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Mémoires du baron Haussmann

De
603 pages

De ma longue existence, la seule période qui me paraisse pouvoir exciter l’intérêt, la curiosité du public, est celle où je remplis, comme Préfet de la Seine, les fonctions de Maire Central de Paris, et pendant laquelle fut acquise, sans avoir été cherchée le moins du monde, la notoriété, presque universelle, attachée maintenant à mon nom.

Tout ce qui se rapporte à mon édilité parisienne, qui dura plus encore que celles des comtes Frochot, de Chabrol et de Rambuteau, ces Préfets de la Seine inamovibles, semblait-il, du premier Empire, de la Restauration et du Gouvernement de Juillet, peut avoir, je le comprends, un attrait rétrospectif pour la génération présente, où les témoins de la transformation de Paris, à son début et en plein cours d’exécution, deviennent, de jour en jour, plus rares.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Victor-Havard, Edit.

 

LE BARON HAUSSMANN

1889

Georges Eugène Haussmann

Mémoires du baron Haussmann

AVERTISSEMENT

Ce ne sont pas, à proprement parler, des mémoires, c’est-à-dire des notes recueillies jour par jour, chemin faisant, au cours de ma vie publique, et résumées dans un ordre méthodique et sous une forme étudiée.

Non ! ce sont des souvenirs évoqués à distance, après une longue retraite, favorable à la réflexion et à l’impartialité ; dans la dernière période d’une existence toujours laborieuse, agitée, tourmentée, à laquelle n’ont pas manqué, sans doute, de grandes, de nobles, et, j’ose ajouter : de légitimes satisfactions ; mais qui fut remplie surtout de rudes épreuves, de cruelles désillusions et de petites misères.

Une chronique, écrite au courant de la plume, le soir même de chaque fait notable ; au milieu d’événements politiques et de circonstances diverses la marquant de leur empreinte, serait assurément une histoire bien plus « vécue » de cette grande et difficile œuvre : la Transformation de Paris, dont je fus l’instrument dévoué, de 1853 à 1870, et reste l’éditeur responsable, dans un pays où l’on personnifie toutes choses.

Mais la postérité, s’il m’est permis d’employer un tel mot, a commencé pour cette entreprise sans exemple. J’en sais mieux juger moi-même aujourd’hui les vraies proportions, les féconds résultats, et aussi, les imperfections, souvent inévitables.

Et puis, le temps m’aurait manqué pour tenir un carnet de mes remarques et de mes impressions.

J’étais, d’ailleurs, et je suis encore, absolument dépourvu de l’instinct collectionneur.

Que de documents, de lettres, de billets, de petits papiers de toute sorte, n’ai-je pas laissés s’envoler à tous les vents, qui posséderaient une valeur inestimable, aujourd’hui !

Eh bien ! je ne pensais pas plus à classer, à étiqueter les particularités curieuses des événements auxquels je me suis trouvé mêlé ou dont je fus le témoin.

 

Placé, à Paris, en dehors de la politique active, par mes fonctions mêmes, auxquelles j’affectai de donner un caractère de plus en plus municipal ; étranger, par nature, et aussi, par prudence, à toute coterie ; absorbé, du reste, par la mission considérable que j’avais reçue et dont je tenais à m’acquitter de mon mieux, je ne cherchais à rien voir ou savoir de ce qui ne me regardait pas. J’allais droit mon chemin, sans m’en laisser volontiers divertir. Ce n’était pas toujours facile ; mais, c’était une règle de conduite très simple, et je la fis mienne.

Bien des fois, elle dérouta mes adversaires. Car, d’habitude, ces gens habiles, peu coutumiers de la ligne droite, ne m’attendaient pas sur ce chemin.

 

Est-ce à dire que je n’eusse point d’opinions politiques bien arrêtées ? — Loin de là : j’étais un Impérialiste de naissance et de conviction.

Démocrate et très libéral, mais, non moins autoritaire, j’avais, et j’ai toujours l’intime et profond sentiment qu’en France, la seule forme pratique de la Démocratie est l’Empire.

