MÉMOIRE DU SYMPTÔME

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Qu’il soit physique ou psychique, le symptôme détient une mémoire. Dans la version psychologique, celle qui concerne essentiellement cet ouvrage, l’auteur appréhende le symptôme comme le territoire d’une mise en scène où se trouve traduit par la forme que celui-ci prendra, l’enfermement dans lequel un être a été placé face à une position parentale de toute puissance. Le mode pathologique, qui en découle parfois, s’inscrit dès lors comme le tracé d’une blessure qui dit l’histoire d’une réalité empêchée. L’auteur développe dans cet ouvrage toute une approche du symptôme, puisant, à l’occasion, dans le monde théorique de la pensée de Freud et de Jung.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296303881
Nombre de pages : 222
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MEMOIRE DU SYMPTÔME

Collection Études psychanalytiques

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

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Collection Etudes Psychanalytiques

Yves BOCHER

MEMOIRE DU SYMPTÔME

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3320-4

La généalogie

du sytnptôtne

Regarder la vie en face, la mesurer à l'aune des faits, c'est partir d'une réalité ancrée dans le visible, s'éloigner de cette fâcheuse manie à projeter sur l'existence ce qu'on aimerait qu'elle soit. Dès lors, les masques peuvent tomber et les fragilités retrouver leur noblesse. Comme une roue qui tourne, avec une bonne transmission de la mémoire délimitant l'espace des frustrations et des souffrances, les malaises apparaissant çà et là viennent de très loin, alimentés par des événements qui tiennent autant des drames surgis au cœur des familles que des confrontations difficiles d'un être, pourvu de ses caractéristiques propres, avec son monde parental. Régie parfois par dés règles trop strictes, ou encore démunie des repères qui rassurent malgré tout, la famille est l'espace où les renonciations voyageuses se donnent à voir, habituées qu'elles sont à une répétition qui sait si bien leur donner corps. Ainsi l'enfant, dès le départ, en tant que témoin situé à la croisée d'une lignée parentale trimballant, avec plus ou moins de bonheur, les dysfonctionnements provenant d'une déjà longue histoire, commence à parler de lui en traduisant, par ses difficultés, le langage secret de son identité en recherche de son expression. Dire cela, en partant d'un héritage difficile à porter, n'est pas une critique aveugle envers des parents désignés et épinglés comme irresponsables, c'est tout bonnement reconnaître une situation qui concerne tout le monde, avec des différences, bien sûr, dans les attitudes. Les symptômes, qui ne manquent pas de se présenter dans le cours de chaque vie, sont donc une mémoire qu'il faudra bien arpenter pour découvrir les événements qui les ont nourris. Confrontés à ce qui se présente, dans un premier temps, comme encombrant, nous nous apercevrons vite" au-delà du handicap généré par sa manifestation, que le symptôme est, à sa manière, une porte 7

