Mémoires

De
Les Mémoires de Louvet tiennent une place originale parmi les Mémoires sur la Révolution. Mêlé de près à l'aventure révolutionnaire, Louvet, député girondin, adversaire résolu de Robespierre, raconte avec la vivacité de style qui lui a servi à peindre Les Amours du chevalier de Faublas l'aventure à travers une France hostile des Girondins proscrits après le 31 mai 1793.
Avec une précision concrète qui fait de ces Mémoires un témoignage irremplaçable, Louvet décrit l'expérience vécue et directe de sa fuite avec quelques compagnons, d'une ville à l'autre, d'un bourg à l'autre... sa vie d'homme traqué par la Terreur.
C'est une tranche d'histoire, qu'il nous livre. Voici un tableau de la province en cette année 93 : l'Ouest et la Gironde, mais aussi sur la route du retour, le Périgord, le Limousin, les pays de Loire pour aboutir aux portes de Paris.
Ce récit est sans doute celui qui rend le plus immédiatement sensible l'atmosphère de chaque instant pour un homme engagé dans les événements, décrété d'arrestation, et qui savait qu'il serait guillotiné s'il était reconnu.
Publié le : lundi 15 septembre 2014
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EAN13 : 9782843212598
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Les Mémoires de Louvet tiennent une place originale parmi les Mémoires sur la Révolution. Mêlé de près à l’aventure révolutionnaire, Louvet, député girondin, adversaire résolu de Robespierre, raconte avec la vivacité de style qui lui a servi à peindre Les Amours du chevalier de Faublas l’aventure à travers une France hostile des Girondins proscrits après le 31 mai 1793.

Avec une précision concrète qui fait de ces Mémoires un témoignage irremplaçable, Louvet décrit l’expérience vécue et directe de sa fuite avec quelques compagnons, d’une ville à l’autre, d’un bourg à l’autre… sa vie d’homme traqué par la Terreur.

C’est une tranche d’histoire, qu’il nous livre. Voici un tableau de la province en cette année 93 : l’Ouest et la Gironde, mais aussi sur la route du retour, le Périgord, le Limousin, les pays de Loire pour aboutir aux portes de Paris.

Ce récit est sans doute celui qui rend le plus immédiatement sensible l’atmosphère de chaque instant pour un homme engagé dans les événements, décrété d’arrestation, et qui savait qu’il serait guillotiné s’il était reconnu.

Jean-Baptiste Louvet de Couvray (1760-1797), écrivain et homme politique, connaît la célébrité avec Une Année de la vie du chevalier de Faublas qu’il publie en 1787. Député girondin à la Convention il est proscrit le 2 juin 1793. La chute de Robespierre le 9 thermidor le ramène à Paris.

TEXTE INTÉGRAL

DANS LA MÊME COLLECTION

Collection « XVIIIe siècle »
dirigée par Henri Coulet

– BASTIDE (Jean-François), L’amant anonyme et autres contes

– BIBIENA, La Poupée

– BOURSAULT (Edme), Treize lettres amoureuses d’une dame à un cavalier

– BOYER D’ARGENS (J.-B.), Mémoires de monsieur le marquis d’Argens

– CAHUSAC (Louis de), La Danse ancienne et moderne ou traité historique de la danse

– CHARRIÈRE (Isabelle de), Sir Walter Finch et son fils William

– CONSTANT (Benjamin) / CHARRIÈRE (Isabelle de), Correspondance

– COULET (Henri), Pygmalions des Lumières (Anthologie)

– COURTILZ DE SANDRAS, Mémoires de monsieur le marquis de Montbrun

– CRÉBILLON FILS
- La Nuit et le Moment suivi de Le Hasard du coin du feu
- Le Sopha
- Lettres de la Marquise de M*** au Comte de R***
- Les Heureux orphelins

– DELON (Michel), Sylphes et sylphides (Anthologie)

– DENON (Vivant), Point de lendemain

– DORAT (C.-J.), Les Malheurs de l’inconstance

– FIÉVÉE (Joseph), La Dot de Suzette

– FONTENELLE, Rêveries diverses

– GALIANI (Ferdinando) / d’ÉPINAY (Louise), Correspondance :
1769-1782
(5 volumes)

