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Méditations sur la subjectivité

De
366 pages

Qu'est-ce que l'amour ? Et le désir, la passion, les sentiments ? Qu'est-ce que signifie être conscient ? De telles questions sont au cœur de la réflexion sur la subjectivité. C'est parce que nous sommes d'abord des êtres sentants, vibrants, que ces interrogations nous paraissent fondamentales. Avant de prendre position dans les débats sur la valeur du plaisir, l'importance de la croyance, le rôle de l'imagination ou la portée du désir, il est besoin d'approfondir ces termes, d'en bien cerner les contours et de se doter d'une définition aussi exacte que possible. C'est à cette demande que souhaite répondre ce livre. En partant de l'expérience sensible, l'itinéraire proposé ici remonte des affects vers la conscience, à travers l'étude d'une quinzaine de notions clés. Il envisage d'abord les principales formes de vécus subjectifs (besoins, émotions, sentiments, désirs etc.), analyse les fonctions de la croyance et de l'imagination, pour atteindre enfin les régions supérieures de l'esprit, qui permettent à la conscience de se ressaisir par la raison et la volonté. L'orientation et les démarches de ce travail s'inspirent de l'ensemble de la tradition philosophique, mais tiennent compte aussi des connaissances actuelles, notamment des résultats de la psychologie cognitive. Sa recherche est sous-tendue par une enquête de fond sur la psychanalyse, dont il tente de se départir, pour proposer un sol psychologique rationnel plus fidèle au vécu sensible.


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Aymeric Lauff

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Méditations sur la subjectivité

 

Du besoin à la volonté

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Connaissances et Savoirs

 

 

 

Retrouvez l’auteur sur son site Internet :
http://aymeric-lauff.connaissances-savoirs.com

 

 

 

 

Avant-propos

 

 

 

Je livre ici le résultat de méditations et d’analyses sur des aspects majeurs de la subjectivité. Il s’agit de re-descriptions et de déductions à partir d’observations. L’objectif est de proposer une vision générale moyenne de la subjectivité, qui tienne le milieu entre les études techniques hyper-spécialisées des neuro-psychologues et les présentations philosophiques classiques qu’on trouve dans les manuels. Écrites à « hauteur d’homme », ces études ne s’adressent pas à des spécialistes, à des techniciens, mais à tout individu qui réfléchit sur ces questions.

L’approche choisie reste volontairement assez générale, afin de prendre une vue d’ensemble qui permette une représentation cohérente et relativement unifiée de la subjectivité. C’est en quelque sorte une nouvelle topique que je souhaite exposer, les bases sur lesquelles pourrait s’élever une réflexion renouvelée.

J’ai cherché à désenvelopper le sens de quelques notions clés d’une psychologie philosophique, à en expliciter les lignes. Mais je voulais aussi éviter de trop en dire et m’en tenir à l’essentiel, à ce qui nécessitait d’être mentionné. Car comme le dit Pascal : « la vérité et la justice sont des pointes si subtiles que lorsque nous y touchons, nous en écachons la pointe… ». À trop vouloir en dire, on noie le tranchant des concepts, on s’aventure du côté du contingent et l’on déséquilibre les perceptions.

De chaque notion est esquissée une anatomie, un schéma essentiel qui vise à circonscrire ses contours exacts, mais aussi à remonter vers son centre, à en cerner le cœur. En convoquant systématiquement les notions adjacentes les plus proches, en les comparant et en les démêlant, j’ai voulu dessiner le profil propre à chacune, sans la simplifier à outrance, sans la maltraiter en mutilant arbitrairement certains de ses aspects. Car ces notions s’embranchent les unes sur les autres et sont souvent confondues. Leurs zones de séparation sont naturellement floues et incertaines. Pour faire ressortir ce qui revient à chacune, il a fallu d’abord revenir à l’expérience phénoménologique que nous en faisons, puis les confronter entre elles.

C’est donc à une entreprise de redécoupage, de re-délimitation, de re-définition des concepts que je me suis adonné, avec l’espoir que les observations qui les accompagnent en enrichissent le sens et en précisent la nature. Ce travail est porté par le souhait simple que ses résultats stimulent la réflexion, qu’ils ouvrent des pistes pour l’approfondissement et le débat.