d'entrée vers cet intime de l'être en attente de ce qui lui correspond. En ce sens, le désir, forme parlante et agissante des besoins essentiels, rattache à une identité qui lui donne sa couleur. Son expression, et la façon dont il sera reçu extérieurement, déterminent les reliefs d'une problématique qui ne manque jamais de s'installer là où un élan individuel a trouvé en face de lui une résistance agissant comme des freins activés par une normalisation imposée. La manifestation symptomatique aura besoin de son temps d'expression pour arriver, à force d'interrogations sur ce qu'elle traduit, à ce final heureux où, libre de ce qui l'avait empêché de vivre, l'être s'en va vers un devenir qui lui appartient, délesté du poids qu'on lui avait placé sur le dos comme pour lui signifier à quelle généalogie il est rattaché. Disons-le d'emblée, l'idéal n'existe pas, il est un leurre qu'il vaut mieux déloger rapidement de sa hauteur pour le faire descendre dans la vallée des faits, rien que des faits. De là, nous voyons les choses comme elles sont et nous pouvons commencer ce voyage vers nous-mêmes, sans les illusions et leur forte tendance à la déformation. La névrose étant somme toute l'expression d'un conflit entre des tendances opposées dans l'être, elle est très bien partagée par tous et nous aurons beau vouloir nous en débarrasser par un effort mental d'adaptation aux normes, elle sera toujours là comme un mauvais esprit qui nous targue et nous blesse, du moins le temps que nous la reconnaissions pour ce qu'elle est: un visage de l'être en recherche de son unité. Dans ce contexte marqué par tous nos héritages, une inclination se retrouve souvent dans les familles, celle de dessiner pour l'enfant un tracé en ligne droite de la route qu'il devra suivre. Dès lors, comme le refrain d'un texte écrit et réécrit selon des formes transmises de génération en génération, le même constat réaliste se dégage: un mode sacrificiel opère dans les coulisses de l'être. L'enfant, dans l'expression même de ses désirs, est un révélateur des blessures que sa famille porte comme la trace
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d'une mémoire enfouie. Pour être en demande d'amour et de reconnaissance, il est, pour ses parents, la bonne occasion d'une prise de conscience: ce qu'ils ne peuvent donner, ils ne l'ont pas reçu. Si, malencontreusement, ce rappel à la réalité ne se fait pas, le même système inconscient se mettra en place, l'enfant rendu responsable et puni de déranger un quotidien organisé selon la logique d'une mécanique rodée à un fonctionnement de renonciation. En conséquence, les voies d'accès à son désir étant barrées, il ira chercher ce qu'il attend par les chemins d'un sacrifice dont il sera à la fois l'exécutant et la victime. Ce n'est pas dans l'expression pleine de sa demande qu'il se fera, mais par la réduction de celle-ci à la limite que son milieu traduit. Ainsi, pour rester à l'intérieur des limites familiales qui sont, somme toute, ses références, l'enfant sera obligé de sacrifier la partie de lui-même qui le définit dans son identité sensible. Malgré tout, ce sacrifice plus ou moins conscient, pour préjudiciable qu'il soit, lui laisse aussi toutes les chances de s'en sortir un jour parce qu'il ne se sera pas usé dans une bataille inutile où la force n'est pas de son côté. Pour un temps, œuvrer dans l'intelligence du repli est essentiel et de bonne stratégie. L'enfant se préserve ainsi à son insu la plupart du temps. Mais nous ne pouvons faire des généralités, des différences énormes existent entre les situations de chacun, la seule constante, peutêtre, est le problème de fond que pose à l'enfant la réalité de ses parents. A sa manière, le temps analytique travaille à la restitution de cette première ambiance, tout en légitimant la lutte à mener pour se dégager des mécanismes de l'enfermement. Dans cette aventure, l'élan de libération et la renonciation se côtoient, actifs l'un et l'autre, comme pour marquer l'héritage où la retenue avait dominé sur le désir. D'autre part, le changement, où le désir est plus fort que ce qui le retient, n'est jamais brutal comme un claquement de doigts, il se prépare dans un mouvement qui approche, tout d'abord de l'intérieur, les réseaux morbides en activité au cœur de l'être. Accéder à l'être-nature - ce qu'une personne est vraiment - n'est 9

donc possible que dans un retour à l'histoire, à la mémoire. L'écoute de l'inconscient, perceptible dans les événements oniriques et ceux imprévisibles qui échappent - les actes manqués de Freud -, en révèle des contours parfois surprenants. En ce sens, le symptôme est dans sa forme paradoxale un précieux témoin rempli d'une visibilité cachée, il met en scène, en effet, ce qui n'avait pu s'exprimer en son temps. Il est une parole qui transgresse le non-dit familial, un moyen détourné pour énoncer ce qu'un être a à dire de lui-même; il est la part intime qui se manifeste pathologiquement pour dire qu'elle a besoin qu'on s'occupe d'elle. C'est une demande du corps à être prise en compte. Ainsi, les symptômes, plus ou moins impressionnants selon chacun, révèlent toute une histoire qu'il faudra aller chercher en se servant de leurs caractéristiques. Leur refoulement systématique ou, en d'autres mots, le fait de dire à tout va, comme entendu souvent dans les relations quotidiennes à la question tout à fait ordinaire: ça va ? Oui, toujours! est le signe, très fréquemment, d'une nécessité absolue pour l'individu de mettre un rempart devant sa fragilité. Lorsque les notions de normalité dominent une famille, l'obligation de ne pas se plaindre, de ne pas s'attarder sur ce qui ne va pas, favorise tout un discours aux refrains réglés comme du papier à musique. Les réflexions en usage dans la famille "saine-à-tout-prix" sont du genre: "tu te plains de tes petits maux alors que des gens crèvent de faim dans le monde, que . d es guerres ravagent d es contlnents. f " ou encore: "regar de nos voisins, tu ne crois pas qu'ils ont plus de raisons de se plaindre que toi avec ce qui leur arrive l" C'est en fait toute une ritournelle de paroles qui jouent de leurs vocalises pour amener l'enfant à la conscience que ses problèmes, eh bien, on n'en veut pas. De telles admonestations répétées à son encontre sont une manœuvre au déploiement stratégique inconscient par laquelle les parents éjectent de leur vie la moindre attitude faisant écho à une faille qui leur appartiendrait. Ne pas laisser à l'enfant la possibilité de parler de ce qui le préoccupe, ne pas 10