Notre pays, le plus « un » du Monde entier, a besoin d’un Gouvernement qui le soit. Il faut qu’une seule main, ferme au dedans, afin d’avoir le droit de l’être au dehors, dirige ses affaires. Les intérêts qui s’y meuvent, exigent la stabilité du Pouvoir Exécutif dans son expression suprême : l’hérédité ; mais, sous la réserve des droits inaliénables, imprescriptibles, de « la Souveraineté du Peuple », dont la Constitution, directement émanée d’un acte de sa Volonté, doit consacrer formellement l’exercice. Il convient, de plus, pour la dignité même de la Nation, que le titre porté par son représentant, par « son délégué », le mette de pair avec les plus grands Monarques.

Telles furent, de tout temps, et telles sont encore mes croyances. Je ne prétends les imposer à personne : ce serait, de ma part, une inconséquence très choquante. On m’a toujours vu soumis, au contraire, et je me soumettrai, jusqu’à la fin, à toutes les formes de Gouvernement légitimées par le Vote du Pays.

Mais, je le confesse, j’ai l’horreur du Régime Parlementaire, qui met le Gouvernement dans une Assemblée mobile, imposant au choix d’un chef d’État nominal, des Ministres sans cesse renouvelés ; agitée par la compétition de partis se disputant le Pouvoir, afin d’en distribuer les faveurs, sinon l’exploitation, entre leurs affidés, au lieu de se montrer animée de la noble ambition de servir utilement la Patrie, sans autre intérêt que le développement de sa grandeur et de sa puissance.

 

J’ai commencé d’écrire ces « mémoires » qui, jusqu’à ces derniers temps, n’étaient pas destinés à la publicité, — de mon vivant, du moins, — sur l’insistance d’un ami de très bon conseil : M. Jules Lair, ancien élève de l’École des Chartes ; grand chercheur de la vérité historique inédite ; fouillant, pour la trouver, force manuscrits ignorés ou négligés ; lisant force vieux bouquins oubliés, qu’il tire de leur poussière ; curieux du revers des événements, où s’expliquent parfois, d’une manière inattendue, la conduite des hommes et la marche des choses ; auteur, lui-même, d’ouvrages remarquables, fruits de ses investigations intelligentes.

Il me fit comprendre que je devais aux miens, à mes amis, un résumé de ma vie publique, dont bien des phases étaient mal connues d’eux, et par dessus tout, un exposé de mon administration, si laborieuse, si combattue, de la Ville de Paris ; une explication de mes études, de mes travaux, de mes actes, de mes projets demeurés inexécutés, qui les mit en lumière sous leur vrai jour ; enfin, une réfutation décisive des erreurs, souvent consciencieuses ; des attaques, aussi violentes qu’injustes ; des hostilités systématiques et passionnées, dont le temps n’a pas encore eu complètement raison.

 

Quant au style, je ne m’en préoccupe guère.

Il est tout d’une venue ; c’est celui d’un récit familier, d’une conversation intime.

Qu’on veuille bien ne pas l’oublier : j’avais la conviction que mes enfants, mes proches et quelques amis sûrs, indulgents, me liraient seuls, quand j’ai successivement écrit les divers chapitres de mes deux premiers volumes et la plupart de ceux du troisième. Il s’y trouve donc bien des détails qui pourront sembler superflus, et des anecdotes qui risquent d’être dépourvues d’intérêt pour le public.

Du reste, je n’ai jamais eu de prétentions à l’Académie Française, bien que je m’y reconnusse assez peu de titres littéraires pour en faire valoir utilement d’autres, à défaut de ceux-là. Mais, je ne suis pas un grand Français, comme notre vieux camarade du collège Henri IV, mon ancien de pas mal d’années, Ferdinand de Lesseps, le perceur d’isthmes ! Je suis tout simplement un Parisien, parvenu, contre vent et marée, à se faire un nom, et encore, un nom contesté, dans sa chère ville natale.

 

Personne n’a même eu la pensée de me réserver un siège dans la Section d’Administration de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, lors de la création de cette nouvelle classe de l’Institut, sous l’Empire. J’y vis appeler depuis un de mes anciens subordonnés : pas des plus capables ; mais des plus remuants !

 

Je fais, il est vrai, partie de l’Institut de France, du chef de l’Académie des Beaux-Arts, où, Préfet de la Seine, je fus admis, comme l’avait été M. le comte de Rambuteau, bien avant moi. Je n’y obtins même la majorité, qu’à la suite d’un premier insuccès contre un concurrent, aujourd’hui disparu, dont je me demande encore quels étaient les droits.