 

N.B. :À la toute fin est donné un glossaire qui condense les définitions principales. Il est conseillé de s’y reporter…

 

 

 

I.
Le Besoin

 

 

 

Quand on parle de besoin, on pense spontanément aux besoins humains, qui peuvent être ressentis plus ou moins cruellement et réclament d’être satisfaits avec une certaine urgence. Les besoins font, en principe, partie du fonctionnement normal d’un individu, et l’on a tendance à penser qu’ils sont fixes et identiques pour tous. Néanmoins, chacun sait qu’il existe des besoins artificiels, sociaux, en grande part induits par l’économie. Ceux-ci ressemblent beaucoup à des désirs et il semble alors difficile de les en distinguer…

 

De manière très générale, le besoin est une condition nécessaire. Ainsi parle-t-on des « besoins de personnel » d’une entreprise, des « besoins en ressources hydrauliques » d’une centrale ou encore des « besoins de la cause ». Dans tous ces cas, le besoin désigne ce dont on ne peut se passer, ce qui est indispensable au fonctionnement d’une activité, d’un secteur, d’une organisation.

Nos premiers besoins, en tant qu’humains, sont d’abord physiologiques, biologiques. Dans ce sens, ils sont innés. Il en découle plusieurs conséquences. D’abord ils apparaissent comme fixés naturellement, génétiquement, et la maîtrise qu’on peut avoir sur eux reste limitée (on ne peut pas s’en défaire totalement, on ne peut pas les supprimer et l’on est contraint d’y répondre de manière plus ou moins rapide). Une autre conséquence est qu’ils sont globalement partagés de façon identique par tous les membres de la même espèce. Ils sont ainsi par nature stéréotypés. Les variations dans les besoins de nourriture, de respiration, de repos, etc. ne sont que de légères oscillations autour d’une norme universelle pour l’humanité.

Les besoins évoluent légèrement et de façon assez prévisible en fonction de l’âge, en fonction du milieu dans lequel l’individu a vécu et des habitudes qu’il a prises. Nombre d’entre eux obéissent à des rythmes, à des cycles périodiques réguliers (la respiration, l’alimentation, le sommeil…) ; d’autres besoins sont circonstanciels ou ponctuels (par exemple le besoin de se réchauffer s’il fait froid, de se protéger face à un danger, etc.) ; ils dépendent souvent aussi des activités qu’on exerce (ainsi, pour les apports alimentaires, hydriques, etc.).

 

Une part des besoins du vivant échappe entièrement à la logique du désir. En effet, les besoins en oxygène, par exemple, ne sont qu’exceptionnellement et accidentellement ressentis (et « désirés ») : seulement en cas de manque inattendu, anormal. Bien des besoins passent inaperçus parce que le corps veille automatiquement à les réguler, ou parce que l’environnement y pourvoit naturellement. Dans certaines régions ensoleillées par exemple, des organismes ont un fort besoin de lumière qui est continuellement satisfait par le climat. On voit par là que le besoin ne débouche pas nécessairement sur les notions de comportement ni de sensation. Il peut rester inconscient (puisqu’il est déjà présent chez les premières cellules et que nous sommes très loin d’avoir conscience de tout ce qu’il se passe dans notre organisme).

Chez les animaux, les besoins peuvent surgir d’une situation particulière. Quand le soleil se raréfie, quand l’eau vient à manquer, quand les aliments ne contiennent plus assez d’éléments nécessaires au fonctionnement normal, leur besoin apparaît. Il peut être ressenti et engendrer un comportement de recherche. Mais il peut aussi déstabiliser l’individu et le rendre seulement malade, ou donner lieu à une recherche désordonnée, à des comportements confus, déréglés, erratiques. Tout besoin ne se traduit pas nécessairement par une conscience claire, ni par le déclenchement d’un comportement précis, ni même par une recherche active de ce qui manque.