l'écouter dans sa demande, sont une façon de rompre avec lui, de couper les ponts, en s'en désintéressant, avec son intimité. Et le tout, la plupart du temps, dans un climat sans crises où personne ne se rend compte de ce qui se passe véritablement, la vie prise dans des rigueurs qui ont pour but de laisser dans l'ombre les enjeux de l'échange. Tout en étant éloignée de la conscience, une problématique installée dans une famille, malgré toutes les adaptations à celle-ci, a tendance à trôner en effet au centre des préoccupations de tous, ce qui laisse souvent l'enfant à la périphérie, dans un espace où on ne répondra pas à sa réelle demande. La réponse instinctive, spontanée, est la seule qui lui donne toute sa réalité parce que le témoignage qu'il reçoit de ses parents est alors livré dans un langage du corps qui ne trompe pas sur leurs véritables sentiments. L'affectif passe, il est vrai, par une complicité rieuse et joyeuse, de même par des coups de colère à envolées tapageuses où l'enfant, malgré la vigueur des propos quelquefois, ne peut douter de l'amour qu'on a vis-à-vis de lui. Le contraire, ce sont des attitudes froides à l'énoncé d'un sentiment baigné d'une distance mesurant à sa manière l'éloignement d'une mère ou d'un père avec sa propre intimité. Dans l'héritage psychologique transmis aussi fidèlement que les caractéristiques physiologiques, le parent se trouve placé dans une répétition dont le déroulement est la mise en scène de son histoire. La distance est ainsi une armure pour se protéger de sa douleur d'antan relative à sa propre demande affective non entendue. L'énergie déployée pour rentrer dans le cadre d'une normalité référée à des critères soumis à des règles d'obéissance et de performance est préjudiciable à la vie d'un être. Il en découle parfois l'instauration d'une volonté placée comme barrage à une pression provenant d'un dedans peuplé de symptômes, ces derniers pouvant être définis comme les traces d'une identité en recherche d'un autre terrain d'expression que Il

celui imposé. La manifestation symptomatique, apparaissant dans la rigidité ou dans l'espace d'une adaptation, ou encore dans une fixation maladive, n'est jamais anodine, elle répond, d'une certaine façon, à une nécessité impérieuse: celle de révéler à l'être son identité réelle. Si une conscience de ce qui se cache derrière ces apparitions gênantes joue souvent l'absente, c'est qu'elle ne peut voir le reflet d'une fragilité souffrante qui la déstabiliserait. Le symptôme, ou le trouble névrotique concrétisé dans des actes, est la trace inconsciente que l'être laisse passer à son insu. L'intention voilée qui s'en dégage prépare à cette rencontre avec soi-même. En fait, laisser dans le flou le symptôme est peut-être ouvrir un espace sur des possibilités de transformation. Il renferme la plus grande partie vitale de l'être et il ne s'agit donc pas de porter un diagnostic clinique qui s'abattrait alors comme un couperet fatal. Un homme raconta son symptôme: Il vomissait, dans un acte volontaire, tout ce qu'il avait englouti. Il alla même jusqu'à vomir dans des sacs en plastique qu'il allait cacher au-delà de la ville où il habitait. Ce mouvement de rejeter la nourriture ne vint pas brusquement. Cela commença suite à un dialogue avec un ami où ce dernier lui dit un jour que son physique ne paraissait pas exprimer de la souffrance. A cette époque, cet homme faisait beaucoup la fête, côtoyait des êtres "barrés" dans des systèmes de destruction - par la drogue et l'alcool. L'impact d'une parole comme celle-ci, somme toute assez anodine, fut tel parce qu'une détresse inconsciente - ce patient se croyait le plus heureux des hommes - cherchait un espace de validation. Bien qu'elle lui soit cachée, il fallait coûte que coûte qu'elle devienne visible quelque part. C'est en fait l'intention cachée du symptôme; il rétablit en effet une vérité par le truchement de la forme pathologique. Sa fixation dans le corps est nécessaire car, de par son expression, l'être traduit à sa manière que ça ne va pas. En fait, le bonheur apparent affiché était un masque, une façon de noyer une douleur beaucoup plus intime. 12