– HAMILTON, Les Quatre Facardins

– JOHNSON (Samuel), Histoire de Rasselas prince d’Abyssinie

– LA METTRIE, De la volupté

– LA MORLIÈRE (Charles de), Angola, histoire indienne

– LAHONTAN, Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique

– LESAGE, Théâtre de la foire

– LESPINASSE (Julie de), Lettres à Condorcet

Lettres édifiantes et curieuses des jésuites de Chine

Lettres édifiantes et curieuses des jésuites du Levant

– LIGNE (Prince de)
- Amabile
- Contes immoraux
- Lettres à la marquise de Coigny

– LOUVET (Jean-Baptiste), Mémoires

– MARMONTEL (Jean-François), Éléments de littérature

– MOUHY
- Le Masque de fer
- La Paysanne parvenue
- Mémoires d’Anne-Marie de Moras

– PIGAULT LEBRUN, L’Enfant du carnaval

– PINOT DUCLOS (Charles)
- Acajou et Zirphile
- Les Confessions du comte de ***
- Mémoires pour servir à l’histoire des mœurs du XVIIIe siècle

– PRÉVOST (L’abbé)
- Mémoires et aventures d’un homme de qualité
- Cleveland

Réflexions de T***** sur les égarements de sa jeunesse

– RÉTIF DE LA BRETONNE, Journal d’une impardonnable folie

– RÉVÉRONI SAINT-CYR, Pauliska ou la perversité moderne

– RICCOBONI (Madame)
- Lettres de Milady Juliette Catesby
- Lettres d’Adélaïde de Dammartin

– RICHARDSON (Samuel), Histoire de Clarisse Harlove

Vie privée du maréchal de Richelieu

– RIVAROL
- Pensées diverses
- Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution

– ROUSSEAU Narcisse ou l’amant de lui-même

– SÉNAC DE MEILHAN, Des Principes et des causes de la Révolution en France

– STAËL (Madame de), Œuvres de jeunesse

– TALMA (François-Joseph), Réflexions sur Lekain et sur l’art théâtral

– TENCIN (Madame de)
- Les Malheurs de l’amour
- Mémoires du comte de Comminge
- Le Siège de Calais

– VAUVENARGUES, Des Lois de l’esprit

– VOLTAIRE, La Muse philosophe

Jean-Baptiste LOUVET

QUELQUES NOTICES
POUR L’HISTOIRE
ET LE RÉCIT DE MES PÉRILS
DEPUIS LE 31 MAI 1793

Préface de Michel VOVELLE
Texte établi et annoté par Henri COULET

LES ÉDITIONS DESJONQUÈRES

Jean-Baptiste LOUVET

LA VÉRITÉ DANS LE FANTASME

Que peut-on attendre aujourd’hui des Mémoires de Louvet ? L’ouvrage mérite-t-il d’être tiré, un siècle après, de l’oubli où il est tombé depuis sa dernière réédition, préfacée par Alphonse Aulard en 1889, l’année du centenaire de la Révolution ? Il avait pourtant, depuis sa parution en 1795, fait l’objet de publications suivies, en 1821, en 1823, en 1832, en 1848 (chez Firmin Didot, avec une introduction de F. Barrière) en 1862 encore… La mise au point du maître de Sorbonne, première biographie précise, et réellement documentée, puisque Aulard complétait les versions antérieures de l’adjonction d’un manuscrit inédit, qu’il proposait d’ajouter en préambule au texte déjà connu, pouvait paraître définitive, avec toute l’ambiguïté que peut avoir le terme car la « librairie des Bibliophiles » accueillait ainsi une curiosité réservée désormais à un public de connaisseurs. Certes, aucun dossier n’est jamais véritablement clos, et Aulard, fair play, accueillait dans sa revue La Révolution française, en trois livraisons échelonnées de 1905 à 1912 les copieuses chroniques de Claude Perroud, sur la proscription de Louvet, et surtout sur Lodoïska, l’amante passionnée et fidèle. Puis le silence s’est fait, et par un singulier retour de l’histoire, vis-à-vis du journaliste libre que fut Louvet, pour les gens de ma génération le nom de Lodoïska n’évoque plus guère que le sobriquet caricatural d’une vieille armée de ciseaux, censée représenter la censure dans les colonnes du Canard Enchaîné.