Or, je n’avais pas seulement pour moi de protéger tous les arts ; j’étais, de plus, l’appui constant, éprouvé, des artistes de valeur et d’espérance, et même un peu leur confrère : « artiste démolisseur », si l’on veut ; — la vocation de tous ceux qui démolissent n’est pas la même, Dieu merci ! — moins heureux, peut-être, en reconstruction, mais par la faute de l’Académie plus que par la mienne.

 

En effet, si l’École des Beaux-Arts, placée sous son patronage, a doté le pays d’architectes de grand talent et d’un goût irréprochable, dont, pour ma part, je me suis fait un devoir et un honneur d’invoquer le concours en tant d’occasions, j’ai la hardiesse de dire, au risque de tout, que, parmi eux, ne s’est point révélé, sous l’Empire, un de ces artistes dont le génie transforme son art et l’approprie aux aspirations de temps nouveaux.

L’École des Ponts et Chaussées fut bien plus féconde, et cela se comprend, dans un siècle où les sciences positives, où l’art et le talent pratiques de l’Ingénieur ont fait des pas de géant, auxquels on ne peut rien opposer de comparable. Toujours est-il qu’on lui doit les Alphand, les Belgrand, et que, si Deschamps, le chef trop peu connu du service du Plan de Paris, qui mériterait d’être placé presque au niveau de ces hommes d’élite, dans l’estime et la reconnaissance des Parisiens, étudia sur les bancs de la première, il les quitta, comme un transfuge, pour devenir Architecte-Voyer ; Géomètre de la Ville ; et, graduellement, le Grand-Voyer véritable de cette Cité-Reine ; le gardien de la Loi (trop insuffisante) des Bâtiments ; mais, par-dessus tout, l’inspirateur du tracé de beaucoup de ces grandes voies nouvelles qu’on admire ; le praticien habile qui sut donner, à toutes, la direction la moins dommageable, et cependant, la mieux appropriée aux dispositions du sol ; aux besoins de la circulation ; aux belles perspectives ; et déterminer, sur place, les alignements et les points de niveau, avec une telle précision, que, jamais, la moindre erreur ne fut commise par les constructeurs des maisons édifiées avant l’ouverture de ces voies, soit, à une extrémité ; soit, à l’autre, ou sur un point quelconque de leur parcours.

 

Baltard, encore un de mes anciens du collège Henri IV, que je mis à la tête du service d’Architecture de la Ville ; un grand prix de Rome ; un membre de l’Académie des Beaux-Arts, avait conçu les Halles Centrales en belles pierres de taille, bien massives, et ne les fit en fer qu’à son corps défendant, sur un croquis de l’Empereur, développé par moi dans un dessin, à main-levée, lui donnant le plan et l’élévation générale de cet édifice bien moderne, conçu par mon Auguste Maître, tel qu’on le voit !

Oui, le Préfet de la Seine de l’Empire était un administrateur doublé d’un artiste ; épris de toutes les grandes choses ; facilement séduit par l’harmonie des vastes ensembles ; ravi par cette poésie de l’ordre et de l’équilibre, qui nous émerveille au spectacle du firmament ; passionné pour le Beau, cette forme excellente, artistique, du Bien, et considérant beaucoup du reste comme secondaire ; mais sachant, par expérience, que les choses secondaires ne sont pas à négliger. Elles jouent, au fond, dans ce Monde, le rôle le plus considérable, en ce sens qu’elles nous enserrent de toutes parts : dès lors, il nous faut, non seulement, en tenir compte, de gré ou de force ; mais encore, y consacrer tout le soin qu’elles méritent.

 

En résumé, le titre de membre de l’Institut est le seul qui me reste. — Pardon !... je dois à l’indulgence, toujours extrême pour moi, de l’Empereur, d’être, depuis le 7 décembre 1862, un des « Grands Dignitaires » de l’Ordre de la Légion d’Honneur, où je suis entré, très jeune Sous-Préfet, comme Chevalier, voilà bien plus d’un demi-siècle, et de voir mon nom inscrit, en vertu d’un décret impérial, rendu, malgré mes objections prévoyantes, sur les plaques du boulevard Haussmann, où la ferme résistance, que je ne saurais oublier, de tous les Chefs de l’État, aux votes réitérés du Conseil Municipal républicain, l’a maintenu jusqu’à présent.