On peut distinguer entre les besoins « normaux » et « anormaux ». Les premiers sont fonctionnels, récurrents, ils entretiennent le renouvellement et l’équilibre de l’organisme, lui apportent son énergie. Ils font partie du régime ordinaire de l’individu et en sont constitutifs, sont inscrits dans sa configuration génétique. Le second genre de besoin provient d’un dysfonctionnement ; le manque est ici accidentel, c’est un déséquilibre dû généralement à des circonstances extérieures.1 Il n’était pas « programmé » et tend à désorganiser, fragiliser l’organisme. Il représente un défaut, une faiblesse, une vulnérabilité.

 

Le plus souvent, nous retenons du besoin qu’il déclenche une recherche active et nettement déterminée. Quand on a soif, c’est de boire qu’on a besoin et l’on sent très clairement ce qui peut y répondre. Le plus généralement, le besoin signifie ce qui fait défaut, ce dont le manque met en péril l’équilibre, le bon fonctionnement de l’individu. Dans d’autres cas, c’est un excès qui provoque le besoin d’un retour à l’équilibre. Ainsi en va-t-il du besoin de se décharger (urine et fèces). La satiété (et plus encore le dégoût) n’est pas un besoin en soi, mais une fois atteinte, elle commande un nouveau besoin : celui d’arrêter de manger, de boire ou de dormir. Par là il apparaît que le besoin n’amène pas seulement à des actions, mais aussi à des interruptions. On peut enfin considérer des excès (ou déséquilibres) qui font apparaître le besoin d’être corrigés : hypercholestérolémie ou hyperglycémie par exemple.

Les besoins « physiques » ressentis, la faim, la fatigue ne sont que la traduction sensorielle du manque de nourriture, d’énergie ou de la nécessité de se reposer, de reconstituer ses tissus, etc. Mais on peut aussi parler de besoin pour tout ce qui est indispensable à l’équilibre psychique, par exemple la reconnaissance d’autrui, la communication, l’investissement dans une tâche…2 Il est ici délicat de cerner exactement l’ensemble des besoins en jeu, ils s’expriment avec plus ou moins d’intensité et d’ardeur selon les individus. Un même besoin psychique peut être décrit tantôt comme un manque, tantôt comme un excès : par exemple le manque d’assurance (de courage, de fermeté) peut être perçu comme un excès de prudence (de circonspection, de douceur). (Ou un excès de violence, de sévérité, de dureté dans l’éducation peut être interprété comme un manque de douceur, d’indulgence, d’humanité…)

Certains besoins psychologiques, existentiels ou sociaux sont d’ordre universel : ainsi en va-t-il du besoin de reconnaissance, du besoin de repères, de la confiance en soi : ils font partie de la condition humaine ; tandis que d’autres besoins sont plus « idiosyncrasiques », dépendant du parcours de chacun. Entre les deux, une part de nos besoins se laisse définir par la communauté à laquelle nous appartenons (familiale, professionnelle ou amicale).

 

On trouve aussi un sentiment, voire une sensation de manque dans les domaines où l’on s’est accoutumé à certaines satisfactions ou certains appuis. On éprouve leur absence comme un vide déstabilisant, qui défait nos repères, nous déboussole, donne le vertige et angoisse. L’absence peut générer une véritable souffrance psychosomatique. Le manque apparaît ici par contraste avec une situation où régnaient des habitudes. Celles-ci deviennent en effet rapidement une norme qui fixe le seuil de ce qui est ressenti comme normal, naturel, voire nécessaire.

Dans les cas d’addiction, c’est un véritable besoin artificiel qui se fait ressentir par une extrême urgence. Le besoin est ici lié à une jouissance pulsionnelle. Le mécanisme est connu : quand la satisfaction est très intense, de retour à l’état normal tout paraît terne et ennuyeux, le manque se creuse alors comme une béance aiguë et insupportable. Plus la satisfaction a été pleine, plus la redescente est dure et le sevrage difficile à soutenir. Cette logique n’est autre que celle de la passion sur laquelle nous reviendrons plus bas.