Certes, on pourrait dire que la fortune littéraire des Mémoires de Louvet ne fait pas exception, si l’on se réfère aux autres publications de Mémoires des révolutionnaires de 1789-1793, d’un bord ou de l’autre. Comme les Mémoires posthumes des Girondins victimes de la Terreur, ceux de Louvet sont parus tôt, alors que les Montagnards se sont plus souvent épanchés dans l’exil qui suivit la Restauration. Mais dans tous les cas, les éditions et rééditions des années 30 et 40, poursuivies jusqu’au Second Empire répondent aux curiosités d’une historiographie romantique qui n’explore que progressivement, à partir de Michelet, les fonds des archives publiques. On a pris du recul ensuite, vis-à-vis de chroniques considérées souvent à bon droit comme suspectes – qu’on songe aux Mémoires de Barras, un exemple parmi d’autres, de montage après coup.

Le temps est venu sans doute de revisiter attentivement ces témoignages personnels, non point tant pour y découvrir de l’inédit ou du nouveau sur les événements d’une Révolution qui n’offre plus de très grands mystères, mais pour ce qu’ils nous apportent sur la psychologie d’un acteur – d’un groupe : ainsi les Mémoires de Louvet tiennent-ils une place, mais originale, dans la série des Mémoires girondins, de Madame Roland à Brissot, Pétion ou Barbaroux. Plus qu’une image au vrai, qui se dérobe, c’est un regard que nous cherchons à saisir, la façon dont, avec recul et distanciation chez certains, à chaud chez d’autres, tel Louvet, a été vécue, rêvée, reconstruite une expérience le plus souvent tragique, même lorsqu’elle ne conduisit pas à la mort.

Dans cette optique nouvelle, les Mémoires de Louvet présentent un intérêt particulier, celui du témoignage à la limite d’un personnage, qui pour n’avoir pas tenu, sauf en de rares occasions, le premier rang, a été mêlé de près à l’aventure révolutionnaire, singulièrement à celle de la Gironde. Mais ce n’est point non plus le portrait d’un Girondin « moyen » ou anonyme que nous pouvons en attendre. Le héros est étrange, qui nous échappe dès que nous pensons pouvoir le classer dans une catégorie connue. Si l’on se livrait au jeu des portraits, à l’exercice de style de demander à des contemporains un peu cultivés qui est Louvet, je pense qu’on obtiendrait, suivant leur degré de complicité, trois types de réponses. Pour les premiers, sans trop chercher malice, un Girondin, un peu falot peut-être, de ceux qui se rangent dans l’entourage de Madame Roland, avant qu’on ne les retrouve, pour les perdre aussitôt, dans le groupe des proscrits du 2 juin 1793. D’autres plus avertis, évoqueront avec le sourire de rigueur l’auteur du Chevalier de Faublas, best-seller libertin qui a fait sortir Louvet de l’anonymat à la veille même de 1789, ce qui autorisera d’autres, plus savants encore (ceux qui ont lu les pages de Robert Darnton sur la bohême littéraire des Rousseau des ruisseaux) à s’interroger sur l’entrée en Révolution de cette population des intellectuels marginaux, plus ou moins, qui ont fourni à la Révolution tant de ses cadres.

