis que ceux qui sont dans des positions de « dominés », c'est à dire les plus jeunes et les « moins établis» sont quant à eux plus enclins à opposer les principes et les valeurs du métier aux exigences, plus réalistes, ou plus cyniques, de leurs anciens. Cf. P. BOURDIEU, « L'emprise du journalisme », in Actes de la Rechercheen SciencesSociales,101-102, p. 3-9, 1994. Cette analyse est reprise et consolidée dans son ouvrage Sur la télévision, Paris, LIBER - Raisons d'Agir, 1996. Il faut aussi remarquer que BOURDIEU avait déjà tenté une approche comparative des différents champs, notamment le champ journalistique, le champ politique, le champ des sciences sociales, cf. P. BOURDIEU, « Champ politique, champ des sciences sociales, champ journalistique », in Cahiersde recherche, 15, GRS, Lyon, 1996. n° 19

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profond désir plus ou moins conscient de servir de relais aux revendications populaires, à la prise de conscience de la nécessité d'offrir une alternative au public rebuté par le traitement officiel et partisan de l'information dans les médias d'État, et à un rejet du modèle politique dans ses fonctionnements traditionnels. Même s'il ne dispose pas d'un potentiel économique et financier équivalent à celui de Sud Communication,le groupe Walfadjri avec ses deux supports (quotidien et radio) s'inscrit dans la même démarche d'affirmation d'un pouvoir fondé sur la contestation et la dénonciation des "anormalités politiques récurrentes", avec plus ou moins d'autonomie. En cela, il se détache comme élément singulier en compagnie de Sud Communication,par comparaison aux autres publications que l'on retrouve dans le champ médiatique pluriel au Sénégal. Quant au groupe Sud Communication sur lequel repose la plupart des analyses ici fournies, il est la première véritable entreprise de presse et de communication privée au Sénégal. Tenant en sa possession, un quotidien, une chaîne de plusieurs stations radiophoniques, une agence de distribution de presse, une société de production audiovisuelle, une télévision émettant à partir de Paris (faute d'autorisation au Sénégal), un institut de formation en journalisme et aux métiers de la communication, un site Internet commercial, Sud Communication est le seul groupe multimédia privé au Sénégal ayant une dimension qui lui permettrait de constituer un véritable groupe de pression, tantôt craint, tantôt courtisé, tantôt coinbattu. Il est l'un des seuls pouvant plus ou moins incarner le quatrième pouvoir au Sénégal. Mais comment et pourquoi parler de quatrième pouvoir ? La plupart des régimes démocratiques fonctionnent sur la base de deux piliers: l'affirmation des libertés des individus et l'autonomie de leur action en particulier. Un troisième pilier s'y ajoute, il tient à la forme de gouvernement et à l'exigence posée

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par LOCIŒ puis élaborée par MONTESQUIEU, de l'équilibre des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Tous les régimes dits démocratiques reposent sur cette délimitation claire des trois pouvoirs et sur le respect d'un jeu d'équilibre: contre la tentation d'abuser du pouvoir qui guette tous ceux qui le détiennent, les «checks and balances» offrent les meilleures garanties de liberté politique. Aux deux pouvoirs proprement politiques (exécutif et législatif), s'ajoute le pouvoir judiciaire, qui est non seulement indépendant des deux autres, mais qui le cas échéant peut être appelé à jouer le rôle d'arbitre. Dans la pensée libérale, les principes d'inamovibilité des juges et de leur nomination, garantissent leur indépendance: ils ne doivent être ni les "jouets" du pouvoir politique ni être au service d'aucun maître en particulier. C'est ainsi, sous l'influence de cette même pensée libérale et de la réflexion sur la séparation des pouvoirs, qu'est née, pour qualifier le rôle des médias dans l'équilibre du jeu démocratique, l'expression" quatrième pouvoir "25. C'est en effet, la propagation des idées libérales qui ouvre une ère de tension entre la sphère du pouvoir politique et la sphère publique, désormais occupée par une presse aux moyens plus puissants et à l'audience plus vaste. Et c'est en Grande-Bretagne,
25 La genèse de cette notion de quatrième pouvoir" est incertaine. Thomas " CARLYLE en a octroyé la paternité à Edmund BURKE. Mais il semble que personne n'en ait trouvé trace dans son œuvre écrite. Cf. B. VOYENNE, Les journalistesfrançais. D'où viennent-ils? Qui sont-ils? Que font-ils? Paris, CFP] - Retz, 1985, p. 63. Selon F.-L. MOTT, la formule" quatrième pouvoir" est de l'historien et homme politique britannique Thomas MACAULAY; ainsi, dans un essai sur l'Histoire constitutionnelle d'Hallam publié en 1828, MACAULAY aurait affirmé que dans la chambre des communes, la galerie sur laquelle étaient assis les journalistes, était devenue «un quatrième pouvoir» (<< fourth estate in the A realm») dans Ie royaume. (Cf. F.-L. MOTT, The news in America, Havard University Press, 1952). D'après Jacques KAYSER, Mort d'une liberté,Paris, Plon, 1955, pp. 211-212 .

