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MÉMOIRES, CULTURES ET TRADITIONS

318 pages
La mémoire est filante et se joue des lois ou des leçons de l’histoire. Trop d’exemples attestent du refus des hommes de voir le passé. La tradition, ancrée dans notre inconscient, participe souvent à l’occultation des faits historiques. Ces derniers, même avérés, conservent une part maudite de doute qui entrave toute interprétation raisonnable et scientifique sinon objective du monde. De même, la mémoire est prisonnière des démons de ceux qui la manipulent ainsi que de ceux qui, malheureusement, ont été manipulés. Mémoire éclatée, mémoire occultée, le « passé qui ne passe pas », le travail d’éducation est à faire.
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HISTOIRE & ANTHROPOLOGIE
Revue pluridisciplinaire de sciences humaines

Mémoires, cultures et traditions
N° 24 / 2002

L'Uarmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 7 SOOS Paris

France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 \02t. Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 \02\4 Torino ITALIE

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DIRECfEUR DE LA PUBLICATION Franek Michel REDACfEUR
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Alain Dichant Christine Dumond Aggée Célestin Lomo MYllzhiom Franck Michel Gilles Wolfs

ILLUSTRATEURS Myriam Holtzinger Gilles Muller Xavier Fourt Bruno Lavelle CONSEIL SCIENTIFIQUE Marc Augé Pierre Ayçoberry Georges Balandier Claude Blanckaert Nanine Charbonnel Jean Chesneaux YoussoufTata Cisst Françoise Dunand Marc Ferro Francis Guibal Bernard flours Rodolphe de Koninek Jacques Le Goff Jean-Louis Margolin Eric Navet Freddy Raphai!1 André Rauch Monique Sélim Elisabeth G. Sledzlewski

NUlOéro ISSN : 1241-4468 Commission paritaire: AS. N° 74 063
~ue publiée avec le concours du Centre National du Livre

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.

<e> L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-2130-3

2002
S

Histoire et Anthropologie
Editorial

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Mémoires. cultures et traditions

7 13 29 S9 73 87 95 109 125 167 185 199 245

Présentation Anne Muxel- Temps, mémoire, transmission Jean- Yves Le Naour - Le deuil impossible des disparus de la Grande Guerre Guy Poitevin - L'orature n'est pas littérature Hugues Mouckaga - La damnatio memoriae de Domitien dans les Vies des XII Césars de Suétone. Le regard d'un homme de culture romaine sur le châtiment post-mortem d'un empereur Michel Faucheux - Le mythe occidental du Tibet Rachid Bellil - Islamisation et réorganisation de la mémoire collective. Cas des Zénètes du Gourara, Sahara algérien
Gilles Wolfs Charlie

- Le

patriotisme

russe au service de la propagande

soviétique

(1939-1945) : une habile exploitation de la mémoire et des traditions
Galibert

-

Ethnologie

du passé et histoire du présent. Pour une

ethnologie du présent historique Philippe Romanski - Au plus près de l'écart: Casanova en Angleterre Françoise Clary - Pan-Africanism: Black Memory, Culture and the Ideology of Unity Robert Triomphe - Le Caucase et l'impérialisme russe: du passé à l'avenir
8enadin Musabegovié

-

Mémoire et création en Bosnie. La couronne de

l'acacia (traduit-par Vladimir CI. Fi~era)

2S3

Entretien avec Louis 8ala-Molins

Carte blanche 2S9 279 Georges Guille-Escuret - La théorie des ensembles humains comme enjeu concret de l'épistémologie Bassidiki Coulibaly - Sartre tout feu tout flamme. Le feu de l'amour et la flamme de la passion

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Comptes rendus

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Ji~ ..~/I..,.

Ils révisajent leurs bases d espagnol en montant des-meubleslkëa.

EDITORiAL

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Editorial
résaillement du temps. Retour de l'obscurantisme. Il septembre 2001 maudit. Guerre utile. Morts inutiles. h:mocentes victimes d'effets collatéraux. Ce n'est plus l'ère des frappes chirurgicales. Dans cette « guerre infinie », la propagande règne. Liberté immuable, pour qui? La justice avance, l'humanité recule. Répondre à la barbarie par la barbarie! « Terrasser l'axe du mal» indique le nouveau leader belliqueux du monde libre. Le grand débat est celui de la sécurité, contre tous les ennemis de l'intérieur ou de l'extérieur, visibles ou invisibles. Silence: on traque et on matraque. C'est un combat généralisé. A chacun son grand satan. L'épilogue est incertain! En France, campagne électorale oblige, des politques démagogiques malaxent allègrement insécurité et délinquance, réduisant un type de jeunes en mal incarné. Maléfices contre fétiches. Peur dans la ville. Ghettos en vue. L'électeur en proie à des doutes existentiels se laisse attendrir par un discours de Tolérance Zéro. Entre les agriculteurs-subventionnés en colère et les casseurs des banlieux délabrées/abandonnées, faites le choix de la violence acceptable et justifiable. Tout est question de droits et de justice, pour tous. Pendant ce temps, des citoyens du monde se mobilisent à Porto Alegre pour une mondialisation humaine, tentant d'infléchir un capitalisme sauvage imposé par des multinationales prédatrices et des institutions financières dogmatiques. Les utopies sont à vivre au quotidien. Il importe de résister. Au même moment, les affaires continuent, et le spectacle médiatique montre son vrai visage en louant Yves Saint-Laurent contre Pierre Bourdieu. Ce n'est peut-être qu'une affaire de saison?