 

Quant à mon pays, je l’ai servi près de 40 ans, du 22 mai 1831, au 10 janvier 1870. — La République, sa représentation officielle depuis cette dernière et si néfaste année, après m’avoir ôté tout ce qu’elle put, comme à tant d’autres, respecta mon droit à la pension de 6,000 francs revenant au dernier des Préfets, pour le même laps de temps passé dans l’Administration. — Je lui en garde une gratitude proportionnée à cette marque de sa munificence à mon égard.

Mais, les intérêts de la Ville de Paris, auxquels j’ai consacré tant d’années de labeurs, de sollicitudes, de veilles ardentes, me sont restés chers, malgré tout. Je ne puis, sans un regret douloureux, voir encore inachevées tant d’œuvres nécessaires, dont j’ai pris l’initiative et laissé l’exécution plus ou moins avancée, en 1870, et c’est parce que, nombre de fois, on m’a représenté beaucoup de parties de ces souvenirs comme pouvant être utiles à la solution d’affaires en suspens depuis lors, qu’après bien des hésitations, je me suis décidé, tout récemment, à livrer mon manuscrit au très habile éditeur qui va le publier.

 

Le « Moi », je le sais, est odieux ; mais il faut bien s’y résigner, quand l’attrait d’une œuvre vient justement de ce que l’écrivain fut, sinon le personnage principal, du moins, un des acteurs ou spectateurs de toutes les choses qu’il raconte.

Les détails personnels ou de famille mêlés incessamment à mes récits, ne sont pas toujours, comme on pourrait le croire, des hors-d’œuvre qui les allongent sans utilité. L’existence d’un homme public se confond tellement avec les mille détails de sa vie privée, qu’on ne sait jamais bien le mot de l’une, quand on ignore les particularités de l’autre. C’est, d’ailleurs, un tissu de fils de nature très diverse, où ceux de soie et d’or se montrent, en général, aussi rares que fragiles ; mais, dont la chaîne et la trame, formées, de préférence, d’éléments plus tenaces, ont besoin d’être agrémentées.

 

La plupart de mes contemporains ont survécu moins longtemps au désastre du second Empire. Presque tous les hommes considérables avec lesquels je fus en rapports de service, — mes adversaires, en plus grand nombre, que mes alliés, — ont disparu. Entré dans l’Administration dès la fin de mes cours de Droit, je suis arrivé, relativement jeune, aux fonctions élevées dont m’investit successivement l’initiative de l’Empereur. J’avais dix ans de moins que beaucoup d’eux.

J’ai parlé des absents, et je continuerai de le faire, avec plus de réserve que s’ils se trouvaient là pour me rectifier ou me contredire. Du reste, la modération devient une vertu facile à l’âge où la vie n’est plus « qu’une force qui s’achève, une ardeur qui s’éteint. »

Peut-être, paraîtrai-je user d’une indulgence encore plus marquée pour moi-même ; peut-être, dans la longue série de monologues dont se compose tout livre, ai-je fait quelquefois, avec assez de résignation, la confession des autres, et moins volontiers la mienne, relevant surtout ce qui peut justifier mes actes, et plaidant les circonstances atténuantes des erreurs dont je ne saurais disconvenir. Mais après un sincère appel à ma conscience, je garde la profonde conviction de n’avoir, dans ces Mémoires, ni jamais de ma vie, fait grief sciemment à personne ou cédé à des sentiments dont je doive rougir.

Je m’accuse d’un tort sérieux, mais au regard des miens et de moi-même : c’est d’avoir eu trop de foi dans la solidité des assises du régime impérial, et, par suite, un trop médiocre souci de nos intérêts d’avenir.

 

Je suis resté fidèle à mes amis, dans la mauvaise fortune plus encore que dans leur prospérité. J’ai tenu loyalement, jusqu’au bout, les serments prêtés aux souverains que je servis, de 1831, à 1848 ; de 1833, à 1870. Je garde un respectueux souvenir de la bienveillance du Roi Louis-Philippe ; de la cordiale protection du si regrettable Duc d’Orléans, son fils, mon ancien condisciple, et l’éternelle reconnaissance que je dois à l’Empereur, pour toutes ses bontés, pour sa confiance persévérante, pour son affectueuse estime. Mon entier dévouement aux grands intérêts publics dont je reçus charge, ne fait doute pour personne. J’attends donc, en paix, la fin de mon existence terrestre.