Lorsqu'une verbalisation n'a pu se mettre en place - le symptôme est un langage muet -, c'est que le système familial ne pouvait tolérer l'expression d'une souffrance. C'est souvent ainsi, l'impossibilité de dire entraîne le refoulement obligé. A contrario, légitimer son symptôme, c'est-à-dire prendre fait et cause pour lui, c'est, d'une certaine manière, se séparer de la famille archaïque. Cette dernière ne tolère pas d'autres expressions que celles correspondant à son moule. Exprimer une difficulté personnelle est donc transgresser sa loi. La forme du vomissement et de l'enfouissement donne la mesure d'une situation tournée vers le refoulement pour éviter une prise de conscience. Cela s'inscrivait certainement ici dans la continuité d'un comportement parental identique où enfouir le symptôme évitait la confrontation avec ce qu'il exprime de désagrément inopportun. Dans ce contexte, dès le départ, toute formulation touchant à une forme psychologique de malaise est écartée, celui-ci vu comme étant de l'ordre d'un caprice, ou encore d'une faiblesse de l'enfant à trop s'écouter. Les paroles répressives prononcées à son encontre sont alors du genre: "arrête de pleurer, tu vois bien que tu m'embêtes l'', "Tes caprices nous épuisent l'', "Passe à autre chose à la fin l'' La principale caractéristique du fonctionnement inconscient de rejet se traduit par une position particulière: la difficulté psychique est la seule proscrite. En effet, malgré le système de barrage, les parents sont, la plupart du temps, proches de leur enfant lorsqu'il fait une maladie physique. A ce moment-là, il est cajolé, une attention à sa souffrance se faisant spontanément. La forme psychique, par contre, fait peur parce qu'elle énonce toute la profondeur d'une difficulté et parce qu'elle nécessite, pour la comprendre, un retour à des événements historiques généralement fuis. La réaction mise en avant dans cet exemple, où se reflétait, dans le symptôme amaigrissant, une souffrance cachée, tirait sans doute son origine d'une ambiance familiale à l'intérieur de laquelle seul le corps avait le droit d'exprimer la défaillance. En outre, tout en se le cachant à lui-même, cet 13

homme demandait, par le déplacement d'un malheur psychologique vers sa traduction dans le corps, à ce qu'on le soigne, qu'on le comprenne à partir de sa réalité qui lui faisait mal. Malgré tout, cette sortie symptomatique le tenait en équilibre parce qu'elle exprimait sa situation profonde. En ce sens, le symptôme est en lui-même une symbolisation corporelle. Il est un rêve qui a pris forme. Une ritualisation du phénomène de vomissement a existé dans une tribu d'indiens d'Amazonie: celle des jivaros. Il s'inscrivait chez eux dans un rituel dont la signification répondait à d'autres critères que ceux présents dans la psychologie de cet homme souffrant évoqué ici. Dans la tradition de ce peuple coupeurs de têtes - il était nommé ainsi -, la nourriture avalée était rejetée par une technique de retournement de l'estomac. Beaucoup de ceux pris dans ce mouvement compulsif finissent par bien la maîtriser. Dans la répétition incontrôlée, telle que décrite ici, le désir de manger était grand, il s'assouvissait de nouveau après le vomissement. Mettre en parallèle ce désir, et le vomissement qui s'ensuit, avec la fermeture parentale à l'expression de l'enfant est sans doute la meilleure juxtaposition possible. Le rejet qui fait suite à l'absorption est alors une réaction pathologique à la puissance castratrice ancienne. Le mode compulsif d'engouffrement de la nourriture peut se comprendre comme la conséquence de l'impossible échange dès l'origine entre la mère et son enfant. Quand elle se trouve dans une position d'étouffement vis-à-vis de lui, il n'a pas d'autre choix en effet que d'assouvir son désir et sa faim à toute vitesse, presque en fraude. Nous retrouvons le même mode expressif dans l'éjaculation précoce, une autre conséquence qui en résulte parfois aussi chez l'homme pris dans une telle emprise - c'était le cas ici. Ces deux fonctionnements subordonnés à un même pouvoir prégnant montre que le désir n'avait que peu de place dans les relations familiales. A ce sujet, dans les associations analytiques, un parallèle est souvent établi 14