Même par rapport à ces cadres de référence, Louvet déconcerte par une aventure personnelle qui dérange, expliquant peut-être l’oubli qui s’est fait sur ce personnage inclassable. Si l’on interroge, non plus nos contemporains, mais les dictionnaires biographiques du XIXe siècle, à travers les clichés qu’ils ont façonnés et reconduits, souvent de façon répétitive, on est frappé du succès de la formule qui a très tôt (dès la Restauration) tenté une caractérisation du personnage, renonçant à unifier les trois visages de celui qui fut, dit-on, successivement « un démagogue, un modéré, un exagéré ». Nous verrons à l’instant ce que couvrent ces étiquettes. Mais d’entrée, on soupçonne, à ce bilan pour le moins nuancé, ce qui a contribué à rejeter Louvet dans les ténèbres des (presque) inconnus de l’histoire. Parce qu’il a eu, en dépit d’indéniables palinodies, sa rectitude à lui, qui ne passe pas par les codages reçus, il en est devenu assez inclassable. Ce n’est pas un Girondin tout à fait comme on les aime, ayant ses séquences « frénétiques », puis ses fidélités jacobines après thermidor. Mais il n’en a pas pour cela l’aura des héros de premier plan, Vergniaud ou Saint-Just, à qui l’on aimerait ressembler. S’il me fallait une comparaison dans l’autre camp, je songerais peut-être à Fréron, terroriste puis thermidorien prononcé, avant de revenir partiellement à ses premières amours : mais, comme Louvet, fausse girouette peut-être à qui on ne saurait reprocher d’avoir eu « sa » vérité. Il y a chez Louvet un aspect d’incompris.

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE DU CHEVALIER DE FAUBLAS

Jean-Baptiste Louvet est un vrai Parisien. Trait d’originalité dans la génération des jeunes auteurs qui entrent avec lui dans la production à la veille de la Révolution, pour 80 % d’origine provinciale. Lui-même est né en 1760 dans la rue Saint-Denis d’un père marchand papetier. Mais ce milieu de la boutique, pour autant que nous puissions le connaître n’est pas un milieu médiocre. Louvet a fréquenté le collège, à la Convention il aimera, non sans pédanterie, émailler ses discours de références antiques appuyées, qui témoignent du moins d’une solide formation. Il ne l’a pas suivie, quoiqu’on nous dise qu’il aurait fréquenté le droit : mais pas au point de se faire avocat, comme nombre de ceux qu’il aura à fréquenter. Il restera donc chez lui une dimension de self made man, pour une part autodidacte, qui le rapproche plus de certains des auteurs entrés en politique, qu’ils aient ou non connu le succès. Louvet, à 29 ans en 1789, n’en est pas pour cela un raté, encore moins un aigri. Certes, on attribue dans les biographies à la préférence que portait son père à son frère aîné une responsabilité dans les difficultés qu’a eues le jeune homme à trouver sa voie définitive, et peut-être aussi dans son tempérament inquiet. Sébastien Mercier, de vingt ans son aîné, qui connaît tout ce petit monde parisien, parle dans son Nouveau Paris d’un « père dur et brutal, dont l’organisation commune ne pouvait deviner celle de son fils ».

Sorti de la moyenne bourgeoisie parisienne, Louvet qui signe Louvet de Couvrai n’a qu’une particule d’aventure, qui ne doit ni nous étonner ni nous choquer, sans pour cela que nous ayons besoin de nous reporter à un hypothétique ancêtre noble dans la province du Poitou. Aux rangs des plus proches amis de Louvet, dans la Gironde, on rencontrera Brissot de Warville et Pétion de Villeneuve, ces deux Chartrains qui, comme il était courant dans leur ville de province, ont adjoint à leur nom (quitte à l’angliciser chez Brissot) celui du village dans lequel ils ont été en nourrice durant les premiers mois de leur vie. Sans être insignifiante, la pratique fréquente chez ceux qui veulent se faire un nom dans le journalisme ou les lettres ne dévoile pas forcément un désir refoulé d’intégration dans l’univers de l’Ancien Régime.

