Mémentos LMD. Histoire des faits et des idées économiques

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Pourquoi un ouvrage traitant de l'Histoire des faits et de la pensée économiques ? Plusieurs raisons à cela : tout d'abord à l'occasion de la réforme LMD, les facultés ont opté pour un enseignement simultané de ces deux matières, ce qui ne l'était pas auparavant ; ensuite, de nouvelles analyses comme la « New Economic History » font évoluer la matière, et enfin la nécessité d'adapter les contenus aux évolutions des méthodes pédagogiques et des besoins des étudiants ont fait que ce Mémento a vu le jour. Cet ouvrage est une synthèse claire, structurée et accessible de l'Histoire des faits et des idées économiques.

Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 2842008928
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1 CHAPITRE D u néolithique à la révolution industrielle
« Necessity is the mother of invention » (Richard Franck, Northern Memoirs, 1694), en exergue du livre de Julian L. Simon, The Ultimate Resource (Princeton University Press, 1996).
L’échelle de temps dans ce chapitre surprendra plus d’un lecteur, puisqu’en quelques pages il lui faudra survoler près de 12000 ans d’histoire économique, alors que le reste de l’ouvrage, si l’on excepte les chapitres 2 à 4 qui traitent des idées économiques associées à cette longue période, représentent environ 250 ans d’histoire, mais une masse de faits et d’idées bien plus impressionnants. L’étonnement passé, on convien-dra qu’il s’agit là d’une conséquence directe du caractère exponentiel de l’évolution humaine et, plus précisément dans notre cas, de l’histoire des faits et de la pensée économique.
C’est en tout cas dans les douze siècles que nous allons parcourir que, en dehors du feu, sont nées les inventions sans lesquelles l’humanité n’aurait jamais pu atteindre le niveau de développement et de bien-être sans précédent qu’elle connaît aujourd’hui : techniques agricoles, écriture, monnaie, infrastructures urbaines, codes de la propriété privée et des contrats,… Et même, en 62 avant Jésus-Christ, machine à vapeur.
La place consacrée à chaque période, qu’il s’agisse du néolithique ou des civilisations antiques, n’est absolument pas proportionnelle ni à leur durée chronologique, ni même à leur importance. Là où il était possible de résumer les faits essentiels en quelques paragraphes, nous l’avons fait, même quand cela concernait plusieurs siècles. Ailleurs, il fallait plusieurs pages pour décrire des évolutions qui se sont produites en quelques décennies.
20MÉMENTO – HISTOIRE DES FAITS ET DES IDÉES ÉCONOMIQUES G 1 LE NÉOLITHIQUE, ARCHÉTYPE D’UNE RÉVOLUTION INDUSTRIELLE 1 C’est à l’historien de l’économie Douglas North que l’on doit d’avoir souligné que la « première révolution industrielle » est celle dunéolithique. Il y a quelques 10000 ans, sur les rives de l’Euphrate et du Tigre, dans le « croissant fertile », naît l’agriculture et les premiers systèmes de propriété privée sont mis en place. C’est le début d’une révolu-tion de 7 000 ans, qui s’étend du bassin méditerranéen, à l’Inde et à la Chine. C’est la modification du climat qui serait à l’origine de la «première révolution industrielle» : «sur les plateaux et dans les plaines qui s’étendent de l’Inde à la Méditerranée, avec pour épicentre le Kurdistan et l’Irak actuels, un climat plus sec et parfois aride a entraîné, environ 8000 ans av. J.-C., la raréfaction des animaux et du 2 gibier» écrit Jacques Brasseul . Selon une logique très malthusienne, un déséquilibre entre le nombre des hommes et la quantité de ressources en résulte. C’est ce déséquilibre qui est à l’origine despremiers progrès techniquesdécisifs de l’histoire de l’humanité. Poussés par la nécessité, les hommes (ou plutôt, les femmes) se mettent alors à cultiver la terre pour assurer le complément de ressources nécessaires à la survie. Il s’ensuit la découverte de l’irrigation, de la traction animale, de la roue et, plus tardivement, du travail des métaux comme le cuivre, l’étain, le bronze et le fer. La possession de la terre fertile devient progressivement un enjeu vital. D’où le passage de lapropriété collectiveà lapropriété privée, afin de garantir pérennité et sécurité à celui qui exploite la terre. Parallèlement, les progrès de productivité dans l’agriculture rendent la chasse et la cueillette bien moins « rentables ». Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un surplus se dégage et permet une division du travail, elle-même source de productivité. La division du travail implique l’échange, ce qui favorise l’apparition et l’usage de la monnaie. Par ailleurs, la sédentarisation modifie l’exercice du pouvoir dont l’une des prérogatives principales, la levée des impôts, est née à cette époque. Pour mieux pouvoir taxer, l’écritureest inventée : «La première forme apparaît avec les caractères cunéiformes, inventés à Sumer vers 2800 av. J.-C. par la hiérarchie religieuse pour garder la trace des impôts en nature. C’est un des rares cas où une bureaucratie serait 3 à l’origine d’une innovation, et quelle innovation !» écrit encore Jacques Brasseul . On peut se demander pourquoi l’agriculture, plutôt que la chasse, la cueillette et la pêche, a entraîné la formation des premiers systèmes de propriété privée. La réponse est donnée par Douglas North : c’est le rôle différencié joué par l’innovation dans les deux cas. North insiste sur le fait que des systèmes de propriété collective ont pu exister avant le néolithique, pour protéger des territoires entiers. Mais, dans le cas de la
1. Douglas North, 1981,Structure and Change in Economic History, W. W. Norton, chapitre 7 : The first Economic revolution et chapitre 8 : The Consequences of the First Economic Revolution. 2. Jacques Brasseul, 2001,Histoire des faits économiques et sociaux, Tome 1,De l’Antiquité à la Révolu-tion, Armand Colin, 2001, p. 12. 3. Jacques Brasseul, 2001,op. cit. p. 13.
G Du néolithique à la révolution industrielle21 chasse, de la cueillette et de la pêche, toute innovation technique ne peut qu’aggra-ver la raréfaction des ressources dans un contexte climatique défavorable. Il n’y a aucune incitation ni à innover individuellement, ni à s’approprier privativement la ressource, d’autant que celle-ci ne peut être « enclose » qu’à un coût radicalement prohibitif pour des groupes ne disposant d’aucun surplus. Inversement, dans le cas de l’agriculture, toute innovation est source de productivité et augmente lesurplus. En outre, il est plus facile de surveiller un lopin de terre qu’un territoire de chasse. Enfin, si une terre rapporte, c’est une incitation à vouloir la posséder privativement pour en exclure les autres. Pour résumer on a donc unchangement climatiquequi provoque une rupture dans l’équilibre entre hommes et ressources du fait de la raréfaction du gibier. Il s’ensuit une « pression démographique » non par l’augmentation des hommes, mais par la diminu-tion des ressources. Ceci oblige à innover pour survivre et c’est la naissance de l’agri-culture. Avec l’agriculture apparaît la notion de surplus. Le surplus engendré permet la division du travail et cette dernière favorise de nouvelles innovations : monnaie, écriture, architecture et, sur le plan institutionnel, naissance de la propriété privé.
2LES EMPIRES ANTIQUES
A - La Mésopotamie, héritière de la révolution néolithique
La révolution néolithique se développe d’abord en son centre, c’est-à-dire la portion du croissant fertile comprise entre le Tigre et l’Euphrate. Grâce aux deux fleuves, l’irriga-tion permet d’atteindre des rendements élevés et de pratiquer des cultures variées : céréales, légumes, fruits et le jardinage va être élevé au rang d’un art comme en témoi-gnent les célèbres jardins suspendus de Babylone. L’agriculture prospère et les surplus disponibles pour les autres activités s’accumulent.