entre le vomissement et l'éjaculation. Ce n'est pas étonnant, le désir d'exister jouant à tous les niveaux de l'être, le plaisir sexuel et celui de manger se trouvent reliés à la même dynamique vitale. L'éjaculation précoce repose peut-être sur une hystérie maternelle, obligeant dès lors l'enfant à rester dans le cadre du domaine puissamment exigeant de son parent; elle est ainsi, à sa façon, une forme d'hystérie. Pour revenir à ce peuple indien cité, une de ses caractéristiques était aussi de faire l'amour rapidement, mais avec une fréquence des rapports très grande. La cause de cette attitude tenait au fait que les échanges érotiques se faisaient en plein air et que la prolifération des moustiques empêchait de donner plus de temps à l'échange. La forêt tropicale et ses insectes agressifs pourraient signifier, placés dans notre étude, une sorte de symbolisation d'une mère étouffante, dont les piqûres vampirisantes empêcheraient l'accès progressif au plaisir de son enfant. Lorsque le désir est hors-laloi, banni par des règles rigides, il se manifeste dans des formes éloignées parfois de sa sortie naturelle. La manifestation compulsive valide, malgré tout, le d~sir, elle lui donne une réalité. A sa manière, dans son acte de vomissement, l'homme faisait comprendre que ce qui venait de l'extérieur, qui l'avait nourri jusque là, devait être rejeté. Approcher progressivement la signification du symptôme permet une expression nouvelle dans la réalité. En s'arrêtant sur lui et le désir qu'il contient, ce dernier se trouve libéré des prisons-sortilèges dans lesquelles le système familial pathologique l'avait enfermé. D'autre part, dépasser la mesure en mangeant jusqu'à se faire "péter la panse" marque une réaction du corps qui ne pouvait pas aller, dans les faits, au-delà de la limite parentale. Cet homme avait toujours réagi docilement dans le respect de l'ordre familial. Il n'avait jamais osé vivre, par peur, les désirs mêmes de son corps. En mettant la sexualité en parallèle avec le plan de la nourriture, le fait d'engouffrer de façon compulsive le plaçait dans une sorte 15

d'auto-érotisme dont il resta prisonnier longtemps. Il n'avait jamais senti l'émergence d'une sexualité épanouie chez ses parents. En conséquence, rencontrer la femme avait été, pour cet être, menaçant, sans doute parce qu'il sentait que ce mouvement le plaçait au niveau de ses fragilités, de sa problématique instinctuelle. Cette dernière reposait sur une mère prise dans les filets de sa morbidité, aménageant son existence exclusivement à l'intérieur de la cellule familiale. Dans l'enfance de l'homme, un rituel de l'angoisse s'était mis en place. Tous les soirs, avant le coucher, sa mère faisait le tour de la maison pour vérifier la fermeture du gaz et des portes. Son fils devait l'accompagner pour exercer le rôle de contrôle. C'était à chaque fois, autour de gestes de fermeture, un rite quotidien de comptage: "un, deux, trois". Ces chiffres étaient prononcés tout en poussant les boutons du gaz et les clefs à fond. La fonction de cette phobie était de s'assurer que rien n'était à craindre. Ce rituel traduisait une angoisse, celle que quelqu'un pénètre dans la maison en fraude. Il s'appuyait peutêtre sur le combat de la mère contre une mémoire traumatique où elle avait eu à subir les assauts violateurs d'un homme. Cet excès dans la protection témoignait de toute façon d'un événement ou d'une ambiance qui avait été menaçant. La mise en scène du rituel était donc une sorte d'exorcisme pour bloquer la montée de la mémoire dangereuse. Ce mouvement de contrôle n'était pas l'émanation d'une volonté mais d'une nécessité. Le fils, ici, par le lien qui l'unit à son parent, se trouve comme obligé de participer à ce refoulement pour ne pas se placer en révélateur du trouble destructeur qui possède sa mère. Au vu de cet élargissement au trauma maternel, le symptôme de ce patient n'était rien d'autre que l'histoire de sa renonciation, mais aussi la clé de sa liberté future. En le traduisant, il dépassait tout de même l'enfermement où aucune traduction n'était possible. Que le symptôme soit transgressant est rarement compris.

