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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

César Carbonnel

Mémoires d'un Français en Italie

MÉMOIRES D’UN FRANÇAIS EN ITALIE

*
**

Quo bene cœpisti sic co sempor eas.

 

 

Il y a des circonstances où l’histoire d’un homme se trouve mêlée d’une façon si intime aux événements politiques qu’il n’est pas possible de faire le récit de la vie de cet homme sans toucher d’une façon quelconque à l’histoire publique. Ce ne sont pas toujours ceux qui ont joué les plus grands rôles dans les événements qui peuvent les raconter avec le plus d’impartialité. Les mémoires particuliers sont toujours venus en aide à l’histoire, ils en ont découvert souvent, en la côtoyant, bien des points restés obscurs dans les documents officiels, soit que ces points eussent été laissés dans un oubli volontaire, soit qu’ils eussent échappé à l’œil souvent peu investigateur des historiens du pouvoir. Que de choses nous seraient expliquées, si tous ceux qui, dans les positions secondaires, ont cependant vécu dans le monde officiel, ou qui y ont été attachés d’une manière quelconque, eussent écrit leurs mémoires, peu intéressants peut-être au point de vue de leurs fonctions, mais d’un prix inestimable comme corollaires de l’histoire, comme appréciation de cette vie intime des personnages, qui, si elle était connue, jetterait tant de jour sur des faits encore inexpliqués.

Si les acteurs secondaires du drame qui se joua sous Richelieu et Mazarin à l’occasion du Masque de fer, à l’ombre du trône si tourmenté de Louis XIII et du trône plus jeune, mais si chancelant de Louis XIV enfant, avaient écrit leurs mémoires, la postérité n’en eût pas été réduite à se poser l’éternelle énigme d’un fait qui intéressait à un si haut degré la maison de France, et, par suite alors, toute la nation.

J’ai, quoique encore jeune, été déjà dans ma vie au milieu de bien grands événements ; je me suis trouvé face à face avec des hommes aujourd’hui célèbres, je me suis trouvé mêlé à de grandes choses ; acteur secondaire, je n’eusse jamais pensé à parler de moi ni à me mettre en évidence d’une manière quelconque ; je me suis toujours beaucoup occupé du public, jamais je n’ai voulu qu’il s’occupât de moi. Il a fallu les circonstances actuelles pour me faire sortir de ma retraite, me décider à étaler ma vie en public et à prendre l’opinion pour juge : à l’abri d’un nom princier, on m’a jeté l’insulte à la face, on a été jusqu’à me contester mon droit de nationalité !

Mais il ne faudra pas s’étonner si, effleurant tant de faits qui appartiennent aujourd’hui à l’histoire, si, ayant joué un rôle, secondaire il est vrai, mais souvent actif dans les événements qui ont été dans toute l’Europe le contre-coup inévitable de la révolution française en 1848, ces événements se retrouvent dans l’histoire de ma vie et avec des appréciations particulières, malgré le rôle tout à fait désintéressé que j’y ai joué.

Français par le droit de naissance de mes ancêtres, qui n’ont jamais changé de nationalité ; — Italien par les liens du mariage, sympathique surtout à cette cause italienne, si noble, si grande et si poétique, je ne puis parler des événements qui se sont déroulés sous mes yeux et auxquels je me suis trouvé mêlé dans un temps, hélas ! aujourd’hui loin de moi, qu’avec la plus grande circonspection.

Je suis né le 15 octobre 1828, à Crémone1, échappant, il est vrai, par ma qualité de Français, à la dureté du sceptre de fer de l’Autriche, mais sur le territoire soumis à sa juridiction. Mon grand-père, Jacques Carbonnel, natif de Marseille, en 17732, s’était rendu en Italie, en 1796, à l’armée du général Bonaparte, en qualité de garde-magasin des approvisionnements militaires3. De son mariage naquit, à Bergame, en 17974, Louis Carbonnel, mon père.

En 1814, la France perdit les départements italiens que Napoléon avait annexés à l’empire sous le titre de royaume d’Italie, avec son fils pour roi de Rome et le prince Eugène de Beauharnais comme vice-roi.

L’armée française dut évacuer les belles contrées de la Péninsule, et mon aïeul rentra dans ses foyers avec sa famille.