Si le besoin doit être caractérisé comme un déséquilibre, alors ce qui lui répond est de l’ordre d’un rééquilibrage, d’une régulation. Ainsi le besoin n’est-il pas d’abord guidé par le plaisir – c’est une différence majeure avec le désir –, mais par la nécessité, le vital (ou ce qui est vécu comme tel). Il a à combler, réparer, renflouer ce qui s’use, se défait, tourne à vide, ou à évacuer, diminuer, débarrasser ce qui pèse, freine, obstrue. Le besoin, ressenti comme souffrance et alerte, traduit l’urgence d’avoir à s’occuper de soi, se réparer, se reconstituer, se restaurer, se sauver, etc. Aussi ne nous oriente-t-il pas vers des projets novateurs, vers une exploration curieuse du monde ; ses cris et grincements appellent et recentrent sur ce dont on ne peut se passer.

 

L’économie emploie constamment le terme dans un sens approximatif, qui a le mérite de souligner que la société crée aussi des besoins, en imposant des normes et des habitudes de vie. Mais la question des besoins peut prendre la dimension d’une tragédie existentielle où s’entretissent l’histoire du sujet, l’interprétation qu’il s’en donne et les problématiques qui le taraudent actuellement.

Lors de son développement, le sujet se noue à toute une série de questionnements liés en grande partie à des manques ou excès, conscients ou non. Ces derniers l’accompagneront en effet et ressurgiront à diverses occasions, parfois durant toute son existence. Ils détermineront une part de ses choix, limitant ses engagements. Ils pourront se manifester de façon plus ou moins évidente, parfois comme une hantise, une angoisse, le pressentiment d’une fatalité inexorable ou de « défauts » incorrigibles, constitutifs de son destin. Mais paradoxalement, certains défauts peuvent également protéger la personne : la timidité peut ainsi préserver de l’orgueil ou de l’aveuglement, la témérité protégera de la dépression. Tandis que certains besoins borneront l’horizon, d’autres trouveront leur solution dans des rencontres et des aménagements de vie. Ils pourront aussi bien maintenir chez le sujet une fragilité, une brèche, une faille que dynamiser la recherche, stimuler des projets, ensemencer des entreprises, nourrir son ambition…

Résumé :

Le besoin est avant tout une condition nécessaire, il pointe vers l’indispensable. Nos premiers besoins sont certes biologiques, innés, automatiques. Mais ils changent avec le temps, et sont modulés par le milieu et les habitudes. Certains sont cycliques, mais pas tous.

Les besoins ne sont pas toujours ressentis et ils ne se traduisent pas systématiquement par une sorte de désir. Ils peuvent rendre malades, sans orienter vers leur remède. Certains sont en effet assimilables à un défaut, une vulnérabilité. Le besoin indique alors un déséquilibre, qui peut venir d’un excès autant que d’un manque. Le besoin naît parfois par contraste, par la rupture d’une habitude. Aussi les addictions représentent-elles des formes de besoins, mais acquis : ce qu’on appelait autrefois des passions.

Ce que cherche le besoin n’est pas le plaisir, mais la régulation vitale. Contrairement au désir, il n’est pas créatif. Cela ne l’empêche pas d’être parfois purement psychique, avec une portée qui peut être individuelle, mais également communautaire, voire universelle. Nos besoins sont au cœur de nos problématiques existentielles et chacun trouve plus ou moins des compromis avec eux. Il peut toutefois leur arriver aussi de nous protéger !

 

 

 

 

II.
La Sensibilité

Prologue

La sensibilité est souvent présentée comme une faculté passive.3 Tandis que la volonté nous permet de nous engager, que l’imagination produit ses propres représentations, ou que la raison analyse des idées, la sensibilité ne serait que le versant passif de notre être, se laissant imprégner de manière inerte par son environnement.

Si la sensibilité est en effet incapable par elle-même de produire des concepts rationnels distincts, elle participe néanmoins d’une forme particulière d’appréhension du monde qui ne saurait se réduire à la seule passivité. Le terme de réceptivité lui conviendrait sans doute déjà mieux.