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F. M. et L. M. A. C.
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Mémoires,

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et traditions

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PRESENTATION

DU DOSSIER

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Présentation

a mémoire est filante et se joue des lois ou des leçons de l'histoire. Trop d'exemples attestent du refus des hommes de voir le passé. La tradition, ancrée dans le tréfonds de notre inconscient, participe souvent à l'occultation des faits historiques. Ces derniers, même avérés, conservent une part maudite de doute qui entrave toute interprétation raisonnable et scientifique sinon objective du monde. D'aucuns défendent ainsi l'indéfendable sous prétexte que chacun fait usage de sa mémoire (et de celle des autres !) comme bon lui semble. C'est là une démarche aux antipodes de 1'historien. Le cas le plus symptomatique et le plus inquiétant est celui des négationnistes, ces «chiffonniers de l'histoire» qui ont fait de leur terrible relecture de l'Holocauste un macabre fond de commerce, aux finalités plus politiques que scientifiques. Là, tous les êtres censés et de bonne volonté s'accordent pour reconnaître l'évidence, ce qui n'est absolument pas le cas pour quantité d'autres sujets: l'esclavage par exemple, comme l'a encore démontré le ramdam autour de la conférence de Durban où l'on a pu constater, une fois de plus, que tout le monde ne peut pas tout dire. Loin de là. De même, la mémoire est prisonnière des démons de ceux qui la manipule ainsi que de ceux, malheureusement, qui ont été manipulés, fut-ce par le déni de vérité ou l'absence d'information. Lorsque le fameux général Aussaresses, tortionnaire notoire comme tant d'autres dans l'Algérie française à bout de souffle, sort de sa réserve et raconte aux médias ce que tout le monde sait, voilà que nos contemporains font mine de découvrir l'abject et toute cette histoire qu'on leur aurait cachée. .. Pourtant, si l'industrie cinématographique sur le sujet a effectivement été particulièrement avare en images, les publications sur la Guerre d'Algérie ont été légion si l'on peut dire. Sans doute avons-nous la mémoire trop
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PRESENTATION

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courte! Et l'oubli ne se fait pas attendre, même si des événements restent ancrés dans nos têtes mieux que d'autres: ainsi, nous souvenons-nous plus facilement de la libération de Paris et du célèbre discours de De Gaulle sur« Paris libéré... », sans oublier la « nette» participation de la France dans la victoire contre le nazisme, que des actes barbares orchestrés par une extrême-droite aux aguets une nuit du 17 octobre 1961. Dans le même esprit, il reste encore en France des gens pour qui Maurice Papon est un serviteur loyal de la République plutôt qu'un collaborateur zélé et l'un des responsables du tabassage organisé des « Arabes» dans les rues de Paris en octobre 1961... Nous savons que la mémoire est d'abord sélective, et que le maintien des traditions évite d'aller au front des idées: combien de civilisations ont souffert et souffrent encore de cette politique de l'autruche? On retient de la France qu'elle est la patrie des Droits de l'Homme, on a déjà oublié qu'elle a longtemps opprimé et réprimé du seul fait de son obstination « messianique» et de son attachement viscéral à l'idée coloniale: Vietnam, Algérie (ah! pouvions-nous sortir plus dignement de l'idée de l'Empire I), et combien de vies brisées en face, et puis ici. Car en face c'est toujours ici, et inversement. Et l'Autre n'est pas, et ne l'a jamais été, réductible au Même. L'avons-nous compris aujourd'hui? Pas si sûr au regard de événements qui ont suivi les attentats du Il septembre 2001... La mémoire si difficilement retrouvée peut rapidement disparaître au nom d'intérêts plus « élevés ». C'est là que d'aucuns considèrent toujours, à l'instar de Berlusconi, que les civilisations sont hiérarchisées, et donc hiérarchisables.. . Et c'est à ce moment qu'on pense et qu'on revient au continent africain, car on y revient toujours! La mémoire des Africains n'a pas été détournée mais tout simplement niée. Pourquoi? Car cela fut possible, militairement et politiquement, sans l'ombre d'un doute. Pas de guerre fratricide lorsque sonne la charge du retour négocié par Gaston Deferre, car c'est la France, dans toute sa grandeur et sa compassion, qui décide de partir. Pour mieux revenir. Pour « réinvestir » au Vietnam, la France a mis des décennies, et c'est loin d'être « gagné» ; pour« se réinstaller» dans «son» Afrique (Zambèze rime bien avec Corrèze I), serait-ce sous les habits neufs d'une démocratie factice mais rassurante aux yeux des élites et des investisseurs, la France a seulement pris un peu de
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PRESh'NTATION

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vacances en « métropole» avant de « rentrer» dans son arrière-cour, poursuivre son travail de sape. Et René Dumont, le plus logiquement du monde, intitulera dès 1962 l'un de ses ouvrages: « l'Afrique noire est mal partie ». Dans ce contexte, il serait risible si la misère et le désenchantement n'affectaient pas autant les populations africaines, de noter l'étonnement de certains politiciens quand à la situation en Afrique. Que signifie par exemple « 1789» pour un paysan africain « né» en « zone francophone» dans son propre continent? Rien, jusqu'au jour où lui-même et les siens expérimenteront et inaugureront leurs propres raisons et formes de combats à mener en faveur des libertés politique et économique et des droits fondamentaux. Ce jour-là, la France n'aura pas eu vent de l'événement, et dès qu'elle recevra l'information, elle ne la gardera pas longtemps en mémoire... Pour conclure cette présentation de notre dossier consacré à « Mémoire, traditions et cultures », voici la réponse de Georges Clemenceau à Jules Ferry à propos de la soi-disant mission civilisatrice de la France, et pour mémoire, elle date du 30 juillet 1885 :
« Regardez l'histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares, et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l'oppression, le sang coulant à flots, et le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur. Voilà l'histoire de notre civilisation. (...) Non, il n'y a pas de droit des nations dites supérieures contre les nations inférieures»...

F. M. et L. M. A. C.

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J;e yIt.,l/~

ÉCOMUSÉE.

TEMPS,

MEMOIRE,

TRANSMISSION

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Temps, mémoire, transmission
Anne Muxel
CEVIPOF, CNRS/SciencesPo, Paris

a transmission et la mémoire sont des opérateurs œuvrant à la construction et à la définition des identités individuelles et collectives, celles qui dessinent les contours d'une personnalité sociale, rapportée à une idiosyncrasie et à la singularité d'une histoire, mais aussi celles qui fixent les caractéristiques socio-historiques, réelles et imaginaires, de l'existence d'une société. La transmission et la mémoire sont des outils organisant une passation, plus ou moins volontaire, et plus ou moins visible. Passation d'une personne à une autre, d'un espace à un autre, d'un système social à un autre, mais aussi d'un temps à un autre. Passation de contenus: de choses, de biens symboliques comme de biens matériels, d'idées, de valeurs, de savoirs-faire, de comportements, mais aussi de sentiments, d'émotions, d'affects, de passions. Passation de contenants: de formes, de cadres, de structures, de systèmes, d'enveloppes. Contenus et contenants s'agencent pour fixer l'ordre aussi souvent que le désordre d'une transmission. Contenus et contenants meublent le dédale de la mémoire, en organisent la circulation. Des inventaires de plusieurs sortes sont à dresser. Ni la transmission ni la mémoire ne sont des opérateurs univoques.