En 1826, mon père voulut revoir les lieux qui l’avaient vu naître ; y ayant séjourné quelque temps, il épousa une fille de ce beau ciel d’Italie.

Mon enfance fut marquée par toutes sortes de malheurs. Trois mois après ma naissance, mon père, cédant à un entraînement vertigineux de la destinée, se lança dans les aventures, abandonnant sa femme et ses enfants en bas âge, et partit sans donner de ses nouvelles.

A la suite d’une grande maladie qui fut pour ainsi dire mon début dans la vie, je fus aveugle pendant deux ans.

Après, je retombai atteint d’une pulmonite dont j’avais déjà souffert dans mon bas âge. Je fus alité pendant dix-neuf mois, et les remèdes énergiques dont on usa sur moi eurent pour résultat de me faire tomber dans une léthargie qui me laissa pour mort aux yeux de tous ; j’avais alors environ douze ans.

Heureusement Dieu veillait sur moi : il voulut se servir, pour donner le signal de ma résurrection au monde, de la main de l’ange qui devait plus tard présider pendant quelques années, hélas ! trop courtes, au bonheur de ma vie. Dans la maison de ma mère habitait le célèbre jurisconsulte Sacchi. Il avait trois filles ; la plus jeune, Juliette, venait sans cesse voir le pauvre malade pour lequel son jeune cœur avait déjà battu. Elle avait voulu dire un dernier adieu à son ami, que le linceul de la mort enveloppait déjà, pour le conduire à sa dernière demeure.

Le cœur gros des larmes qui inondaient son visage, elle lui faisait un dernier adieu. Tout à coup, est-ce une illusion de son cœur ? il lui semble qu’un soupir a répondu à ses soupirs ; un cri de stupeur et de joie s’échappe de ses lèvres : Il vit !... il vit ! Et bientôt ma mère, enlevée à sa douleur parles cris de sa future enfant, m’arrachait aux liens dont la mort m’avait déjà étreint pour m’emporter.

Oh ! Juliette, quelle fut ma douleur lorsque plus tard, te voyant à ton tour revêtue de la livrée de la mort, je me trouvai impuissant pour t’arracher à ses mains !

A quatorze ans, ayant encore éprouvé une rechute, les médecins m’ordonnèrent un déplacement. Je partis pour la Suisse ; j’allai à Locarno (canton du Tésin) où, grâce aux bons soins de la famille Martignoni et à la science de mes docteurs, je me rétablis au bout de cinq mois.

Je pensai alors à retourner à Crémone ; le souvenir de Juliette ne m’avait pas abandonné. Malgré mon jeune âge, je n’avais pas dix-sept ans, les médecins me conseillaient de me marier ; je demandai la main de Juliette et je fus assez heureux pour l’obtenir.

Juliette était d’une beauté remarquable ; blonde, aux yeux noirs, à la carnation transparente comme l’albâtre, elle joignait à ces dons de la nature un charmant caractère qu’exprimaient du reste la régularité et la douceur de sa physionomie. Le peuple l’avait surnommée la Madone ; elle n’avait que treize ans. Le jour de notre mariage eut l’air d’une fête publique ; la foule s’écrasait dans l’église Saint-Michel de Crémone, chacun voulait assister à l’union de deux fiancés aussi jeunes ; le pays tout entier s’intéressait à nous. Quant à moi, je voyais s’ouvrir un horizon sans nuages comme sans limites. Juliette m’appartenait. Dieu ne semblait-il pas par là me dire que j’avais triomphé du sort et que désormais le bonheur allait être mon partage ?

Illusion !

Juliette appartenait à une des plus grandes familles de l’Italie ; j’allais me trouver allié à des prélats, à des cardinaux, à d’honorables magistrats, j’allais donc être à l’abri des coups du sort ?

Illusion ! illusion !

Oh ! il y a vraiment dans cette vie des moments où il semble que l’on puisse douter de Dieu !

J’étais sorti de l’enfance, j’avais triomphé de la maladie qui s’était attaquée à moi ; au moment où je croyais n’avoir qu’à entrer dans la société j’allais avoir à lutter contre elle.

Cette vie n’est donc qu’une suite de déceptions et d’amertumes !

Et cependant Dieu a donné à l’homme le mirage de l’espérance qui devient une réalité quand l’homme sait résister à l’entraînement du désespoir que lui montre le génie du mal qui lui crie toujours que la vie est la fatalité.

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