Refoulé social, pour reprendre l’expression d’Ernest Labrousse pour caractériser le bourgeois, Jean-Baptiste Louvet ne l’est pas : s’il a eu à frayer sa trace à partir de débuts modestes, le succès ne l’a pas boudé dans le domaine professionnel au moins. Il a été à 17 ans secrétaire du savant minéralogiste P.F. de Dietrich : années d’apprentissage assez rousseauistes, même s’il ne nous en reste qu’une anecdote, au demeurant significative. C’est F. Barrière, dans l’introduction qu’il a donnée en 1848 à la publication de ses Mémoires qui rapporte qu’un Mémoire rédigé par lui aurait valu à une servante pauvre le prix récemment fondé par Monsieur de Montyon. Le juriste qu’il n’a pas été annonce le littérateur qu’il va tenter de devenir. Pour lors, il n’est encore que commis chez le libraire Prault. Il nous fait dans ses Mémoires la confidence sans détours des raisons qui l’ont poussé, comme tant d’autres, à se lancer dans la carrière des lettres : le désir d’acquérir, sinon la richesse, du moins l’indépendante aisance qui lui permettrait d’organiser à sa guise une vie personnelle dont nous verrons qu’elle avait ses problèmes. Du moins a-t-il réussi, sinon un coup de maître, du moins de petit maître. Une année de la vie du chevalier de Faublas, cinq tomes ou 2 volumes in 12 publiés en 1787, connaît un succès tel qu’il l’incite à exploiter cette veine… Six semaines de la vie du chevalier de Faublas pour servir de suite à sa première année paraît également en 2 volumes l’année suivante. Il y aura une autre suite (Vie et fin des amours du chevalier de Faublas, 1793) portant à 13 tomes cette série d’épisodes, que Louvet n’a cessé de travailler et remanier à la veille et encore dans les premières années de la Révolution. La demande témoigne du succès : on a lu Louvet dans tous les milieux parisiens (la Bibliothèque Nationale conserve des exemplaires aux armes de Marie-Antoinette). Ce succès est-il de bon aloi ?

Jules Janin, ce petit romantique connu par sa mauvaise langue, et qui n’a pas lui-même lésiné sur les moyens de parvenir (à l’Académie), a écrit un demi-siècle plus tard que le commis de Librairie Louvet, à force de débiter des livres obscènes, devait avoir trouvé l’idée de Faublas. C’est introduire une idée qui a fait son chemin, sans trop de vérifications, même si le roman a eu au XIX’ siècle, en France et à l’étranger, une estimable carrière. Les aventures du chevalier de Faublas, un apprentissage amoureux dans l’Europe des Lumières, sont à proprement parler un roman libertin sans que les prouesses du héros le fassent vraiment entrer dans la catégorie du « hard » qui se diffuse alors sous le manteau. On y trouve un épisode polonais, c’est la mode (Marat n’a-t-il pas tâté lui-même du genre dans son roman par lettres Les aventures du jeune comte Potovsky ?), l’héroïne en est Lodoïska. Elle donnera son nom à l’égérie de Jean-Baptiste Louvet. Si Louvet a choisi un moyen non point court mais aisé de faire oraison, ce serait toutefois mal le juger que d’y voir un « Rousseau des ruisseaux », auteur de pornos pour survivre, aux franges de la canaille. Lorsque Madame Roland évoque le succès de curiosité provoqué par l’arrivée à l’Assemblée législative en 1791 de l’auteur de Faublas, récemment élu député, ce n’est point sur un air de scandale, même si la déception est grande à découvrir le prototype du fringant chevalier.

Il reste que si Louvet n’est pas Faublas – petit, chauve et un peu voûté, peu soigné de sa personne, dira Madame Roland – ce libertin de plume est un passionné. Quand la Révolution l’éveille à la politique, il vit depuis des années une aventure amoureuse qui tiendra dans sa vie une place essentielle. Lodoïska, dont nous savons tout ou presque à partir des minutieuses enquêtes de Claude Perroud, c’est Madame Cholet, épouse d’un riche joaillier du Palais-Royal. Louvet l’aime depuis son jeune âge, elle a été mariée malgré elle. Ils se retrouvent, elle le rejoint chez une amie, à Nemours, dans cette maison avec jardin où le romancier poursuit la rédaction de ce Faublas qui doit lui apporter de quoi organiser sa vie à sa guise. Après avoir quitté son mari, elle divorcera en 1792, mais les circonstances ne permettront pas aux amants d’attendre le délai légal pour contracter en 1793 à Vire un mariage dans les formes vraiment régulières : ce qui n’altère en rien la force d’un lien passionné, jusqu’à la mort, au-delà même de la mort, puisque la veuve Louvet après avoir tenté de se suicider quand celui-ci disparaît en 1797, gardera le souvenir et la fidélité plus de trente ans ; Lodoïska que l’on visite, que certains ont vu laide et commune, d’autres gardant les traces de sa beauté passée.