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Les temps de la passation
La mémoire comme la transmission sont des fabricants de lien, entre les individus, entre les générations, entre les différents
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temps historiques qui animent la production d'une société. La transmission signe une reconnaissance et la mémoire une fidélité. Mais reconnaissance et fidélité ne signifient pas reproduction. Ce n'est pas la répétition de l'identique qui est en jeu, ni non plus l'inclusion nostalgique d'un espace-temps que l'on voudrait annuler et figer. La reconnaissance et la fidélité permettent d'organiser la rencontre avec l'inattendu, l'étranger, le nouveau. Elles autorisent le tri et l'opération salvatrice de la sélection qui est la condition même de l'inscription possible d'une transmission. Car si celle-ci est bien un acte de projection, projection vers un ailleurs, vers un autre, vers un après -, elle doit néanmoins prendre son point d'appui, son point d'impulsion, sur une antériorité agréée et identifiée. Il faut partir du connu, donc reconnaître. Il faut ressaisir ce qui est déjà inscrit, repenser ce qui a déjà été pensé, donc admettre une loyauté. La reconnaissance et la fidélité sont une condition pour entendre les prémisses du changement et pour leur permettre d'advenir. EUes sont des amarres auxquelles peut s'accrocher l'irrépressible élan vers la nouveauté. Jacques Hassoun a su avec subtilité et pertinence nommer ce travail clandestin de la transmission et de la mémoire en l'identifiant à une contrebande, permettant l'entretien d'une culture vivante et donc au mouvement de l'histoire d'advenir, c'est-à-dire à la modernitéJ. La transmission n'opère donc qu'à la jonction de ce qui persiste et de ce qui s'invente, dans l'interstice fragile et mouvant créé par la différence des êtres, des cultures et des temporalités.

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Dans cette mise en lien visant à la conciliation du connu et de l'inconnu, de l'advenu et de l'avenir, du même et du différent, le temps est un opérateur efficient. Il oriente en même temps qu'il instrumentalise la passation. Comment?

Temps historique et temps générationnel Chaque génération nouvelle est confrontée à une réalité historique et sociale dont les valeurs propres, mais aussi les
1. J. Hassoun, Les contrebandiers
de la mémoire, Paris, Syros, 1994.

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impositions et les contradictions, déterminent les conditions de sa socialisation. Ainsi doit-elle négocier son inscription dans l'histoire, c'est-à-dire la façon dont elle va porter l'héritage des générations qui l'ont précédée, s'en arranger ou bien le rejeter. Il n'y a pas a priori de génération dispensée de cette tâche propre au travail de la succession. En matière de politique, par exemple, cette succession a toujours été un problème épineux, souvent ambivalent. La relève des générations ne va pas de soi. Les philosophes, les historiens ou encore les anthropologues, ont abondamment montré le jeu du dénigrement réciproque dans la passation des pouvoirs entre les anciens et les nouveaux. La suspicion dont sont victimes ces derniers quant à leur capacité à comprendre le politique et surtout à gouverner, la contestation dont font l'objet les premiers quant à la légitimité de leur pouvoir, sont généralement la règle. La façon dont à chaque époque, les maillons de cette chaîne générationnelle peuvent être noués, plus ou moins serrés, plus ou moins solides, selon les enjeux sociaux et politiques du moment, fait le mouvement de l'histoire. En ce sens, les épisodes de révolte et de contestation de la société, s'ils sont les révélateurs des impasses ou des contradictions du système social, sont aussi souvent portés par la jeunesse, car ils s'engouffrent dans les interstices problématiques de la succession des générations. Ainsi la configuration historique du temps qui voit chaque génération nouvelle est-elle déterminante dans la constitution des repères à partir desquels peuvent se construire des choix, des valeurs, des comportements, des manières de vivre ou de faire. La transmission opère dans une sorte de "roman historique" à double voix: celui qui a porté les événements et forgé les repères idéologiques, ~ulturels ou moraux de la génération qui précède, et celui dans lequel se trouvent inscrites la temporalité singulière et la destinée de celle, nouvelle, qui advient. C'est donc bien au travers de la rencontre d'au moins deux temps générationnels différents se succédant, et entre autres, celui de ses parents et le sien propre, que s'institue une transmission. Et il faudrait à coup sûr convoquer le temps d'une troisième génération pour assurer un bouclage
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significatif de ses enjeux. Quant à la mémoire, l'épaisseur temporelle dont elle use pour sa fabrication échappe sans doute à toute possibilité de mesure exacte. Nécessairement floue, imprécise, débordante, voire envahissante, elle est transgénérationnelle. Le temps de la mémoire vise d'une certaine façon le temps d'une éternité. Un temps de Belle au Bois Dormant. 1. B. Pontalis écrit que « la mémoire est ce qui en nous est en sommeil, elle est notre eau dormante »2.