Que la mort me frappe debout, ainsi que tant d’hommes de la forte génération à laquelle j’appartiens, c’est ma seule ambition désormais. Je sortirai, dans tous les cas, de ce monde, sinon la tête haute, comme, jadis, de ma vie publique ; du moins, le cœur ferme, et, quant aux choses du Ciel, plein d’espérance de la miséricordieuse justice du Très-Haut !

Cestas, septembre 1889.

CHAPITRE PREMIER

MA FAMILLE. — MON ENFANCE

De ma longue existence, la seule période qui me paraisse pouvoir exciter l’intérêt, la curiosité du public, est celle où je remplis, comme Préfet de la Seine, les fonctions de Maire Central de Paris, et pendant laquelle fut acquise, sans avoir été cherchée le moins du monde, la notoriété, presque universelle, attachée maintenant à mon nom.

Tout ce qui se rapporte à mon édilité parisienne, qui dura plus encore que celles des comtes Frochot, de Chabrol et de Rambuteau, ces Préfets de la Seine inamovibles, semblait-il, du premier Empire, de la Restauration et du Gouvernement de Juillet, peut avoir, je le comprends, un attrait rétrospectif pour la génération présente, où les témoins de la transformation de Paris, à son début et en plein cours d’exécution, deviennent, de jour en jour, plus rares. Mais, de ce que j’étais ; de ce que j’avais fait avant d’entrer à l’Hôtel de Ville ; du singulier concours de circonstances qui m’y fit arriver malgré moi, — ce qu’on trouvera sans doute étrange, — la plupart de ceux qui feuilleteront ces souvenirs, n’auront probablement pas grand souci.

Quelques-uns, néanmoins, se demanderont peut-être comment je me suis trouvé prêt, juste à point, dans une tout autre voie, pour m’acquitter, à l’improviste, de l’ardue mission qui me fut soudainement imposée alors, et aussi, pourquoi l’Empereur fit venir, du fond de la France, pour l’en charger, un Préfet de carrière, qui ne songeait à rien de tel, et dont toute l’ambition se bornait à compléter ses états de service dans le poste élevé, déjà bien assez important, où l’avait porté naguère une succession d’événements favorables à sa fortune hiérarchique.

C’est pour fournir, d’avance, réponse à ces questions, et pour épargner ainsi la peine de les résoudre, aux lecteurs habitués à chercher les causes efficientes de ce qui les occupe ou fixe leur attention, que je me suis décidé, sur l’insistance de quelques amis, à faire précéder l’exposé des actes de mon édilité, par une sorte d’historique de ma vie antérieure. Ceux à qui certains de ces premiers chapitres paraîtront faire longueur, en seront quittes pour les passer.

 

Dois-je, en commençant, parler de ma famille ? Oui certes, vous le devez, me dit-on : le milieu dans lequel chacun de nous est né ; l’éducation qu’il y reçoit ; les sentiments, les idées, les opinions qu’il y partage, influent, tout au moins, sur ses débuts dans la vie. Je me rends à cette considération, dont je reconnais la justesse.

Donc, je descends d’une famille protestante, originaire de l’ancien électorat de Cologne, du pays de nos ancêtres, les Francs, qu’elle dut quitter, à une époque déjà fort reculée, pour fuir la persécution religieuse et chercher un abri, d’abord, dans la Saxe électorale, où ses chefs séjournèrent longtemps ; puis, en Alsace, où les attirèrent, voilà deux siècles environ, les franchises religieuses garanties à cette province lors de sa réunion à la France, dans les premiers temps du règne de Louis XIV.

Des notices, rédigées par un des miens, plus curieux que les autres à ce sujet, d’après des renseignements puisés dans de vieilles chroniques allemandes et dans les archives de quelques villes des provinces rhénanes, donnent certains détails fort oubliés, sur cette grande famille des Haussmänner, assez nombreuse, avant sa dispersion, pour former comme une tribu ; sur ses alliances, et sur les positions occupées par plusieurs de ses membres. Mais ce document ne saurait intéresser que mes parents et moi-même. Or, de notre passé, nous voulons retenir une seule chose : c’est que nous sommes Français depuis six génération avant la mienne, et que toutes ont fourni des serviteurs, plus ou moins obscurs, mais également dévoués, au noble pays finalement élu, comme patrie d’adoption, par nos aïeux.