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Mais revenons à la particularité du rituel mis en scène autour du vomissement. Le sac plastique, dépositaire de tout le rejet historique, renvoyait à l'irrecevabilité de la souffrance. Il était la représentation matérielle extérieure, la poubelle psychique de l'inconscient familial où venaient se taire (terre) les non-dits dévastateurs. Dès lors, en racontant son geste d'aller cacher son vomi, cet homme s'inscrivait dans un mouvement de dévoilement qui marquait une acceptation de l'intensité de la souffrance anciennement murée derrière une obsession de la normalité. La démarche thérapeutique est préparée paradoxalement par la manifestation du symptôme. Ce dernier est une sorte de liberté du corps à se situer en dehors de la logique de refoulement en cours dans un espace familial porté à une réglementation excessive. Le pire peut-être, c'est lorsqu'une personne arrive à compenser son malaise par le génie de manœuvres subtiles où rien ne transparaît. Les carriéristes de tous poils, forcenés dans leur désir de réussir, sont parfois les types mêmes de l'illusion réussie. Mais on ne peut s'arrêter à un jugement sur une compensation de cette sorte. Elle peut faire partie d'une préparation à un retour sur soi, dans le sens où une première reconnaissance sociale a eu lieu. Dans la situation de l'homme possédé par son symptôme, l'analyse était un rituel inversé, le contraire d'aller déposer le vomi en dehors de la ville. Elle rendait visible un fonctionnement familial pris dans les filets d'une morbidité dressée en instance de sécurité. En cela, ce travail ouvrait ici, en accompagnant l'analysant sur ses chemins, ce que la mère avait fermé en faisant du fils - voir précédemment - le témoin obligé de ses fermetures. Des gestes, formulés dans une traduction pathologique éloignée d'une normalité tant convoitée, sont, en fait, des régulateurs nécessaires à la cohésion interne d'un individu. Si ce patient avait pu, à coup de refoulements répétés, freiner sa manœuvre rituelle compulsive, une sortie beaucoup plus dangereuse aurait été sans doute à craindre. Ainsi, ce qui 17

est le terrain de la culpabilité d'un être devient, par le simple retournement opéré, l'espace d'une forme d'expression fidèle à sa nature de fond. Il n'existe pas d'épanouissement en devenir qui ne passe par son histoire. Elle est la cartographie des chemins qui mènent là où les plus secrets espoirs cherchaient à mener l'être depuis toujours.
Une femme dit qu'elle a tous les jours besoin de mettre un doigt dans ses .fesses et de le sentir ensuite.

Un geste de cette nature s'inscrit évidemment dans un vécu particulier. Dans ses rapports à ses parents, cette patiente avait toujours été dans l'obligation d'obéir, de ne pas créer de vagues, et surtout, elle ne s'était jamais sentie défendue dans des occasions où il aurait fallu intervenir pour la protéger. C'est dans l'espace de la non-réponse parentale que le symptôme se met en place car c'est là que l'enfant souffre de sa demande pas entendue. La forme qu'il prendra sera à l'échelle de la parole enfantine qui n'a pas été prise au sérieux en son temps. Dans l'intensité symptomatique se mesure le drame de l'enfant placé dans le cadre d'une famille étrangère à sa sensibilité. Mais encore une fois, cette attitude des parents n'est pas toujours guidée par une volonté abandonnique, elle est souvent une stratégie inconsciente de repli dont la manœuvre consiste à repousser les cris d'une douleur située en écho à celle qui les a eux-mêmes touchés en leur temps. La répétition étant une mécanique qui marche à merveille, la souffrance refoulée s'écrira dans une gestuelle particulière où le corps prendra le relais de la parole muette. La psychanalyse nous a appris que tout est langage, que ce qui est signifié peut s'inscrire comme le visible d'une autre partie, celle-ci refoulée pour ne pas être en adéquation avec des principes moraux servant à justifier, à l'occasion chez des parents, le mode répressif et critique imposé à leurs enfants. Le corps ne ment pas dans l'expression pathologique d'un malaise, il traduit la vérité de son état face à 18