Mais elle est aussi capable de véritablement « recueillir » ce qui lui parvient, afin de nous disposer comme il convient, de telle manière que nous puissions nous situer, réagir et nous frayer un chemin dans le monde. Dans cette perspective, la sensibilité apparaît comme une véritable intelligence des situations.

Surtout, une part de la sensibilité élabore le terreau subjectif dans lequel s’enracine la personnalité. Dans cette mesure, elle n’apparaît plus seulement comme la base de la perception, mais comme un des fondements à la fois existentiels et intellectuels de notre rapport au monde. Dès lors, on doit considérer qu’elle est une « faculté » constamment présente et active, y compris dans nos idées les plus abstraites.

 

La sensibilité comme faculté perceptive et affective

 

Présupposés :

Les sensations sont aujourd’hui souvent considérées comme des données entrant dans le cadre du traitement des informations. La sensibilité représenterait un ensemble de réactions immédiates, plus ou moins spontanées et stéréotypées, à des stimuli extérieurs.

 

En tant que « faculté » psychologique, la sensibilité semble pouvoir mieux être décrite comme « capacité d’être disposé », « disposibilité »4. D’abord, c’est une évidence, la sensibilité nous livre des sensations. C’est dire qu’elle nous ouvre à l’actualité de ce qui se présente à nous. Elle nous découvre le monde à travers un ensemble bigarré de couleurs, de formes, de sons, de mouvements, d’odeurs… Cette dimension de la sensibilité, nous nous y référerons par le terme de sensorialité. La sensibilité est ici le canal sensoriel par lequel nous nous rapportons à ce qui nous apparaît.

Mais les sensations se présentent rarement de façon totalement neutre et détachée de toute coloration « subjective ». C’est généralement au milieu de projets, de préoccupations ou d’attitudes particulières qu’elles surgissent et non sous forme de pures sensations informatives. Le plus souvent, elles sont connotées d’une valeur, d’un coefficient affectif positif ou négatif. Toute couleur ou son qui nous parvient nous est indissociablement agréable ou désagréable. Par ce deuxième aspect, le monde (et nous-mêmes) se révèle sous une certaine lumière (positive ou négative), avec une intensité variable. La sensibilité désigne alors l’agrément ou le désagrément que nous associons à une expérience. Dans la sensibilité, il faut donc distinguer l’affectivité de la sensorialité. L’affectivité se déploie en des nuances très riches, mêlant les ressentis fondamentaux du plaisir et de la souffrance, mais admettant aussi de l’étonnement, de la crainte ou de la colère et d’autres traits encore. Comme nous l’approfondirons plus loin, l’affectivité se développe selon des modes multiples.

Les émotions nous préparent en principe à réagir de façon efficace et adaptée à une situation, non seulement en modifiant nos dispositions mentales, mais également en atteignant notre fonctionnement physiologique. Certes, les émotions peuvent parfois s’avérer contre-productives et parasiter nos actions (le plaisir peut démobiliser, la peur peut inhiber…), mais il n’en demeure pas moins que c’est leur fonction de nous accorder à notre actualité. La sensibilité nous fait accéder au sens subjectif immédiat de nos vécus, alors que les sentiments affineront les émotions en les teintant de l’histoire personnelle de chacun et en les formalisant plus ou moins selon les cadres de sa culture.

Les émotions et les sentiments supposent la sensorialité aussi bien que l’affectivité. C’est dans leur conjonction qu’ils apparaissent. Mais ce n’est jamais en dehors d’interactions sociales et d’imaginations qu’ils se constituent. Aussi, la question de la sensibilité croise-t-elle nécessairement celle du rapport à autrui, des représentations sociales, de nos anticipations (ainsi que celle du désir, de la crainte et de la colère, de nos goûts et dégoûts…).

La sensibilité nous mènera ainsi progressivement des vécus et sensations primaires vers les émotions, les élans, puis les sentiments et les attitudes les plus subtils. Par cette jonction de percepts et d’affects, la sensibilité représente une interface entre les mondes extérieur et intérieur, entre la réalité et la subjectivité. Elle est directement en prise avec la question du sens. En affectant chaque perception et en permettant aux affects de se complexifier par l’expérience du monde, les échanges avec autrui et l’explicitation langagière, la sensibilité étend et ramifie ses branches tout au long de notre vie, enrichissant notre être par le prolongement de notre expérience vécue.