Temps généalogique
A ce temps générationnel vient s'ajouter le temps généalogique dans lequel prend corps une transmission et où vient s'enraciner une mémoire. Si le roman historique de la génération des parents fournit le cadre de la socialisation des enfants, ces mêmes parents, par leurs choix et leurs comportements singuliers, constituent aussi une configuration référentielle, une sorte de cartographie familiale originelle, à partir de laquelle chaque individu aura à élaborer ses choix personnels. Hériter suppose un travail de réappropriation et de négociation fixant les parts respectives de ce qui sera transmis et de ce qui sera réaménagé, voire rejeté. Il y a ce que l'on voudra reproduire et donc passer d'une génération à l'autre, ce que l'on pourrait appeler avec Jean-Paul Sartre les obstinations durables, sorte de loyautés familiales, que l'on cherche volontairement à répéter dans l'histoire des familles. Il y a aussi ce que l'on veut conserver, mais sans l'admettre vraiment, dans une demi-reconnaissance, soit parce que la société a évolué rendant caduques les valeurs ou les comportements auxquels on se sent pourtant attaché, soit par ce que le désir d'affiliation s'est quelque peu brouillé. Ces obstinations, en quelque sorte affectées par l'épreuve du temps, seraient des obstinations en éclipse, définies comme une mise en éclipse de l'héritage mais non par son abandon. Il y a les rejets, non pas les rebuts de l'héritage mais ce que l'on refuse éhontément, ce que l'on ne veut reproduire à aucun prix,
2. J.-B. Ponlalis, Fenêtres, Paris, Gallimard, 2000.

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parce que l'on a pu en souffiir par exemple, ou bien encore parce que l'on a réalisé un parcours personnel remettant en cause la souveraineté de son bagage originel. Enfin, il y a ce qui est inauguré comme neuf, les nouveautés, nouvelles références, nouvelles valeurs, nouveaux modes de vie, nouvelles moralités, qui s'inscrivent dans l'histoire des familles, au fil des générations, et qui révèlent le changement social, l'évolution des mœurs et des mentalités. Ces mécanismes de transmission, obstinations, rejets et nouveautés -, fixent les contenus de l'escarcelle de l'héritage familiaP. Ce n'est pas une histoire simple tant les paramètres, et notamment les plus affectifs et les moins conscients, restent le plus souvent opaques dans cette négociation. La transmission s'engendre dans un ordre généalogique, supposant une ascendance et un devenir, donc un effet combiné de la trajectoire familiale et de la distance parcourue par le sujet nécessairement projeté dans la réalisation d'un destin singulier.

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Temps biographique
Mais ce qui importe le plus pour comprendre cette nécessaire passation ou translation, d'une personne à une autre, d'un espace à un autre, d'un temps à un autre, n'est pas tant de mettre au jour ce qui rassemble mais plutôt ce qui différencie, c'est d'éclairer les processus d'individualisation de la transmission et de la mémoire au travers desquels se fait la construction de l'identité du sujet. On touche là ce qui est le plus délicat à saisir et à démêler. Comment interpréter la relation d'étroite dépendance entre les dispositions socialement constituées d'un individu et la dynamique personnelle de son évolution, en quelque sorte entre ce qui relèverait d'une détermination familiale ou sociale et ce qui relèverait d'une
3. On peut se reporter aux articles que j'ai écrit sur ce sujet, notamment à « Mémoire familiale et projet de socialisation de l'enfant: des obstinations durables », dans Dialogue, 84, 1984, pp. 46-56, à « Chronique familiale d'un héritage politique et religieux », dans Cahiers Internationaux de sociologie, vol. LXXXI, 1986, pp. 225-280. On peut aussi se référer à mon ouvrage, Individu et mémoire familiale, Paris, Nathan, 1996.

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idiosyncrasie singulière? Et surtout quelles sont les contributions de l'une et de l'autre? « Individus ou groupes, nous sommes faits de lignes,et ces lignes sont de nature très diverse », avance Gilles Deleuze4. Des lignes segmentarisées, précise-t-il, faites de segments durs et de segments souples, ou encore des lignes de gravité et des lignes de fuite. Ces lignes n'ont ni les mêmes rythmes, ni les mêmes courbes, ni non plus la même textualité. Les segments durs sont ceux des déterminismes sociaux (origine sociale, famille, formation, travail, et même appartenances idéologiques...) et marquent des scansions dans le franchissement des grandes étapes sociales et familiales qui jalonnent le cours de l'existence. Les segments souples sont d'une autre sorte et n'obéissent pas à la même géométrie, ils tracent « de petites modifications », font des détours, enregistrent des inflexions, des chutes, des élans, qui viennent affecter les lignes à segmentarité dure. «II se passe beaucoup de choses sur cette seconde sorte de lignes, des devenirs, des micro-devenirs qui n'ont pas le même rythme que notre "histoire". C'est pourquoi sont si pénibles, les histoires de famille, les repérages, les remémorations, tandis que tous nos vrais changements passent ailleurs, une autre politique, un autre temps, une autre individuation », écrit-il. Une troisième sorte de ligne pourrait encore être tracée, « comme si quelque chose nous emportait à travers nos segments, mais aussi à travers nos seuils, vers une destination inconnue, pas prévisible, pas préexistante ». Cette ligne-là est celle qui trace l'imprévu au fil du « cheminement de l'âme ».

On pourrait la suivre comme une ligne traçant le parcours de l'intériorité du sujet, enregistrant,tel un sismographe, les sinusoïdes
de son aventure intime. Le temps biographique articule et conjugue tous les autres temps, développant une visée à la fois rétrospective et prospective de la trajectoire de celui-ci, sans omettre l'effet différenciateur du présent. Entendu ainsi, le temps biographique synthétise, au plus
4. Gilles Deleuze et Claire Pamet, Dialogues, Paris, Flammarion, « Champs», 1996.

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près de la vérité du sujet, ,tous les paramètres à l'œuvre dans la construction de son identité personnelle et sociale. Il résulte d'une transaction complexe entre passé, présent et futur, il inscrit le sujet dans une narration historique articulant l'individuel et le collectif.