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pays de tradition libérale, que l'on trouvera l'exemple le plus significatif d'une réflexion entre la presse et le pouvoir de l'État. Le Times avait protesté contre l'approbation donnée par le ministère des affaires étrangères britannique au coup d'État du 2 Décembre 1851, par lequel Louis-Napoléon avait instauré en France un régime présidentiel autoritaire. Cette critique valut au quotidien londonien une mise au point de la part du Premier ministre, Lord DERBY, devant la Chambre des communes: «Comme la presse anglaise aspire à partager l'influence des hommes d'État, elle doit aussi partager les responsabilités des hommes d'État.» Cette réaction du Premier ministre britannique suscita la réplique du Times, par la plume de Robert LOWE, dans deux articles publiés les 6 et 7 Février 1852: « Les objectifs et les devoirs des deux pouvoirs sont constamment séparés, généralement indépendants, parfois diamétralement opposés.(.. .)26. Le premier devoir de la presse est d'obtenir la compréhension la plus rapide et la plus correcte des événements de l'époque et, en les révélant instantanément, d'en faire la propriété commune de la nation.(...) La presse vit de révélations; elle fait appel à l'opinion publique, anticipe, si possible, les événements. Tandis que le devoir de l'homme d'État est contraire. Il retient loin du public les informations sur lesquelles il fonde son action et son opinion; il réserve son jugement sur les événements jusqu'au dernier moment et les formule en langage obscur.(...) Le devoir de l'un est de parler; celui de l'autre est de demeurer silencieux. L'un s'explique par la discussion et l'autre par l'action. »27

26 L'on remarquera ici que Robert LOWE admettait déjà la notion de " pouvoir" attribuée à la presse. 27 Cf. Henry Wickham STEED, The Press, Harmondsworth, Middlesex Penguin Books, 1938, pp. 75-79 ; cité en français d'après J. KAYZER, op. cit., pp. 212213. 22

Tout compte fait, c'est la fonction politique des médias qui reste soumise de façon récurrente à la question du "quatrième pouvoir" et aussi à celle corollaire de la légitimité de ce quatrième pouvoir. Ces questions ont été abordées dans les théories de l'information et de la communication, sous l'angle de la sociologie ou de la science politique28. La difficulté du débat tient à l'ambiguïté du terme" pouvoir". Car si les trois pouvoirs classiques se manifestent dans un rapport d'obéissance (une loi s'applique à tous sans distinction aucune, de même qu'une décision de gouvernement suppose le respect par tous les citoyens, la décision de justice quant à elle est obligatoire), en raison de leur légitimité, il convient de se demander ce qu'il en est du quatrième pouvoir des médias ? Il est clair que celui-ci ne représente pas un pouvoir au même titre que les autres, car il n'est assorti d'aucune puissance, ni d'une quelconque autorité qui serait génératrice d'obéissance. Voilà qui explique pourquoi, lorsqu'on leur pose la question à savoir si l'on peut parler d'un quatrième pouvoir des médias au Sénégal, les journalistes, surtout ceux de Sud Communication, refusent de se reconnaître un tel pouvoir29. Mais lorsqu'on leur demande si le terme" groupe de pression" est plus approprié, ils l'admettent volontiers.
28Pour une bonne synthèse du débat entre les théories globales et les recherches empiriques, voir A. VITALIS, Cours de théories de l'information et de la communication, DEA de sciences de l'information et de la communication, Université Bordeaux III, 1996/1997 ; ainsi que Francis BALLE, Médias et Sociétés, Paris, Éd. Montchrestien, EJA, 1994. 29 « D'ailleurs, nous sommes élus par qui?» s'interroge A.-L. COULIBALY dans les entretiens qu'il nous a accordés au courant de l'année 1998, dans le cadre de nos enquêtes de terrain relatives à notre Thèse de Doctorat en sciences de l'information et de la communication de l'Université Bordeaux III sur le sujet: « Pluralisme de l'Information et Groupes multimédia privés au Sénégal: Essai d'approche socio-politique », soutenue le 6 Mars 2001 à Bordeaux. 23