Malgré son origine germanique, c’est donc un nom bien et dûment baptisé français que le mien. Il me suffisait, et je n’en ai jamais ambitionné d’autre. J’ai pris le titre modeste, dont je le fais précéder, maintenant, à partir de mon élévation au Sénat, qui tenait à ces choses, et ne manqua pas une occasion de m’attribuer la qualification m’appartenant, selon mon dossier. Inutile d’ajouter que je ne voulus pas revendiquer celle de Comte, accordée sans conteste, par l’Empereur, à tous ceux de mes collègues qui l’ont réclamée, en invoquant un décret du premier Empire, d’après lequel tout Sénateur y pouvait prétendre, de plein droit.

 

C’est M. le marquis de Boissy, cet inoubliable fantaisiste, qui, dans un de ses étranges discours, exhuma ce décret, pour turlupiner M. Bonjean, bourgeois endurci, de laçons des plus roturières, en l’appelant : « Monsieur le comte Bonjean ! » — « Pourquoi me donnez-vous ce titre ? » interrompit celui-ci d’un ton rogue. — « Parce qu’il vous revient, » lui répondit fort tranquillement son interlocuteur ; « et si vous ne le savez pas, je vous l’apprends. » — A l’appui de son dire, M. de Boissy cita le fameux décret, dont M. Bonjean ne profita pas plus que moi, certes, mais qui dut procurer au Trésor, depuis ce jour, une jolie somme, pour droits de sceau, payés, je le pense, par ceux des membres du Sénat dont les cartes s’ornèrent, peu à peu, du titre de Comte.

 

A l’époque où l’Empereur créa successivement plusieurs Ducs, je sus qu’il songeait à m’honorer de cette dignité suprême et d’un nom qui fût la consécration de mes services. N’ayant pas de fils ; trop pauvre, du reste, pour soutenir un très haut rang, je m’avisai de raconter à Sa Majesté la boutade par laquelle j’avais déconcerté deux de ses grands fonctionnaires, entre qui je déjeunais à sa table, au palais de Fontainebleau, après un Conseil du matin, et qui, jaloux de la faveur faite à d’autres, et voulant m’associer à leurs récriminations, me disaient : — « Vous, par exemple, vous devriez être Duc depuis longtemps. » — « Duc !... et de quoi ? » — « Mais, de Paris ! » — « Oh ! Paris n’est qu’un comté. Il a, d’ailleurs, un titulaire, et de race royale. » — « Eh ! bien, de Boulogne, de Vincennes, de la Dhuys... » — « De la Dhuys ? Mais, alors, Duc, ce ne serait pas assez. » — « Que voulez-vous donc être ?... Prince ? » — « Non ; mais il faudrait me faire Aqueduc, et ce titre ne figure pas dans la nomenclature nobiliaire. »

L’Empereur partit d’un éclat de rire, et ne pensa plus à créer Duc de n’importe quoi, l’homme qui ne prenait pas autrement au sérieux ces distinctions-là. Peu de temps après, au lieu de m’imposer le nom d’une de mes œuvres, il me fit l’honneur périlleux, que je ne pus éviter, cette fois, de donner le mien au boulevard qui le porte encore, aujourd’hui.

 

On comprend qu’issu d’une famille qui dut, pour garder sa foi, supporter de bien rudes épreuves ; élevé, d’ailleurs, dans une communion dissidente, au sein d’une majorité catholique, intolérante en bien des cas, j’aie appris, dès l’enfance, à détester la persécution, d’où qu’elle vienne et quel qu’en soit l’objet, et que je respecte, sans effort, chez les autres, toute croyance sincère, religieuse ou politique.

 

Mon grand-père, Nicolas Haussmann, est né à Colmar, en 1760.

Ses frères, avec lesquels on l’a confondu souvent, et dont l’un, fort savant chimiste, a son nom justement inscrit, à titre d’honneur, sur le Palais de l’Industrie, fondèrent, voilà bien plus d’un siècle déjà, dans une propriété de mon bisaïeul, au Logelbach, près Colmar, une manufacture de toiles peintes, la première de ces grandes usines qui firent la richesse de l’Alsace.

Lui, mon grand-père, habitait Versailles, lorsque la Révolution éclata. (Il s’était marié dans cette ville en 1786.) L’hôtel qu’il occupait, où mon père vint au monde, en 1787, se trouvait situé dans la rue Montbauron, entre les avenues de Paris et de Saint-Cloud. Il demeurait, l’été, dans la grande maison de campagne qu’il avait à Chaville, sur la route de Paris à Versailles, et en face de laquelle il en possédait une autre, plus petite, nommée Belle-Source, où je passai ma plus tendre enfance.