Ordres et désordres de la transmission, détours et détournements de la mémoire
On le voit, introduire le temps dans une réflexion sur la transmission et sur la mémoire, c'est obliger à penser le mouvement, le mouvant. C'est se départir d'un a-priori mécaniste au travers duquel on choisit souvent de lire et d'interpréter l'ordre de la transmission et de la mémoire. Et il Y a des raisons à cela. Il est toujours plus facile de comprendre les mécanismes de la répétition que les mécanismes du changement. C'est aussi volontairement se départir d'un schéma de verticalité et de linéarité. On évoque en effet toujours le poids de la transmission et de façon équivalente le poids de la mémoire, enfermant ainsi le sujet non seulement dans une situation de dépendance mais aussi de passivité. Une pesanteur du haut vers le bas. Comme si un ordre causal était fixé présupposant la prédominance de l'antériorité et le déterminisme irrévocable, indépassable, du passé. Mais c'est oublier que la signification (l'acte de signification et d'interprétation dont fait l'objet le travail de la mémoire) ne peut être trouvée dans un ordre séquentiel et attendu. Je citerai là encore 1. B. Pontalis qui propose une lecture inversée et pour le moins paradoxale de la nostalgie, montrant par là non seulement l'extraordinaire travail de composition et de recomposition des temporalités, mais aussi que la nostalgie n'a pas pour objet le passé mais bien l'anticipation d'un temps à venir. Il écrit: « Le désir que porte la nostalgie est moins celui d'une éternité immobile que de naissances toujours nouvelles »5. Réaffirmer le rôle propre du temps dans la transmission et dans la mémoire, c'est donc aussi obliger à penser le discontinu dans
5.1.-8. Pontalis. op. cil.

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le continu d'un ordre généalogique présupposé. C'est ouvrir le jeu et risquer volontairement de brouiller les cartes en laissant la place plus grande au désordre qu'à l'ordre, en s'intéressant à la mise en désordre. Et rapportée au temps, la mesure de la transmission supposerait une posture inverse de celle qui est généralement effectuée, pour constater non pas le poids de ce qui se transmet, mais le poids de ce qui ne se transmet pas. Il oblige à opérationnaliser une sorte d'arithmétique de conversion des poids et des mesures. Car l'ouvrage du temps gagne davantage sur le terrain des incertitudes que des certitudes. Le temps passe affectant les déterminations singulières et collectives de multiples aléas. Le temps s'enfuit laissant derrière lui l'inachevé, l'inassouvi. Le temps introduit au doute, à la ftagilité de la transmission, à la fugacité de la mémoire, donc à l'oubli. La chaîne des générations, considérée au travers de ces deux opérateurs que sont la transmission et la mémoire, est une chaîne traversée de tensions et de contradictions. Elle ne progresse pas selon un tracé linéaire et son maillage peut s'emmêler, s'interrompre, parfois se rompre. C'est en tous cas de plusieurs sortes de fils qu'elle est nouée: entremêlement de temporalités individuelles et sociales, de causalités souvent inversées. Elle est animée d'un mouvement constant dont l'orientation ou les amplitudes n'obéissent à aucune règle simple. Et la transmission comme la mémoire, pour imprimer leur marque, conclure à leur effet, oeuvrent selon des tracés qui ne sont ni constants ni ordonnés. Toute transmission serait-elle intrinsèquement brouilJée pour avoir quelque chance d'opérer? Toute mémoire pour perdurer devrait-elle être d'abord silencieuse et cachée? Je voudrais prendre trois exemples empruntés aux travaux des anthropologues pour expliciter mon propos et illustrer ce paradoxe. Trois exemples qui ont le mérite de nous obliger à décentrer la réflexion commune et habituelle que nous avons de ces mécanismes, et qui montrent la complexité de ceux-ci. Un détour pour nous obliger à repenser nos paradigmes habituels, à bousculer nos repères et donc à questionner ceux-ci.

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Un système de parenté Inuits

à géométrie variable:

les

Le premier exemple montrera que ni l'ordre du temps ni l'ordre de la transmission ne sont linéaires. Le temps, en tant que symbole social et repère de positionnement, au sens où l'interprète Norbert Elias, obéit à des logiques de succession qui ne sont ni simples ni univoques6. Cet exemple concerne les Inuits vivant dans le grand nord canadien, mais aussi au Groenland7. Chez eux, le temps de la naissance et le temps de la mort peuvent se rejoindre, voire même se confondre dans la construction de l'identité de l'individu, notamment au travers de cet acte symbolique et social essentiel qui est l'attribution d'un nom. Le premier attribut de l'identité. Traditionnellement, chez les Inuits les notions de prénoms et de noms de famille n'existent pas. Chacun dispose d'un nom ou d'une série de noms fixant non seulement son identité mais aussi les attendus de sa personnalité. A la naissance d'un enfant, ses parents lui décernent le nom d'une personne disparue quelques temps auparavant ou même quelquefois sur le point de décéder. Le choix en est fait à partir de signes qui sont révélés aux parents, notamment dans les rêves ou encore au travers de la demande de quelqu'un ayant perdu un proche. Ainsi peut-on nommer le nouveau-né indépendamment de son sexe, indépendamment aussi de sa place dans l'ordre généalogique. Une petite-fille nouvelle née p~ut être dotée du nom de «grand-père»! Et certaines familles élèvent et considèrent leur enfant conformément au sexe du donneur de nom plutôt qu'au sien propre. Ainsi une fille peut-elle grandir dans l'univers des garçons et des hommes si le donateur de son nom est masculin. Elle portera des pantalons, tirera à l'arc, ira à la chasse. Tandis que le garçon se voyant attribué le nom d'une femme portera des cheveux longs et apprendra les travaux domestiques, sera en charge de la tenue de la
6. Norbert Elias, Du temps, Paris, Fayard, pour la traduction française, 1996. intitulé « Les noms ne

7. Cet exemple a été rapporté par Annick Cojean dans un article meurent jamais », dans Le Monde daté du Jeudi 27 août 1998.