L’activité économique est organisée par les fonctionnaires et les prêtres. Les infrastruc-tures collectives nécessaires à l’agriculture sont gérées par un système de corvées auxquelles tous les agriculteurs ont l’obligation de participer.
La monnaie est inventée et son usage se répand. Après une courte période de troc, on s’aperçoit qu’il vaut mieux « spécialiser » certains produits dans la fonction d’intermé-diaire aux échanges. Ce seront les dattes, car on peut les compter et elles se conser-vent longtemps. Puis la monnaie de métal s’impose comme le meilleur intermédiaire. D’abord évaluée au poids, elle prend la forme de pièces d’or et d’argent sous Hammourabi (le plus illustre des rois de Babylone, 1792-1750 av. J.-C.) et Darius (521-486 av. J.-C.). Puis avec Midas (715-676 av. J.-C.) et Crésus (roi barbare et opulent, « riche comme Crésus », 561-546 av. J.-C.), l’idée de frapper les pièces à l’effigie du chef suprême se concrétise.
La monnaie facilite l’extension des échanges. Les produits de l’artisanat (métallurgie, orfèvrerie, cuir, textiles, bois, pierres précieuses, ivoire, etc.) font l’objet d’exportations et d’importations entre zones éloignées. On note alors l’apparition d’entrepôts et de
G 22MÉMENTO – HISTOIRE DES FAITS ET DES IDÉES ÉCONOMIQUES maison de commerce. Parallèlement naissent les activités bancaires de dépôts rémuné-rés et de prêt. Toutes ces activités économiques, favorisées par une agriculture de plus en plus productive, se déroulent dans un climat de très grande liberté, sans l’incroyable carcan réglementaire et administratif qui va par la suite progressivement tenter de les enfer-mer et de les étouffer. Cette liberté est garantie par le fameuxcode d’Hammourabi, gravé sur des tablettes d’argile, ancêtre de tous les textes de lois et de jurisprudence, qui reconnaît et protège les droits de propriété et les contrats.
B - Carthaginois, Phéniciens et Grecs entretiennent l’esprit libéral sur le pourtour méditerranéen En Méditerranée Occidentale, sur les côtes de l’actuelle Tunisie, ce sont les carthaginois qui développent le commerce. C’est Hérodote qui a le mieux décrit leur technique d’échange dite « à la muette » : «Les Carthaginois disent qu’au-delà des colonnes d’Hercule, il y a un pays habité où ils vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils tirent leurs marchandises de leurs vaisseaux et ils les rangent le long du rivage. Ils remontent ensuite sur leurs bâtiments où ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant cette fumée, viennent sur le bord de la mer, et s’éloignent après avoir mis de l’or pour le prix des marchandises. Les Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux et examinent la quantité d’or qu’on a apportée, et si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, l’emportent et s’en vont. Mais s’il n’y en a pas pour leur valeur, ils s’en retournent sur leurs vaisseaux où ils attendent tranquillement de nouvelles offres. Les autres reviennent ensuite et ajoutent quelque chose jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l’or, à moins qu’il n’y en ait pour la valeur de leurs marchandises et ceux du pays n’emportent point les marchandises avant que les 4 Carthaginois n’aient enlevé l’or. » En Méditerranée Orientale, puis bientôt dans toute la Méditerranée, c’est sous l’impul-e sion des Phéniciens que les échanges commerciaux fleurissent. À partir du XII siècle av. J.-C., ils inaugurent une économie basée avant tout sur les échanges commerciaux maritimes. Ils créent des comptoirs, construisent des ports (premiers enrochements artificiels, création de digues). Ils vont dominer les échanges méditerranéens pendant près de 1 000 ans. Les marchandises assyriennes et égyptiennes constituent, au début, l’objet principal du commerce phénicien. En effet, la Phénicie possède sur son sol les cèdres et les cyprès, et dans son sol le cuivre et le fer, pour construire de solides bateaux. De plus, la côte phénicienne abrite de nombreux ports naturels : «Aussi ne faut-il pas s’étonner que, de bonne heure, des navires phéniciens lourdement chargés de produits égyptiens et assyriens aient 5 commencé à sillonner les routes navigables du monde antique» .