Il était tout acquis aux idées généreuses propagées par les écrits des philosophes du XVIIIe siècle, et fut entraîné facilement par le courant d’opinion qui renversa la Monarchie. Esprit large et libéral ; ferme, résolu, mais pondéré ; maître de lui-même, il ne voulait, tout d’abord, comme tant d’autres, que la réforme des abus et des gaspillages financiers de l’ancien régime. Son programme politique n’allait pas plus loin que la réalisation des « immortels principes » consacrés par la Déclaration des Droits de l’Homme.

Il n’avait pas trente ans, lorsque le choix de ses concitoyens le fit Administrateur du département de Seine-et-Oise

Élu Représentant du Peuple à l’Assemblée Législative, en 1791, et à la Convention Nationale, en 1792, il ne prit pas longtemps part aux délibérations de celle-ci. Promptement, il s’était fait distinguer (surtout, dans les séances des comités) par son grand sens pratique et ses aptitudes administratives. Il dut à des amis, que la modération de ses opinions politiques et son indépendance courageuse à les manifester inquiétaient et qui profitèrent de la confiance inspirée par son caractère à tous ses collègues, le titre de Commissaire de la Convention, avec mandat spécial de faire rendre des comptes à tous les agents des services militaires, d’abord, à l’armée du Rhin (12 décembre 1792) ; puis, à celle du Nord ; et enfin, à l’armée de Rhin-et-Moselle, qu’il suivit jusqu’en 1797, époque où, lassé de la vie publique, il se retira dans sa maison de Chaville, entouré de l’estime de tous ceux qui l’avaient connu.

Le fait capital de sa carrière fut l’annexion à la France et l’organisation administrative de la Belgique, dont il fut le promoteur et l’instrument.

Dans les intervalles de ses missions, il ne fut pas sans courir de grands dangers, au sein de la Convention, comme suspect de modérantisme, parce qu’il osa, plusieurs fois, et presque toujours sans succès, malheureusement, défendre devant cette redoutable assemblée, des généraux ou des fonctionnaires injustement dénoncés. Sans le 9 Thermidor, il eût été certainement victime de sa loyauté dans la déplorable affaire de l’infortuné général de Custine.

 

Loin de Paris, lors du procès du Roi Louis XVI, il ne prit aucune part à sa condamnation, quoi qu’en aient dit certains historiens, biographes et publicistes. Les procès-verbaux de la Convention Nationale constatent qu’à chacun des quatre appels nominaux, il fut noté comme : « absent, en mission. » Présent, je sais de lui qu’il n’eût pas voté la mort du Roi.

Pour qualifier mon grand-père de régicide, ces écrivains s’appuyaient sur deux dépêches, communiquées, suivant eux, à la Convention, pendant sa séance du 11 janvier 1793, présidée par Vergniaud, et publiées, dans son numéro du lendemain, par le Moniteur Universel, devenu seulement plus tard journal officiel : 1° une lettre datée de Mayence, le 6, par laquelle Merlin de Thionville, en mission à l’armée du Rhin, avec mon grand-père et Rewbell, revendiquait le droit d’envoyer son vote par écrit, et se prononçait d’avance pour « la mort de Capet » et la prompte exécution du jugement ; 2° un rapport à la Convention, daté de même, et signé : Haussmann, Rewbell, Merlin de Thionville, sur les opérations et les besoins de l’armée, se terminant par cette phrase : « Nous sommes entourés de morts et de blessés ; c’est au nom de Louis Capet que les tyrans égorgent nos frères, et cependant, Louis Capet vit encore ! »

Mon grand-père ne connaissait pas ce numéro du Moniteur Universel avant 1816. Il a toujours désavoué formellement le rapport publié par ce journal, et déclaré que, pour rien au monde, il n’eût permis d’introduire, dans un document revêtu de sa signature, la phrase odieuse justement incriminée. Elle ne se liait, du reste, en aucune façon, aux phrases précédentes.

Cette remarque fit penser qu’une addition avait été faite, par Merlin de Thionville, au rapport déjà signé, pour confirmer le contenu de sa propre dépêche. Voici le résultat des recherches ordonnées.