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tente ou de l'igloo! Il faut attendre la puberté pour que l'identité sexuée soit reconnue. Il y a donc non seulement un recyclage de la mémoire des personnes disparues, mais aussi une réinvention, un réaménagement des liens de parenté. Car si une fille se prénomme « grand-père », sa mère attend d'elle qu'elle la situe et l'appelle aussi en fonction de cette parenté virtuelle!... c'est-à-dire « petitefille ». Chez les Inuits, la transmission comme la mémoire empruntent des chemins de traverse, orientés davantage par des exigences symboliques que par l'ordonnancement hiérarchique de la parenté. Cela au risque même de brouiller durant un segment de la vie, en tous cas jusqu'à la puberté, l'ordre sexué. Le temps généalogique peut donc s'inverser tout en continuant pourtant à inscrire des identités signifiantes dans le présent. Le poids de la transmission comme de la mémoire ne se fait pas seulement du haut vers le bas, mais elle peut connaître des inversions de sens, des changements de gravité, du bas vers le haut, ou même selon des lignes obliques ou tangentes. Autre arithmétique, autre géométrie. Cette relative liberté de recomposition inscrit d'une certaine manière la transmission ainsi que la mémoire dans un ordre circulaire et non borné. D'une certaine façon, cette recomposition de l'ordre du temps introduit à l'immortalité des liens et de la généalogie. Les deux autres exemples invitent à un renversement de paradigme concernant les rôles respectifs de la mémoire et de l'oubli à l'œuvre dans le processus de la transmission. Ils invitent à un traitement nécessairement paradoxal de la mémoire. Pour transmettre il faut tout autant se souvenir qu'oublier. L'oubli est actif. Il est un opérateur de la mémoire. L'oubli fait la mémoire en même temps que la mémoire se construit dans le travail de l'oubli. L'un et l'autre s'emmêlent, l'un sans l'autre ne dit rien. Considérons la métaphore de Freud sur le fonctionnement de la mémoire qu'il compare à un «bloc-notes magique» (l'ardoise magique) sur lequel l'empreinte de l'écriture, bien qu'effacée dans sa couche la plus superficielle, peut toujours se lire dans une zone profonde. Le jeu de la mémoire et de l'oubli serait comme ce va-etHistoire &Anthropologie n"24

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vient auquel il est si tentant de jouer lorsque l'on a entre ses mains cet objet magique, écrire, effacer, écrire, effacer à nouveau Cet instrument offre« à la fois une surface toujours prête à la réception et des traces durables des notes déjà reçues »8. L'écriture effacée, son oubli apparent n'est que de surface, le texte est toujours bien là, conservée dans les zones d'une mémoire enfouie. Tout s'inscrit, tout est inscrit, tout reste inscrit. L'oubli est cette «trace durable» qui autorise l'expérience même de la mémoire et en dessine les contours. Oublier, c'est alors rendre le passé immuable. C'est par son irréversibilité même que ce qui est inscrit sur l'ardoise ne peut être effacé.

L'oubli comme mémoire: les Manouches
On retrouve ce formidable renversement de paradigme entre mémoire et oubli dans la façon dont les Manouches, gitans itinérants, originaires des tziganes d'Europe Centrale, s'étant plus ou moins fixés en France, dans la région du Massif Central, traitent leurs morts. Patrick Williams montre toute la singularité du rapport à la transmission et à la mémoire d'un peuple qui ne parle plus de ceux qui ont disparu9. Les Manouches accordent en effet un statut tout à fait significatif à cet usage de l'oubli dans les relations instaurées entre le monde des vivants et le monde des morts. A la mort d'un des leurs, toute trace matérielle de celui-ci doit être effacée. Ses objets, ses vêtements, et même sa caravane sont brûlés. Toute trace symbolique doit aussi disparaître. Le nom même du mort n'est plus prononcé, on ne fréquente plus les lieux dans lesquels il aimait se tenir. Aucun fait, aucune anecdote le concernant, ne sont plus jamais mentionnés. L'oubli de l'existence matérielle et affective du défunt devient la condition nécessaire pour qu'il puisse rester vivant dans la mémoire du groupe. Car cet oubli
8. Sigmund Freud, Note sur le « bloc notes-magique », dans Résultats, idées, problèmes, tome 2, Paris, PUF, (2e édition, 1987), p. 121. 9. Patrick Williams, Nous on n'en parle pas. Les vivants et les morts chez les Manouches, Paris, Editions de la MSH, 1993.

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n'est pas un vide, il est la condition du respect dû au disparu. La notion de respect remplace celle de mémoire qui n'existe pas dans le langage Manouche. L'oubli est utilisé comme un gage de vérité. Car toute évocation du défunt vivant risquerait de trahir sa vérité, les souvenirs qui en seraient rapportés ou retenus seraient nécessairement déformés par les vivants. L'oubli respecte l'absolue vérité du sujet et introduit celui-ci à l'éternité. « Le respect des morts n'ouvre pas sur le passé, mais sur l'immuable », écrit Patrick WiHiams. Le mort ainsi respecté, par «l'affirmation du caractère irremplaçable de cette singularité », rejoint de façon « durable» et immuable le grand cercle des Manouches. Dans cet exemple, l'oubli n'est pas un élément de discontinuité, bien au contraire. Par l'immuabilité qu'il garantit, il inscrit les vivants et les morts dans un même temps, le temps du voyage, mobile, mais aussi immobile et continu, car ininterrompu, la mort même ne pouvant arrêter sa marche. La transmission comme la mémoire sont garanties dans la totalité des contenus comme des contenants, signifiés et signifiants, qu'elles peuvent embrasser.

Les translations de la mémoire: les Jivaro
Le dernier exemple nous éloigne encore un peu plus et dans le temps et dans l'espace. Il concerne les indiens Jivaro, vivant en Amazonie, peuple de guerriers impitoyables et de redoutables réducteurs de tête, ayant particulièrement résisté à toute forme de domination et d'évangélisation au cours des siècleslO. Il montre de façon saisissante que la transmission ainsi que la mémoire nécessitent des opérations de translation: de personne à personne, d'un espace à un autre espace, d'un temps à un autre temps, mais encore d'un groupe à un autre groupe. Il faut un dé-placement pour que puisse se faire le re-placement qui signera la transmission. La mort est l'événement de discontinuité à partir duquel va pouvoir se
10. Philippe Descola, Les lances du crépuscule, Paris, Plon « Collection Terre humaine », 1993. On peut se reporter plus particulièrement à l'article de Anne-Christine Taylor, « L'oubli des morts et la mémoire des meurtres. Expériences de l'histoire chez les Jivaro », dans Terrain, 28, mars 1997, qui m'a servi pour ce texte.