un monde qui, n'ayant pu reconnaître ce qu'un être est, l'a comme obligé à somatiser son identité réelle. Le symptôme est manifestement un grand cri de liberté quand il se situe en dehors d'un cadre d'origine de ne rien exprimer. Que le malaise soit présenté comme une chance est donc essentiel. Cette patiente se sentait prisonnière d'une angoisse qui venait de très loin, qu'elle situait autour de la naissance de sa sœur. Cet événement s'était déroulé au moment de ses premiers contacts avec l'école. Ce bouleversement dans l'organisation familiale - accentué par le rejet ressenti du fait de l'entrée simultanée à la maternelle - entraîna chez elle, alors que l'autonomie sphinctérienne était acquise, une régression dans le "pipi-caca". Sa maîtresse, pathologiquement enfermée dans une perturbation profonde, lui faisait sentir et toucher, à chaque fois qu'elle déféquait, ses excréments. La soi-disant intention de la faire revenir à la normalité écolière justifiait aux yeux de celle-ci son attitude répressive. En effet, aller à l'école, pour l'ordre scolaire, passait par l'autonomie sphinctérienne. Mais pour compréhensible que soit cette exigence dans le cadre d'une maternelle, répondre à la lettre à l'énoncé de la loi démontre toujours une rigueur maladive. Réagir ainsi pour cette maîtresse, en se servant de la règle, était, en ce sens, certainement l'exutoire à une névrose qui savait se servir de la normalité pour déverser sa matière délirante. De plus, malgré les souffrances de cette petite fille, pourtant exprimées à ses parents, ils ne réagirent pas et la laissèrent s'enfoncer dans les flots d'une angoisse toujours plus grande au fur et à mesure qu'elle subissait, seule, les agissements pervers à l'école. La "nonintervention" d'une mère et d'un père n'est pas motivée, la plupart du temps, par un manque d'amour, mais davantage par une peur d'aller contre l'autorité, cette dernière les renvoyant, par effet miroir, à leur fragilité. Alors, pour bien enterrer une démission qui ne peut se laisser voir, l'enfant dans ses plaintes ne sera pas écouté, elles seront vues comme un caprice ou pire
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encore, comme un mensonge. En dehors d'une situation comme celle-ci, que des parents emploient à outrance l'expression "être propre", quand il s'agit du contrôle sphinctérien, révèle de temps en temps un dégoût de leur part pour tout ce qui touche à la nature dans son expression la plus naturelle. Dans quelques cas, l'enfant est violenté afin qu'il se place dans le rythme imposé. Sois propre! parole proférée de manière brutale et répétitive pourrait s'exprimer de cette autre façon dans l'esprit d'une mère ou d'un père vis-à-vis de son enfant qui fait encore dans sa culotte: "tu es sale, dégoûtant, tu pues, tu ne mérites pas qu'on s'occupe de toi l" Derrière ce qui semble donc être une œuvre éducatrice peut se cacher parfois un dressage organisé où la nature du nourrisson n'a pas du tout sa place, son expression renvoyant le parent à l'image même d'un sacrifice dont il a pu être lui-même victime. La mise en œuvre de la mécanique répressive s'inscrit souvent de façon inconsciente et les bonnes raisons pour agir ainsi ne manquent pas dans l'esprit de parents rivés à des règles trop rigides. Par ailleurs, les paroles destructrices, du genre énoncées ci-dessus, surtout si assénées dans une répétition, amènent progressivement l'enfant à considérer que son parent a raison. Il finit par croire en bloc qu'il est de la merde et bon à jeter à la poubelle. Cette certitude s'installe d'autant plus qu'il est dans l'incapacité de mettre en doute la parole de ceux qui sont sa référence et ses piliers fondateurs. En s'identifiant à ce qu'on dit de lui, l'enfant se coupe peu à peu de lui-même, pensant de cette sorte pouvoir peut-être conquérir un amour parental auquel il aspire avec force. Même si l'enfant ne répond pas à une normalité, même s'il ne se contrôle pas, cela peut être chez lui une façon de chercher sa place - comme ici après la naissance d'une sœur. Certains témoignages intimistes aux accents à première vue bizarres se situent bien souvent dans une logique réactionnelle tout à fait normale. Une femme raconte par exemple que vers l'âge de dix 20

ans, elle avait mangé du moisi et ses excréments. Dans sa famille, le lien à la nourriture était pathologique. Son père l'obligeait à manger dans l'après-midi ou la soirée, ou le lendemain, ce qu'elle n'avait pas mangé au déjeuner. La pression avait été si intense qu'elle rentrait, par ces gestes extrêmes, dans une compulsion qui voulait dire quelque part qu'on lui faisait manger de la merde et du moisi. Qu'elle l'exprime de cette façon-là, dans un choix apparemment libre, était une sorte de liberté éprouvée sur un mode inversé à la tension familiale. Des formes de psychose ressemblant à cela sont l'expression d'une pathologie très lourde et parfois définitive. La différence avec la manifestation évoquée ici est que cette femme était dans une sorte d'intelligence avec son symptôme. Elle voyait le mouvement et était poussée à agir ainsi, mais avec, en même temps, un sentiment de culpabilité énorme. Malgré son côté destructeur, la culpabilité peut être bonne car elle situe l'être en référence à quelque chose. Le côté définitif de la pathologie tient dans le fait qu'il n'y a référence à rien du tout, c'est-à-dire qu'une personne est entièrement ensevelie sous le poids de son symptôme, sans recul par rapport à son déroulement. C'est parfois la conséquence d'une psychose complètement refoulée chez l'un des parents, sa faille se trouvant compensée par une rigueur excessive. L'enfant relié au côté sensible est plongé, sans qu'il puisse lutter, dans le côté béant du gouffre. Au fond, laisser à l'enfant le droit d'être hors norme - dans certaines limites, bien sûr -, c'est lui permettre de trouver son propre rythme, sa propre loi. Il est héritier de toutes les impasses, de toute la pathologie qui le précède. L'autoriser à avoir sa propre réaction face à ce qui, dans la psyché familiale, a été blessé, c'est lui donner la chance d'exister vraiment dans sa pleine intimité. Cette tolérance ouverte est à l'œuvre lorsque les projections ont été bien repérées, lorsque la reconnaissance des parents de leurs manques et de leurs erreurs agit comme ferment à la liberté de leurs filles et fils. A ce moment-là, ceuxci laissent à leur progéniture la liberté de vivre comme ils le 21