4. Hérodote, Histoires. 5. Cité par Abraham Léon, 1942, inLa conception matérialiste de la question juive, http://www.marxists.org/francais/leon/CMQJ02.htm#N10
Du néolithique à la révolution industrielle23 G L’existence d’un système élaboré et respecté de droits de la propriété et des contrats est le fondement de cette civilisation commerciale maritime. De Malte à Monaco, en passant par les côtes de la Syrie et du Liban, les échanges fleurissent à travers le réseau dense de comptoirs et de ports fondés par les Phéniciens. La Méditerranée, mer quasi-fermée, est propice à l’exploration, la terre ferme n’est jamais très éloignée. La découverte et la colonisation de son pourtour se fait par petits sauts successifs, contrairement au « grand saut » que représentera beaucoup plus tard la découverte des Amériques. Originaires de la Syrie et du Liban actuels, les phéniciens excellent aussi dans la métal-lurgie, l’orfèvrerie et d’autres industries artisanales telles que l’ébénisterie et la verrerie. L’écriture cunéiformea été inventée en Mésopotamie, mais l’écriture alphabétique vient des phéniciens. C’est à Ugarit, ancien port de Syrie, que l’on a retrouvé le premier alphabet, datant de 1350 av. J.-C. Il s’agit d’un alphabet composé de 31 signes, très fonctionnel et par là-même propice à l’échange d’informations commerciales. Mais c’est l’alphabet linéaire de 22 lettres, datant approximativement de la même époque, 6 qui sera finalement adopté par les Phéniciens . Mais le développement économique de la Grèce aura pour conséquence le déclin commercial de la Phénicie : «Jadis dans les rades grecques, les Phéniciens débarquaient leurs marchandises qu’ils échangeaient contre les produits indigènes, le plus souvent, semble-t-il, des têtes de bétail. Désormais, les marins grecs vont porter eux-mêmes en Égypte, en Syrie, en Asie Mineure, chez les peuples de l’Europe comme les Étrusques, encore grossiers comme les Scythes, les Gaulois, les Ligures, les Ibères, les objets manufacturés et les œuvres d’art, tissus, armes, bijoux, vases peints dont la renommée 7 est grande et dont sont friands tous les barbares. »écrit l’historien Jacques Toutain . La Méditerranée est le berceau de la civilisation. Ce hasard historique, elle le doit à la géographie. C’est une mer favorable à la navigation et aux échanges commerciaux. La Grèce, initialement petite civilisation « continentale », ne va devenir la « Grande Grèce » qu’avec la colonisation progressive de la Méditerranée Occidentale, de l’Asie Mineure et de la mer Noire. Cette colonisation est certes ponctuée d’épisodes militaires célèbres, mais se pérennise grâce aux relations commerciales. Au-delà des facteurs géographiques, déjà évoqués, elle se nourrit d’un excédent démographique que l’étroi-tesse des territoires pousse à rechercher des horizons plus favorables. Le désir de découvrir des terres nouvelles, nourri par l’imagination, sera favorisé par des innovations techniques et institutionnelles, dont certaines, comme la monnaie, seront adoptées et améliorées. La drachme d’argent sera bientôt la monnaie véhiculaire de la méditerranée, comme l’est aujourd’hui le dollar dans les échanges mondiaux.
6. Comme l’écrit Fernand Braudel, «Il s’agissait de trouver une écriture facile pour marchands pressés, et capable de transcrire des langues diverses. Rien d’étonnant si cet effort s’est fait en même temps dans deux villes marchandes exceptionnelles : Ougarit a inventé un alphabet de 31 lettres, utilisant des carac-tères cunéiformes ; Byblos un alphabet linéaire de 22 lettres, qui sera finalement celui des Phéniciens. »,La Méditerranée, Tome I, Flammarion, 1985. 7. Jacques Toutain,L’Économie antique, Paris, 1927, pp. 24-25.
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