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recréer la continuité de la mémoire. Le parcours effectué lors de la disparition d'un guerrier Jivaro, tombé sous les armes d'une tribu ennemie est de ce point de vue exemplaire. Fidélité et reconnaissance ne peuvent advenir que dans l'écart, que par détour, que par détournement. Comme chez les Manouches, l'oubli du défunt Jivaro est la condition de sa mémoire. Mais, et c'est le plus surprenant, cet effacement se condense en une sorte de connaissance initiatique devant rester secrète qui permettra à un jeune de prendre place dans les rangs des guerriers de sa tribu. Oubli et secret fabriquent de la transmission, ce qui est tu et caché façonne de la mémoire. L'effacement et le non dit sont d'une certaine façon au principe de la reproduction de l'organisation sociale et guerrière de la tribu. Faisons le récit de cette translation. Une fois le guerrier mort, tout un rituel est mis en place pour détacher le mort de tout contact physique, matériel ou symbolique, avec les siens. Le mort est coupé des rapports sociaux dans lesquels il était inséré par des chants funéraires qu'on lui adresse et qui lui signifient sa séparation du monde des vivants. Là encore on ne prononce plus son nom, on renie tout lien de parenté avec lui, on se dit caché de lui, sourd à ses appels. On ne l'entend plus. Dans les chants, le pourrissement des chairs et l'effacement de ses traits physiques sont évoqués. Il lui faut disparaître vraiment, totalement. Toute trace de sa vie est déniée. Pourquoi? Cet effacement corporel, symbolique et social somme le défunt de trouver une autre apparence, un autre corps, une autre identité, revêtant la forme d'une créature chimérique effrayante un arutam. Celle-ci apparaîtra sous forme d'hallucination lors de la première sortie en forêt d'un jeune guerrier, affrontant pour la première fois en solitaire les dangers de la nature et de la rencontre possible avec les tribus ennemies. Arutam veut dire « chose vieille ou usée ». Translation du vieux au jeune, de l'ancien au nouveau. Dans la chaîne de la transmission intergénérationnelle, l'oubli a donc bien un rôle fondateur et permet une continuité, au travers de l'initiation de chaque nouveau guerrier. En effet, l'arutam, chimère
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ayant fonction de passeur, doit être reconnue par le jeune «quêteur

halluciné ». On retrouve là l'opération de reconnaissanceà l'œuvre
dans toute transmission. Cette reconnaissance permettra à l'arutam d'accéder au statut de kakaram. Il faut donc que le mort soit reconnu pour sortir du néant et pour revenir au monde signifiant, et ainsi trouver place dans l'ordre de la transmission et de la mémoire. L'esprit du mort devient donc un partenaire du vivant, mais pas en n'importe quelle place, puisqu'il devient le kakaram, ayant à la fois fonction de totem et de figure référentielle, d'un jeune de la tribu, d'un nouvel entrant sur la scène de la guerre permanente que les tribus Jivaro se livrent inlassablement entre elles. A lui et à lui seul le mort devenu kakaram révélera son identité réelle en même temps qu'il lui délivrera un message initiatique sur son avenir de guerrier. Mais, et là intervient le rôle du secret, le jeune guerrier sera tenu par le silence; il ne pourra jamais révéler ni l'identité du kakaram ni le contenu du message que celui-ci lui aura transmis dans la forêt. La remémoration du défunt est donc bloquée une première fois par le rituel funéraire qui marque son effacement et sa séparation définitive du monde des vivants, et elle l'est une deuxième fois par le secret auquel est tenu son seul et unique dépositaire. On retrouve là une similarité de fonctionnement avec les rituels des Manouches. La mémoire du mort est ainsi doublement garantie, par l'effacement du monde des vivants et par le secret. Nul risque de détournement ou de déformation. En prenant corps dans la destinée d'un futur guerrier, son histoire comme sa mémoire se seront bien transmises. Certes pour un seul et unique guerrier, mais par ce mécanisme même, agrégeant les expériences initiatrices de tous les autres jeunes guerriers, les défunts disparus sont encore de toutes les batailles au côté des vivants. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Kakaram pour un seul élu, la mémoire du guerrier Jivaro connaît encore une autre destinée. La translation dont il s'agit cette fois opère à un autre niveau, venant là encore bousculer un ordre attendu et se placer sur le terrain de l'ennemi.

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Si dans sa propre tribu le mort disparaît ainsi de la mémoire collective, en revanche il vient alimenter la mémoire collective de la tribu rivale. Celle qui l'aura fait tomber. L'oubli permet ici une transmission, non pas de sa propre histoire ou de celle de sa propre tribu, mais d'une mémoire collective propre au camp de l'ennemi. Dans le monde Jivaro on se souvient non pas des siens mais des autres, de ceux auxquels on s'est opposé et que l'on a combattus. On ne se souvient pas de ses guerriers mais de ses victimes, pas de ses alliés mais de ses ennemis. On ne garde pas la mémoire d'un de ses proches « décapité », tué par l'ennemi. On ne garde la mémoire que de celui que l'on aura tué soi-même et contre lequel on aura réussi à gagner. La mémoire collective se construit sur la base d'un échange. Chaque tribu se dessaisit de la mémoire de ses propres morts pour la transmettre à la tribu ennemie et permettre à celle-ci de forger une mémoire collective à partir des valeurs et des hauts faits des vaincus. Les guerriers, une fois morts, changent de camp. Ils ne retrouvent leurs vertus positives (courage, force), et leur dimension héroïque, que dans la mémoire de ceux qui en sont venus à bout. Ce ne sont pas les siens qui vont consacrer le guerrier disparu en tant que héros mais ce sont les ennemis de celui-ci qui le feront. Le destinataire d'une transmission ou d'une mémoire n'est donc pas forcément celui qui s'inscrit dans une même appartenance. Ainsi faut-il aussi penser cette opération de translation dans un relatif découplage d'intérêts et d'intentions. Et cet exemple invite plus que tout autre encore à rappeler que la transmission, comme la mémoire, résultent toujours d'une réappropriation, donc d'une recréation, donc d'une ré-invention, pouvant aussi conduire à des déplacements comme à des inversions de sens, d'espaces ou de temporalités.