ressentent sans qu'il y ait des violences inutiles déchaînées contre eux. Ce n'est pas que la règle soit inutile, elle est nécessaire au contraire pour donner à l'enfant les points de repère dont il a besoin de toute façon pour grandir. Mais elle ne peut être synonyme d'oppression. La règle est totalitaire lorsqu'elle oblige tous les êtres à se plier à la même norme, lorsque la transgression est punie sauvagement, bien au-delà de ce que nécessite la faute commise. La transgression fait partie de l'ordre naturel dans le sens où l'enfant qui dépasse la règle se place complètement dans son désir à lui. C'est sa façon d'affirmer son indépendance. Autant laisser tout faire tient de l'irresponsabilité, autant punir selon l'acte, sans plus, rassure l'enfant sur l'intérêt qu'on lui porte. La transgression du parent pathologique s'exprime - quand il a renoncé à toute originalité dans la démesure de sa punition. Il transgresse la juste loi en se faisant plus royaliste que le roi. Tout est langage. Il est important de mettre en relation le symptôme avec l'histoire vécue car nous sommes sûrs d'avoir, dans l'expression symptomatique, les contours d'une douleur qui ne demande qu'à être décryptée. Lorsque cette patiente dit l'intimité de son geste, sa ritualisation, cela montre que l'événement ancien vivait toujours en elle. Refaire pipi et caca à la naissance de sa sœur était une réaction naturelle pour qu'on s'occupe d'elle. C'était l'expression d'une jalousie qui, à la base, lui avait fait perdre auprès de ses parents son premier rôle et ses privilèges. A la naissance d'un frère ou d'une sœur, des régressions naturelles chez l'aîné se produisent souvent. Si en plus de la difficulté pour l'enfant de n'être plus l'unique, on le culpabilise sur sa régression, on ne fait alors que le rabaisser au plus bas, à la hauteur du caca qu'il laisse échapper. Dès lors, sa souffrance intime se traduit par une identification au rejet ressenti dans le symptôme lui-même. Happé par le regard cruel sur son retour 22

régressif, il en vient à se dénigrer lui-même par un langage qui pourrait s'énoncer de cette façon: "je suis une merde l" Dans la mémoire contenue dans un geste compulsif comme celui-ci, mettre un doigt dans ses fesses, et le sentir ensuite, étaient pour cette femme sa manière de rester rivée à la souffrance qui la tenaillait encore. Ainsi, dire, oser dévoiler des gestes comme ceux-ci, rendent quelque part justice à l'enfant qui n'avait jamais été entendu dans sa souffrance. C'est faire passer la névrose de la personne qui souffre vers ceux qui ont fait souffrir - dans ce cas, vers la maîtresse d'école et les parents passifs. Ce sera évidemment un passage symbolique mais qui, par la compréhension acquise du problème, libérera la personne du poids coupable de son geste. Ecouter une personne à partir de son symptôme introduit dans une histoire particulière, donne un langage à ce qui n'en avait plus, ouvre une brèche dans l'espace intime bafoué à l'origine. De plus, déblayer le terrain de la pathologie familiale forme parlante et visible du symptôme - permet à un être de retrouver la vitalité de ses désirs. V oilà un bon programme qui place la quête essentielle d'identité au centre même des préoccupations. En donnant un nom à la souffrance, on ne fait pas autre chose, tout compte fait, que redonner un nom à celle ou celui qui s'était identifié, par désespoir, à sa forme symptomatique.

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