L’histoire de Louvet, c’est donc aussi l’histoire d’un couple et d’une passion. Dans le chœur des Girondins, notre héros prend place d’entrée, au rang des amoureux célèbres, aux côtés de Lucile et Camille Desmoulins, des Roland et de Bugot. Alphonse Aulard, dans sa préface, voici un siècle, nous avait déjà mis en garde : Louvet-Faublas n’est pas un vrai libertin. Il mène une vie libre certes, fréquentant le Palais-Royal « dînant avec les grâces et soupant avec Bachaumont » et les milieux émancipés de la capitale. Mais il n’y a rien d’un aventurier cynique chez celui qui va, sans tarder, entrer en Révolution.

LE DÉMAGOGUE ?

La notice biographique « Restauration » que nous avons évoquée distingue, on l’a vu, trois séquences dans son parcours révolutionnaire : le démagogue, le modéré, l’exagéré… Si partisane que soit cette vision après coup, elle introduit à celle qu’ont retenue les contemporains d’un personnage, par bien des traits, déconcertant.

Ce premier visage du Louvet révolutionnaire n’est point sans contradictions. L’auteur de Faublas ne se presse pas, dirait-on, d’entrer en Révolution. Dans le pavillon du jardin de Nemours où l’abrite une amie de sa maîtresse, Madame Métais, il se consacre à l’achèvement de son roman, et accueille l’objet de sa passion, échappée du joug conjugal. C’est comme un choix délibéré, d’entrée senti comme dangereux, mais compris et partagé par Lodoïska, qu’il présente son engagement dans la vie politique. Il a fait, dit-il, prendre la cocarde tricolore à Nemours, il gagne Paris où se doivent d’aller ceux qui veulent participer aux grands événements.

Dans cette première phase, il ne renonce pas encore à une activité littéraire, quitte à la mettre au service de la Révolution. Il publiera en 1791 un nouveau roman Émilie de Varmont ou le divorce nécessaire et les amours du curé Sévin. La tonalité diffère de Faublas, dans ce roman doublement à thèse, où s’entremêlent deux idées chères à l’auteur. La première – comment n’y reconnaîtrait-on pas la référence à son expérience – est celle du « divorce nécessaire », puisque l’héroïne, Émilie, victime d’une union mal assortie, présumée veuve (alors que son mari n’est pas mort) souhaite se remarier, alors même qu’un troisième homme, le curé Sévin qui l’a hébergée dans sa détresse, cache héroïquement la passion qu’il lui porte. Autre thème, celui du mariage des prêtres, qui s’introduit alors dans le discours révolutionnaire, pour s’enfler dans les mois à venir, et trouver son aboutissement en 1793 et 1794, lors de la flambée déchristianisatrice.

A cela ne se limitent pas les tentatives de Louvet pour mettre, comme on dit, sa plume au service de la Révolution. Ses Mémoires (ou le préambule qu’il n’a pas publié, et qu’on peut lire ici en appendice) font état de deux pièces théâtrales de circonstance, l’une jouée semble-t-il avec quelque succès – une charge bouffonne dans le style des parades, sous le titre La grande parade des armées noire et blanche où il prend à partie les émigrés français, une autre proposée en vain aux Comédiens-Français, attaque anticléricale contre le pape – l’Élection et l’audience du Grand Lama Sispi – une pièce au dossier de la propagande antireligieuse qui accompagne le schisme religieux né de l’obligation de serment constitutionnel, et de sa condamnation par Pie VI. Échec pour Louvet, qui se heurte à la résistance des structures institutionnelles, en l’occurrence à la Comédie-Française. En ces premiers temps, où la bataille fait rage contre les vestiges de l’Ancien Régime, la différence n’est pas grande d’un Louvet à un Marat, futur objet de son exécration, qui fulmine alors contre l’Académie.