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Le deuil impossible des disparus de la Grande Guerre
Jean-Yves Le Naour
Docteur en histoire, professeur en classes préparatoires-sciences politiques

es soldats disparus sur les champs de bataille de 19141918 n'ont ni histoire ni mémoire. A ce titre, plus que les prisonniers ou les populations des départements envahis, ils constituent les véritables oubliés de la Grande Guerre. Le silence des historiens sur ce sujet est d'autant plus surprenant qu'il ne s'agit pas d'un problème mineur mais d'un fait qui concerne au contraire des centaines de milliers de soldats; autant d'époux, de pères, de fils et de frères qui ne sont jamais rentrés de la guerre et pour lesquels les familles n'ont obtenu, pour toute information, qu'un avis de disparition. Ni officiellement tués à l'ennemi ni présents dans leur corps, manquant à l'appel à l'issue de l'assaut, les disparus sont des demi-vivants ou des demi-morts dont on espère sans cesse le retour ou plus exactement l'heureuse lettre d'un camp de prisonnier, quelque part en Allemagne, qui dissipera les angoisses. Mais lorsque les mois de silence s'accumulent, il devient alors de plus en plus vraisemblable que la terre du no man's land serve de dernière demeure à ces morts qu'on ne peut pleurer. Mais comment l'accepter? Qu'on se figure la souffrance des familles, leur attente perpétuelle, leur refus de se résoudre à l'évidence et leur impossibilité, dans un pays pourtant voilé de noir, d'accomplir le rituel funéraire et de porter le deuil. C'est sans doute dans cette souffrance si particulière et si aiguë qu'il faut rechercher les raisons de la retenue des historiens devant cette question: non pas qu'on
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n'ait pu en parler faute de sources car elles existent, non pas non plus que les familles n'aient pu formuler leurs angoisses mais simplement parce que l'étude de ces angoisses se révélait traumatisante et donc impossible à réaliser. A l'instar des viols de guerre et du discours sur l'avortement des «petits vipéreaux» allemands mis en évidence récemmentl ou des effioyables mutilations engendrées par la guerre moderne2, la question des disparus appartient bien à ce « versant noir» de la Grande Guerre3 peu à peu reconnu, celui de la souffiance physique et morale sans pareille, du traumatisme de la chair et de l'esprit nécessairement refoulé et occulté. Qu'on ne s'y trompe pas, refoulement ne signifie pas refus de la mémoire mais relégation de l'expérience inhumaine vécue en dehors des limites du conscient. Ainsi, il n'était pas possible aux générations issues de la catastrophe de réaliser une introspection allant au-delà des limites du tolérable, des limites naturellement effacées ces deux dernières décennies avec la disparition physique de ceux de J4 entraînant la levée des barrières de l'inconscient collectif. Les travaux universitaires sur la Grande Guerre, que l'on croyait si bien connue, connaissent une nouvelle vigueur: aujourd'hui encore, que sait-on de l'histoire des veuves? Du deuil en général et de la façon dont les Français ont vécu la mort de masse à la fois si individueUe et si collective? Combien sont-ils ces disparus, ces hommes partis au combat et qui n'en sont jamais revenus dont la mort non authentifiée a plongé tant de familles dans l'exceptionnelle douleur de l'incertitude? Le chiffre, confondu d'ailleurs la plupart du temps avec celui des morts, varie tout au long du conflit: en novembre 1915, bien après l'hécatombe des premières semaines de la guerre

I. Stéphane Audoin-Rouzeau, L'enfant de l'ennemi, Paris, Aubier, 1995,222 p. 2. Sophie Delaporte, Les gueules cassées, les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris, Noêsis, 1996, 231 p. 3. L'expression est de Stéphane Audoin-Rouzeau in « Oublis et non-dits de l'histoire de la Grande Guerre », in Revue du Nord, 1996, pp. 355-365. Histoire & Anthropologie n024

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de mouvement, les plus meurtrières de tout leconflit4, on compte déjà 314.000 disparus5 et en mai 1919, un rapport de la commission nationale des sépultures militaires en dénombre environ 350.0006. Après les recherches systématiques des corps dans l'immédiat aprèsguerre, les disparus sont ramenés à 250.000 ce qui représente 17% des tués selon l'étude du démographe Michel Huber dont les conclusions font depuis autorité7. Pour être massive, la question des disparus n'en perturbe pas moins les esprits au point de n'être abordée qu'avec répugnance ou extrême difficulté. Dans les premiers temps de la guerre, le problème est même nié tant on se refuse à l'envisager malgré les dizaines de milliers de soldats qui ne donnent plus de leurs nouvelles. En janvier 1915, Le Télégramme, journal clérical de la région toulousaine, tente de dissiper les inquiétudes en établissant les véritables responsables de l'absence: selon le quotidien, les parents et les épouses qui reçoivent de l'autorité militaire l'avis de disparition ne doivent pas se laisser aller au découragement mais plutôt se réjouir car la relève des morts et des blessés est opérée avec « un soin extrême», aussi, « si un soldat est porté disparu, c'est qu'il ne figurait ni parmi les uns, ni parmi les autres» ce qui donc signifie que « l'époux ou le fils est en bonne santé mais prisonnier de l'ennemi »8. Dans ces conditions, comment expliquer le silence maintenu depuis plusieurs mois? Tout simplement, continue Le Télégramme, parce que les Allemands pratiquent une politique inhumaine de rétention des informations dans le but de démoraliser la population française. En mars 1915, le Dr Grandjux alimente la
4. Les pertes militaires sont évaluées à 270 pour mille pour l'année 1914 contre 240,199,105 et 186 pour les années suivantes, d'après Agnès Fine et Jean-Claude SangoY, La population française au XX siècle, Paris, PUF, QSJ, 1998, 127 p. 5. Jacques Lecoq, De la constatation du décès des disparus, thèse de droit, Paris, 1921, p. 130.

6. A.N. BB 18-2607-1484 A 18. Rapport à la commission nationale des sépultures militaires sur le projet de loi interdisant l'exhumation et le transport des corps des militaires français, alliés et ennemis sur le territoire français pendant une période à déterminer, cité par Yves Pourcher, Lesjours de guerre, Paris, Plon, coll. Pluriel, 1994, p. 469.

7. Elles sont reprises notamment par Jacques Dupâquier in Histoire de la population française, t. 4, 1998, p. 54. 8. Le Télégramme, 29 janvier 1915, « Les disparus ».

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