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Toutefois, on peut comprendre la réticence observée chez les journalistes à accepter le terme" pouvoir". Le problème, c'est que lorsque l'on se définit comme un " contre pouvoir", il peut paraître malaisé de se considérer soi-même comme un pouvoir, et afortiori d'en assumer la responsabilité ouvertement. Seulement, il serait facile de s'arrêter à l'évocation de la notion de "contre pouvoir" car chaque pouvoir est en principe un " contre pouvoir " pour l'autre. Il reste vrai que dans certaines conditions, et selon des circonstances historiques déterminées, les médias peuvent être appelés à remplir une fonction de pouvoir, incidemment à l'accomplissement de leur mission originelle. Lors du colloque organisé par le Centre d'études des médias de l'Université Bordeaux III et le Centre de recherche sur la vie locale de l'Institut d'études politiques, les 23 et 24 N ovembre' 2000 à Bordeaux, le professeur André VITALIS, dans son interVention, disait à propos des médias qu'ils étaient effectivement un vrai pouvoir, donc plus qu'un contre pouvoir. Lui emboîtant le pas, à cette même occasion, Maître Claude CHAMBONNAUD affirmait quant à lui, que les médias étaient devenus le deuxième pouvoir après l'économie. Cela est valable surtout dans le champ politique, lorsque par exemple, les médias poussent la confrontation, la dénonciation, la contestation à un niveau susceptible d'ébranler le pouvoir politique30.
30 Aujourd'hui, on peut constater que d'une manière générale, les médias aliènent même les tenants des autres pouvoirs qui tirent une nouvelle légitimité dans leur représentation médiatique. Voir à ce sujet, P. BOURDIEU, Sur la télévision,op. cit., et F.-H. de VIRIEU, La Médiacratie,Paris, Flammarion, 1990. Il est à la fois" amusant" et aussi très significatif de noter que devant l'ampleur du pouvoir des médias, certains auteurs se posent même la question suivante: "Quels contre-pouvoirs au quatrième pouvoir? " (Cf. D. WOLTON, Le Débat, n° 60, pp. 140-141). Il semblerait même en France par exemple, que l'action des médias ait substitué à la "présomption d'innocence" (de droit) la "présomption de culpabilité" (de fait), en incitant par exemple les hommes politiques en 24

Il reste à préciser, pour relativiser une telle approche théorique, que des réalités locales spécifiques à la société sénégalaise, font échec à l'afftrtnation du pouvoir des médias, ce qui n'empêche pas cependant celui-ci de se déployer sous certaines formes. Voilà qui justifie le processus que suivra notre analyse dans cet ouvrage. Ici, notre démarche est - comme qui dirait " étapiste" : une première étape consiste à fixer les mécanismes selon lesquels s'exprime un supposé ou réel pouvoir des médias, fondé sur la contestation du pouvoir de l'État, sur la dénonciation du modèle étatique (l'État néo-patrimonial sénéFs), et sur la confrontation avec les" alliés économiques" de l'Etat. Dans un deuxième temps, il s'agit de faire appel à certains éléments fluctuants, d'ordre institutionnel ou juridique, économique et politique, qui viennent relativiser ce supposé pouvoir des médias, sans pouvoir cependant l'empêcher totalement de se mouvoir. Enfin, dans une troisième phase, on convoquera un facteur socioculturel, cette fois-ci plus ou moins solide et stable, qui fait quant à lui carrément échec au pouvoir naissant des médias au Sénégal et qui stabilise les rapports de forces dans le champ socio-politique.
fonction "soupçonnés de malversations" à démissionner avant même que la justice n'ait établi leur culpabilité. L'on n'a pas encore fini de faire l'analyse sociologique et politique de ce renversement des tendances introduit par les effets du quatrième pouvoir. Que penser enfin de l'aphorisme de Karl KRAUS, polémiste viennois mort en 1936: « Au commencement était la presse, et ensuite apparut le monde »!

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