Comme Marat, Louvet entre en politique, et dès lors on peut discerner les traits ambigus de celui en qui on a voulu voir un « démagogue ». C’est bien comme porte-parole « populaire » qu’il se signale à l’attention en prenant la défense des participants aux journées d’octobre 1789, ce qui lui vaut l’admission au club des Jacobins, qui restait alors une structure encore assez fermée, où les députés faisaient prime. Rôle confirmé lorsqu’il se présente le 25 décembre 1791, à la tête des patriotes de la Section des Lombards, pour présenter une pétition demandant un décret d’accusation contre les Princes émigrés. Actif, activiste proche de revendications plus ou moins spontanées, plus ou moins rai-sonnées, on le voit le 30 janvier 1792 entraîner les Jacobins à prêter le serment de s’abstenir de sucre, tant que les spéculateurs n’auront pas consenti à en baisser le prix jusqu’à la barre de 20 sous la livre. Geste symbolique et inefficace, naïvement imité des insurgés américains : cette initiative dérisoire ne contribuera pas à asseoir la crédibilité d’un leader brouillon, dont certains se méfient. En cette période où d’autres – Marat, Loustalot chez les journalistes – collent mieux au mouvement populaire dont ils reflètent les aspirations, l’attitude de Louvet n’est point sans ambiguïté : le 10 février 1792, c’est lui qui fait décider l’exclusion des femmes des débats des Jacobins. On peut être amant passionné et antiféministe.

Toutefois, cette activité non mesurée a réussi à introduire Louvet au cœur d’un dispositif essentiel : celui du club des Jacobins. A la suite des démonstrations qui l’ont mis en valeur, il est entré dans le Comité de correspondance du Club, qui est avec le Comité des rapports l’un des organes essentiels de cette organisation complexe que devient la Société des Amis de la Constitution parisienne entre 1790 et 1791, à mesure que se développe le réseau des sociétés affiliées en province. Maintenir le contact, recevoir les informations, transmettre les directives : toute une équipe s’y affaire, dont Louvet nous dit les responsables : Duchosal, Bosc, Lanthenas, Bonneville, Boisguyon et lui-même, cependant que les célébrités – Condorcet, Vergniaud, Robespierre, Desmoulins – s’y font désirer.

Homme à tout faire – parmi d’autres – dans l’appareil jacobin, Louvet qui dirigera un temps le Journal des Débats, n’est point sans ambition. Pour ce faire, il s’insère à partir de la Législative dans le groupe qui gravite autour des Roland, et qui formera le noyau du parti brissotin. Il s’y trouve à son aise, en sympathie avec la plupart, même si d’autres, comme Vergniaud, n’ont jamais été ses amis, fasciné comme beaucoup d’autres par Manon Roland, qui en retour, dans ses Mémoires, vante son feu, son brillant, sa générosité, les qualités qui lui font passer sur la déception que lui a réservée la découverte, en chair et en os, d’un Faublas « maigre, chauve, myope, à l’habit négligé, à l’attitude gauche » là où on s’attendait à voir « un joli garçon, un jeune premier de théâtre ».

Dans l’équipe brissotine-rolandine, l’image du « démagogue » proche du mouvement populaire va s’estomper, quitte à resurgir occasionnellement, au gré de la conjoncture : ainsi lorsque le 30 mars 1792, il prend à nouveau la parole, cette fois à la Législative, toujours à la tête d’une députation de sa Section des Lombards, pour demander un renforcement des mesures de police contre les ennemis de la Révolution, et surtout que soit décidée la permanence des sections, ces assemblées militantes des quartiers parisiens. Arme à double tranchant, dont le futur fédéraliste Louvet ne pouvait alors prévoir les suites.

Démagogue ou modéré ? Qui pouvait encore trancher, à l’hiver 1791-1792 quand Louvet s’est fait aux Jacobins le défenseur acharné de l’entrée en guerre de la France contre les puissances monarchiques ?

LE MODÉRÉ

Au club, c’est dans la mouvance de Brissot qu’il prend la parole le 17 janvier 1792 dans le débat sur la paix et la guerre. Il reviendra à la charge, quitte à lasser son public, puisqu’on lui retire la parole le 26 février sur ce thème.

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