La sensibilité pourrait ainsi être présentée comme le tissu même de notre expérience. Elle formerait la substance de notre vécu, et tracerait le dessin de notre mémoire subjective5. À ce titre, elle apparaît comme une première sorte de conscience, la première façon d’être marqué par le monde et d’y inscrire en retour des repères afin de pouvoir s’y orienter.

Par les limites de ce que nous ne pouvons supporter, ou de ce qui nous reste indifférent, mais aussi par les points de passage (nos émotions les plus fréquentes) ou les lieux auxquels nous revenons toujours, la sensibilité dresse le profil de notre subjectivité, la carte de nos inclinations, de nos goûts. Si la sensibilité peut donc être désignée par le terme de « disposibilité », c’est qu’elle dispose d’abord notre humeur quotidienne, mais plus fondamentalement qu’elle dispose notre accès au monde, nos réactions, nos affinités et jusqu’à notre identité personnelle.

Résumé :

La sensibilité est surtout « disposibilité ». D’une part, en tant que sensorialité, elle nous ouvre au monde extérieur par les sensations. D’autre part, elle est affectivité, coloration subjective de nos vécus, intériorité.

La sensibilité nous accorde ainsi à notre actualité, tout en se densifiant selon notre histoire et notre culture personnelles. Les émotions et sentiments doivent être considérés comme des élaborations sensibles complexes, qui font intervenir non seulement des sensations et des affects, mais aussi l’imagination et le social.

La sensibilité joue donc un rôle d’interface entre l’extérieur et l’intérieur, qui se raffine et s’enrichit toute la vie. En elle réside la substance de nos vécus, s’écrit notre mémoire biographique et émerge une première forme de conscience. Elle trace de ce fait le portrait de chacun, en son caractère comme en ses humeurs.

A/ Une première forme de conscience

La sensibilité semble parfois gêner l’intelligence, elle la trouble et entrave ses efforts. Aussi les oppose-t-on fréquemment, et la raison aurait pour tâche de s’en extraire le plus possible.

1) Une conscience perceptive et affective

Présupposés :

Depuis le Phédon de Platon, les émotions et sentiments ont été décrits comme des perturbations de l’âme, qui la rivent au corps, empêchant son envol vers le ciel des idées pures. Plus récemment, les émotions ont été décrites comme une rupture dans nos perceptions habituelles, une brusque désorganisation cognitive.

 

La sensibilité, dans la mesure où elle est sensorialité, se ramène à une forme de perception immédiate. En effet, ce que la sensorialité nous présente, ce sont des formes, des couleurs, des textures, de la résistance, bref, tout ce qui semble provenir d’abord du monde extérieur et s’offrir à nous comme témoignant de ce monde, nous plaçant à son contact. C’est dire que la sensibilité nous porte à prendre acte de la réalité et à nous orienter dans son actualité, à travers les informations qu’elle transmet et les signaux affectifs qu’elle y associe. Dans les contrastes entre les différents moments qu’elle traverse, apparaît ainsi une première prise en compte du réel et une compréhension intuitive.

La sensibilité apparaît alors selon la formule de Protagoras6 « la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu’elles sont et de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas ». En effet, seul ce qui est observable (donc sensible, directement ou indirectement) paraît digne d’être considéré comme réel. Et nous pourrions dire que plus nous ressentons intensément une chose, plus elle nous est concrète. Dans le cas où l’impression est forte, la conscience immédiate qu’on en a est en quelque sorte aveuglante, et il nous est alors difficile de nous en détacher. La sensibilité a le pouvoir de nous captiver presque entièrement. En tant qu’appel du dehors, mais aussi parfois du dedans, la sensibilité nous connecte à des interrogations, elle focalise nos forces sur ce à quoi nous devons réagir, elle mobilise spontanément nos ressources mentales aussi bien que physiques. C’est notre adhésion immédiate, le fait que nous fassions corps avec elle, qui lui confère cet effet fascinatoire.

On peut affirmer avec Hume7 que plus une idée nous touche, plus elle nous semble réelle, si bien que nous nous laissons saisir par une sorte d’intensité persuasive qui affecte certaines idées plutôt que d’autres. Plus une idée nous fait impression et plus nous y adhérons ou plus elle « s’agglutine » à nous.

 

Tant sur le plan perceptif qu’affectif, la sensibilité joue le rôle d’une « préconscience » ou, plus exactement, d’une conscience préréflexive et réceptive, dispositionnelle. Les affects qu’elle associe à nos perceptions posent les bases de nos appréciations subjectives et rendent possibles des jugements de valeur. Ces affects, en se confirmant ou s’infirmant au fil de l’expérience, en se confrontant aux vécus d’autrui et en se comparant dans différents contextes, tendront en effet à se stabiliser et à se présenter comme objectifs. Ainsi, la sensibilité prépare-t-elle une véritable classification des objets et des expériences, en fonction de leurs effets sur elle. Comme Heidegger le souligne constamment dans Être et temps8, le monde ne s’ouvre jamais d’abord dans une neutralité objective totale, il est toujours perçu au regard d’une certaine affectivité et ses objets prennent le visage de l’agréable, du désagréable, du désirable, de l’inquiétant à partir de leur résonance sensible. La sensibilité affecte ainsi chaque objet rencontré d’une connotation immédiate, elle nous dispose par rapport à lui et permet à chaque objet de se désigner lui-même dans un champ d’affects plus ou moins complexes. Par là, la sensibilité est bien plus qu’un simple résidu primitif, elle prépare les analyses et les perceptions stabilisées de la conscience, qui aura à fixer et rationaliser ces expériences.

La conscientisation affective du monde, aussi désordonnée et confuse qu’elle soit de prime abord, est capable de s’approfondir et de se cultiver peu à peu, de s’affiner. Et c’est sans doute l’une des fonctions majeures de la culture que de permettre à des affects au départ primaires, de s’élaborer en émotions, puis en sentiments. Les émotions, en effet, ne se réduisent pas à l’expression pour ainsi dire « biologique » d’un égarement, d’une panique ou d’une fuite (voire d’un échec de la maîtrise normale), qui rappelleraient malencontreusement les limites animales de notre condition. Elles relèvent d’un partage social de l’affectivité et sont d’emblée saisies dans l’ordre symbolique. Si l’on prend le cas d’un individu qui se voit montré du doigt soudainement alors qu’il ne s’y attendait pas, une fois passée la surprise, le désagrément qu’il en conçoit est incompréhensible si l’on fait abstraction de son inscription sociale. Or cette dimension sociale, chacun la transporte avec soi dans son rapport à lui-même et jusque dans ses expériences les plus « personnelles ». La sensibilité témoigne donc aussi à travers les émotions d’une forme de conscience sociale et symbolique intériorisée.

Si l’on accepte que les sentiments sont des émotions complexifiées, qui sont travaillées par l’imagination, par le langage et par une forme de réflexion préconsciente, nous serons alors amenés à considérer que la sensibilité y est devenue si subtile, qu’elle est parfois capable de dépasser la raison discursive dans sa compréhension du réel. Bien que non directement réflexive, la sensibilité apparaît comme une authentique forme d’intelligence, dont l’ensemble des productions artistiques sont autant de tentatives de transcriptions, de stabilisation objective, d’expression développée.

Résumé :

La sensibilité est une première compréhension intuitive du monde, qui nous oriente par des sensations et des affects. Nous faisons corps avec elle au point qu’elle nous aveugle et nous laisse parfois sans recul face au réel. Les idées elles-mêmes nous persuadent d’abord par leur résonnance sensible en nous. Ainsi, la sensibilité agit-elle comme une préconscience qui classe nos perceptions selon un ressenti plus ou moins socialement partagé. Elle s’affine en s’approfondissant et en se symbolisant à des niveaux secondaires puis tertiaires. À ses niveaux les plus poussés, elle ouvre à une intelligence profonde qui se réalise pleinement dans l’art.

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